SI
fus dans ma léle ; il me semble que c'est un songe. Le sort de ma fille irrévocablement décidé d'une manière si brusque , si inatten* due. Il y a beaucoup de choses à dire sur cette grande détermination ; nous n7avons point encore pensé à Tavenir; nous n'avons pris aucun arrangement; nous n'en avons parlé qu'à Marie. La pauvre fille ! elle s'est jetée aux genoux d'Adélaïde; elle l'a appelée sa maltresse , sa bonne maîtresse 9 la conjurant de la garder toujours avec elle , lui confiant le bonheur de son maître d'une manière si touchante ! Elle a dit que depuis long-temps elle désirait cet événement , mais qu'elle n*osait s'en flatter.
18 décembre.
Le bonheur va bien à M. de Brandis ; il est impossible de montrer avec plus d'abandon la joie qu'il éprouve; avec quelle délicatesse il me témoigne , il témoigne à ma fille, ce qu'il appelle sa reconnaissance. Combien on se fait
de craintes vaines ; qu'il est rare que l'objet de nos inquiétudes se réalise ! j'en ai eu longtemps pour ma fortune ; il me semblait que le moindre nouveau revers ne laisserait plus à Adélaïde le nécessaire ; elle n'a que moi pour protecteur, je n'osais penser à son avenir.
On dira peut-être que ceci est uu calcul de ma part ; on se tromperait fort. On ne croira pas qu'une personne aussi jeune ait éprouvé pour M. de Brandis un vif sentiment d'intérêt ; il faut le connaître d'une manière aussi in* time que nous , pour apprécier tout ce qu'il éj a de grand et de noble chez lui.
Il y a eu une fête ici pour célébrer le rétablissement du maître de la maison. Le curé lui a fait un discours a la tête de ses paroissiens; ensuite il y a eu un grand repas.
M. de Brandis était parfaitement heureux de toutes les marques d'affection qu il recevait ; il semblait les reporter sur ma fille, qui jouait incognito le rôle de future maîtresse du château, rôle dont je crois qu'elle s'acquittera fort bien ; elle n'était pas embarrassée de sa
position acluelie et se tenait fort modestement à récart. ce Âb ! monsieur , lui a-t-elle dit , combien on vous aime! » — u Maintenant, a-t-il répondu, je puis croire au bonbeur. »
24 décembre.
Les événements les plus beureux ne se présentent pas toujours d'une manière facile ; ils sont quelquefois acbetés par des contradictions et des froissements. Je sais que les arrangements à prendre pour un mariage ont souvent donné lieu à des orages ; il faut que deux volontés se plient et se réunissent pour n'en faire qu'une ; c'est un apprentissage diflicile.
Il y a eu ici une petite discussion , la première , la seule qui ait eu lieu , mais qui nous a peines tous les trois. J'aurais désiré, vu rage de ma fille , que le mariage se retardât de quelques mois; mais M. de Brandis a mis une telle insistance, une telle vivacité à ce que la chose eût lieu différemment, que, compre-
nanl ses raisons, j^ai fini par céder. Il n'en a pas été de même chez Adélaïde ; elle a déclaré avec une égale vivacité vouloir retourner à VuUy avant la cérémonie ; les pressantes sollicitations de M. de Brandis ont été inutiles ; il s'est ta; mats je lui trouve depuis lors un air contraint et une expression sérieuse, a II est à craindre, ai-je dit à Adélaïde, que tu lut aies fait de la peine ; quelque bonnes raisons que tu pusses mettre en avant, tu aurais dâ céder devant le désir prononcé de M. de Brandis; il est si rare qu'il ait des volontés fort^S) lui qui ne semble occupé qu*à deviner tes désirs; je retrouve à cette occasion ce manque de flexibilité que je te reproche souvent. »
— ce Mais, mon père, comment pourrait-il être mécontent; il aurait tout-à-fait tort; trois mois seulement , et je ne m'occuperai plus que de son bonheur ? »
— a Tu aurais dû céder dès aujourd'hui , puisque M. de Brandis y mettait une si grande importance; je crains qu'il n'ait été blessé
d'un refus aussi positif; je le trouve depuis ce moment sérieux; peut-être a-t-il attribué ta volonté à un motif qui n'est point le tien ;
peut-être Il faut se souvenir, Adélaïde,
que M. de Brandis a quelques raisons d'être plus susceptible qu'un autre, et qu'il faut ménager cette disposition jusqu'au moment où tu auras obtenu toute sa confiance. »
— ce Je crois au contraire que c'est le moment de l'en guérir tout-à-fait, et je voudrais profiter de mon influence sur lui. »
— ce Nul doute que tu n'obtiennes beaucoup d'influence, mais il faut l'acquérir peu à peu; les circonstances oii tu te trouves exigent que tu réfléchisses. Il me semble que quelquefois tu paraissais disposée à contrarier ses habitudes et ses goûts déjà un peu enracinés. Recevoir des leçons d'une personne aussi jeune que toi pourrait lui paraître extraordinaire. Pense que ton rôle est complètement changé ; autrefois tu avais le désir de modifier ce qui, dans sa conduite, paraissait bizarre; tu ne pouvais pas avoir grande in*
fluence et tu ne lui devais que de l'intérêt , mais maintenant tu as des devoirs à remplir. ?> Je crois que ma leçon ne sera pas perdue.
Adélaïde est restée silencieuse , et J'ai vu que mes paroles lui avaient fait une forte impression. J'espère que ce léger nuage sera bientôt dissipé.^
26 décembre.
M. de Brandis est parti ce matin de trèsbonne heure , sans en prévenir personne ; nous l'avons long -temps attendu pour déjeûner.
Marie, qui ne sait pas le motif du départ de son maître , ne doute pas qu'il ne revienne bientôt; dans ce moment, il doit avoir beaucoup d'aflàires, seulement il est extraordinaire qu'il ne nous en ait pas dit un mot. C'est probablement une idée qui se sera présentée tout à coup. Ma fille est un peu piquée de ce manque d'attention , et elle se propose de lui en faire la guerre.
Aurait-il quelque souci qu'il nous aurait
caché ? Hier toute la journée il a para absorbé dans ses pensées. J'espère que nous ne sommes pour rien dans ce brusque départ.
Adélaïde lui avait-^Ue fail réellement de la peine ? Une heure , et il n'est pas revenu !
Le soir.
Après une journée d^une attente- pénible et qui devenait plus inquiétante d'heure en heure ; après mille suppositions , après une sorrée pleine d'angoisses , j'ai entendu, à dix heures, la voiture qui rentrait; j'y ai couru, il n'y était pas. Le cocher m'a remis une lettre.
Quelle lettre ! la voici :
<t Pardonnez à un malheureux qui doit s'arracher au bonheur qu'on lui offre^ un bonheur auquel il ne devait jamais prétendre.
» Huit jours j'ai été l'homme le plus heureux de la terre; huit jours de bonheur, c'est quelque chose dans la vie ; mais ensuite que de réflexions !
?} M''*^ Jenhars a dix-huit ans; j en ai trente-
trois ; mais combien ne doi(^IIe pas me croire plus âgé. Elle ne connaît pas encore le monde. Quelle impression lui fera-t-il? Je ne l'ai que trop connu, je le fuis; la crainte des comparaisons qu'elle pourrait y faire m'en éloignerait encore davantage ; irai-je entraver sa jeune et belle vie ; elle , faite pour plaire et pour être aimée de tous ceux qui la voient; elle, à qui tout sourit , irai'je lui imposer sacrifice sur sacrifice. Et s'il faut passer la vie partagés par des goûts différents , s'il faut rappeler l'idée du devoir, si l'on découvrait plus tard qu'on a cédé à un sentiment irréfléchi de générosité,
si des regrets tardifs Non , il vaut mieux
s'arracher tout de suite à un bonheur impossible. Je pars; je m'éloigne pour long-temps. Je vous rends toute votre liberté.
?) Si« au premier moment, vous ne considérez pas la démarche que je fais comme une délivrance ; si cette démarche, qui parait d'abord si bizarre, si précipitée, si brusquement annoncée , heurte, je n'ose pas dire vos sentiments , mais vos convenances du moment ,
pardonnez-moi; dans Pétat où je suis, j'ai besoin d'indulgence. Pardonnez à Témotion , au désordre d'esprit avec lesquels j'écris celte lettre. Plus tard , vous en aurez de la reconnaissance. Quand mademoiselle votre fille aura vécu dans la société , elle comprendra ce que je veux dire ; elle me saura gré du sacrifice que je lui fais.
» Adieu, que le ciel vous récompense de tout le bien que vous vouliez me faire. >)
28 décembre.
Nous attendons une voiture ; j'ai refusé celle de la maison ; c'est bien assez que nous soyons forcés de passer encore deux jours ici. On comprend l'impatience que nous avons de partir. Le maître du château n'aurait-il pas pu prévoir la pénible position dans laquelle il nous laissait? Il n'y a pas même pensé. Pourvu qu'une émotion si vive n'ébranle pas la santé de ma fille , et qu'elle soit en état de se mettre en route. La pauvre marie passe les jours
et les nuits dans les larmes. Que pouvons-nous pour elle ?
Ballaîgaes, dans le Jura»
l*' janvier.
Nous avons quitté le château à la pointe du jour; le départ a été fort triste; ma fille a embrassé Marie, qui nous répétait : a Ne Taccusez pas , je vous en Conjure , il est si malheureux ! » Que deviendra cette pauvre fille dans cet immense château désert? Adélaïde a beaucoup pleuré en entrant en voiture. J'ai cherché à la distraire, elle me l'épondait à peine; j^ai pensé ensuite qu'il valait mieux la laisser à elle-même , et nous avons cheminé silencieusement dans ces routes inondées. Le pays était triste ; en approchant de la montagne , la pluie s'est changée en neige ; nous n'avons plus eu sous les yeux qu'un tapis blanc, sur lequel la rivière traçait une ligne noire; nous ne rencontrions que des chars de paysans descendant des hauteurs; leur clo-
clieltc avaii quelque cbose de lugubre. Nous avons passé sous les murailles du Fort-de- Joux; quand on esl irisle soi-même, on est plus accessible aux maux des autres; j'ai pensé au sort de ceux qui étaient retenus dans cet horrible séjour. Que de malheureux dans le monde !
Nous sommes arrivés ici à la chute du jour.
Nous avions traversé cette vallée lorsqu'elle était verte et riante , maintenant elle m'a paru bien sombre ; mais j'ai retrouvé avec joie la Suisse , ses bons habitants , ses montagnes ; j'éprouve un sentiment de soulagement à être loin du château de Brandis et de ses mélancoliques souvenirs. Ma fille , qui était fatiguée , a voulu se coucher en arrivant , et je reste seul pendant une longue soirée d'hiver.
Dans le premier moment, j'ai été blessé de la brusque incartade de M. de Brandis. Ne pouvait-il pas rompre avec nous d'une manière moins inconvenante et ménager le sentiment de ma fille? Maintenant je le juge différemment ; d abord je n'avais vu qu^Adélaïde.
Hélas ! la pauvre pelile commence bien jeune à connaître les conlrariétés de la vie; moi qui voudrais que ses jours fussent tissus d'or et de soie, j'ai beaucoup souffert de la voir triste; mais c'est en vain que nous voudrions éviter à nos enfants les mécomptes et les chagrins ; la tendresse d'un père est impuissante à leur applanir complètement la route de la vie.
Dans le fond , M. de Brandis n'avait-il pas raison? je suis tenté de le croire. N'est-il pas assez malheureux avec sa susceptibilité et son caractère défiant? Il s'est bien jugé ; quel avenir attendait Adélaïde; jeune, entourée de moyens de bonheur, elle oubliera ce mécompte ; mais lui , où ira-t-il ? que deviendrat-il ? ne serait-ce pas lui, peut-être, qui pourrait se plaindre de nous? il ne me demandait pas ma fille, il demandait seulement de la fuir; nous Ten avons empêché. Nous désirions le rendre heureux, et nous avons ajouté la dernière goutte à son malheur.
Quelle précipitation , quel aveuglement dans toute cette affaire ! Quelle est donc la triste
nifloéuce qui nous a poussés à faire ce dont personne n^avafi envie? et moi, qui, par mon itge' et par ma position, devais être le régnlaténr , qui devais prévoir les conséquence , je me snis laissé entraîner comme les autres.
Assez de réflexions et de récapitulations sur ce qu^on ne peut changer, sur un passé auquel on ne peut revenir. A deux journées dici est la maison de Yully, avec ses intérêts de chaque jour , sa vie douce , son beau lac , sa vue riante ; après-demain nous y serons établis; nous retrouverons une nouvelle vie, et nous ne larderons pas à voir le soleil du printemps écjairer le toit sous lequel nous avons vécu heureux.
Que Dieu accomplisse ce souhait !
Fm DU PREMIER VOLLME.
0)3 IBIBiVniDItSo