‹ Le Château de Chaumont dans l'histoire et les artsChapitre 13 sur 68 · HUGUES D’A M BOISE — GUEBBE DE CENT ANS · texte numérisé non relu

HUGUES D’A M BOISE — GUEBBE DE CENT ANS

La douce sérénité de la dame de Chaumont devait affronter des heures assombries par de pénibles angoisses. Le cliquetis des armes et les clameurs guerrières allaient remplir de leur douloureux fracas les jolies campagnes de douce France. Les états généraux en écartant la femme de la succession au trône, avaient ainsi fait passer la succession de Charles IV à son cousin Philippe, et éloigné Isabelle, fille de Philippe IV, en même temps que le (ils de celle-ci, Edouard III, roi d’Angleterre. Mais le chef du royaume d’Outre-Manche ne l’entendait pas de la sorte, et il profita de ce que les Flamands, vaincus par Philippe de Valois, sollicitèrent son appui, pour envahir la France et réclamer ses prétendus droits.

Cette lutte, il est vrai, n’était pas sans apporter un aliment aux instincts belliqueux qui dormaient sous la cotte de mailles des chevaliers, et le seigneur de Chaumont sentit son âme émue par le frisson de brûlante allégresse que fait naître la perspective des hardis coups d’épées et des rencontres triomphantes. Jean III embrassa sa femme et vola sans retard vers le Poitou et la Saintonge, théâtre des premières hostilités dans l’ouest de la France.. A cet égard, on possède une quittance de gages relative à cette campagne et datée de Saint-Jean d’Angély, le 6 décembre 1337, par les soins de « Johan d’Ambeze chevallier, seigneur de Chomont et de Saint-Verain » ; elle conserve le sceau mutilé du seigneur Jean; le sceau rond (vingt-cinq millimètres) garde l’écu palé de six pièces à la bande brochant, penché, timbré d’un heaume, cimé d’un buste de femme, entre deux cornes, supporté par deux hommes sauvages; et un reste de la légende porte : . ..damboi(se) . Les pièces de ce blason sont à rapprocher des armoiries qui sont sculptées à l’entrée du château et sur la tour d’escalier à l’ouest.

La lutte se poursuivit pendant plusieurs années avec des alternatives de succès et de revers, sans qu’on livrât de bataille décisive. Edouard III avait ravagé la Normandie en s’avançant assez près de Paris. Il se retirait vers le nord, quand le roi de France se mit â sa poursuite, en 1346, avec une armée formée de ses meilleurs chevaliers. L’armée française l’emportait par le nombre, mais à Crécy, où eut lieu la rencontre, elle succomba faute de posséder la discipline et l’unité d’action qui présidaient aux mouvements de la troupe ennemie.

HUGUES D’AMBOISE

GUERRE 1)E CENT ANS

La fleur de la chevalerie joncha le champ de bataille, et parmi les morts se trouvait Jean III, dont le décès remplit de tristesse le cœur aimant de la dame de Chaumont1.

La prise de Calais, en dépit du courage de ses défenseurs, fut une nouvelle épreuve pour le patriotisme français, et le roi Philippe, en même temps cjue la couronne, transmit à son fils le Viennois ou Dauphiné. Le nouveau souverain, Jean le Bon ou le Brave, joignait à une loyauté et une vaillance éprouvées les ardeurs d’un tempérament entraîné. Il marqua les débuts de son règne par l’institution de l’ordre militaire de l’Etoile, dont les membres faisaient le serment de ne jamais fuir devant l’ennemi : rien n’était plus à propos. Le roi d’Angleterre se crut autorisé à réclamer de Jean la souveraineté d’une grande partie de la France, cependant que Charles le Mauvais, beau-fils de celuici, ayant été arrêté à Rouen pour assassinat politique en même temps (pie ses complices (parmi lesquels le sire de Graville dont nous retrouvons la famille à Chaumont), appelait les Anglais pour se venger.

C’était à l’automne de 1356. Edouard III débarqua à Calais, et son fils, le prince de Galles, toucha la France à Bordeaux. Tandis que le premier s’emparait de l'Artois et de la Picardie, le second envahissait le Rouergue, l’Auvergne, le Limousin et le Berry. Le prince de Galles marcha résolument vers la Loire, la grande artère qui fut de tout temps le théâtre des suprêmes luttes nationales. L’armée anglaise suivait la route antique de Bourges à Tours, qui côtoyait la rive droite du Cher et se rapprochait sensiblement de la rive gauche de la Loire à environ trois lieues en amont de Tours. Le prince Noir prit position sur !e plateau, à « Aumonk-sur-Loire », suivant les expressions du chroniqueur anglais contemporain, le moine de Malmesbury. Il y demeura trois jours et en profita pour tenter de surprendre la capitale tourangelle par l’envoi de mille hommes d’armes et de cinq cents arbalétriers ; le capitaine Barthélemy Bourgasche devait s’emparer de la ville, quitte à incendier les faubourgs qui n’étaient pas protégés par des remparts. Mais un violent orage, une trombe déchaînée et une pluie torrentielle, dans lesquels le prince lui-même vit, dit-on, un

1 Au cours de cette année 1346, le 6 juin, il y avait eu « vente faite au seigneur comte (de Blois), de 50 muids d'avoine de rente sur le dit comté par Jean d'Amboise, seigneur de Chaumont» (par erreur on a écrit Beaumont), pour la somme de 350 livres. A cette époque, un membre de la famille d'Amboise était chanoine de Tours. Guy d’Amboise, « soubs diacre de nostre très saint père le pape, chantre de Tours, » donnait un reçu de cinq cents florins pour les bulles pontificales, << à Villeneuve la Tour du pont d’Avignon, le XX'1 jour de may l’an mil CCCXL huict. ». — B. N., f. fr. 5980, f. 42, layette intitulée « Blois». Extrait des layettes de la Chambre des comptes de Blois, registre du xvme siècle.

HUGUES D’AMBOISE

GUERRE DE CENT ANS

effet de la protection de saint Martin, portèrent le chef de l’armée anglaise à renoncer à son projet, selon le rapport des annalistes.

Cet épisode eut lieu du 8 au 10 septembre, mais l’incertitude semble planer sur l’endroit qui en fut le théâtre. Assurément, quoi qu'on ait dit, on ne saurait accepter Grandmont, qui est situé sur le Cher et s’appelait alors « Bois-Rabier », non plus qu’Amboise, dont le nom est absolument différent de celui qui a été noté par les chroniqueurs. Par contre, Aumonk-sur-Loire offre une frappante analogie avec Chaumont-sur-Loire , et l’on a pensé que cette localité avait pu servir de séjour au prince de Galles; cet avis a été partagé par les derniers éditeurs de Froissart, les savants Siméon Luce et Kervyn de Leltenhove.

Mais ce bourg est à une distance de Tours qui ne s’accorde guère avec le récit des historiens et concorde difficilement avec la voie suivie par l’armée anglaise. Au surplus, un écrivain ecclésiastique de Touraine, contemporain du fait qu’il rapporte avec des détails précis, raconte que le prince de Galles « demeura trois jours apud Montent Laudatum » ; il s'agit de Mont- Louis-sur-Loire, qui s’appelait alors Mont-Loé. Or cette localité, au point de vue topographique et stratégique, remplit absolument les différentes conditions indiquées dans les diverses chroniques; l’on peut donc croire que l’écrivain d’Outre-Manche entend mentionner celle-ci en rappelant que l’événement se passa « Au Monl-sur-Loire ».

De ce point, le prince de Galles se dirigea au sud, vers le Poitou, en traversant « les trois rivières torrentueuses » du Cher, de l’Indre et de la Creuse, et vint prendre position à Maupertuis, près de Poitiers. Le sort des armes y trahit derechef la valeur française. Suivant les expressions d’un chroniqueur, « là put-on voir grand’noblesse de belles armures, de riches armoiries, de bannières, de pennons, de belle chevalerie et écuyrie; car là étoit toute la fleur de la France; ni nul chevalier et écuyer n’étoit demeuré à l hoslel, si il ne vouloit estre deshonoré. » Mais la bravoure de l’armée du roi Jean ne put triompher des

HUGUES D’AMBOISE

GUERRE DE CENT ANS

ennemis; une foule de chevaliers périrent ou furent faits prisonniers. Le roi Jean fut du nombre de ces derniers, et il vit le prince vainqueur s’incliner devant le courage malheureux et le servir à table, au soir de la défaite, en proclamant que le vaincu avait « aujourd’hui conquis le haut nom de prouesse ».

La France n’avait pas seulement à souffrir des luttes avec l’étranger, qui trouvent leur cause et leur justification dans les délicatesses de l’honneur national. Des rivalités intestines meurtrissaient le corps et l’âme de la patrie, et, ici encore, nous voyons les seigneurs de Chaumont tenir honorablement leur rang sous la bannière de France, aux côtés des comtes de Blois. A cet effet, nous reprenons en main le fil de la succession des puissants suzerains. Hugues II de Châtillon , en 1307, avait légué le comté à son fils Guy, dont les enfants, Louis et Charles , ont laissé un nom célèbre dans les annales françaises. A son décès, arrivé à Chambord en 1342. Guy reçut la sépulture dans l’abbaye de la Guiclie; ce couvent, fondé par Jean de Châtillon, devint la nécropole ordinaire des comtes de Blois.

Charles de Châtillon ou de Blois avait épousé Jeanne de Penthièvre, dite la Boiteuse. Or cette noble dame n’était autre que la nièce du dernier duc de Bretagne, Jean III, décédé sans enfants. Aussi, en face des prétentions de Simon de Montfort, frère cadet du défunt, Charles, au nom de sa femme, fit valoir ses droits à la succession du duché (1341). C’était raviver la vieille querelle de la France et de l’Angleterre. Tandis que Charles de Blois, proclamé duc par la cour des pairs, recevait l’appui du roi Philippe VI, Jean de Montfort fit appel au concours de l’Angleterre, dont le souverain considérait ce territoire comme « la plus belle entrée en France ». On sait les sanglantes péripéties de ce drame de cent ans, que nous ne touchons ici que par les côtés qui confinent à notre sujet.

Le comte Louis seconda brillamment son frère à la prise de Chantoceau , près de Nantes. Mais, l’année suivante, la néfaste journée de Crécy compta Louis de Châtillon parmi ses victimes, ainsi que le seigneur de Chaumont, comme nous l’avons vu. Or la lutte pour la succession de Bretagne n’était pas près de s’éteindre. La maison de Blois- Penlbièvre comptait parmi ses capitaines le plus vaillant soldat du sol armoricain. De petite taille, de forte carrure, à la tête puissamment taillée comme une ébauche fruste et aux membres vigoureux, Bertrand du Guesclin — c’est de lui qu’il s’agit — dès son bas âge a fait entrevoir son avenir et, à dix-sept ans, au tournoi de Rennes, il a désarçonné les plus braves. Il fit ses premières armes dans l’armée de Charles de Blois, d'oii il passa au service du roi de France pour ne le

HUGUES D’A M BOISE

GUERRE DE CENT ANS

quitter jamais. Mais sa bravoure fut impuissante à faire triompher la cause chère à Charles Y. Envoyé par le roi au secours de Charles de Blois, il ne put empêcher les troupes de ce dernier d’être vaincues à Auray par les adversaires aidés du secours des Anglais; le traité de Guérande mit fin à la rivalité en attribuant le duché de Bretagne à la maison de Montfort (1365).

Dans l’intervalle, Jeanne de Hainault se remaria à Guillaume de Namur, avec lequel elle partagea la tutelle de ses enfants, qui fut exercée par sou beau-frère après la mort de la comtesse. Lors du partage de la succession, en juin 1361, l’aîné des fils, Louis II, hérita du comté de Blois. C’était l’époque douloureuse où la France, privée de son souverain retenu prisonnier, conseillée par des états généraux divisés et conduite par le dauphin Charles, venait de signer le traité de Brétigny qui cédait aux Anglais le pays au sud de la Loire. A Blois, on ne négligea rien pour mettre la ville et le château en parfait état de défense, et les comptes nous apprennent comment on entretenait avec soin la garnison composée d’archers, d’arbalétriers et autres gens « d’artillerie ». Outre le portier du chastel, on remarque celui de « la planche », ou pont-levis, et de la porte du donjon, et plus particulièrement « le châtelain » ou gouverneur, Thomas Petit-Pas, qui reçut quatre-vingts livres, c’est-à-dire un traitement quadruple des autres. Afin de donner plus aisément l’éveil, on s’entendit avec « Termite de la forêt » pour lui échanger contre du bois le « saint », ou cloche de son oratoire, situé probablement à l’endroit aujourd’hui déboisé, qui s’appelle « l’Ermitage », et on la suspendit dans la grosse tour qui servait pour le guet.

Du reste, les troubles résultant de la guerre inquiétaient les intérêts sans arrêter le fonctionnement de l’organisation féodale. La mort du seigneur de Chaumont, Jean III, avait laissé la seigneurie aux mains de son fils Hugues IV, qui se maria à Anne de Saint- Verain. « Le jeudy feste de saint Symon, Tan mil CCCLY et sept », « Hue d’Amboize » fit à l’archevêque de Tours l’aveu de ce qu’il tient de lui « à foy et hommage lize », en qualité de propriétaire de divers fiefs. C’est d’abord, à Amboise, le « hebergement » et appartenances de la Papelardière , les dîmes en blé et vin, « qui soloient valoir communs ans, par avant le temps de guerre, XL pipes de vin » ; puis différents devoirs à Chançay, « le hebergement » d’Azay-sur-Cher et de celui Yerneuil, avec la terre du val d’Orquères.

De plus, à son « très cher et doublé et révérant père en Dieu » il fait au même titre l’aveu de « servige » particulier, dont nous avons parlé plus haut. « Toutes fois que nouvel arcevesque vient à Tours,

Page 1