LA MARQUISE DE MAUNY
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Voici son portrait tel qu'il a été tracé par ellemême : ' #
« Puisque c'est la mode 9e faire son portrait, il » faut que je fasse le mien comme les autres. Ce » n'est pas que je ne prenne mal mon temps , et que » mes indispositions ne m'aient présentement un » peu défigurée : mais, comme il n'y a pas d'appa- » rence d'embellir après trente ans, je vais vous » dire comme je suis faite.
» Je suis plus grande que petite. Dans mon or- » dinaire je ne suis ni grasse ni maigre, mais pré- » sentement je me puis vanter d'être sèche comme » du bois, et cela me rendrait horrible si je n'avais » les os naturellement fort petits. Le teint est ma » plus grande beauté; mais, la petite-vérole m'ayant » fait quelques le'gères marques, il n'est plus si uni
» qu'il était, et tout ce qu'il a d'agréable c'est le » coloris. Mes yeux sont de médiocre grandeur, » doux et briilans, mais sujets à être battus. J'ai » le nez bien fait quand je suis dans mon embon- » point, mais présentement un peu trop long. Ma » bouche n'est ni petite ni grande, mais elle est fa- » çonnée et de belle couleur quand je me porte » bien. Ma délicatesse et les mouvemens de mon » esprit m'ont rendue si journalière, qu'il y a des » temps que je suis tout-à-fait mal, et des quarts » d'heure que je suis belle : mais, comme le temps « que je suis en beauté est le plus court, avec rai- » son je ne m'en pique plus, et tout ce que je pré- » tends est qu'on dise seulement de moi que, si je » suis fort changée, on s'étonne que je ne le sois » pas davantage. Je n'aimerais pas qu'on s'écriât : » Comme elle est faite] Car, sur ce ton-là, on me » ferait dépit. Mes cheveux «ont châtains, épais et » bien plantés. Mes dents sont saines, mais pas » trop bien rangées , sans pourtant faire de mauvais » effets , car je les montre peu. Ma gorge n'est pas » beile ; mais, comme j'ai déjà dit, mes os sont si » délicats, qu'il n'y en a point qui la déTigurent : » la peau en est blanche. Mes bras sont ronds, et » mes mains bien taillées ; mais la graisse leur
» manque aussi bien qu'à ma gorge; ce qui est » cause que, si je n'y prends peine, l'air de mon » habillement n'est pas bon. Puisque les autres » ont parlé de leurs jambes, je dirai donc que la » mienne est belle ; je me pourrais encore louer » d'autre chose que l'on ne verra pas pour me dé- » mentir, mais, puisque l'on n'a pas passé plus » avant, voilà tout ce que je dirai de mon corps.
» J'ai l'esprit vif et pénétrant , et cette pénétra- » tion est cause que je ne tombe pas dans des » fautes à quoi sont ordinairement sujettes les per- » sonnes qui ont du feu , parce que je vois assez » où les choses peuvent aller : cela me fait penser » à moi , et j'en parais plus dans les grandes occasions que dans les petites : c'est une marque que » la promptitude m'est naturelle, et que je n'ai de » la patience que par précaution. Je suis fort glo- » rieuse, mais assez habile pour n'avoir jamais » d'action qui ait donné sujet de m'accuser de » l'être, en ayant toujours craint les pourquoi : et, » comme je ne trouve que le duché qui donne » un rang agréable, n'ayant pas eu d'espérance » d'y parvenir depuis que je suis mariée, le plus » ou le moins au-dessous de cela ne m'a jamais tou- » ché le cœur, parce que ces petites distinctions que
» nous font les grands venant souvent de leur » caprice, si elles font plaisir un jour, elles met- » tent au désespoir quand elles viennent à man- » quer.
» J'ai toujours souhaité de faire envie, et j'ai plu- » tôt été en état de faire pitié : ce n'a été qu'à ceux » qui me connaissent particulièrement, car, parmi » les autres gens , passant pour railleuse , je crois que » Ton dit quand je souffre : C'est bien faitl Cepen- » dant je ne mérite pas que l'on ait ce sentiment » pour moi, car je suis bonne, et ne suis point mé- » disante. Je connais assez l'intérieur des gens, et » je crois que cela me cause une partie de mes maux ; » car, lorsqu'ils veulent dissimuler, ils n'y gagnent » rien ; et, comme je leur reproche ce qu'ils ont » dans l'àme, ils me rendent, par quelque raen- » songe, le dépit que je leur ai fait en disant la vé- » rite. Vous me direz que, puisque je m'aperçois de » ce qui me fait mal, je devrais l'éviter 5 mais je » vous répondrai qu'ici le plaisir passe la peine. » J'aime à jouer, parce que la société me plaît, et » surtout lorsqu'elle est choisie. Le jeu a encore » cela de bon que, quand il favorise les gens, il » donne lieu à de petites dépenses superflues mais » agréables , et que l'on ne ferait pas sans lui; car,
» quelque revenu que Ton ait, je tiens qu'il le faut » dépenser aux choses nécessaires, et ne point aller » au-delà. Si j'en avais six fois autant que j'en ai , je » dépenserais six fois plus que je ne fais. J'aime » que le peu que je donne soit sans qu'on me le » demande. Je hais tous les plaisirs qui fatiguent, » comme la chasse, les veilles et surtout le bal, » parce que je n'ai pas trop bien dansé. La comédie » me plaît fort. Je ne m'ennuie pas trop dans un » lieu solitaire; mais je voudrais qu'il fût à mon » choix de le quitter quand il me plairait. Si j'étais » dans le monde, je n'y donnerais que cinq ou six » heures Je jour, et j'aimerais mieux y être moins » que trop. Ma coutume est d'employer, sans dis- » continuation , une partie de mon temps à rendre » ce que je dois à Dieu, n'étant pas assez attachée » pour en perdre l'habitude et la reprendre sans » peine. Je suis bien aise de passer quelques heures » du jour à penser à moi et à donner Tordre dans » ma maison : j'aimerais qu'elle fût propre et mon » train poli, et que ma table fût assez bonne pour » avoir deux ou trois personnes comme moi sans m façon, et jamais au-delà. Je plains l'argent à la » profusion du manger ; j'aime à le mettre en meu- » bles, et je me piquerais volontiers de jouer beau
» jeu et de mieux payer que ceux qui ont plus de » bien que moi. Je passerais avec plaisir six mois à » la campagne; mais il faudrait, comme j'ai dit, être » sûre du retour pendant ce temps-là. J'irais volon- » tiers faire quelques séjours chez mes amies, pourvu » qu'elles fussent ravies de m'avoir, car sans cela » elles ne tiendraient rien. J'ai le don de m'aperce- » voir admirablement comme je suis avec les gens, » et, si ce n'est pas comme je souhaite, je m'en re- » tire sans m'en expliquer davantage avec eux. Je » crois assez aisément que c'est à leur dam : ainsi » je ne leur en veux point de mal , mais je les laisse » très-promptement là; et l'une de mes plus cruelles » peines est de demeurer un instant dans une com- » pagnie où je connais que l'on ne me veut point. » J'ai eu la mine galante sans l'être; mon air gai est » spirituel , et fait croire que j'y avais quelque pen te^ : » mais la suite en doit avoir détrompé; car, quel- » que ordre qu'on y ait mis, on aurait vu quelque » étincelle de ce feu, il se serait conté de moi quel- » ques historiettes , et je sais bien qu'il ne s'en dé- » bite pas où j'aie contribué. Je me persuade diffi- » cilement que les hommes aient autant d'amour » qu'ils disent : j'en ai beaucoup pour moi-même; » cela, joint à celui que j'ai pour l'honneur, a été
» cause que je me suis assez moquée toute ma vie de » leurs minauderies. Je ne suis point façonnière; » cela n'empêche pas que les jolies façons ne me » plaisent aux autres, mais elles ne me conviennent * point. Enfin , quoique j'aie beaucoup de vivacité, » les plaisirs tranquilles sont les miens, et, comme » celui de l'amour ne l'est pas, je crois que cette » raison a beaucoup contribué encore à m'en dé- » goûter. J'aime le repos dans mon domestique, » j'aime à y raisonner et à faire les choses de con- » cert : Dieu m'a servie à souhait de ce côté-là, comme » chacun sait. Je pardonne aisément les injures. Je » fuis quelque temps ceux qui me les ont faites , de » peur des éclaircissemens et des disputes, que je » hais fort; mais, après quelque temps, cela se » passe. La conversation , dans un beau lieu , bien » # à son aise, avec cinq ou six personnes bien spiri- » tuelles, bonnes et qui sont du beau monde, fait » ma véritable joie. Je crains fort de m'encanailler. » Je n'ai jamais eu d'habitude avec personne pour » qui j'aie eu beaucoup d'empressement; je l'aurais » voulu avec telles gens qui ne m'auraient pas peut- » être assez régalée, et je n'en aurais point voulu » avec telles autres qui en auraient désiré avec moi. » Je ne suis pas trop aimée des petites gens, et je
» n'ai point l'esprit vétilleux; cela fait que ce monde- » là me croit suffisante , mais c'est que je n'ai point » appris à parler leur langue , car ce n'est pas là » où je mets ma gloire. Si je disais à quoi je l'éta- « blis, ce serait plutôt à faire ici ma confession » qu'un portrait ; et voilà tout ce que je veux mettre » au mien , afin de ne lui donner que le quart » d'heure que je viens d'employer à le faire. »
La marquise de Mauny était Tune des dames de mademoiselle de Montpensier.