mars
Le temps du séjour de M. de Brandis s'est^ fort bien passé; le trois ou quatrième jour, nous eûmes la visite, de la famille de Gourmelle. A la vue de ces dames, le front de notre ami s'est rembruni, mais il a tenu bon.
Un incident a failli tout gâter : Louise, étourdie et inconséquente, s'est écriée lorsqu'on le lui a montré : Ah ! qu'il est laid, qu'il est laid ! Fort heureusement, M. de Brandis n'était pas placé de manière à l'entendre, mais j'ai vu l'impression de mécontentement que ces pa-
rôles inconsidérées ont prodait sur Adélaïde, qui a tancé son amie d'un mot très-sec. La petite causeuse , préoccupée de son séjour à Lausanne et avide d'en parler, n'a pas fait grande attention au reproche qu'elle s'était attiré.
{H y a ici une lacune de sept mois environ , soit qtùwae partie du journal se sok égarée^ soii que ticrivain Fait interrompu. )
(Dans le cahier qui suit^ M. Jenhars et sa fille, sont au château de Brandis. )
Ul
Ghilteau de Brandis, 5 octobre 1809.
Nous sommes arrivés ce matin , nous n'avions pas déterminé le jour , on nenous attendait pas encore. Marie a paru sur la porte; elle a levé les mains au ciel : — M. et M"^ Jenhars ! Ah ! que M. le baron va être content, mais il n'est pas ici. Il a beaucoup d'affaires , il est maire du village ; vous ne le saviez pas. Sa nomination a causé une grande joie, comme vous le pensez bien ; le jour qu'il a été installé on a fait une belle fête. La garde nationale, des coups de canon, des guirlandes; mais entrez donc, monsieur et mademoiselle, je vais envoyer chercher M. le baron.
Nous avons troi^ivé dans le salon un mon-
us
sieur d'une belle tournure , d'une mise élégante, d'un langage recherché. Il était occupé à lire les papiers ; il s'est levé, il a approché des chaises, il nous a fait les honneurs de la maison comme un habitué. Après les premiers mots, nous étions embarrassés de la conversation avec une personne que nous ne connaissions point et qui ne nous connaissait pas davantage. — Yoilà une belle vue , ai-je dit en m^approchant de la fenêtre pour rompre le st lence. — Une belle vue, monsieur! trouve»^ vous? Une vue sauvage, abrupte, agreste , bonne pour quelques jours d'été, pendant les grandes chaleurs. Celte partie de notre belle France est singulièrement sévère , un horizoii borné ; ces masses ne me plaisent pas ; en on* tre , il soulBe le soir , du côté de la montagne^ un vent singulièrement âpre qui ne me permet pas de sortir. Et l'hiver, figurez-TOUS l'hivert Je ne puis comprendre le goût de mon ami Brandis; se confiner ici, lui qui, avec sa fortune, son esprit, ses connaissances, aurait une belle existence dans la capitale ou dans une
grande ville. Au reste, il ne faut pas disputer des goûts ; cette province est aussi la mienne, et depuis plus de vingt ans, je n^ai pas pu passer un mois de suite dans mes propriétés^ Mon ami me pressait de lui faire une visite , je n'ai pas voulu refuser plus long-tempjs. Mais il ne vient pas , vous êtes sans doute pressé de le voir; je vais le chercher. — > Quel peut étre^ dis-je à Adélaïde, ce beau monsieur qui parait si bien établi ? — Vous ne devinez pas ; je parie que je le sais. -— Comment veux-tu que je reconnaisse quelqu'un que je n'ai jamais vu? — Je ne l'ai jamais vu, et cependant je ne crois pas me tromper. — Un secrétaire, peut- Aisre un commis de la Préfecture ; x^omme je n'ai pas l'intelligence dont tu parais douée, de lire le nom des gens sur leur figure, dis-moi qni il est. — - Réfléchissez, ici dans ce châteauj un ami du baron, propriétaire dans les envierons. — Mais, s'il m'en souvient, nous n'avons vil personne lors de notre premier séjour. — ^ Je ne l'ai jamais vu moi-même, mais puisque vous ne devinez pas Dans ce moment, la
porte s'est ouverte et le maître de la maison a paru.
Au milieu du plaisir que nous avons eu à nous revoir, le monsieur étranger a été complètement oublié ; il a tiré M. de Brandis à part en lui disant : tu me laisses de côté sans me présenter à monsieur et à mademoiselle, moi qui ai dû les recevoir sans qu'ils pussent comprendre qui je suis. — Âh I pardon, mon cher Achille; permettez-moi, monsieur et mademoiselle, de vous présenter mon ami d'enfance, M. Dumortier, qui m'a fait le plaisir de venir passer quelque temps chez moi.
Adélaïde m'a jeté un regard de triomphe qui disait qu'elle l'avait deviné. — Vous trouvez, dit M. Dumortier, M. de Brandis dans les hautes dignités : il est maire, aussi le vois-je à peine, tant il est surchargé d'affaires. — Il est vrai, mon cher M. Jenhars, j'ai cédé à l'ambition, et me voilà homme d'état. — Marie nous avait déjà annoncé ce grand changement que j'approuve fort; c'est une place modeste dans laquelle on peut faire beaucoup de bien. — Mon ami est très-
occupé d'un pont que Ton veut jeter sur le lorrenl, et que par son influence on espère obtenir du préfet. — Nous en parlions précisément lorsqu^on m'a annoncé votre arrivée. — J'espère que vous ne vous êtes pas dérangé pour nous ; nous vous y accompagnerons. — Pour le moment, non sans doute ; il faut d'abord vous reposer, vous n'entendrez que trop parler de celle hardie conslruclion. Vous ne savez pas ce qui vous attend demain : un dîner du conseil municipal ; si j'avais su le bonheur qui m'était réservé , je n aurais pas choisi ce jour, mais pour peu que celle séance, qui sera assez longue, vous fatigue, vous dînerez dans voire appartement.
La chose a été ensuite disculée. Adélaïde a dit que si on n'y trouvaii pas dlnconvénienls, le dîner municipal l'amuserail beaucoup, et il a été décidé que nous en ferions partie.
Quand nous sommes montés dans notre logement, Adélaïde a observé combien le caractère des lieux peut changer. La première fois qu'on me montra ce château isolé, mystérieux,
je me le figurais habité par des geas extraordinaires ; ce fut bien pis lorsque après votre accident il fallut en mendier rentrée. Vous rappelez-vous quand nous heurtions à la grille, devant celte allée si sombre ? Aurais-je po croire que j'y reviendrais un jour avec plaisir, que j'y serais à Taise, que je me trouverais dans cette chambre comme chez moi ? Il me tarde d'aller voir le château et de causer avec Marie.
6 octobre.
Les convives sont arrivés à une heure précise. Adélaïde a été placée entre le maître de la maison et le curé ; moi j'étais à côté du principal, et probablement du seul marchand de.
Tendroit ; c'est un homme de bon sens et qui ne manque pas d'une instruction pratique ; il m'a fait un grand éloge du maître du château. C'était déjà fort heureux, m'a-t-il dit, que M. de Brandis demeurât parmi nous ; il répandait de Targent et faisait beaucoup de bien ; c'est ud
pius grand bonheur quMl ait accepté la place de maire. Il n^y a que trois mois quMl Toccupe. et déjà le pays s'en ressent. Voilà un pont dont on parlait depuis vingt ans , qui va être construit par rélan quil a donné ; il va établir une école dont il fera les principaux frais. Avec un chef comme lui, les obstacles, les petites résistances disparaissent. Sa famille a toujours été aimée. Les événements politiques n^ont point détruit d'anciens souvenirs ici, comme ils Tout fait ailleurs.
Au dessert , nous nous sommes retirés pour laisser ces braves gens à Taise ; nous avons été suivis par M. Dumortier qui tenait à constater qu'il y avait une grande distance entre lui et les convives ; c'a été un feu de plaisanteries sur leurs manières, leur conversation 6t sur l'ennui du repas. — Je vous assure que j'ai trouvé dans cette réunion du bon sens et de la cordialité. Le but de M. de Brandis est louable ; il va doter cette commune d'établissements qui lui manquent. — Fort louable, en vérité ; je voudrais pouvoir l'imiter, mais j V
voue que je ne m'en sens pas la force. Quelquefois il me prend des seniiments champêtres, je veux respirer lair de la campagne; je m'écrie avec Jean-Jaques ; Adieu Paris ! ville de boue et de fumée; je pars; puis au bout de quelques semaines, je me retrouve, je ne sais comment, dans celte épouvantable cité. Vous êtes Suisse, monsieur, et vous êtes accoutumé dans votre beau pays à la vie pastorale ; pour moi, habitué à la société, au mouvement, à ce prestige des arts qu'on ne trouve qu'à Paris, à cette atmosphère de connaissances et de plaisirs, la vie ailleurs me semble insipide; Tair moral, si je puis m'exprimer ainsi, manque d'élasticité et de cette vivacité qui font sentir le prix de Texislcnce.
L'arrivée de M. de Brandis a interrompu ces belles phrases. — Comment, lui dit M. Dumortier, as-lu pu le sc[)arer de tes bons amis? — Je les ai quittés un instant , mais n'en dis pas du mal ; nous avons bu à vos santés avec enthousiasme; la charmante demoiselle n'a pas été oubliée. — Ce sont d'aimables cavaliers
que lu lui présentes pour égayer ta maison.
— Je lui en ai déjà demande pardon , el je suis sûr qu'elle a compris mon embarras. — Je ne me suis poini eimuyée, dit Adélaïde. — Demain, je serai toul entier à mes amis, et j'espère que nous pourrons arranger un emploi de noire journée plus divertissant ; en attendant, je vous remercie de la bonne volonté que vous avez bien voulu montrer à mes convives.
Ils ont été flattés de dîner avec vous, avec toi, Achille, surtout quand je leur ai dit que lu étais un beau monsieur de Paris ; c'est un honneur qu'ils n'oublieront pas. — Ah ! voilà encore les plaisanteries. — Ne le sens-tu pas heureux d'avoir pu, sans déroger à la dignité, inspirer un juste sentiment d'orgueil ù ces braves gens? — Vous le voyez, monsieur, il me tourmente de touies les manières.
9 octobre.
Ces messieurs ont quelquefois des discussions qui nous amusent. M. de Brandis repro-
chait à son aiùi de ne pas aimer la campagne. — Tu me fais ion , a répondu M. Dumortier, j^aime la campagne, non une solitude complète, bonne pour un chartreux ou un mîsantrope, mais celle animée par la société et une conversation spirituelle; je me rappelle avec enchantement ces journées délicieuses passées dans les belles maisons aux environs de Paris, où Contai nous ravissait par les grâces de son esprit, où Parny, Desfontaines, ces aimables chansonniers,, nous faisaient passer des heures charmantes à Tombre des bosquets. Taime la campagne telle que Ta dépeinte le poète de& champs lorsquUl dit :
Le doax printemps revient et ranime à la fois Les oiseaux , les aéphirs et les fleurs et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre T Ah ! lorsque d'un long deuil la terre enfin respire , Dans les champs, dans les bois, sur les monts d*alentOQr» Quand tout vit de bonheur, d'espérance et d^amour, etc.
Voilà de la poésie , voilà le sentiment de la nature; et si après les vers de notre grand maitre, a ajouté M. Dumortier, j^osais hasarder
les faibles produciions d'un auleur ioconnu , je pourrais prouver que les bords fleuris de la Seine n'ont pas irouvé chez moi un cœur insensible.
Ses yeux sollicitaient une réponse ; ma fille a répondu qu'elle renlendrait avec le plus grand plaisir. — Qu'avez-vous dit, mademoiselle? s'est écrié M. de Brandis; permettre à un poète de vous apporter ses cahiers , vous ne savez à quoi vous vous exposez. — Les •dames sont plus indulgentes que vous, dit celui-ci en revenant avec un beau porlefeuille de maroquin doré sur tranches, intitulé :
Essais de Poésie; il en tira quelques morceaux qu'il déclama avec beaucoup de feu.
Charmé par Tattenlion que nous lui portions, il se serait oublié dans cette lecture, si M. de Brandis, saisissant Tintervalle entre une pièce fugitive et des fragments de poème que l'auteur cherchait à rassembler, ne se fut écrié tout à coup : — Après une description si harmonieuse, allons prendre la nature sur le fait , nous en jouirons mieux ,
maioienant qu^AchilIe nous a appris à la senltr.
12 octobre.
Ce malin , M. de Brandis est entré dans la chambré du déjeuner tenant des lettres. Voici, a-t*il dît, bien des changements. M.Dumortier est parti. — Il ne nous en a rien dît hier au soir. — Ni à moi non plus, je l'apprends par ce billet quil m'a laissé ; vous connaissez déjà Achille, il faut que j'achève son histoire, elle vous expliquera les longues conversations qae nous avons eues ensemble. Il y a six semaines que je le vis arriver malheureux et abattu, me demandant un asile et des conseils, que je lui promis volontiers; il est fort mal dans ses affaires , plusieurs jugements ont été rendus contre lui, il fuyait ses créanciers et -venait aliéner les derniers biens qui lui restent. Il était alors fort docile et il promettait de suivre mes directions ; peu à peu sa disposition a changé , il s'est je crois ennuyé , il a repris l'idée de Paris. Je consentais à arranger ses
affaires, mais jV meUais quelques conditions. Voici sa lettre, qui n'est pas très-obligeante, mais je lui pardonne.
a Je te remercie, mon cher ami, de l'hospitalité que j*ai reçue chez toi et des offres que lu veux bien me faire; décidément je ne les accepte pas et je n'abuserai pas plus longtemps de ta bonté. Je ne te crois pas bien placé pour juger de ma position ; c'est la manière de beaucoup de gens d'obliger les autres, non de la façon dont on le leur demande, mais de celle dont ils l'entendent eux-mêmes. Je vais de nouveau tenter la fortune qui s'est montrée si sévère pour moi ; grâces au ciel, j'ai encore des ressources ; plus je vis, plus je vois que dans ce monde on ne doit compter que sur soi. Adieu ; quand nous reverronsnous? Sois heureux comme tu le mérites et à ta manière. Ne voulant pas prendre congé en règle , je pars sans t'en prévenir , je me fais conduire par la voiture jusqu'à Besançon; pardonne-moi celte indiscrétion, c'est la dernière dont tu auras à le plaindre. »-
— Mais, quelles sont ces ressources dont H
parle? — De bien pauvres, à ce que je croîs ; il espère devenir collaborateur d^un journal; il a voulu me lire une pièce de théâtre quMl compte faire recevoir par Tinfluence d^une actrice ; j^at été obligé à quelques critiques qui lui ont déplu. Pauvre Achille, je crains que s^il s'obstine à cette carrière il n'éprouve bien des mécomptes! — Mais, dit ma fille, les morceaux qu'il nous lut il y a quelques jours m'intéressèrent beaucoup. -— Vous êtes bonne et indulgente, mademoiselle, il peut avoir un talent de société que des amis applaudissent; il en faut davantage pour se présenter devant des juges. Je n'ai jamais ambitionné la réputation d'homme de lettres, mais je sais combien les échecs d'amour-propre sont pénibles , et j'aurais voulu les épargner à mon ami.
Yoici maintenant une affaire d'un tout autre genre et je crois que si Achille eût eu connaissance de la lettre que je vais vous lire, il ne serait pas parti ; elle est du général Dollon, préfet du Doubs, avec lequel ma place m'a mis
en relation. M. Dollon est un officier de Napoléon que ses blessures ont forcé de quitter le service. Jeune encore et plein de talent, il n'a pas voulu languir dans Toisiveté et il a demandé à être employé dans Tadministration. L'empereur Ta marié à une demoiselle de Pancienne cour qui est une femme charmante 9 autant que j'ai pu en juger pour ravoir vue une ou deux fois. Voici ce qu'il m'écrit. »
a J^accepte, monsieur, avec grand plaisir l'invitation que vous voulez bien me faire de passer deux jours dans votre châteaa ; je ne connais point encore cette partie de la préfecture et je serai charmé d'y aller , surtout si , coDune vous paraissez le croire ^ ma présence peut y faire quelque bien ; je conduirai avec moi M. l'inspecteur des ponts-etchaussées qui nous donnera des directions, ainsi que quelques personnes qui m'accompagnent dans la tournée que je fais de ce côté ; je compte sur votre bonté pour les recevoir.
Mais, monsieur, ce n'est pas tout encore,
M""*^ Dollon a lu le paragraphe de voire leilr« qui la concerne, elle ne Ta point laissé tomber, elle veut être des noires ; voyez à quoi vous vous exposez ; quant à moi , je n'ai pas conirarié son désir, certain qu'elle ne pouvait être mieux que sous votre toit hospitalier.
C'est le 24 de ce mois que cette peiîte armée, car je crains fort que notre nombre ne nous en donne l'apparence, partira de Besançon pour mettre le siège devant votre château. Je me réjouis de celle expédition. »
Ne vous étonnez-vous pas , ajouta M. de Brandis, de la carrière mondaine dans laquelle je me lance? C'est une entreprise hardie, et si j'étais seul, peut-être me repentirais-je de ma témérité, mais vous êtes avec moi, je ne crains plus rien.
17 octobre.
On ne sait pas précisément le nombre de personnes que le préfet amènera. M. de Brandis fait tous les jours de nouvelles invitations;
(l'un auire côlé le châleau a été fort né^^ligé, à rexceptioD de (rois ou quatre chambres qui ont été habilées quelquefois. Nous allons d'appartemenis en appartements , préparant des logements ; on ouvre les eonlrevenls qui ont été si long^temps fermés, on expose les meubles au grand jour, on secoue une ancienne poussière; il faut des menuisiers, des tapissiers; ici, le bras d'un des personnages de la tenture a été dévoré par les insectes ; là, une gouttière, qui s'est fait jour, est venue troubler la joie d'une fête champêtre.
19 octobre.
Nous sommes des gens fort affairés ; pour procéder avec ordre, on a donné à chacun de nous trois un ministère dont il sera responsable ; d'abord, on avait nommé M. de Brandis président du conseil; mais, alléguant son peu de capacité dans les affaires de ce genre , il a résigné ses fonctions et en a investi Adélaïde, disant qu'elle est faite pour commander et qu'il
sera heureux de lui obéir ; la voilà doue maliresse dans le château.
Il faut chercher dans des armoires, fermées depuis long-iemps , les ustensiles et les meubles ; on ne se fait pas d'idée combien de choses sont entassées là ; c^est une occupation qui nous amuse d'assister à Touverture des caisses dont on ignore le contenu ; nous y portons le sentiment de curiosité qu^on met aux fouilles d^Herculanum et de Pompeïa ; on voit paraître au jour des ornements du temps de Louis XY, d'immenses vases de porcelaine de la Chine , des magots du Japon. Cependant, au grand regret des domestiques , on laisse de côté les pièces trop massives et trop antiques, les plateaux de dessert où il y a trop d'amours, trop de bergers en habits roses. Quand ma fille consulte M. de Brandis sur un arrangement : Commandez, mademoiselle, lui dit-il, nous sommes tous ici, mes domestiques et moi, sous vos ordres. — Je crains, monsieur, que vous ne me gâtiez ; mon père me dit souvent que je n^ai que trop le désir de faire prévaloir ma volonté; il
est heureux que ce pouvoir que vous me laissez De dure que quelques jours. --< Pour moi, cette habitude m^est si agréable, qu^il me sera diflScile d'y renoncer ; grâce à vous, je verrai mon pauvre château soriir des ruines où ma négligence ie laissait tomber. — Quelquefois j'ai la crainte que cette petite prenne, sans s'en douter, un peu de vanité du rôle qu'elle joue ici et de Tinfluence qu'elle a sur M. de Brandis.
Marie voyant combien toutes ces recherches Tarousaient , Ta conduite dans un cabinet où sont encore rangées les parures des dernières dames du château ; tout y est dans Tordre ie plus parfait , les coiffures assortissantes , les évantails , les chaussures du temps ; elle lui fait admirer la beauté et la richesse des étoffes de soie ; voilà, a-t-elle dit, la robe que portait M"' lu baronne à un grand bal qui eut lieu au château. On y recevait la noblesse des environs ; je me souviens qu'en passant d'une salle dans une autre, elle déchira sa robe, qui s'accrocha à la porte ; il me semble que je vois
madame se baissanl pour la dégager , je vois les plumes de sa coiffure qui s^inclinèrent ; elle donnait la main au chevalier de la Maison Rouge; ce n'esl rien, dil-elle en souriant ; Marie réparera cela en une minute. Je pris une aiguille et je fis une coulure à la hâte ; nous étions dans la salle à manger, près de la fenêtre : Tenez, voilà la coulure telle que je fai faite il y a trenle ans , car madame n'a pas remis cette robe depuis ; comme mes souvenirs me reviennent. Ah ! que de monde, que de domestiques , que de voilures ce jour-là , que de bruit; la façade était illuminée. M*"^ la baronne était alors brillante de beauté , mais toujours bonne et un peu sérieuse; je crois que ces grands rassemblements ne Tamusaient pas; c^est la dernière fête qu^il y ait eu ici; quelque temps après, M. le baron mourut; puis vint la maladie de M. Henry, puis la révolution; le pauvre châieau a été vingt-cinq ans en deuil ; il ne resie peut-être pas un seul de ces messieurs que je voyais en habit brodé ou en uniforme , et de ces belles dames qui
remplissaient le salon ; la mère de M. le baron, riniendant de la province, les comtes d'Ânnevelle, le président Dumôrlier, M™" de Rochebrune, de la Garancière, de la Bévière; tout cela a disparu ; depuis combien d'années ces parures dorment ici sans qu'on s^en occupe ! A qui ironl-elles ? Si M. le baron se fut marié, sa femme eûi trouvé de bien belles choses, car je ne puis pas vous tout montrer.
De chambre en chambre, d'antiquités en antiquités, nous sommes venus dans la bibliothèque de M. de Brandis, où sont suspendus les portraits de la famille. Il nous a montré d'abord celui de sa mère, a Vous la connaissez déjà un peu, voyez combien il y a de douceur et de sérénité dans ce regard. Mu mère est dans une parure brillante que je ne lui ai jamais vue ; on choisit souvent pour faire un portrait le temps de la jeunesse et de la beauté, ce temps qui passe si vite, ce temps que nos descendants n'ont pas connu probablement. Les der^ niers souvenirs que nous conservons de nos parents sont ceux d'un âge avancé et de la ma-
ladie. Cependant, je reirouve dans ce lableau ie caractère de ma mère. »
Adélaïde resta long -temps les yeux fixés sur le portrait : Âh ! que j'aurais voulu la con* naître, s'écria-t-elle. — Je crois, dit le baron, que vous auriez bien vite apprécié cette ame forte et généreuse , vous Pauriez aimée. — * Je Faime déjà sans Tavoir vue. M. de Brandis parut touché. Voilà, continua-t-il, ma sœur, ma chère Amélie. — Cette religieuse ! nous^ écriâmes-nous. — C'était une fantaisie qa^elle eut peu de temps avant sa mort ; elle ne consentit à se laisser peindre qu^à cette condition. Peut-être avait-elle déjà alors quelques pressentiments. Ce front si pur, ces yeux si beaux, sont en harmonie avec le costume qu^elle a choisi. Ne croyez-vous pas voir une de ces madones à Texpression contemplative qu^on admire dans Técole italienne, et qu^il est impossible de regarder sans une pensée religieuse? — II y a des traits de ressemblance entre elle et vous, monsieur, dit Adélaïde, ec je crois que j'aurais deviné que c'était votre
sœur. En effet, malgré la différence des deux figures, il y avait quelques rapports. M. de Brandis secoua la tête d^un air d'incrédulité. — Voilà, dit-il , mon père que je n^ai connu que dans mon enfance ; ma grand'nière, que j'ai vue plus longtemps ; elle avait un air de dignité qui nous imposait , vous le retrouvez dans sa pose ; mon grand-père, mort lieutenant-général avec le cordon rouge, qui fut employé par Louis XY dans une mission diplomatique en Hollande; un de mes grands-oncles, évéque de Garcassone. Combien je suis resté en arrière, moi, individu obscur, auquel s^arrélera lliisloirë de ma famille !
En sortant, M. de Brandis resta un moment sur le seuil de la porte; — un portrait, dit-il , est un souvenir trop durable d'un être qu'on doit oublier, il lui survit trop long-temps ; il n'est pas une de ces figures qui n'ait été exposée aux regards lorsqu'elle est sortie de la main du peintre, on est venu admirer la finesse de l'expression, la fidélité des traits. Une mère s'est plue dans la beauté de
sa filie , dans la grâce de son altitude ; on a étalé chez d'autres les décorations et les marques de dignité; tous ils sont brillants d^clat; encore quelques années , et qui se souviendra de leurs noms?
-— Puisque nous avons parlé de ma mère, nous dit le soir M. de Brandis avec un ton plus sérieux qu^à l'ordinaire, je ne puis résister au désir de vous lire une lettre qu^elle m'écrivait peu de temps avant sa mort; elle vous la fera mieux connaître encore.
a Tu viens de me quitter, moa citer Henri , je profile de la force que je me seos pour décrire quelques lignes que tu liras lorsque je ne serai plus avec loi. J'ai pensé long-temps avec crainie à ce moment qui ne doit pas être éloigné : mainfenant je le vois sans effroi ; le désir ardent que j'avais de te laisser dans une situation où je pusse le croire heureux a été le dernier sacrifice que j'ai fait à Dieu; longtemps j'ai cherché à arranger ta vie; j'ai compris enfin que ce n'éiait pas à moi à prendre ce soin. J'ai pleuré Amélie pour toi plus
encore que pour moi-même , mais ce n'est que lorsque je m'en suis entièrement remis à celui qui dirige nos deslinées, lorsque j'ai cessé de me demander pourquoi tu n'avais pas tous les biens dont la tendresse de ta mère aurait voulu t'entourer, que j'ai retrouvé la tranquillité si nécessaire à ma situation.
» Mon fils , mon cher fils, sois béni de tes soins et de ta tendresse ; tu m'as montré trop d'affection pour que je ne sois pas sûre que lu suivras mes conseils après moi ; tu ne te laisseras pas aller au désespoir dans le premier moment ; tu feras des efforts pour sortir du découragement que je redouterais pour toi ; en lisant ceci , tu diras : ma mère me parle encore, je puis faire quelque chose pour elle, je puis prolonger les devoirs que je lui ai rendus. Elle me demande de marcher courageusement en chrétien, de supporter les épines que je rencontrerai, de profiler des avantages qui me restent, de chercher à être utile et à faire le bien. Je suis sûre que Dieu ne l'abandonnera pas, il t'enverra un soutien, je
ne sais quand ni de quelle manière 9 mais je te quitte dans celle persuasion quUi m'accorde. Adieu mon cher enfant, en voilà assez pour moi ; je suis heureuse d'avoir pu t^écrire. »
— Madame votre mère n'a pas laissé d'autre lettre? dit Adélaïde, dont je vis les yeux se remplir de larmes. — Seulement quelquei^ lignes interrompues à peine lisibles; elle n^ eut plus la force. — Vous avez, monsieur, lui dis-je, la satisfaction d'avoir obéi à votre mère, vous ne pouvez douter qu'elle n'approuvât la direction que vous avez prise. — JU attendu trop long^temps ; cette direction , je la dois en grande partie à vos bons conseils ; vous comprenez si bien mes sentiments , qu'il m'est doux d'en parler quelquefois avec ' vous.
Adélaïde demanda la permission de relire la lettre , et elle resta long-temps les yexa attachés sur le papier.
21 octobre.
Je suis chargé du choix des vins ; après le déjeûner, je descends avec le domestique dans les vastes caves du château^ où reposent, depuis bien des années , des milliers de bonteilles dont les noms ne sont pas toujours connus et qui n^onl pas toutes également projBté de ce long abandon ; nous remontons avec des paniers pleins^de ces antiques flacons couverts de poussière; nous nous établissons gravement devant une table , nous goûtons de chaque vin avec calme , avec réflexion , nous discutons; chacun donne son opinion et dér clare s'il trouve la liqueur digne de paraître devant M. le préfet. Ma fille prétend que je prends goût à ces dégustations , et que , dans la crainte que cela ne dégénère en habitude funeste, elle sera obligée de me casser et de me faire remplacer dans mes fonctions. Elle met' beaucoup de gaité à tous ces préparatifs^ au grand plaisir de M« de Brandis, qui est enchanté de lui voir renverser sa maison de
fond en comble. — « M"'' Adélaïde, disait-il, a fait une fête de ce qui, sans elle, aurait été une pénible corvée, w
Jean a souvent une histoire à faire sur le vin que nous passons en revue et sur Tépoque à laquelle- il est entré dans la maison. Ce matin, je le vois approcher son verre des lèvres, le reposer, réfléchir quelque temps. — ce Savez-vous , monsieur , me dit-il , qu'il y a des moments où la place de sommelier est fort délicate. Il faut que je vous raconte noeanec^ dote sur ce Bourgogne-ci.
» Il y a plus de quarante ans, la famille des comtes d'Ânnevelle était brouillée avec celle delà Garancière, toutes les deux riches et considérées ; la chose durait depuis long-temps et avait donné lieu à plusieurs duels. Dans la province, on prenait parti pour les uns oa pour les aiîtres. Le gouverneur voulut Êiire finir cette longue querelle , et il pria M, le baron le père de la terminer. Le baron s'y prSta de tout son cœur, car c'était un homme de bien , et on disait dans le pays qu'il n'y
avait que lui qui fûl capable d'y porter remède. Il élail enfermé depuis deux heures dans sa chambre avec ces messieurs ; ils avaient parlé très-vivement, puis leur ton s^était radouci. Tout à coup on entend sonner violemment : ce DUes au sommelier , me cria le baron , de porter ici deux bouteilles de mon meilleur vin. » Le sommelier fut très-embarrâssé, il ne savait quelle qualité on voulait. — Mais comment a-t-il dit ? me répétait-il toujours. -^ Il a dit mon meilleur vin. — Son meilleur ! il en a tant de bon.
» Nous descendîmes à la cave qu'il n'était pas encore décidé. Voilà du Champagne; c'est du bon vin 9 mais c'est léger , on le boit à la fin d'un repas; le Bordeaux est trop froid pour une circonstance semblable. Enfin il se décida pour celui-ci, qui n'était pas alors passé et sans couleur comme maintenant, mais d'une superbe teinte pdure d'ognon. Le résultat prouva qu'il ne s'était pas trompé ; peu de temps après , nou$ vîmes sortir le baron rayonnant de joie, tenant par la main ces
messieurs qui s^étaient embrassés. — M. le baron , ai-je bien fail? lui dit ensuite le som-melier; je ne savais pas sHl fallait du Champagne. -^ Vous avez très*-bien choisi , mon cher, lui répondit le baron; votre vin a fait merveilles; ce n^étail pas le moment du Champagne; mais demain ces messieurs dinent ici, nous en boirons, j'espère, en bonne quantité. » Il faut que je vous dise encore, a ajouté Jean , que , dans les temps les plus affreux de la révolution, il vint un jour une bande de scélérats de Besançon avec le projet de piller le château et d'y mettre le feu. On voulait que M^' la baronne, qui était seule, allât se cacher, mais elle s'y refusa, disant qu'elle saurait bien tenir tête à ces gens. Quand les paysans du village virent sa résolution , ils se rendirent tous ici avec des faulx et des fourches. Lorsque le3 jacobins , ayant la municipalité à leur tête , parurent à la grille avec le drapeau de la nation et leur infâme bonnet rouge , madame, quoi qu'on pàt lui dire, voulut leur par- 1er , défendant aux^ paysans de la suivre. «—
Nous venons savoir, citoyenne, lui dil le chef, qui n^était qu^un mauvais boucher de Besançon, qui est mon depuis dans la misère, «t auquel je n'aurais pas daigné adresser la parole si je Tavais renconlré dans la rue; nous venons savoir si ce qu^on dit est vrai , que tu recèles dans ton château des prêtres, des ci-devants, des Autrichiens et d'autres ennemie de la nation. — < Vous pouvez , messieurs , répondit-elle , tout examiner ; je suis -venue moi-même donner des explications, car je suis sâre qu une femme n^a rien à craindre quand elle se trouve avec des Français. Quand il l'entendit parler ainsi, il fut tout interdit, il n'osa plus la tutoyer , le brigand , et il 6ta «on chapeau ; je crois aussi que la vue des fiaysans qui le regardaient de travers le fit réfléchir. Ils se concertèrent et ils dirent que ce qu'ils faisaient n était qu'une mesure de précaotioD, et qu'ils ne pousseraient pas plus loin leurs recherches. — Non, messieurs, dit la baronne , puisque vous avez eu des soupçons , il faut que vous examiniez tout ; elle
Voulut quMLs entrassent et elle me commanda ensuite de les faire rafraîchir. C'est bien alors que j'aurais aimé donner à ces coquins de ce vin , qui , tout mauvais qu'il est, valait encore mieux qu'eux ; le vinaigre aurait déjà été trop bon ; mais madame ne l'entendait pas ainsi , il fallut apporter du meilleur , auquel je mêlai toutefois, par-ci par-là , quelques boateilles de rebut. Au bout d'tine heure , le chef, qui était devenu aussi doux qu'nn agneau, dit :
Citoyens , il se fait tard , il ne faut pas importuner madame plus longtemps; nous avons terminé notre mission; il serait à souhaiter que tout le monde eût autant de civisme que madame. Si quelqu'un s'avisait de lui faire tort, il aurait à faire à moi ; comme si la baronne de Brandis avait grand besoin de toi, méehant sagalier. Puis ils montèrent à cheval et pàrti-^ rent. Ce fut alors le tour des paysans ; je ne regrettai pas le vin que je leur donnai. Pour les autres , ils se gardèrent bien de revenir. i»
24 octobre.
C'esl àujoard^hui le grand jour. Tout s^est fort bien passé; à onze heures, le dernier coup de râteau a été donné à la terrasse. Dans ce moment, ma Glle finissait le bouquet de fleurs qui devait orner le salon ; nous étions sous les armes , nous -promenant de long en l;u*ge , donnant de temps en temps un coupd'œil Sûr Feutrée. Â midi, Thomme placé à la grille a fait le signal convenu, et bientôt nous avons vu une voilure à quatre chevaux descendre Tavenue au grand trot; elle a été suivie de cinq ou six autres , et nous nous sommes trouvés au milieu dune foule d'amis inconnus. C'étaient le préfet et sa femme, le secrétairegénéral , le commandant de Grenoble , un officier du génie, un secrétaire, le grand-vicaire de Tarchevéché, un professeur et huit ou dix autres messieurs de la ville el des environs. Malheureusement , la présidente du comité, qui pendant son administration avait donné tant de preuves de sa haute capacité, a man^
que de présence d^espril au grand moment, et elle est allée se cacher dans un coin du salon où il a fallu Taller chercher pour la présenter ù M™*' Dolton.
Les présentations faites, les premiers compliments échangés, on est venu annoncer que le déjeuner était servi, ce qui a été un excellent auxiliaire pour la conversation. En sorlani de table, le préfet, le mattre de la maison éi quelques-uns de ces messieurs sont allés dans le village, d'autres se sont réunis au billard. Ma fille et moi nous avons conduit madame la comtesse dans les jardins; après la promenade, nous sommes rentrés au salon. Là, M'"'* Do!lon , qui est fort aimable , nous a amusés en nous contant des anecdotes de la cour; quelques-uns des convives prenaient part à la conversation , tandis que nous autres provinciaux nous écoutions; deux ou trois heures se sont vite passées : ces récits divertissaient fort Adélaïde, qui avait toujours les yeux fixés sur la charmante dame ; de temps en temps , elle s^enhardissait à faire quelques
questions pour prolonger la conversation.
Quand M°' Dollon s^est levée^^ Adélaïde lui a offert de raccompagner pour Faider dans sa toilette. — Oui, ma chère petite, a dit la dame en la prenant amicalement sous le bras, nous nous servirons réciproquement de femme de chambre. Je vous Tenlève, monsieur, mais n'en soyez pas inquiet , je lui enseignerai tous mes secrets, dont au reste elle n^a pas besoin.
A cinq heures, la cloche a annoncé le diner, tout le monde s'est réuni au salon ; je ne me lassais point d^udmirer la métamorphose de cette maison , le vestibule et les corridors éclairés , pleins de domestiques , d allants et de venants, du bruit, du mouvement partout.
Trente convives dans le salon à manger, Féclat des bougies et des lampes se réfléchissant sur les cristaux et sur Fargenterie. Jean, velu de noir , dans Fattitude d'un véritable maître d'hôtel d'autrefois, que Fâge et un long man-* que d'exercice n'avaient point rouillé, réglant tout, donnant ses ordres avec sang-froid, di*
giiiié el une grande présence d'esprit; il avaii pour aide le domestique du préfet, et le cocher de la maison, qui, vu son habitude du service, avait pour ce grand jour remis la direction de récurie à un subalterne ; les^ autres n^étaienl que des valets de ferme qu'on avait vainement cherché h former par de fréquentes répéliilons ; frappés de tant d'éclat , ils avaient oublié leurs leçons et paraissaient avoir grande peine à se mouvoir dans les habits neufs qu'on leur avait mis. M. de Brandis aurait pu éviter cet embarras en faisant venir des domestiques de Besançon , mais il avait craint de blesser ceux du château. Au fait , tout cheminait pas* sablement; Jean se multipliait et pourvoyait à tout ; d'ailleurs, le corps d'avant-garde était soutenu par une armée d'aides de cuisine sous les ordres immédiats de M"® Marie.
Le maître de la maison, en véritable homme du monde, ne paraissait pas s'apercevoir des irrégularités qui avaient lieu dans le service ; il était tout occupé de ses convives et faisait les frais de la conversation. — Je vous offre
dans mon château gothique , disail-il à la com'tesse , un repas qui rappelle le temps de Louis XV, tout ici est antique; avec une autre que vous , madame , je ne l'aurais pas osé , mais j'ai pensé que vous me le pardonneriez en faveur de vos pères. — Madame Dollon , dont les ancêtres ont joué un rôle sous les derniers règnes , et qui , par cela même qu'elle est at*tachée à la nouvelle cour, ne perd pas une occasion de rappeler qu'elle appartenait à l'uncienne, a reçu très-bien ce compliment. — Je me crois ici, a-t-elle répondu, chez un grand seigneur de l'ancien système féodal , entouré de ses vassaux. — Le général cherchait à prouver à M. de Brandis qu'un homme de son nom et de sa fortune devait se rapprocher du gouvernement, insinuation que notre ami recevait avec beaucoup de modestie. — Du reste , a ajouté M. Dollon, je parle contre mes intérêts, car je travaille à me priver du meilleur maire de mon département.
Après le dîner, on s'est mis au jeu , j'ai eu l'honneur de faire la partie de madame la com-
icssc. Adélaïde s'est mise à son ouvrage , efle a éié entourée par Les messieurs qui ne jouaient pas ; je riais de la voir seule de femme soutenir la conversation avec Le grand-vicaire de Besançon et le commandant du département.
A dix heures, trois voilures sont reparties pour la ville; à minuit, les convives restants au château se sont retirés.
28 octobre.
Après quatre jours d^agitation après nos grands et heureux travaux, nous avons retrouvé notre vie habituelle ; tous nos hôtes nous ont quittés hier. J^ai félicité Jean, comme on félicite un général après une victoire. A travers le tpn modeste qu'il cherchait à prendre, on voyait percer la satisfaction. — En vérité, monsieur, nous sonimes tous contents dans la maison , il semblait qu'il y eât une proscription sur le château , c'est qu'on pouvait s'imaginer que M. le baron agissait comme il le faisait, par d'autres motifs. Je crois ({ue
M. le préfet o'a pas lieu d'être mécontent de la manière dont il a été reçu. On a parié de ces fêtes dans toiis les villages à quatre lieues à la ronde. Monsieur, a ajouté le vieux serviteur qui avait besoin de causer de ces jours de gloire pour lui , Monsieur n^a peut-être pas pensé à compter tous les plats de rôtis qui ont paru sur la grande table, j'en ai la note, la voici : vingt-cinq volailles , trois jambons , deux cochons de lait, un chevreuil tout entier; je ne compte pas les bécasses. Il faut bien dire que les rôtis n'ont presque jamais reparu comme entrées. Je sais qu'il y a des maîtres d'hôtel. qui les rajustent une ou deux fois; pour moi, je n'en avais pas trop pour la seconde table; c*est là qu'il se faisait une belle consommation. Ah! je no la regrettais pas, j'ai à cœur l'honneur de mon maître. On me disait : vous devriez renvoyer tous ces gens au village. Non, je ne Fai pas voulu; tout ce qui entre sous le toit du baron de Brandis doit y être nourri , c'est comme cela que j ai toujours vu faire; aussi te domestique
de M. le préfet m^a dit que depuis la révolution, il 41'avait pas vu une maison montée comme la nôtre ; il saura bien le dire quand il sera à Besançon. Monsieur le croîra-t-il, je n'ai pas été embarrassé une seule fois , et cependant, à peine le déjeûner desservi , il fallait penser au dtner; j'avais mon plan dans la tête. Il est vrai que je n'ai pas beaucoup dormi pendant ce temps , mais j'avais des ressources; je ne crains pas de dire que j'aurais pu continuer ce train de maison pendant quinze jours. Aussi, M. le baron m'a remercié; que ne ferait-on pas pour un si bon maitre? — Et cependant , Jean , vous n'étiez pas secondé , tout retombait sur vous. — C'est vrai que ces jeunes gens n'étaient pas trop bien stylés, quoique je leur eusse tout expliqué d'avance; avec cela je les aime mieux que certains domestiques qui s'imaginent tout savoir et qui font les raisonneurs. C'est la tête , monsieur, qui est tout dans une affaire de ce genre ; on va comme on vous pousse ; je ne demandais que de la docilité et de la bonne volonté.
D'ailleurs M"® Marie ne s^est pas épargnée^ Ah ! tous les domestiques de la maison y allaieni de bon cœur.
1*' novembre.
Nous sommes sortis aujourd'hui de la tranquillité que nous avions retrouvée pour aller à Besançon. A son départ de Brandis, M*"* Dollon nous pressa de venir déjeâner un jour chez elle. Il y avait à la préfecture quelques fonc-^ tionnaires publics. Adélaïde s'y est amusée , quoique la conversation ne dâl pas être de son goût , mais à son âge on se divertit de tout ; d'ailleurs y le charmant accueil de la maîtresse eût suffi pour nous mettre à l'aise : Ma chère amie , a-t-elle dit , je suis désolée de ne vous avoir pas procuré des plaisirs plus vifs ; j'aurais dû vous faire danser, mais le président de la cour criminelle et le commissaire des guerres sont de mauvais cavaliers ; je ne suis pas toujours maîtresse d'arranger ma société comme je le voudrais. Dans huit jours , je
donne un bal, il faut absolunaent que vous y veniez ei que vous m^ameniez ces messieurs.
1 1 novembre.
Nous avons passé Tavant-dernière nuit au bal, j^en suis encore étonné. Nous ne pensions plus à rinviiation de M*"' DoUon , lorsqu'est arrivé un billet très-pressant qui levait tous les obstacles; elle pous invitait à loger à la préfecture. La question fut alors disculée ; elle ne nous aurait pas occupés un instant, si M.
de Brandis Ini-mérae n'eût pas paru irès-désireux de nous y conduire; d'abord je parlai de notre prochain départ, puisque nous avions déjà dépassé le temps que nous comptions rester ici ; ensuite Adélaïde mit en avant la difficulté pour elle d'avoir une parure convenable; dans le fond, je crois que c'était elle qui de nous tous avait le moins envie d'aller au bal, car pour moi, à force d'en entendre parler , je finis par désirer qu'ayant peu d'occasions de voir des fêtes, elle assistât à eelle-là.
Nous sommes partis avant-hier et nous sommes allés diner à la préfecture ; après , il a fallu s'occuper de la toilette de ma fille, à laquelle M'"'^ Dotlon mettait beaucoup d'importance; elle lui adonné sa femme de chambre, lui demandant de venir se présenter à nous lorsque le grand ouvrage serait achevé. Nous avons attendu une heure, le préfet, M. de Brandis et moi , causant près du feu , M"*' la comtesse donnant ses derniers ordres. Enfin, nous avons vu paraître Adélaïde assez contrariée de rinspection qu'on devait exercer sur sa personne ; elle était suivie de la femme de chambre , qui ne semblait qu'à demi satisfaite de son ouvrage; pour moi, je dois avouer que ma fille me parut fort bien telle qu^elle se présenta, mais je vis bientôt que ce n'était pas l'avis de la comtesse ; elle tournait autour d'elle , abattant un pli , soulevant une manche, relevant une boucle de cheveux. — Voyez, M"*^ Félicie , ces cheveux sont trop en arrière. — C'est vrai , madame, mais mademoiselle ne m'a pas donné le temps d'achever. — Et cette
taille esi trop relevée. — ^ C^est une robe faîte en province, et M™^ la comtesse sait que,
même à Paris, il n'y a que M"* Robert
— Venez avec moi , ma chère amie , dit tout à coup M"*^ Dollon en prenant Adélaïde par la main , cela ne peut pas rester ainsi. La petite n'osa pas résister, ce dont je crois elle aurait eu bonne envie. Une demi-heure après, nous la vîmes revenir vêtue tout différemment; elle avait une robe très-simple et un ruban dans les cheveux ; on avait prononcé Fexclusion de nos garnitures et de nos fleurs; cela lui allait réellement beaucoup mieux. La comtesse, mécontente de la. belle robe que ma 611e avait rapportée de sa pension , lui en avait donné une des siennes ; on avait coupé , cousu et approprié le vêtement à la nouvelle taille ; la satisfaction éclatait dans les yeux de la dame ; on lui adressa force compliments , et moi je me confondis en remerciements de son extrême bonté.
— Eh bien ! êtes-vous consolée maintenant , Adélaïde ? Votre fille , monsieur , était très-
mécontente que je lui fisse recommencer sa loileiie ; elle disait que cela ne valait pas la peine ; il a fallu presque me fâcher. En vérité, je ne pouvais me résoudre à vous voir ainsi ajustée; quand on a une jolie taille, pourquoi la cacher? Si j^ai un petit reproche à vous faire à ce sujet, je laime bien mieux que si c'était pour le défaut opposé. Cependant , laissez-moi vous donner un conseil :
parlez peu de vos ajustements, n^y mettez que l'argent que vous pouvez y consacrer; toutefois, soignez vo^re mise; je Tavoue, j'y mets de rimportance ; je puis le dire , j'ai toujours été bien velue , même dans le temps de Témigraiion où j'étais fort pauvre, et cependant,
avec peu ou point d'argent • — Ma chère
amie , s'écria le préfet , je suis donc appelé chaque jour à découvrir de nouvelles perfections en vous , je ne connaissais point encore celte rigoureuse économie. — A présent, sans doute, que je puis faire autrement, mais perdez votre fortune , M. le préfet , tombez dans la disgrâce de l'empereur ei vous verrez.
L'arrivée de la société a mis fin à la conversaiion, rassemblée bientôt a été nombreuse et brillante; on nous a présentés à un grand nombre de personnes, mais je ne conserve qu^un souvenir confus de tant de noms , de tant de bruit, de tant de gaité, et celte nuit passée d^une manière si opposée à mes babi- ,tudes me laisse une impression bizapre. Adélaïde en a été moins frappée que je ne laurais cru; au commencement, elle n^a pas voulu danser, dfôant qu^elle n^osait se mettre en avant dans une réunion si redtutable. — C'est une timidité déplacée , a dît M"* Dollon , vous nous ferez, je suis sûre, grand honneur; et a[)pelant un jeune officier, elle lui a remis la main d'Adélaïde. — Nous ne sommes pas toujours du même avis avec votre fille, a ajouté la dame; je voudrais Tavoir quelque temps auprès de moi , il me semble que je pourrais lui donner de bonnes directions. — Que je serais heureux de la savoir en de bonnes mains! — La céderiez-vous si facilement? On voit bien vile que M. son père n'est pas très-sé-
vère avec elle. M"* Jenhars a été élevée avec toute la liberté qu'on iaîsse dans votre pays aux jeunes persdnnes ; l'expérience prouve que cette manière fait d'excellentes femmes.
Je ne savais pas si M""^ Dollon voulait me faire un bon ou un mativais compliment. — En y réfléchissant, ajouta-t-elle, je croîs qu'une main plus ferme risquerait de gâter son naturel si heureux; non , non, il faut s'en remettre à son caractère* droit et sûr , elle fera elle* même son éducation , elle y réussira mieux que tout autre.
— Je n'ai pas osé résister à M"* Dollon, nous '. a dit Adélaïde dans la voilure , à noire retour, mais je n'avais nulle envie de danser ; après ravoir fait par obéissance , je m'en suis ensuite assez amusée; cependant, me trouvant séparée de vous tous et comme perdue au milieu de tant de visages inconnus , j'ai éprouvé un sentiment de crainte; je n'ai été rassurée qu'en voyant M. de Brandis qui venait à mon secours. Monsieur ne m'oubliait pas , tandis que vous caus^iez , mon père , avec de belles
dames dans un autre sallon. Un bal sans douie, est un spectacle curieux , et cependant je suis enchantée de revenir chez nous. — ^ Chez nous, vous Tentendez , c^est de votre château , mon* sieur, dont ma fille parle ! — Comment ! s^esi écriée Adélaïde, monsieur doit s'estimer heureux que je ne dise pas chez moi. Je ne puis oublier que j^ai élé un moment toute puissante à Brandis. — Et vous Têtes encore , mademoiselle , a dit vivement le baron , toujours disposé à s'amuser de toutes les folies qui pas* sent dans la télé de celle jeune fille.
J'ai élé interrompu par Marie venant m'annoncor que M. de Brandis était malade ; elle en était d'autant plus alarmée qu'il est d'une sauté forte et qu'il se saigne peu ; il ne voulait pas même qu'on nous parlât de son malaise et il se préparait à se lever. Marie recourait à mon influence pour len empêcher. Je suis eniré dans sa chambre; il a pris Pair d'un homme qui veut paraître mieux qu'il ne l'est réellement. — Je vois , a-t-il dit, en souriant , qu'on est allé vous faire une histoire
et qu'on a invoqué votre autorité pour me forcer à faire ce que je ne veux pas ; j^ai été en effet un peu souffrant, mais je me sens mieux ; je crains cependant que les bals ne me conviennent pas et que je doive y renoncer pour quelque temps. Pespère qu'ils réussiront mieux à M"^ Adélaïde ; ce qui m^ charmé avant^hier plus encore que son aimable figure 9 c'est son maintien si modeste et si simple à côté de tant de dames pleines de prétentions 9 c^est même sa petite lutte avec M"*^ DoIIon sur Pimportance de la torieite. — M*"' la comtesse me la demande pour Félever. — Ah ! gardez-vous de la lui donner ; qu^en voudrait-elle faire ? Une fentme du monde , une femme comme les autres femmes.
Malgré ses efforts pour paraître gai , il était évident que M. de Brandis souffrait beaucoup; je lui ai trouvé de la fièvre , je me suis déclaré son médecin , j'ai fait des ordonnances , je lui ai défendu de se lever, et je lui ai dit que je reviendrais de temps en temps voir s'il se soumettait à mes ordres.
11 bearcs do soir*
Un médecin des environs est venu , qui a saigné M. de Brandis , ce qui a diminué une douleur au côté qui nous avait inquiélé , mais elle reparaît quelquefois ; ce soir, ragitalion et le malaise m'ont donné Tidée d^nvoyer chercher à Besançon un médecin plus expérimenié que le nôtre. Marie m'a supplié de le faire avec une vivacité qui prouve son anxiété ; notre messager vient de partir à cheval , Aous ne pouvons pas attendre le médecin avant de* main matin. Les nuits sont bien longues dans oetie saison , espéron& que celle*ci se passera sans événement fâcheux et que notre pré*voyance se trouvera inutile.
12 noyeinbre, mkli.
Le médecin de Besançon est arrivé à dix hemires; je ne puis exprimer le soulagement que BOUS a fait épvowret le grelot de ladhaise de poste ; tous les^iabiiants du chAtean avaî^t
le même senlimeDl , car . ils se sont groupés en silence à la porte , les yeux fixés sur le docteur ; je Fai conduit auprès du malade ; il Ta examiné et Ta écouté avec beaucoup d^attenUon. Son sang-froid , son air d'autorité , inspiraient la confiance. — Je crois^, monsieup, a-t-41 dit, qu'il est convenable de vous saigoer encore pour faire disparaître complètement lo douleur au côté , après quoi vous n'aurez flm besoin que de ménagements. L'opération faite, tout va bien , m'a-t^il dit en me prenant à part dans la cbawbre à côté ; j'espère que. nous ne serons pas obligés d'y reveair , mais 'û n'aurait pas fallu aueodr^• Comme nous causiona, Marie s'est précipitée vers lô docteur avec une impétuosité qui ne lui est .pas Baltirelle. — Ah ! monsieur, s'est-elle écriée, que ditesvous? mon maitpe serait-il bien mal?. — > Mih demoiselle , jedisais à monsieur le contraire. — Mais vous l'ai^zîsaigné encore. -^>Mapie, M. le dodeitri, espèce que dans peu de joinns M. de'Brandis Seca rétabli. -^^Est^ilbîeavfai, monsieur? Ah! guérissez-le vS^érisseaB^le^ je
VOUS en conjure, ne nous abandonnez pas<
' Minaiti
Les domestiques , dans leur zèle , se donnant plus de mouvement quUl n^est nécessaire, étaient épuisés de fatigue ; nous venons de les renvoyer, un seul reste avec le malade; le docteur passe la nuit dans la chambre à c6té ; il nous a fallu presque user d^autorité pour arracher de là Marie , qui ne dort pas depuis deux nuits ; elle nous a suivis dans notre appartement , où nous avons cherché tous les moyens de la calmer, mais Tagitation de cette pauvre fille allait eu augmentant, elle se promenait à grands pas, se tordant les mains et s^écriant : c^est moi , c^est moi qui suis la cause de ses maux. Malgré tout ce que je sais de son attachement pour son maître , ce désespoir ne m^a pas paru naturel. Vous allez trop loin, Marie ; réprimez des mouvements si vtolents , même dans Pintérét de votre maître que voifis vous mettriez dans Timpossibilité de soi-
gner; il a besoin de vous. — lia besoin de moi. Âb ! c^est par piiié qu^il me conserve , il doit me haïr. J*ai fait le malheur de sa vie , si vous saviez. Il faut que vous le sachiez ; oui je veux vous le dire , je ne puis plus conserver cet horrible secret, je ne Tai que trop caché. £couicz-moi', je vous en conjure , monsieur et mademoiselle, écoutez-moi par chariié.»
Celle scène a été pénible ; nous redoutions une attaque nerveuse ; à la fin nous avons compris que le seul moyen d^oblenir ce que nous voulions , était de céder à sa demande.
a C'est par bonté , nous a-t-elle dit , que j*ai été reçue dans ce château ; j'étais une pauvre orpheline, j'aidais aux autres domestiques, j'étais souvent employée par la bonne de M.
le baron , qui alors , n'avait que quatre ans. Un jour, jour affreux pour moi , ah ! si je pouvais l'ôier de ma vie » Marie s'arrêta un
moment, a Cela me fait mal de le dire, çoniinua-t-elle ; n'importe , je veux achever et vous me jugerez* Il y avait une féie au château, les domeistiques dans.aient, la bonne de M. le
baron , irès-méconienle de ne pouvoir êlre au bal , m^ordonna de prendre sa place et de garder Tenfant pendant une demi-heure seulenient ; je le promis , mais au bout d une heure, elle n'était pas revenue; j^entendais la musi«què et le bruit qui se faisait en bas , je m'en-nuyai d'attendre , je pensai qu'elle m'avait oubliée , je résolus de Taller chercher. Je la vis qui dansait sans penser à moi, je crus que je pouvais rester aussi, je dansai; seulement j'avais soin qu'elle ne m'aperçût pas, ce qui était facile , vu la foule ; je restai là une heure, deux heures peut-être. Mon Dieu, aie pitié de mon repentir, je ne sais comment j'ai la force de vous parler de cela ; une fois seulement j'ai raconté cette terrible histoire , mais j-y pense toujours. Je remontai précipitamment avec la crainte d'être grondée ; quel fut mon effroi de ne pas retrouver l'enfant dans son lit ! J'étais si troublée que je le cherchai long-temps saûs le découvrir, la porte avait été laissée ouverte; un moment je m'imaginai qu'il àvafit été enlevé. A la fin , je le vis étendu par terre derrière le
Ht; il y était probablement depuis long-temps, car il était pâle et froid , il ne criait pas , il me regardait sans parler. Ah ! quel regard! Ce regard m^a poursuivi et m^ poursuit encore. Je le vois pendant la nuit, je le vois maintenant; jamais je ne Toublierai. Et quand M. le baron est triste et malheureux, je retrouve ce regard qui m^accuse de toutes ses peines. La bonne remonta Tort animée ; elle me gronda beaucoup quand elle sut ce qui était arrivé , mais elle me défendit avec les plus violentes menaces d'en dire un seul mot, assurant qu^elle et moi nous serions chassées de la maison.
M"' la baronne était excessivement tendre pour son fils et elle aurait éié fort inquiète ; sa belleinère était haute et fière , et nous la redou-
lions encore plus. Nous cherchâmes à réchauffer Tenfant, il se rendormit, il ne conserva aucun souvenir de ce qui s'était passé et il n'en parla point le lendemain ; il fut quelques jours faible, on mit tout sur le compte dHin rhume , et Taccident n'eut pas de suites pour le moment. Le croirez-vous , monsieur
et mademoiselle 9 moi-même » après quelques jours , je ne pensai plus à cetlc terrible soirée ! Ce ne fut que quelques années après , que la santé de M. Henri se dérangea et eut les suites que vous voyez. Un jour, le médecin qui le soignai! dit : Cet enfant n'aurait^il point fait une chute? Une chute ancienne peutêtre ? Les personnes qui étaient là répondirent qu^elles ne le croyaient pas , la bonne était sortie de la maison , moi -même je n'eus pas ridée d'abord que cela pût se rapporter à un événement si éloigné. Mais ensuite, cette terrible question est revenue et a réveillé d'affreux souvenirs. Depuis lors, je n'ai connu ni paix ni bonheur; je me demandais sans cesse si la chute dont j'avais été la cause pouvait être l'origine de ses maux ; je me disais qu'elle était trop ancienne , que ce ne pouvait être , mais celte idée revenait toujours malgré moi. Je voyais l'enfant à terre, j'entendais cette affreuse musique. Dans l'espérance de me tranquilliser, je me suis imposée des pénitences, j'ai fait un pèlerinage à Notre-Dame des Er-
miles. La maladie de M. Henri se prolongeait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, je sortis de la maison , mais je fus encore plus malheureuse d'inquiétudes et de remords , je vis que je ne pouvais désormais vivre ailleurs qu'auprès de ce pauvre enfant , je fis le vœu devant Dieu de lui consacrer toute ma vie. J'obtins, à force de sollicitations , de rentrer au château ; on fut touché de mes larmes, de mes soins, de mon affection ; je ne quittais pas M. Henri ; depuis lors , j*ai renoncé à tout divertissement, h toute fêle ; les parents me citaient pour modèle aux autres domestiques et m'accordaient une entière confiance.
))Lors de la dernière maladie de M*"' la baronne , j'ai été frès-agilée ; il me semblait que je devais tout lui avouer et que je serais moins à plaindre , mais elle était souflVante , revenir sur de si tristes souvenirs. Cependant, quand elle me disait : Pour vous, Marie , je n'ai pas besoin de vous recommander mon fils, cela me déchirait le cœur. Souvent j'ai été snr le point de faire un aveu, je n'ai pas 'osé, j'ai
bien fait peat-étre. Mais quand cette bienhech reuse dame eut quitté ce monde, il me sembla qu'elle avait emporté pour toujours le pardon que je devais lui arracher. Alors , je tombai malade moi-même ; me croyant près d'aller rendre compte à Dieu de mes fautes, un soir, plus agitée et plus tourmentée qu'à l'ordinaire, je fis demander M. le baron ; il vint ; jamais il n'avait été plus amical pour mot , persuadé que j'étais alarmée pour mon compte , il cber-^ cha à me rassurer et à me donner du courage.
— Il ne s'agit pas de moi , monsieur, il s'agit de vous-même; ne traitez pas avec celte bonté une femme que vous haïrez quand vous saurez qu'elle a été la cause de vos malheurs el de ceux de votre maison. — Ne parle pas ainsi, Marie, tu es ébranlée, tu as de la fièvre.^
— Vous me croyez insensée; plût à Dieu que tout ce que j'ai à vous dire ne fût que des folies. Ecoutez, vous verrez ensuite si vous consentez à me revoir.
)} Je lui dis tout ; à mesure que je parlais , je voyais sa figure devenir plus sérieuse ; il pàlit^
s^éloigna sans dire un mol, et sorlil de la chambre. Je me repentis alors d'avoir parlé, et je désespérai (Tobtçnir mon pardon ; à la fin , n'y pouvant plus tenir, je me levai à moitié habillée , la femme qui me soignait s'était assoupie , c'était au milieu de la nuit ; je m'arrêtai à la porte de sa chambre , je l'entendis se promener avec agitation; mou intention était d'entrer, de me précipiter à ses pieds en criant : Grâce ! Heureusement le respect m'arréia ; je me jetai à genoux ; je priai Dieu , avec des torrents de larmes , d'apaiser ce cœur agité et de me faire obtenir miséricorde. Je fus exaucée. Le lendemain , cet ange de bonté vint de bonne heure dans ma chambre.
— Ma bonne Marie , me dit-il en me tendant la main , je t'ai quittée hier un peu brusquement , parce que le récit que tu m'as fait se mêlait à des souvenirs qui me touchent toujours , mais je viens te dir^ que nous serons encore bons amis comme nous l'avons été.
Celte heure de danse nous coûte un peu cher à l'un et à l'autre ; c'est la volonté de Dieu ;
qui sait si ce que nous re^rdons comme un malheur ne lournera pas à notre bien. Marie, je Texige , ne pense plus à tout cela.
»En entendant ces paroles, j'aurais voulu cpiitter la terre ; la mort alors m^aurait paru si douce. Dieu m'a conservée cependant ; sans doute que je pouvais encore lui être bonne à quelque chose.
» M. le baron m^a encore une fois parlé de cô sujet, et c'était aussi jiour me faire entendre des paroles de bonté. — Marie , me ditil , tu avais de la fièvre lorsque tu m'as fait cette histoire ; je n'ai pas voulu dans ce moment te contrarier parce que tu étais agitée, mais tu t'es trompée, complètement trompée, en attribuant ma maladie à un accident aussi éloigné; j'ai calculé le temps et j'ai vu que c'est impossible. — Que vous dirai-je, monsieur et mademoiselle?je me suis laissée persuader, j'ai retrouvé de la tranquillité ; ce n'est que lorsque j'ai de l'émotion , lorsque je vois M. le baron triste , que ces idées me reviennent : c'est comme un mauvais rêve; mes pensées alors se troublent.
Cei enfant n^aurait-il pus fait une cbiilc? Et je ne répondis rien; peut-éire alors eut* il été temps encore. Vous voyez M. le baron tel qu'il est maintenant; pour moi je le vois tel qu'il était , tel quMl aurait dû être , avec ses beaux yeux, son regard si doux, si gai qu'il n'a plus, sa jolie taille , sa charmante figure. Ah! il était beau alors. Sainte Vierge, ayez pitié de lui ! »
Ce long récit a calmé Marie; nous avons cherché à la rassurer sur Tétat du malade pour lequel elle a de$ inquiétudes exagérées ; elle nous a écoutés , elle s'est ensuite laissée conduire dans sa chambre. Adélaïde l'a aidée à se coucher, et elle ne l'a quittée que quand elle Ta vue endormie.
T.e récit de Marie nous avait laissé hier une impression pénible ; au commencement de la nuit , près d'un malade , l'esprit se noircit facilement. Nous allâmes nous coucher avec de tristes pressentiments. Je suis entré de grand
malin danâ l'appartement de M. de Brslnilis 2 grâces à Dieu , nos ci^imes ne se sont point réalisées. — J'ai été content de la nuit, m'a dit le docteur, la fièvre est à peu près passée; il s'agit seulement d'extrêmes ménagements et d'une grande tranquillité. Je vais vous quitter, ce qui vous prouve que je suis sans inquiétudes ; j'ai des affaires indispensables à Besançon , faites-moi préparer une voilure , je vous promets d'être de retour ici avant minuit.
La Providence fait succéder aux moments de (rouble des impressions d'une extrême dou^ceur. Hier, une inquiétude constante dans la maison , la crainte sur tous les visages , Marie éperdue , bouleversée; ce matin tout cela est changé; une nuit paisible, notre bon ami reposant tranquillement , partout un calme pro-^ fond ; je suis allé mêler mon bonheur et ma reconnaissance aux teintes pures du lever du jour ; je me suis assis sur le banc de l'avenue, j'ai respiré librement cet air délicieux, j'ai vu le soleil éclairer ce toit où la paix est revenue ; tout le monde me semblait heureux. Jean s'est
approché au moment où je sortais. — Com^ ment monsieur trouvet-il mon maître ce matin, m'a-l-il dit avec émotion ? — Mieux , beaucoup mieux ; le docteur est très-content. Le pauvre garçon , sans répondre un mot , m^a brusquement tourné le dos pour cacher ses larmes.
Maintenant Adélaïde est établie dans le petit salon à côté de la chambre de M. de Brandis, oii se lient une femme accoutumée au service des malades ; ma fille écrit les ordres du médecin et détermine les heures auxquelles on donne les boissons. Elle s'occupe aussi de Marie , à laquelle il faut parler de temps en temps; elle est aujourd'hui fort calme, elle n'a pas voulu entrer dans la ehambre , seulement elle a demandé à voir son maître de la *
porte. Celui-ci Tayant aperçue lui a fait signe d'approcher^ il lui a serré la main en lui disant qu'il se sentait mieux; la pauvre fille à été si énme qu'elle est sortie pour cacher son attendrissement. — Que serions-nous devenus si vous n'aviez pas été ici? m'a-t-elle dit ; tout
le monde avaii perdu la téie , el moi qui devrais pourvoir à tout , je ne me sens capable de rien. vous ne nous abandonnerez pas quand il sera mieux ; si Dieu nous accorde la bénédiction de le voir un jour rétabli , combien il aura besoin de vous.
16 novembre.
Ma fille Ta vu par hasard , il n'y avait personne dans sa chambre; elle a entendu du bruit , elle est entrée ; M. de Brandis , trèssurpris , a voulu se mettre sur son séant ; elle Veiï a empêché , et , posant le doigt sur les lèvres, elle lui a fait signe de ne pas proférer une parole. Ensuite, elle lui a présenté une tasse qu^il a bue avec un geste de reconnais^ sance.
Adélaïde, dans le moment de crise dont nous sortons, a montré une présence d'esprit et une intelligence qui en ont fait le chef de la maison. Les pauvres domestiques consternés, qui cherchaient quelqu'un qui leur commandât,
venaient lui demander des ordres ei ne faisaient rien sans son approbation ; à la moindre détermination à prendre, tous les regards se portaient sur elle. « Mademoiselle Ta-t-elle dit?» demandait-on. Il a bien fallu qu'elle prit la place qu^on lui donnait. Singulière position qui nous rend les maîtres ici , et qui ne peut s'expliquer que par le trouble qui y a régné.
20 novembre.
Nous avons passé, ma fille et moi, une heure dans le salon de M. de Brandis, qui se levait pour la seconde fois» Cette séance ne Ta pas fatigué.
Marfe lui a parlé, avec la vivacité qu^elle met à ce sujet, de ce que nous avions fait pendant la maladie; elle lui a représenté ma fille dirigeant tout pendant que les habitants étaient frappés de stupeur. M. de Brandis a voulu nous remercier; il était ému; il avait les larmes aux yeux. II ne me reste plus, a-t^il dit en*
suiie^ qu'une grâce à vous demander. Partez^ je vous en conjure; retournez dans votre charmante habitation, ou tout souffre de votre absence. Vous avez assez fait, vous avez trop fait pour moi ; quel droit avais-je à tant de bontés ?
Je craignais pour lui cette émotion. « Nous savons déjà, ai-je répondu, que c^est la chose du monde la plus difGciie de rester ici aussi long-temps qu'on le voudrait , mais maintenant nous sommes les maîtres, et tant que le propriétaire ne sera pas assez fort , nous y resterons en dépit de sa volonté. » --^ Vous savez, monsieur, a ajouté Adélaïde, qu^un malade doit se soumettre ; jusqu'à présent, j'ai été satisfaite de votre docilité, il faut continuer. Nous avons ri et on n'a plus parlé de départ.
Les jours se passent doucement à cùté d'un convalescent, c'est un intérêt de chaque heure, c'est un sentiment de paix qui succède à l'agitation des moments de crise. Nous avons de la peine à Gxer le jour où nous nous séparerons de cet excellent homme. Cette perspec-*
tivd nous aurisle ; cependani nous le laissons dans une heureuse disposition , nous devons espérer qu^un avenir plus favorable s'ouvre devant lui , et le souvenir de ce séjour , beaucoup plus long que nous ne l'avions pensé et employé tout différemment que nous ne Tavions cru , sera toujours agréable pour nous«
26 novembre.
Je suis entré de soir dans la bibliothèque de M. de Brandis ; il était seul près de la fenêtre : Il m'arrive souvent , mVt-il dit , de rester long4emps à cette heure en contempla^ tion; voyez la rivière éclairée qui serpente an loin , voyez de Tautre côté cette montagne si sombre ; je suis entraîné par mes réflexions, je pense à mon enfance > à ma jeunesse , aux deux personnes qui animaient cette maison et qui Font laissée déserte. C^était dans ce mo* ment-ci que j'avais avec ma mère des conversations sérieuses ; quelquefois je crois qu'elle est à côté de moi. Croyez , monsieur , a-t-il
ajouté en me prenant la main, que les événements récents ne m^échappent pas non plus :
je me demande quel heureux hasard vous a conduit ici , j'en remercie Dieu. Vous ne savez pas combien je vous dois; vous m^avez tiré d'une situation pénible. Je ris maintenant en pensant à Tétat dans lequel vous m'avez trouvé, comme on rit d'un rêve qui laisse cependant une impression fâcheuse. Quel droit avais-je à votre amitié, à votre protection? Oui, monsieur, à votre protection ; vous m'avez protégé contre moi-même ; vous m'avez réconcilié avec ma mère. Quand elle me quitta, elle me dit que j'avais été pour elle ce qu'elle aurait voulu que je fusse ; cette parole m'a soutenu ; mais ensuite.. i... vous connaissez ma bizarrerie, mon inconcevable faiblesse. Le souvenir de ma mère n'a plus été pour moi entouré de tant de douceurs, et mes propres reproches ternissaient l'influence de sa bénédiction. Maintenant je la retrouve, je vis de nouveau avec elle; c'est à vous que je le dois , vous m'avez remis dans une bonne route; je ne vous parle plus
de ce que vous avez fait pendant ma maladie 9 vous me Tavez défendu, mais vous ne pouvez m^ôter le sentiment délicieux de la reconnais* sance. Ah ! si tout ceci pouvait durer ! mais c'est impossible, non je ne vous le demande pas ; partez, je dois vous en presser, peutêtre étes-vous resté trop long-temps. — Mon cher ami, lui dis-je, nous ne nous séparons pas pour toujours, nous ne nous séparons pas pour long-temps ; vous viendrez à YuUy. — Le puisje? le dois-je?dit M. de Brandis d'un ton qui m'étonna. — Sans doute, vous le devez ; nous verrons si votre reconnaissance vous fera passer la montagne.
Je lui demandai ensuite s^il n'avait point de projets de voyage. — Je n'en ai point encore, répondit-il ; il ne m'est pas nécessaire de faire des projets à Tavance. On peut partir à toute heure, quand on n'a auprès de soi personne qui vous regrette.
16 décembre.
Il y a trois semaines que je n^ai écrit. Que je prévoyais peu, la dernière fois, tout ce qui s'est passé ! Adélaïde , si jeune ! Mon Dieu , bénis la détermination que nous avons prise; protège cette chère enfant. C'est toi qui diriges tout , et les arrangements que nous formons ne sont que le résultat de ta volonté.
Nous voulions partir, et nous ne nous décidions pas. M. de Brandis, convalescent, seul dans ce grand château , avait besoin de société.
Tout à coup , sa manière changea; nous le vimes peu ; il avait avec nous quelque chose de contraint et de gêné ; je craignais que sa santé ne fût pas complètement rétablie.
Un matin, il vint me chercher ; il m'annonça d'un air embarrassé son prochain départ. Je me récriai : Partir au commencement de l'hiver, faible encore! Quel pouvait être le motif de cette brusque résolution ? Il me répondit vaguement. Il éiait clair qu'il cherchait un
prétexle pour s^éloigner; nous éiions restés irop long-temps , et nous avions atlendu qu'on nous le fit sentir. Yoilà, penaai-je, ce caractère bizarre qui se montre de nouveau , il y a deux jours, plein de bonté, aujourd'hui rude et sauvage. Voilà le M. de Brandis tel qu'on nous Tavait dépeint autrefois; à Tinsiant, je pris mon parti. — Nous partirons ensemble , lui dis-je ; je vais faire chercher une voilure. Il ne répondit pas, et il me quitta.
Je demeurai navré. Quelle lubie avait produit ce changement? Ne plus reconnaître quelqu'un que Ton aime, trouver tant de froideur là où on était accoutumé à tant de prévention, se séparer de cette manière , c'était douloureux ! Âh ! pourquoi n'étions-nous pas partis plus tôt !
J'étais encore agité par ces sentiments, lorsque je reçus le billet suivant :
a Vous lais$erai-je partir sans vous expliquer ma conduite; vous laisse^i-je emporter l'idée de tant d'ingratitude? Non, c'est im-
possible ! Je renonce à un rôle quMI m^a été si difficile d^étuclier. Ah ! mon cher ami , pour* quoi vous cacher ce qui se passe chez moi?
Ne savez-vous pas déjà Thistoire de toute ma vie? Ne vous ai-je pas dit ce que je n^ai dit à personne?
» Et ce que j'ai à vous avouer maintenant est-il si difficile à deviner? Ne pouvez-vous , pas comprendre , vous le père d*une fille char* mante , le danger qu^il y a pour moi à vivre avec vous deux ; de voir chaque jour tant de gaieté, de simplicité et de raison; de ne pouvoir m^empécher de faire des tableaux de félicité , qui pour moi ne seront jamais que des révcs ? Ne savez-vous pas que mon sort est de fuir ce qui fait le bonheur des autres?
» Je ne me suis douté de ce que j'éprouvais que lorsqu'il a été question de départ; lorsque je me suis forcé de vous presser de partu*, lorsque j^ai pensé avec effroi à la tristesse, à la solitude de celte demeure sans vous , j'ai béni ma maladie, qui vous retenait, et, quand vous m'avez fermé la bouche , j'ai
jugé à ma joie qu'il m'était désormais impossible de vivre seul ici.
» Que deviendra celle demeure ? que sera ma vie -lorsque je n'irai plus frapper à votre porte . lorsque je ne vous retrouverai pas au salon , lorsque les pas légers de mademoiselle votre fille n'animeront plus ces corridors si sombres, et qu'elle laissera tout ici triste et sans vie?
n A mon âge , dans ma situation , je serais inexcusable de ne pas me connaître et de rendre mon sort plus difficile encore ; vous m'aiderez, monsieur, à sortir de cette position dangereuse. Voilà ce que j'avais voulu vous cacher ; mis il serait trop cruel de vous laisser l'idée de ma folie , car comment appeler autrement ce que vous devez penser de moi.
Je veux au moins conserver le seul bien qui me reste, vôtre amitié et votre estime. »
J'avais été si peiné de la conduite de M. de Brandis , que ma première impresa^ioû fut un grand soulagement; sans trop réfléchir à ce qui faisait le fond de la lettre , sans penser ài
su
ce que je devais dire, je coorus à lai : a Vous m'avez, lui dis- je, délivré d\in poids immense. Je vous Tavoue , mon cœur était navré ; je vous avais mal jugé. »
— c< Je ne puis m^en plaindre ; c'était une malheureuse idée qui m'était passée par la tête ; pardonnez-moi. »
— a Mon cher M. de Brandis , je suis venu vers vous aussitôt après avoir lu votre billet ; à peine ai-je réfléchi à ce que vous m'apprenez ; je Pavoue , j^étajs loin de le soupçonner. Ma première peùsée a été de retrouver un ami que je craignais d'avoir perdu.
» C'est un nouvel aveu que j'avais à vous faire , une dernière faiblesse. Ah ! ne riez pas de moi ; vous comprenez ma position ; il fallait bien vous le dire, mais je la surmonterai; nous allons nous séparer, j'y ai réfléchi, je quitterai ce pays quelque temps ; ici il y aurait trop de souvenirs pour moi. »
Je n^insistai point; je ne voulus rien dire qui pAt m^engager , et nous nous séparâmes mutuellement soulagés.
ii5
Je rendis compte de tout à ma fille; elle avait remarqué la manière de M. de Brandis ; elle eu avait été peinée , mais elle fut moins surprise de Texplication que je ne Taurats pensé , moins que je ne yé\x\\s moi-^méme ; elle fut fort touchée de sa lettre , et n'ajouta rien.
On comprend le reste. M. Brandis n^est pas parti; nous ne sommes pas partis non plus; nous avons passé quelques jours , ma fille et moi, à parler d^un seul sujet. Je lui ai présenté toutes les objections ^ue je devais faire, la pressant cependant de prendre une résolution , et sentant combien la prolongation de notre séjour au château devenait embarrassante.
Un jour, enfin, j'allai vers le baron ; je lui dis que ma fille voulait lui parler ; elle lui tendit la main ; quand il sut qu'elle était décidée, son bonheur alla jusqu'à Tivresse. J'écris tout ceci rapidement; un jour je reviendrai sur ce moment. Je suis eucoîe trop agité, trop ému ; ces scènes sont trop rapprochées pouf que je puisse m'y arrêter; tout cela est encore con^