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DUCHESSE D'ÉPERNON

te.

Marie du Cambout, duchesse d'Épernon, fille aînée de Charles du Cambout, marquis de Coislin , chevalier des ordres du roi, et de Philippe de Bourges, dame de Seury en Lorraine et de la Montgulaye en Bretagne; mariée, à Paris, le 26 novembre 1 634, à Bernard de Nogaret de La Valette, duc d'Épernon, colonel -général de l'infanterie française , second fils de Jean-Louis de Nogaret de La Valette , duc d'Épernon , et de Marguerite de Foix, comtesse de Candaleet d'Astarac; morte, au Val-de-Grâce, à Paris, le i£ février 1691.

Voici son portrait tel'qu'il a été tracé par ellemême :

« Je ferai plutôt un abrégé de ma vie que mon » portrait, étant assez difficile de faire l'un sans » l'autre; c'est pourquoi l'on m'excusera si je m'é- » tends un peu au long; et, comme on soulage ses

» maux quand on en fait part à ses amis, on ne doit » point s'étonner que je ne cjpnne ce|le çonsola- ^ » tion, puisque , faisant ma peinture, Je Adresse à » des personnes qui mont toujours témoigaé beau- » coup d'amitié. . ,. %

y Je suis née comme la faveur de M. le cardinal » de Richelieu , qui était mon oncle; sa fortune et » moi croissions en même^emps; mais, comme la

plus vite que les années pour ceux à » qui elle v#ut être fâvoràMe, je Savais £as douze » ans qu'elle était à ce haut dej^ré* qui a toujours » # duré jusqu'à sa morte 11 me fit v^nir à Paris, où » j'étais regardée de tout^e nronde comme le sont ^ » d'ordinaire |ps nièces dnin fatori. J'étais l'objet

» du désir de toutes lçs mères et celui de, l'amour » des plus ambitieux; et assurément je puis dire » que j'ai mérité l'umet l'autre par tna personne. » ,1 étais aussi bien faite en ma taille que l'ota le peut » être pour cet âge. Mes yeux sont noirs et plan- » tés d'une manière qui me donne un certain agré- » ment à la tête, que l'on me dit toujours que per- » sonne n'a que moi. J'ai les yeux noirs, le nez » fort bien fait, la bouche ni grande ni petite, le » teint blanc pour une brune , le tour du visage » assez bien fait, et tout cela accompagné de la

» plus grande douceur du monde, que j'ai dans l'humeur aussi bien que sur le vïsage.^Je j|j&ne » pas beaucoup de personnes, mais^^^ime mes » amis avec la dernière constance erfermeté. Je V suis affable, bonne, çpmplais'ante* et l^érâle au » dernier point. J'ai du cœur infiniment. Si je syis » souffrant^, c'est bien malgré moi , et la prudence » m'est souvent une ver$u rude à pratique^. J'ai de » la voix 7 elle n'est pas forte, et vous jugé^fez bien, » quand Je ne. l'aurais pas dit, qu'elle est fort douce/ » puisqu'il r\'y a rien en moi qui ne soit ainsi : je » l'ai assez agréable, et j'aimtepasslonnément la myi » sique. Les violons font celle que j ainie le moins, » parce que c'est celle qùi fait le pjjis de bruit. Je » n'aimepoint à danser, et j$ ne vas aux bals et aux » assemblées que tjuand je ne m'en puis dispen- » ser. Depuis quelques années j'en ai peu vu ; car » ma santé, qui est délicate, ne me permet pas de » veiller, et l'éclat de ma fortune m'est une assez » honnête excuse, et ne m'est qu'un trop fâcheux » prétexte de m'en priver. Je n'aime pas trop le » monde hors mes amis particuliers, et ma mal- » heureuse destinée m'a fort accoutumée à la soli- » tude et n'a pas peu contribué à me la rendre » agréable. J'aime la promenade, mais modérée,

» car je n'aime pas à m'échauffer, et je me fasse ai- » sèment, l^r la manière dont je me suis dépeinte, » on jugfcja que je suis propre à la dévotion, car je » n aime qu à. faire du bien : je suis charitable , » retirée e( malheureuse^ tout cela peut aisément » faire une dévote; j'aime les chapelets, mais je • ^ ne sais si c'est parce que j'aime les bijoux Km » sr^c'est que j'aime les reliques , car je suis une 4 » grande bijoutière, et je suis trop heureuse d'a- » voir de quoi m' occuper j j'aime les jolies heures

» et les images; voilà bien des dépendances de la » dévotion; mais, après tout^si Dieu ne touche Je ^» cœur, i^n'y a rien de fait. Je lui demande fous » les jours sa grâce , je l'attends avec impatience, et » il me la faut pour être tout-à-fait dévote. J'aime » assez à lire. Mais je pense que^voilà suffisamment » de quoi vous faire connaître que je ne mérite pas » tout ce que je vas vous dire. Lors donc que j'é- v * » tais à la cour dans l'état que je vous ai dépeint, » M. le cardinal, mon oncle, me maria tout aussi » bien qu'il se pouvait. J'épousai l'héritier de la » faveur de M. d'Épernou , qui avait été favori de » Henri 111, le plus libéral prince du monde (ce se- * rait peu dire des nôtres, car l'on a toujours ac- » cusé nos rois de ne l'être pas beaucoup). Il était

» encore héritier de la maison de Foix du côté de » sa mère; enfin il était en tout le plus avantageux » parti que je pouvais espérer. Ses maisons étaient » toutes belles et bien bâties, ses meubles magni- » fiques,et beaucoup de pierreries; toutes ces choses » plaisent assez à une demoiselle de douze ans. » Çarmi tout cela je trouvai un homme qui aurait » toutes les qualités nécessaires aux autres, mais » non pas celles qu'il faut avoir pour sa femme, » puisqu'il n'avait point d'amitié pour moi. Ma » "grande jeunesse m'empêcha d'abord de m'en » apercevoir, et même de m'en soucier pendant » quelques années; ensuite de quoi M. jl'Épernom » se brouilla avec M. le cardinal de Richelieu , ceux » qui ont été favoris se soumettant rarement à ceux » qui le sont: de sorte qu'il me fallut suivre le sort » de la maison où j'étais entrée, et me voir hors • * » d'état de profiter de celle de mon oncle. Je » passai plusieurs années en province auprès d'un » vieux beau-père chagrin et mélancolique, avec » lequel je m'ennuyais fort. Après sa mort je m'en » allai trouver M. son fils en Angleterre, où je » ne fus pas mieux traitée de lui qu'à l'ordinaire. » Si j'avais voulu, à la mort de M. d'Épernon , me » prévaloir de l'occasion , j'étais maîtresse de toutes

» choses; mais je suis si peu intéressée, ijue je .ne » ni en avisai pas, et j'avais si bonne opinion de » M. dÉpcrnon, que je ne prévoyais pas en ce tenipsxi là qu'il en dut user avec moi comme il a fait. «Fou-

bliais à dire que, s'il eût voulu se bien conduire » avec M. le cardinal, les fantaisies de M. son père » n'eussent pas prévalu sur la considération que » mon oncle avait pour moi: mais aussi mon cré- » dit n'était pas assez grand pour réparer le tort » qu'ils se* faisaient paj leur mauvaise conduite, et » celle de M. mon mari ne lui était pas avanta- » geuse. Je pourrais dire beaucoup de choses sur * » se "sujet, mais il n'est pas à propos de se louer » soi-même; il est bon seulement de laisser enten-

dre que je n'ai pas manqué de pouvoir à senjir » M. d'Epernon, s'il y avait contribué. La suite de » sa conduite pour moi est une chose si connue » de tout le monde, qu'à moins de vouloir faire » un manifeste en ma justification, il est bon de » n'en pas dire davantage. J'ai voulu faire mon » portrait, et, ayant dit ce qui m'a semblé à pro- » pos , je dirai encore une fois seulement que j'ai » moins de bonheur que de mérite, et que la suite » de ma vie n'a pas ressemblé à son commence- » ment. »

* MADEMOISELLE DÉ • V A*BTDT •( i ).' ..

^ • , £ Voici son portrait tel qu'il a été ^peé par made- * # moiselle de Montpensier : %

« Vous voulez donc que jV fasse' votre portrait , » par une fausse humilité qui ne vous permet pas '^.m de dire du bien de vous! mais on verra bieg que c » vous êtes telle que je le vas dire : et, comme en » disant tout je VQus t dirai peut-être des choses 1 * **. -)>.^nal agréables, quelqu'un jugera que c'est plu- 4 » tôt par une secrète vanité que vous ne l'avez » pas voulu entreprendre. Quoi qu'il en soit, puis- » que vous avez voulu que ce fût moi, vous au- » rez contentement, et vous vous allez voir fort » bien dépeinte.

» Pour faire votre portrait tout de votre haut, » c'est ce qui tiendra le moins de temps et de place, » car Dieu vous a faite des plus petites, toutefois

(1) C'était une des dames de mademoiselle de Montpensier.

» fort bien proportionnée, et cela s'appelle. une » jolie taille. Quoique vous souhaitiez être grasse, » je vous dirait en amie que la maigreur vous sied ^ien*. Vos chevetix sont blonds, efrpdfr conséquent » vds yeux bleus et beaux; la bouche grande, mai» ' » point désagréable : enfin, àftout prendre, vous êtes #

* bien faite et vous avêz aussi bonne mine que peut a avoir une petite jpersonne. Pour de J£esprit,^ous

I » en avez naturellement, et cela iie^mëk surprend » pas .: vous ête^ d une race* dont^luut ce que je » connais en a infiniment ,^et j'ai ouï dire la, même » cho$e de tout ce que je n'ai pas connui Comme » vous l'avez fort vif, et que ces sortes d'esprits » demeurent rarement sans agir, j'ai su que les

* premières années de votre vie, que vous avez » passées aux champs , ont été employées à la lec- » ture de tout ce qur'il y a jamais eu de romans » en notre langue, en italien et en espagnol; car » il est bon que Ton sache que vous possédez ces » deux langues. Cette lecture pour l'ordinaire porte » volontiers à aimer la galanterie, les jeunes per- » sonnes y sont assez souvent conduites par ce » chemin-là, et la province n'y nuit pas; mais cette » galanterie n'est pas d'un bon tour, non plus que » les lumières que ces livres donnent, si tout cela

i> n'est corrigé par quelques années de Paris ou de « la cour, ou de tous les deux ensemble : et quel- » quefois ne devient-on pas plus habile par là; » niais, quand tout cela prend ce bon tour que j'ai » dit être nécessaire, cette lecture n'est pas absolu-

» ment inutile. Vous avez été à la cour en arrivant » à Paris, et vous y êtes descendue chez la per- » sonne du monde la plus propre à faire les gens, » pour les faire fort aimables. Mais, d'entreprendre j » le portrait de madame la comtesse de Maure avec » le vôtre, ce serait une grande hardiesse; et cela » est au-dessus de mes forces. Tlevenons* à >|ous et

» à vos romans: ils ne vous ont pas nui, puisque » je ne vous* ai vue vous servir de cette science » que pour entretenir les d amende campa^ie qui » venaient ^voir Mademoiselle à Saint-Fargeau r ne » sachant souvent que leur dire , vous leur teniez » de tels propos , croyant qu'ils leur devaient être » agréables : ainsi cela sert à l'affabilité et à la ci- » viiité que vous avez naturellement pour ceux que » vous croyez qui en auraient pour vous : autre- » ment vous êtes fière au dernier point, et quel- » quefois glorieuse ; et j'ai découvert que cette » fierté et cette gloire vous sont naturelles, et que » ce sont des maladies de race : car, comme votre

» maison est venue d'Allemagne, quand vous vous

» souvenez que vous y êtes princesse , vous oubliez

» que les chimères des autres vous donnent sujet de

» raillerie, et vous seriez touteprête àen donner aux

» autres. Votre vertu irrépréhensible, et cette haute

» prudence que vous professez intérieurement et

» extérieurement (cette explication est bonne en

» ce temps sans eq dire davantage, car en vous di-

» sant des vérités favorables il ne faut pas blâmer

p les autres), celte haute vertu donc est assurément

» comme il faut, et, s'il y manque quelque chose,

» c'est que l'humilité n'est pas la dominante. Avec

» tout cela, si vous aviez trouvé un galant qui eût

» seul toutes les qualités que beaucoup de gens ont

» séparément, je ne sais pas ce qui en fût arrivé :

» mais, comme c'est une chose impossible à trou-

» ver que des gens qui fussent propres à satisfaire

» un goût de chez la comtesse de Maure, c'est pour-

» quoi vous êtes prude, car l'on ne fait point de

» bassesse chez elle, de quelque nature que ce soit.

» Vous n'avez nulle dévotion; et cela vient de ce

» qu'ayant le cœur bon vous êtes peu souffrante , et

» que vous avez de la peine à pardonner; vous avez

» autant de délicatesse sur la haine que sur l'amitié ;

» et, la conduite uniforme de votre vie vous empêiii. 22

» chant d'avoir des remords, vous croyez que, vi- » vaut moralement bien, c'est assez, et vous n'êtes » pas la seule que cette pensée éloigne de la dévo- » tion : cela est plus philosophe que chrétien. Vous » êtes paresseuse ; vous n'aimez ni à vous prome- » ner ni à travailler , mais beaucoup à dormir et » à être assise en bonne compagnie; car la mau- » vaise vous lasse encore plus que la promenade. » Je connais même de telles gens qui vous feraient » monter à cheval , ce que vous haïssez fort, pour » éviter l'honneur de leur entretien. Vous seriez » volontiers toujours dans une chaise, si ce n'est » qu'étant toujours avec des personnes qui en » donnent à fort peu de monde, en cela seul vous » préférez l'honneur à la commodité, j'entends » l'honneur de la compagnie; car , pour l'honneur » personnel , il va devant tout ; et, quand on vous » reproche toutes ces choses, vous vous excusez sur » la faiblesse de votre tempérament, quoique vous » ayez plus de force de corps qu'à vous n'appartient; * mais, l'esprit étant le principal ressort qui agit en » vous, ceux qui vous connaîtront ne vous accu- » seront jamais d'avoir rien de faible. Vous êtes » généreuse et vigoureuse pour vos amis: dès qu'il » s'agit de leur faire plaisir ou de les servir, vous

» courez ce qui s'appelle par monts et par vaux, » Vous êtes sensible aux offices qu'on vous rend , » et pour des choses de rien vous en avez beau- » coup de reconnaissance. Je vous assure que rien » n'est plus difficile que de faire le portrait des » autres; car, de se guinder à la moyenne région , » ou de grimper, comme vous dites, sur des flam- » mes pyramidales, quoique je sois assez alerte et » que j'aie assez de disposition, cela me serait fort » difficile, et je crains toujours les choses dont on » ne voit point le roiour, et où l'on ne regarde que » le commencement, ïar j'ai ouï dire que les re- » tours valent bien matines. Mais, comme je n'ai » rien dit dans votre portrait qui puisse être inter- » prêté ni contre vous ni contre moi, je me mets » l'esprit en repos. Je vous donne le bonsoir, et je » vous supplie de me continuer l'honneur de vos » bonnes grâces : je dois avec justice y avoir quel- » que part par celle que je sais que vous avez dans » les miennes. »

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