‹ Le Chateau de Chambord: documents inédits sur la date de sa construction etChapitre 3 sur 6 · GOUVERNEUR DE LOCHES ET DE BLOIS · texte numérisé non relu

GOUVERNEUR DE LOCHES ET DE BLOIS

Dans la question qui nous occupe, la date de construction de Chambord est importante; mais ce n'est pas l'unique élément dont nous devons dégager les conséquences, calculer la portée. Le nom de François de Pontbriant doit aussi nous retenir. Il y a obligation de rechercher si les termes flatteurs employés à son égard par François 1" ne sont pas un pur artifice de style; s'il était désigné d'avance pour cette charge d'organiser les travaux et d'en diriger le contrôle et le paiement, ou si tout autre serviteur intègre et dévoué n'aurait pu la rempUr. Quelques renseignements biographiques porteront la lumière sur ce point et prouveront que l'homme a été parfaitement choisi.

Les Pontbriant sont originaires de Bretagne ; mais,

(1) Elles sont publiées à partir de la page 199 du tome II des Comptes des bâtiments du Roi,

(2) Pièces justificatives^ n»* IJ à XI.

longtemps avant l'accession de cette province au royaume de France, plusieurs membres de cette famille se rencontrent au service des Valois.

Olivier de Pontbriant concourt, en 1380, à la défense et à la garde du château de Dol sous Olivier de Mauny. Sa nomination de maître d'hôtel du roi Charles VI, le 15 juillet 1416, n'interrompt pas sa carrière militaire ; car il fait montre à Montoire, en Vendômois, le 28 août 1421, sous Richard de Bretagne, comte d'Étampes (1).

Son frère, Hector de Pontbriant, porte les armes avec lui sous Olivier de Mauny, puis devient écuyer d'écurie de Louis, duc d'Orléans. Le 31 mai 1400, ce prince lui donne 300 fr. c pour le fait du voyage de certaines armes que, au plaisir de Dieu, il a en propos d'aller prouchainement accomplir en Engleterre à rencontre d'un certain Ânglois (2) i. Quelques mois plus tard, il lui fait remettre une autre somme de 300 fr. c pour soy aider à garir de sa bleceure (3). i Sans nous renseigner sur le résultat définitif de la rencontre, ceci prouve du moins que le champion français s'était vaillamment comporté.

Ces prouesses ne déplaisaient pas à ses puissants protecteurs ; aussi le roi et le duc d'Orléans lui en témoignèrent leur satisfaction, en assistant à son mariage, en 1402, ainsi que Savoisy et Gaucourt (4). Voici un article de compte assez curieux qui se rapporte à cette circonstance : « pour paier certaine orfaverie faite à la devise du roy et de Monseigneur d'Orléans, en une robe pour la feste des nopces de Ector de Pontbriant escuier d'escurie de

(4) Mémoires pour servir à Vhistoire de Bretagne, t. IL

(2) Bibl. nat., coU. de Bastard. Orig. no 43.

(3) Collection Jarry.

(4) Catalogue des archives Joursitnvault, 1. 1, n9 772.

Monseigneur le duc, c'est assavoir de feulles de may et d'ortyes (1). i

Charles d'Orléans prend Hector comme conseiller et chambellan, et le nomme capitaine de Chateaurenault, en Touraine, vers 1412 (2); il lui donne des missions de confiance en Bretagne, en Poitou et en Normandie, où il avait le gouvernement des finances du duc (3).

François de Pontbriant, notre personnage, tient aux précédents par un degré de parenté diflGcile à préciser, à cause de la confusion extrême où sont tombés les généalogistes, concernant cette famille. Né vers le milieu du XV® siècle, il s'attacha, comme ses frères, Pierre et Gilles, à la fortune de Louis XI, et Ton dit même, ce qui n'est pas un fait unique, qu'il enleva de vive force pour Tépouser, avec la protection du roi, la femme d'un sire de Fay. Il suit avec éclat la carrière des armes; malheureusement les documents sont à cet égard assez clairsemés. En 1474, il fut nommé maire de Limoges et conserva cette charge jusqu'en 1483, époque à laquelle Charles VUI la supprima et rétablit les Consuls (4). François remplit une ambassade à Ferrare en 1476. De 1477 à 1481, il toucha

(i) Bibliothèque nationale, collection de fiastard. Original n» 49, 26 avril 1402.

(2) Catalogue des archives Joursanvault, t. II, n» 2822.

(3) Bibl. nat., coll. de Bastard. Orig. no 68, — pp. 263 et 291 du 3« reg. d'Aubron. — Cabinet des titres, dossier Pontbriant.

(4) Nous devons ce détail à la bienveillante communication de M. le vicomte du Breil de Pontbriant, descendant de cette famille. — Dans la table des matières des Mémoires de Ph, de Commynes, Mlle Dupont dit qu'il est désigniJ, en novembre 4481, comme seigneur de Villate, conseiller et chambellan du roi. Elle ajoute que Louis XI lui donnait, à cette époque, Tofiice de capitaine des viUe et château de Miellé en Poitou ; elle veut parler de Melle, chef-lieu d'arrondissement actuel des Deux-Sèvres.

i ,200 livres de solde comme capitaine de cent lances deâ ordonnances (4).

Puis il accepte un poste plus sédentaire, celui de gouverneur de Loches, vers 1479. Il y succédait, dit-on, à Olivier le Mauvais, le terrible barbier de Louis XL Chambellan de ce roi, François en obtint le don gracieux de dix mille arpents de terres et bois dans la forêt de Loches. Chalmel révoque en doute cette générosité, qui fut pourtant confirmée par Charles YIII (2).

François de Pontbriant, fidèle au jeune roi Charles Yltl, se rendait à Tours en 1485, avec Louis Maraffin et Rigault d'Oreille, lorsqu'il fut arrêté par les partisans du duc d'Orléans révolté, qui tenaient garnison à Beaugency. Le duc, avec son cousin, le comte de Dunois et le vicomte de Narbonne, beau-frère de François de Bretagne, tenaient à Blois et à Beaugency des assemblées séditieuses, dont la dissolution fut signifiée, au nom du roi, par le héraut Normandie, puis par le roi d'armes Montjoye (3). On sait que le duc d'Orléans, assiégé dans Beaugency par La Trémoille et par Charles VIII en personne, et désavoué même par les habitants de sa bonne ville d'Orléans, jugea prudent de se soumettre.

Pontbriant garda le gouvernement de Loches pendant plus de quarante ans, de 1479 à 1521, année de sa mort. Pour se maintenir durant un aussi long espace de temps, dans une situation élevée et enviée, sous plusieurs rois, et à une courte distance des villes où la cour faisait son séjour ordinaire, il faut évidemment à un homme autre

(i) Mémoires pour servir à l'histoire de Bretagne j t. III, pp. 353,

(2) Ghalmel, Histoire de Touraine, t. III, p. 145. — Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. I, p. 40.

(3) ISAMBERT, Anciennes lois^ etc., t. XI. Paris, 16 septembre 1485.

chose qu'un passé glorieux; c'est-à-dire, un mérite incon* testable et des qualités d'excellent administrateur. Le gouverneur se fit aimer des habitants de Loches en défendant habilement leurs intérêts dans certaines occasions. C'est ainsi qu'il fit des remontrances au roi Charles Vlil « de la pauvreté des habitants de ladicte chastellenie, en laquelle ledit seigneur voulloit mettre en garnison les cent gentils hommes de sa maison et les deux cents arbalestiers de sa garde (1). i II reçut, en remerciement de la ville pour ses bons offices, deux pipes de vin d'Orléans et quatre muids d'avoine.

François de Pontbriant était aussi capitaine du château de Loches et, à ce titre il devait faire preuve de fermeté et de vigilance. Le donjon, à cause de sa forte assiette, servait en edet, depuis le onzième siècle, de prison d'État, où l'on ne gardait que des personnages d'importance. Charles VII y enferma Jean le Bon, duc d'Alençon, qui favorisait la révolte du Dauphin. Louis XI, à son tour, y fit conduire Charles de Heluo ; Haraucourt, évéque de Verdun; Balue, cardinal d'Angers, dans sa cage de fer; Philippe de Savoie, baron de Nantouillet, prisonnier durant quinze ans et décapité huit jours avant la mort du roi. Loches garda Philippe de Commynes pendant huit mois, et c'est François de Pontbriant qui l'amène à la conciergerie du Palais, à Paris, avec six autres prisonniers (2). Geoffroy dePompadour et Georges d'Amboise sont mis à Loches à la suite de la révolte de Louis d'Orléans. Celui-ci, devenu roi, y fit expier ses crimes à Ludovic le More, étroitement enserré dans ces murailles de 1505 à 1510, année de sa

(1) Comptes municipaux de Loches, pour 1491-1494. {Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. V, p. 157.)

(2) Mémoires de Philippe de CommyneSy publiés par M^^ Dupont pour la Société de V Histoire de France, t. III, p. 141.

mort. Pierre de Navarre, prisonnier à Ravenne, y fut conduit en captivité en 1512; François I^^^ lui rendit la liberté pour l'employer en Italie.

Mais passons à des souvenirs moins lugubres. Lorsqu'Anne de Bretagne s'en fut rejoindre Charles VIII au château de Langeais pour y contracter mariage, au 6 décembre 1491, elle était accompagnée du chancelier Philippe de Monlauban, du seigneur de Pontbriant (1) et du grand maître Coëtquen. Le couple royal plrofita d'un séjour à Loches, en 1496^ pour continuer les travaux entrepris au château, sous le règne de Charles VII. L'infortuné roi n'en devait pas voir la fin, mais Anne y revint plus tard avec Louis XII.

Ils y firent leur demeure pendant longtemps, terminèrent une partie du palais ; et le plus bel ornement de cette résidence est encore l'oratoire d'Anne de Bretagne, c dont les parois sont ornées de cordelières et semées d'hermines (2) >. Il faut croire que François de Pontbriant eut une certaine part à l'exécution de ces travaux (3), qu'il y fit preuve d'une compétence toute particulière, et que le roi se montra fort satisfait de ses services en ce genre. En

(1) Laine (Archives de la noblesse^ t. I) prétend que c'est Jean de Pontbriant. Cf. Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. III, p. 129.

(2) Mémoires de la Société archéologique de TourainCy t. VIII, p. 96, et La Touraine, histoire et monumentSy p. 134.

(3) En visitant les souterrains fameux du dom'on de Loches, François y fit une découverte que rapporte Belleforôt, dans sa Cosmographie universelle, d'après Gruget, originaire de Loches. Ayant fait ouvrir plusieurs portes de fer, il trouva dans une chambre, au bout d'une longue galerie, un homme énorme d'environ huit pieds, assis, la tête appuyée dans ses mains comme s'il dormait; près de lui était un coffre plein de linge. Naturellement, au premier contact, tout s'en alla en poussière. Pontbriant fit construire à Loches, en 1500^ une héronoière, a pour les ébats du roi d.

— 21 «• effet, par lettres du 17 décembre 1500, Louis Xll nomme François de Pontbriant et Roland de Plœuc, lieutenant, à Âmboise, de Pierre de Rohan, seigneur de Gié, maréchal de France et capitaine de cette place (1), pour conduire et diriger la construction de plusieurs somptueux édifices que le roi voulait faire à son château d' Amboise (2).

On sait quelle vive affection les rois de France manifestèrent au XV* siècle pour le vieux manoir d'Amboise. Charles VII en commença les embellissements; Charles d'Orléans donnait, en 1440, des lettres en faveur de l'église de Saint-Florentin, au château d'Âmboise, qui avait essuyé de grands dommages (3). Louis XI, partant pour combattre la Guerre du bien public, en 1465, confia aux habitants la garde de la ville et du château, où la reine faisait sa résidence (4). Quelque temps après, le même roi décida d'isoler le château de la ville et de le clore de solides fortifications. Mais, comme il renfermait ainsi dans la nouvelle enceinte l'église de Saint-Florentin, et la rendait, par le fait, impropre au service paroissial, il octroya une crtie sur le sel vendu dans les greniers du royaume, en faveur de ses fidèles sujets d'Amboise, pour les aider à édifier dans la ville même une nouvelle église (5).

Charles Vlll, que le château d'Amboise avait vu naître (6),

(1) François et son frère Pierre sont au nombre des témoins dans le procès du maréchal de Gié. (Procédures politiques sous le règne de Louis XII, publiées par M. de Maulde, dans la collection des Documents inédits).

(2) Généalogie de la famille de Pontbriant, par Laine. (Original en parchemin aux archives de M. de Gourcelles.)

(3) Catalogue des Archives Joursanvault, t. II, no 2811.

(4) Amhoise en 1465, par E. Cartier.

(5) Bibl. nat., coll. de Bastard, ch. orig. n» 921.

(6) C'est pour ce motif qu'il ne rendit pas ce château aux héritiers de Louis d'Amboise, et qu'il l'unit indissolublement à la Couronne.

et qui Vhabita toujours dans rintervalle de ses expéditions, entreprit d'y élever d'importantes constructions. Mais sa mort prématurée, en cette même ville, laissa les travaux inachevés; on avait terminé seulement les deux belles tours et l'élégante chapelle de Saint-Hubert, dont on a faussement attribué le mérite à des artistes ramenés d'Italie par Charles VIII (1). Cette erreur est démontrée par la publication du compte détaillé des dépenses d'ameublement et d'ornement pour la chapelle et les appartements contigus aux deux tours; les premières dépenses remontent à l'année 1490 (S). Il ne semble pas non plus que Pierre Nepveu, qui travaillait encore sous un maître en 4508, en puisse être réputé l'architecte (8). Il est plus raisonnable de citer Jean Régnard, maître des œuvres de maçonnerie et de charpenterie pour le roi, en Touraine, de 1476 à 1498, auquel on devrait aussi le château de Plessis-lés-Tours (4).

Quoi qu'il en soit, c'est pour compléter le plan de Charles VIII que Louis XII appelait à Araboise François de Pontbriant; les documents font complètement défaut pour apprécier comment il accomplit cette mission. On est cependant fondé à croire que son service fut agréable à ses puissants protecteurs, puisque, au titre de capitaine de Loches, qu'il garda jusqu'à la mort, il joignit bientôt, vers 1510, ceux de maître d'hôtel du roi et gouverneur de Blois ; et de chevalier d'honneur et grand chambellan de la reine Claude de France.

(1) Ghalmel, Tablettes, etc., p. 223.

(2) Notice sur la mairie d'Amboise, par Cartier. — Bulletins de la Société arcïiéologique de Touraine,

(3) Documents pour servir à Vhistoire des arts en Touraine, par De Grandbiaison, p. 153. — Bulletins de la Société archéologique de Touraine, t. II, p. 541.

(4) Id., t. n, p. 374.

Cette fille aînée de Louis XII se montra aussi attachée à Blois que Charles VIII à Âmboise. Mariée, en 1514, à son cousin François, comte d'Angoulême, qui devait bientôt prendre la couronne, elle recevait en dot un apanage considérable, dont le comté de Blois était la principale partie et, à son sentiment, la plus agréable. François I^^, galant même avec sa femme, lui en laissa l'administration complète en 1516. Il est probable, avons-nous dit, qu'à ce titre, elle eut une part importante dans l'établissement des superbes bâtiments dits de François I^^ ; nous n'avancerons pas que Pontbriant fut son auxiliaire, n'en ayant aucune preuve.

Simple et bonne comme son père, généreuse pour ceux qui l'entouraient, la reine Claude s'attacha son grand chambellan en lui donnant un jardin à Blois (1) et en le nommant capitaine de cette ville.

Un autre motif attirait en cette ville François de Pontbriant, les liens de famille qui l'unissaient étroitement à son frère, Gilles de Pontbriant, doyen de Cléry; et Cléry se trouve sur la routé de Blois à Orléans (2).

Transportons-nous donc, avec François, à Cléry; nous n'en reviendrons que plus facilement à Chambord, qui est à mi-chemin entre Cléry et Blois. Nos lecteurs, d'ailleurs, se rendront compte que cette digression, si longue qu'elle soit, est un éclaircissement utile, indispensable même, pour l'intelligence de ce qui doit suivre.

(1) Ratification de ce don toi signée par François I^', à Amboise, le 27 juin 1515. Arch. nat., KK, 897.

(2) Le généalogiste Laine s'est égaré en donnant à Gilles, pour frère, un François de Pontbriant vivant encore en 1566. Le frère de Gilles, François, gouverneur de Loches et de Blois, mourut le 21 septembre 1521 à Cléry et y fut inhumé.

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