‹ Le Château de Chaumont dans l'histoire et les artsChapitre 20 sur 68 · PORTE D'ENTRÉE AVEC PONT LEVIS SUR LA FAÇADE DU MIDI · texte numérisé non relu

PORTE D'ENTRÉE AVEC PONT LEVIS SUR LA FAÇADE DU MIDI

LA DUCHESSE DE BOUILLON

de Nooent-le-Iloy, « pour servir à madame la duchesse douairière de Bouillon, dame de Chaumont, ce (pie de raison. »

Françoise de Brézé survécut près de vingt années à son mari, et son décès arriva en 1574. Elle avait entre autres enfants un iils, Henri-Robert de la Marck, qui hérita de la seigneurie de Sedan et du duché de Rouillon. A sa mort, celui-ci laissa ces domaines à son Iils Guillaume -Robert de la Marck, qui fut prince de Sedan. Ce dernier étant mort à Genève sans avoir été marié, ses biens passèrent à sa sœur Charlotte de la Marck.

Cependant les luttes politico - religieuses poursuivaient leur cours néfaste. Or, dans le ciel assombri de la France , une accalmie et un rayon de soleil avaient paru entre deux nuages.

Entre le traité de Fleix ( 1 581 1 ) , bien favorable aux huguenots, et la guerre des trois Henri, les partis fatigués gardèrent quelque repos, du moins à l’extérieur. L’indolent Henri III en profita pour donner plus libre cours à sa molle faiblesse et à ses goûts pour un singulier mélange de pratiques religieuses et de licencieuses mondanités. L’année 1581 vit les anciens favoris céder le pas à deux nouveaux venus: Anne d’Arques, fait duc de Joyeuse, et Jean de Nogaret de la Valette, créé duc d’Epernon, que la sœur du roi, à l’esprit fin et mordant, en manière de représailles qualifiait de « champignons poussés en une nuit ».

La belle Marguerite de Valois, que nous venons de rencontrer, nous intéresse par plus d’un côté et mérite de fixer notre attention, ne fût-ce que parce qu elle a été dans une circonstance la rivale de Charlotte de Brézé. Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, elle fut mariée à l'âge de vingt ans, en la trop fameuse année 1572, avec Henri de Béarn. Douée d’une rare habileté politique qui faisait penser à sa mère, Marguerite vit les grâces de sa personne devenir le point de mire d’aventures galantes, qui finirent par la brouiller avec son frère Henri III, aussi bien qu’avec son mari. A Paris, comme à Nérac,

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oii elle tint une petite cour, elle aimait à se voir entourée d’artistes, de poètes, de musiciens et de savants, qu’elle charmait par sa conversation en attendant de confier à ses intéressants Mémoires le secret de ses impressions.

Au milieu des intrigues qui remplissaient la cour des Valois, c’est un curieux spectacle que celui des trois reines présentant chacune une physionomie spéciale. La reine mère s’efforçait en vain de maintenir son influence de politique consommée dans l’art de concilier les partis et d’aplanir les difficultés. La reine épouse faisait des pèlerinages à Chartres et à Cléry « pour obtenir masle lignée par l’intercession de Notre-Dame ». La reine sœur s’abandonnait tour à tour aux traits de son « esprit impatient » contre la cour, et à l’ardeur de ses amours avec Jacques de Chanvallon, appartenant à une branche de la riche famille de Harlay.

Marguerite s’était éprise d’affection pour ce « jeune homme d’un caractère aimable et d’une figure fort gentille », au rapport du baron de Busbec, ambassadeur d’Autriche. Sa pensée la suivit au cours de ses voyages, et elle eut le loisir d’en faire la confidence aux aimables manoirs de Touraine et de Blésois, lorsqu’elle revint de Guyenne au printemps de 1582. Le 3 avril, venant de Châtellerault, elle coucha à la Guerche, le lendemain à Loches, et le surlendemain à Chenonceaux, où elle resta les jours suivants « avec tout son train ». Ce ne fut pas, il est vrai, sans aller à Plessis-lès-Tours « avec partie de son train », les 9 et 10 avril, et sans passer la journée du 19 avril dans un autre joli château des rives du Cher, selon cette indication : « Le jeudi 19 avril, la dicte dame et partie de son train disne et souppe à Veret. »

Au dire de Brantôme, le séjour de Marguerite à Chenonceaux fut marqué par la mort de la belle Rebours, qui « luy avoit faict quelque grand desplaisir » pour avoir accepté les privautés de son mari ; mais elle lui pardonna et la visita dans sa dernière maladie. Le dimanche 22, Marguerite quitta les bords riants du Cher, parés des grâces naissantes du printemps et endeuillés par la mort inopinée de la « pauvre fille », comme tant d’autres, victime de sa trop complaisante beauté. La belle voyageuse dîna à Pontlevoy et alla coucher et souper à Cheverny, d’où elle continua son chemin vers la capitale.

Chanvallon occupait la charge de grand écuyer du duc d’Anjou. Il fut envoyé en Flandre, ce qui causa un interrègne dans les relations amoureuses de Marguerite. Elle ne lui montra que plus d’attachement lors de sa rentrée à Paris. Peut-être, comme on l’a dit, convient-il de voir « dans les amours de Marguerite plus d’art et d’apparence que d’effet »; mais il n’est pas moins certain qu’elle donna à son ami des

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preuves évidentes de son affection, et ses lettres respirent une profonde sympathie. « D’autre que vous mon âme n’est régie, » lui écrivait-elle dans sa langue imagée.

Une circonstance d’ailleurs allait faire sentir la vivacité de 1 attachement de Marguerite pour Chanvallon. Le chevalier à la « figure fort gentille » était aimé par une autre femme, et celle-ci devait voir le couronnement naturel de leur mutuelle affection. Au mois d août 1582, eut lieu le mariage de Chanvallon et de Charlotte de la Marck, fille du duc de Bouillon Robert de la Marck, et dame de Brevel. Cette union étreignit le cœur de Marguerite, et la jolie reine épancha sa douleur dans une lettre à son ami. Elle lui rappela « l’ardeur de sa sincère et trop fidèle passion », non sans ajouter en manière de flèche du Parthe : « Je croîlray le nombre de celles qui, à la postérité, témoigneront la perfidie de vostre sexe. »

Chanvallon renonça à sa charge de grand écuyer, et, à l’été de l’année suivante, on le voit quitter Anvers pour rentrer à Paris. Marguerite entendit conserver son influence sur son ami et reprit sa correspondance avec son « beau cœur ». Puis, ses désillusions, ses soupçons sur les rapports de son amant avec Mme de Sauves et les bruits qu’au mois de juin l’on répandait sur une grossesse, découragèrent la belle reine de Navarre et la firent songer à retrouver son mari. Elle protesta vivement contre les accusations répandues par des satires plus ou moins politiques; et, sans approuver aucunement la conduite de la princesse au milieu des licences d’une cour déréglée, l’historien se doit de douter de la véracité tout au moins d’une partie de ces racontars, qui ne trouvent pas le plus léger fondement dans les comptes des dépenses journalières et très détaillées de la reine Marguerite de Valois.

A cette heure, Henri III cherchait à enlever la direction de la Ligue aux Guises pour la donner à son favori le duc de Joyeuse. Marguerite, qui montrait de la sympathie pour les Guise et pas du tout pour Joyeuse, fut accusée d’avoir inspiré un guet-apens dans lequel on arrêta et saisit le courrier du roi à son protégé. Le monarque, qui ajoutait foi aux rumeurs répandues sur la conduite de sa sœur,

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profita d’une grande fête donnée au Louvre le dimanche 7 août, pour faire à Marguerite les reproches les plus sanglants sur sa conduite, et il termina en lui ordonnant « de sortir de Paris et d’aller trouver le roi de Navarre ». Elle partit le lendemain, accompagnée de soixante archers de la garde du roi ; en même temps elle protesta contre les accusations dont elle était 1 objet et en appela de son honneur à celui de sa mère, dont elle sollicite un examen « digne de foi », et à celui de son frère le roi, dont elle ne veut qu’être la « très humble

servante » , aussi bien qu’auprès du duc de Lorraine , son autre frère.

La reine de Navarre prit le chemin de la Gascogne, sans s’attarder en route. Son « train » était composé de plusieurs gentilshommes, parmi lesquels se trouvait l’archevêque de Langres. Par Ablis, Char-

Chaumont, avec une partie de l’ancienne église sur le coteau. . , / , ■ A, 1

très et Ghaleaudun , elle atteignit Blois, où

elle soupa et coucha le mardi 23 août et déjeuna le lendemain. La reine partit de Blois après « le disner » et redescendit les rives de la Loire qu elle avait suivies en des jours plus heureux, et elle dut alors se ressouvenir de la mélancolique pensée du grand poète Dante qu elle goûtait si pleinement :

Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.

A la chute du jour, les derniers rayons du soleil baignaient leur nappe de pourpre et d’or dans les ondes indolentes de la Loire, si merveilleusement épandue en cet endroit, quand la caravane aperçut se profiler à l’horizon du coteau les toits aigus du château, qui avait appartenu à sa mère Catherine et était aux mains de sa rivale heureuse, la duchesse de Bouillon. A cette vue, Marguerite ne put manquer de sentir son cœur ému au souvenir des joies qu elle avait goûtées et des désenchantements qui depuis avaient troublé sa vie. Elle eut tout le

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loisir de savourer l’amère tristesse de ces contrastes douloureux , carie cortège fit halte en face Chaumont. Nous lisons dans son itinéraire : <( Le mercredi 24 août, la dicte dame et tout son train disne à Blois, souppe et couche à Escures. Le jeudi 25 août, la dicte dame et tout son train disne à Escures, souppe et couche à Amboyse. » Peut-être au cours de ces deux demi-journées, passées comme à l’ombre du château de Chaumont, y a-t-il place pour une visite à la somptueuse résidence. Toujours est-il que, durant ce voyage et sur ses instances, la reine Catherine lui envoya deux cent mille livres pour ses besoins.

Le lendemain, Marguerite déjeuna à Chenonceaux, qu’elle souhaitait revoir, et coucha à Plessis-les-Tours. Dans l’austère manoir de Louis XI la reine séjourna quelques jours, el partit le 31 au matin, ce qui lui permit de déjeuner à Azay- le -Rideau et de souper à Chinon. L’antique cité des rives de la Vienne vit partir, le lendemain après déjeuner, Marguerite, qui alla souper el coucher à Champigny. La reine se reposa une journée entière sous les frais ombrages de la Vende et dans la demeure hospitalière de ses parents. Champigny avec sa radieuse Sainte -Chapelle était alors aux mains de Catherine de Lorraine, veuve de Louis II de Bourbon -Montpensier, qui avait plus de sympathie pour la Ligue que pour Henri III, ou plutôt le domaine était en la possession du fils de Louis II, c’est-à-dire de François de Bourbon, marié à Renée d’Anjou.

Ajoutons de suite que Marguerite prit le 3 septembre la route de Eontevrault, en déjeunant « au faulbourg de Chinon »; elle quitta la célèbre abbaye angevine pour aller coucher, le lendemain, à Loudun, d’où elle se dirigea vers Mirebeau, Vandeuvre et Dissay. Cette belle résidence, créée par les d’Amboise, accueillit la voyageuse avec empressement; elle y resta du 7 au 13, et, profitant du passage d’ « Osât », elle écrivit à son mari pour lui « rendre conte de son voyage », en lui annonçant qu’elle s’arrêtera à Poitiers au couvent de Sainte-Croix, pour y visiter l’abbesse et où M. de Villequier lui a demandé de la voir ; et elle termine en priant Henri de lui « continuer l’honneur de sa bonne grasse ».

Le 13 septembre, après déjeuner, elle s’éloigna de Dissay et vint souper et coucher à Poitiers, où « elle lit festin à Mmc de Sainte-Croix et aultres dames ». Elle quitta les bords du Clain le jeudi 15 septembre, dîna à « Ruffigné », ou Ruffigny, soupa et dîna à Vivonne, où nous prendrons congé de la reine, non sans la suivre de notre profonde pitié. Pauvre épave abandonnée à la dérive du sort, humiliée par son frère et dédaignée par son mari, elle va errer sans protection pendant huit mois, victime tout au moins de trop faciles prétextes

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politiques. A Henri III, qui avait renvoyé l’épouse à son mari, le roi cle Navarre faisait entendre sa protestation par l’organe de Duplessis- Mornay, disant : « L’honneur des femmes ne se doibt jamais profaner, si elles ne l’ont profané elles- mêmes. » Aussi bien, Henri de Béarn réclamait preuves ou satisfaction entière à son beau-frère. En réalité, il ne cherchait qu’un prétexte à pousser plus avant la guerre , ce qu’il fît avec succès, comme l’on sait1.

Mais revenons à Charlotte de Brézé, dont l’existence fut plus calme que celle de la reine de Navarre. Parmi ses riches domaines, Charlotte goûtait fort celui de Chaumont, au sujet duquel elle fait acte de propriété en 1588. ldle avait alors pour tuteur et curateur son oncle, <( très haut et très puissant prince MrJr Françoys de Bourbon, duc de Montpensier et Saint-Fargeau , pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le roy en Normandie ». Celui-ci, par-devant Lasseron, notaire à Blois, le 30 septembre 1588, avait constitué son procureur spécial Geoffroy Raymon, écuyer, sieur de Cussé et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Par suite, le 28 juin 1590, au nom de la « princesse damoyselle Charlotte de la Marck, duchesse de Bouillon, dame souveraine de Sedan, Jamelz et Raucourt, dame de la terre et seigneurie de Chaumont », le dit écuyer donne le bail du domaine à Pierre Leçon te et Louis Lenoir, « marchans demeurans à Chaumont ». Outre les objets que nous avons observés dans le bail de 1573, on remarque « la prévôté et les amendes jusques à soixante sols, le droict de greffe notarial et tabellionnage de toute la chastellenye », les « places vagues près le grand jardin, la Borde et la Mobilière pour entasser les boys » ; la « dixme de Thézée, la seigneurie de la Papelardière », le tiers de tous les droits desdites seigneuries, et la terre des Rochettes.

Une réserve est faite au sujet « des aubaynes, espaves, confiscations, nominations d’offices et bénéfices ». Les preneurs payeront chaque année : au bailli de Chaumont, six écus deux tiers ; au lieutenant, trois écus un tiers; au procureur fiscal, six écus deux tiers ; à un avocat de Blois, un écu deux tiers; à un procureur de Blois, un écu deux tiers ; aux officiers de la baronnie de la Papelardière, cinq écus un tiers; au concierge du château de Chaumont, six écus deux tiers, un muid de grain (les deux tiers méteil et un tiers avoine), deux cents de fagots; aux gardes des bois, chacun six écus deux tiers, et s’ils remplissent mal leurs fonctions, les preneurs « en pourront commettre

1 Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, publiés par Guessard, Paris, 1842. — P. Lauzun, le très instructif et savant Itinéraire raisonné de Marguerite de Valois, Paris,

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aultres en leur place » ; « au couvreur d’ardoyse, pour l’entretenement de la couverture du dict chastel, par an dix écus sol; aux religieux de Pontlevoy, neuf écus; au curé de Chaumont, un selier de seigle et cinq sols en argent; aux cordeliers d’Amboise, seize écus deux tiers. »

Les preneurs acquitteront les charges accoutumées dues sur le péage, feront « le ballizaige de la Loire, en ce que madicte dame en est tenue, à leurs coustz et despens ». Ils exploiteront les bois selon les lois et coutumes, entretiendront les bâtiments des métairies de la Borde et de Meuves « avec couverture thuile et chausme », et veilleront à soigner en « bon père de famille » les vignes et terres labourables. Pour « les droictz de lief », ils les pourront toucher, et ils en bailleront les deux tiers à ladite dame et l’autre tiers leur demeurera. Ils rendront les quittances et « pappiers censuels », et devront « poursuivre le procès intanlé pour les reparacions des estangs ».

Le bail est fait pour neuf années à partir de la Saint-Jean-Baptiste dernière, moyennant le prix annuel de mille quatre cent trente- trois écus un tiers, payables en deux termes à Noël et à la Saint- Jean ; et par avance ils ont baillé comptant quatre cents écus d’or sol, « en escuz sol, pistolles, francs et demy-francs, quartz d’escuz, testons et monnoye ayant a présent cours et de l’ordonnance ».

Parfois les puissants seigneurs étaient heureux de rencontrer dans leurs fermiers des gens disposés à leur faire des avances de fonds, ainsi que nous l’apprenons par le bail qui nous occupe. Dès le 6 mai 1589, les preneurs avaient « advancé la somme de mil escuz qu’ilz avoient esté contrainctz prandre a interests pour subvenir aux affaires nécessaires de la dicte damoyselle parl’advis de son conseil, et mise es mains de Loys de Chezelles, escuyer, sieur du Perron, pour les faire tenir à la dicte damoyselle », comme il paraît dans le bail que ledit sieur du Perron leur avait fait, ce dit jour devant le notaire Patrix, bien qu’ils ne dussent « entrer en jouissance que à lafeste de saint Jean-Baptiste dernier 1590 » ; en sorte que sur le prix du bail ladite somme de mille écus leur sera « rabatue » avec les intérêts « à raison du denier douze, jusqu’à ce que les preneurs soient remboursez de la dicte somme de mil escuz et interetz », selon qu’il avait été réglé par ce précédent bail.

Nous relevons dans l’acte principal une observation relative aux circonstances douloureuses que traversait le pays. « Est accordé, y lisonsnous, que, à cause des troubles qui ont a presant cours en ce royaulme, le commerce de la rivière de Loyre n’est libre aux marchans trafficquans par eaux, tellement que le peage deppendant de la dicte ferme n’est de valleur comme il seroit en temps de paix et ou le commerce seroyt libre, et que au cas que la guerre continue et que le commerce

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de la rivière ne sera libre, en ce cas leur sera faict diminucion a cause du dict péage, au dire et arbitrage de gens a ce congnoissans et sans que on puisse amener en considération le surplus de la dicte ferme ».

Enfin les preneurs avaient la faculté d’ « occuper et s’ayder des chambres, greniers et cave au chastel du dict Chaumont, dont ilz ont jouy cy devant, pour eulx accommoder et y retirer bledz et vins provenans

de la dicte ferme » . Le bailleur, au point de vue légal, déclarait élire domicile chez Jacques Debar, procureur fiscal de Chaumont et notaire dudit lieu, et de fait avait sa demeure à Tours, où fut fait ledit liai) , « au logis du bailleur » ; l'acte est signé du notaire Foucher.

La dame de Chaumont gardait un attachement profond à son oncle et tuteur, François de Bourbon, duc de Montpensier et de Saint-Fargeau ; il s’agit de l’o

de Champign v-sur-Veude , dont la merveilleuse chapelle conserve le portrait dans l’incomparable série de ses verrières qui font l’admiration du monde entier. A ses titres de dame de Chaumont, de la Borde, de la Papelardière et des Rochettes, elle ajouta des terres considérables par suite de son mariage, et fut duchesse de Bouillon, dame souveraine de Sedan, Jametz (cant. de Montmédy), et Rancourt (arrond. de Sedan). De fait, le 15 octobre 1591, elle donna sa main à Henri de la Tour, vicomte de Turenne et maréchal de France, connu sous le titre de maréchal de Bouillon. Charlotte ne devait pas survivre longtemps à cetLe union et décéda le 15 mai 1594. Dans la suite, le maréchal épousa Elisabeth, fille de Guillaume, prince d’Orange, dont il eut Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, le grand capitaine qui partagea avec Condé la gloire souveraine des triomphes militaires sous Louis XIV.

pulent seigneur

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Après la mort de Charlotte, le domaine chaumontois vint à Charles- Robert de la Marck. Aussi bien, le 7 mars 1595, Charles, « duc de Bouillon, prince souverain de Sedan, Jamaictz et Raucourt, comte de Maulevrier et seigneur ehastelain de Chaumont », recevait un aveu du sieur de Nanteuil. Jean Courtois — - c’est son nom — avec sa femme Marie Gallois faisait la déclaration pour leur fief et métairie du Petit- Charmeteau, paroisse de Mesland. Ils disent que ce lieu est « franc de disme, terrages et autres debvoirs, sauf envers MfJ1' de Chaulmont de la dicte foy » ; il est à noter que cette exception n’est pas mentionnée dans l’aveu du seigneur de Chaumont en 1315, suivant que le remarque une note marginale. Vis-à-vis dudit seigneur, « les advouans » se proclamaient tenus « au droit de rachapt, quinct et requinct denier, quand le easy eschet, et a ung roussin de service, à muance d’homme. » A cette époque, le « capitaine et concierge du château » était Nicolas Brossart, dont la femme, Marguerite Joyeulx, paraît comme marraine en 1597'.

Avant de poursuivre le développement des annales chaumontoises , nous devons présenter dans un tableau d’ensemble le côté artistique de notre sujet, que nous avons renvoyé à dessein. Nous avons pensé que cette esquisse gagnerait à n’être pas fragmentée, quitte à interrompre quelque peu le cours de l’histoire des seigneurs. D’ailleurs c’est encore leur physionomie que nous continuerons d’étudier, puisqu’il s’agit du rôle prépondérant qu’ils remplirent en qualité de Mécènes des arts.

1 Un document de la fin du xvi« siècle, parmi les justices et seigneuries «mouvans en foy et hommage du roy à cause de son comté de Bloys, lesquelles justices ressortissent par appel par devant le bailly de Blois, » mentionne «la terre, chastel, chastellenie, justice et seigneurye de Chaumont sur Loire ». — B. N., coll. Clairemhault, 967, pp. 5 et 10.

Diane, bas-relief par Jean Goujon, jadis à Anet, actuellement au Louvre.

Chaumont, corniche de l'aile orientale, façade sur la cour d'honneur.

ARTS ET MÉCÈNES

Laus alit artes, non laudatio.

(Senèque, Epistol. 102.)

L’Art, splendeur du Beau comme le Beau est la splendeur du Vrai et du Bien, a ses manifestations multiples en harmonie avec la marche de l’humanité, aussi bien qu’avec les conditions ambiantes qui président à l’évolution des énergies natives de l’intelligence et au progrès des mœurs et de la civilisation. Les maîtres de l’antiquité, Aristote, Cicéron, Sénèque et d’autres ont soutenu que l’art est « l imitation de la nature » dont il corrige parfois le défaut ou satisfait le désir. A l’aube des origines chrétiennes, tel penseur austère comme Tertullien a bien pu lui faire grise mine en proclamant que « les arts ont autant de liions que les hommes ont de concupiscences » ; mais la Religion elle-même, dégagée de partis pris exclusifs, à sa cour, enveloppée des voiles mystérieux du berceau et dès lors rendez-vous de tous les nobles sentiments, accueillait avec joie les fidèles que la Divinité avait favorisés de quelque maîtrise dans l’expression sensible de l'idéale Beauté. Et c’est ainsi d’ailleurs que sous les diverses latitudes a pensé, senti et agi celle que le grand philosophe africain appelait « l’âme naturellement chrétienne » des peuples.

Tout est dans tout, a-t-on dit non sans raison. L’ordonnance de

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l’Univers, poème sublime supérieur à toutes les merveilles, est formée d’une conception universelle, d’une trame générale, et sur celle-ci la nature, le temps et les êtres ont jeté le fruit de leur œuvre propre toujours en rapport avec le génie, le milieu et les influences multiples. Aussi bien, dans les arts, il y a le côté général qui est absolu, et le côté concret qui est spécial. Pour emprunter le langage du plus sublime d’entre tous, les arts ont leur physionomie absolue et supérieure qui est l’harmonie , et leur aspect relatif et concret qui est la mélodie que chacun se chante à soi-même dans le rêve de son âme, inspirée par les spontanéités du dedans et par les pénétrations du dehors, ou mieux par la fusion des unes et des autres au contact des divines et impondérables réalités.

Le sage de Tusculum est d’avis que « l’honneur entretient les arts », et le philosophe tragédien de la cour impériale, complétant cette observation, dit que « la gloire nourrit les arts, mais que la louange les corrompt ». A l’autre extrémité de la civilisation, tout près de nous, un des princes de l’art ne parlait pas autrement. Prudhon flétrit « la frénétique ambition de vouloir tout faire sans se donner la peine de penser à rien ». Lorsqu’on veut « faire sa cour, on se gâte, on perd son caractère, sa façon de sentir, on ne veut chercher qu’à plaire : si les grands maîtres avaient agi de la sorte, nous n’aurions rien à puiser dans leurs ouvrages ». C’est à ce culte souverain du Beau en dehors de toute considération mesquine qu’obéissait le sublime Michel -Ange quand, sa vue étant très affaiblie, il se rendait dévotement au Vatican près du torse de l’Hercule du Belvédère et se plaisait à palper amoureusement la forme divinement harmonieuse de ce chef-d’œuvre de l’antiquité.

Par son climat tempéré, exempt des âpretés glaciales ou torrides et doté des sites, des fleuves et des productions qui empruntent à la fois la grâce, la saveur et les avantages des diverses zones, la France devait avoir et a possédé un merveilleux faisceau des arts les plus variés. Entre tous les peuples, à cet égard comme sous les autres rapports, elle se distingue par la netteté, l’originalité et la mesure de ses conceptions, et l’art français brille par sa noble simplicité, sa lumineuse précision, la logique serrée de ses idées et la suave éloquence de ses formes, d’une beauté exempte à la fois de sécheresse et d’emphase.

Dans cette gamme générale il règne d’ailleurs une admirable variété de procédés, de tons et de nuances. L’école d’Avignon et de la Provence s’inspire davantage des influences de l'Italie ; celle de Dijon reflète mieux le souffle des Flandres, et il semble que celles de la Seine et de la I mire puisent plus avant aux sources vives du tempérament

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national, ainsi qu’on peut s’en convaincre par la caractéristique de leurs grands maîtres, initiateurs du pinceau et du ciseau, Jean Fouquet et Michel Colombe pour la dernière, Jean Perréal pour la première.

Ici et là, dans l’enveloppement harmonique du milieu et des conditions diverses, d’ordinaire l’artiste trouva près d’opulents Mécènes l’appui et les encouragements dont le génie lui-même a souvent besoin pour réaliser pleinement^son œuvre. A l’heure où les ducs de Bourgogne s’entouraient des splendeurs dont les chroniqueurs nous ont conservé la description, où les ducs de Berry et de Bourbon demandaient à de véritables maîtres les « ymaiges » , les tableaux sur bois et les exquises miniatures que l’on sait, les rois de France Charles VII et Louis XI, soit dans l’Ile-de-France, soit en Touraine, avaient à cœur de secouer la langueur causée par la guerre de Cent ans et de ne pas demeurer en retard dans le mouvement artistique et le renouveau qui se faisaient sentir dans l’Europe occidentale.

Sur les bords de la Loire.

Or, entre Paris et Tours, nous avons à saluer un autre foyer artistique, qui doit fixer particulièrement notre attention. Avec le chevaleresque Charles "VIII, secondé de maîtres choisis, la Renaissance, inspirée des incomparables primitifs italiens du xv° siècle, prit définitivement pied sur les rives enchanteresses de la Loire , qui devint l’émule de l’Arno. D’Amboise, fortuné séjour de cette émigration artistique, les Muses remontèrent le fleuve et se fixèrent plus longtemps dans le Blésois, qu elles embellirent de merveilles qui font l'envie du Jardin de la France, pourtant si riche de joyaux.

Au reste, le Blésois n’avait pas attendu cette pénétration remontante pour se parer d’une floraison remarquable, et de bonne heure ses princes, comtes et hauts suzerains furent des protecteurs goûtés des amis des lettres, des sciences et des arts. Entre tous, ainsi que nous le constaterons, brillèrent au premier rang, à partir de la seconde moitié du xve siècle , les seigneurs de Chaumont qui portèrent aux quatre coins de la France , de Rouen et Gaillon à Albi et à Clermont , le goût du beau sous toutes ses formes. Mais avant de retracer le tableau de ce que la France doit à la dynastie chaumontoise, nous tenterons d’esquisser à grands traits le cadre dans lequel cette évocation prendra place.

La capitale du Blésois fut un foyer singulièrement favorisé par

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l’éclat des lettres et des arts. Sur l’antique oppidum , le chastel médiéval développa progressivement ses ouvrages de défense, en particulier aux xme et xive siècles. Le comte Gui II de Chatillon aimait à encourager les esprits d’élite, et c’est à sa demande que son chapelain, le docte et spirituel Froissart, rédigea les immortelles chroniques que l’on ne se lasse pas de relire. D’ailleurs, dès l’année 1388, Froissart proclamait le château « bel, grant, fort et plantureux et un des beaux du royaume de France ».

A son tour, le duc Louis avait hérité de son père Charles V un goût spécial pour les arts et pour les lettres, et l’influence de sa femme Valentine de Milan, dont on sait les admirables qualités, ne put que développer ces heureuses inclinations. En 1397, Jehan Bersejean, peintre à Blois, exécuta pour le comte Louis d’Orléans une « grant bannière, couleur de fin azur, à grand fleurs de lys d’or », destinée à la porte du château et pour laquelle il reçut seize livres tournois; une autre plus grande pour la ville, et trente-deux écussons aux armes du duc, peintes sur bougran, en vue des villes et châteaux du comté. Les séjours du duc et de la duchesse à Blois, bien que trop rares et trop rapides, y conduisirent des lettrés fort distingués, dont ils se plaisaient à encourager les travaux, soit en s’y associant directement, soit en leur accordant des faveurs toujours bien accueillies. Il est probable que, grâce à ce courant intellectuel, la cité blésoise eut la satisfaction de voir et d’entendre Christine de Pisan, Gilles Malet, Euslache Deschamps et d’autres écrivains très en vogue.

La bibliothèque était l’objet tout particulier des soins assidus de Louis d’Orléans, et le docte bibliothécaire du roi Charles ATI secondait utilement le duc dans cette tâche bien passionnante. Le premier fonds, qui comprenait un Missel, deux Bibles, les Voyages du Vénitien Marco Polo et le Couronnement des Rois, s’enrichit bien vite d’ouvrages remarquables par la beauté du texte et parfois aussi des miniatures, que le duc achetait ou commandait aux enlumineurs. L’antiquité y était représentée par ies écrits de Tite-Live, de Suétone, de Lucain, de Boëce , les Fables d’Isopet ou Esope, le Livre du Ciel et du Monde, d’Aristote, traduit par Nicolas Oresme, et d’autres. Parmi les auteurs ecclésiastiques, saint Augustin figurait par la Cité de Dieu. Le moyen âge y avait tout naturellement la part du lion, et l'on voyait le Miroir historial de Vincent de Beauvais, en quatre volumes, commandé par le duc; le Dict royal, « payé vingt francs d’or à Jehan Froissart, prêtre et chanoine de Ghimay , » le Roman de Lancelot, le Roman de la Rose, le Livre des Echecs, etc. L’Histoire, la muse au front serein, au regard lumineux et aux instructives leçons, n’était pas oubliée, et l’on

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y remarquait notamment les Chroniques de France historiées et toutes complètes avec enluminures. Il va de soi que la Mysticité y resplendissait en des volumes de blanc vélin richement rehaussés d' « ystoires », aussi agréables à voir qu’utiles à méditer, tels que Livres d’ Heures, Traité de l’Ame et du Cuer, etc.

D’ailleurs, à la cour du duc on savait trouver d’agréables délassements, et l’on passait des occupations sérieuses aux aimables divertissements. Louis d’Orléans aimait à faire sa partie d’échecs, et on le voit jouer, en particulier, avec le trésorier de Saint-Martin, Mathieu Régnault; le partenaire était digne du prince , car il lui gagna une fois « une aulmuce de gris à chanoine », enjeu qui convenait à merveille au membre d’un insigne chapitre.

La duchesse ne le cédait en rien à son mari pour le culte des choses de l’esprit et des œuvres d’art. Valentine de Milan se plaisait, au milieu de cette cour distinguée, à demander aux artistes des preuves de leur habileté, et un beau Livre d’ Heures répondit pleinement à l’objet de ses vœux. L’artiste chargé de celte tâche fut Angelot de la Presse, « peintre et enlumineur à Blois ». En 1398, il reçut 12 livres 10 sols « pour avoir faict vingt Hystoires aux Heures en françoys de Madame la Duchesse » , et 8 livres 4 sols « pour avoir faict relier et dorer les dictes Heures et le Traictié de l’âme et du cuer ».

Un des maîtres de la littérature en Europe au xive siècle fut assurément Giovanni Boccaccio, à qui les raffinements de la cour de Jeanne de Xaples inspirèrent le Decamerone, dans lequel les charmes

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de la langue rivalisent avec les séductions de la mondanité. Boccace composa une nombreuse et brillante série d’œuvres moins importantes, mais également remarquables par les grâces de la forme, et parmi celles-ci on compte Filostrato. Le sujet en est emprunté à l’antiquité grecque, mais les caractères et la marche appartiennent aux poèmes chevaleresques. Il s’agit des amours de Troïle, fils de Priam et d’Hécube, dont la mort d’après les destins devait présager la chute de Troie, avec la belle Cressida. L’alliance des souvenirs antiques, que l’humanisme remettait à la mode, avec les mœurs de la chevalerie contribua à donner de la vogue au Livre de Troïle et de Cressida, et c’est ainsi (pi on l’appela en deçà des Alpes. Le seigneur de Chaumont ne lut pas étranger à cette fortune littéraire. L’ouvrage avait été rapporté d’outre -mont par le seigneur de Champigny-sur- Vende, Pierre de Beauvau, chambellan de Louis d’Anjou, roi de Sicile, qui nous a raconté lui -même dans le prologue les circonstances de cette émigration romantique dont d fut « le translateur » ou traducteur.

Le goût des arts était héréditaire dans la famille. Charles d’Orléans, s’inspirant des meilleures traditions, modifia sérieusement la physionomie de son château par de nouvelles constructions. Dans une lettre du 1<S août 1410, il mentionne les « bois qu’il a nagueres faict prendre pour édiffier la grosse tour du chastel de Blois » , tour qui flanquait peut-être la façade septentrionale refaite par François Ie1'. Pendant l’absence du duc Charles, retenu prisonnier en Angleterre, son frère le comte des Vertus, chargé de l’administration du comté, vint à mourir, et ses obsèques solennelles furent célébrées, le. 16 novembre 1420, en la collégiale de Saint-Sauveur. L’église fut tendue d’une litre rehaussée de deux cents écussons aux armes du comte; les blasons furent peints par Lynain de la Fontaine, qui toucha 52 livres pour ses honoraires.

La guerre de Cent ans poursuivait son cours désastreux. La bibliothèque et les objets précieux conservés au château étaient un trésor qu’il eût été sacrilège de laisser tomber aux mains de l’ennemi. En 1427, les Anglais, solidement établis sur les bords de la Loire, menaçaient Blois, et l’on n’hésita pas à mettre le trésor en lieu sûr. Les livres, tapisseries, chartes et autres objets curieux furent confiés à la garde de Jean de Bochechouart, seigneur de Mortemart, et mis en sûreté à la Rochelle. Par l’inventaire, on connaît la description sommaire de quatre-vingts ouvrages.

Le malheur supporté avec vaillance affine les qualités et leur donne une trempe que la prospérité et le succès leur enlèvent trop souvent. Durant son exil, le prince avait développé sa sensibilité et

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sa veine poétique par la conversation des esprits cultivés d’outre- Manche. Son retour en France, où il revenait avec l’auréole de la grâce, de la bravoure et de l’inforlune, fut un triomphe et, au dire d’un chroniqueur, « partout où il passa, le peuple en estoit aussi réjoui que si c’eust été un ange qui fust descendu du ciel. » Le château de Blois, embelli par ses soins, devint son séjour préféré , et, après une tentative vaine pour soutenir ses droits sur le Milanais, il s’appliqua à donner ses soins et son temps soit à l’administration de ses domaines, soit à la culture des lettres et des arts. Sa cour n’eut bientôt rien à envier à celle du roi de France et resplendissait de tous les charmes que procure une société choisie, adonnée aux œuvres de l’intelligence, à la pratique des arts et aux nobles exercices dignes d’occuper des âmes cultivées.

Les goûts du prince étaient partagés par son épouse, et l’un et l’autre se plurent à s’entourer d’amis des lettres. C’étaient le secrétaire du duc, Astezan , le secrétaire de la duchesse, Guillaume de Villebresme , du pays blésois, Guillaume et Jean Cadier, Guyot Pot, Vaillant, Garencières, Boucicault, Jean et Simon Cailleau, Tignouville, Benoît d’Amiens, Philippe de Boulainvilliers , Redet, Gilles des Ourmes et d’autres. Ces nobles esprits, qui s’évertuaient à ressusciter les trouvères d’antan, firent du chastel une académie du beau langage, laquelle n’a pas peu contribué à donner à cette région la politesse et l’art de bien dire qui continuent de distinguer les habitants des rives enchanteresses de la Loire.

Ayant à ses côtés son épouse et visité par le roi René, par le duc de Nevers, les comtes d’Alençon et d’Etampes qui s’efforçaient de disputer au prince Charles les lauriers d’Apollon, au milieu de ses officiers et de ses familiers dont plusieurs étaient ses émules, le duc trouvait le plus vif plaisir à composer ou à redire un rondel, une ballade de sa façon. Sa muse volait avec grâce des sujets philosophiques aux lieder amoureux et puis descendait des hauteurs du Parnasse pour contempler avec satisfaction, sur les ondes dorées de la Loire, les barques,

Qui singloient leur droicle voye Et aloient légièrement.

Sa bibliothèque lui tenait au cœur. En Angleterre, il n’avait pas manqué de se procurer nombre de manuscrits, et ce n’était guère qu’une restitution, car une bonne partie provenait de la tour du Louvre à Paris, d’où le duc de Bedford les avait transportés sur les rives de la Tamise. En France, le prince augmenta sa collection toutes

les fois que l'occasion s’offrit à lui d’acquérir quelque bel ouvrage, et la postérité lui sait gré de ces joyaux qui enrichissent à cette heure notre trésor national.

Les Muses d’ailleurs s’embrassaient en son chastel dans une étreinte trop profonde pour que l’architecture, la sculpture et la peinture ne fussent pas appelées à seconder leurs sœurs, la poésie et l’éloquence. Le m o u vem en t artistique qui traversa la France dans la seconde moitié du xve siècle , exerça une influence marquée à la cour de Charles d’Orléans. Par ses soins la forteresse du moyen âge se transforma en une résidence fleurie , où les galeries ouvragées, les pinacles ajourés et les fenêtres souriant toutes grandes au « soideil luysant , cler et beau », parèrent de leurs charmes l’austère cuirasse du château fort. Dès lors, le cadre fut en parfaite harmonie avec les hôtes aimables et polis qui y coulaient des jours fortunés, désormais à l’abri des sanglantes fureurs de Bellone, en demandant à la Providence, sinon à Minerve, de leur envoyer « a plaisir et gré le vents » qu’ils souhaitaient. Entre les années 1445 et 1448, le duc Charles refît l’aile du couchant et les galeries qui la rattachaient aux autres corps de logis, en ayant soin de l’agrémenter d’un de ces remarquables escaliers de forme polygonale en vis de Saint-Gilles, qui donnent un aspect si pittoresque aux façades intérieures des vieux hôtels.

Nous serions heureux de pouvoir rappeler les noms des artistes qui jouèrent un rôle prépondérant dans ces ouvrages, mais par malheur les documents sont rares et se bornent à mentionner quelques

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indications. On voit que les travaux importants avaient parfois deux ou trois maîtres d’œuvre. Ici, le maître d’œuvre des travaux « de charpenterie » paraît avoir été Jehan de Reims, ainsi nommé de son pays d’origine, ou du moins de celui de ses ancêtres. Quant au « maistre des ouvraiges » ou principal conducteur, et peut-être architecte, auquel il est fait allusion ci-dessus, il y a tout lieu de croire que c’était Guillaume Barrillon, de Blois. En effet, ce dernier remplissait ce rôle de haute confiance peu d’années après, et tout indique que c’était depuis « un certain temps ». De fait, le 28 septembre 1453, il est spécifié que « Guillaume Barrillon. maître maçon ( lathomus ), demeurant à Blois, maître des œuvres ( magister operum ) du duc d’Orléans dans son comté de Blois , depuis un certain temps a reçu » des chanoines de Saint-Sauveur « un jardin situé rue Porte-Côté, in vico Porte lateralis Blesis, » et qu’ils l’autorisent à y bâtir.

Parmi les chevaliers qui vivaient dans l’intimité du comte de Blois, il n’en est pas qui fussent honorés d’une estime et d’une confiance plus absolues que les seigneurs de Chaumont, ainsi que nous l’avons vu en son lieu. Mais aussi il n’en est point qui se firent remarquer par une application plus soutenue à cultiver les ouvrages de l’esprit, à favoriser les arts et les lettres, à s’entourer d’œuvres et d’ouvriers capables de rehausser l’éclat d’une demeure justement recherchée. Ces gentilshommes firent de leur château un foyer étincelant dont les rayons illuminèrent la région. Chaumont fut pour le Blésois ce qu’Amboise fut pour la Touraine, c’est-à-dire le berceau d’une véritable rénovation artistique. On y venait chercher des artistes en renom, en attendant que les divers membres de la famille de Pierre d’Amboise, répandus dans toute la France, devinssent en vingt endroits des Mécènes auxquels on doit des monuments de premier ordre.

A l'instar de Charles d’Orléans, qui avait apporté à la forteresse de Blois tous les charmes du xv° siècle, Pierre d’Amboise dota Chaumont de tous les agréments, d’ailleurs d’une noble simplicité, ainsi qu’on les comprenait à l’époque de Charles VU et de Louis XI. A côté du « deviseur » qui fournissait les plans ou « pourtraict » du remarquable quadrilatère flanqué de tours imposantes, « besoignaient » des maîtres habiles à demander au pinceau et au ciseau les ressources d’une décoration à la fois pittoresque et variée.

Au premier rang des artistes qui paraissent à Chaumont et dont le talent devait rehausser la demeure des seigneurs, figure Pierre Briaut. Nous ignorons s’il était originaire du pays ou s’il avait été appelé pour les travaux du château. Du moins sa famille s’y fixa

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d’une façon ferme, et on la rencontre durant plus de cent ans à partir du milieu du xve siècle. Pierre Briaut jouissait alors d’une sérieuse réputation de statuaire, et pour les entrées solennelles des princes, c’est-à-dire pour les travaux qui exigeaient le plus de puissance de conception et d’ingéniosité d’exécution, on recourait à ses « devis » et <( belles faintes ». C’est ainsi qu’à la même époque, à Milan et à Florence, les Sforza et les Médicis, pour l’organisation de fêtes, demandaient le concours de maîtres tels que Verrochio, Léonard de Vinci et Michel-Ange.

Louis XI se préparait à faire son entrée solennelle à Amboise aux côtés de la reine, et la municipalité se hâta d’appeler Briaut de Chaumont, ainsi que nous l’apprenons aux sources officielles. En 1461 , pour cette cérémonie, le corps de ville décida d’acheter « ung pesle de beau drap de soye, qui soit porté sur le roy à sa joyeuse entrée dans cesle ville, que le earroire fut tendu à pavillon à la venue de la reyne et que tous joyeulz esbatemens se feissent et mistères telz qu’il soit advisé ». D’ailleurs, « le XXVIe jourd’aoust 1461, en l’assemblée de ville, » oii paraissent Julien Forget et Estienne Tissart, on délibéra au sujet de « la venue de la Boyne en ceste ville qui tantost devoit venir. Ont esté d’une opinion que la ville fust tendue depuis le pont jusques au carroué , et du carroué jusques à la porte du cbasteau, et que joyeulz esbatemens se facent comme anges volans et autres belles choses pour la dite venue , et que Jehan Gandion le jeune alast quérir Briaut à Chaumont pour faire quelque belle fainte et aux despens de la dite ville, et que ce que par lui seroit advisé en la présence des dits esleuz et de deux ou troys de la dite ville, qui fust fait. Aguillon. »

Sa mission achevée, Pierre Briaut retourna à Chaumont et continua de travailler pour les seigneurs. C’est encore là qu’on vint le chercher, quelque vingt ans plus tard, tant était grande son habileté de sculpteur, pour « les faintes » à l’occasion de l’entrée solennelle à Amboise de la dauphine Marguerite d’Autriche, fiancée avec le dauphin Charles, eu 1483. Comme nulle description ne saurait rendre la physionomie de cette fête plus parfaitement que la teneur même des comptes, nous en transcrivons ici le texte que nous avons copié sur les registres municipaux.

« A Begnault de Precigny la somme de vingt et deux sols six deniers pour neuf journées quil a vacqué a tendre le pavillon du carroué d’ Amboise pour la venue de madame la Üaulphine et a garder le d. pavillon et tantes denlour diceluy de nuyt lespace de neuf nuytées, et fut la dite venue au moys de juinz darrenier passé comme appert par mandement et quictance datée du XVIIIe jour de juillet lan mil

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HIIG II II" et trois. — A Jean Gallier, menuisier, demourant à Amboise, la somme de 20 s. t. pour boys de seaige et de reportaige dont on a fait partie de l’eschaffaulx soubz le pavillon on carroué d'Amboise. — A Jehan Rougemont, 4 1. 1 s. pour huit journées dhome mises a faire le préau d’entour le mast mis au carroué, qui

portoit le pavillon mis and. carroué pour la venue de madame la Daulphine.

« Item à Pierre Briaut, faiseur d’imaiges demeurant à Chaumont , la somme de 20 s. t. pour deux journées qu’il a vacqué en ceste ville d’Amboise a appareiller les faintes mises a leschaffaidt fait a lentour du d. pavillon.

« Plus 10 s. t. pour le louaige d’un homme et ung cheval qui fut aVendosme quérir ung des clergeons du chastel nommé Jacquet, qui avoit esté enflant de cueur de leglise monseigr Sainct Florentin, pour chanter avecques les autres enffants au dit eschaffault à la venue de la d. dame. — ■ A la femme Florentin Legay, 2 s. 6 d. pour deux serisiers ou estoient les seriges, qui furent mis et plantez au d. préau, et 4 s. 4 d. pour violectes acheptees de plusieurs femmes mises et espandues sur le d. préau et eschaffault de dessus icelui. — A Jehan Vallin et Jean Pasquier pour tendre et détendre le d. pavillon et à coudre les drapz dicellui, et leurs despens, 22 s. 10 d. — A Estienne Biart, Collin Biart, charpentiers, Etienne Barrière, Jehan Gallier et à Geuffroy, menuisiers, 54 s. 2 d. pour faire 1 eschaffault a lentour du mast planté au carroué soubz le pavillon, auquel eschaffault ont esté les personnaiges de Paris, des trois déesses, deux hommes sauvaiges, les petiz enfants de cueur de leglise Sainct Florentin, la serine gectant vin et eaue, et autres personnaiges, le jour de lentrée faicte par madame la Daulphine, et

Entrée du château de Chaumont.

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pour aud. fait des lisses tout à l’environ du d. eschaffault pour garder quon ne approuchast dicellui.

« A Estienne des Salles, paintre, la somme de 9 1. 5 s. t. , assavoir 55 s. t. pour avoir paint de couleurs la bannyère qui a esté mise sur le mast qui porloit le pavillon des tantes, en laquelle bannyère il fist les armes de Mgr le Daulphin a deux anges qui les soustenoient de chascun cousté ; 50 s. pour la painture de la serine qui estoit au chaffault, et pour trois escussons de fin or et azur qu’il fist l’ung aux armes du Roy, ung aux armes de Mgr le Daulphin, et lautre aux armes de ma dicte dame la Daulphine, et pour avoir painct ung bâton et une marguerite mise aud. chaffault; item 65 s. t. pour avoir painct les trois abitz des trois déesses filles, qui estoient au d. eschaffault, et 15 s. pour la painture des quatre bâtons et a chascun ung escripteau qui servirent à porter le pesle sur mad. dame la Daulphine. »

Le compte renferme ensuite des détails sur les « espingles, latte, seille, ung ruban de soie pour attacher le pelle au châssis qui le portoit, bougran pour bannière et habit des déesses, dont une de bougran rouge, une autre loille teinte en vert avec de la toille linople pour les manches, mât, cordages, tuyaux de plomb pour servir a la serync qui gectoit vin et eaue, cordes, vin du cru d’Amboise ou d’Orléans, etc. » Enfin on y relève encore cette note : « Aux femmes et lingères jusques au nombre de quinze ou vingt personnaiges qui ont cousu les draps qui ont esté mis au dessoubz du d. pavillon et pour le soupper des filles et autres personnaiges au d. eschaffault le jour de l’entrée, pour les enffans de cueur de léglise Monseigr Sainct Florentin qui celui jour à lad. entrée chantoient au d. eschaffault; à Denisot, fourbisseur, 25 s. pour le louaige d’ung harnois à homme darmes pour celuy qui fist la remonstrance de Paris, avecques les dites déesses au dit eschaffault. » Ces indications, empruntées à la plume d’un secrétaire contemporain, sont comme un croquis pris sur le vif qui conserve toute la fraîcheur des événements.

Aux côtés du statuaire Pierre, on voit un autre artiste du nom d’Antoine, peut-être son fils. Du moins le talent de ce dernier ne fut pas moins apprécié en Touraine que dans le Rlésois, et Amboise lui confia une statue destinée à décorer l’hôtel de ville. D’après le compte de 1487, une « ymaige de saint Michel » fut exécutée à cet effet par Antoine Priant, « peintre et tailleur d’ymages, » et fut posée au pignon de la maison par l’artiste et par Jehan Françoys. Dix ans plus tard, le même peintre et ymagier sculpta les armes du roi au-dessus du portail du pont. En cette année-là, Charles A UI, à l’occasion de la fête de Noël, voulut voir représenter au château le mystère de la « Nati-

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vité de Noslre-Seigneur », et les décors furent exécutés par le peintre Antoine Briaut.

Aussi bien, Charles YIII sut utiliser le talent de cet artiste, et lorsque le roi entreprit de faire du château d’Amboise une demeure digne de sa magnificence, le contrôleur des travaux ne manqua pas de faire appel à l’expérience et à l’habileté des Briaut. Nous ne nous arrêterons pas à parler des maîtres maçons Colyn Byart, Guillaume Senault et Louis Amangart, qui ont charge et direction d’une partie du château au prix de (3 s. 3 d. par jour; non plus que d’autres maçons, dont les principaux sont les Françoys Jean, Martin et Bastien, ainsi que Jean Sourdeau, Pierre Nepveu, Catien Fierdebras et Pierre Gadyé, car plusieurs nous apparaîtront dans le Blésois. Mais, parmi les principaux chefs de chantiers, nous voyons Pierre Briaut et Pierre Rousseau diriger « l’œuvre de charpenterie » ; ainsi que Antoine Briaut, qualifié « maistre paintre », en même temps que Jean Fauvert, auquel nous reviendrons.

Les Briaut ou Briault appartiennent à une famille qui fit souche à Chaumont, et dans les registres on observe longtemps des rejetons de ce nom. En 1330, on voit paraître Jacques Briault, qui se maria le 0 octobre 1332; en 1531, Pierre Briaut présente aux fonts avec Jean Dunoyer, prêtre, un fils de Louis Turmeau ; Guillaume Briaut, prêtre, est parrain en 1533, ainsi qu’en 1539 et en 1545. Enfin, en l’année 1637, la fonction de vicaire était remplie par un prêtre de ce nom, et sans doute que certaines indications nous ont échappé.

En compagnie des sculpteurs et peintres, on rencontre les autres ouvriers qui jouent un rôle plus ou moins considérable dans la construction. Ce sont les maîtres maçons Charles Rousseau et Charles Leroux, le maître charpentier Jean Bredy et d’autres1 * * 4. Un nom inscrit sur l’escalier voisin de la chapelle paraît se rattacher tout spécialement au grand œuvre des d’Amboise. Nous y relevons cette mention : « Jehan Guedion a fait la chappelle, » qui semble se rapporter au maître de l’œuvre de maçonnerie au commencement du xvie siècle. Dans la suite, en 1563, on remarque la présence, tout au

1 Sur les registres paroissiaux, nous relevons les mentions suivantes: Jehan Regnart en 1 533- 1 564 ; Sulpice Regnart ( 1575); Charles Rousseau, Me maçon, en 1544 et 1564.

En 1564, un fils de Pierre Bredi ou Rredy est tenu sur les fonts par le parrain Me Charles

Rousseau, c ymentarii faher, et Me Jehan Bredi, lignarii faher, ainsi que par la marraine Jacquette, épouse de Louis Joyeulx; en 1555, Jehan Riverain, faher ferrarius. Le

4 mai 1565, avait lieu le baptême de Nicole, fille de Me Charles Le Roux, faher lapidarii, et de Renée, avec pour parrain Nicole Brossart et pour marraine Marie, femme de Jean Ferrant, et Louise, fille de feu Nicolas Denys. En 1573, Jacques Le Clerc, maçon, a un fils dont le parrain est Jacques Debart, avocat et greffier.

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moins à une cérémonie religieuse, cle Claude Sourdeau, contrôleur des bâtiments du comté de Blois, précisément à l’époque où des travaux furent exécutés par Diane de Poitiers.

La réputation artistique de Chaumont était telle que son rayonnement s’étendait au loin. Le cardinal d’Amboise se garda bien d’oublier les maîtres qu’il avait pu connaître sous le toit paternel, et pour les travaux de son magnifique palais de Gaillon il manda l’un d’eux, un de ces maîtres maçons qui parfois possédaient un véritable talent d’architecte. C’est dans la première moitié d’octobre 1508 qu’il arriva près du grand Mécène. Les comptes nous apprennent que le trésorier versa 12 livres 8 sols « à Michelle! Amangart, maçon , pour ung voyage partant de Chaumont estre venu à Rouen et à Gaillon, par quittance du viic octobre v° huit. » Peut-être y a-t-il quelque lien de parenté entre cet ouvrier et J. Amangart qui construisit l’Ecole des lois et décrets de Bourges, de 1527 à 1528. Quoi qu’il en soit, cette circonstance nous amène à parler du rôle considérable que les enfants du château de Chaumont jouèrent, au point de vue artistique, sur les divers points de la France.

Chapelle de Chaumont, tribune communiquant avec les appartements.

Le cardinal d’Amboise.

Sur la souche féconde et glorieuse des seigneurs de Chaumont poussa une floraison magnifique de Mécènes des arts, au premier rang desquels brille Georges d’Amboise. Assurément il ne dut pas être étranger aux embellissements du manoir paternel, et son frère et ses neveux n’ont fait que payer une dette de justice en sculptant ses armoiries sur l’entrée et sur l’escalier d’honneur. Aussi bien le prélat manifesta son goût avec distinction dans toutes les villes où il porta la crosse, à Montauban, à Narbonne et à Rouen.

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Auprès du souverain sa demeure , plus modeste il va de soi , n’était pas sans offrir un aspect agréable. Elle s’élevait dans la première cour du palais de Blois, et actuellement encore l’ancien hôtel d’Amboise se dresse sur la gauche de l’aile Louis XII, à côté de l’hôtel d’Epernon. Jadis la cour de la maison était ornée d’une charmante galerie de pierre, qui a été détruite de nos jours. De la fenêtre d’un avant-corps en bois, au-dessus de la porte, le ministre pouvait causer avec le roi à la fenêtre de sa chambre à coucher, bordée d’un balcon de pierre sculptée. Mais c’est surtout dans la capitale de la Normandie, et en divers endroits de cette province, que le cardinal se montra zélé protecteur des arts.

Pittoresquement étagée sur la colline verdoyante qui est frangée par les eaux d’émeraude de la Seine , Rouen présente un aspect et une note d’art bien caractéristiques. C’est la ville française où le xv° siècle a laissé une empreinte plus large et plus profonde par le développement infiniment riche du style ogival flamboyant. Du nord au midi et de l’est à l’ouest, ses monuments religieux et civils font éclater aux regards émerveillés les opulences de leurs façades ajourées et de leurs lignes contournées, de la base au sommet.

C’était, semble-t-il, l’ordre naturel des choses qu’il en fût ainsi dans la cité assise non loin de la bouche du fleuve national par excellence, qui porte au septentrion les trésors du centre et de l’est. L’art, cette manifestation radieuse des aspirations les plus élevées, ne se développe-!-il pas, plus que toute autre expression humaine, dans une harmonie parfaite avec les conditions du milieu et des éléments qui sont les matériaux de l’habitat? Au soleil ardent et sous le ciel bleu du midi, les lignes horizontales, les arcades à plein cintre et les galeries à terrasses; au nord avec son firmament traversé de nuages et ses ondées fréquentes, les lignes verticales, les toits aigus au-dessus d’arcs brisés qui montent vers la nue, et les nefs qui s’élancent hardies et mystérieuses vers un ciel plus avare de rayons.

Aussi est-ce dans les régions septentrionales, peut-être sur les confins des Flandres et de la France, qu’il convient de placer le berceau de cette superbe végétation artistique, qui remplit le moyen âge, du xii0 au xve siècle, de l'opulence de ses frondaisons et de l’arome de ses floraisons, auxquelles nos contemporains ont voué une admiration bien justifiée. Quoi qu’il en soit, la capitale de la Normandie peut se glorifier de posséder les monuments les plus affinés et les plus nombreux de la dernière période de cette luxuriante manifestation lapidaire. Ses rues sont bordées de logis à pignons où le bois, la brique et la pierre se marient pour réaliser des files d’habitations d’un

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pittoresque achevé; à chaque instant, le regard se pose sur un édifice qui redit avec éclat les goûts des ancêtres du xv° siècle.

Entre tous les monuments, le Palais de justice est comme un poème qui chante, en une langue souverainement fleurie et colorée, les conceptions, les rêves et les réalités de la fin du moyen âge et de l’aurore des temps modernes. Sur cette façade imposante et en cette cour de délicieuse intimité, autour de ces portes, de ces fenêtres, de ces lucarnes, de ces escaliers, de ces colonnes et pilastres, quel luxe incomparable d’ornements qui s’accrochent en un caprice délirant à toutes les parties de l’édifice! Qui dira jamais la profusion de tiges, de fleurs, d’animaux, d’êtres humains allégoriques ou fantastiques, qui portent la vie en toutes les parties et plus spécialement aux contreforts et à l’encadrement des lucarnes? A leur tour, les salles, par l’ampleur des perspectives et la magnificence du décor, répondent pleinement à l’extérieur. Ici et là, c’est une véritable féerie d’ornements oii le ciseau a poussé l’ingéniosité et le savoir-faire jusqu’à l’extrême limite possible, au delà de laquelle l’art pris de vertige deviendrait de l’artifice.

Veut- on voir se briser ces pinacles aigus, s’éteindre ces flammes brillantes, s’abaisser ces arcs en talon, s’effacer ces décorations de choux et de chardons? Tandis que s’évanouissent les derniers héritiers de l’art ogival, désire-t-on voir s’affirmer de plus en plus les procédés nouveaux ou mieux les canons anciens et classiques, qui se faisaient progressivement jour un peu partout? On n’a qu’à se rendre à l’hôtel Bourgtheroulde. A côté d’une façade qui conserve les inspirations et les méthodes ogivales, se déroule une aile où la Renaissance a brodé ses plus fines arabesques sur des bandeaux, des arcades, des pilastres et des frises que la gravure a popularisés. La comparaison entre les deux édifices est pleine d’enseignements, et, dans ce rapprochement instructif, il importe de ne pas négliger les deux escaliers en forme de tour polygonale qui, chacun à leur manière, sont des témoins d’une conception d’art national plus ou moins modifié par le contact de l’inspiration étrangère .

Les mêmes principes d’art et une évolution identique se manifestent dans les édifices religieux. Si Rouen est la ville de province curieuse par excellence pour le pittoresque de son architecture civile, elle détient également la palme pour l’architecture religieuse. Trois églises, trois cathédrales, on peut dire, s’épanouissent en la cité comme autant de merveilles du style flamboyant. La cathédrale proprement dite, aux vastes proportions, à l’ornementation affinée, présente une façade principale qui est comme un bouquet de clochers et de clochetons, de dimensions variées et toujours élégantes, aussi bien

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que les deux tours qui terminent les portails du transept. De son côté, Saint-Ouen élève vers le ciel l’orgueil de ses deux clochers de dentelle, tandis que la belle tour centrale surplombe l’inter-transept et les nefs harmonieuses par sa silhouette qui rappelle les plus gracieuses tours d’outre-Manche. Enfin , Saint-Maclou , au-dessous de son unique clocher de guipure et de ses ouvertures finement ajourées, a le privilège de présenter un narthex ou vestibule de forme arrondie, dont les cinq portes sont sou tachées des broderies les plus délicates.

Mais, à cet égard encore, il y a intérêt à constater la transition du flamboyant à la Renaissance par une gradation nettement caractérisée. Sans parler de l’Aître Saint-Maclou qui appartient à la seconde période, il est curieux de distinguer le mélange des deux arts dans la façade de la cathédrale. On le remarque en particulier dans le portail du centre et dans la tour de gauche, dite « tour de Beurre », parce qu’elle fut construite en partie avec les aumônes ou componendes, grâce auxquelles les fidèles obtinrent de faire usage de cet aliment durant le carême : il s’agit ici des carêmes entre les années 1485 et 1507, qui virent sa construction.

L’un des promoteurs de cette reconstruction, aussi bien que de la reprise de la façade, fut le cardinal Georges d’Amboise, dont le protectorat artistique contribua puissamment à développer le goût du beau dans la ville, le diocèse et la province, pour ne parler ici que de ce coin de la France. Suivons plutôt ses traces. En descendant la rue Saint-Romain, au pavé rugueux, on longe à droite un monument qui n’en finit pas et dont les hautes murailles, à peine éclairées de quelques fenêtres , font penser à une forteresse. Vous êtes tout surpris d’apprendre que c’est le palais archiépiscopal, dont les cours et les appartements présentent une physionomie d’austère mélancolie assez en rapport avec le caractère moyen-âgeux de la vieille ville.

Le prélat trouva ce logis féodal tout construit. Mais en opposition avec cette demeure sombre, le cardinal Georges, qui avait vu le jour sur le sommet du riant coteau de Chaumont au gai soleil des bords de la Loire, dut éprouver le besoin de se bâtir une résidence plus en harmonie avec ses aspirations d’art méridional et avec les merveilles qu’il avait admirées sous le ciel azuré de l’Italie. La maison de campagne des archevêques , à Gaillon , non loin de la voie de Paris à Rouen, était tout indiquée pour servir de théâtre aux artistes que le cardinal songeait à employer, et aux rêves qu’il pensait réaliser en Mécène plus encore qu’en prince de l’Eglise.

Gaillon, actuellement au département de l’Eure, sur les marches

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de la Seine - Inférieure , à l’instar de tant d’autres localités de province, a vu ses destinées traverser d’amères vicissitudes. L’honneur d’être devenu chef-lieu de canton, la petite ville l’a payé par le délaissement et par la transformation en triste maison de détention de ce qui fut naguère un palais des arts. C’était, en effet, une merveille que ce château dont les restes défigurés couronnent le coteau au pied duquel la ville déroule ses habitations, à moins qu’on ne les retrouve un peu partout. Les cours, les galeries, les appartements,

les toits élancés, les statues, les marbres de toutes nuances, les terres cuites, les décorations polychromes formaient un ensemble d’une grâce achevée. On peut s’en faire une idée par l’examen des plans et dessins, et par l’observation des fragments conservés soit à Caillou, soit à Paris.

Le château, affectant la forme rectangulaire, était entouré de fossés, sur lesquels un pont-levis accédait à la porte d’entrée. Après une première cour irrégulière, s’ouvrait la cour d’honneur autour de laquelle se déroulait le palais composé de divers corps d’habitations, reliés au logis principal ou « grant corps d’ostel » avec escaliers latéraux et deux galeries ouvertes au rez-de-chaussée et fermées à l’étage supérieur. Au milieu de la cour, pavée de pierres de diverses couleurs « eu façon de marquetiage » , se dressait une fontaine d’environ sept mètres de haut, formée de deux vasques superposées qui étaient supportées par d’élégantes figures de femmes et décorées de riches ornements ainsi que des armes de Louis XII et du cardinal, et d’un

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saint Georges terrassant le dragon. Le bassin inférieur, octogonal, fut exécuté sur place, mais la fontaine de marbre était un présent de Venise, venu par mer. Des tours, la chapelle petite, mais ravissante, et des pavillons complétaient le palais.

A l’entrée de la cour d’honneur, se dressait le portique en marbre que l’on voit au milieu de la cour de l’Ecole des beaux-arts. Ses belles proportions, l’heureuse ordonnance des arcades, des colonnes, de l’entablement et la délicatesse des sculptures donnent l’idée la

plus favorable de la beauté du château de Gaillon. Le rapprochement du buste de Louis XII dans un cercle de perles, et des bustesd’empereurs romains, dont celui de TitusVespasianus, permet d’apprécier les nombreux médaillons qui décoraient l’extérieur de l’édifice.

Celte impression favorable s’accroît encore lorsque l’on parcourt les nombreux fragments de marbre sculptés qui sont conservés tout autour de la même enceinte. Ce sont des panneaux de grande dimension rehaussés de frises, d’arabesques, de feuillages, de niches avec coquilles, de personnages allégoriques et de symboles. Sur l’un des fragments, on remarque deux clefs en sautoir supportant un chapeau, et au-dessous un oiseau avec la légende : Recordatus est Domuius misencordie sue M V° VI; ailleurs, un grand panneau avec pilastres rehaussés des vertus morales et d’animaux symboliques, et une série de médaillons finement sculptés. Les dimensions analogues de plusieurs de ces frises et la suite des motifs d’ornementation indiquent qu elles constituaient un ensemble décoratif d’un grand caractère et d’une élégance achevée. La Renaissance avait épanoui là ses conceptions les plus affinées, et peut-être quelques-uns des morceaux se rapportent au successeur de Georges 1er, à son neveu Georges II , qui continua les traditions de son oncle, ainsi qu’on peut en juger par leur tombeau dans la cathédrale de Rouen.

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A Gaillon, l'ami du passé s’attarde plus volontiers encore à l’étude des vestiges anciens, et, par la pensée, se plaît à rechercher la place des fragments et à reconstituer l’ensemble du palais. Mais ce n’est pas sans une profonde mélancolie qu’il constate les ravages causés par la vente et la démolition, et, plus près de nous, par les travaux d’aménagement exécutés pour la transformation en maison centrale. On est réduit à se consoler de la perte de ce qui a disparu par l’examen du porche d’entrée, flanqué de quatre tourelles , d’une tour de la chapelle, du beffroi de l’horloge, et surtout de la grande galerie qui renfermait jadis tant d’objets précieux.

Les marbres de Gênes et de Carrare, à la blancheur de neige, allaient supplanter les marbres du nord aux tons noirs ou gris, et, dès l'année 1504, le cardinal s’était mis en rapport avec ces carrières dont un agent bien connu était Spinola de Serravalle, et d’oii l’on vit des ouvriers amener en France des morceaux de choix. Il avait été précédé dans cette voie par Anne de Bretagne en vue du tombeau de son père, et par Louis XII pour le mausolée de sa famille.

Georges d’Amboise traita avec le marquis de Massa, propriétaire de carrières, touchant « certains ouvrages de marbre pour la construction qu’il avait en vue ». Parfois les blocs étaient travaillés sur place, et on voit le sculpteur Pace Gazino ou Gazini dans son atelier près du port de Gênes, où il travailla dix-huit mois pour le cardinal, qui, en l’année 1508, le fit exempter de payer son loyer à la ville. Sans doute que plus d’un de ces morceaux se retrouve dans les fragments de Gaillon conservés au musée du Louvre ou dans la cour de l’Ecole des beaux-arts. Mais surtout l’on est autorisé à reconnaître le ciseau de cet artiste dans la célèbre fontaine qui ornait la cour du palais.

La république de Venise se proposait de faire un royal présent au

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cardinal, et le souvenir en fut consigné plus lard par cette inscription en lettres d’or sur la façade : Stupendo fonte marmoreo ex Venetorum munere illustratum. Elle fut commandée à Gènes à trois sculpteurs qui s’associèrent par acte du 14 décembre 1506. Outre Pace Gazino, c’était Agostino Solari et Antonio délia Porta. Elle fut amenée à Gaillon par Bertrand de Meynal, qui l’installa de concert avec Jérôme Pacherot.

La description donnée par le contrat trouve son complément dans le dessin de Du Cerceau. Elle comprenait une cuve hexagonale ornée de

bas-reliefs, dont une face montrait saint Georges terrassant le monstre, un autre le porc-épic couronné, emblème du roi , et un autre un cartouche tenu par deux génies avec , en arrière , la croix surmontée du chapeau cardinalice et couronné de quatre G.

Le pilier central était enveloppé d’un groupe de nymphes adossées tant au-dessous qu’au-dessus de la grande vasque, formée de sections réunies par des tenons de métal et rehaussée de godrons et de quatre mascarons d’hommes et de femmes jetant l’eau; la cuve supérieure, plus petite, à côtes profondes et revêtement d’écailles, était également percée de mascarons pour l’écoulement de l’eau et supportait un dé fort élégant, qui servait de piédestal à une statuette de saint Jean- Baptiste. La fontaine, qui appelait des réparations, fut démolie au milieu du xvme siècle, et le château de Liancourt, dans l’Oise, reçut tout au moins la grande vasque en marbre de noble allure d’environ quatre mètres de diamètre, qui se dresse sur un piédestal de pierre sans rapport avec celle-ci, dans le parc du château.

La fontaine des jardins, également d’un travail italien de grande finesse, était de dimension plus restreinte et de décoration moins riche. La grande vasque, que l’on connaît par un dessin de la collection Lenoir, reproduit dans l’album de M. Deville, était aussi percée de mascarons pour le passage de l’eau; la seconde cuve, posée sur un socle polygonal et sur un piédouche arrondi, était ornée de motifs en

creux par manière de damier, ainsi qu’on peut le voir au musée du Louvre, où cette dernière partie est conservée; au-dessus, sur un piédestal élégant, se dressait une statuette de Diane, qui a disparu. La cathédrale de Tours conserve pour fonts baptismaux une vasque de marbre ornée des mêmes motifs en creux arrondis, et qui devait provenir également d’une fontaine. La présence des lys et des hermines dans la fontaine des jardins de Gaillon donne à entendre qu’elle a dû être exécutée en France, et sans doute sur place.

De l’esplanade, on passait de ns le jardin, ou parterre, dont un des côtés était occupé par une immense galerie richement décorée; et le visiteur, après avoir donné un coup d’œil au jeu de paume, se perdait dans un vaste jardin, puis à travers les allées ombreuses d’un parc boisé qui n’avait pas moins de huit cents arpents. Au sortir du jardin, une avenue d’environ trois cents toises conduisait au Lidieu , où s’élevaient de charmantes tonnelles, un ermitage et une chapelle voûtée à clochetons sculptés, avec un beau vignoble dit « d’Orléans ». La basse-cour foisonnait en « faisans, outardes et poulies du Loudunois » ; la volière renfermait des oiseaux rares. Le parc était animé par des biches, et l’une d’elles ayant eu une patte cassée, on la voit dans les comptes remise par un « médecin ».

Nous n’essayerons pas de décrire la richesse de décoration de ce palais. A l’extérieur, dans les frises, les fenêtres, les portes, les médaillons, les pilastres, les clochetons et les lucarnes, la sculpture avait prodigué ses plus fines arabesques, ses figures allégoriques les plus séduisantes, et l’œil ne savait qu’admirer le plus des grâces de la galerie avec ses médaillons de marbre des Césars, de l’élégance de la fontaine, ou de la beauté du bas-relief en marbre la Bataille île Gênes, placé par manière de frise au-dessus de la colonnade de la galerie. La conception et le faire des motifs d’ornementation indiquent que l’architecte entendait allier les traditions du gothique à son déclin avec les procédés de la Renaissance à son aurore.

Un des plus beaux ornements de la cour était l'escalier ou « grant viz », au sud-est, qui conduisait à la chapelle et dont le faîte était couronné par un saint Georges en cuivre; celui-ci fut exécuté en 1509 par Jacques Billon « et ses compàignons », avec le concours de Jehan de Bony « ymaginier », qui fit « la façon du sainct Georges qui sera assiz sur la grant viz » ; les frais s’élevèrent à 268 livres 31 sols 15 deniers.

Le cardinal avait apporté une attention particulière à l’ornementation de la chapelle, éclairée par dix -huit fenêtres enrichies de verrières. Les plus beaux marbres et les tableaux les plus estimés en

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rehaussaient l’éclat. Le maître-autel était décoré du bas-relief de Saint Georges terrassant le dragon , œuvre de Michel Colombe que le Louvre se glorifie de posséder. Des niches finement fouillées servaient à abriter les statues des Apôtres , dues au ciseau de maîtres consommés dans l'art d’ « ymagerie ». Les parements les plus somptueux tissés d’or, d’argent et de soie, et les vêtements pour la célébration

du culte , exécutés par les brodeurs les plus habiles de France et d’Italie, donnaient à la nef une magnificence vraiment digne du prince de l’Église et du ministre d’État.

Les tentures précieuses semblaient recouvrir à regret des boiseries dont les arabesques rivalisaient pour la finesse avec celle du marbre ; les stalles , ouvrées avec une patience et une habileté consommées, n’étaient pas l’un des moindres agréments de la chapelle, ainsi qu’on peut s’en convaincre par les spécimens conservés au musée du Trocadéro : les panneaux des onze stalles, figurant des scènes de 1 Ancien et du Nouveau Testament, étaient incrustés de bois de couleur au milieu d’arabesques et d’enroulements plus légers et plus fins les uns que les autres. La chapelle « ouvragée partout », suivant la remarque d un voyageur, renfermait « une plus grande quantité d ornements que l’espace ne semble le permettre, mais ils sont si bien disposés qu ils ne présentent aucune confusion1. »

1 Les inventaires officiels du xvie siècle donnent pour Gaillon la liste des tableaux suivants, que nous appelons aujourd’hui des Primitifs :

<( Ung beau tableau où il y a une Nostre Dame de pitié, paincte à plate paincture de la main de Perusin. — Ung autre tableau de la Visitation Nostre Dame et saincte Elizabeth.

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