HUGUES D’AMBOISE — GUERRE DE CENT ANS
Moss. Helion de Neilhac frères, ledifice de céans, et estoit en lage le dit Moss. Gui 11e de vingt-deux ans et Moss. Helion de vingt-six ans. » Les travaux se poursuivaient encore à l’été de l’année suivante, quand, « le jeudy, troisième jour de juillet 1382, » l’archidiacre du Brabant, chancelier du comte Guy II de Châlillon, arrivé à Blois le 27 juin, quitta cette ville pour se rendre à Tours « et alla par Onzain pour visiter la forteresse qui a esté commencée à faire par Helyon de Neilhac et y disna ». Bernier, l’historien du Blésois, écrivait au xvii° siècle :
Château d’Onzain, d'après une gravure de la Bibliothèque nationale.
<( Il paroist quelque chose de noble et d’un bon goust dans l’architecture de ce château, et particulièrement la chapelle'. »
Nous venons de parler du Brabant et nous avons le devoir d’y suivre le seigneur de Chaumont, dont la noble bannière brillait partout où l’honneur de la France était en jeu. Ses éminentes qualités valurent à Hugues V l’estime et l’amitié des comtes de Blois, et il devint conseiller et premier chambellan du duc d’Orléans, au sujet duquel nous avons à fournir quelques indications pour mieux jalonner notre marche.
A son décès, arrivé en 1372, le comte Louis II, dont il a été question plus haut, fut inhumé dans la collégiale de Saint-Sauveur. Comme il était resté célibataire, ses domaines passèrent h son frère Jean II,
1 La pioche des démolisseurs a détruit l’édifice, et l’on est réduit à en reconstituer la physionomie à l'aide du dessin que nous plaçons sous les yeux du lecteur.
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auquel son oncle maternel, Jean de Hainault, avait laissé de riches possessions dans les Pays-Bas, ce qui fut cause, aussi bien que son mariage avee Marguerite de Gueldres, qu’il résida de préférence dans le Nord. Jean II mourut en 1381, en laissant deux bâtards; c’est pourquoi l’héritage des deux frères échut à Gui II, dernier fils de Louis 1er. Celui-ci se montra plus fidèle à son château de Blois et à son autre demeure de Châteaurenault , non sans avoir marqué son avènement par la confirmation ordinaire des franchises de la grande charte , continuation qui d'ailleurs fut la dernière.
On sait comment, sous le règne du jeune roi Charles VI, qui eut la mauvaise fortune de voir la France en proie aux rivalités de ses trois oncles, les ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry, les Flamands se révoltèrent contre leur comte et furent battus dans la célèbre journée de Rosbeeque par les Français, sous les ordres du connétable de Clisson. L’année suivante, nous rencontrons le sire d’Amboise bataillant avec ses bonnnes d’armes au pays du Nord. « Hue d’Amboize chevalier, seigneur de Chaumont » accuse avoir reçu « six vins cinq livres sur ses gaiges » ès « chevauchée au païs de Flandres, le XXVe jour d’août CCC IIIIXX et troys ». Le même jour, « Pierre seigneur d’Amboize, chevalier, » touche « huict vins douze livres dix sols sur les gaiges de moy et XIX escuiers de ma compaignie ». Lin peu plus tard, une quittance de gages du 10 Septembre 1383 conserve les armes de Hugues d’Amboise, chevalier banneret, seigneur de Chaumont. Le sceau rond (vingt-trois millimètres) garde l’écu palé de six pièces à la bande brochant, posé sur un lion couché, accosté de deux heaumes : celui à dextre cimé d’une tête barbue, celui à senestre d’une tête de lion (?) dans un vol; l’écu surmonté d’une banderole chargée de trois besants ou de trois roses. De la légende il ne reste que les lettres ...vg... Le reçu porte soixante-quinze livres pour les « gaiges de nous baneret, II bacheliers, XVII escuiers de nostre compaignie en guerre soubs le gouvernement de M(F de Berry, en ceste présente chevauchée sur les champs on païs de Flandres ».
Le comte de Blois, Gui II, était parvenu à un âge assez avancé , quand la mort de Louis, son fds unique, en 1391, ébranla ses forces et angoissa son âme. Sa situation était d’ailleurs obérée, et ce fut pour le roi de France l’occasion de faire entrer le comté dans sa famille. Louis d’Orléans, frère de Charles VI, avait épousé Valentine de Milan, et en avait reçu une dot opulente, qu’il ne pouvait certes mieux employer qu’en placements de ce genre. Gui céda le comté moyennant deux mille couronnes d’or : la couronne passait alors pour vingt-deux sous six deniers, et l’on a calculé que cette somme équivaudrait actuelle-
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ment à environ un demi-million. Seulement Gui se réserva la jouissance sa vie durant, et, à sa mort, en 1397, Louis d’Orléans entra en possession du comté.
Louis d’Orléans fut le chef de la quatrième dynastie des comtes de Blois. On connaît la vie mouvementée de ce prince, dont le rêve fut de disputer la direction des affaires aux ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi et Jean sans Terre, tant et si bien que la France, déjà troublée par les Anglais, fut victime d’affreuses calamités. Il prit possession de son comté par des commissaires, qui substituèrent ses insignes à ceux des Châtillon, et « une grant bannière, couleur de fin azur, à grans fleurs de lys d’or, peinte à huille, fut mise ès portes du chastel » ; une autre fut placée sur la porte de la cité, et des écussons affirmèrent la possession du duc à l’entrée des villes et châteaux du comté. A l’occasion de son « joyeux advénement », le 13 août 1403, le duc Louis remit à Jean Bescbebien , prévôt de Blois, une somme due par ce dernier.
Le seigneur de Chaumont figure en première ligne parmi les familiers du comte, « ayant bouche à cour ». Un registre du budget du comté nous indique la série des « personnes que Mgr le comte de Blois doit avoiner en la chastellerie de Blois ». On y lit : « Le sire de Chaumont a, chascun an, de rente sur le sexterage de Blois L muis d’avoine, que on paie à la saint Remy. » Puis, le document continue : « Le comte Loys de Blois (Louis Ier de Châtillon) les acheta, et pour ce, ne sont plus deiiz. » D’ailleurs, sire Hugues accompagnait d’ordinaire son suzerain et, entre Noël des années 1403 et 1404, il se trouvait avec lui dans la capitale. La municipalité blésoise avait à cœur de se concilier les bonnes grâces du comte Louis et de ses officiers. Elle songea à leur « présenter plusieurs lamproies à Paris ». Les poissons furent conduits par Micho le Maire. « Il en fut présenté à Mgr le Chancelier d’Orléans VIII, à sire Jehan le Flament VI, à maistre Jean Day II, à maistre Hugues de Guingant II, à maistre Jean d’Ailli III, à maistre Jehan de Villebresme II, à maistre Thomas de la Rivière et Aubellet IIII, à Mgr de Chaumont II, etc. »
Encore un peu et, sur les rives enchanteresses de la Loire, les sentiments de douce sérénité vont faire place aux poignantes émotions qui jetteront partout un voile de deuil. Les échos du fleuve, qui chaque soir s’endorment bercés par le rythme harmonieux des Muses, vont, après une nuit sanglante, s’éveiller en redisant des cris déchirants. Profonde fut la douleur causée à Rlois par la nouvelle de l’assassinat du duc Louis, à l'instigation de Jean de Bourgogne, et l’émotion, ga-
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gnant le comté tout entier, eut son contre-coup particulièrement sensible au château de Chaumont dont les seigneurs étaient fort attachés
Riens ne m’est plus Plus 11e m’est riens.
au prince.
Sur l’ordre de leur mère, les deux enfants du duc se rendirent à Blois, et l’aîné en prit possession, non sans recourir aux précautions réclamées par la gravité de la situation. La duchesse vint également et fit renforcer la garnison en même temps que les abords de la forteresse. A partir de ce moment, elle consuma sa vie à demander justice pour le crime commis, et à donner libre cours à sa douleur inconsolable pour la perte de l’époux qu’elle chérissait si vivement. L’amertume de son chagrin qui n’avait pas assez de larmes, empruntant les dehors symboliques familiers à cette époque, la porta à prendre pour emblème une « chantepleure » .
outre les deux S initiales de Soupir et Souci/, avec la devise bien significative, qu’elle répéta sur les murs tendus de noir de ses appartements :
Pe rronnelle cT Amboise , femme de Hardouin VIII de Maillé.
Vitrail de Lu y nés , dessin de Gaignières.
Au début du xm° siècle, 011 voyait encore au château des souvenirs de cette ornementation mélancolique, du moins dans les parties
anciennes et secondaires. Un visiteur mentionne « en haut vers les galetas, une chambre en laquelle étoit tendue une tapisserie de damas gris et jaune, semée de S de veloux noir brodez ». Les S signifiaient, paraît-il, que Valentine, Seule, Souvent, Se Souciait et Soupirait. Ce n’est pas seulement aux artistes que Valentine demandait de répondre aux inspirations de sa douleur; les lettrés, eux aussi, s’évertuaient à lui procurer les consolations que pouvait réclamer son esprit cultivé aussi bien que son cœur aimant. Parmi les manuscrits faits à son intention, il en est un auquel nous aurons l’occasion de revenir et dont l'illustration débute par une curieuse miniature en grisaille, avec les
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armes de la duchesse, les symboles de son deuil et la devise Riens ne m'est plus sur un semis de larmes. Ce manuscrit est à cette heure un des plus curieux joyaux de la Bibliothèque Nationale, où nous pensons en prendre des reproductions.
La duchesse s’éteignit emmi « ses regrets et complaintes » de ne pouvoir obtenir satisfaction pour elle et ses enfants. Mais, après une période d’accalmie apparente, le fils ainé, le duc Charles, épousa en 1410 Bonne, fdle du comte d’Armagnac et petite-tille du duc de Berry. Cette alliance apportait au comte de Blois l’appoint de secours considérables, et la lutte recommença avec la violence que l’on sait, attisée au surplus par les bandes d’Outre-Manche , toujours à l’affût d’exactions. de butin et de quelque province en payement de leurs marchandages. Blois devint dès lors une des bases d’opérations militaires les plus en vue, et le château fut fortifié, en particulier la tour dite de Châteauregnault. Au mois de décembre 1409, Hugues Y fut chargé de garder le château et la ville de Blois, aux honoraires de trente livres, avec son écuyer. Du payement il donnait, quelques jours après, la quittance suivante : « Je Hue d'Amboise, seigneur de Chaumont, chevalier, confesse avoir eü et receü de maislre Guillaume Maigret, secrétaire de Mgr le duc d’Orléans et paieur des gens de guerre estans en son service, la somme de cinquante livres tournoys, pour les gages de moy et de Philippot de Marigny, mon escuier, cest assavoir pour moy trente frans et pour le dit Philippot XX frans, pour avoir vacqué à la garde des chastel et ville de Bloys, le moys de décembre dernier passé. Tesmoing mon scel cy mis le x° jour de janvier, l’an mil CCCCVIII » (a. s.). Le sceau en cire rouge, sur simple queue, porte un reste de légende : . ..danbo..., et dans le champ sont les armes de Hugues, surmontées d’un heaume de chevalier.
La citadelle pouvait, du reste, se reposer en toute sécurité aux mains de ses défenseurs sous les ordres du capitaine Archambauld de Yillars. Mais, entre tous, le seigneur de Chaumont figure d’ordinaire parmi les officiers qui se tiennent aux côtés du comte de Blois et l’assistent dans les actes officiels. Le 16 juin 1410, il se trouvait au château de Blois et était témoin de plusieurs actes intéressants. C’est d’abord un accord conclu entre le comte et la communauté des habitants de Blois au sujet de l’organisation militaire de la ville, et dont la confirmation fut faite par Charles, duc d’Orléans, en son conseil, en présence du sire de Chaumont-sur-Loire, d’Archambauld de Villars et d’autres gentilshommes1. En même temps, le duc confirma la charte
1 Cf. l’acte dans l'Etude sur la communauté des habitants de Blois jusqu'au commencementdu at/' siècle , par Jacques Soyer, Paris, 1894; pièces justificatives, n° xiv, p. 118-123.
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par laquelle, en 1288, Jeanne de Châtillon, comtesse de Châlillon et de Blois, avait concédé le droit de chasse aux habitants de Blois ainsi qu'à ceux de plusieurs paroisses de la châtellenie, et cela en présence de « l’abbé de Chissy, le confesseur, le sire de Chaumont, Archambauld de Villars... » ; il en fut de même de la charte par laquelle la comtesse concédait des privilèges aux habitants des environs de la forêt de Bussy, entre le Cosson et le Beuvron, et d’une autre charte de 1345, oii était réglementé le droit de prise de vivres sur les habitants de Blois.
Le seigneur de Chaumont, investi de la confiance du comte de Blois, occupait près de lui les charges de chambellan, de conseiller et de capitaine. Le dévouement (pie le chevalier montra en toutes circonstances lui valut une augmentation d'appointements, dont nous lisons les motifs dans une lettre du comte « Charles, duc d’Orléans et de Valois, comte de Blois et de Beaumont, et seigneur de Coucy », scellée « du grant scel en cire vermeille ' », et datée de Blois, le 10 mars 1410 (a. s.) : << Pour considération des grans, bons et notables services que nostre amé et féal conseiller et chambellan, messire Hue d’Amboize, seigneur de Chaumont , nous a fait a nostre diligence, fait chascun jour, continuellement et espérons que encores face ou temps avenir, et afin que plus honorablement et honnestement nostre dit chambellan puisse estre etdemourer entour nous et en nostre service, et pour certaines autres causes et consideracions qui a ce nous ont meü et meuvent, a y cellui nostre chambellan avons tauxé , ordonné et consenti, par ces présentes ordonnons, tauxons, consentons et nous plaist que pour chascun mois doresnavant, a commancer du jour de la datte de ces présentés, il ait et preigne des deniers de noz finances par la main de nostre trésorier general, la somme de trente livres tournois, tant corne il nous plaira, oultre et par dessus des autres pensions, gaiges ordinaires, tan de capitaines que aultrement, et les autres gaiges, livraisons, proufiz et emolumens qu’il prent en nostre hostel. »
Ce mandement du comte est transcrit dans un vidimus du bailli de Blois, du 14 mars suivant, dont le sceau a été enlevé. De fait, le 12 novembre 1411, Hue d’Amboise donnait quittance à Pierre 11enier, trésorier général du duc d’Orléans, pour « six vins cinq livres tournois pour le parpaiement de ne livres » pour sa pension de huit mois à partir du Jor février 1410, à raison « de iiic francs par an ». Le sceau sur simple queue a disparu, mais il reste la signature autographe : lluet d’Amboise .
L’un des chambellans les plus considérables du duc d’Orléans était Gaillart de la Roque, écuyer et seigneur de Fontenilles, gentilhomme