BE1KE D'ANGLETERRE
Henriette-Marie de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, naquit au Louvre le 1 5 novembre 1609.
A l'âge de seize ans, elle était belle et non moins remarquable par les grâces de son esprit que par la bonté de son cœur et la ferveur de sa piété. Le roi Jacques, fils de Marie, reine d'Écosse, héritier du royaume d'Angleterre, dans l'espoir de réconcilier les croyances des deux pays, fit demander en mariage, pour son fils, Charles Stuart, la princesse Hçnriette. La différence de religion excita de vifs débats au conseil du roi de France (1). Le père Bérulle fut envoyé à Rome pour négocier auprès du pape Urbain VIII. Dans l'intervalle le roi Jacques
(1) Mémoires de Richelieu , lome 11.
mourut. Charles Stuart, excité tant par Guillaume Laud, archevêque de Cantorbéry, qui voulait introduire en Ecosse une liturgie semblable à.celle de PÉglise gallicane (i), que par le duc de Buckingham, qui brûlait de retourner à la Cour de France pour revoir Anne d'Autriche, pressa les fiançailles. Dès que Rome eut envoyé son consentement, « elles » furent célébrées à la porte de l'église cathédrale » de Notre-Dame de Paris , avec les mêmes cérémo- » nies dont on avait usé au mariage de Henri IV » avec la reine Marguerite. » Le duc de Buckingham épousa, au nom de son souverain, la sœur de Louis XIII : Paris devint le théâtre des plus pompeuses fêtes. On remarqua surtout la magnificence de celles A;ue donna Richelieu (2). Mais l'accueil
(1) Ce fut la semence des malheurs de ce règne, et la première cause de la fin tragique de ce prince, où le cardinal de Richelieu peut bien avoir contribué par les intrigues du marquis de Senneterre , lors ambassadeur du roi , à Londres. (Président Henault.)
(2) On trouve dans les Mémoires d'un Favori du duc d'Orléans des détails sur ce mariage. On y remarque que les soldats des gardes voulurent piller la mule du légat (le cardinal Barberin); que pendant la roule de Paris à Amiens, où les reines conduisirent la princesse Henriette qui devait s'embarquer à Boulogne, on fit force festins , et que dans les bals le duc de Buckingham étala un luxe asiatique : « Les boutons de son habit de » satin gris de lin étaient de perles de cent écus pièce : son cordon valait » trente mille écus, et ses boucles d'oreilles étaient des diamans d'une ex- » cessive grandeur. » DeLaporle, valet de chambre de Louis XIV, raconte aussi une promenade qui eut lieu pendant le même voyage dans un jardin d'Amiens, sur les bords de la Somme , et qui indique jusqu'où Buckingham portait sa témérité dans son amour pour la reine.
que la nouvelle reine reçut en Angleterre fut bien différent. Arrivée à Douvres, on la logea dans un château, mal meublé; le lendemain le roi vint la trouver sans pompe; on la mit dans un carrosse plein de dames anglaises, afin d'éloigner les dames françaises qu'elle avait amenées avec elle. Il fallut que les instances des ambassadeurs se joignissent à ses larmes, pour quelle obtint d'avoir avec elle sa dame d'honneur, « Dans la maison du roi elle » trouva pour son lit de parade un de ceux de la » reine Éiisabeth, qui était si antique que les plus » vieux ne se souvenaient pas d'en avoir jamais vu » la mode de leur temps. »
Richelieu , qui nous a transmis ces détails , ajoule que Buckingham eut, pour la princesse* Henriette, les plus mauvais procédés; mais la haine est toujours suspecte dans ses jugemens, et celle du cardinal pour le favori du roi d'Angleterre est bien connue. Il n'est cependant pas impossible que Buckingham ait cherché à se venger sur la reine de la jalousie de Louis XIII et de l'animosité de son ministre; mais je crois qu'il faut rechercher ailleurs que dans de frivoles intrigues de cour la véritable cause des malheurs de cette princesse.
11 avait été stipulé, par son contrat de mariage,
qu'elle pourrait faire bâtir une église catholique, ainsi que des chapelles dans les châteaux où elle résiderait. Elle s'établit d'abord paisiblement à Londres avec Pierre de Bérulle , son confesseur, fondateur de la congrégation de l'Oratoire, et avec douze prêtres de cette congrégation ; mais ce calme ne fut pas de longue durée. Le peuple trembla pour sa religion ; des clameurs s'élevèrent partout contre la reine; on l'accusa d'ébranler la croyance du roi, d'entretenir des intelligences avec Rome. Cette première irritation tomba devant l'honneur qu'elle eut de devenir l'arbitre de la paix à Suze, lorsque Louis XIII remit entre ses mains les Anglais faits prisonniers à l'île de Ré. Plusieurs années de bonheur domestique payèrent ce service rendu à sa nouvelle patrie; mais, soit que les religieux de Saint-François, qu'elle avait établis dans le voisinage de son palais de Sommerset, eussent de nouveau donné de l'ombrage, soit que la reine elle-même n'eût pas assez mesuré son zèle religieux sur les croyances de la nation au milieu de laquelle elle vivait, un schisme épouvantable éclata de toutes parts. L'Écosse tout entière courut aux armes. Le roi assembla le Parlement pour rétablir la paix;
mais le Parlement devint un foyer de discorde. 11
demanda la téte du comte de Stranord. \îce-roi d'Irlande, qui avait commandé l'armée du roi contre les Ecossais: et le trop faible Sîuart eut la honteuse faiblesse de sacrifier cette il lustre victime i - 11 ne se doutait pas que ce sans qu'il laissait couler appelait un sang plus précieux encore ! Le génie du puritanisme planait partout. La cour ne connaissait d'autre moyen d'arrêter ses progrès, que celui d'inspirer la terreur par des mesures violentes. Aussi, pour triompher de l'opposition qu'il rencontrait dans le Parlement . le roi se décida à s'y transporter en personne, ^our faire arrêter cinq de ses membres les plus audacieux. Ce projet n'avait été confié qu'à la reiue. Charles I étant sorti de son palais pour l'exécuter, la reine comptait les instans. Au moment où elle croyait l'affaire finie, la comtesse de Carlisle, sœur du duc de Northumberland, entra dans sa chambre. « Réjouissez-vous, » madame, lui dit la reine: car. à l'heure qu'il est, » le roi est maître de son Etat, et tels et tels sont » arrêtés. » La comtesse de Carlisle. intimement
[i) Quelques historiens prétendent que ce fut U reine qui décida Charles l à abandonner Strafford à la fureur de la chambre basse. Cependant . d'après le récit que rapporte madame de MclteuUe toroe u de ses Mi moires . un rr irait qu'ïti nr:< lté atail fait de nombreux cfTorts pour sauver te Hftroi d Irlande , auquel elle tromeui les plus belles mains du monde.
liée avec un des membres menacés, sorlit aussitôt , et lui écrivit un billet. Cet avis arriva à temps, parce cjue la marche du roi avait été retardée par quelques personnes qui lui avaient présenté des pétitions. Ainsi le coup manqua; ceux qui devaient être arrêtés eurent le temps de s'échapper, et le Parlement fulmina de nouveau contre le trône. Charles et son épouse et toute la famille royale furent forcés , en 1642 , de sortir de Londres. Henriette partit pour la Hollande , sous prétexte de conduire sa fille ainée à Guillaume de Nassau , à qui elle venait d'être mariée; mais son véritable motif était de lever des secours dans cette contrée, pour rétablir la puissance du roi son époux. Elle engagea ses pierreries et celles de la couronne, et se remit en mer avec onze vaisseaux remplis d'armes et de munitions. C'est alors qu'elle fut assaillie de cette terrible tempête décrite avec une si religieuse énergie par Bossuet (1). Le premier jour elle se fit lier dans un petit lit, et se confessa; mais,'s'accoutumant à l'idée de la mort, on la voyait ensuite, debout sur le lillac de son navire, bravant les vents et les flots au milieu des plus grands dangers, rassurer tout ce qui l'environnait, et, joignant, comme Henri IV son
(1) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
père, la gaîté la plus aimable au courage le plus intrépide, elle disait en souriant : « Les reines ne » se noient pas. » « Enfin l'amiral, où elle était , con- » duit par les mains de celui qui domine sur la pro- » fondeur de la mer, et qui dompte ses flots souv levés, fut repoussé aux ports de la Hollande, et » tous les peuples furent étonnés d'une délivrance » si miraculeuse (i). » Après avoir pris quelques jours de repos, elle se rembarque; elle aborde en Angleterre : mais à peine a-t-elle touché le rivage, que les coups de canon de ses ennemis viennent percer la maisonnette où elle était descendue. Elle est obligée de quitter son lit dans le plus grand désordre, et d'aller se cacher dans une caverne (a). Elle triomphe de ce nouveau péril, et, se mettant à la tête des troupes qu'elle a ramenées de Hollande, « toujours à cheval , sans nulle délicatesse de femme , » vivant avec ses soldats à peu près comme on pour- » rait s'imaginer qu'Alexandre vivaitavecles siens,» elle marche droit à son mari, et le rejoint à Oxford. Devenue grosse depuis son retour de Hollande,
(1) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
(2) Elle avait une laide chienne nommée Mille , qu'elle avait laissée endormie dans son Ut. Du milieu du village , se souvenant de Mitte, elle retourna sur ses pas, elle alla reprendre cette béte , puis se sauva des coup*. de canon qui la menaçaient. (Madame de Motteville.)
elle accoucha à Exe 1er, le 1 6 juin i644> de la princesse Anne-Henriette, qui devait un jour faire un des ornemens de la cour de Louis XIV: et, réduite à la plus affreuse misère, menacée d'être enlevée par les rebelles, elle se sauve pendant la nuit, gagne le port de Plymouth, se jette dans une barque, et aborde sur les côtes de Bretagne. « Elle avait une » maladie, dit mademoiselle de Montpensier, pour » laquelle les médecins lui ordonnèrent les eaux » de Bourbon : elle alla les prendre avant que de o venir à la cour. Quand elle eut fait ses remèdes , >/ et qu'on sut qu'elle devait arriver, je fus envoyée » au-devant d'elle dans un carrosse du roi, comme » c'est la coutume, jusqu'au bourg de la Reine, où » je la trouvai avec Monsieur, qui y était allé avant » moi... Elle était en toute manière en un état si dé- » plorable que tout le monde en avait pitié. On la » fit loger au Louvre, où le lendemain elle reçut » tous les honneurs dus à une reine, et à une reine » fille de France. Elle parut durant quelques mois » en équipage de reine; elle avait avec elle beau- » coup de dames de qualité, des filles d'honneur, » des carrosses , des gardes, des valets de pied. Cela » diminua petit à petit, et peu de temps après rien » ne fut plus éloigné de sa dignité que son train et
» son ordinaire. » En effet, pendant les troubles de la Fronde, cette princesse se vit réduite, comme elle le disait elle-même, à demander l'aumône au Parlement pour subsister (i).
Cependant un plus grand malheur la menaçait encore. Charles I er , traduit d'abord en criminel dans la salle de Westminster, fut décapité le 9 février 1 649 , sur la place de Withehall (2). On essaya d'abord de cacher à la reine d'Angleterre la mort de son époux; mais, dès qu'elle en eut acquis la certitude, elle se livra au plus violent désespoir. J'ai perdu, disait-elle, un roi, un mari et un ami! Elle chérissait en effet son époux, dont elle était aussi tendrement aimée. «Quoique la complaisance
(1 ) « Cinq ou six jours avant que le roi sortît de Paris, j'allai chez la reine d'Angleterre, que je trouvai dans la chambre de mademoiselle sa fille, qui a été depuis madame d'Orléans. Elle me dit d'abord : « Vous voyez , je » viens tenir compagnie à Henriette : la pauvre enfant n'a pu se lever au- » jourd'hui, faute de feu !.... » J'exagérai encore cet abandonnement , elle Parlement envoya 40,000 livres à la reine d'Angleterre. La postérité aura peine à croire qu'une reine, fille de Henri-le-Grand , ait manqué d'un fagot pour se lever au mois de janvier , dans le Louvre et sous les yeux d'une
cour de France Les exemples du passé touchent sans comparaison
plus les hommes que les exemples de leur siècle. Je ne sais si le consulat du cheval de Caligula nous aurait autant surpris que nous nous l'imaginons. » (Mémoires du cardinal de Retz, tome 1.)
(2) Voir des détails très-curieux sur les derniers momens de cet infortuné monarque dans madame de Molleville, tomev, et dans la Relation générale et véritable du procès du roi de la Grande-Bretagne. (Recueil des pièces Journaux et pamphlets de la Fronde.)
» de Charles s'étendit à tout le sexe, dit Hume, son » unique passion était pour sa femme, à laquelle » il était attaché par les plus inviolables nœuds de » la confiance et de la fidélité. Cette tendresse était » justifiée autant par l'esprit, par le jugement » de la reine, que par sa beauté. »
Tant de douleurs ne pouvaient trouver un refuge que dans la religion. Henriette-Marie se retira dans un couvent qu'elle avait fondé à Chaillot. Cependant le ciel permit, pour sa consolation, que Charles II, son fils, remontât sur le trône d'Angleterre. Elle alla l'embrasser à Londres. Là de nouveaux chagrins vinrent corrompre ce moment de joie : elle vit mourir de la petite vérole, sous ses yeux, la princesse d'Orange, sa fille aînée, et le duc de Glocester, son troisième fils. Elle repassa en France, et acheva dans les larmes et dans les exercices d'une austère piété, une destinée qui n'a que trop justifié le titre de reine malheureuse qu'elle se donnait elle-même. Elle mourut à Colombe, près Paris, le 10 septembre 1669, à l'âge de soixante ans. On dit qu'une dose d'opium, que les médecins lui administrèrent imprudemment, précipita sa dernière heure. « Cette fille de Henri-le -Grand, » dit Bossuel, a\ait un cœur qui surpassait sa nais-
» sance. Douce, familière, agréable autant que » ferme et vigoureuse , jamais on n'a douté de sa » parole, ni désespéré de sa clémence. » Henriette- Marie de France, reine d'Angleterre, mérite cet éloge par l'élévation de son courage, par les charmes de son esprit, et par sa dignité dans le malheur. Mais, pour compléter son portrait, il faut aussi, je crois, reconnaître avec Hume que, « étant d'un » naturel un peu trop passionné, elle engagea son » mari dans des résolutions imprudentes; qu'elle » mêla trop la religion aux affaires politiques, et » que l'excès de son zèle produisit de funestes effets, » parce que , en déterminant le roi à procurer aux » catholiques une indulgence très-désagréable à la » nation , elle augmenta la jalousie qui n'était déjà » que trop animée contre la cour (i). »
(1) Histoire d'Angleterre, tome m.
47i bis .
I71 lcr .
LA MÊME
(Peint sur bois par Ducuyer.)
LA MÊME