‹ Le Château de Chaumont dans l'histoire et les artsChapitre 4 sur 68 · G E O K F R O Y «BELLE F I L L E · texte numérisé non relu

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sont une mine précieuse pour reconstituer la géographie locale aussi bien que les généalogies, trop souvent embrouillées par des historiens qui avaient perdu l’habitude de recourir aux sources originales. Aussi, au lieu de puiser les renseignements au cours des ruisselets plus ou moins détournés ou troublés, il y a tout profit, en même temps que toute loyauté, à remonter aux sources limpides et pures, qui, pour être d’un abord plus enveloppé, présentent un miroir plus fidèle. L’étude simultanée et comparée des monuments construits et des monuments écrits est comme un double phare, dont les rayons puissants éclairent le vaste océan des âges jusque dans ses mystérieuses profondeurs.

Nous venons de voir Geolfroy de Chaumont et Lisois associés dans un acte de fondation. Des liens plus intimes n’allaient pas tarder à les rapprocher. Lisois avait eu deux fils : Sulpice et Lisois. Le premier offrait un heureux ensemble des qualités les plus attrayantes; la finesse de son esprit et la résolution de son caractère avaient fixé tous les regards, non moins que son courage, et le seigneur de Chaumont songea à le donner pour époux à sa nièce Denise, qui était comme l'idole de ses rêves en son foyer domestique, privé du doux rayonnement de l’épouse et des enfants. Et puis, à ses mérites personnels Sulpice joignait les avantages d’un gentilhomme bien né et bien doté : il était seigneur de Bazougers et sénéchal d’Anjou, et Foulques Nerra l’avait fait gouverneur d'une partie du domaine d’Amboise.

Le mariage fut célébré au milieu de l’allégresse universelle, et le château, égayé par l’éclat des fêtes les plus brillantes , conserva longtemps le souvenir de la journée mémorable où Geolfroy Belle Fille mit la main de la gracieuse Denise dans celle du noble chevalier Sulpice. Toutes les classes, confondues dans une respectueuse admiration, rivalisèrent d’empressement à présenter leurs compliments et leurs vœux aux nouveaux époux. Quant à Geoffroy, n’écoutant que son affection pour sa nièce, il donna à Sulpice la moitié de la terre de Chaumont, en lui assurant le reste après sa mort, et ainsi se fit la réunion des seigneuries de Chaumont et d’Amboise. Le mariage et la cession furent ratifiés par le comte de Blois, Thibaut III, et par son fils Etienne, qui reçurent l’hommage de Sulpice, suivant la coutume du temps.

Avec nos lois unitaires et nos habitudes de civilisation, nous avons quelque peine à nous bien figurer le fonctionnement des différents services du pays sous l’ère féodale. Il régnait, en certains cas, un tel enchevêtrement des domaines et des personnes, des droits et des devoirs, qu’il était difficile de préciser les responsabilités. L’émiette-

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ment social attendait de l’évolution des âges et du développement des institutions le régime destiné à coordonner et harmoniser les divers éléments constitutifs. De fait, il se présentait parfois telle circonstance, oii le même toit domestique réunissait un mari sujet à l’autorité d’un seigneur et une femme relevant d’un autre seigneur. Vers 1063, « Lisois de Chaumont » nous apparaît connue témoin dans un acte de ce genre. Geoffroy III le Barbu, comte d’Anjou et de Touraine, petitfils de Foulques Nerra par sa mère et par son père Geoffroy Martel, donna à l’abhaye de Marmoutier, alors gouvernée par l’abbé Albert, « un collibert du nom de Jean, exerçant la profession de pêcheur à Font-Cher, aussi bien que sa femme, ses enfants et petits -enfants nés et à naître. » Parmi les témoins de cette donation, outre Lisois, on remarque Geolfroy II, seigneur de Preuilly et de la Roche-Posay, <( trésorier de Saint-Martin, » Robert de Bourgogne, Josselin de Chinon, Albert, prévôt, et Jean de Ghinon.

Mais, ensuite, on acquit la preuve que la femme du pêcheur était colliberle d’Ermentrude , jadis femme de Renaud des Roches. Les religieux firent, en conséquence, des démarches auprès de celle-ci et de son fils Renaud. L’un et l’autre donnèrent « à Saint-Martin la colliberte avec les enfants qu’elle pourrait avoir ». L’acte reçut la signature du comte Geoffroy en présence des témoins, à savoir : « comme hommes de Renaud, Froger d’Amboise, Ingelric de Montrichard et Girard de Bernezay; comme hommes de Rodulfe, vicomte du Mans, Garin François, Garin , viguier, Thibaut Leroy, Robert François, Girard, manant; comme hommes de Saint-Martin, les cuisiniers Renaud et Durand, Geolfroy, charpentier, Fulbert Campion et Guy, fils du charpentier Arembert. »

Vers la même époque, on voit Sulpice de Chaumont assister comme témoin à une donation faite au couvent de Marmoutier dans la ville de Tours. Par celle-ci, Auger Bourdeuil, frère du moine Dacfred, en même temps que ses parents, octroyait à l’abbaye une maison « située sur la place de Saint-Martin, près l’église Saint-Denis et devant seulement un cens de quatre deniers ». Après l’avoir consenti, d’abord, « h Châteauneuf dans le verger du préau peint, » apucl Castrum novum in viridario aulæ pictæ, Auger confirma le don dans le chapitre même de l’abbaye.

Nous avons vu le comte d’Anjou, Geoffroy le Barbu, se montrer généreux envers Marmoutier. Il ne faudrait pas croire que les mœurs de ce personnage l’inclinaient d’ordinaire à la bienfaisance. Au rapport des chroniqueurs, sa suzeraineté fut marquée par des injustices flagrantes, et le pays eut à souffrir grandement des luttes intestines

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entre lui et son frère Foulques Réchin. Parmi les seigneurs, les uns prirent parti pour Geoffroy et d’autres pour Foulques, jusqu’au jour où ce dernier condamna son frère à languir au fond d’un cachot. A la suite des comtes de Blois, le seigneur de Chaumont, Geoffroy, marcha contre le Barbu; mais le sort des armes lui fut défavorable. Fait prisonnier, il fut emmené par le vainqueur, qui le retint en Anjou.

Du fond de son cachot , Geoffroy ne laissa pas que d’exercer ses droits de suzeraineté et ses devoirs de bienveillance, en particulier au sujet d’un domaine situé dans son fief de Saint-Cyr, à Martigny, sur

le coteau septentrional de la Loire. Cette terre, de Gausbert, qui la détint « avec la voierie et toutes les coutumes », était passée à son fils , Hardôuin de Maillé. Ce dernier, en mourant, en fît don à l’abbaye de Marmoutier, par la tradition symbolique du couteau à lame ployée, qu’il remit au moine Foulques; en même

temps, il recommanda à son frère aîné Gelduin, « qui devait recevoir l’honneur après lui, » de laisser cette terre librement et de donner « le change » à ses chevaliers Geoffroy, François et Garnier, viguier, qui la tenaient en partie. Après la mort de Hardôuin de Maillé, ses frères, Gelduin et Sanzo, clerc, ne baillèrent pas l’immeuble; c’est pourquoi l’abbé Albert et ses religieux leur « donnèrent cent sols deniers et d’autres choses valant sept livres » . En conséquence, les intéressés vinrent au chapitre de Marmoutier, avec leur beau-frère Besnard, mari de Milesende. Tous donnèrent leur consentement, ainsi que Geoffroy, fils de Besnard, et Cedhilde, autre sœur non mariée. Afin de confirmer le don, Gelduin et « son homme Aufroy » promirent de le soutenir contre toute prétention et d’obtenir le consentement de « Geoffroy de Chaumont, fds de Gelduin, dans les quarante jours qui suivraient sa sortie de captivité ».

Aux heures où l’angoisse étreignait plus douloureusement l’àme du captif, la pensée de Geoffroy se reportait vers sa belle résidence des bords de la Loire et vers l’abbaye, où l’on gardait vivace le souve-

Blois, d’après une gravure ancienne [Bibliothèque nationale).

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nir du seigneur de Chaumont. Un jour, on lui annonce que Albert, abbé de Marmoutier, se rendant auprès du comte d’Anjou, était arrivé à Baugé en compagnie de quelques moines, en particulier Gautier et Adémar, et qu’il souhaitait voir « Geoffroy de Chaumont, fils de Gelduin de Saumur, tenu en captivité par Geoffroy, comte d’Anjou ». Le voyageur fut introduit auprès du prisonnier et lui exposa le motif de sa visite. Il s’agissait d’un domaine donné à l’abbaye par un seigneur des rives de la Loire, et qui se trouvait dans le fief de Chaumont, à Martigny, sur la paroisse de Fondettes, au pied du coteau de la Loire, dont il vient d’être question.

L’abbé ajouta qu’il profitait de sou voyage à Baugé pour solliciter de Geoffroy le consentement utile. Le seigneur de Chaumont s’empressa de ratifier la donation et en fit la tradition symbolique au moyen d’une « petite baguette qu’il tenait à la main et remit à l’abbé ». Puis, faisant un retour sur les douleurs de sa prison, « il pria l’abbé et les religieux du couvent d’intercéder pour lui auprès de Dieu et de saint Martin afin qu’il vît finir sa captivité ». Pour lui et au nom de ses frères, l’abbé promit de faire ce qui lui était demandé et se retira avec ce que Geoffroy lui avait remis en présence des deux religieux, Gautier et Adémar, du clerc Gosmer, de Robert l’aîné et du maréchal Hildegar.

Enfin Geoffroy recouvra sa liberté et vint se reposer à Chaumont des fatigues et des angoisses qu’il avait endurées. Mais voici que se préparait l’un des événements les plus considérables de U histoire de France, je veux dire la conquête de l’Angleterre, qui (.levait achever de mettre en relief les brillantes qualités du seigneur. Aussi nous arrêterons-nous avec quelque complaisance à cette expédition extraordinaire, dont le récit projette une vive lumière sur les mœurs et sur les institutions.

Dans les régions méridionales, à l’air plus ensoleillé, l’homme s’épanouit plus vite et plus intense avec son esprit ailé, son imagination ardente, ses facultés d’abstraction et ses inspirations de rêve et d’idéal. Aux régions du nord, sous le ciel plus gris, en face d’une nature plus âpre, l’homme développe plus particulièrement une intelligence ferme et positive, un caractère résolu, les aptitudes concrètes et un instinct d’aventures qui découle tout à la fois du besoin de chercher des terres plus chaudes, plus fertiles, et d’appliquer les énergies d’une volonté puissamment trempée par les réalités de la vie.

Les hommes du nord, Danois ou Normands, quel que soit le nom que les chroniqueurs leur attribuent, furent longtemps de redoutables corsaires et de dangereux pillards qui semaient partout la terreur et

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la désolation. A l’instar des Francs, ils finirent par s’assimiler les connaissances, les mœurs et les arts des pays conquis, et le christianisme greffa sur ce sauvageon vigoureux les rameaux d’une civilisation qui devait s’épanouir magnifiquement de façon à s’imposer du nord au midi. La hardiesse dans la lutte, la finesse dans les négociations, le savoir-faire et la distinction dans les relations, une culture chevaleresque et un esprit de suite merveilleux firent la fortune des paladins normands, des rivages verdoyants de la Manche aux bords fleuris de la mer Erythréenne.

De Londres à Païenne, le renom et l'influence des Normands devaient implanter les éléments d’une civilisation dont l’empreinte a persisté jusqu’à nos jours. Dès longtemps séduits par tant d’éclat, les Anglo-Saxons rêvaient du rôle prestigieux de leurs voisins d’Outre- Manche. Suivant la remarque d’un savant historien anglais, « la langue franco-normande était familière au palais de Westminster, et la cour de Rouen semble avoir été pour Edouard le Confesseur ce que plus tard la cour de Versailles fut pour celle de Charles IL » Mais ce n’était là que le prodrome d’une conquête bien autrement importante.

A sa mort, en l'hiver de 1066, Edouard, dont la mémoire demeura vivace au pays, fut inhumé dans l’abbaye de Westminster, et la chapelle qui garde son nom fut ornée d’une frise sculptée fort curieuse. On y voit, dans une série de hauts-reliefs, les principaux événements de la vie du roi, tels que la naissance, le couronnement, des visions mystérieuses, des scènes de cour, des légendes pieuses, dont celle des Sept Dormants. Lin tombeau remarquable fut élevé par les soins de Guillaume le Conquérant, qui avait épousé la nièce du souverain et lui succéda sur le trône.

Nous nous trouvons ici en face d’une des personnalités les plus considérables et les plus caractéristiques du xie siècle, et, parmi les Normands qui portèrent sous les différents cieux le renom de leur contrée, il n’en est pas qui ait exercé une influence plus décisive. Son père, Robert, duc de Normandie, surnommé Robert le Diable, s’était épris d’une belle jeune fille du peuple; il en eut un fils, qu’il fit élever avec grand soin et dont il développa les brillantes aptitudes. L’auteur d’une chanson de gestes ne manquerait pas de dire que c’était une rose épanouie sur une épine rustique. D’un esprit éveillé, d’une imagination ardente et d’un naturel entreprenant, Guillaume ne devait pas tarder à échanger son épithète de Râlard en celle de Conquérant.

Guillaume n’était encore que duc de Normandie quand il reçut la visite du bouillant Harold, fils du très puissant comte Godwin , familier du roi Edouard. Pour s’assurer le concours de ce grand sei-

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gneur au cas du décès du monarque, qui n’avait pas d’enfant, en sa cour pour lors réunie à Avranclies, il lui jura fidélité sur les reliques des saints, comme à l’héritier présomptif de la couronne, non sans lui promettre sa fille en mariage avec de beaux domaines. Mais Harold n’eut pas plus tôt traversé le détroit qu’il oublia son serment et que la mort d’Edouard le transforma en prétendant. En vain Guillaume lui envoya un message pour lui reprocher sa félonie ; le rival protesta qu’il n’avait pas agi librement et en appela à la volonté du peuple et à la puissance des armes.

Guillaume de Normandie n’était pas homme à s’incliner devant le fait accompli, et, dès lors, il décida de reprendre le sceptre qui lui échappait en revendiquant ses droits à la pointe de l’épée. Afin d’employer à son profit l’inlluence de l’Église, il dénonça la félonie de Harold au pape Alexandre II, dont il savait les bons rapports avec les Normands émigrés dans le midi de l’Italie. Le souverain pontife se prononça contre le parjure, en faveur du duc de Normandie. Guillaume fit les préparatifs d’une expédition, publia un ban de guerre et, pour gagner davantage d’hommes d’armes, fît miroiter aux yeux le prestige des dépouilles et des faveurs qui récompenseraient le dévouement à sa cause sous les plis de la bannière réunie du duc et du pape. De la Normandie, de la Bretagne et des divers points de la France, vinrent des troupes de soldats avides de courir aux aventures et d’en recueillir les fruits. D’une main Guillaume se conciliait le concours des grands vassaux, et de l’autre il organisait les divers éléments de l’expédition. Huit mois furent employés à celte entreprise colossale, et une flotte de trois mille navires et bateaux transporta sur les côtes d’Angleterre une armée bien équipée et prête à affronter tous les périls.

Au premier rang des chevaliers figure Geoffroy. Intimement uni avec Herbert, comte du Mans, qui était l’ami de Guillaume, et avec Thibault, comte de Blois, qui favorisait le parti du duc de Normandie, le seigneur de Chaumont offrit son épée au futur roi d’Angleterre. Guillaume, qui professait une grande estime pour l’habileté et la vaillance de Geoffroy, s’empressa de l’attacher à sa personne. Le seigneur s’appliqua à mettre ordre à ses affaires, régla ce qui devait se passer en son absence et, au moment de partir, il remit à son neveu et à sa nièce le domaine de Chaumont, la voirie ou basse justice de Saint- Cyr, Château-Neuf à Tours, avec les cens, les dîmes et l’église. Puis, tout étant prêt, il vint prendre sa place parmi la noblesse française, qui soutint brillamment son antique renom de bravoure à l’encontre d’adversaires bien dignes d’elle par leur courage.

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La traversée fut d’abord mauvaise, et, plus d’une fois, les invocations pieuses implorèrent l’intervention de saint Michel et de saint Valéry. Enfin on arriva au but, et l’armée de débarquement prit terre, le 28 septembre, à Pevensey, près d’Hastings. Harold, aux prises avec les Norvégiens, se hâta d’accourir avec ses troupes qu’il disposa en bataille non sans que Guillaume lui eût adressé la sommation d’avoir à rendre la couronne, ce qu’il refusa nettement. On se prépara donc à une lutte acharnée qui devait être décisive, et elle eut lieu, le 13 octobre, dans un endroit appelé Senlac, à neuf milles environ d’Hastings, d’où la journée a pris son nom.

Harold rangea ses troupes dans une situation avantageuse, sur une éminence qu’il défendit encore par des batteries de pieux pointus, suivant les usages stratégiques du moyen âge que nous avons vu renouler de nos jours en Extrême-Orient. Il se plaça au centre avec son étendard brodé d’or et enrichi de pierreries, dont il confia la garde à ses frères Gurth et Léofwin. l)e son côté, Guillaume déploya son armée en trois lignes d’attaque, les archers et arbalétriers en tête, puis la grosse infanterie, et enfin les chevaliers. Le duc, qui commandait l’ost, montait un superbe andalous dont le souvenir se rattachait à saint Jacques de Compostelle, et de son cou pendait à une chaîne d’or le prestigieux reliquaire sur lequel Harold avait jadis fait serment. Son frère utérin, l’évêque de Bayeux, célébra la messe et bénit les armes; puis le prélat, ayant endossé la cuirasse sur sa tunique, remplit la seconde partie de sa mission, moins pacifique, qui consistait à ranger et à diriger la cavalerie.

Au cri de guerre poussé par l’armée : « Dieu aide! » et, en répétant le fameux chant de Roland, l’armée . normande s’ébranla et prit l’offensive. Les Anglo-Saxons firent une résistance acharnée et soutinrent les assauts répétés des Normands. La victoire demeurait incertaine, quand Harold tomba mortellement atteint, et le désarroi se mit parmi les siens. Guillaume, à la tête des troupes, se multipliait et déployait une bravoure inlassable. A la fin, les ennemis furent contraints de se replier et de prendre la fuite. Le corps de Harold, en compagnie duquel gisaient les restes de l’abbé du couvent de Idida et de douze moines, fut retrouvé, dit- on, par la belle Edith au col de cygne, qu’il avait aimée. Sa dépouille fut réclamée par sa mère et reçut la sépulture dans le monastère de Waltham, doté par les libéralités du puissant chevalier.

Dès lors, Guillaume pouvait marcher sur la capitale. Pour conserver la mémoire de cette grande journée , il fil ériger un couvent sous le vocable de la Trinité et de saint Martin. On l’appela, pour ce motif,

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Battle-Abbey , ou l'abbaye de la Bataille, et le sceau abbatial, qui représente un monument avec cinq tours, non sans quelque analogie avec la collégiale martinienne de Tours, porte pour exergue : Sigillum convenlus Sancti Mztrlini de Belloo. Par un curieux rapprochement que les faits historiques présentent parfois, il se trouve que ce nom de saint Martin le Beau [de lïello j est précisément celui qui a été conservé sur les rives du Cher par la localité dans laquelle, au ix° siècle , les troupes normandes furent défaites par les Francs avec le secours du reliquaire de saint Martin. Dans la pensée de Guillaume entrait -il quelque idée d’allusion à cet événement lointain, et était-ce à ses veux comme une revanche sur les rivages d’Outre-Manche, cette fois

au nom et avec la protection de saint Martin? Nous l'ignorons.

Quoi qu'il en soit, Guillaume poursuivit sa marche triomphale vers Londres, et un simulacre de roi,lejeuneEdgar, neveu d’Edouard le Confesseur, n’eut d'autre ressource que de s’ellacer devant le vainqueur, en même temps que celui-ci recevait la soumission de l’archevêque d’York et de Canterbury , de prélats, de comtes,

aussi bien que du chef de la municipalité et de grands seigneurs qui d’abord avaient songé à lui opposer de la résistance. La cérémonie du sacre fut célébrée dans l’abbaye de Westminster et présidée par l’archevêque d’York, qui expliqua aux Anglo-Saxons leurs devoirs envers le souverain, et l’évêque de Coutances se chargea d’exprimer les mêmes sentiments en langue d’oïl.

Parmi les nobles dames qui assistaient à la cérémonie, notre regard cherche la nouvelle reine, la belle Mathilde. Si les circonstances ne lui avaient pas permis de suivre son mari, du moins elle l’avait accompagné de ses vœux les plus ardents d’épouse et de mère. Le navire qui avait amené le duc avait sa poupe élégante ornée d’une statue, tenant un arc tendu prêt à lancer la tlèche; les chroniqueurs rap-

Saint Martin, statue du xv» siècle, à Chaumont, provenant de l'église de Saint-Martin.

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portent qu’elle était en or et avait été donnée par la duchesse Mathilde.

Ce n’était pas assez pour son cœur aimant. Suivant une gracieuse tradition, durant les préparatifs et le cours de la campagne, et dans les temps qui suivirent, Mathilde songea à reproduire aux yeux la série des événements qui assurèrent la conquête de l’Angleterre. Sur un canevas, elle fit dessiner par un artiste, peut-être un enlumineur de sa cour, moine ou laïque, les principaux épisodes de l’expédition, et sa main habile, secondée de ses dames d’honneur, broda les scènes connues sous le nom de tapisserie de Bayeux, parce qu’elle est conservée dans le musée de cette ville. La tenture, qui ne mesure pas moins de soixante-dix mètres de long sur cinquante centimètres de haut, présente un intérêt capital pour l’histoire des costumes, des armes, des mœurs et des diverses circonstances de cette période. Elle comprend une très curieuse succession de scènes avec légendes latines, et nous voudrions pouvoir offrir au lecteur celles qui se rapportent le plus à notre sujet.

La mission de l’épée était achevée, au moins dans sa partie principale. Guillaume résolut d’organiser et de consolider sa conquête par la prudence de son administration, à la fois ferme et conciliante. Il combla de distinctions le prince déchu et confirma les anciens privilèges de Londres, remit leurs biens aux tînmes anglais fidèles à sa personne, fit des règlements pour la sécurité des ports, des routes, de l’industrie et du commerce, enfin établit des ordonnances pour la discipline des soldats, pour le fonctionnement de la justice et la répression des crimes. Il se montra d’un accès facile et s’appliqua à gagner ses sujets, tout ensemble par la magnificence de la pompe souveraine et par l’affabilité qu’il faisait paraître.

Mais en même temps, sous le gant de velours, on sentait une main énergique (pii tenait ferme le gouvernail de l’Etat et ne laissait rien aux surprises des partis. Il renforça les garnisons, qu’il confia à des Normands, et s’attacha plus intimement encore ses officiers par la distribution de domaines pris sur les partisans de Harold ; les monastères normands ne furent pas oubliés dans les largesses faites avec les trésors des vaincus. Ce fut une nouvelle répartition des immeubles, faite suivant le bon plaisir du souverain et dont les détails précis nous ont été conservés par le domesday-Book , ou livre cadastral de la conquête. Ainsi se constitua une féodalité présentant le caractère , les coutumes et les manières de la féodalité normande , et dont les traces ont traversé les siècles et sont arrivées jusqu’à nous, ainsi qu’on peut en juger, de nos jours, par certaines cérémonies, par

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