LÀ. DATE DE LA. CX)NSTRUCTION DE GHAMBORD
La meilleure monographie du château de Chambord, au point de vue historique, est certainement celle de M. de La Saussaye. Enfant du Blaisois, il consacra la moitié Je sa vie à en étudier et à en écrire l'histoire ; l'autre appartenait à la science numismatique, où il se créa une situation hors de pair. Le surplus d'une existence bien remplie fut absorbé par de hautes fonctions universitaires.
Cette histoire de Chambord, successivement augmentée et améliorée, s'appuie sur des documents certains, dont l'auteur a tiré le meilleur parti. Peut-être, cependant, peut-on se permettre de lui reprocher d'avoir quelquefois dépassé la portée de ces documents, et d'y asseoir des jugements trop absolus. Cet écrivain mérite, à coup sur, d'être rangé parmi les savants avec lesquels il faut le plus compter, mais desquels aussi l'on est en droit d'exiger une entière exactitude, afin d'empêcher l'erreur de s'accréditer à l'abri de leur nom. Si importantes qu'elles soient, d'ailleurs, celles que nous sommes contraint de redresser proviennent d'une source qui semblait digne de toute confiance.
Examinant l'intéressante question de la date de recons truction de Chambord (1), M. de La Saussaye rapporte successivement l'opinion de Le Rouge et de Merle, qui indiquent l'année 1523; et celle des écrivains en plus grand nombre, André Félibien, Dernier, Gilbert et Vergnaud-Romagnési, qui préfèrent 1526. M. de La Saussaye s'unit à ces derniers, en ces termes : c Cette date est fixée incontestablement par les lettres-patentes données à Chambord le !«' octobre de la même année (1526), pour la nomination de Messire de Chauvigny, comme intendant général des travaux, aux appointements de 1,000 livres, et de messire Raymond Forget, comme trésorier et payeur général, avec les mêmes appointements. »
Cette date incontestable est fournie à notre auteur par l'homme qui semblait, en effet, le plus en mesure de la donner, André Félibien, historiographe des bâtiments du roi (2). Félibien laissa un manuscrit longtemps inédit, puisqu'il a été publié seulement en 1874 pour la Société de l'art français, par M. de Montaiglon, sous le titre de : Mémoires pour servir à l'histoire des maisons royalles et bastimens de France.
M. de La Saussaye avait trouvé une copie de cet ouvrage au château de Cheverny, près de Blois, et s'en était servi pour ses histoires de Blois et de Chambord. Ce document, quasi officiel à cause des fonctions de son auteur, donne la date de l'institution de tous ceux qui furent chargés de l'intendance et du contrôle des constructions des châteaux royaux, Chambord comme les autres, à partir de l'année
(1) Page 53, 8» édition, in-12, 1859.
(2) Né en mai 1619 et mort le 11 juin 1695, il était seigneur des Avaux, dont il portait le nom, et de Javercy, près Pithiviers, comme rindique un charmant jeton qu'il a fait graver.
1526. Des articles, extraits évidemment des comptes originaux, fournissent les. noms des principaux maçons, les prix des journées et des matériaux dans le plus grand détait, et le total des sommes dépensées à ce sujet, sous François 1*"^ et ses successeurs, jusqu'en 1571.
On comprend que M. de La Saussaye se soit absolument confié à la parole d'André Félibien; et que, faisant un calcul que sa science numismatique rendait facile, il ait pu dire, en tenant compte des variations dans la valeur du marc d'argent : Le total de la dépense pour la construction de Chambord, de 1526 à 1571, équivaut actuellement à 2,057,530 fr. Cette somme, ajoute l'auteur, c servit à mettre le château à peu près dans l'état où nous le voyons aujourd'hui i.
En effet l'ouvrage d'Androuet du Cerceau, Les plus excellens baslimens de France, publié en 1576, après quelques années de travail k cause de son importance, peut être regardé comme absolument contemporain de cette année 1571.
La belle planche du maître-graveur, reproduite en frontispice par M. de La Saussaye, montre les bâtiments de Chambord dans tout leur développement. Du Cerceau n'a triché que pour les grosses tours c dont les deux, les plus lointaines, confesse-t-il naïvement, ne sont avancées que jusques au premier étage, encores qu'au dessein de l'élévation je les aye faites >. L'achèvement de ces tours et quelques décorations intérieures, exécutées depuis 1571, n'ajouteraient à la dépense qu'un supplément insignifiant.
Eh bien ! nous ne craignons pas de déclarer que, malgré l'habileté de nos ouvriers, malgré le perfectionnement de l'outillage, et la facilité que comporte un simple travail de reproduction, le propriétaire assez hardi pour reconstruire un second Chambord, sur un devis de 2,057,530 fr.,
rencontrerait, au bout du compte, une désagréable surprise !
M. de La Saussaye s'est-il trompé dans ses calculs sur la valeur du marc d'argent? — Nous ne le pensons pas ; ou bien André Félibien dans ses relevés de dépenses ? — pas davantage, pour celles qu'il a connues. Ils sont de bonne foi tous les deux ; mais le dernier a pris un faux point de départ. Il oublie de compter les sept premières années; et son échafaudage de chiffres s'écroule par la base.
En voici la preuve :
Ce n'est pas en 1526 que les travaux de Chambord commencèrent, mais en 1519, et peut-être auparavant; car, mis en garde par l'erreur de nos devanciers, nous devons prudemment craindre d'en commettre une pareille. Cependant les lettres-patentes données à Blois, le 6 septembre 1519, par François I«', ne semblent laisser aucun doute (1). Si l'on en pèse attentivement tous les termes, on reconnaît qu'il s'agit d'une entreprise nouvelle, de la création, et non de la continuation d'une charge.
Voici comment s'exprime le roi, s'adressant à son conseiller et maître d'hôtel ordinaire, François de Pontbriant: n Comme nous ayons puis naguères ordonné faire construire, bastir et édiflQer ung bel et somptueux édifûce ou lieu et place de Chambort en nostre conté de Bloys, selon l'ordonnance et devis quç en avons faict; et que, pour avoir l'ueil, regard et superintendence ou fait et construction dudit bastiment, et aussi pour ordonner de tous et chascuns les fraiz, payemens et despenses d'icelluy, soit requis et très nécessaire commecire et depputer quelque
(1) L'original, signé du Roi et contresigné par Robertet, est à la Bibliothèque nationale, ms. fr., 25720, pièce 142.
bon, vertueux et notable personnaige en ce congnoissant, expérimenté et en qui ayons toute seurté et fiance. Savoir vous faisons que nous, ce considéré, conûans à plain de voz sens, preudence, loyauUé, preudhommie, diligence et longue expérience, vous avons commis, ordonné et depputé, commectons, ordonnons et députons k faire faire et parfaire (i) ledit'édiffice et bastiment de Cbambort. »
D'après les divers points de vue sous lesquels on peut Tenvisager, il y a plusieurs conséquences à tirer de cet acte, dont on trouvera le texte intégral aux pièces justificatives (2).
La première, c'est la fausseté très évidente des calculs présentés par Félibien pour la construction totale de Chambord ; et, par suite, l'inexactitude de l'évaluation en monnaie moderne à 2,057,530 fr., obtenue par M. de La Saussaye sur ces données hypothétiques. Il n'en reste plus rien. D'autant que le projet de François !«' fut immédiatement suivi d'exécution. C'était bien dans les habitudes d'un prince prompt à entreprendre, ardent à réaliser ses entreprises, sur quelque terrain qu'il les poursuivit. M. de La Saussaye écrit lui-même (3) : c François I^^ poussa avec une grande activité les travaux de Chambord, et dix-huit cents ouvriers y furent employés, dit-on, pendant plus de douze ans. > C'est à Bernier, l'historien
(1) Ce dernier mot d'une formule assez en usage a été interprété de manière à dénaturer le sens de cet acte, dans Tanalyse publiée au no 1083 du i«r volume des Actes de François /«', édité par les soins de TAcadémie des sciences morales et politiques : € Commis^ sion à François de Pontbriant, maître d*hôtel du Roi, d'ordonner toutes les dépenses qu'il y aura à faire pour V achèvement du château de Chambord. » C'est aller un peu vite; il fallait commencer avant d'achever.
(2) Pièces justificativesy n» I.
(3) Le château de Chambord^ p. 53.
blaisois, plus que nul autre en bonne situation pour recueillir les traditions locales, qu'est empruntée cette citation.
D'ailleurs, l'amour de ce roi pour la bâtisse est bien connu ; et, si Ton réfléchit qu'en ce genre Chambord fut sa première passion, nous laissons à penser quelle ardeur il dut mettre à la satisfaire.
Blois n'était qu'une continuation plutôt qu'une œuvre nouvelle; et l'honneur d'avoir élevé la façade dite de François P' revient surtout, pensons-nous, à la reine Claude.
Maintenant, ce serait une opération trop facile que de supputer la solde, pendant sept ans, de dix-huit cents ouvriers, en comptant seulement trois, cents jours de travail par an ; et en prenant pour moyenne la journée du moins payé des maçons, estimée en monnaie actuelle par M. de La Saussaye, à 61 centimes. On obtient ainsi (sauf erreur) un total de 2,305,800 fr. pour ces sept premières années oubliées. Cette somme à valoir pour dépenses imprévues majore donc le devis de plus du double.
C'est un résultat que, sans le chercher, dit-on, nos architectes atteignent encore quelquefois.
Rien n'est plus aisé, que de se rendre compte des circonstances qui ont induit en erreur un homme placé comme Félibien pour connaître la vérité. Avant d'écrire les Mémoires pour servir à Vhisioire des maisons royalles et bastimetis de France, où se trouvent, somme toute, beaucoup de renseignements intéressants et de curieux détails, Félibien s'était entouré de toutes les pièces officielles qu'il avait sous la main. Il avait notamment fait copier un abrégé des Comptes des bastimens du roi (1),
(1) Ils ont été publiés, sous ce même titre, en deux volumes in-8o,
dont il était Vhistoriographe. C'est un relevé des institutions d'officiers de ces bâtiments et des articles les plus importants relatifs aux œuvres d'art, spécialement aux peintures et aux sculptures, en négligeant les questions de pure construction.
Ce travail très précieux, puisqu'il repose sur des pièces originales en partie perdues aujourd'hui, est luimême incomplet et ne contient plus que les comptes de 1528 à 1571, tandis qu'il s'étendait originairement jusqu'à 1599. Mais, puisqu'il ne commence qu'en 1528, il ne pouvait rien révéler sur la date vraie de la construction de Chambord ni sur les travaux des sept premières années.
On a même lieu de s'étonner qu'il ait connu les commissions de Charles de Chauvigny et de Raymond Forget, qui sont de deux ans antérieures aux premiers comptes. Cette année 1528 est peut-être celle où l'on a commencé à centraliser les comptes des bâtiments royaux, à la suite des mesures prises par le roi pour régulariser l'administration de ses finances, tombées en grand désarroi sous Semblançay, et le contrôle de la dépense (1).
En tout cas, Félibien eut le tort de regarder les commissions de Chauvigny et de Forget comme le prélude de la construction de Chambord, dont elles n'étaient qu'une suite; quant à celle de François de Pontbriant, elle remontait trop haut pour y figurer, non plus que dans le relevé des dépenses secrètes de François 1*^, qui ne com-
par la Société de rHistoire de Vart français (1877 et 4880), après avoir été recueillis et mis en ordre par M. L. de Laborde, et grâce au concours très actif de M. J. Guiffrey.
(4) La Saussaye, Histoire du château de Blois, p. 189. Cf. Isam- BERT, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XII, p. 222-
mence qu'en 1530 (i). 11 est donc fort heureux que cette pièce intéressante ait pris place dans un des précieux recueils de manuscrits de la Bibliothèque nationale.
N'ayant pas l'intention d'entrer plus avant dans le détail de la construction de Chambord, nous renverrons aux pièces justificatives certains documents inédits que nous avons rencontrés sur ce sujet (2).