CHRISTINE DE FRANCE
DUCHESSE DE SAVOIE. j
Christine de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, naquit en 1606; elle fut baptisée le même jour que son frère et sa sœur Élisabeth à Fontainebleau, « où la peste, qui régnait à Paris, » avait obligé de transporter tous les préparatifs de » la cérémonie. » Bille eut pour marraine Christine de Lorraine, a Jamais, dit L'Estoile, on ne vit pa- » reille magnificence en pareille occasion. L'épée du » duc d'Épernonavoit dix-huit cents diamans : l'ha- » bit du maréchal de Bassompierre , dont la façon » lui cousta six cents écus, étoit de toile d'or violette : » le brodeur y a voit employé cinquante livres pesant » de'perles. »
Victor- Amédée, prince de Piémont, duc de Savoie, rechercha la main de Christine : Louis XIII
accueillit cette demande, et envoya au prince les couleurs de Madame, qui étaient le bleu, l'incarnat, le blanc et l'amarante. A cette nouvelle, Victor- Amédée donna à Turin un superbe tournoi. Il y prit le nom de chevalier de la royale amarante, et fit publier son cartel en ces termes :
a La beauté que je sers nous représente par le » bleu ses pensées célestes; par X incarnat ses chastes » et honnêtes inclinations; par le blanc la candeur » et la pureté de sa foi , et par X amarante sa con- » stance... S'il se trouve quelqu'un qui ose soutenir » le contraire, qu'il s'assure que de l'orgueil du » jaune , du désespoir du gris, de la frénésie du noir, o du peu d'assurance du muge, de la tromperie du » vert, il passera du vermeil de la vie au pâle de la » mort. »
Un chevalier répliqua : « Je vous ferai bientôt » apercevoir que l'ambition de votre bleu , vous » portant à la témérité de X amarante, parmi les » délicatesses de X incarnat, vous conduira au blanc » de la mort, tandis que la force de mon noir, ré- » joui par la compagnie du jaune, espère avec le » vert d'imprimer le violet sur vos joues, et d'arro- » ser abondamment ce champ avec le rouge de votre * sang. » .
Malgré ces menaces de toutes les couleurs, il est bien entendu que la victoire demeura au chevalier de la royale amarante.
Pressé d'accomplir son bonheur, le duc de Savoie se rendit à Paris, où son mariage avec Christine fut célébré le 10 février 1619, jour anniversaire de la naissance de la princesse. La cour donna des fêtes où Ton déploya une pompe orientale; surtout dans le ballet de la Foret enchantée, dont le sujet était emprunté du Tasse. On y voyait les divinités de la mythologie danser pêle-mêle avec les anges du paradis; des Silènes , petits hommes courbés et ventrus; les trois Parques avec une coiffure de crespé blanc; Caron avec un habit à la matelote; les Séraphins avec des nœuds de bouqueterie dans les cheveux, des bottines brodées d'or et des ailes de plumes blanches. « Le roi représentoit Godefroi de * Bouillon : les anges, qui, après avoir dansé sur le » théâtre, se retrouvèrent puis après, par la rue, » bientôt là-haut , dans le ciel , chantèrent les » louanges du vainqueur de la Palestine dans ces » vers :
• Ce monstre, dont l'enfer fut la noire origine, » Aux peuples baptisés ne donne plus d'effroi ;
• Les chrestiens sont vainqueurs; toute la Palestint
• Fait releulir au ciel le nom de Godefroi. •
Après toutes ces réjouissances, qui furent répétées dans plusieurs grandes villes du royaume, notamment à Toulouse, Victor-Àméde'e retourna dans ses États.
La princesse Christine fit, pendant dix-huit ans, le bonheur de son époux, qui la rendit mère de six enfans, et la laissa veuve en 1G37. Chargée, à cette époque, de l'administration du duché de Savoie, pendant la minorité de son fils, elle eut à lutter contre les prétentions du cardinal de Savoie et du prince Thomas, ses beaux-frères, qui voulaient s'emparer de la tutelle du jeune prince : elle sortit victorieuse de cette lutte. Mais, cédant malgré elle à l'impulsion du prince Thomas, qui penchait pour l'Espagne, elle se montra d'abord accessible aux propositions qui lui furent faites contre la France (1). Kichelieu menaça; Louis XIII envoya le duc de Créqui auprès de sa sœur; tout parut s'arranger; mais, en i638, le père Monot, qui déjà avait abusé de la confiance de la duchesse de Savoie , recommença ses intrigues. Nouvelles plaintes de la part du roi de France. Dans le même temps , le cardinal de Savoie veut s'emparer du gouvernement et régner à Turin. Christine, comme son frère Louis XIII,
(1) Mémoires du cardinal de Richelieu.
place ses États el la personne de son fils sous la protection de la Vierge , et triomphe par sa prudence et sa fermeté de tous les obstacles.
Cette princesse espéra, en 1 658, unir sa fille Marguerite avec Louis XIV. L'entrevue avait eu lieu à Lyon; mais, ni Anne d'Autriche ni Mazarinne désiraient sincèrement cette alliance. Philippe IV, au bruit du voyage de Lyon , s'était écrié : « Esta no » pued esser, y no sera (cela ne peut être, ni ne » sera).» Dès que Mazarin eut appris cette exclamation du roi d'Espagne, les négociations de Lyon prirent une autre face: on invoqua l'intérêt de l'État , le besoin de la paix; et la duchesse de Savoie ramena avec regret dans ses Etats la princesse Marguerite, que le jeune Louis avait vue avec assez de plaisir pour oser dire à 6a mère « qu'il la voulait, » et qu'il était le maître (i)! »
Christine mourut le 27 décembre i663. Antoine Hamilton, dans les mémoires du comte de Grammont , après avoir loué cette princesse de ses grandes qualités , et avoir comparé les grâces de son esprit, la fermeté de son caractère et sa bonté, à celles du grand Henri, dont elle tenait le jour, ajoute : a Quant aux faiblesses des grandes âmes ,
(1) Madame de Motteville, lome \
» S. A. R. n'avait pas dégénéré. » Richelieu n'a pas pour elle, dans ses écrits, plus d'indulgence qu'il n'en montra dans ses relations politiques; mais quelques lignes injurieuses, trop facilement soupçonnées d'avoir été dictées par une âme impatiente de toute résistance , ne flétriront pas dans la postérité la mémoire de cette digne fille du meilleur de nos rois.