GALERIE EU CHÂTEAU BE CHAUMONT
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M,u0 de Slaël écrit : « O France! terre de gloire et d’amour, si l’enthousiasme un jour s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les Ilots, arides comme le désert ! »
Le livre de V Allemagne , qui constitue le meilleur titre de gloire de Mme de Staël, devait rencontrer sur son chemin la censure impériale. La conclusion en particulier excita les susceptibilités de la police, qui en prescrivit la disparition. Ainsi qu’elle le fait observer dans la préface, datée du 1er octobre 1813, c’est en 1810 que Mmo de Staël donna le manuscrit au libraire qui avait imprimé Corinne, et qui accepta en le soumettant, bien entendu, à la censure. En cet endroit, elle se borna à écrire : « Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de France. » Nous savons de quel air pur il s’agit.
Mmc de Staël avait trouvé un appui constant dans la fidélité de ses amis, et les seigneurs de Chaumont ne connurent point la pusillanimité des petites âmes. A son retour d’Amérique, au mois d’août 1810, M. Le Ray fils pria Mme de Staël de prolonger son séjour sur les bords de la Loire; mais la proscrite avait son entourage d’amis et de domestiques, ses habitudes et sa famille, comprenant deux fils et sa fille, depuis Mme la duchesse de Broglie. Sa discrétion lui fit penser que ce serait apporter quelque gêne dans l’intérieur de M. Le Ray, et elle lui demanda la permission de prendre congé de lui. Ce ne fut pas sans regret qu’il vit s’éloigner celle qui avait donné à sa demeure un rayon de célébrité que pouvait lui envier mainte résidence historique. R eut du moins la satisfaction de voir un des habitués de Chaumont offrir à Mmc de Staël un toit hospitalier. En quittant les bords de la Loire, elle vint s’installer à Fossé, près de Blois, chez son ami M. de Salaberry, non loin de son fidèle chevalier, le duc de Montmorency.
Mais, pour avoir changé de séjour, M“' de Staël n’avait pas désarmé le ressentiment de l’empereur. Un jour qu’elle rentrait d’une visite chez le duc, une lettre du préfet de Loir-et-Cher lui apprit que les dix mille exemplaires de son livre avaient été mis au pilon, et que dans trois jours elle ait à quitter la France. La lettre du ministre de la police nous est connue par les bons soins de Mmo de Slaël, qui en a fait comme le frontispice désormais nécessaire de son grand œuvre. On lui intimait l’ordre de livrer la copie et de s’éloigner de France dans
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les vingt- quatre heures. Elle réclama huit jours pour préparer ses affaires, et le duc de Rovigo, ministre de la police, lui accorda ce délai en ajoutant que son séjour en Loir-et-Cher avait été une tolérance. « Votre exil, poursuit- il, est la conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. » En post-scriptum , le ministre lui indiquait les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Roehefort comme « les seuls » où elle pouvait s’embarquer. A ce sujet, Mme de Staël fait remarquer « la gracieuse manière » de l’expulsion et proteste de son amour de la France, compatible avec « un attachement peut-être trop vif » pour telle autre nation; sans se plaindre trop vivement de « la contagion du malheur », elle rappelle le vers du poète anglais : « Qui souffre bravement sauve l’espèce humaine! » et proclame que « l’indépendance de J’âme fondera celle des Etats ».
En conséquence, Mme de Staël s’éloigna de nouveau de sa patrie et se fixa à Coppet, puis en Angleterre, sans jamais consentir à acheter, par un mot, par un signe, les bonnes grâces de l’empereur. Lors de la naissance du roi de Rome, qu’on lui lit apparaître comme l’aube d’un retour facile, elle se borna à répondre : « Tout ce que je puis pour lui, c’est de lui souhaiter une bonne nourrice. » Elle conserva son attitude de noble indépendance jusqu’à la fin de l’empire, et ne s’inclina que devant le captif de Sainte-Hélène, qui commençait à comprendre à son tour que la puissance temporelle la plus haute se brise parfois contre le roc immuable des lois éternelles, et qu’au-dessus de la force des armes et du droit de conquête planent la justice et les pacifiques conquêtes du droit.
On a dit, sans d’ailleurs y croire, que l’irréductible opposition de Mme de Staël avait son principe dans le dépit d’un cœur incompris. Mais c’est là une allégation sans l’ombre de fondement, et contre laquelle proteste absolument l’indépendance d’esprit et de caractère de la femme dont le culte primordial fut celui de l’idéal et de la liberté. C’était la rencontre fatale d’une pensée et d’une plume géniales vouées à la liberté , avec une main et une épée non moins géniales taillées pour la domination. Elles ne pouvaient se comprendre et encore moins s’entendre, et c’est ce qui explique les injustices commises de part et d’autre. Napoléon manquait de la sérénité indispensable pour juger et accepter cette puissance intellectuelle; Mme de Staël a manqué du recul nécessaire qui lui eût permis, à côté des travers de l’homme d’Etat et de guerre, et des vexations dont elle eut à souffrir à l’instar de plus
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d’une victime de l’arbitraire impérial, de considérer les éminentes qualités, les inoubliables services et les œuvres considérables du restaurateur de l’ordre en France.
De fait, Mme de Staël et Napoléon sont, à l’aurore du xix" siècle, deux souveraines personnifications du génie de la liberté et du génie de l’autorité. Si le monde physique trouve son harmonie générale dans l’équilibre des forces opposées , à son tour, le monde moral repose sur la pondération de forces analogues qui s’appellent l’autorité et la liberté. Au xvne siècle, l’autorité en vint à absorber la liberté, et, an xvme siècle, celle-ci, prenant sa revanche , réussit à absorber l’autorité. Puis, après une période de chocs douloureux résultant de la confusion de ces éléments primordiaux, la liberté et l’autorité réclamèrent leurs droits respectifs avec une ardeur parfois excessive , dont nous ressentons toujours le contre -coup.
Napoléon, c’est le capitaine dont l’épée, brûlant de rester au fourreau, oublie trop souvent que sa mission est bien plus de défendre et de pacifier que de combattre et renverser; mais c’est aussi l’homme d’Etat qui observe, coordonne et asseoit les bases d’un nouvel état politique et social, avec une main d’acier, naturellement intolérante de la discussion; Mme de Staël, c’est l’héritière de l’esprit d’examen, qui entend tenir haut et ferme le drapeau du droit et peser la valeur des actes et des mobiles du maître couronné, aussi bien que de tout autre citoyen. Napoléon, c’est l’autorité faite loi et la loi sanctionnée par des pénalités nécessaires; Mme de Staël, c’est la liberté transformée en muse et charmant les grands et les petits par les accents harmonieux de sa voix, même au milieu du cliquetis des armes. Le front de celui-là rayonne de tout l’éclat des triomphes militaires et populaires, consacrés par la main du chef de l’Eglise associé à la renaissance nationale ; au front de celle-ci resplendit le diadème du génie de la philosophie,
La baronne de Staël.
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des lettres, des sciences et des arts, qui, sur les bords de la Loire notamment, s’appela tour à tour Rabelais, Descartes, Alfred de Vigny et Balzac. Au demeurant, cette femme d’élite qui, en des jours fameux, sur les cimes sereines de Cbaumont, a placé la souveraineté de la pensée en face de la toute-puissance de l’épée, fait le plus grand honneur à l’humanité et projette sur la maison qui lui donna l’hospitalité un rayon d’une idéale beauté que nous nous plaisons à refléter ici.
Les événements d’ailleurs ne devaient pas tarder à donner raison à l’illustre écrivain. L’Europe coalisée contre Napoléon l’obligea à se démettre et à se retirer dans l’île d’Elbe. Il avait pris soin d’abdiquer en faveur de son fils , mais le comte de Provence rentra en France et prit le sceptre de Louis XVI sous le nom de Louis XVIII. Le nouveau souverain donna une constitution libérale au pays, et sa fête fut célébrée avec une vive allégresse. Les hôtes de Cbaumont s’associèrent à cette aimable manifestation , dont nous relaterons les diverses circonstances d’après le registre officiel :
« Procès-verbal de la célébration de la fête de saint Louis.
« Aujourd’hui quinze août 1814, en exécution de la circulaire de M. le comte Chrisliani de Ravurand, préfet du département du Loiret-Cher, en date du 13 présent mois, relative à la célébration de la fête de saint Louis et en vertu de l’avertissement de nous, maire de la commune, portant que cette mémorable fête (depuis trop longtemps interrompue) serait célébrée aujourd’hui dans cette commune, qu’une grand’messe et vêpres seraient chantées aux heures ordinaires des dimanches et fêtes, qu’un Te Deum serait aussi chanté en actions de grâces des bienfaits que la Providence accorde à la France en lui rendant, avec la paix, les dignes descendants de saint Louis.
« Tous les habitants, sans exception de profession, d’âge ni de sexe, s’étant abstenus de leur travail journalier, se sont rendus aux offices susdits ainsi que la garde nationale en armes, munie du drapeau chéri qui (il y a six mois) semblait être banni pour toujours du sol français, et que la Providence a si miraculeusement fait reparaître.
« A la sortie des vespres, la garde nationale s’est rendue, tambours battant, drapeau déployé et aux cris réitérés de : Vive Louis XVIII ! Vivent les Bourbons! sur la promenade appelée les Mottes, couvert de tveuls, située au nord du château, où étant les danses ont commencé et duré jusqu’à sept heures du soir.
« Au commencement de ces danses, Mmo de Chaumont mère, âgée de quatre-vingt-deux ans, accompagnée de sa femme de chambre, s’est fait conduire dans une chambre de l’une des ailes du château, ayant vue
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sur les divertissemens , afin de participer à la joie des actes et spectacles. L’heure étant venue pour aller au feu de joie établi dans l’allée en face du château, cette respectable dame s’est fait conduire dans une chambre au-dessus du portail pour jouir de ce second spectacle.
c< Ensuite la garde nationale s’est mise en marche, rangée sur deux bayes et formant deux compagnies, au milieu desquels était la famille de M. Le Ray de Chaumont, accompagnés de nous maire, adjoint, membres du conseil municipal, et suivis de tous les habitants de la commune; arrivés à l'endroit oii était préparé le bûcher, un des gardes ayant une torche à la main, l’a remis à nous maire, qui après avoir mis le premier feu, avons présenté la même torche à M. Foucault, beau-frère de M. de Chaumont, qui a fini de l’allumer, aux cris répétés de : Vive Louis XVIII! Vivent les Bourbons ! et suivis des chants du couplet de Vive Henri IV, Vive ce roi , ce vaillant, etc. Au long du mât du feu de joie étaient adaptées plusieurs petites fusées qui, lorsqu’elles ont été atteintes par les flammes, ont fait une explosion semblable à un petit feu défilé.
(( Ce fait, et après plusieurs rondes de danses autour du feu, le cortège s’est remis en marche, dans le même ordre (pie devant, pour se rendre dans la cour du château, où était préparé un feu d’artifice qui, par son bel effet, a redoublé la joie de tous les spectateurs qui accompagnaient le départ de chaque fusée par des acclamations de ; Vive le roi! Vivent les Bourbons ! Ensuite M"e Le Ray de Chaumont a ordonné un rafraîchissement pour la garde nationale qui, après l’avoir accepté, s’est rendue dans le même ordre et toujours suivie du même concours au lieu où les danses avoient commencé, lesquelles ont repris et continué jusqu’à onze heures du soir. Ces danses étaient illuminées par différents falots attachés aux tyeuls, sur l’un desquels on lisait ces inscriptions :
De notre bon roi désiré de la France,
Amis, célébrons le retour,
Et que cette fête, objet de nos danses,
Soit pour notre souverain,
L’objet de notre amour.
Vive Louis XVIII!
Vivent les Bourbons!
« Enfin onze heures sonnant, chacun s’est retiré dans le plus grand ordre , en répétant les cris chéris de : Vive le roi!
« Dont et de tout ce que dessus nous maire, adjoint et membres du conseil municipal avons fait et dressé le présent procès-verbal
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pour copie être adressée à M. le Préfet clu département de Loir-et- Cher. — « A Chaumont-sur- Loire, le 16 août 1814. (signé) Marais Deneveu , Robert Letloc, adjoint. » Il est à noter que la rédaction est d'une excellente écriture.
En 1823, M. Le l\ay vendit la terre de Chaumont à M. d’Etchegoyen, qui possédait Madon, l’ancienne villa des évêques de Rlois. Une dizaine d’années plus tard, celui-ci céda le domaine à M. le comte d’Aramon. Le nouveau possesseur entreprit la restauration du château, qu’il dota d’un mobilier en rapport avec le caractère du monument; les restaurations furent poursuivies sous la direction de M. Jules de la Morandière, élève de Duban , comme architecte.
D’Aramon est le nom d’un chef-lieu de canton du département du Gard, et ce domaine avait son importance dès le moyen âge. En 1426, un échange eut lieu entre Charles 'SRI et Louis de Poitiers , seigneur de Saiut-Vallier, au sujet des comtés de Dyois et de Valentinois contre d’autres terres, parmi lesquelles celles d’Aramon et de Aallabrègues figuraient pour un dixième du prix total. Le comte d’Aramon avait vu le jour à Paris en 1787, et tout enfant il émigra avec ses parents et avec eux il rentra en France. Il épousa, le 8 juin 1824, Pauline Dubois de la Touche, qui lui donna plusieurs enfants : Paul (1825), Marie (1826), Georges (1830) , Geneviève (1841) et Jacques (1843). C’est au nom de la comtesse d’Aramon mère que Chaumont fut acquis, le 26 mars 1833, pour le prix de 1032858 fr., et cette acquisition s’accrut par l’achat de l’île et de la Trétandière, montant à 44059 fr. Mais la gestion du domaine était aux mains de son fils, qui d’ailleurs perdit sa mère en 1841. Le comte d’Aramon a pris soin de consigner ses observations, ses souvenirs et ses impressions au sujet de Chaumont, aussi bien que par rapport à ses voyages en France et en Europe, dans deux registres qui sont conservés aux archives du château. Nous y avons puisé plus d’un renseignement, et nous pensons qu’à leur tour ses descendants les consulteront avec un particulier intérêt sur plusieurs points d’histoire domestique.
Les châtelains ne négligèrent rien pour rendre Chaumont également agréable à l’intérieur et à l’extérieur. Le parc fut l’objet d’embellissements aussi bien que les salles, qui reçurent un mobilier en harmonie avec les souvenirs. Durant une douzaine d’années, M. d’Aramon consacra de 5 à 10 000 fr. pour remettre la maison et les dépendances en état, et un compte constate que, à la fin de l’année 1846, les dépenses de ce chef s’élevaient à 92991 fr. On voit M. d’Aramon tour à tour faire niveler les terrasses, reconstruire l’escalier extérieur
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près de la chapelle, réparer les toitures, planter des arbres verts (dont le cèdre), poser des parquets, améliorer la route d’arrivée, aménager
les chambres, dont celles de « Catherine de Médicis » et de « Mm0 de Staël », déblayer la tour d’Amboise , construire la tourelle, percer une fenêtre dans la nouvelle salle à manger (travail difficile), lambrisser les salons et diverses pièces, poser des cheminées de marbre, mettre une pierre tumulaire dans la chapelle et démolir l’escalier de la cour près ladite chapelle , faire les créneaux de la vieille tour de la terrasse , niveler les anciens bassins de la poterie pour les ajouter au potager, « faire le saut-de-loup de l’avenue et changer la grille ».
Après un voyage de cinq mois en Italie, à partir de l’année 1836 le châtelain s’appliqua à aménager la chambre de Catherine, à y poser de vieilles tapisseries et le lit, à ouvrir des fenêtres au-dessus de la chapelle , à mettre un lustre de Venise dans
la grande chambre. Entre temps, il liquida le compte de la poterie, dans lequel, « en marchandises finies ou préparées, en terres, couleurs et bois, » il reprit pour une valeur de 3000 fr. Puis il s’occupa à planter des arbustes, dont des érables à sucre venus du Niagara, à achever « les fameuses portières », à faire le plafond de la galerie et de la chambre de Catherine ; à finir la galerie et y poser les tableaux et gravures de batailles de Chine. Une note nous apprend (pie le 8 octobre 1837 on disait la messe dans la chapelle réconciliée. En outre, M. d’Aramon fit ôter la cloison du haut du grand escalier et celle « en pierres de taille qui partageait la grande chambre du portail », poser
Aile occidentale.
Façade sur la cour et la Loire, avec le puits.
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la galerie extérieure de la chapelle, qu’il orna d’un autel et de statues. Les restaurations marchaient à son gré, et à l’occasion d’un superbe « dîner dans la belle galerie bien éclairée », il se sert de l’expression « véritables noces de Panl Véronèse », non sans ajouter qu’il fait tracer un chemin dans le ravin, « Simplon en miniature ». En même temps, une note nous apprend que « la grande avenue a été plantée, il y a plus de quatre-vingts ans, sur un terrain appartenant aux Ursulines d’Amboise, qui a été échangé ».
Les années suivantes apportèrent de nouvelles améliorations. En 1840, M. d’Aramon fit « démolir les Grandes-Granges, appelées les Galles »; de plus, pour installer des servitudes, on se servit des bâtiments de la poterie, non sans « démolir deux fours dans la grande tour de la potlerie »,qui fut dotée d’un toit et où l’on plaça le pressoir dans « 1 ancien fourneau de la verrerie » ; enfin on vendit toutes les marchandises et les ustensiles de l’ancienne fabrique. Ensuite on s’occupa à enlever les cloisons de la grande galerie, à refaire la toiture « de la tour Saint-Georges ou de Ponllevoy », à arranger le pignon nord et faire un pont pour le ravin, à installer la cuisine, l’office, la salle à manger et à remplacer le corridor fermé par la galerie ajourée de l’aile sud. Dans la suite, M. d’Aramon continua d’aménager le château et de donner de la valeur au domaine. Notamment il mit en état la grande salle et répara la tour « Saint-Georges ou de Pontlevoy » ; il remania les cuisines en creusant « le passage sous la voûte », démolit un mur de refend et modifia la salle â manger en la faisant précéder d’une galerie ouverte.
Au cours de ces années, 1 histoire chaumontoise présente peu d’événements que nous ayons â mentionner. En octobre 1846,1a Loire inonda le bourg de Chaumont et occupa les maisons jusqu’à environ un mètre de hauteur. En cette circonstance, Mme la comtesse de Chambord fil des distributions aux sinistrés et aux indigents, notamment à Chaumont, où Mme d’Aramon se chargea de répartir les libéralités. A l'occasion des journées de juin 1848, paraît-il, le château, mis en état de défense par des volontaires improvisés, vit arriver des groupes de gens, vieillards, femmes et enfants, qui venaient y chercher un asile contre les menaces et les terreurs parties de la capitale. Parmi les hôtes du château se trouvait le vicomte d’Harlincourt , auquel la magnificence du manoir inspira la pensée d’y placer le théâtre d’un épisode romanesque, qui a pour héroïne Catherine de Médicis.
Le comte d’Aramon mourut en 1847, et sa veuve se remaria au vicomte de Walsh, le fils de l’auteur bien connu des Lettres vendéennes. Le vicomte de Walsh, à propos de l’ancienne salle des gardes ou
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de la grande galerie, a écrit : « La grande galerie, qui rassemble tous les souvenirs, toutes les époques de 1 antique et royale résidence, vient d’être restaurée avec une science si profonde et un goût si merveilleux, que si un fils de France revenait au pays, s’il entrait dans cette grande salle oii Louis, le Père du peuple, où la reine Anne, où la reine Catherine, oii Henri II, où Diane l'enchanteresse, et tant d’autres grandeurs et célébrités ont brillé tour à tour, ce fils de France se croirait chez lui, tant il verrait de toutes parts rayonner la Heur de lys. On y a réuni tous les écussons des différents propriétaires , depuis Eudes Ier, comte de Blois et contemporain de Hugues Gapel, jusqu’aux possesseurs actuels. »
En même temps que le château retrouvait une partie de l’éclat de ses anciens jours, l'église était l’objet d’embellissements. En 1842, la fabrique acheta un dais chez M. Macé, à Blois, pour trois cent vingt-huit francs. Le 1er novembre 1849, M. Delaromanicher fil don à l’église « d’un navire en petit volume avec tous ses grémens, et il est exposé au-dessus de la grande nef ». Les comptes constatent les frais d’entretien, de réparation et d’amélioration à l’église ; en particulier on donna aux Carmélites deux cent six francs pour la façon et fourniture de deux chasubles, et à Chauvalon dix francs pour « avoir peint le bon Dieu de pitié »; on lit des travaux importants au presbytère. En 1855, des travaux furent exécutés à l’église avec le concours de M. Martin, architecte, de M. Lafargue, sculpteur, et de M. Lévêque, peintre.
Au mois d’août 1851, Chaumont reçue la visite de l’émir Abd-el- Kader, el l’enfant du désert, au grand front rêveur, enveloppé d'un blanc turban retenu par des cordes en poils de chameau, fut l’objet d’une vive curiosité. Entouré de sa fille Janina et de ses deux fils, il prit une collation de miel, de laitage et de gâteaux, cependant que son regard songeur parcourait les curiosités du castel et de la grande vallée. Et ce fut à Chaumont comme une fugitive vision d’Orient, dont le souvenir demeura d’autant plus profond que l’émir ne devait pas
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tarder à recevoir sa liberté des mains du chef de la nation, et à quitter pour toujours les rives de la Loire.
Plus près de nous, il était réservé à une opulente maison de rendre au château la magnificence de ses âges les plus glorieux : M"° Marie- Constance-Charlolle Say lit l’acquisition de la terre de Chaumont le 15 mars 1875, et, quelques mois plus tard, le 8 juin, elle épousait M. le prince Amédée de Broglie. Le beau domaine de Chaumont devenait ainsi la propriété de deux familles illustres, dont les souvenirs rappellent, de la manière la plus heureuse, les meilleures gloires de notre histoire nationale.
Les Say ont donné à la France une brillante lignée d'économistes et d'hommes d’Etat, qui sont l’honneur de l’humanité en même temps que de notre pays. Jean-Baptiste Say, né en 1767, a posé magnifiquement les bases de la science sociale dans ses ouvrages classiques sur Y Economie politique. Son fils, Horace-Emile Say, fut membre de l’Académie des sciences morales et politiques, et l’on n’a pas oublié comment Léon Say, ministre et académicien distingué, mérita la reconnaissance de sa patrie par les travaux de premier ordre qu’il a publiés et par les services éminents qu’il lui rendit en des heures de douloureuse angoisse. Quant à M. Constant Say, neveu de Jean- Baptiste et père de Mme la princesse A. de Broglie, il est le créateur de la grandiose industrie dont le monde entier apprécie la valeur.
La famille de Broglie, originaire du Piémont, se montre à nous dès les temps les plus reculés comme une souche féconde et glorieuse, sur laquelle les palmes de l’illustration littéraire et civique se mêlent heureusement aux lauriers des triomphes militaires. A partir du xvie siècle, nous saluons Louis de Broglie (1500 j- 1571), grand’ croix de Saint-Jean- de- Jérusalem , qui fut amiral et défendit vaillamment Malle contre les Turcs; François-Marie, comte de Broglie, auquel ses exploits méritèrent la dignité de. lieutenant général, et qui allait recevoir celle de maréchal quand il fut tué à quarante-six ans. Son fils Victor -Maurice ( -j- 7127) fut le premier maréchal créé par Louis XV. Après lui paraît François-Marie, duc de Broglie (y 1745), dont le bâton de maréchal fut recueilli par son fils Victor-François, qui décéda à l’âge de quatre-vingt-six ans. Le fils de celui-ci, Claude-Victor, prince de Broglie, fut maréchal de camp et député à la Constituante, et sa carrière fut tranchée par la guillotine en 1794.
Achille-Léonce- Victor-Charles , duc de Broglie , fils du précédent, eut la bonne fortune d’être initié aux affaires politiques par la main expérimentée des d’Argenson et des Talleyrand. Sous la lies-
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tauration , il mit au service de la France les éminentes qualités d’homme d’Etat d’un ministre intègre. Son existence s’embellit par son union avec Albertine - Ida - Gustavine , fille de Mmo de Staël, laquelle avait communiqué à son enfant les grâces distinguées de l’esprit, du savoir et de l’urbanité, qui ont rendu célèbre la duchesse de Broglie. Le duc Victor occupa les hautes dignités d’ambassadeur, de président du Conseil des ministres et d’académicien ; il mourut en 1870 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
Tels parents , tels fils , et ces fils se nomment Albert, prince, puis duc de Broglie, et Auguste- Théodore, officier de marine et ensuite ecclésiastique. Ce dernier laissa plusieurs travaux de philosophie et de théologie. Mais surtout les lettres doivent une éternelle reconnaissance au duc Albert, né en 1821 et mort en 1001. Sa carrière politique, comme sénateur et ministre, a révélé un homme supérieur, et l’Académie française compte parmi ses travaux les plus nourris, les plus consciencieux et les plus remarquables à tous égards , les œuvres si considérables du duc de Broglie. Il est presque superflu de mentionner en particulier Y Église et l’Empire romain au I\ e siècle (4 vol., 1856); Julien l’Apostat et Théodose (2 vol.); Frédéric II et Marie- Thérèse (2 vol., 1882) ; Frédéric II et Louis XV (1884), et les Souvenirs du duc de Broglie (4 vol.) , qui sont les mémoires de son père. Ces œuvres et plusieurs autres, dans lesquelles la beauté du slvle égale la solidité de la trame documentaire, placent M. le duc de
Corniche de l’aile orientale sur la cour, reconstruite par M. le prince A. de Broglie.
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Broglie parmi les maîtres de la science historique au xix° siècle.
Le duc Albert de Broglie avait épousé, en 1845, Pauline-Eléonore de Galard de Béarn, dont la mémoire n’est pas sans rapport avec Chaumont. Jadis Charlotte de La Rochefoücault avait donné sa main à Alexandre de Galard de Béarn, comte de Brassac, et sur cette souche poussèrent les générations successives de François- Alexandre de Galard, de Guillaume- Alexandre , d’Alexandre-Léonce et de Louis-Hector de Galard, comte de Brassac et de Béarn. Celui-ci eut pour fille Pauline-Eléonore, qui donna le jour à cinq enfants : Victor, Maurice, Amédée , François et Emmanuel. Le duc Victor, possesseur du domaine patrimonial dans l’Eure, occupe une place très honorable au Parlement. Maurice de Broglie est décédé, en 1862, à l’âge de quatorze ans. François occupe un rang élevé dans l’armée et Emmanuel a composé plusieurs excellents ouvrages.
M. le prince Amédée s’est souvenu à juste titre que dans les trophées de ses aïeux brillait un faisceau de bâtons de maréchaux; après avoir occupé un grade éminent il donna sa démission comme officier supérieur, et toujours il remplit avec distinction les devoirs qu’il a reçus d’une si noble lignée. Aussi le château de Chaumont ne peut que se réjouir de voir les glorieux souvenirs de son passé revivre en la personne de M. le prince et de Mme la princesse Amédée de Broglie , qui n’ont rien négligé pour lui donner tout l’éclat que comporte une si magnifique résidence.
Avec le concours éclairé de l’architecte, M. Sanson, les châtelains ont mené à bonne fin la restauration des différentes parties, notamment de l’escalier d honneur, de l’aile orientale qui a retrouvé sa magnifique corniche, des lours avec leur soubassement, de la salle à manger et de l’aile du couchant avec les salons et les divers appartements. En même temps , le mobilier s’est enrichi de pièces de choix. La série des tapisseries, la précieuse collection des médaillons de Nini, un bel ensemble de meubles et d’objets de curiosité ont contribué à donner aux vastes salles la physionomie à la fois noble et souriante qui convient à cette demeure vraiment enchanteresse.
L’aile historique n’a pas été seule à jouir des soins vigilants des châtelains, et l'aile occidentale a été également l’objet d’excellentes restaurations à l’extérieur et à l’intérieur. Le rez-de-chaussée, éclairé en tous sens par de larges baies, déroule avec grâce ses somptueux salons. Les étages supérieurs sont occupés par de nombreux appartements dans lesquels les meubles et les tapisseries sont en parfaite harmonie avec le style du monument. Mais nous avons garde de commettre une indiscrétion, et nous ne saurions mieux prendre congé de cette rési-
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dence princière qu’en visitant la bibliothèque. C’est bien ici, parmi les précieuses tentures, les souvenirs rares, les gravures remarquables et les objets curieux, que revivent les quatre derniers siècles de l’histoire de Chaumont. Tout ce que le lettré, le savant et l’artiste peuvent rêver de plus choisi dans tous les genres, occupe les rayons de cette bibliothèque, en laquelle, comme en un miroir, se reflète ce que le monde entier a produit de plus excellent. Après les magnifiques restaurations réalisées par M. le prince et Mmc la princesse Amédée de Broglie, Chaumont n’offre rien qui fasse plus d honneur à ses nobles et bienfaisants châtelains. C’est un heureux choix de ce que le génie humain a conçu de plus parfait à toutes les époques et dans tous les pays civilisés. Les souvenirs del’antiquité la plus reculée y coudoient les plus séduisantes découvertes contemporaines. C’est ici tout ensemble la synthèse parfaite du passé , le flambeau lumineux du présent et la semence féconde de l’avenir.
En même temps, grâce à la munificence de M. A. de Broglie, l’église paroissiale , d’un accès difficile pour la population et dans un état de vétusté, est devenue, sur la chaussée de la Loire, un monument dont les trois nefs spacieuses s’ouvrent de plain-pied. Du même coup, son compagnon fidèle, le presbytère, a quitté les hauteurs, où il a laissé une aimable terrasse, pour faire â l’église, dont le style ogival est copié sur le vif, un auxiliaire également dans le goût moyen àgeux qui convient à sa destination. A leur tour, les servitudes du château ont pris un caractère monumental; et, autour du curieux four de Nini transformé en manège , remises et écuries sont devenues les dignes satellites de l’astre qu’elles accompagnent.
Cette royale demeure, nous en gardons la ferme espérance, restera toujours aux mains de la famille qui l’a si magnifiquement restaurée. Nous en avons pour gage les promesses de l’heure présente éclairée par le doux rayonnement de quatre enfants. J’ai nommé les princes : Albert de Broglie, marié â Mllc d’Harcourt; Jacques de Broglie, qui
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a épousé la princesse de Wagram , et Robert de Broglie ; MUe Marguerite, a donné sa main à M. le comte de Lubersac. Sur celte noble souche continueront à fleurir les vertus antiques, la fidélité à tous les grands souvenirs, le dévouement à la Patrie et à la Religion, le culte de Fart sous ses formes infiniment variées et toujours intéressantes. C’est donc avec une pensée doucement confiante que nous écrivons le dernier feuillet des annales de Chaumont, à travers lequel, à l’horizon de l’avenir, nous entrevoyons la perspective de splendeurs destinées à faire revivre un passé glorieux et à prolonger sans limites un présent qui offre tous les charmes.
Un illustre ancêtre, le duc de Broglie, a écrit dans la préface de ses souvenirs : « J’aime la vie, je l'aime et la cultive, comme Montaigne, telle qu’il a plu à Dieu nous l'octroyer. Je ne regrette rien de ce que le progrès des ans m’a successivement enlevé ; j’éprouve qu’à vivre longtemps, on gagne en définitive plus qu’on ne perd, et qu’en sachant être de son âge et de son temps, à mesure que l’homme extérieur se détruit, l’homme intérieur se renouvelle. »
Nous ne pouvions résumer d’une manière plus élevée la série des événements, puisés aux sources les plus sûres, que par ces lignes que nous empruntons au célèbre homme d’Etat. L’évolution sereine que les siècles ont opérée dans l’enceinte du château de Chaumont et dans la succession des familles illustres qui l’ont possédé, nous permet de croire que les âges futurs verront les héritiers de si nobles traditions garder religieusement le culte de cette merveilleuse demeure, dont le vieil historien André Duchesne a dit, dans son laconisme éloquent : « Chaumont, place belle et d'agréable assiette, possédée longuement. »
Blason de la maison de Broglie.