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ELISABETH-CHARLOTTE DE BAVIERE

DUCHESSE D*>ORLÉANS(i).

(Peint par Mignard. )

Élisabeth-Charlotte de Bavière, fille de Charles- Louis, électeur palatin, et de Charlotte de Hesse, naquit le 27 mai i652.

Lorsque Louis XIV la fit demander en mariage pour son frère, qui avait perdu Henriette d'Angleterre, sa première femme, un obstacle s'opposait à cette brillante union. Élisabeth était protestante : elle fit abjuration à Metz, le 6 novembre 1671 (2). Le 22 du même mois, elle épousa à Châlons Monsieur, qui avait été représenté à Metz par le maréchal Duplessis. La cérémonie faite, son

(1) Elle est représentée avec ses deux fils : Alexandre d'Orléans, duc de Valois, mort en bas âge ; et Philippe d'Orléans, duc de Chartres, depuis duc d'Orléans , et régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.

Q) « A mon arrivée en France, dit-elle dans ses Lettres, on m'a fait

• conférer avec trois évêques sur la religion. Ils en avaient chacun une dif-

• rérente. J'ai donc tiré de ces trois, et de l'Ëcriture'sainte, la quintessence » dont j'ai fait ma religion. ■

mari la conduisit à Villers-Cotterets, où le roi les attendait.

Cette princesse a tracé elle-même son portrait et le tableau de sa vie avec une . franchise rare et piquante ; nous nous empressons de les placer sous les yeux des lecteurs.

« Je suis né à Heidelberg, dit-elle; ma mère ne *> m'a portée que sept mois. Si feu mon père m'a- » vait aimée autant que je l'aimais , moi, il ne m'aui> rait jamais exposée aux inquiétudes et aux dan- » gers qui m'ont assiégée si long-temps. Je ne suis » venue en France que par pure obéissance. Dans » ma première jeunesse, j'ai beaucoup mieux aimé » m'amuser avec des armes telles que des fusils, des » épées, des pistolets, qu'avec des chiffons et des » poupées. Je ne désirais rien tant que de pouvoir » être garçon ; et ce désir a failli me coûter la vie : » Car, ayant entendu conter que Marie-Germain » était devenue garçon à force de sauter, je me » mis à sauter d'une telle façon que c'est un vrai » miracle que je ne me sois pas cassé la tète cent » fois pour une.

» A mon arrivée à Saint-Germain , j'y étais comme » tombée des nues : la princesse palatine m'y laissa » toute seule, et s'en alla à Paris. Je vis bien que je

» déplaisais fort à Monsieur, mon époux, ce que je » ne dois pas trouver merveilleux, laide autant que » je le suis; mais je pris dès ce moment la ferme » résolution de vivre avec lui de telle façon qu'il » s'accoutumât à ma laideur; ce à quoi j'ai enfin » réussi.

» Dans les trois dernières années de mon ma- » riage; j'avais entièrement gagné Monsieur, mon » époux; je riais avec lui de ses petites faiblesses; » il eq badinait avec moi sans colère , sans la moin- » dre aigreur; il ne souffrait plus qu'on me calom- » niât auprès de lui. 11 avait en moi une parfaite » confiance, et prenait toujours mon parti. Mais , v avant ce temps, que n'ai-je point souffert? J'é- » tais précisément en train d'être la personne du » monde la plus heureuse, lorsque Dieu m'a sé- » parée de ce bon prince. Au moment de sa mort, » je vis s'évanouir sans retour la récompense de » trente ans de peines.

» Je suis sujette aux maux de rate. Quand j'én prouve de violens cha|*ns, il me vient une tu- » meur au côté gauche , qui a souvent la grosseur » d'une tête d'enfant.

» Je n'aime pas le lit; pour peu que je puisse me » traîner, il faut que je sorte.

» Je déjeûne rarement; mais, si je le fais, c'est » avec une beurrée. Toutes ces drogues étrangères, » je ne puis ni les souffrir ni les supporter ; mon » goût et mon tempérament s'en accommodent » aussi peu l'un que l'autre. Je ne prends jamais » ni chocolat, ni café, ni thé. Pour la table, je suis » toujours bonne Allemande et de la vieille roche : » j'aime tout ce qui est simple et sain.

» Mon douaire est le château de Montargis. A. » Orléans, il n'y a point de maison , et Saint-Cloud » ne fait point apanage; c'est une propriété que » Monsieur a acquise de son argent.

» On me nommait autrefois ici sœur pacifique , » parce que je faisais toujours mon possible pour » rétablir ou maintenir l'union entre mon époux, » sa cousine la grande Mademoiselle, et la pauvre du- » chesse ,'qui se querellaient à tout bout de champ » pour des minuties, pour de véritables bagatelles.

» J'ai été obligée d'abandonner mes bijoux à » mon fils : sans cela, je n'aurais pas eu assez pour » entretenir ma maisontjfcqui est très-nombreuse. » 11 m'a paru plus raisonnable et plus honnête de » ne pas ôter le pain à bien des personnes, pour le » plaisir d'avoir une vieille et laide figure couverte » de dianians.

» Dans tout Punivers entier, on ne peut,je crois, » trouver de plus laides mains que les miennes. » Le roi l'a dit souvent en riant, et m'en a fait rire » de bon cœur aussi; car, comme je ne me suis ja- » mais piquée d'avoir en ma puissance rien de » beau, j'ai pris le parti de rire la première de ma » laideur, ce qui m'a fait grand bien; j'ai eu de » fréquentes occasions de rire.

» Je n'ai jamais eu l'air d'une Française, et je » n'ai voulu ni pu en prendre les manières. Jamais » je n'eus honte de faire voir que j'étais Allemande, » ce qui ne plaît pas à tout le monde ici.

» Il faut que je sois cruellement laide. Je n'ai » jamais eu aucun trait passable. Mes yeux sont » petits ; j'ai le nez court et gros , les lèvres longues » et plates : il n'y a pas là de quoi former un visage » fort agréable. J'ai de grandes joues pendantes, » une figure longue, et je suis très-petite de stature. » Ma taille et mes jambes sont grosses; somme » totale, je dois être une vilaine petite laideron; » et si je n'avais un assez bon caractère , on ne me » supporterait, je crois, nulle part. Si quelqu'un » s'avisait de juger par mes yeux si j'ai de l'esprit, » il faudrait qu'il prit un microscope ou de bonnes » lunettes, ou plutôt il devrait être sorcier pour

» eh juger ainsi. Je n'ai jamais ainîé qu'on me re- » gardât : aussi n'aimai-je point la parure; car beau- » coup de diamans et d'ornemens attirent les yeux. » C'était un bonheur pour moi que je fusse de cette » humeur,- car Monsieur aimait si excessivement »*Ies diamans et la parure, que nous aurions eu » mille disputes à qui aurait mis les plus belles » pierreries. On ne m'a jamais parée de diamans » que Monsieur n'assistât à ma toilette; il me met- » tait lui-même du rouge. J'ai enfin obtenu, quel- » ques années avant sa mort, de cesser d'en mettre. » Les confesseurs de Monsieur lui firent naître des » scrupules de ce qu'il me forçait d'en mettre » contre mon gré.

» J'ai toujours aimé notre roi , et, quand il me » donnait de petits désagrémens, c'était pour plaire » à son frère dont les favoris me haïssaient. Mais , » lorsque Monsieur fut dissuadé et se repentit »"d'avoir eu pourmôi de si injustes préventions, il » le dit au roi , qui me rendit son amitié y et me l'a » conservée malgré les suggestions de la vieille (i). » Ma belle-fille , la reine dé Sicile , me demandait

(1) 11 est rare que, dans sa correspondance, la princesse Elisabeth appelle autrement madame de Maintenon , pour laquelle elle professai t une haute aversion.

» un jour, dans ses lettres, si je n'étais plus des » promenades du roi, comme de son temps: je lui » répondis par ces vers de Racine :

• Cet heureux temps n'est plus; tout a changé de face,

• Depuis que sur ces bords les dieux ont amené » La fille de Minos et de Pasiphaë.

» Le roi aurait été mon propre père , que je n'au- » rais pu l'aimer davantage , et je me plaisais beau- » coup à être dans sa compagnie.

» Tant que ma mère a vécu, je n'ai eu pour mon » jeu que cent louis par mois; mais après sa mort , » lorsque Monsieur, mon époux, eut reçu de l'ar- » gent du Palatinat, il doubla cette somme, ce qui » ne me fut pas d'un grand secours, car c'était, » comtne on dit, du pain mangé d'avance.

» Madame de Montespan me reprochait souvent » mon éloignement pour les affaires. — « Ce n'est » point mon inclination, lui répondais-je ; je re- » garde toute ambition comme vanité pure. Lais- » sez-moi jouir de ma chère tranquillité. »

» Le roi disait toujours : «Madame ne peut souf- » frir les mésalliances.» A Marly, le roi ne voulait » pas la moindre cérémonie. Il était permis à tout » le monde de s'asseoir dans le salon : c'est ce qui » fut cause que je ne m'y tenais presque jamais.

» Dès qu'on parle d'incendie, les cheveux me » dressent. Je sais comme on en a usé à l'égard de

» ce pauvre Palatinat. Pendant plus de trois mois,

» dans mes rêves, je voyais toujours Heidelberg

» en flammes. Cela a manqué à me faire tomber

malade.

» Je n'ai pas plus de quatre cent mille livres , et » je dépense si bien cela qu'il ne m'en reste rien au » bout de l'année. Mais, s'il plaît à Dieu, je ne met- » trai jamais mon fils dans le cas de payer un sou » de dettes pour moi. Mon fils a augmenté ma » pension de 5o,ooo livres. Ma maison me coûte » 298,758 livres. Avant le mariage de mon fils, le » feu roi me donnait chaque année mille louis » d'or, qui me faisaient grand bien. Au premier » voyage que je fis à Fontainebleau, le roi me vou- » lut donner 2,000 pistoles. Monsieur en fit sous- » traire mille, pour les donner à Mademoiselle, » qui fut ensuite reine d'Espagne. Je ne m'en diver- » tis pas moins à Fontainebleau, où je perdis tout » mon argent au hoca. Monsieur paya pour moi » 600 louis d'or que j'avais perdus au-dessus des » mille pistoles.

» Quoique Versailles soit très-beau , personne ne » s'y promenait que moi, en carrosse ou à pied.

» Le roi me disait toujours : « Il n'y a que vous qui » jouissiez des beautés de Versailles. »

» Le roi me parlait toujours à table, parce que » j'étais la première à lui adresser la parole. Les » autres ne lui disaient pas un mot, excepté feu » Monsieur, qui l'entreprenait aussi. J'ai profité de » cet exemple. Pour divertir le roi, je disais tout » ce qui me venait à l'esprit : il riait alors de bien » bon cœur. Madame la dauphine (de Bavière) me » disait : « Ma pauvre chère maman ( c'est ainsi » qu'elle m'appelait), où prends-tu toutes les sot- » tises que tu fais? »

» Je fus enchantée lorsque, après la naissance de » ma fille, Monsieur, mon époux, fit lit à part. Il » était extrêmement désagréable de coucher dans » un même lit avec lui. Il ne pouvait souffrir qu'on » l'approchât le moins du monde lorsqu'il dor- » mait : de sorte que je me tenais si fort sur le bord » du lit que j'en suis tombée bien souvent.

» Après la mort de Monsieur, le roi me fit de-

» mander où je me proposais de vivre. Je répondis

» qu'ayant l'honneur d'être de la famille royale, je

* ne pouvais ni ne voulais avoir d'autre demeure

» que là où était le roi. Le roi vint me voir le lende-

» main. « Je sais, me dit-il, que vous haïssez main. 17

» dame de Main tenon. » Je répondis: « 11 est vrai, » sire, je la hais de tout mon cœur, mais unique- » ment parce que je vous aime, et parce que cette » personne me rend de mauvais offices auprès de » vous.» Le roi fit venir la vieille, et lui dit : « Ap- » prochez : Madame veut bien se réconcilier avec » vous, d Et, nous rapprochant Tune de l'autre, il » nous obligea de nous embrasser. Telle fut la fin » de la scène. »

Élisabeth- Charlotte de Bavière vit mourir Philippe, son époux, et Louis XIV. Attaquée ellemême d'une hydropisie, le 5 décembre 1722, elle fut enlevée, le 8, aux larmes de sa famille , qui environna son lit de mort de la douleur la plus respectueuse et la plus vraie. Elle quitta ce monde sans faste ni sans plainte : elle défendit qu'on l'enterrât avec pompe et qu'on ouvrît son corps. Le régent, son fils, exécuta scrupuleusement ses dernières volontés. Le 10 décembre, vers les sept heures du soir, on porta sa dépouille mortelle de Saint-Cloud à Saint-Denis.

« Madame, seconde femme de Monsieur, était,

» dit Saint-Simon , une princesse toute de l'ancien » temps, attachée à l'honneur et à la vertu, au » rang, à la grandeur; inexorable sur les^ bienséan-

»ces; bonne et fidèle amie; sûre, vraie, droite; » aisée à prévenir et à choquer, fort difficile à ra- » mener; brusque, dangereuse à faire des sottises » publiques; fort allemande dans toutes ses mœurs, » et franche; ignorant toute délicatesse pour soi et j) pour les autres; sobre, sauvage, et ayant ses fan- » taisies. Elle aimait les chiens et les chevaux pas- » sionnément, la chasse et les spectacles, et n'était » jamais qu'en grand habit de cheval , et avait plus » de soixante ans, que, saine ou malade, et elle ne » Tétait guère (i), elle n'avait jamais connu une » robe de chambre. »

(1) Quand on présenta à Charlotte de Bavière son médecin, elle dit qu'elle n'en avait que faire, qu'elle n'avait jamais été saignée ni purgée , et que, quand elle se trouvait mal, elle Taisait deux lieues à pied, et qu'elle était guérie.

20S bis .

LA MÊME

( D'après Hyacinthe Kigaud. )

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