Mémoires de la biironne dOberkirch
2. Au dernier voyage du comte d'Artois, eu mai 17X3, il fumait telle-
DÉCORATION Di: MATIMKNI' Kl' FÈVES» loi
Le dornier grand dîner de l'année 1783 eut lieu le 2 octobre, en Thonneur du Roi. Quoicju'il n'y eût que la table du Roi de 18 couverts, la recherche des mets qui furent olïerts dut être très grande, car Missilier, en relevant ses comptes, trouva qu'il revint à 3.302 livres.!) sols. Dans la précipitation des services pour regagner \'ersailles dans la nuit, le pauvre Missilier s'aperçut en arrivant au château du Roi qu'il avait laissé son argent dans sa chambre à Bagatelle. Il envoya îmssitôt un homme à cheval à Bagatelle le chercher, et, parti à 11 heures du soir, cet homme rentra à I heure du matin, porteur de la précieuse sacoche.
()uatre dîners seulement en 1784. Un le mardi 20 avril, une table de 4 couverts pour Monseigneur, et une de 2 couverts pour les otliciers aux gardes qui l'accompagnaient. Coût : 284 livres, 16 sols. Un deuxième le 4 mai, jour de la revue des gardes suisses dans la plaine des Sablons, une table de 25 couverts pour Monseigneur; une de 14 couverts pour les seigneurs, installée dans le cabinet des bains: une de 30 couverts pour les écuyers et les officiers aux gardes, et une de 5 couverts pour les gardes du corps. Coût: 1.873 livres, 13 sols, 3 deniers.
Le 7 mai, la Reine ayant eu l'idée d'une partie de cabriolet, se dirigea par Sèvres vers le bois de Boulog-ne et entra à toute allure dans les jardins de son beau-frère. Il était midi. Le comte d Artois, quin'était jamais à court, trouva le moyen de faire dresser dans les jardins trois tables de 24, \'2 et 16 couverts, et le déjeuner fut servi à l'anglaise. Missilier, qui énumère et inscrit tout sur ses feuilles de comptes, ajouta un dîner maigre particulier pour Mme Elisabeth composé de 5 entrées, 2 plats, 2 rôts et 2 entremets. Le tout revint à 1.152 livres, 13 sols.
Kniin, le 10 avril, eut lieu le dernier dîner cpii ne coûta que 1.406 livres, 2 sols.
L'année 1785 ne donna également occasion qu'à trois dîners.
Le dîner du 30 avril, donné après la revue des gardes
ment clans la rôtisserie <iue l'on fini faire faire une i;neule de loup eu tôle sur ehaeun des (uvaux (pii eou\'paieu( eelle eiieiniu«''e. Areli. nal. U' -.iT'J.
ir)2 iiis'ioip.i: Dr criATiiAi' ni: i; scATf^i.u:
suisses, ne ('ornpoil.i (jiic deux lal)los. une (1('2.") couvorls et Tauti'c (le \2 ; mais toutes deux fuient forasses et maigres, et, dit Missilier, on y servit des nouveautés. (]oût: 2. .')!)() livres, 12 sols, (i deniers. Kt celui du 10 mai donné au retour d(i Saint-Denis, où Mg'r (^t Monsieur étaient allés assister au service du bout de l'an du feu roi à Saint- Denis a coûté 1.7(Jl livres, 2G sols, î) deniers.
Mais le comte d'Artois vint passer à Bagatelle plus d'un mois, au commencement de l'automne 178"). 11 ([uit ta Versailles le 21) août et vint s'inst.aller dans sa Volie, suivi de tous ses services, et naturellement de celui de la bouche. Missilier l'a dénombré et le voici : c'est Constantin, Grosnier, Petit, Cornillon, Truffé, Lafage, Violet, Lorier, le concierge, le valet de chambre de M. de Crussol, Le Clerc, garçon du château, le piqueur, cinq valets de pied et coureurs, l'argentier de Bagatelle, le portier de l'intérieur, huit cochers et palefreniers, le courrier de Monseigneur, le Roux, postillon, deux garçons servants, le garçon laveur, un commissionnaire et un tournebroche. Le comte d'Artois lui-même avait désigné ce personnel.
Après avoir chassé le 30 août et le [^^ septembre à Saint-Cloud, tout en couchant à Bagatelle, son séjour pendant le mois de septembre paraît avoir été exempt de grandes réceptions.
Le 4 octobre seulement, il donna en l'honneur de la Reine un grand dîner qui ne coûta pas moins de 3.040 livres,19 sols, 6 deniers. La somptuosité mérite l'énumération :
La table de la Reine se composa de 25 couverts, et on dut en faire deux autres de ]2 couverts, chacune. Il fut servi à la table de la Reine : 2 potages, 4 grandes et moyennes entrées, 2 hors-d'œuvre de cuisine, 4 gros et moyens entremets, 8 plats de rôts, et 16 entremets ; les tables en suppléments eurent : 2 potages, 2 relevés, 10 entrées, 2 moyens entremets, 4 plats de rots et () entremets ; tandis qu'à la table des écuyers composée de 20 couverts, furent servis : 2 potages, 2 grandes entrées, 2 moyennes entrées, 12 entrées, 26 entremets, 6 plats de rôts, 10 entremets ; sans compter les tables de la suite
DÉCORATION Dl irM'TMKNT ET FIATES 153
(jui furent servies comme à l'ordinaire. Voilà tle (juoi faire rêver l^antagruel !
Le comte d'Artois quitta Bag'atelle le G octobre, et Missilier compte qu'il a dépensé pour la bouche depuis le 2î) août, sans compter le dîner donné à la Heine : .'). 720 livres, lî) sols. (J deniers.
(^inq dîners furent donnés en 178(1 ; nous les résumons rapidement.
(i mai, dîner donné à Monseij^neur au retour de la revue des *»ardes suisses. Il y eut 7.'j couverts, plus une table pour les valets de ])ied de Monseii;'neur et de M^r le duc de l>ourbon', une table de piqueur, une table pour les concierg-es et les suisses, et une t(d)le ])our l(j suisses rouges et un sergent. Coût : 2.121 livres, 19 sols, 0 deniers. 11 fallut pour ce dîner commander un supplément de vaisselle qui fut fourni par Duban, fayencier, rue Coquillière, et qui coûta G9 livres, \2 sols.
0 mai, grand dîner à Mme la comtesse d'Artois, à MsT le duc d'Aneouléme et àMsrr le duc de Berrv. Coût : 2.5î>0 livres, Kisols, G deniers.
\ 0 mai, dîner à Monseigneur, à Monsieur et leur suite au retour de St-Denis, après la messe du bout de l'an du feu roi .
1() juin, dîner donné à Monseigneur, et souper, car il y eut des comédies déjouées. Les comédiens et leur suite étaient vingt-sept à table. On servit des glaces aux deux repas et l'après-midi des rafraîchissements dans le jardin. Coût : l.()7.") livres, 9 sols.
Le 28 septembre, on servit un dîner en Thonneur du lioi. Il y eut en tout 98 couverts distribués en 5 tables, (^oût : 2.8.'î3 livres, .'i sols, 9 deniers.
Trois dîners furent encore donnés en 1787. l^]t d'abord un dîner qui devait être donné à la lîeine le 9 mars fut décommandé le 8 à H h. du matin ; néanmoins les préparatifs coûtèrent 39G livres, {.] sols, G deniers. Ce dîner eut lieu le 20 mars. On chassa toute l'après-midi dans le bois de Boulogne et au dîner 11 y eut 86 couverts, y compris
1. Il l'iiut rapix'liM' ici ((iic le duel du oouilc d'Arlois el du duc de Hourbou faillit uNoii- lieu à Haj;atelle. Il eu( lieu 1(> lou^ du unu* du bois de Bouloiiue. du eôlé du parc des Priuees.
1 T) I IIISIOIIU'; hl' CFIATKAI' Di; IIACA IKMJ-:
une tahlo de 20 couvorls pour les i^arrous du cliâtoau, ;t la doniaudo du piiucc (1 II('nin. (loûl: .'Ml J i livres, 1 sol.
\a\ sanuMli li avril, nouvelle chasse dans le hois du Bouloi^-ue, suivie de dîner. La Jî(;ine devait y venir (juand. à 2 h. et demie, arriva un courrier de Versaill(;s dire i^uit la Keine ne viendrait [)as. l'^lIe manqua une belle occasion de mang-er du poisson. Missilier s^était muni de turbots, cabillots, aloses, esturg-eons, filets de carlets, morues, etc. : il avait aussi préparé un dîner maigre pour Mme Klisa- ])eth. L exercice de la chasse donna un grand appétit aux compagnons du comte d'Artois. c;ir tout fut mangé. Coût : 2.1'^H livres, 12 sols.
Enfin, le l] m;d eut lieu le dîner après la revue des gardes suisses. 11 y eut 78 couverts. On avait fait faire les glaces par rofïice de Mme la duchesse de Polignac ; on fît quatre salhotières dont une aux fraises, et toutes les glaces furent aux fruits moulés, ce qui, ajoute Missilier. a coûté beaucoup de sel.
Cinq dîners encore en 1788.
Le 7 janvier, le dîner fut donné après la chasse que firent dans le bois de Boulogne Mgr le comte d'Artois, Mgr le prince de Coudé et Mgr le duc de Bourbon.
11 y eut 70 couverts et la suite. Coût : L179 livres, 7 sols, 6 deniers.
Le dîner du 22 avril fut donné en l'honneur de la Reine et coûta 1.363 livres, 11 sols.
Celui du 30 eut lieu au retour de la revue des gardes suisses, et y assistèrent entre autres^ le duc d'Orléans et le duc de Bourbon. 11 y eut 71 couverts; coût: 2.2o9 livres, 13 sols.
Le 5 mai fut donné un dîner au retour de Saint -Denis, composé de 49 couverts; et le \2 mai fut donné simplement un dîner à Monseigneur qui coûta 1.366 livres, () sols^ G deniers.
Un seul dîner en 1789, le 11 mai, au retour de la revue des gardes suisses, et Missilier compte dédaigneusement : 1.5i')0 livres, 15 sols.
Ainsi les visites de la cour à Bagatelle étaient fréquentes.
DÉCORA riO.N Dl lîAriMEN'I' KT FlVniS 155
Mallieureusonient riiumidité aliîmait tout. Le \H mai 1784, il fallut réparer la plupart des peintures des boudoirs, comme nous le dit un rapport suceinel ' :
M. le suriiiteiidanL nous ayant char^^c de prendre connaissance des tableaux de paysa<;e qui étaient à refaire dans le l)nndoir de Ha<;atelle, nous avons été à poi-tée de voira notre dernier v(\vaf4e qu'il sullirait de rel'aii'e seulement les clen\ j)etits qui sont à droite et à gauche de la cheminée : Attendu c[ne celui à g-auche de la croisée peut être encore conservé dans l'état où il est actuellement.
Nous engageons en conséquence M. le surintendant à vouloir bien l'aire passer ses ordres à M. Robert pour refaire ces deux tableaux qui lui ont été payés :25 livres pièce.
Bag-atelle avait du reste la reiu)mmée pour ses l)oudoirs. L'amusant Thiébaut nous donne la description d'un certain boudoir qui à lui seul sulïirait pour donner de Bagatelle une mauvaise impression: « Jamenais souvent, dit il. des dames à Bagatelle, et je mamusais parfois de l'embarras (|ue leur causait un boudoir dans lequel, au milieu des peintures, très peu orthodoxes, le plancher, le mur et le plafond étaient tout en glaces, et où il ne leur restait d'autre parti à prendre qu'à se dépécher de faire de leurs robes des espèces de pantalons. »
Bagatelle cependant, à notre connaissance, ne vit aucune orgie.
Mais voici les premiers orages qui annoncent la Révolution. Le comte dWrtois montre aux nobles le chemin de 1 exil. Il abandonne sa jolie maison, où les (routhières. les Kiesener, les ciseleurs et les artistes du meuble les plus hjd)iles ont multiplié leurs productions et leur art.
Les gracieuses peintures des Hubert Robert, des Lagrenaie, des Callet, des Adam, des Dusseaux, et les sculptures de rtluillier vont tristement alfronter les colères révolutionnaires et assisteront aux ébats des bonnets rouges et des « directoires ». La porte du parc, dissimulée sous les ombrages, va tenter les amoureux, et le pavillon rustique du garde-portier abandonnera pour
i. Aroli. nat. U' :î8!).
Ifjp) iiisioii'.K 1)1 r.riATKAi: i)i: r.A(;A'iKrjj:
toujours son aii' simple et abandonné, car on \ vendra maintenjint des pâtisseries et on y boira des f^ol)elets de vin. Les poètes y vien(h'ont et penseront coninie l'abbé Delille au frivole comte dAilois :
l^]t Loi. d'un prince aimable, ô l'asile fidèle.
Dont le nom trop badin est indij^iie de toi.
Lieu cliarm.mt, oH're-lui tout ce que je lui dois,
lin fortuné loisir, une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers, ainsi que du poëte,
( Vest lui qui, dans ce choix d'écrivains enchanteurs,
Dans ce jardin paré de poétiques Heurs,
Daigne accueillir ma muse
CHAPITRK XI
BAGATELLE SOLS LA RÉVOLITIUN Ll LE DIRECTOIRE
1/Asseuil)l(''e iialionak; s"einj);)rc du doniaino de BagaUdIo. — Il est estimé 60.000 francs. — Il fait partie de Xeuilly. — Les jardins de Ba<;at(dle ouverts aux piouieneurs. — Une dénonciation. — Bagatelle l'ernié. — Les volontaiies y log-eut. — Enlèvenienl des plantes rares. — Bagatelle conservé })our les divertissements populaires. — Il est loué à des entrepreneurs de réjouissances publi(pies. — On vend ou on transpoide au garde-nienble tout ce qui s'y trouve. — lluherl Robert éclia})j)e à la guillotine. — Bélanger enfermé au Temple. — \'ente d'elfets mobiliers. — La municipalité de Neuilly achète rhorlo<j;'e de Ba;^atelle. — Vente des biens. — Bagatelle en adjudication. — Benoît Bei'nard acquéreur j)our un groupe d'enti-epreneurs de diveiiissements populaires. — Transformations. — Crainte de tialiisons. — Compte rendu des journaux. — Chansons. — • Fêtes. — Dîners. — l)i\ertissements populaires. — Lamour. — Spectacles. — Mauvaises affaires. — Le restaurateur Born.
Situé dans une des parties les plus pittoresques du bois de Boulogne, le château de Baii;-alelle supportera les orages de la Révolution.
(Juand le comte d'Artois eut franchi les frontières de France et se fut rendu à Turin, le 28 septembre 1789, il réforma sa maison et réduisit considérablement les dépenses occasionnées par Bag'atelle. Le comte idjaissa à ().22() livres la dépense relative au gouvernement de sa maison, fixa les appointements du jardinier à \ .800 livres, supprima l'inspecteur des jardins et interdit l'emploi de toute espèce d^ouvriers. Mais il était trop tard '. L'Assemblée nationale s'empara de ses biens, et dans le relevé de ses hypothèques en 1781), le château de Bagatelle fut simplement porté pour mémoire, c est-à-dire sans re-