IN TE DOMINE SPERAVI NON COFUNDAR IN ETERNOM
Le Christ a le bras droit allongé et le bras gauche ramené sur le corps; la jambe droite est croisée sur la gauche; le linceul, qui déborde légèrement le sarcophage, est soutenu aux deux extrémités par Nicodème et Joseph d’Arimathie. Ce sont de belles statues de 1 m. 80 de hauteur. Le personnage au nez aquilin, à la longue barbe,
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qui est au pied, porte une robe à bordure brodée, d’une étoffe à rayures horizontales rouges et vertes ainsi que les manches; elle est retenue par une ceinture d’étoffe. La tunique, qui descend aux genoux, a une broderie à franges sur les bords, aux manches et au coude, avec un grand collet rabattu à bord extérieur, découpé et agrafé sur le devant; c’est une riche tunique de soie brochée à grands ramages d’or et couleurs vives, bleues, rouges et vertes. Sur la casaque formant couvre-nuque , est une sorte de grand turban attaché
en arrière , que recouvre un chapeau de paille haut, à bords échancrés et relevés.
Le personnage du côté de la tête est aussi vêtu d’une robe de soie brochée, et également boutonnée sur le devant avec de précieux boutons, et le bord est orné de perles et de broderie avec franges; à sa ceinture de cuir, rehaussée de pierreries , pend à droite une riche aumônière. Il est vêtu d’une casaque découpée en pointe sur le devant, et descendant jusqu’au milieu du corps, laquelle est de couleur verte avec une large bordure brodée d’or et agrafée sur l’épaule; il a la barbe longue; le nez, qui a été restauré, est droit; le chapeau, de couleur jaune, est haut et souple, avec galon attaché sur le devant; enfin les souliers, à bouts très carrés, ne mesurent pas moins de huit centimètres en avant.
Sur le côté se tiennent quatre personnes agenouillées. Vers le centre, est la Vierge en robe rouge, coiffe blanche et la coiffure frangée de broderie ; on a refait le nez et restauré les bras à partir du coude; le visage de la Vierge se distingue par une grande vérité d’expression. A sa droite est saint Jean, qui, dans un geste de filiale consolation, lui pose la main droite sur l’épaule gauche; il est vêtu d’un manteau d’un beau rouge, brodé d’or et agrafé à la romaine sur l’épaule droite. Du côté de la tête du Christ se tient une Marie en manteau bleu recouvrant la tête, laquelle se fait remarquer par une très belle expression de douleur, où les larmes mêmes prennent du relief; le bras gauche est pendant, et la main droite presse la poitrine
dans un mouvement d’angoisse. Aux pieds est la Madeleine, les mains jointes, portant une robe retenue par une ceinture et légèrement décolletée avec bordure en broderie d’or; son manteau, aussi richement brodé, est maintenu sur la poitrine par une agrafe; sa coiffure montante et formant une sorte de casque, et comme chiffonnée avec de jolis motifs brodés à la partie supérieure, est d’une richesse merveilleuse.
Le groupe de l’Ensevelissement est en pierre rehaussée de peintures. La chair a pris un ton d’ivoire qui la fait ressembler à du marbre patiné. Le coloris, spécialement les rouges et les verts sont recouverts d’un glacis qui ajoute à l’effet. La scène est animée d’un mouvement général qui se traduit par une expression de douleur intense profondément sentie; c’est un drame d’une vérité parlante, dont tous les détails convergent vers le Christ, qui en est le centre et l’âme, et sur lequel tous les regards se tournent dans une vénération profonde et une angoisse souveraine. Il y a ceci de particulier que chez les hommes, la douleur s’exprime avec les lèvres ouvertes, et que chez les femmes — à part la sainte Vierge, — les lèvres minces restent closes.
Ce n'est pas à dire que l’œuvre soit parfaite, et pour le rendu des muscles, en particulier dans les mains, il y a une exagération d’intention anatomique, qui fait songer à l'influence de Michel -Ange. Mais l’harmonie des proportions et la justesse des attitudes lui donnent un grand charme. Le Christ, dont les traits sont inspirés de la tradition florentine, est d’une remarquable exécution; la tète est superbe de modelé et d’expression, et toutes les parties du corps sout traitées con amore et d’une manière impeccable; c’est sans doute le Christ le plus remarquable de tout l’ouest de la France. Au demeurant, le regard n’est pas moins satisfait que la pensée par l’examen approfondi de l’ensemble et des détails.
Grâce aux armoiries du tombeau, nous savons que la donatrice fut l’abbesse Marie d’Amboise, et nous pouvons ainsi dater le monument d’une façon précise, puisqu’elle dirigea le couvent de la Trinité de 1500 à 1537. Par malheur, on ignore l’atelier auquel l’abbesse demanda cette œuvre intéressante. Evidemment, il ne s’agit pas d’un atelier français. La tradition italienne brille dans la conception comme dans l’exécution ; à la différence de la manière généralement suivie par les « ymagiers » français, les personnages libres de leur action sont à genoux, et non pas debout, ainsi que nous le voyons notamment dans les Sépulcres de Paganino, à Naples et ailleurs. En outre, la sérénité de la douleur, qui parfois confine chez certains de
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nos artistes à une sorte d’impassibilité froide, est remplacée ici par le mouvement et l’expression d’une angoisse bien naturelle à des méridionaux. tout respire le ciseau italien, non pas seulement les ornements, comme dans le tombeau de Solesmes que nous attribuons à 1 atelier de Colombe pour ce qui est du sujet lui-même, mais encore le concept, le modelé, l’attitude et l’arrangement.
Les détails les plus précis contribuent à orienter la critique dans cette direction. Les ornements et les accessoires parlent dans le même sens, de concert avec l’inscription, et il n’est pas jusqu’au large chapeau de paille de l’un des personnages qui ne dise à sa manière qu’il faut chercher l’auteur au pays du soleil. Au surplus, le coloris qui décore les statues est tout à fait dans la tradition italienne , et les couleurs vives glacées, comme les rouges et les verts, font penser à quelque émule de Paganino. Le maître a surtout imprimé son ciseau dans l’exécution du Christ, et ses aides ont traité les autres personnages, auxquels il a mis la dernière main. On pourrait croire, jusqu’à plus ample information, que l’œuvre est sortie de l’atelier des Juste, qui travaillèrent pour les d’Amboise à Gaillon, et à Oiron pour les Gouffier, alliés à la famille des seigneurs de Chaumont.
A ce propos, nous émettrons ici une réflexion touchant les Juste. Avec l’arrivée de ces artistes, de la famille des Betti, que l’inscription du tombeau de Dol qualifie Jus/us et florentinus , et que l’on a appelés ainsi parce que le chef se nommait Guisto, on voit se répandre, en particulier dans l’ouest, un type bien caractéristique du Christ, importé de la Toscane. On le remarque notamment sur les ouvrages de sculpture. exécutés dans la première moitié du xvie siècle, par exemple à Oiron, à Bonnivet et à Thouars, ainsi qu’en certaines localités de la
Anet, état actuel. — Chapelle funéraire, portique, aile ouest, chapelle seigneuriale et galerie, parc.
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Touraine. Dans ces reproductions du même type du Sauveur, outre un motif de sculpture religieuse, nous sommes tentés de voir comme une signature d’artiste. Le Christ 11’est-il pas le Juste par excellence, et dans la répétition de cette tête les Juste n’avaient-ils pas vu une manière de signer leur œuvre? A la piscine de la chapelle de Thouars, le motif est répété quatre fois sur une ligne verticale et dans un espace restreint. Le groupement trouve une explication si l’on songe que, de 1500 à 1550, quatre Juste tinrent en même temps le ciseau : j’ai nommé les frères Antoine, André et Jean 1er, et Juste de Juste, fils d’Antoine. Ainsi s’expliquerait la présence de trois figures tournées de gauche à droite, et de la dernière tournée à gauche, comme pour marquer tout à la fois le nombre et la descendance.
Au point de vue artistique, le règne de Henri II continua celui de François Ier, et Catherine de Médicis n’eut qu’à suivre ses goûts propres pour faire rayonner l’art autour d’elle. Chenonceaux lui doit les embellissements que l’on sait, et le château de Blois reçut de la reine des agréments pour les appartements du second étage, dits « du roi ».
A cet effet, le 10 octobre 1563, elle écrivait à la Chambre des comptes : « Vous regarderez
avec le contrôleur Sourdeau à faire refaire la galerie qui fut faite de bois dernièrement, au long du logis du roy mon fils, et qu’elle soit de quelque belle façon et de quelque belle pierre de taille. » Nous
Chapelle d’Anet, coupe latérale.
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retrouverons bientôt à Chaumont le contrôleur Claude Sourdeau,
petit-lils du maître maçon que nous avons vu sous François Ier. Mais, sur la rive gauche de la Loire, il ne venait pas mandé par Catherine de Médicis. La reine, ainsi que nous l’avons observé, posséda Chaumont trop peu de temps pour y apporter des modifications. Ce rôle était
réservé à Diane de Poitiers.
La belle Diane, elle aussi, étendit sa protection sur les arts, et c’est dans son château d’Anet qu’elle donna plus librement cours à ses goûts, alimentés par Henri II et dirigés par des maîtres comme Philibert De Lorme et Jean Goujon. Dans une plaine du pays chartrain , à quelques lieues de Dreux, au milieu d’un paysage d’une remarquable fraîcheur et près d’une petite ville devenue chef-lieu de canton, se dressent les restes importants du magnifique château construit par Diane. Les anciens dessins donnent la physionomie intégrale du monument, qu'il est facile de comprendre à l’aide des constructions qui persistent.
La première entrée, qui subsiste, et dont le pont chevauche les douves, offre un aspect à la fois classique avec ses colonnes, et fantaisiste avec ses accessoires et son couronnement. Le tympan de la porte est décoré d’un haut relief en bronze de Diane assise au milieu d’animaux des bois et de produits du sol, laissant son bras droit reposer sur le col d’un cerf de grande dimension, tandis que le gauche porte sur une corne d’abondance; l’original était, croit-on, une œuvre de Jean Goujon. C’est au soleil du midi que s’épanouissait la façade principale, actuellement démolie. Le portique, formé de trois ordres superposés avec quatre colonnes de marbre à chaque ordre, a été transporté à l'Ecole des beaux-arts. L’édicule, de proportion élégante et élancée, est rehaussé de marbres de couleur, d’ornements et de statues, dont
Tombeaux de Pierre et de Louis de Brézé dans la cathédrale de Rouen.
A 11 T S E T MÉCÈNES
celle de Diane chasseresse, et de monogrammes variés, formés les uns de deux C adossés, d’autres de II et de deux D, soit seuls, soit accompagnés d’un croissant au-dessus ou au-dessous ; une plaque de marbre rappelle que par là « Diane reconnaissante a voulu conserver la mémoire de son mari » .
Sans parler des pavillons d’entrée et de quelques servitudes du château, il demeure un corps de logis régulier avec un étage surmonté d’un comble et terminé par de très gracieuses tourelles en encorbellement; les fenêtres de grande dimension s’encadrent en des pilastres plats, et la façade se distingue par l'harmonie des lignes et la sobriété des ornements, où paraissent les monogrammes classiques de Henri II et de Diane , le croissant et un trophée d’armes. En face, se dresse la chapelle, dont la façade avec portique dans le goût classique est surmontée de deux pyramides qui n’aboutissent qu’à simuler de médiocres clochers. Mais l’intérieur de l’édifice, en forme de rotonde et de croix grecque, se distingue par l’heureuse ordonnance des proportions. La voûte en coupole à caissons a ses lignes reproduites dans un labyrinthe en marbre, qui forme le dallage, et dans les niches se dressent les douze Apôtres, d’excellent style, dont les originaux conservés au musée Carnavalet sont attribués à Jean Goujon, tandis que dans plusieurs endroits des inscriptions latines rappellent le caractère religieux du « sanctuaire » et la divinité du Christ.
A l'instar du visage, qui résume les grâces du corps entier, l’aile principale du fond se distinguait par la beauté des lignes et le charme des ornements, parmi lesquels les marbres de couleur apportaient une tonalité variée, ainsi qu'on en peut juger par le grand portique. Rien
n’avait été épargné pour donner à la maison une physionomie vraiment royale, et la magnificence des appartements répondait à la délicatesse des proportions. Vestibules, escaliers, salons, chambres, cabinets et pièces de tontes sortes constituaient un palais des Grâces pour lecpiel Philibert de Lorme, Jean Goujon et les maîtres en tous
genres avaient exercé leur art. Çà et là, des morceaux exquis, nymphes ou génies , que l’on retrouve par intervalle , révèlent la perfection des ouvrages. Au-dessous,
régnait
une galerie
souterraine à voûtes en berceau, dontlesrobustes piliers étaient ornés de statues que l’on a découvertes lors des travaux de terrassement. A la façade souriante qui regardait la cour d’entrée , correspondait une autre façade qui donnait sur le parc, dont les profondeurs mystérieuses enveloppaient la délicieuse demeure et se miraient en une charmante pièce d’eau qui continue d’agrémenter les abords de cette belle résidence.
En dehors du château, vers le nord et la façade tournée du côté de la route, Diane avait fait élever une seconde chapelle dont l’isolement indiquait le caractère mélancolique : c’était une chapelle funéraire. La façade, enclose par une grille, est caractérisée par quatre pilastres plats à chapiteau corinthien, entre lesquels s’ouvre la porte surmontée d’un bandeau et d’un œil-de-bœuf avec deux anges en haut relief; à droite et à gauche, en des niches, des statues allégoriques de femmes symbolisent la Religion et la Charité. Au-dessus de l’entable-
Tombeau de Louis de Brézé. Diane à genoux à la tête du gisant.
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ment s’élève un bandeau que couronnent un fronton et un abaque rehaussé de trois anges, dont deux tiennent sur les côtés des symboles religieux, et l’autre s’appuie au sommet sur le blason de Diane. C’est à cette chapelle que la belle favorite avait résolu de confier sa dépouille mortelle ; mais la solitude répond seule à l'évocation du souvenir de la dame d’Anet, qui, on le sait, quelque dix ans plus tard, devint dame de Chaumont.
Notre tâche consiste avant tout h redire ce que les arts doivent à Diane sur les rives de la Loire; cependant, après avoir décrit sommairement son palais d’Anet, nous tenons à parler du tombeau qu’elle érigea à la mémoire de son mari , lequel , par un curieux rapprochement, se trouve dans la chapelle du chevet de la cathédrale de Rouen, juste en face du mausolée des cardinaux d’Amboise. Le côté de l’Évangile était réservé à la famille de Brézé, et l’on voit ainsi trois monuments d’un style absolument différent, qui caractérisent bien les époques auxquelles ils appartiennent.
Le premier tombeau à gauche, près de 1 entrée, est celui de Pierre
Tombeau de Louis de Brézé.
Vierge et l’Enfant aux pieds du gisant.
de Brézé, conçu dans le style du dernier tiers du xv° siècle. B consiste dans un enfeu taillé dans la muraille, avec une façade flamboyante très ajourée et dont les nervures prismatiques sont rehaussées de choux frisés. Au-dessous une statue, aujourd’hui disparue, reposait sur un soubassement rectangulaire, dont le devant est divisé en trois compartiments. L’arcade supérieure est décorée de flammes trilobées et se relève en tympan découpé sur les côtés par manière de fenêtres, avec couronnement de même style ; l’édicule est encadré de deux pilastres qui s’élèvent jusqu’au sommet en forme d’aiguilles. Au centre est un blason avec le B, initiale de Brézé, accompagné d’un
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monogramme avec palmes, cjui se montre sur les diverses parties du monument.
Si ce tombeau vide pleure, pour ainsi dire, la disparition de la statue funéraire, en revanche, son voisin présente des statues d’une bonne conservation dans un édicule de style de la seconde Renaissance. C’est le mausolée de Louis de Brézé, grand sénéchal et gouverneur de Normandie, décédé le 23 juillet 1531 , à l’âge de soixantedouze ans, ainsi que nous l’apprend la double plaque de marbre noir encastrée au-dessus du gisant, au milieu d’ornements parmi lesquels
des bouquets de fruits.
Le temps et les hommes ont épargné cette belle œuvre, et l’on n’a guère à regretter que l’absence de la statue de Louis de Brézé , qui paraissait debout dans le fond , <c le vif » à
côté du gisant, ainsi que le représente un dessin du xvn^ siècle.
Le tombeau comprend deux étages. Sur le sarcophage de marbre noir à l’antique
creusé de cannelures, repose la statue du défunt en marbre blanc, étendue sur un suaire qui recouvre le milieu du corps. L’œuvre respire une parfaite sincérité, et la tête, d’une expression intense, paraît avoir été exécutée d’après un moulage pris sur le vif, ainsi qu’on le pratiquait alors. Du côté des pieds, se tient debout la Vierge portant l’enfant Jésus, et, à la tête, est agenouillée Diane en costume de veuve, la tête recouverte de la coiffe et les bras croisés. Diane prie la Vierge, et sa prière est gravée en gothique sur le marbre blanc, au-dessus des deux panneaux : $uscipe preces virgo benigna. Les deux statues complètent bien la scène, en y mettant la double note religieuse et conjugale. Seulement, elles sont en partie dissimulées par une colonnade qui a l’inconvénient, ainsi d’ailleurs que le reste de l’architecture, de nuire à la simplicité du monument.
B est vrai qu’il était difficile de procéder autrement, dès lors que l’on songeait à placer à la partie supérieure une statue équestre de grandeur naturelle : celle-ci a imposé l’ordonnance générale du mau-
Tombeau de Louis de Brézé. Gisant et Diane.
solée. La structure est formée cl’un étage inférieur, au milieu duquel repose le gisant dans un cadre terminé par un double avant-corps formé de colonnes corinthiennes, lesquelles s’appuient sur un socle rectangulaire et portent un entablement enrichi de guirlandes avec têtes. Au-dessus, sous une grande arcade à caissons, le grand sénéchal, en costume de chevalier sur sa haquenée, s’avance 1 épée a la main a travers la campagne, indiquée par le feuillage; le caparaçon est orné d’un monogramme formé d’un double B de petite et de grande dimension. Dans les écoinçons des mains tendent des couronnes vers le héros du mausolée.
Le monument emprunte un caractère parliculier à la présence, à droite et à gauche, de quatre statues de femmes symboliques portant sur leur tète des corbeilles de frui ts , sur lesquelles repose l’entablement supérieur : le sens de l’allégorie est gravé en lettres gothiques sur le socle, de manière à former l’éloge du défunt par l’emblème de ses vertus.
A droite, l’une tient un flambeau et a pour légende : ïfrudens in tempore ; l’autre tient une palme en même temps que sa robe, et on lit : $}ortuu$ in gloria. Des deux femmes opposées, l’une, par un mouvement analogue à celle qui lui fait pendant, touche la corbeille d’une main, tandis qu elle tient une couronne de l’autre, et l’inscription porte: fum triumpho vivit ; l'autre femme supporte un panneau sur lequel sont gravées deux mains croisées pour figurer la fidélité, avec la légende : tfidclig semper.
La partie supérieure est décorée d’une frise dans laquelle, au milieu des rameaux, sont des femmes décernant des couronnes à des sphinx ou des animaux symboliques. Le couronnement de marbre noir est terminé, à droite et à gauche, au-dessus des avant-corps , parmi écusson avec le monogramme de Brézé entrelacé de palmes. Enfin, au sommet, sous un édicule soutenu par deux colonnes, est assise une femme d’attitude majestueuse et entourée d’objets destinés à symboliser l’ensemble des vertus. C’est comme le résumé du poème des quatre vertus cardinales que l’on retrouve « taillées » sur nombre
cle tombeaux. A la main gauche elle tient une épée la pointe vers le sol. et de la droite elle presse un serpent. Des épines sont tressées auprès d’elle , et une aile s’adapte à son épaule gauche tandis que sa bouche porte un mors. L’énigme s’éclaircit si l’on consulte la légende gothique : In virtuto nuraculum roeum , spectaculmn, umbvaculum.
Ce n’est pas seulement par le style que ce mausolée se distingue absolument de celui des cardinaux d’Amboise : le regard n’est pas
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Tombeau de Louis de Brézé. Inscriptions d’après Gaignières.
moins frappé par la différence des marbres. Tandis que celui-ci a conservé la blancheur de la neige, l’autre a pris une patine un peu jaunâtre qui le fait ressembler à l’albâtre ou à la cire. Ce dernier était, d’ailleurs , rehaussé d’ornements dorés dont on voit encore quelques traces. Ajoutons enfin que, en avant du mausolée, est la pierre tombale du caveau sur laquelle est gravé le blason du sénéchal avec le casque et le monogramme aux angles. L’attitude de Diane enveloppée de deuil appelait-elle une explication? La veuve l’a pensé, et une inscription latine, en petites lettres gothiques, rappelle que le tombeau fut érigé par « la veuve en pleurs unie à son époux par les liens de la plus fidèle affection dans la mort comme dans la vie ».
En présence de ce remarquable monument, que l’historien de l’art se plaît â comparer avec son « vis-â-vis », il y aurait à rechercher quel
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maître a donné le dessin et quel artiste a sculpté les ornements. On sait que l’artiste préféré de Diane fut Jean Goujon, et ce n’est pas sans raison que l’on a voulu reconnaître le génie du maître dans la statue du gisant. Peut-être le reste du monument fut-il exécuté dans son atelier, et convient-il de lui attribuer même le dessin du mausolée. On n’ignore pas, en effet, que Jean Goujon travailla à Rouen, tout au moins de 1538 à 1542, et qu’on s’adressait volontiers à lui afin d’avoir des « patrons ». En ce qui regarde la cathédrale, on lui demanda « les pourtraicts du pourlail et de la
fontaine » ; en vue de Saint- Maclou, il fit « deux pourtraicts pour faire une custode » ou ostensoir, « le devis de peindre les orgues » et « un pourtraict d’une coulompne ». Gette colonne, qu’il exécuta ensuite, supporte la tribune de l’orgue de Saint-Maclou . En rapprochant de cette colonne, très curieuse de forme , l’ordre corinthien du tombeau de Louis de Brézé , on est porté à y saluer la même main qui maniait avec une égale habileté le compas de l’architecte et le ciseau du sculpteur.
Mais nous ne saurions aller plus avant, et nous avons hâte de
Tombeau de Louis de Brézé. Statue équestre.
revenir de cette excursion au pays chartrain et de retrouver Diane, non plus devant un mausolée funéraire , mais au milieu des embellissements dont elle a doté Chaumont.
Assurément Chaumont n’eut qu’à gagner à sa possession par Diane, et si le temps n’avait pas amené tant de vicissitudes, nous aurions la satisfaction de retrouver les meubles et les objets dont elle n’a pas manqué d’agrémenter sa maison. A loisir nous pouvons facilement reconstituer par la pensée les bahuts, les crédences, les sièges el meubles divers dans le style gracieux que l’on a appelé « Henri II ». Et pour compléter la décoration, l’œil se plaît à suspendre aux parois quelques-unes des superbes tapisseries des Flandres du xvi° siècle, telles que celles des Jours, sorties des ateliers de Bruxelles et qui tendent si agréablement les grandes salles de l’aile orientale.
Du moins, la preuve manifeste et le caractère distinctif de l’initia-
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tive prise par la dame de Chaumont paraît au front du château dans le chemin de ronde. A cette époque, la partie au sud et à l’est a subi un remaniement, et, comme pour en conserver le souvenir, l’entredeux des consoles des mâchicoulis a été orné de symboles qui accusent bien leur origine. Indépendamment de la série des emblèmes
d’amour : arcs , flèches, carquois et autres « ustensiles » du jeune et aveugle Cupidon , avec le cor de chasse suspendu à des lacs , on remarque l’initiale de Diane, deux D entrelacés cette fois sans la lettre II de Henri II; de plus, toutes les entre -consoles de la tour Saint-Nicolas sont ornées de trois cercles insérés dans un triangle, quicarac- „ térisent la maison de Brézé. Ils n’ont rien à voir, ainsi qu’on l'a voulu , avec des souvenirs astrologiques et sont les « insignes )> propres de la famille de Diane.
C’est sans doute peu de temps après avoir reçu Chaumont
que Diane fit ces modifications. Les travaux devaient être en cours en l’année 1563. Il y a, croyons-nous, un lien évident entre ce fait et la visite du contrôleur des bâtiments royaux, que nous rencontrons ici à l’automne. Sa présence nous est révélée par l’acte de baptême suivant, que nous puisons dans les registres paroissiaux : « Le 2 septembre 1563, fut baptisée Philippe, fille de Me Charles Rousseau maçon et de Renée son épouse; le parrain fut Me Claude Sourdeau visiteur contrôleur des œuvres de maçonnerie de Blois. »
Ariadne , statue de marbre jadis à Chaumont, actuellement au musée de Cluny.
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Le maître maçon chargé de conduire l’entreprise était vraisemblablement ce Charles Rousseau dont nous avons vu naguère les parents. Mais les documents nous font défaut pour indiquer les noms des collaborateurs que lui fournirent le ciseau et le pinceau. Du moins, parmi les ouvrages de sculpture, nous ne saurions omettre de mentionner la curieuse statue d’Ariadne en marbre, dont le sort ne fut pas moins tragique que celui de l’héroïne elle-même.
Ariadne, fille de Minos et de Pasiphaé, était aimée de Thésée, qui l'enleva pour l’abandonner ensuite dans file de Naxos, où le désespoir l’aurait portée à se précipiter dans les flots. La belle Diane de Poitiers, ayant perdu son royal amant et se voyant obligée de ployer sous la volonté de la reine mère, trouva-t-elle quelque analogie entre sa situation amoindrie et celle d’Ariadne délaissée ? Peut-être ; toujours est-il que, toute question de monument mise à part, la façon dont elle avait été obligée de prendre Chaumont en échange de Chenonceaux pouvait lui donner l’idée de symboliser la situation par la représentation de l’antique Ariadne.
Ce qu’il y a de certain, c’est que la statue, elle aussi, connutl’épreuve du destin. A une époque que nous ne saurions déterminer, elle fut précipitée dans la Loire et y demeura ensevelie sous les sables. A la différence de celui de l’héroïne, le triste sort du marbre devait connaître une fin et sortir de fonde. Un beau jour, on découvrit la statue qu’on s’empressa de re tirer du fleuve, et elle fut déposée au musée de Cluny. A défaut d autres œuvres d’art se rapportant au séjour de Diane à Chaumont, nous sommes heureux de présenter ici ce morceau remarquable , qui forme comme le pendant à la statue de la veuve au tombeau de Rouen.
Gaillon, la chapelle, gravure de la Bibl. Nationale.
Panneau sculpté sur bois, du xvre siècle, au château de Chaumont.