L. ScTiutzcnbcrger .Paris
PORTRAIT DE FRANKLIN. MÉDAILLONS PAR NINI ( GALERIE DU CHATEAU DE CHAUMONT )
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sieur de Chaumont et qui en sont susceptibles ». Avec l’arrivée du graveur la fabrique, de foyer industriel, allait devenir centre artistique.
Une fois en possession « des outils propres à graver et à tailler le cristal », Nini s'appliqua à réaliser des ouvrages qui sont des chefsd’œuvre de finesse gracieuse et de grâce affinée, que l’on a pu égaler, mais non dépasser. Son gobelet de cristal est légendaire avec ses paysages, animaux et personnages de proportion microscopique et de perfection consommée. Une cbasse royale évoluait à l’entour du gobelet, dans laquelle on voyait le roi et ses seigneurs quitter Versailles pour courir le cerf, (pii cachait dans la forêt les transes causées par la poursuite de la meute. Des costumes de chasseurs aux moindres détails des chiens, le mouvement et la vie éclataient dans cette pastorale en miniature. Aussi Nini y tenait-il comme à la prunelle de ses yeux ; il ne le montrait qu’aux visiteurs de marque comme l’un des chefs-d’œuvre du génie humain, et le serrait, tous les soirs, dans un étui de chagrin doublé de soie.
Les collections de Chaumont conservent deux verres gravés de Verre gravé par Nini, galerie de Chaumont. Nini, également d’une finesse remarquable. Sur 1 un, est représentée une Chasse au milieu d’une campagne accidentée, dans laquelle un disciple de Nemrod avec deux chiens poursuit le lièvre ; tandis que son coup de feu va frapper un léporide, d’autres se sauvent à travers champs, cependant que des oiseaux ellrayés s’envolent à tire d’aile. Sur l’autre, la Pêche déroule ses émouvantes péripéties au bord d’une rivière frangée d’une habitation rustique. Au second plan, un pêcheur porte son filet qu’il rentre chez lui, a moins qu’il n’aille le jeter dans les ondes; au premier plan, dans une barque amarrée sur la rive, un pêcheur retire de 1 eau ses filets dans lesquels frétillent et se débattent des poissons désagréablement surpris.
La fragilité de la matière a sans doute amené la destruction de plu-
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sieurs de ces ouvrages si remarquables ; mais nous espérons bien que les spécimens conservés seront un engagement pour rechercher les verres gravés qui sont sortis des mains de Nini et de ses collaborateurs, et qui peuvent se trouver dans les collections publiques et privées, sinon dans quelque coin ignoré de la ville ou de la campagne.
Ici, se place un document relatif à la paroisse d’Amboise et à une imposition que l ou entendait y faire supporter au seigneur de Chaumont. C'était en 1784. Le Ray réclama avec pièces à l’appui, et « présenta un mémoire à MM. de l’Election, le 27 février dernier, remis à
Amboise, la Loire, les ponts, le château el la ville, dessin de la Bibliothèque Nationale.
M. le procureur du roy, le six de ce mois de mars, et communiqué à M. Royer, greffier de cet hôtel, le 11 de ce mois, par lequel il concluait à estre reçu opposant à la cotte et imposition faite au rôle des faux-bourgs de ceste ville, la présente année 1784, à la somme de cent trois livres de principale taille, la capitation et accessoires en proportion ». Le conseil de la ville en délibéra et rendit la décision suivante : « Attendu que ledit sieur le Ray ne fait plus régir aucunes manufactures et que les magazius qui se tiennent en sa maison, se tiennent pour le compte du roy qui ne doit rien, le descharger de la dite imposition, faire deffenses aux habitants et à leurs collecteurs de l’année 1785 et suivantes de l’imposer, à peine par les collecteurs de répondre en leurs propres et privés noms, et pour l’exécution du rôle, il serait contraint de faire l’avance de ladite imposition, condamne les habitants de le luy rendre et restituer. »
Cependant Nini voyait les années se multiplier sur sa tête blanchissante, sans que la flamme du génie artistique perdît rien de son éclat; les délicates productions de cette dernière période n’ont rien à envier aux œuvres de sa carrière la plus renommée. Mais sa santé, peut-être
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atteinte par le froid et par le séjour prolongé dans l’atelier aux poussières toxiques, subissait une altération. Il ne voulut pas être surpris et écrivit lui-même son testament en quelques lignes, révoquant toute rédaction antérieure.
« Je déclare, dit-il, que voulant reconnaître l’attachement que me porte Jacques Deniau, mon garçon potier de terre, et l’amitié (pie j’ai pour lui, je le fait et institue pour mon légataire universel de tout mon bien meuble et immeuble sans réserver pour en jouir et disposer par le dit Desniau en toute propriété, à compter du jeour de mon deceds , et pour l’exécution de mon présent testament, je nome Madame veve Dumont, directrice de carosse à Blois, que je prie vouloir bien s’en charger. — Fait à Chaumont - sur - Loire , le 12 décembre mil sept cent quatre vingt quatre. —
J. -B. Nini. »
Le malaise n’empêcha pas Nini de surveiller les travaux de la manufacture et même de créer de nouveaux portraits d’une touche irréprochable. Au soir de sa vie, le maître voulut immortaliser les enfants du seigneur de Chaumont. L’année précédente , il avait exécuté le portrait de Jacques-Donatien; il s’attacha à fixer les traits de sa sœur Thérèse-Elizabeth, qui porte la date 1785 et dont le délicat profil s’enlève avec une grâce exquise dans les ondes d’une superbe chevelure et d’un élégant corsage aux souriantes complaisances. Peut-être y a-t-il un peu plus de sécheresse dans le modelé ; néanmoins ce médaillon figure avec honneur dans la galerie chaumontoise , ainsi que nous l’avons fait remarquer.
A l’artiste il manquait, durant les journées d’hiver, le rayon de soleil de son pays d’origine, et sans doute aussi son cœur sentait parfois l’absence de la femme espagnole et de l’enfant qui devaient faire partie de son existence. Pourquoi, au lieu de venir le rejoindre à Chaumont, étaient-elles demeurées au doux pays où fleurit l’oranger?
Médaillon par Nini, galerie de Chaumont. Portrait présumé de l'artiste et de sa famille.
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Nini n’avail-il pas donné suite à son projet de 1772 pour les amener en France, ou bien les deux Madrilènes avaient-elles préféré rester par delà les Pyrénées? Nous l’ignorons. Toujours est-il que Nini ne les eut pas à son chevet, quand la maladie se lit plus pressante et qu’il dut s’aliter. Sa pensée put s’envoler quelquefois aux rives du Tage aussi bien que de la Foglia; mais, après les dernières cérémonies de l’Eglise, ses paupières furent fermées par une main amie, et Nini n’avait pris aucune disposition en faveur de l’une et de l’autre. Ainsi que nous l’avons vu, il avait légué son peu de bien à son fidèle collaborateur Deniau, en remettant le soin d’exécuter ses dernières volontés à une dame de Blois, Anne Légier, veuve d’Amable Dumont, « en son vivant controlleur ambulant de la régie générale des Aydes, » qui sans doute lui inspirait quelque sentiment de sympathie. Son décès eut lieu le 2 mai, et, le lendemain, les obsèques furent célébrées dans l’église de Saint-Nicolas, ainsi qu’en témoigne l’acte mortuaire que nous avons transcrit sur les registres paroissiaux :
« Le trois may mil sept cent quatre-vingt-six a été inhumé le sieur Jean-Baptiste Nini, artiste et graveur, pensionné de monsieur le Bay de Chaumont, intendant de l’hôtel royal des Invalides, grand maître honoraire des eaux et forêts de France, et seigneur de cette paroisse, natif d’Italie, et marié en Espagne, où sa femme demeure, décédé hier, âgé d’environ soixante et dix ans, après avoir reçu dans sa maladie les sacremens de pénitence, eucharistie et extrême-onction : ce en présence de Jacques Deniau, son domestique; du sieur Boureau, huissier; de Nicolas- Jean Barbier, de François de la Boissière, gardes des chasses de la terre, de Jacques Ribaudeau et autres. Signé : Boureau, J. Barbier, François de la Boissière, P.-C. Joulin, curé. » En même temps que par sa mort le talent du maître s’éclipsait à jamais, au détriment de l’œuvre artistique de Chaumont, sa succession entrait dans la voie des difficultés. Le jour même de l’enterrement, Jean Riffault, notaire à Blois, chez lequel était déposé le testament olographe de Nini, en fit connaître la teneur au légataire universel et à Marais, procureur fiscal à Chaumont; celui-ci fit ses réserves au sujet des « droits du seigneur, des héritiers de Nini et de tous autres ». Le lendemain, il le communiqua à la dame Dumont, qui déclara, « pour répondre à la confiance du sieur Nini, accepter l’exécution du susdit testament ». Puis elle donna procuration au praticien Jules Naudin pour requérir la mainlevée des scellés « apposés au domicile du sieur Nini au château de Chaumont », pour faire procéder à l’inventaire et tous actes nécessaires; cette opération se fit après le 11 mai et doit être une source précieuse de renseignements sur l’atelier du maître.
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Jacques Deniau , « artiste sculpteur, graveur et figuriste, » auquel Nini avait peut-être fait ses recommandations verbales pour remettre quelque objet à sa veuve et à sa fille Agathe, et Marie Légier laissèrent les choses suivre leur cours. Sans attendre l’autorisation de M. Le Ray, on leva les scellés, on fit l'inventaire et l’on se mit en mesure de procéder à la vente. Bien plus, on cita le seigneur devant le bailliage de Blois, en payement des sommes dues à Nini, dont les comptes n’avaient pas été réglés depuis le 1er août 1781. Y avait-il négligence de la part de l’artiste ou préoccupations du côté du seigneur très enthousiasmé pour les affaires d’Amérique? toujours est-il que les favoris de dame Thémis trouvèrent matière à procédure.
A son tour, M. Le Ray protesta contre la vente des objets de batelier de Nini, « outils, meubles, ustensiles et autres effets, tels que les creux, médaillons en terre, porcelaine, soufre et plâtre, etc. » ; il réclama 2,400 livres pour moitié des médaillons que Nini avait vendus directement de 1781 à 1786. Par contre, dans la suite, la succession demanda « la remise de la moitié de la valeur du tour lapidaire sans épargne, retenue par le sieur Morais, comme faisant partie de la communauté avec M. Le Ray, porté en inventaire général du 22 août 1782 », d’après la teneur du contrat initial.
La disparition du Maître, qui arrêta l'essor artistique de la fabrique chaumontoise , lui laissa, en partie du moins, son expansion industrielle. Jacques Deniau, il est vrai, s’installa à Paris, au faubourg Saint-Marceau ; mais on avait conservé une certaine partie des coins originaux de Nini, et l’on continua de s’en servir. Par acte du 9 décembre 1786, par-devant le notaire Marais, le seigneur de Chaumont fit un bail à ferme avec le sieur Jacques Mercier, potier de terre, au sujet « des bâtiments de la manufacture de poterie, chantiers, etc. »b Le 8 août 1788, Orient Marais écrivait à Me Pardessus, avocat à Blois et chargé de la défense de M. Le Ray : « Depuis le décès du sieur Nini, j’ai vendu pour trois ou quatre cents livres de médaillons que j’ai fait fabriquer à la poterie par des hommes qui n’étaient pas sous l’inspection du deffunct, et dans le prix desquels ses héritiers ne peuvent prétendre aucune chose. »
La fabrique de faïence continua également d’exécuter des produits d’un usage courant dont on retrouve, çà et là, des spécimens; ils ressemblent à la faïence commune dite « caillou de Tours », avec émail blanc et décors bleus parfois rehaussés de manganèse , et dessous
1 Note communiquée par M. A. Storelli, auteur d’un remarquable ouvrage sur Jean- Bapliste Nini, sa vie, son œuvre , in-8°, Tours, Marne, 1896.
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marron très foncé. Les uns n’ont pas de marque, et d’autres portent dans la pâte la marque Chaumont. On conserve, au château, de ces plats de différentes dimensions, et nous ne doutons pas que dans les collections plus d’un ne figure sous le couvert d’un autre atelier.
En parcourant les registres paroissiaux, nous avons recueilli les noms de quelques ouvriers de la manufacture. C’est d’abord le fermier. A l’église de Saint -Nicolas , le 28 octobre 1787, Anne, fdle de Jacques Mercier, « fermier de la manufacture de la poterie, et d’Anne Châtain, » était tenue sur les fonts par « Simon Gemabling, ouvrier en faillance », et par Marguerite Fouillou, femme de Georges-André Nérac ou Nera, « tourneur en poterie ». Le 7 octobre de l’année suivante, on enterrait, à l’âge de onze ans et demi, Jeanne -Marguerite , fille de Georges Nera, «tourneur en poterie, » et de Marguerite Fouillou, en présence de son père, d’Etienne Néra, son cousin, et autres.
La fabrique, à travers les vicissitudes de la Révolution, ne laissa pas que de fonctionner dans une certaine mesure. Dans les actes religieux, on remarque, en 1790, le baptême d’Antoinette, fille de Mercier; en 1792, la sépulture de sa fdle Anne; en l’an II, Louis-Pierre Gentilhomme, « tourneur en fayence, demeurant en cette commune »; en l’an III, Jean-Toussaint Bourdon, « tourneur »; et en l’an A III , Michel Froumy, « ouvrier en potterie de terre ». La fabrique de faïence fonctionna jusqu’au temps de M. d’Aramon, qui liquida la situation.
O. Marais, notaire et régisseur de Chaumont, et sa femme par Nini, galerie du château.
Éylise paroissiale de Chaumont, reconstruite au xixe siècle.
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Nova et vetera.
( Biblia. sacra.)
'ancien régime avec ses rayons et ses ombres, ses gloires et ses défaillances, ses progrès et ses abus, ses souvenirs et ses espérances, inclinait rapidement vers le soir, à l’instar de l’astre qui va disparaître à l’horizon. A Chaumont, ce déclin s’opéra dans un calme relatif, exempt des secousses qui troublèrent tant de localités. Le rôle humanitaire du seigneur ne fut pas étranger à ce résultat, non plus que l’attitude conciliante du curé et l’humeur tranquille des habitants. Au témoignage d’un contemporain, « tous les vassaux de Ray étaient à leur aise et bénissaient le seigneur bienfaisant sous lequel ils avaient le bonheur de vivre ».
Jacques Le Ray faisait d’ordinaire sa résidence au château avec les membres de sa famille. Il faut en excepter son fils Jacques, que l’amitié de Franklin avait conduit vers les plages attirantes du Nouveau-Monde. Epris du désir de coloniser, il s’installa en Amérique dans la Nouvelle-
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Jersey, où il avait épousé Grâce Coxe, fille de l’écuyer Charles Coxe. Le récit cle ce séjour, nous a-t-on dit, a été confié à un journal de voyage, et nous faisons des vœux pour retrouver ce manuscrit qui doit offrir le plus vif intérêt.
Les gestes officiels de cette période nous sont révélés par des registres soigneusement tenus; mais ils sont remplis presque exclusivement par la nomenclature ou répertoire sommaire des lois, décrets et ordonnances multiples qui arrivaient chaque jour de la capitale et qui constituent un recueil de plusieurs milliers de documents, dans lesquels l’arbitraire et le grotesque se mêlent à des résolutions utiles et bienfaisantes. Le grand registre de la mairie, qui les renferme, débute en l'an 1788. A cette époque, le curé Joulin rédige les délibérations municipales en qualité de secrétaire, et les signe à ce titre.
A cette date , nous trouvons dans une courte chronique locale un renseignement au sujet de la saison. L’hiver de 1788 fut marqué par une humidité persistante. « Au mois d’octobre il tomba des pluies très abondantes qui durèrent jusqu’au quinze avril, presque sans interruption; on ne recueillit que de très mauvais vin, qui n’avait ni couleur, ni qualité, et il en a fallu jusqu’à dix -sept pièces pour faire une pièce d’eau-de-vie, quand communément il en fallait treize ou quatorze. Les pluies empêchèrent aussi d’ensemencer. On ne put le faire qu’au printemps. M. de Chaumont fit semer dans une partie de ses fermes du bled du païs et de l’orge meslés, et il ne poussa pas un épi de bled, l’avoine fut médiocre en quantité : il résulta de tous les bleds semés avant et après l’hiver que l'on ne cueillit en valeur que de quoy ensemencer en 1788. Les orges servirent à la nourriture ainsi que le bled de mars et le bled vieux. » Les récoltes suivantes ne devaient pas être plus favorables, et l’on sait comment les disettes préparèrent les estomacs, et par suite les têtes, aux agitations, aux émeutes et aux attentats qui devaient amener la Révolution. Durant l’hiver de 1789, « par suite d’un amoncellement de glaces, les eaux de la Loire retenues remplirent la rue du bourg de Chaumont, dont les deux côtés étaient alors bordés de maisons; lors de la débâcle les glaces emportèrent presque toutes les maisons du côté de la rivière n’en laissant que trois et que l’on a démolies ensuite pour faire la route. »
Cependant les états généraux réunis à Versailles , le 5 mai 1789, venaient de s’ériger en Assemblée nationale constituante, qui apparaissait comme l’aurore d’un monde nouveau. L’organisation trop fermée de l’ancien régime cédait la place aux idées d’égalité et de liberté, qui avaient leur expression dans une conception nouvelle de l’administration, de l’impôt, du travail et de l’économie politique. De généreuses
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utopies se glissaient au milieu de réformes utiles el préparaient la voie aux délires populaires, ivres de sang.
Mais 1 heure était encore aux résolutions plutôt favorables à la bonne gestion des affaires. Pour ce qui est de Chaumont, la commune fut divisée en six sections : « 1° de la Mote ; 2° des Iluandière ; 3° du bourg; 4° de l’Iierpinière; 5° des Rosiers; 6° du grand Héros (peutêtre Erable). » Sa sécurité fut assurée par l'établissement d'une garde nationale, commandée par J. Le Rav. Le 5 octobre 17<39, « la municipalité et le comité assemblés ont reçu le serment de M. de Chaumont commandant la légion nationale de Chaumont, et mon dit sieur de Chaumont a fait prêter serment en présence de ladite municipalité assemblée aux officiers et soldats composant ladite légion , et le drapeau a été béni après les vespres par M. Joulin, curé. »
Mentionnons, du même coup, la nomination du gardien communal. Le le1’ novembre 1790, la municipalité nomma garde Auguste Soudé et décida qu’il « aura pour prix 7 sols G deniers ; lorsqu’il tuera une volaille 5 sols par tête, lorsqu’il les trouvera en dommage et lorsqu’il trouvera des bestiaux en dommage soit dans les vignes ou dans les terres, il aura 7 sols, 6 deniers par prise; le garde champêtre tuera les dindes et les oies en tout temps quand il les trouvera dans les bled ou avoine et autre semaille. Le garde est averti qu'il ne doit pas chasser et ne pardonner à personne sous peine de perdre trois mois de son salaire; son salaire est convenu avecques luy de 250 livres par an : il sera payé par quartier; il aura aussi 7 sols 6 deniers par prise de chasseurs qui ne seront pas sur leur terrain, et dans le cas où des particuliers voudraient se permettre réciproquement de chasser sur leurs terres, ils en avertiront le garde. »
A l’automne de l’année 1790, toute la famille Le Ray se trouvait réunie, et c'était fête au château : l’allégresse y entrait avec la naissance d’un garçon vivement désiré. De cette joie nous recueillons l’écho dans l’acte suivant : « Le 15 septembre 1790 eut lieu à la maison l’ondoiement d’un enfant mâle, né le 10 de ce mois, du légitime mariage de Jacques Donatien Le Ray , — fils de Jacques Donatien Le Ray ci-devant chevalier, seigneur de Chaumont, Valères, Rilly, etc., et de Thérèse Jogues — et de Grâce Coxe, sa légitime épouse, fdle de Charles Coxe écuyer et de Rebecca Wills, demeurant en leur terre de Sidney, de la Nouvelle- Jersey , des Etats-Unis d’Amérique : ce en présence du père et de la mère, du grand-père paternel de l'enfant, de demoiselle Thérèse -Elisabeth Leray sa tante, qui ont signé : Leray de Chaumont, bisayeul de l’enfant, Grâce Coxe Leray, Thérèse Le Ray, Le Ray fils. »
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Quant au supplément des cérémonies baptismales, il se fit le 1er janvier 1791. L'enfant reçut les prénoms de Donatien-Charles- Vincent de son parrain Vincent Robineau de Bourgon et de sa marraine « Marie- Thérèse Jogues, mère du père de l’enfant, représentée par Thérèse- Elisabeth Le Ray sa fille » , en présence du père et de la mère de l’enfant; ont signé aussi : « Grâce Coxe Le Ray, Le Ray de Chaumont, bisayeul de l’enfant, Thérèse Le Ray, Sophie Le Ray. » Cette annéelà, la paroisse compta vingt-huit baptêmes, dont quatorze de garçons et autant de filles; vingt-deux sépultures, dont la moitié pour chaque sexe, et dix-sept mariages.
Les événements étant comme l’expression des idées qui guident la marche des peuples, l’orientation nouvelle dans les conceptions politiques devait amener une modification radicale dans la rédaction des actes officiels. Les pouvoirs publics retirèrent au clergé la tenue des registres paroissiaux et confièrent à un officier d’administration la tenue des registres de l’état civil, qui dès lors fut constitué en dehors de toute croyance religieuse , à l’encontre de ce qui se pratiquait sous l’ancien régime, où l’acte de baptême tenait lieu d’acte de naissance. Le curé Joulin signe les actes en 1791 et 1792; et, à partir de l’année 1793, il a écrit : « Les registres nouveaux n’étant pas encore arrivés et l’officier public n’étant pas encore nommé, je fais les actes comme par le passé. » Le premier acte de cette nouvelle série est un mariage du 4 janvier 1793, qu’il signe « Joulin curé », non sans ajouter : « l’officier public n’ayant pas de registres; » le dernier est du 11 avril 1793, avec la signature « P. C. Joulin, curé ». D’autre part, à partir de janvier 1793, un registre nous montre les actes de mariages signés : « Morissard, officier public, » et, plus tard, « Desnoues ». L’en-tête porte : « Département de Loir-et-Cher, district de Carisinont » (au lieu de Saint- Aignan).
L’Assemblée constituante, cédant au besoin de légiférer sur toutes les questions, avait imaginé une Constitution civile du clergé qui provoqua une résistance énergique et fut l'occasion d’une guerre religieuse. Elle exigea du clergé le serment d’obéissance aux maximes formulées et aux mesures décrétées. Ou sait l’accueil que les ecclésiastiques firent à ces prétentions, et la plupart préférèrent l’exil et la mort à ce qu’ils considéraient comme réprouvé par leur conscience. A Chaumont, le curé et le vicaire apprécièrent différemment la situation.
Le 23 janvier 1791, à 1 issue de la messe, le conseil assemblé et la troupe étant sous les armes, « M. Villery, vicaire, a monté d’un air ferme et généreux en chaire et a dit que pour se conformer au décret de
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l’Assemblée nationale relativement au serment civique : Je jure de veiller avec exactitude sur les fidèles confiés à mes soins, d’être fidèle à la Nation, à la Loy, au Roy, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roy, exceptant absolument tout ce qui pourrait être contraire au spirituel de la religion, le tout après un préambule respirant le patriotisme et remply de religion, ce qui a édiffîé tout 1 auditoire. » De ce fait on dressa un procès-verbal, qui fut signé par M. Villery.
De son côté , le 26 janvier 1791 , le curé écrivit au maire en ces termes : « M. le maire, s’il ne s’agissait que d’un acte extérieur d’obéissance à la loi, je ne chercherais pas à proffiter des termes de la loi pour différer la prestation du serment quelle prescrit; dans un serment la conscience instruite de ce qu’elle jure, doit être d’accord avec les paroles, et je vous avoue que ma conscience a besoin encore d’être éclairée. Il est dit au premier articlé de la loy : Les évêques, cy devant archevêques, et les curés conservés en fonction, seront tenus, s’ils ne l’ont pas fait, de prêter le serment, et au Vile article: Ceux desdits évêques, cy-devant archevêques, curés, etc., conservés en fonction et refusant de prêter leurs serments respectifs... Par le premier article, je ne suis obligé à prêter le serment que lorsque j’auroy le titre de curé conservé, et par le VIL', je seroy sujet à la peine qui y est portée, si je ne le prête pas; il est à présumer que voire paroisse sera conservée, je le désire, mais cette présomption ne peut suffire dans une loy rigoureuse. J’altendroy le décret de conservation de cette paroisse pour me regarder sujet à la loy. J’ai l’honneur d’être, etc. »
« Le dimanche, 30 janvier, à l’issue de la messe paroissiale, en l’église, M. Joidin s’est présenté pour prêter le serment ecclésiastique et a dit que pour se conformer à la loy : « Je jure de veiller avec exactitude sur les fidèles confiés à mes soins, de remplir mes fonctions avec exactitude , d’être fidèle à la nation , à la loy et au roy , et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roy. » De celte déclaration il fut rédigé un procès-verbal, signé par M. Joulin, curé. A son tour, le 7 février 1791, M. Villery se présenta au greffe et, en présence des officiers municipaux, déclara qu’il désavouait la restriction portant ces mots: « Exceptant... de la religion, » insérés dans le procès-verbal de prestation du serment civique, prêté par ledit sieur Villery, le 23 janvier dernier, que ces mots ont fait partie de son discours, mais que son intention n’est pas qu’elle le soit dans la prestation de son serment, « de laquelle déclaration nous lui avons donné acte pour lui servir et valoir ce qui lui appartiendra. {Signé : Villery). »
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Cependant la suspicion, ce fléau des assemblées populaires, gagnait progressivement les esprits. Le manoir féodal, jusqu’ici environné de respect, apparut sous des couleurs sombres aux imaginations troublées. Suivant un procès-verbal, « le 10 juillet 1791, le maire et officiers municipaux se présentèrent, à la réquisition du procureur, au château, où, disent-ils, nous avons trouvé M. Leray, à qui nous avons exposé que pour la tranquillité et le repos public , sur des bruits accrédités qu’il y avait chez luy des amas d’armes et autres munitions, nous luy avons demandé à faire perquisition dans sa maison et autres endroits à luy appartenant, ce qu’il nous a sur-le-champ accordé, et après avoir fait les recherches les plus exactes, nous n’avons rien trouvé qui puisse alarmer le public ; nous étions accompagnés des gardes nationaux de ladite paroisse. » Le châtelain rassura les inquiets, et, au-dessous de l’acte, on lit de la main du propriétaire : « Jay affirmé et juré que je n’avais d’autres armes que celles qui me servent à la chasse et que je suis très content de la visite qu’on a bien voulu me faire. Leray de Chaumont. » Le 12 juillet, sur les ordres du Directoire, le commandant militaire renouvela la visite. Le procureur se plaignit « de la quantité des armoiries qui se trouvent sur les porte et façade du château , et on lui répondit que le sieur Le Ray, ayant été requis par MM. les gardes nationaux de les ôter, avait promis de le faire faire ».
La nouvelle constitution, acceptée par le roi Louis XYI, suscita un moment d’enthousiasme. Le 25 septembre, « le maire et la municipalité et la garde nationale avec ses officiers ont fait un feu de joie; après avoir chanté les vespres, Ion a chanté le Te De uni et Ions a été en prossestion, la croix levée à l’endroit du feu de joye accompagnés de tous les paroissiens; lorsque le feu a été allumée tout le peuple a crié : Vive la nation, vive le roy. »
Mais les signes d’allégresse ne faisaient pas perdre de vue les emblèmes seigneuriaux. Dans 1 assemblée du 10 juin 1792, nous lisons: « Les armoiries autour du château appartenant au sieur Jacques-Donatien Leray n’ont point été effacées, et comme l’existencede celles armoiries peuvent amener des attroupements qui serraient peut-être difficiles à dissiper, » on décida d’enjoindre au dit citoyen de les effacer, sinon le procureur fera « cette opération le plustôt possible »; mais la municipalité est persuadée « que M. Leray ne met aucune importance à ces armoiries, se flatte qu’il ne se refusera pas de les faire enterrer. »
Aussi bien, le conseil de la commune reçut un double serment qui tranquillisa les plus ombrageux. Le 1er octobre, devant la municipalité, en conformité de la loi du 18 août dernier, le citoyen Pierre-Charles Joulin, curé, a « prêté le serment d'être fidèle à la nation et de main-
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tenir la liberté et l’égalité ou de mourir en les deffendânt, et qu’il est bon patriote », ce dont a été rédigé un acte qu’il a signé. A son tour, le 22 octobre, devant la municipalité, « le citoyen Jacques-Donatien Le Ray père, demeurant en notre commune, pour satisfaire à la loi du 15 septembre dernier, a fait et prêté le serment qui suit : « Je jure d’être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir en les deffendânt » , ce dont fut dressé l’acte qu’il signa : Leray ». Ajoutons que six jours plus tard on nommait deux commissaires pour procéder à « l’inventaire de l’argenterie de l’église ».
Le 12 décembre 1792, en la même commune , se tint une assemblée des habitants pour la nomination de la municipalité.
A l’ouverture de la réunion , on désigna pour président le citoyen Ch. Joulin, curé, et pour secrétaire le citoyen Jacques- Donatien Le Ray. On voulut nommer maire le notaire Orient Marais, mais il refusa obstinément, et, après quatre scrutins, les suffrages élevèrent Jacques Briais à celle charge, d’autant plus difficile que les temps étaient plus troublés. En outre , il s’agissait cl’obéir à la loi qui avait arrêté dans chaque commune la création d’un comité de surveillance. La réunion, à cet effet, eut lieu le 30 nivôse an II (on sait que l’an Ier de la République commence le 21 septembre 1792); et l’assemblée fut dirigée par P. Joulin comme « président d'âge ».
Dans les registres de cette époque, suivant les prescriptions venues de la capitale, on trouve un tarif au sujet des choses courantes, en particulier celui des salaires pour les travaux manuels. On relève, entre autres actes, de nombreux procès-verbaux de visites domiciliaires, et l’on y apprend que la commune avait été divisée en cinq sections, ainsi que nous l’avons observé. Au cours de ces visiles, les commissaires sont chargés notamment de constater la quantité de blé qu’ils trouvent, et l’on remarque en passant les termes : « terre située à la justice du vent d’à bas », et « distrique de Saint-Haignan-Montrichard ».
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Le seigneur .ou plutôt le propriétaire du château de Chaumont, était de temps à autre l’objet du mauvais vouloir de certains individus brouillons; mais les sympathies dont il jouissait suffisaient d’ordinaire à le défendre contre les soupçons. Le 17 mars 1793, avait lieu une réunion municipale dans laquelle, sur l’attestation de plusieurs citoyens de la commune, il est certifié que « Jacques Donatien Le llay, âgé de soixante- huit ans, taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcis gris, yeux gris, nez gros, bouche grande, menton rond, front large, visage marqué de petite vérolle, demeure actuellement en cette commune, maison appartenant à Jacques Donatien Le Ray, son fils, et qu’il y réside sans interruption depuis cinq ans jusqu’à ce jour, qu’il a payé toutes ses impositions de 1789, 1790, 1791, et la totalité de son don patriotique ».
Entre temps, alors que le maraudage tendait à se développer plus que de raison, le garde dressait procès-verbal contre des gens, de l’un et l’autre sexe, qu’on surprenait à « abattre des noix », à « arracher des navets » ou « à cueillir des fraises dans le jardin du dit citoyen ». Mais la question des titres féodaux continuait à préoccuper l’opinion. Le 10 août, le maire et les officiers municipaux, suivant le décret de la Convention du 17 juillet, qui supprime sans indemnité les droits féodaux et seigneuriaux, et « après avoir examiné l’artique », se sont <( transportez au domicile du citoyen Le Kay; parlan au cytoyen Marais son régisseur, l’ayan requis, au nom de la loi, de déposé aux greffe de notre municipalité tous les titres de redevance ou drois féodau pour être brûlez en prezance du consielle generalle, le dis cytoyen Marais nous a repon qu’il alait san ocuper d’un jour à l’autre pour les dépozez au greffe de notre commune ».
Le 16 septembre 1793, l'ut élu secrétaire greffier, « d’une voix unanime, » le citoyen Georges Nera, « qui a prêté le serment »; on le voit ensuite rédiger et signer une série de procès-verbaux à propos de délits contre les propriétés, vignes, bois et jardins. Il est vrai que dans l’administration elle-même tout ne marchait pas au gré des fonctionnaires. «Aujourd’hui, 29 octobre 1793, l’an IL de la République française une et indivisible, lisons-nous dans une délibération, Nous mere et officié municipau assistez du consielle générale de la commune, après avoir convoqué les citoyen de notre commune pour établire un comitez de surtez générale, il ne c’est trouvée que la mince party des citoyen de notre commune , c’est ce qui a empechez de procédé à la nomination, et nous avons remis la nomination à huitene. » Cette fois, l’acte n’est pas écrit de la main de Nera.
Les habitants de Chaumont tenaient à conserver la célébration des
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cérémonies religieuses. Le 9 nivôse an II, « réquisitoire est adressé au citoyen Joulin, curé, pour 1 exercice du culte catholique comme enlevant, d’ici que la loy en ordonne autrement » ; il a été désigné de tous et trouvera protection dans ses fonctions. A la suite de la délibération, on lit cette déclaration transcrite au nom de l’intéressé : « Je me soumets au réquisitoire, et je déclare que je n’ai envoj'é mes lettres de prêtrise que sur une lettre d’avertissement qui m’a été envoyée dans une circonstance urgente, et que je les ai envoyées purement et simplement sans les accompagner d’aucun écrit. P. G. Joulin, curé. » D’ailleurs, la municipalité prit une délibération dans laquelle elle proclamait que « Le citoyen Pierre-Charles Joulin, cy devant curé depuis 1782, s’est bien conduit, jusqu’à la Révolution comme membre de la société et comme prêtre, et que depuis la Révolution, il a toujours prêché l’obéissance aux lois, tant aux prêches qu’au confessionnal, et dans les conversations, qu’il a toujours été soumis luy-même dans toutes les circonstances. » Puis ses membres ajoutaient : « Certifions que depuis que nous l'avons sommé de reprendre les fonctions du culte catholique qu’il avait interrompu, il a continué de nous prêcher l’obéissance aux lois et que depuis que le culte est totalement cessé dans notre commune, il n’a parlé à personne de religion et n’a dans toutes les occasions que porté à la plus parfaite obéissance à la Convention nationale et aux lois , qui y sont décrétées, ce 22 ventôse an IL » Cependant Jacques Le Ray fils n’était pas sans connaître, lui aussi, les procédés d’une administration soupçonneuse, mais il en triomphait grâce à son influence et à ses relations. Le district de Saint-Aignan reçut un jour une pétition du citoyen Le Ray fils, qui « demande à jouir de tous les droits accordés aux citoyens étrangers, alliés de la France ». Le conseil général de Passy prit connaissance de la requête en vue d’avoir un « certificat d’hospitalité » suivant la loi du 6 septembre. En conséquence, « vu les bons certificats pour lui et son épouse, et considérant que le dit citoyen a un acte de naturalisation ancienne, antérieure à la Révolution et par le serment prêté en 1788, avait accepté le titre de républicain américain, » et aussi, vu que « ses propriétés acquises à Chaumont ne sont pas infectées de la tache féodalle et seigneurialle », on décida que « Jacques-Donatien Le Ray fils, l’élève et l’ami de l’immortel Franklin et concitoyen des alliés de la République française dans l’Amérique septentrionale, est et demeure sous la protection de la loy et de la loyauté Française, qu’à ses biens et propriété garenty et sûreté sont accordés, et que les citoyens préposés à la régie et administration ne pourront être considérés comme les agents d’un cy-devant noble seigneur ».
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A ce sujet une délibération fut faite en ce sens dans l’assemblée municipale de Chaumont. Le 3 germinal an II, « le citoyen Leray fils, » présent à la réunion, déclara qu’il « était à ce moment chargé d’une mission en sa qualité de citoyen naturalisé américain, laquelle intéressait les deux républiques de France et d’Amérique septentrionale et le forçait de se porter hors du territoire de la République française », et qu’il en soit fait mention au procès-verbal; il demanda protection pour ses propriétés, ses gens, conformément à l’arrêté du district de Saint- Aignan. Enfin il déposa « sur le bureau quatre-cents livres sous la forme de don patriotique, pour aider les pères et mères des enfants partis pour la défense de la patrie, ou les veuves de ceux qui ont eu le malheur de périr aux frontières ». D’autre part, le passeport du ministre des Etats-Unis, Morris, daté de Paris le 27 février 1794, portait « de laisser passer Jacques Donatien Le Ray, des dits Etats, âgé de trente-trois ans, taille de cinq pieds quatre pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, nez gros, et longs cheveux châtains, bouche moyenne, menton long, visage assez plein, allant à Gênes par la route de Rlois et de Genève, chargé d’une mission des Etats-Unis ». Le visa fut apposé à Paris, au ministère des affaires étrangères, par le secrétaire général Desforges, le 12 ventôse an IL
D’ailleurs on veillait au chef-lieu du département, et les Jacobins réunis sous le nom de « société populaire » s’entendaient, comme partout en France, à encourager le système de délation qui s’épanouissait alors dans toute son horreur. Dans la séance du 4 floréal (23 avril) an II, «un membre dit que le citoyen Lami est, par l’intrigue de l’aristocratie, en état d’arrestation dans la commune de Chaumont, que le patriotisme de ce particulier lui est connu; il demande que la société nomme dans son sein deux de ses membres qui se transporteront à Chaumont pour prendre des renseignements sur les motifs de l’incarcération de Lami. Celte proposition est adoptée; les citoyens Henrion et Lecluze sont choisis pour cette vérification. Un autre membre dit que le curé de Chaumont, fanatique par état, est encore dans cette commune. Le comité de correspondance est chargé d écrire à l’administration du district de Saint- Aignan pour le faire transporter au chef-lieu. Le même comité est chargé, en outre, de faire une pétition à Garnier (de Saintes) pour l’inviter à donner des ordres pour faire rendre, à l’instar de celui de Rlois, tout le fumier sacerdotal au chef-lieu, pour qu’il soit sous la surveillance immédiate des autorités constituées et que, par la même pétition, on obtienne la démolition des tours de Chaumont... »
Ce vœu ne resta pas lettre morte. Nous apprenons par une délibé-
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ration de la municipalité chaumontoise que, le 5 floréal an II, s’est présenté le citoyen Vallon, ingénieur ordinaire du département du Loir-et-Cher, auquel la direction du district de Carismont a ordonné de « se transporter au cy-devant château de Chaumont pour donner son avis sur la question de savoir s’il est, en tout ou en partie, dans le cas de la démolition, et sur les moyens d’exécution de la dite démolition ordonnée d’après le décret du 13 pluviôse dernier ». L’ingénieur demanda à la municipalité acte de ce qu’il s’est présenté et « qu’en vertu de cette mission il lui soit donné assistance en cas de besoin ». Le corps municipal n’avait garde d’oublier les souvenirs glorieux ou salutaires qui se rattachaient au château et à ses propriétaires tant modernes qu’anciens; il se borna à donner acte de la démarche et évita de formuler un avis dans le sens des pouvoirs publics. Il est vrai que la municipalité n’aurait osé manifester de vœu en faveur de la conservation; mais du moins elle n’inclinait pas vers les solutions radicales pour lesquelles on lui demandait « assistance ».
La société populaire de Blois ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Au cours de la séance du 6 floréal « le comité de surveillance a la parole pour faire part de la rédaction d’une lettre à l’administration du district de Saint- Aignant , relative à l’arrestation du patriote Lami de la commune. La société arrette que copie de ladite lettre seras envoyé à la société populaire de Pont-Levoix , et à la commune de Chaumont. Un des commissaires, nommé pour prendre des renseignements sur le citoyen Lamis, a la paroles et annonce que le citoyen Lamisjouy de la réputation d’être (néant). » Au sujet du propriétaire du château, un membre prit la parole « pour faire observer que le fils Le Ray de Chaumont est parti pour la Suisse, chargé d’une mission du gouvernement, et, comme ci-devant noble, il devient suspect sous tous les raports et, quant conséquence, il fait la motion pour qu’il soit écrit au Comité de Salut publique et de Surté générales pour le prévenir de prendre les plus grandes messnr de surté au sujet du fils Leray et sa famé que l’on crois plustot émigré que chargé de mission pour la République. La société charge son comité de correspondance d’écrire à ce sujet le plus tôt possible. »
Le château continuait à dresser sur le coteau son front superbe égayé par un doux soleil d’été. La société populaire était furieuse de ce défi insolent et revint à la charge dans sa séance du 15 prairial. La réunion ayant été <> ouverte par un couplet de chanson patriotiques..., Le Blond a exposé à la société que le ci-devant château de Chaumont étoit construit et d’une exposition redoutable. Il faisoit la motion expresse pour qu’on procédât à sa démolition, et qu'il se chargeroit de
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la conduite de ces travaux, qu’en même tems il feroit brider les épines des environs pour faire de la cendre. Un membre a demandé que les châteaux d’émigrés fussent démolis. D’autres demandèrent que tous le fussent. Après les débats, la société a arrêté qu’il seroit écrit au Comité de Salut public relativement à Chaumont et à la Convention nationnalle pour tous les châteaux d’émigrés. Renvoyé au Comité de correspondance pour en faire les pétitions. » Enfin, dans la séance tenue deux jours plus tard, après le couplet chéri « Amour sacré de
Détails de sculpture de Chaumont, gravure de la galerie du château.
la patrie..., un membre a fait lecture d'une pétition relative à la destruction du cy-devant château de Chaumont».
Or, dans la petite ville chaumontoise on demeurait étranger aux angoisses qui troublaient les grandes villes. Nous n’y trouvons à glaner que de menus faits sans importance. Le 26 messidor an II, on aliéna divers objets, notamment la robe du bedeau, dont la vente produisit cinquante livres. Il est question d’une demande faite par Laurent Perrer qui avait eu jadis la « charge des vingt-quatre violons de la chambre ». Le propriétaire de Chaumont avait installé une fabrique de salpêtre , et on le voit demander des ouvriers « pour travailler à son atellier de salpêtre »; en conséquence, on dressa une réquisition pour faire travailler « par ban ». A mesure que l’esprit jacobin étendait sa lèpre infectieuse, on sentait la nécessité de multiplier les certificats de «civisme». Le
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28 vendémiaire an III, sur sa demande, on accorda « le certificat de civisme au citoyen Leray père, cultivateur de notre commune». La même mesure lut prise au profit de Pierre Joulin, dont le signalement porte : « cinquante-trois ans, cinq pieds sept pouces, cheveux et sourcils gris, yeux gris, nez long, bouche grande , menton rond, front découvert, visage long, demeurant dans le ci-devant presbitaire »; et à celte occasion, l’on constate que le dit Joulin paye bien ses impositions.
Il paraît que les argus de la démagogie avaient découvert que tout n’était pas détruit en fait de vieux titres. Dans la réunion du 25 pluviôse an III , on fit observer qu’il y a des papiers du citoyen Le Ray qui n’ont pas été livrés, et qu’il importe de voir si ce sont des papiers « féodaux ». Mais bientôt les oies qui veillent au sommet du Capitole gaulois pourront dormir en paix; le 25 ventôse an III, on opéra « le brûlement des plans géométriques et autres papiers ».
D’autres fois, les résolutions sont étrangères à la politique. Le
29 thermidor an III, « à la requête du citoyen Le Ray, fils naturalisé américain, et à la diligence du procureur de la commune, ont comparu les citoyens Epron manufacturier en faïence dans la ville de Tours et un autre, inculpés d'avoir chassé avec des chiens dans cette commune et tué un chevreuil ». Les délinquants furent condamnés à une amende de trente livres, dont vingt livres pour le citoyen Le Ray « propriétaire». Ou bien il s’agit d’une longue enquête au sujet d’une fille de Chaumont, qui fut enlevée, puis mariée dans un cabaret à Rlois, le 13 prairial an Y.
Dans l’intervalle, le possesseur de Chaumont fit acte de bon et loyal propriétaire. Les seigneurs devaient à l’abbaye de Pontlevoy une rente de vingt-sept francs, « hypothéquée sur le domaine de Chaumont». En l’an IV, en conformité avec la loi du 29 décembre 1791, il demanda à rembourser cette rente, ce qui lui fut accordé moyennant la somme de cinq cent quatre-vingt-quatorze francs, plus cent cinquante-sept francs d’arrérages, qu’il versa au bureau de Montrichard , le Ier vendémiaire an Y, ce qui, avec le remboursement de la rente due à l’église de Chaumont, constituait un versement de trois mille quatre cent quarante et un francs.
Un tableau de la population, dressé le 20 fructidor an Y III, donne, en hommes mariés ou veufs, cent quatre-vingt-quatorze; femmes mariées ou veuves, deux cent onze; garçons de tout âge, deux cent dix-huit; filles de tout âge, deux cent trois; défenseurs de la patrie, dix-neuf; au total, huit cent quarante-cinq habitants en deux cent vingtsix feux. Sur la liste, on relève dans la catégorie des hommes mariés
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ou veufs: « Jacques Donatien Le Ray, père et fils, » et, en outre, sa fille dans l’autre catégorie.
Cependant la Révolution, aux mains du jacobinisme triomphant, avait transformé la liberté en licence, l’égalité en servitude et la fraternité en tyrannie. Sur les ruines des institutions religieuses, elle avait assis, au moins pour un temps, le règne de l'irréligion renouvelée des temps idolàtriques, et le christianisme était réduit à chercher de nouvelles catacombes pour y célébrer, dans la pénombre mystérieuse, les cérémonies d’un culte proscrit par la haine impie et sacrilège, au nom d’une sanglante raison d’Etat et d’un impur état de Raison.
Ce jour-là, le curé de Chaumont suspendit la rédaction de son registre paroissial. Fermé sur l’inventaire qui précéda la sombre tourmente, il ne se rouvre qu’à l’aube des jours meilleurs que fit luire la chute de la Convention. Le 6 novembre de l’an IV, on y rencontre la nomenclature de « ceux qui ont payé pour les bancs , chaises et bancelles à l’église », où nous remarquons que l’abonnement annuel pour les chaises était de 10 sols.
La foi n’avait fait que subir une crise au milieu de l’ouragan social, et ne tarda pas à se réveiller malgré les coups des persécuteurs. A la date du 17 prairial an IV, on trouve la liste des « citoyens quy ont contribué pour le ministère du culte catholique », et, en tête, « le citoyen Leray »; d’autres listes suivent, le 24 prairial, les 2, 11, 15 et 22 messidor. Touchante contribution dans laquelle l'obole du pauvre se confond avec l'offrande du riche, et dont la gradation va de 3 francs à 15 sols ; tel donne un boisseau de farine et tel autre un boisseau de blé.
La souscription se montait cette fois à 87 livres 19 sols, versés aux mains de Mercier. Or, celui-ci partit pour Nantes, le 27 juillet 1796, emportant la pieuse et populaire collecte , ainsi que le registre le constate avec douleur. Mais les difficultés ne firent que développer les sentiments élevés et les généreuses inspirations, et bientôt on relève avec honneur « les noms des catholiques de Chaumont qui veulent contribuer à la despense du ministre du culte catholique1 ».
C’est au printemps de l’année 1796 que cette organisation fut
1 On remarque, au « bourg », soixante-deux personnes; à Saint-Martin, trente-quatre; au Fredillet, sept; aux Places, dix-huit; à la Gauchalière, vingt et un; à Bury, dix-sept; à la Rabe (l’Érable), onze; à la Motte, cinq; à la Doublinière, six; à la Gauterie, six; à la Gatiere, quatre. « Total cent quatre-vingt-onze ménages, à quatre livres par ménage, formela somme de sept cent soixante-quatre livres ; le curé peut diredeuxcent quatre-vingts messes à dix sols, ou cent quarante livres, qui, avec les sept cent soixante-quatre livres, font ensemble neuf cent quatre livres, et on payera son loyer. »
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réalisée. On en trouve la consécration dans la délibération suivante : « Aujourd’hui huit prairial de l’an 4e de la République, l’on a publié la liste cy-j ointe, après la messe paroissiale, au banc d’œuvre, en présence de beaucoup de citoyens et citoyennes, à l’effet de contribuer à la dépence du ministre du culte catholique, dont l’on a arrêté que l’on payerait par chaque ménage 20 sols par trois mois, et est payable sous huit à quinze jours au banc d’œuvre après la grande messe. Au même instant l’on a nommé deux fabriciers pour recevoir le d. payement du d. ministre pour luy mettre en mains , et pour vendre les places dans l’église, faire la dépense du luminaire et les réparations de la d. église ; on a nommé Jacques Mercier et Jacques Christophe Delaleu pour fabriciens, qui ont accepté et signé. »
En conséquence , à partir du 2 octobre s’ouvre le compte de la recette.
La vie religieuse refleurissait avec éclat sur les rives de la Loire, alors que nul concordat n’en avait encore déterminé les conditions. « Le 28 septembre et le dix-septième d’après la Pentecôte de l’an de Jésus- Christ 1800 ( vieux style), ce qui revient au sixième jour du mois de vendémiaire de la République française une et indivisible, » les <c habitants et habitantes de la paroisse ou commune de Chaumont étaient assemblés au banc de l’œuvre pour y traiter des affaires de paroisse en la manière accoutumée », comme s’exprime la délibération qui renferme environ deux cents noms. Nous « avons accepté et acceptons le citoyen Henri Rlessebois pour notre pasteur d’après la demande que nous avons faite aux citoyens vicaires épiscopaux composant le conseil épiscopal du diocèse de Blois, qui nous ont envoyé le dit citoyen Henri Blessebois, que nous reconnaissons pour le pasteur que nous avons demandé, et pour lequel nous nous obligeons volontairement à lui donner une subsistance honnête et décente pour son entretien, avec le pain et le vin suffisant pour la nourriture de deux
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personnes. Ratifions en outre par ces présentes dans la cure de cette paroisse ou commune l’installation du dit citoyen Henri Blessebois , qui a été solennellement faite dans cette église le même jour à la messe paroissiale, qui a été célébrée par le dit citoyen Henri Blessebois, et à laquelle nous avons assisté après l’installation faite par le citoyen Morel, curé d’Onzain et archiprêtre de l’arrondissement du même canton. »
Dans une autre réunion de la même année, « le premier novembre, fête de tous les saints et saintes », pour les affaires de l’église, on nomma « commissaires marguilliers Pierre Léonard Chenesay ( ailleurs Senechais), François Augier, et pour suppléans Michel Guilpin et Nicolas Métais; pour président Henri Blessebois, et Orient Marais comme conseiller ordinaire dans toutes les assemblées que les choses de l’Eglise demanderont ». Dès lors les adjudications de bancs et chaises sont faites à l’ordinaire.
Mais il était réservé à la paroisse de Chaumont d’être dirigée par son ancien pasteur. Le 17 février 1803, l’abbé Pierre -Charles Joulin fut installé comme curé en vertu d’une ordonnance de MfJr Bernier, évêque d’Orléans. Dans les registres, nous voyons des délibérations au sujet des travaux à exécuter pour mettre en état l’église paroissiale. Le 29 ventôse an XI (20 mars 1803), le compte était arrêté en recettes à 140 1. 9 s., et, en dépenses, à 143 1. 6 s. ; il est signé « P. C. Joulin, curé ». Aussi bien le registre, avec une nouvelle pagination et un titre solennel par la forme et la calligraphie, nous offre le « commencement d’une nouvelle fabrique pour l'entretien de l’église de Chaumont-sur-Loire ». « En vertu du 76° article du régime de l'Eglise catholique dans les rapports généraux avec les droits et la police de l’Etat, y lisons- nous, les habitans de cette commune étant assemblés, il a été arrêté que l’on nommerait de nouveaux marguilliers, que tout ce qui s’était passé dans l’Eglise depuis la Révolution à l’égard des ventes des bancs, chaises et bancelles serait regardé comme nul et que personne ne jouirait d’une place que par titre nouveau. » — Le 27 mars 1803, à l’issue de la messe, on nomma marguilliers pour une période de deux ans Orient Marais et Michel Guilpin, qui acceptèrent; avec leurs signatures on voit celle de P. Joulin, curé, qui dès lors signe les actes.
La précédente délibération est suivie d’une autre ainsi conçue : « D’une voix unanime, il a été accordé à la famille Le Bay de Chaumont la place qu’elle occupait dans le bas côté du chœur, à gauche, comme possédant la seigneurie de cette paroisse, mais non à ce titre et bien à celui de bienfaisance ; le banc qu elle y occupait ayant été
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brisé, elle en a fait reconstruire un autre, dont elle jouira gratis par reconnaissance de tous les habitans. [Signé) : Joulin , curé. » Cette résolution, qui honore également les habitants et les châtelains, est le témoignage le plus éloquent en faveur de l’estime et de la sympathie dont les propriétaires de Chaumont n’avaient pas cessé d’être entourés dans le pays, désormais en possession du calme, de l'ordre et de la sécurité.
Le 2 vendémiaire an XII, après les trois publications au prône, on procéda à l’adjudication des places « dans le chœur » (le banc de la municipalité était gratuit, ainsi que celui de la cure), « dans la chapelle de la Vierge » et dans « la nef » ; on y remarque « cinq nouveaux bancs faits par des particuliers », et pour « Jacques Donatien Leray, 5 places à 22 livres ou 2 livres 10 sols de rente ». Mais la question vitale était celle du recrutement du clergé. L’évêque d’Orléans, dont relevait l’ancien diocèse de Blois, organisa le séminaire destiné à préparer les prêtres nécessaires au ministère paroissial, et, à cet effet, le 17 février 1806, il fit appel au concours des curés, desservants et administrateurs des fabriques pour venir en aide à cette œuvre de première nécessité. Par lettre datée de Blois le 20 juin 1806, son vicaire général, M. Gallois, transmit à qui de droit la pensée épiscopale, non sans ajouter que « toute paroisse qui ne contribuera point aux frais du séminaire sera privée de pasteur». En conséquence, le 29 juin, la fabrique de Chaumont décida que chaque année, à la Toussaint, à partir de la prochaine solennité, elle enverrait à l’évêché d’Orléans sa contribution de 24 livres *.
Nous ajouterons quelques notes au sujet de l’administration de l’église. En 1810, on choisit pour sonneur Pierre Ribaudeau pour suc-
1 Dans les comptes de l'année 1803, par suite de l’habitude prise, l'on trouve mêlées ensemble les indications anciennes et nouvelles sur les noms des mois : floréal fraternise avec mai, et ventôse avec mars; mais, l’année suivante, on est revenu tout à fait aux anciennes traditions. Les comptes arrêtés en 1806 portent en recettes treize cents livres, et en dépenses douze cent soixante-quatre livres. Nous y relevons, notamment, les travaux du serrurier, du menuisier, du maçon et d’autres ouvriers; nous mentionnerons seulement : la table de communion (vingt livres), douze bancs (cent trente-neuf livres); deux chapes (soixante-huit livres), une aube (vingt-huit livies) , un ciboire, chez M. Chalmel, orfèvre à Blois (cinquante livres).
Le 23 novembre 1806, à la place d’Orient Marais, on élit marguillier Charles Bazin. Le 15 novembre 1807, à la place du marguillier Michel Guilpin, dont le temps est expiré, on nomme François Augier. Plus tard, on constate dans la caisse la présence « d’écus rognés et de petites pièces défectueuses ». Les différents comptes de cette époque contiennent le détail des achats, réparations et objets divers que réclamait l’état d’abandon de l’église. On refait la stalle du curé, on achète des vases d’argent pour les saintes huiles, et des chapes que « Mllc de Chaumont » prend à Paris, ainsi qu’un calice; on refait le carrelage de l’église; on se procure des ornements, des aubes et du linge pour la sacristie. En 1809, on voit Orient Marais, maire, etLeflocq, adjoint.
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céder à son oncle. Dans le compte de cette année, on voit l’achat <( d’une lampe avec chandeliers d’étain pour accolylhes chez Tessier, potier d’étain à Blois » (50 1.); d’une chape neuve à Paris (72 1.) ; d’un soleil ou ostensoir argenté (66 1.) et d’une croix processionnelle argentée (60 1.), chez M. Chalmel à Blois. Une observation nous apprend que le sieur Jean détient « plus de 69 livres de pièces douteuses ». Un décret du 30 décembre 1810 ayant réglé le fonctionnement de la fabrique, l’administration se trouve composée de cinq membres : Jacques- Christophe Delaleu et François Augier, nommés par le préfet sur une liste de quatre habitants envoyée par le maire; de Toussaint Yiou, Jean Savoie et Denis Sonay, nommés par l’autorité diocésaine sur une liste de cinq noms envoyée par le curé à MM. les vicaires généraux. Pour constituer le bureau, les conseillers nommèrent Jean Savoie, président; Jacques Delaleu, trésorier, et François Augier, secrétaire. Dans l’inventaire de 1811, on remarque « deux chandeliers et un crucifix d’autel argentés prêtés parle château ».
Sur ces entrefaites, Jacques Le Ray était décédé le 22 février 1803, et, avant de mourir, avait eu la consolation de voir la France reprendre sa situation glorieuse au milieu des nations. La terre était possédée, depuis 1791, par son fils Jacques Le Ray, que nous connaissons bien et qui continua les traditions de bienfaisance de son père. Après être demeuré assez longtemps en Amérique, sur les rives de l’Ohio, où il tenta de fonder une colonie, il revint en France au mois d’août 1810.
Le château , qui avait vu passer des princesses de la plus haute distinction et que la Révolution avait enveloppé d’un voile de mélancolie, se disposait à donner l’hospitalité à l une des femmes les plus géniales qu’ait produites la France. Aux rayons souverains de l’aigle impérial triomphant aux Tuileries, l’hôtesse des bords de la Loire allait opposer quelque temps l’éclat d’une cour où la liberté de penser et de parler semblait avoir trouvé l’unique asile sur la terre de France. Chaumont ajoutait ainsi un fleuron nouveau à sa couronne glorieuse, grâce à la personnalité de Mme de Staël.
C’est à Paris qu’en 1766 vint au monde Anne-Louise-Germaine Necker, de son nom de famille. Si son père se distingua par ses talents d’homme d’Etat, sa mère, esprit élevé et écrivain de mérite, fit de son salon le rendez-vous envié de tout ce qu’il y avait d'illustre dans les lettres, la politique et les arts. La jeune fille possédait une intelligence cultivée et ornée de tous les dons développés dans ce milieu brillant, quand, à l’âge de vingt ans, elle donna sa main au baron de Staël- Ilolstein , ambassadeur de Suède en France. Eprise des pro-
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messes dorées de la Révolution naissante, puis désillusionnée par les attentats et bannie par les despotes, elle rentra sous le Directoire, prit parti pour les idées constitutionnelles, et devint l’amie, et plus d’une fois l’Egérie, du fin diplomate Talleyrand et du spirituel écrivain Benjamin Constant.
La perspicacité de l’intelligence, l’intuition de l’imagination et la liberté de jugement de Mme de Staël s’accommodaient mal de ce qu’il y avait de convenu et d’académique dans la manière de voir et d’apprécier tout un côté de la vie nationale. Elle développa ses idées en son livre De la Littérature considérée dans ses rapports avec l’état moral et politique des nations (1800), dans lequel, parmi la richesse des aperçus et des considérations, revient la théorie de la perfectibilité indéfinie de l’humanité dans les arts et les lettres. La puissance et la liberté des pensées, aussi bien que l’éclat de l’imagination et la variété du savoir de l’écrivain s’affirmèrent définitivement dans Delphine, paru deux ans plus tard.
C’en était trop pour le caractère et la volonté despotique du premier Consul, qu’un jour Mmo de Staël avait osé qualifier de « Robespierre à cheval ». Dans sa passion pour la liberté enchaînée, l'auteur ne démêla pas du premier coup, sous les violences de la dictature, la grandeur de la main qui refaisait l’ordre dans le désordre et reconstituait l’unité nationale an dedans, sinon l’indépendance au dehors. A son tour, Bonaparte voyait avec déplaisir le rayonnement de ce génie supérieur, l’autonomie de cette pensée qui jugeait librement du présent aussi bien que du passé, en des causeries pétillantes d’esprit. « Elle me gâte l’opinion , » s’écriait- il dans un accès de mauvaise humeur. Sans compter que M. Necker venait de publier un ouvrage dans lequel l’auteur appréciait avec indépendance les actes du pouvoir.
Mmo de Staël reçut bientôt l’ordre de s’éloigner de Paris et de se tenir en dehors d’un rayon de quarante lieues de la capitale. Elle préféra l’exil complet et parcourut l’Italie, la Suisse et l’Allemagne, en préparant les éléments de Corinne, qui, en des pensées mûries et des descriptions colorées, reflète si magnifiquement les impressions de l’illustre proscrite. Mais son âme ne put tenir aux privations de la patrie absente, et, parmi les charmes du nord et du midi, on l’entendit répéter « qu’un petit morceau de France ferait bien mieux son affaire ». Elle franchit la frontière et, comme l’aiglonne qui gravite autour du soleil, elle rayonna, dans la zone permise, des bords de la Seine aux rives de la Loire, autour de la Ville-Lumière, non sans que le tout vigilant ministre Fouché fermât les yeux sur des avancées en territoire interdit. Le volume prit son vol, de la résidence de M. de
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Castellane où Mme de Staël surveilla l’impression. Mais le mal sortit de l'excès du bien, et, sans se laisser toucher par la beauté des réflexions et l’éclat des images en lesquelles l’I Lalie revivait dans la personne de Corinne, le dictateur entendit punir Oswald, l’ami de l’héroïne, du premier rôle dévolu à un Anglais et non à un Bonaparte : l’auteur dut reprendre la route de l’exil sous la forme arrêtée précédemment.
Or, cet ostracisme une fois de plus profita à la mémoire de Mme de Staël. Mise en relation avec les meilleurs esprits, tels que Goethe , A. Schlegel, Sismondi et autres, la bannie s’adonna à une étude approfondie de la grande nation d’outre-Rhin ; elle scruta son histoire, observa ses mœurs, pénétra ses mystérieuses légendes, sa littérature, ses arts, ses aspirations, son passé, son présent et son avenir, et de ce travail d’investigation elle rapporta l’œuvre la plus puissante qui soit sortie de la plume de Mmo de Staël. Mais de nouveau la nostalgie reprit l’auteur, et pour mettre au monde le nouveau-né, elle choisit un coin de terre française. Le Jardin de la France tenta la fraîcheur de son imagination, et elle descendit les rives du beau fleuve qui l’arrose de ses ondes dorées. Elle passait en face de Chaumont quand soudain, raconte la légende, elle fut frappée par le caractère imposant du monument aux flèches découpées et altières, et par le site pittoresque qui le faisait ressembler à quelque vieux burg fortifié des bords du Rhin ; et elle s’installa sur cette cime favorable aux élans de la pensée, avide de planer dans les champs libres du ciel.
Il est vrai que la réalité offre moins d’impromptu que ce conte tout primesautier. Entre les seigneurs de Chaumont et la famille de Mmc de Staël il y avait des relations d’amitié, et les hardis projets du colonisateur du nouveau monde avaient trouvé un appui auprès des capitaux de la fille de Necker. Il était donc tout naturel que Le Ray offrît à Mmo de Staël une hospitalité d’autant plus engageante que les propriétaires habitaient moins leur château; elle y vint donc avec les siens à l’été de l’année 1810. En cette maison amie, la proscrite jouirait de toute la liberté alors possible sur le territoire français et pourrait s’adonner à ses travaux d’esprit, tout en gardant ses relations. La noblesse de la contrée se félicitait de trouver le moyen de manifester ses sentiments vis-à-vis de Bonaparte, en adressant ses éloges et ses sympathies à l’exilée. Mais celle-ci ne se plaisait guère aux réunions mélangées, et sa cour, suivant ses goûts, consistait d’ordinaire en quelques esprits d’élite ou caractères fidèles, tels que Prosper de Barante, les comtes de Salaberry et Elzéar de Sabran, le duc Mathieu de Montmorency et Benjamin Constant. Ce dernier, dont le savoir
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égalait la finesse, était un charmant causeur, et dans la réalité, aussi bien que dans la pensée de Mmc de Staël, il était le roi de cette petite cour, dont la reine le proclamait, non sans quelque partialité, « le premier esprit du monde ».
Outre la personnalité de Mme de Staël, parée de tous les dons naturels, la cour de Chaumont empruntait un charme particulier à la présence de deux femmes. Sa fille, par la tendresse de son affection et par la dis-
Chambre de Chaumont, dite « de Catherine de Médicis »; tapisseries gothiques.
tinction de ses qualités, contribuait à embellir ce séjour qu’elle égayait parfois des sons de sa harpe. Mais surtout le tact, l’à-propos et la belle voix de Mme Récamier, que la jeune lille accompagnait si parfaitement, ajoutait une note exquise à ce concert d’esprits distingués. A vrai dire, elle ne recevait pas moins qu’elle donnait, et auprès de son amie Mrae de Staël elle apprit l’art souverain de présider à un salon, en groupant dans une harmonie sans dissonance apparente les hommes des opinions les plus diverses dans la politique, les lettres, les sciences et les arts, et son salon est devenu plus tard particulièrement célèbre parce que chacun se trouvait à l’aise sous le charme supérieur de la maîtresse de maison, qui savait faire valoir les qualités de tous. l)e fait, c’est sans le moindre effort et par le seul rayonnement de son esprit que Mme de Staël demeurait reine de ce séjour. Son génie était servi
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par un sentiment merveilleux, et la séduction ineffable de sa voix faisait dire à Mme de Tessé : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à Mme de Staël de me parler toujours. »
Aux heures de travail et d’entretien sérieux succédaient les moments de distraction , et nous pouvons nous en faire une idée par le tableau que Mmp de Staël nous a laissé de sa vie à Fossé, un peu plus tard. « Nous chantions souvent, dit-elle, un charmant air qu’a composé la reine de Hollande, et dont le refrain est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer autour d’une table verte et de nous écrire au lieu de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table, où nous nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d’interrompre nos habitudes, et notre petite poste (c’est ainsi que nous l’appelions) allait toujours son train. Les habitants de la ville voisine s’étonnaient un peu de ces manières nouvelles et les prenaient pour de la pédanterie, tandis qu’il n’y avait dans ce jeu qu’une ressource contre la monotonie de la solitude. »
Ce divertissement, qui ne pouvait venir que dans la tête de gens lettrés et friands d’une pensée élégamment traduite, n’était-il pas d’ailleurs, à l’insu peut-être de ses auteurs, une caractéristique du temps, où la liberté de la parole et de la plume était émoussée par l’absolutisme du pouvoir? Et puis, les hôtes de Chaumont se plaisaient à trouver une autre distraction dans les représentations scéniques, pour lesquelles on avait installé un petit théâtre dans le goût du xvme siècle. Mme de Staël y remplissait les rôles tout à la fois de compositrice et d’actrice. Au besoin, l’on jouait quelqu’une des petites pièces qu'elle avait créées précédemment durant son séjour à Coppet, telles que le Capitaine Kernadec, Geneviève de Brabant ou La Sunamite. Du reste, Mmc de Staël appréciait bien autrement les maîtres du grand siècle, et elle ne se faisait pas prier pour déclamer les plus beaux passages de Corneille ou de Racine. Nourrie de la moelle de l’antiquité et douée d’une voix d’un charme infini, elle prêtait à la pensée des maîtres une beauté que l’on soupçonnait à peine. « C’était là, dit son fils dans la préface de Dix années d'exil, le moyen de distraction qui avait le plus de puissance sur elle-même, en même temps qu’il variait les plaisirs de sa société. »
Mais l’âme de la proscrite , se reprenant soudain , s’abandonnait parfois à de profondes mélancolies quand le souffle du passé passait plus intense sur son front de penseuse. D’ailleurs, quels que soient les charmes de la campagne, pour certaines natures affinées, elle ne rem-
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place qu’imparfaitement les souvenirs et les heures si prenantes de la capitale. Mmc de Sévigné, la reine des épistolières, ne pouvait oublier son « ruisseau de la rue du Bac », et il en était de même de Mmo de Staël. Un soir, accoudée sur la balustrade de la grande terrasse, aux côtés de Benjamin Constant, elle laissait son regard se promener sur cet horizon en se perdant dans l’enchantement du panorama et la rêverie de ses pensées. — Vous qui décrivez si bien , vous goûtez le tableau de ce magnifique paysage et de ce fleuve puissant qui remplit la vallée de sa majesté. — Mon ami, au lieu de penser à ce que j’ai sous les yeux, je réfléchissais à ce que je ne vois plus, à ce que je voudrais revoir; je pensais à Paris, et, en vérité, je vous le déclare, j’aime mieux le noir ruisseau que j’y voyais couler que cette Loire aux ondes claires et limpides. »
Par la force des choses et à son insu, la cour de Mme de Staël se composait surtout de personnes plutôt dévouées à la cause de la liberté et à celle de l’ancien régime. Parmi les derniers, un des plus fidèles était un gentilhomme du voisinage, le duc Mathieu de Montmorency, qui devait à Mme de Staël d’avoir pu dérober sa tête à l’échafaud. Ses opinions royalistes servirent de prétexte à la police pour inquiéter la proscrite en augmentant la surveillance. A propos de cet événement, Mm0 de Staël, faisant un retour sur cette époque, a écrit dans un langage qui n’est pas exempt de quelque amertume assez naturelle et de fierté tout ensemble : « Cette espèce de succès, que le malheur me valait plus encore que le talent, donna de l’humeur au ministre de la police (Rovigo), qui écrivit au préfet de Loir-et-Cher que j’étais environnée d’une cour. Certes , répondis-je à M. le préfet, ce n’est pas du moins la puissance qui me la donne... J’ai appris que M. de Corbigny avait été très mal traité peu de mois après, pour le punir de m’avoir montré des égards, et le chagrin qu’il ressentit de la disgrâce de l’empereur a, dit-on, été une des causes qui l’ont fait périr dans la force de l’âge... Malheureux pays que celui où les circonstances sont telles, qu’un homme de son esprit et de son talent succombe au chagrin d’une défaveur!... » De fait, cette disgrâce, accompagnée d’autres ennuis analogues, ne parut pas avoir été étrangère à la mort rapide et presque soudaine de M. de Corbigny, enlevé le 29 avril de l’année suivante : ainsi du moins en jugea l'opinion publique.
Quoi qu’il en soit, c’est sous les ombrages de Chaumont que Mm0 de Staël mit la dernière main à son livre sur Y Allemagne , dont l’apparition, en 1810, fut un véritable événement littéraire. Avec une méthode lumineuse et un langage précis et coloré tout à la fois, l’auteur y expose ce qu’a été et ce qu’est cette grande nation. Per-
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suadée que poiir juger sainement d’un pays, de son histoire, de ses mœurs, de ses institutions et de son rôle, il importe avant tout de l’étudier sans parti pris et de l'apprécier, non d’après son imagination et ses idées personnelles, mais d’après les réalités et les règles d’une judicieuse critique, elle réalisa un travail absolument neuf et original, dans lequel pour la première fois une nation étrangère était étudiée et jugée d’après les conditions d’équité et de sincérité absolument nécessaires.
Mmc de Staël avait la conviction profonde que « l’élude et l’examen » élargissent le jugement et son champ d’action, qu’il convenait
d’en finir avec « le superficiel », même paré de grâce, dont on avait abusé , et qu’au lieu de « vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de Chine » , suivant ses propres expressions, il importait de retremper l’esprit français « à la source des grandes beautés » .
En conséquence , elle exposa à ses contemporains ce qu’elle savait de la nation d’outre-Rhin, bien digne de fixer l’attention tout au moins par sa littérature et sa philosophie, ses écrivains étant les « hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l’Europe ». Ses observations comprennent quatre parties : « La première traite de l’Allemagne et des mœurs des Allemands; la seconde, de la littérature et des arts ; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de l’enthousiasme. »
L’aspect de l’Allemagne, avec ses forêts ombreuses, ses châteaux forts sur les cimes, ses paysages superbes, ses maisons rehaussées de couleurs, ses jardins et ses parcs magnifiques, s’harmonise bien avec cette race, remarquable par la nature rêveuse en même temps que sincère, par la puissance du travail et de la réflexion, par la poésie intime s’exprimant dans une atmosphère grise avec l’organe favori de la musique. Aussi l’on a pu dire que si l’empire de la mer était aux Anglais, et celui de la terre aux Français, celui de l’air était aux Allemands. Comme conclusion, faisant un retour sur son pays,
Escalier d'honneur de Chaumont.