FIFINE, JÉRÔME
JÉRÔME, entrant gaiment , un paquet de fleurs à la main. Bonjour mamselle Fifine.
FIFINE. Bonjour M. Jérôme... Ah! mon Dieu! où donc que tous allez avec ce beau bouquet-là ? tous ayez 1 air du marié de Poissy!.. est-ce que tous ayez déjà terminé la charpente de la maison que fait bâtir M. Pierrolet, not' propriétaire?
JÉRÔME. Tout juste, et c'est comme on dit, pour faire d'une pierre deux coups...
FIFINE. Comment ça?
jérome, partageant son bouquet et lui en offrant une moitié. Air: du premier Prix.
Bientôt un' besogn' ben plus grande S'ra d' mêm' fini', j'en suis certain ; A vot' oncl' j'aurai fait ma d'mande Et j' s'rai possesseur de vot' main.
Or, comm' dans not état, l'usage Est d' fleurir l'ouvrag' qu'on a fait, Souffrez mamselP qu'à vot' corsage, J'ose aussi planter mon bouquet.
FIFINE. Ah ! m'sieur Jérôme, v'ià une galanterie... JÉRÔME. Oui, mais tous savez, y a un pourboire?
Il l'embrasse.
FIFINE, riant. Allez donc en demander autant à M. Pierrolet.
JÉRÔME. Oh ! lui , autre genre ! ce qu'on lui demandera c'est d'exhiber sa monnaie blanche.
FIFINE. Plus souTent! il est trop ladre pour ca, par exemple!
JÉRÔME. Bah ! bah! faudra ben qui se fende !.. uu crésus qu'à plus de billets de mille francs que je n'ai jamais eu de pièces de six liards!.. c'est pas que j'enTie son sort, au moins, parce que l'argent, moi je n'y tiens pas.
Air : Voulez-vous savoir Chistoire. J'ai oui dire un vieil adage , C'est que l' tems est court ; Aussi j' trouv' qu'il est fort sage D' vivre au jour le jour.
C'lui qui , sur l'av'nir se fonde ,
HP sait pas calculer, L'argent est un' ebose ronde
Qu'il faut fair' rouler.
FlFINE. Ah ! cependant, monsieur, vous m'avezdit qu« vous aviez deux cent quinze francs à la caisse d'épargne.
JÉRÔME. Oui, oui... oh! c' t'argentlà, c'est sacré... c'est pour faire la noce.
FIFINE. La noce ?. . eh hen ! je vous conseille d'aller dire ça à mon oncle, ça serait un joli moyen de le disposer en vot* faveur.
JÉRÔME. Le père Pichard?.. parbleu y me connaît, et ça n'est pas d'hier!., il est encore ben autrement fort que moi, sous le rapport de la philosophie !
FIFINE. Oui , il est philosophe , comme tant d'autres , par ce qu'il n'a pas le sou.
JÉRÔME. Du tout, du tout; philosophe à fond... vot' tante Cornélie, qu'est sa femme, y en a assez fait, j'espère?., eh! ben ! il n'en a jamais été plus triste.
FIFINE. Ça c'est vrai que j'ai entendu dire que ma tante...
JÉRÔME. Oh! mais moi, je l'ai vu : c'était ben avant qu'il vous prit avec lui, ma foi ! ah ! quelle femme ! quelle femme !.. c'est pas l'embarras, faut lui rendre justice, elle avait tous les défauts : joueuse, buveuse, grondeuse... un saint n'y aurait pas tenu. Eh ben ! lui, il la laissait faire et dire , sans s'émouvoir le moins du monde; c'est pas de la philosophie, hein? par exemple, un beau jour il l'a mise à la porte, mais amicablement et avec tous les égards; ils se sont partagés ce qu'ils avaient de butin , et depuis ce tems-là ils ont vécu chacun de leur côté enchantés de ne plus se voir et d'être débarrassés l'un de l'autre.
FIFINE. Joli ménage! ce que c'est pourtant que les mariages d'intérêt!
JÉRÔME. Ah! dame, voilà! elle était crieuse de poisson, et Pichard a cru qu'elle s'établirait fruitière; lui, il était manœuvre, et elle s'est figurée qu'il deviendrait au moins maître maçon ; ce qui fait qu'étant restés ce qu'ils étaient, ils ont été volés tous les deux. Vive les mariages d'amour ! du moins on ne se prend que pour soi, n'est-ce pas ma Fifine?
On entend fredonner au dehors.
FIFINE, prêtant l'oreille. Ecoutez donc, je crois que le v'ià...
JÉRÔME, de même. Oui, oui parbleu! c'est lui !