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tion la plus tendre, aussi bien que son lils et ses deux fdles, Adénorde et Ermesende ; son frère , Lisois II, seigneur de Loches en partie, défendait ses intérêts, et il ne trouvait pas moins de réconfort du côté de ses sœurs Euphémie, Elisabeth et Sibille. Cette dernière, unie à Thibault des Roches, fds de Corbon , avait la joie de voir en son mari un dévoué partisan de la cause de Sulpice. Aussi le seigneur de Chaumont goûtait une douce allégresse à les visiter. Il se trouvait à Rochecorbon lorsqu’il fut pris d’une maladie qui l’emporta. S’il faut en croire D. Chazal, c’est le 1er juin 1074; mais les documents nous le montrent encore vivant, les années qui suivirent, et le décès eut lieu le 1er juin 1081. Sulpice reçut la sépulture à Pontlevoy, et le nécrologe de l’abbaye en fait mention le jour même de ses funérailles.
En la personne de Sulpice disparaissait l’un des meilleurs capitaines de son temps, et sa perte fut vivement regrettée de tous. La mort ne le surprit pas, et il avait pris la précaution de faire reconnaître son lils pour seigneur de Chaumont et de lui faire prêter le serment de fidélité par les vassaux. En même temps, il laissa à son frère Lisois, seigneur de Verneuil, l’administration de Chaumont et de ses autres biens, et personne ne méritait mieux ce témoignage de confiance.
Parmi les éléments qui constituaient le domaine féodal au moyen âge, figurait la présence des serfs, hommes, femmes et enfants. Avec des adoucissements notables, c’était la continuation de la servitude antique dans l’exploitation rurale. D’une part, l’Evangile avec ses préceptes de fraternité universelle écrits en lettres de sang sur le bois sacré de la Croix, qui domine le versant des deux mondes; d’autre part, les réformes des chefs d’Etat obéissant aux inspirations de leur âme ou bien cédant au courant des idées d’émancipation produit par la Religion, opérèrent cette heureuse transformation sociale et politique. L’individu, doué d’une âme à l'égal des hauts barons, cessa d’être « une chose », un instrument agricole, pour devenir « un homme », Tin travailleur sans doute d’un rang très inférieur, mais un auxiliaire cpie le droit, aussi bien que la Religion, obligeait à respecter dans sa vie, son honneur et ce qui lui appartenait. Le serf, sous l’autorité de son maître, avait en elfet des droits correspondant à ses devoirs, les uns et les autres soustraits à l’arbitraire et au caprice du seigneur, et réglés par des coutumes et par des principes.
Ce n’est pas à dire que l’injustice des puissants ne fit plus d’une fois fléchir les maximes d’équité et de mansuétude, qui tendaient progressivement à remplacer les mœurs de l’esclavage, non sans qu’un
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retour offensif des intéressés ne tentât de maintenir celles-ci par la ruse ou par la violence. En une circonstance, nous voyons précisément Lisois II, frère de Sulpice, émettre à cet égard des prétentions sans fondement. Ainsi, après la mort de Guillaume de Tellolio, ce seigneur réclama injustement la femme de ce dernier, ainsi qu’en fait foi un acte signé de Eudes, cellérier, d’Archambaud , petit-fils de D. Garin,
moine de Marmoutier, de Richard, fils de Gosbert l’aîné, et de Vaslin, cuisinier.
C’est en qualité de serve que la survivante était ainsi l’objet de la demande du suzerain , d’ordinaire porté plutôt à exagérer ses droits qu’à étendre ses devoirs.
Mais la résistance opposée par les privilégiés à l’encontre de l’adoucissement des mœurs et des institutions, ne faisait que fortifier les aspirations vers un état social plus parfait.
Chaumont reçut le contre -coup de la mort de Sulpice. Sa
Tour nord-ouest de Chaumont, chemin de ronde. •. , ,
veuve avait tout ce qu’il fallait pour que
les annales de cette seigneurie ne fussent troublées par aucun drame inquiétant. Suivant la remarque d’un chroniqueur, « on faisait un grand éloge de cette dame Denyse : avant son mariage, la piété fut son partage ; mariée, rien ne parut plus réglé que sa vie ; dame de Chaumont, la bonté, la clémence relevaient sa naissance, et elle fut une mère très utile à sa famille. » Mais les qualités les plus excellentes ne suffisent pas à écarter toutes les difficultés dans le maniement des affaires. L’éloignement de Geoffroy, retenu à la cour de Guillaume, et le décès de Sulpice étaient de nature à encourager les instincts d’insu-
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bordination qui dorment an fond de la nature humaine et se réveillent facilement à l’heure propice.
C’était au moment où le seigneur de Chaumont remplissait auprès du roi d’Angleterre une mission délicate dont il avait été chargé par son ami le comte de Blois : il s’agissait d’obtenir pour le fds de celuici, pour le jeune Etienne, la main de la belle princesse Alix, fdle de Guillaume le Conquérant. Comme un nuage sombre en un ciel d’azur, la nouvelle de la mort de son neveu jeta en son âme de la tristesse, et celle-ci fut accrue encore par l’annonce d’une rébellion sur ses terres. De fait, entre les personnages les plus considérables du pays chaumontois, figurait Maurice Escarpell ou Eschirpel, que nous avons rencontré précédemment. Il refusa l’obéissance au nouveau seigneur Hugues, fils de Sulpice. Mais la seigneurie avait pour prévôt, ou juge, un homme d’une prudence consommée. Josbert , c’est son nom, prévint de suite Geoffroy, en même temps qu’il s’efforçait d'amener l’intéressé à de meilleurs sentiments. Le seigneur de Chaumont comprit que la situation était critique et que sa présence serait utile. Il s’embarqua sur-le-champ, et son arrivée sur les bords de la Loire fit tout rentrer dans le calme. Il commit à Josbert la garde du château et le soin de sa nièce veuve, ainsi que des filles de celle-ci, et, remettant ses pouvoirs à Lisois, tuteur de son petit-neveu, Hugues, il prescrivit à ses vassaux de lui rendre obéissance comme à lui-même.
Une fois que la tranquillité eut été rétablie sur ses terres, Geoffroy songea à reprendre les fils de la négociation qu’il avait entamée, et repartit pour l’Angleterre. 11 réussit à nouer heureusement le mariage qu’il avait en vue, et qui eut lieu vers 1085. Le seigneur, tout joyeux du succès de sa mission, accompagna le gentilhomme en Normandie et assista à la cérémonie nuptiale, à la place d’honneur qui lui revenait. L’occasion était trop belle pour ne pas revoir sa résidence chaumontoise , et il fut accueilli à bras ouverts par les hôtes qui lui rendaient bien l’affection dont il les entourait.
La mort du roi d’Angleterre, à l’automne de 1087, changea l’orientation des pensées de Geoffroy. Désormais il n’avait pas de motif de franchir le détroit, et il abandonna ses biens d’Outre-Manche à son neveu Savari, fils de Frangel et de Ghana, en priant le nouveau roi, Guillaume le Roux, de confirmer cette résolution de sa haute autorité. L’absence, loin d’affaiblir ses sentiments d’attachement à sa famille, n’avait fait que les aviver. Il apporta tous ses soins à l’éducation de son petit-neveu Hugues, l’espérance de sa maison. Nous aimons à nous représenter — sujet digne de tenter le crayon d’un artiste — ce
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vétéran des batailles épiques incliner son beau front blanchi par les années sur la jeune tête aux cheveux bouclés, pour lui inculquer à la fois les préceptes de l’honneur, le souille de la vaillance et l’amour de toutes les nobles choses qu’inspirait le culte de la chevalerie, uni à celui de la Religion.
D’ailleurs, la vieillesse du noble chevalier était auréolée du respect de tous. Le comte de Blois, Thibault, et sa femme le traitaient comme un familier, surtout depuis qu’il avait mené à bonne tin le mariage de leur fils. Rs voulurent l’avoir à leur cour et mirent tout en œuvre pour l’attirer et le retenir. Sur la fin de sa vie, Geoffroy connut la mélancolie des soirs les plus cléments, sans d’ailleurs que l’âge affaiblît ses facultés. Ses amis redoublèrent d’attentions pour lui alléger le poids des années et lui donner au moins l’illusion du bonheur. R le méritait si bien, le grand cœur qui toute sa vie s’était dévoué pour la cause d’autrui avec une touchante abnégation!
Geoffroy, qui avait toute la confiance du comte Thibault, en cette qualité parut à ses côtés dans maints actes publics, onéreux ou gracieux. En particulier, vers l’année 1090, Hervé, vicomte de Rlois, avait acquis un clos de vigne près de la forteresse de Rlois, prope turrim Blesis, et, le jour où il se fit religieux, il le laissa à son fils Gelduin, avec l’obligation de le léguer à Marmoutier. Son père mort, celui-ci s’acquitta de ce devoir à la condition que les moines n’en prendraient possession qu’après son décès et qu’il leur donnerait chaque année un muid de vin, venant de ce clos. Parmi les témoins de ce don figurent Hamelin de Mayduno, Engebaud de Pont, les bonlangers Albert et Renaud, les cordonniers Helduin et Jean, le cellérier Yaslin et le chevrier Etienne. L’acte par lequel le comte de Rlois, comme suzerain, ratifia la donation, outre Geoffroy de Chaumont, eut pour témoins Thierry de Avarai et Hugues, prévôt de Rlois.
La longévité, ce privilège surtout envié des heureux , semble avoir été, quelque temps du moins, l’apanage des descendants de Gelduin. Son fils dépassa même les limites extrêmes auxquelles on ne parvient que très rarement. On eût dit d’un de ces chênes séculaires à la frondaison magnifique, dont la cime s’élève au-dessus de tous les arbres de la forêt et dont la ramure puissante couvre de son ombre bienfaisante et de son abri tutélaire une série de générations. Le regard s’arrête avec complaisance sur ces géants qui poussent à l’abri des injures du temps, et le voyageur se plaît à reposer sous le toit majestueux qu’ils étendent autour d’eux. Impossible d’imaginer un emblème plus parfait et plus caractéristique de l’énergie intime que la Providence a cachée dans la souche de certains êtres, pour l’exemple et le plus
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grand bien des peuples, et pour l’admiration de tous. Ainsi paraissait le noble seigneur de Chaumont, dont la vieillesse s’étendait comme une ramée protectrice sur la tète de ses neveux et arrière-neveux. A cet égard, voici ce qu’écrit un chroniqueur au sujet de Geoffroy : <( On raconte de luy qu’il était de tempérament si sec que jamais nul froid, nulle pluye, ne put l’obliger à couvrir sa tête dans sa jeunesse. Il vécut jusqu’à l’âge de cent ans. Durant tout ce temps il conserva l’usage de ses sens, et il n’oublia rien de ce qu’il avait appris. » On s’empressait autour de ce beau vieillard, auquel son élégance avait mérité l’épithète de « belle tille », ainsi que nous l’avons dit, et l’on rivalisait à son endroit de révérence et d’attention.
Geoffroy couronna une carrière admirable d’honneur, de dévouement et de mérites, par une fin digne d’une vie si bien remplie. Il eut la joie de voir se lever l’aurore du grand mouvement qui poussa l’Occident à la délivrance du Sépulcre du Sauveur. Impuissant à y prendre part à cause de son grand âge, il goûta du moins la consolation de donner l’accolade à son petit-neveu Hugues 1er et de l’accompagner de ses vœux pour la croisade, ainsi que nous le verrons bientôt, non sans le combler en même temps d’or et d’argent. Ses dernières années furent affligées par la cécité, mais elle ne troubla point la douceur de son naturel.
Cependant la vénérable douairière Denise, conservant les traditions de son oncle, avait continué de faire le charme de Chaumont et de ses hôtes par l’aménité de ses manières et la délicatesse de ses sentiments. Aussi ce fut un deuil universel quand elle fut enlevée à l'affection des petits comme des grands. Elle décéda le 28 avril , on ignore en quelle année, mais c’était avant 1096, et fut inhumée près de son mari, dans la chapelle familiale. Quant à Geoffroy, sa mort eut lieu le 29 juin, probablement en 1110; il reçut la sépulture dans le caveau de sa famille, et, à cause de la solennité de saint Pierre, son anniversaire était célébré, chaque année, le jour suivant.
Pendant ce temps, l’administration du château demeurait aux mains de son beau-neveu Lisois, dit de Chaumont. On le voit notamment mettre sa signature, en 1089, à une donation que le comte Etienne de Blois et sa femme Alix firent aux moines de Pontlevoy, et, un peu plus tard, à une donation faite par Geoffroy Martel à l’abbaye de Vendôme. Lisois avait des sentiments religieux, et, à mesure qu’il avançait en âge , il éprouvait le besoin de se dégager des soucis des affaires temporelles. Il résolut de se retirer dans le calme de l’abbaye pontilévienne , après avoir donné à son neveu Hugues de Chaumont ses biens, à la réserve de sa terre de Verneuil, près de
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Loches, qui devait un jour passer à l’abbaye. A sa mort, tranquille comme le soir d’un jour sans nuage, on plaça ses restes auprès de ceux de son frère, Sulpice de Chaumont. Unis dans la tombe comme ils L’avaient été dans la vie, le moine et le chevalier dormirent le même sommeil sous les voûtes recueillies du monastère. La dalle funéraire, à l’inscription laconique comme la voix du sépulcre, recouvrit de son austère manteau de granit la dépouille refroidie des gisants, et le passant méditait, le regard au ciel, sur la fragilité des honneurs, des richesses et de tout l’éclat du monde. Du moins, le souvenir et les prières des vivants confondaient les ancêtres et les derniers disparus dans une commune pensée de gratitude et de fidélité, que nous verrons se manifester en la personne du nouveau seigneur.
Cul-de-lampe d'une tour du château.
Chaumont d'après une gravure de la galerie du château.
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Cinque mila Stefano d’Ambuosa E di Blesse e di Turs in guerra adduce.
(ïorquato Tasso, Gerusalemme libërala, canto I , v. 488-489.)
reil à un arbre gigantesque qui étend au loin ses racines et ses rameaux, la noble famille des seigneurs de Chaumonl couvrait de sa frondaison majestueuse les principales localités des rives de la Loire et du Cher. Hugues donna un nouvel éclat à la maison par l’extension de ses possessions et par le renom de ses exploits. En même temps qu'il détenait le domaine chaumontois, il possédait les seigneuries de Montrichard, de Bléré et d’Avaray — villa Avasiacus — près de Beaugency ; il fit don de ce dernier fief à son allié Raoul de Beaugency.
Par contre, il réunit dans sa main les trois seigneuries d’Amboise. Ayant eu à se plaindre des procédés du comte d’Anjou Foulques Réehin, Hugues s’empara de la tour comtale. Après une série de conllits entre les soldats du « donjon » et du « chastel », Foulques offrit la paix au seigneur Hugues, qui lit l’hommage utile au
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comte angevin, comme suzerain de ce domaine. Du même coup, Hugues d’ Amboise se rapprocha des lieutenants du comte, Robert d’Avizé et Aimeri de Curruns ou de Cours, en compagnie desquels nous le trouverons bientôt.
Hugues, qui, en qualité de seigneur d’ Amboise , jouissait du patronage sur la collégiale Notre-Dame, depuis Saint-Florentin, fondée par Foulques Nerra, avait une prédilection marquée pour cette église du château. Dans la désignation des prébendes, il n'eut garde de céder au vice de la simonie qui entacha trop souvent les annales de plus d’une institution au moyen âge; dans la suite, il laissa même aux chanoines la collation des prébendes. Désireux de manifester son amour des déshérités, il ordonna, en outre, que à partir du commencement du carême on nourrirait treize pauvres et que, le jeudi saint, on les pourvoirait de vêtements, et cet usage a persisté jusqu’à la Révolution.
Aussi bien, les traditions de libéralité à l’égard des monastères se perpétuaient parmi les seigneurs de Chaumont. Geoffroy avait fait une largesse à Marmoutier, et celle-ci reçut la ratification de son neveu Sulpice Ier avec sa femme Denise. A son tour, Hugues confirma la donation. En retour, les religieux offrirent à celui-ci un palefroi ou cheval de voyage, acheté cent sols. Le seigneur était assisté, à titre de témoins, de Jean L’Hospitalier, Angilbert de Chartres, David, Guillaume, Gosbert le prévôt, Guy le Chauve, Sulpice de Montepipo et Bernard sine liospicio.
Avec ses goûts de bienfaisance, Hugues ratifiait volontiers les fondations instituées par des personnes qui relevaient de ses fiefs. Aimeri de Valmer et son épouse Ilærvesia, du consentement de leur fille Agnès, donnèrent à l’abbaye de Fontaines-les-Blanches « le cens de la vigne que les religieux possédaient à Moncé et celui de la vigne jadis à Pélier, ainsi qu’un arpent de terre et un demi-arpent de pré sur la Cisse , Xistam ». A son tour, le fils d’Agnès et de Louis, du nom de Mathieu, ratifia cette donation, et elle fut confirmée par Hugues d’Amboise, en présence des témoins Jérémie de Castello, Josbert, oncle de Mathieu, Bertrand, Sulpice de Nazelles, Gautier Cheseria, Hugues, fils d’Evrard, et nombre d’autres témoins’.
1 Vers la même époque, Ilildéarde, Morin, Gui, son fillâtre, et Hugues, fils de Morin , cédèrent à Marmoutier leurs droits sur le moulin de Gièvres moyennant quatre livres dix sols en monnaie de Blois, donnés par Garnier, prévôt de Font-Merland. Parmi les témoins se voient « Maurice Eschirpel (chevalier de Chaumont), Archambaud de Dugneio, Frédéric Gifard, Ademmo de Ultra nove.n maria, Hugues Pontenario et son fils Bernard, Sulpice de Mont-Pipet, Ebroin, Raimbaud, fils de Richard; et du côté des moines : les forestiers Robert et Etienne, le meunier Raimbaud, Etienne de Castello,
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Noblesse oblige, disail l’antique proverbe, qui résume bien l’esprit de la chevalerie. Mais aussi le goût des domaines et la jalousie de la domination tentèrent plus d’une fois de faire reprendre la parole donnée : en voici un exemple. Deux quartiers de terre, sis à la Couture Rathon, avaient été achetés par les moines de Marmoutier, et cette vente avait été ratifiée par qui de droit, je veux dire Hugues de Chaumont, et sa mère. Hugues, « arrivé à la jeunesse et devenu héritier de l'honneur paternel, » lorsqu’il obtint Amboise et Chaumont, voulut reprendre le terrain vendu. Les religieux, pour arranger l’affaire, attendaient une circonstance qui ne tarda pas à se présenter. En 1096, le pape Urbain II, au cours de ses prédications pour la croisade, vint à Marmoutier, où il dédia l’église abbatiale. Considérable fut l’affluence des membres du clergé et de la noblesse, attirés par la présence du souverain pontife, par la solennité particulièrement grandiose et par les résolutions décisives qui devaient être prises en vue de l’héroïque expédition du Levant.
Dans les rangs de l’assistance , parmi les seigneurs les plus en vue, paraissait Hugues de Chaumont, aux côtés de Foulques le Jeune, comte d’Anjou. Quand le pape eut achevé de consacrer l’autel majeur, il fit appel au comte et aux autres assistants en les invitant à « doter, selon la coutume, l’église et l’autel qu'il venait de consacrer ». Les moines avaient exprimé leurs intentions au pontife pour ce qui regardait le seigneur de Chaumont. Le pape exhorta Hugues (( à rendre les champs » en question, ce que le chevalier lit de bon gré. La beauté de la cérémonie, dont les rites gardent un caractère de mystérieuse grandeur, était rehaussée par la présence de Hugues, primat et archevêque de Lyon, de Raoul, archevêque de Tours, de Ranger, cardinal, qui avait été archevêque de Reggio [Ragiensis) , de Rruno, évêque de « Signiensis », d’Albert, cardinal-prêtre, de Thezo, cardinal-prêtre, de Grégoire Papiensis, cardinal-diacre, et de dom Rernard de Saint- Venant, abbé de Marmoutier. Du côté des laïques, outre le seigneur Hugues et le comte Foulques, se trouvaient Sigebranne, connétable de celui-ci, Robert des Roches et Gosbert, prévôt de Chaumont. Les actes font remarquer que « les sœurs de Hugues, Adénor et Ermesende, concédèrent le même domaine ».
Mais ce ne fut là que l’objet très secondaire de la réunion. Les paroles enflammées du pape Urbain II produisirent une puissante impression et entraînèrent vers les plages de l’Orient, à la délivrance
Jean de Guastine, Jean de Sachiniaco, Robert deGuastine, André, cellérier, Gosbert, prévôt, » probablement celui de Chaumont que nous avons rencontré plusieurs fois.
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du tombeau du Christ , des légions considérables. Gentilhomme? et plébéiens, n'écoutant que les inspirations de leur foi, s’élancèrent vers ce noble but. sans calculer les innombrables difficultés de tous genres qui s’opposaient à la réalisation de la magnanime entreprise. Dieu h veut! tel était le cri qui s'échappait de toutes les poitrines, et les foules s’ébranlèrent sur le chemin de la Palestine que devaient glorifier tant d'héroïques dévouements , et attrister tant de douleurs et de déceptions, courageusement supportées pour la réalisation d’un idéal sublime à tous égards. Ici. nous n'avons pas à raconter ces expéditions dont le récit a été fait avec tant de précision , et nous nous bornerons aux circonstances qui touchent plus directement notre sujet.
Au moyen âge , les chartes de donations se distinguent par un formulaire d'un caractère religieux bien en rapport avec les mœurs et les croyances. On y voit briller, sous une forme plus ou moins littéraire, l'idée religieuse qui était comme la flamme toujours vive du foyer et de l'Etat. Afin de donner un exemple typique, nous citerons l’un de ces exordes les plus explicites, que nous empruntons à la pieuse libéralité du chevalier qui va partir pour la croisade, de Hugues, seigneur de Chaumont.
« La sagesse antique, dit-il. a contracté l habitude de recueillir les actions d’éclat des héros et de les transmettre à la postérité pour stimuler le courage ; mais, autant la valeur de l'âme l’emporte en dignité sur celle du corps, d'autant plus il est juste de confier aux chartes, pour l'exemple de l'avenir, les actions méritoires inspirées par la piété. La force corporelle, souhaitée par d’aucuns en vue d'acquérir avec vanité le renom de vaillance, est bien inférieure aux vertus de l’âme, qui doivent être précieuses aux yeux de tous par l'espoir des célestes biens, en sorte que chacun doit s’appliquer à transporter en soi les qualités qu'il a observées chez autrui. Par contre, on doit travailler à extirper absolument les vices qui sont mortels pour l’âme, et, en première ligne, l'avarice, que les saintes Lettres appellent la racine de tous les maux, pour lui substituer la miséricorde, que Dieu a proclamée une source de bonheur, tant parce qu’elle porte secours aux diverses nécessités, que parce qu elle prépare à son auteur un traitement miséricordieux. »
Hugues, de concert avec son familier Aimeri de Cumins, se disposait à satisfaire « son désir de visiter le sépulcre du Sauveur en allant à Jérusalem ». Avant de partir pour la Terre sainte, ils pensèrent à user de leurs biens « en vue de se faire des amis auprès de Dieu ». Ils se rendirent au monastère de Pontlevoy, dirigé par 1 abbé Pierre, et lui firent don de l éslise consacrée à Notre-Dame et à saint
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Florentin avec sa dépendance , église située à Amboise et fondée par leurs ancêtres. Ils y mirent la condition que les chanoines qui la desservaient y resteraient jusqu’à leur mort, et qu’au fur et à mesure des décès, les prébendes reviendraient à l’abbaye. Les auteurs de cette donation la déposèrent sur l’autel de Notre-Dame de Pontlevoy. Hugues souhaitait « que l’on priât pour l’âme de son père et de sa mère, inhumés dans le chapitre, ainsi que de ses autres parents » , et Aimeri demandait « que Dieu le préservât de la mort subite et éternelle, et lui permit de terminer sa carrière par une bonne confession1 ».
Afin de donner à cet acte plus de stabilité, à Amboise, il fut confirmé par les auteurs et par eux fut signé d’une croix autographe en présence de témoins2. A leur tour, les sœurs du seigneur chaumontois s’empressèrent de ratifier la libéralité. Ermesende, qui vivait à Chaumont, apposa aussi sa croix autographe3. Enfin Adénor, qui « demeurait alors à Amboise » , fit de même4. En vue d’entourer l’œuvre pie de toutes les garanties pour l’avenir, les donateurs se rendirent avec leurs hommes auprès de Foulques, comte d’Anjou, alors à Tours avec son fils Geoffroy. Ils lui exposèrent leur désir de le voir ratifier leur résolution de sa haute autorité, en raison de ce que la fondation première avait été faite par Foulques Nerra.
Le comte Foulques et Geoffroy confirmèrent la donation, non sans y apporter la condition que les religieux de Pontlevoy célébreraient, chaque lundi, une messe chantée à l’intention du comte, de son fils et de tous ceux qui périrent dans la bataille de Pontlevoy5. Cette pièce,
Nombre de témoins assistèrent à cette donation. Du côté de Hugues, on remarque : « Wiclierius Ludovici, Gautier de Mata Palia, Aitard; du côté du couvent : le chevalier Herbert Cardonel, Raoul, serviteur, Garin Yasta Belsa , Hamelot, Girardus Arreberti, Vital Breton, Gelduin, charpentier. Pour ce qui est d’ Aimeri, il y avait de son côté : Césaire, Lascelin, Govin, Guillaume Tusellus ; et du côté du couvent : le chevalier Herbert Cordonel, Ulric Sichillons, Herbert Burgundio, Girard Arreberti et le cellérier Richard ».
2 Ceux-ci furent, « pour le seigneur de Chaumont, de son côté : Ulric Pejor Lupo, Hugues, fils d’Ebrard; et, du côté de l’abbaye : Bernard de la Roche, Geolfroy Multuns, Haimon, prévôt; Girard, moine; Geoffroy Infernus, moine; Herbert Cardonel et Pierre, fils de Constance. Pour Aimeri de Currun, du côté de celui-ci : Aeard Leus, Eudes Mesengellus, Renaud; et du côté du couvent : les moines Giraud et Geoffroy Infernus, ainsi que Herbert Cardonel et Pierre, fils de Constance ».
3 Les témoins furent , « de son côté : le prévôt Josbert et son fils, Gaufredulus , et Gautier, cellérier du prévôt; et de la part du monastère : les moines Giraud et Geoffroy Infernus, Herbert Cardonel, Vaslin malum faciès, et le clerc Ildemar ».
4 Les témoins furent, pour elle : Gautier de Lavardin, Frodo, Girard Aguet; et pour l’abbaye : les moines Giraud et Geoffroy Infernus, Herbert Cardonel et Pierre, fils de Constance.
5 Une note du xvn° siècle, mise au dos de l’acte, dit que le combat eut lieu le 6 juillet 1016, mais cette même note a le tort d’affirmer qu’il s’agit ici de Foulques Nerra et
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de très grande dimension et réglée an dos à la pointe sèche, constitue un superbe document sur velin conservé aux archives de Loir-et-Cher. Le sceau, mis au bas de l'acte et qui a disparu, devait être en cire jaunâtre, à en juger par une tache qui persiste sur le parchemin.
Les églises avec leurs dépendances embrassent un double élément religieux et temporel ; il s’ensuit que le patronat qui s’exerçait à leur endroit comprend un eôLé ecclésiastique et un côté laïque, dont le second se rattachait au pouvoir séculier, et le premier à l’autorité ecclésiastique. En qualité de suzerain, le comte d’Anjou, nous l’avons vu, accorda son consentement à la donation faite par le seigneur de Chaumont. C’est à l’archevêque de Tours, dans le diocèse duquel se trouvait Notre-Dame d’Amboise, qu’il appartenait de donner l’autorisation canonique nécessaire. Par lettres aux chanoines Hubert, Maurice et autres, l’archevêque Raoul et son archidiacre T*** firent savoir qu’ils ont approuvé la fondation réalisée par Hugues et Aimeri, puis ratifiée par le comte d’Anjou. En conséquence, ils avertissent les chanoines de traiter fraternellement les religieux de Pontlevoy, sans d’ailleurs leur abandonner les prébendes avant le temps déterminé , mais aussi de ne pas retenir celles qui sont devenues libres par le décès des titulaires. C est pourquoi ils ordonnent à l’un de rendre ce qu’il a reçu pour une prébende aliénée d’une façon simoniaque, et à un autre de ne pas garder une prébende contrairement à la volonté des religieux. Le prélat termine en avertissant les chanoines de veiller à ne pas soulever les plaintes des religieux. Nous devons ajouter que celte donation ne fut pas suivie d’effet, sans doute par suite de la résistance des chanoines qui conservèrent leurs titres.
Cependant la pensée dominante, qui poussait les esprits vers la Palestine, avait réuni une foule de gentilshommes des rives de la Loire autour du comte de Blois, Etienne. L’enthousiasme qui se manifesta sur ces bords enchanteurs a trouvé un écho dans les chants du poète de la Gerusalemme liber al a, que nous sommes heureux de placer ici, sans d’ailleurs souscrire absolument au portrait qu’il fait du
de son fils Geoffroy Martel. La signature du comte et de son fils est accompag’née d'une série de témoins; du côté du comte et de son fils : Geollïoy, fils de Fulcrhade, écuyer du comte, et Sigibrame, son connétable; Pierre Rubiscalis, Hardouin Malum-Minat, Geoffroy Lupellus, Eudes de Saint-Michel, Geoffroy Payen, Robert de Belismo , Girard Payen, Foulques Grafm, Richard de Saint-Quentin; du coté du couvent : Hugues de Chaumont, Aimery de Currun, Maurice Escherpel, Gautier de Lavarzin , Césaire, Gosbert, prévôt; Etienne de Beaulieu, Wicher, fils de Louis; Fulcodius de Vaux, Baoul Gulofrus, Gautier de Mala Palia, et les moines Eudes, Aubry et Geoffroy Intérims. — Arch. de L.-et-C., Titres de l'abbaye de Pontlevoy.
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naturel des habitants. C’est du reste pour nous une occasion de restituer son vrai sens à ce passage historique, qui mentionne le groupement de « cinq mille hommes d’armes d’Amboise, de Blois et de Tours » sous la bannière du comte Etienne:
Ma cinque mita Stefano cl’Ambuosa E di Blesse e di Turs in guerra adduce ;
Non è gente robusta o faticosa,
Sebben Lutta di ferro cita riluce.
La terra molle e lieta e dilettosa Simili a sè gli abitator produce.
Le seigneur de Chaumont dit adieu à sa famille et reçut l’accolade de son vénérable oncle, qui, sans doute, eut quelque peine à dissimuler les larmes échappées de ses jeux affaiblis. Avec ses hommes d’armes il rallia l’armée du comte oii il tenait un rang des plus honorables. Il chevaucha de préférence avec son compagnon ordinaire, Airneri de Curruns, et à leur suite marchèrent un certain nombre de guerriers, qu’ils guidèrent vers l’Orient. Mais, hélas! Airneri trouva la mort au siège de Nicée, en 1097, et ses restes furent ensevelis auprès du pont où il avait signalé son courage. Hugues, tout en payant à son ami le tribut de chagrin que son âme ressentait, continua sa marche vers les Lieux saints, et il n’est pas de journée fameuse où il n’ait montré une vaillance à toute épreuve. Sa bravoure éclata au siège d’Antioche ( 1098), où il garda la porte de Boemond, de concert avec Raoul de Beaugency, ainsi qu’à la prise de Mata (1098), à la prise de Jérusalem, le 15 juillet 1099, et au combat d'Ascalon, le mois suivant.
C’est avec de particulières marques de vénération que Hugues fit ses dévotions au Saint- Sépulcre. Mais les fatigues extraordinaires de la campagne et la maladie ayant affaibli ses forces, il quitta l’Orient et revint en France. Il se rendit à la cour de Foulques, à Loches, où il se trouva le jour de Noël 1099. Dans son attachement pour Pontlevoy, il donna à l’abbaye les églises de Saint-Denis, à Tours, de Chaumont, et de Saint-Cyr au nord de la Loire, don qui fut confirmé par l'archevêque Raoul.
De fait, les croisades n’avaient aucunement interrompu le libre cours de la vie féodale. L’année 1098, ou la « seconde année de la dédicace de Marmoutier », fut marquée par un événement de peu d’importance en soi, mais qui révèle le caractère de loyauté et de sincérité qui présidait aux relations entre les seigneurs et leurs conseillers. La comtesse Adèle, femme du comte Etienne, « était de retour en France et se trouvait à Blois ». Près d’elle il y avait, entre autres gentilshommes, Geoffroy de Chaumont avec son prévôt Gosbert. Un
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certain jour, on vil arriver à la cour de la comtesse les trois prévôts des domaines d’Orchaise, de Chouzy et de Mesland, dont les prieurés dépendaient de Marmoutier; j’ai nommé dom Rodolphe de Chante - Merle, dom Geoffroy le Breton, et dom Arnoul de Bourges, avec le panetier du couvent, dom Bernard, dit Fléau. Les uns et les autres avaient à se plaindre de Geoffroy, qui, sans raison, parait-il, prétendait
exercer sur ces terres des droits nouveaux, tel que celui vulgairement appelé <( mestive ».
Une discussion s’engao'ea à ce sujet, et Geoffroy soutint fortement ce qu’il considérait comme son droit.
La comtesse Adèle écouta les parties avec la plus parfaite impartialité et le plus vif désir d’arranger le différend. Avec la droiture qui la caractérisait, elle se tourna vers le prévôt de Chaumont, « d’un âge avancé, d’un loyalisme égal à son âge et homme du seigneur ». Elle lui demanda, par la fidélité qu’il avait promise, de déclarer publiquement si les seigneurs de Chaumont et d’Amboise avaient ce droit. Le prévôt répondit négativement. Sur-le-champ, Geoffroy se leva et poursuivit : « Alors je reconnais que ces obédiences ou prieurés sont libres de tout droit, puisque mon fidèle Gosbert le soutient, et, à partir de ce jour, je n’en exigerai plus aucun. » En cour de Blois, on rédigea séance tenante un acte attestant ce qui venait de se passer, en présence de Gilo de Soliaco, d’Etienne, vicomte de Melun; de Germond, qui fut sénéchal; de Geoffroy, sénéchal; de Raymond de Vienne, de Geoffroy Borel , de Hervé Belonius, d’André Barbe et de plusieurs autres.
Aussi bien, les officiers des seigneurs se plaisaient à imiter les exemples de libéralité qui leur étaient donnés. De ce nombre était Renaud, « voyer du château de Chaumont ». On sait que le voyer, vicarius , était un officier seigneurial chargé de l’exercice de la liasse justice ou voirie, relative à la juridiction sur les voies de communication. Renaud possédait un domaine appelé Manse-Corbon , pour
Pietà du xvie siècle. Eglise de Chaumont.
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lequel les moines de Marmoutier lui payaient un cens annuel de deux sols. De concert avec sa femme Iiildeburge , il lit remise de ce cens à l’abbaye, atin d’avoir des prières pour sa famille. Son père se nommait Gautier, et sa mère Ingelberge, et les parents de sa femme étaient Gautier et Ilailvise. Cette donation fut ratifiée par leurs enfants au nombre de huit : Iiaton, Hervé, Eudes, Hugues, Pierre, Geoffroy, Milesinde et Florence. En outre, Renaud s’engagea à obtenir du chevalier Hugues de Beaugency le renoncement au cens qu’il prétendait avoir sur ce même domaine. En conséquence, indépendamment de la société de prières, les donateurs reçurent de l’abbaye vingt sols. L’acte fut rédigé en présence , du côté de Renaud : « de ses hommes » Bouchard, Rainier, Durand et Thibault; du côté du couvent, de Durand Risel , Renaud, boulanger; Letard , charpentier ; les clercs Renaud et Guarin ; du cellérier Renaud Morin; du frère Beringer, et de Chrétien, chanoine de Saint-Martin.
Le seigneur de Chaumont comptait parmi les familiers des comtes de Blois, près desquels on le voit en maintes circonstances, notamment en l’année 1104. La terre de Jambe, dépendant du prieuré de Villeberfol qui reconnaissait pour protecteur Raoul, seigneur de Beaugency, avait été enlevée aux bénédictins de Marmoutier par les frères Girard de Conan et Borrel, ainsi que par leur mère Aremburge. L’abbé Ililgod fit entendre ses protestations. Celles-ci arrivèrent jusqu’à « la très douce comtesse, fille de l’illustre roi d’Angleterre Guillaume », et la comtesse ordonna qu’un jugement fût rendu. Sans parler des religieux, dont André, frère de l’abbé, parmi les témoins, on relève le nom de Hugues de Chaumont et celui de Maurice Eschirpel1.
Les liens intimes qui unissaient les seigneurs de Chaumont aux comtes de Blois avaient causé des luttes douloureuses avec les comtes d’Anjou. Mais Hugues 1er eut la satisfaction de réaliser un rapprochement avec ces derniers, de la manière la plus honorable. Il épousa, avant l’année 1106, la sœur utérine de Geoffroy Martel II, Elizabeth de Jaligny, fille de Guillaume de Jaligny. A cette occasion, le comte fit don de ce qu’il avait à Amboise, et cette donation fut confirmée par Foulques le Jeune, fils du comte, qui reçut l’hommage en qualité de suzerain.
Cette union apporta au seigneur chaumonlois les doux fruits qui font le charme du foyer domestique. Il eut trois garçons et une fille. Les fils sont : Sulpice, qui naquit en 1105 et que nous retrouverons;
1 On remarque également Thierry de Vienne, le sénéchal Geoffroy de Ucheia, Roger écuyer de Romorantin; Geoffroy Borrel, Henry, écuyer de Beaugency; Simon de Mont- Folet, Gilduin de Magduno, Gosselin Boel , Simon de Moncé et d’autres.
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Hugues, qui se maria à Lisoie de Colombier (depuis Villandry), tille de Geoffroy le Roux, et Oudin ou Oldouin, seigneur de Jaligny. Ce dernier périt victime d’un assassinat, et le second, au retour d’un voyage en Terre sainte, en Tl 00, fut emprisonné par le chevalier de Montbazon. La tille de Hugues, qui se nommait Denise, donna sa main à Arnoul de Bourbon. Hugues Ier ne goûta pas moins de satisfaction du côté de sa parenté en ligne collatérale. De ses deux sœurs, Adenor avait épousé Jean, seigneur de Lignières, dont elle eut cinq fds : Guillaume, Eudes ou Odon, Girard, qui fut trésorier de Saint-Martin, Seguin et Jean. La seconde, Ermesende, s'unit à Archambault de Bléré, auquel elle donna Ilger, qui mourut sans héritier, et Campanie, cpii se maria à Ridel de Rillé.
Le seigneur, satisfait, voyait en même temps s’étendre ses domaines et rayonner son influence. La mort de son oncle Geoffroy le fit héritier définitif de Chaumont. Il est vrai que parfois un nuage, — et quel lieu en est exempt? — vint assombrir cette douce félicité. Le chevalier Maurice Eschirpel ne lui ménagea pas les effets de l’humeur tracassière dont nous avons vu jadis les écarts; mais tout s’arrangea par l’entremise de son allié Raoul de Beaugency. Avec le concours du même seigneur il reprit Montrichard, qui avait été usurpé sur ses prédécesseurs par Hugues et par Aubri de Montrésor.
Ce n’est pas tout. Hugues eut encore à lutter avec des cousins, qui lui disputèrent un domaine sur les bords de la Loire. B s’agit de deux neveux de Gelduin, issus d’une sœur du fondateur de Chaumont et de son mari, Berlay de Montreuil, d’où le nom de Montreuil-Bellay, donné depuis lors à cette localité d’Anjou, célèbre par son château féodal. Cette union donna le jour à Aenorde, qui s’unit à Hugues de Sainte-Maure. Or, sur cette souche, poussèrent les deux rejetons Josselin et Hugues, qui se distinguèrent par leur bravoure. Se sentant appuyés par le comte d’Anjou, ils s’emparèrent du domaine de Saint-Cyr que Geoffroy avait remis à sa nièce Denise, et qui fut ensuite donné au couvent de Pontlevoy, avec l’église paroissiale, à la collation de l’abbé.
Hugues eut aussi maille à partir avec les comtes d'Anjou. R tenait fort à prendre le fief de Montrichard; mais Foulques Rechiu voulut le garder par devers lui et finit par céder à prix d’argent. Tlugues entra ainsi en possession du fief de Nanteuil, qui était du domaine de Gelduin, et, grâce à sa libéralité, le prieuré avec l’église paroissiale passa à l’abbaye de Pontlevoy.
L’abbaye martinienne des bords de la Loire possédait à Blois une maison, dite la Grèneterie de Marmoutier. Hugues lui en contesta la
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propriété. Le différend vint « devant les plaids à Blois », où les religieux donnèrent au seigneur dix livres deniers, et en conséquence celui-ci renonça à toute prétention'. Cet accord fut ratifié par Elizabeth, femme du seigneur Hugues, qui reçut deux sols, et par leur fils Sulpice, qui reçut deux deniers, en présence de Gaudin de Tilly et de Elie de Mosnes. C’était en l’année 1108, alors que l’abbaye était sous la direction de Guillaume, « en sa troisième année ». A la même époque, on voit Pierre de Chaumont assister à Marmoulier à un accord par lequel Robert, seigneur des Roches, du consentement de sa femme Majentia, de leurs hiles Sibille et Lucie, et de leurs fils Thibault, Robert, Sulpice etGuanclon, renonce, moyennant neuf cent soixante sols, aux droits qu’il prétendait avoir « sur les serfs ou colliberts de l’abbaye, à la suite de ses ancêtres ».
Au vieux temps, les rivières, aussi bien que les routes par terre, avaient leurs douanes, et la batellerie rencontrait assez fréquemment le commis du seigneur qui ne manquait pas de percevoir les droits établis suivant un tarif parfois très onéreux. R y avait, en particulier, celui de « voillage » perçu sur chaque voile ou bateau, et sur les marchandises transportées. Or les religieux de Marmoulier avaient été gratifiés de certaines exemptions et ils prétendaient en bénéficier, notamment à Chaumont. Mais Pierre Barbe, de Chaumont, ne l’entendait pas ainsi. Enfin, après certaines démarches, il finit par accorder le libre transit pour les bateaux et pour les choses qui se rendaient à l’abbaye, quelle qu’en fût la direction. Il fiL cette concession à l’abbé Guillaume en présence de son frère Ernaud et de son fils Pierre Payen, qui à cet effet reçut du couvent quinze sols dix deniers. De plus, il fut convenu qu'on accorderait au donateur le monachat, ou le droit de recevoir l’habit, quand il en ferait la demande. Les témoins étaient les cellériers Hubert et Lancelin, avec Odo de Rochettes, le chevalier Raoul et son neveu Gautier.
L’étendue du domaine n’est pas sans créer de difficultés, et dans leurs chartes conventuelles les religieux mentionnent, non sans mauvaise humeur, le nom d' « un certain Hugues, seigneur », avec lequel ils avaient quelque différend. En une circonstance, le conflit portait sur les biens venus à l’abbaye par un serf nommé Hilgold le Grand, et que le seigneur soutenait avoir été son serf propre. De plus, dans une rixe
1 Parmi les témoins on remarque du côté de Ilugues: Archambaud, fds d’Ulger de Mont-Bazon; Jordan de Bray (Bresis) ou Reignac, Geoffroy Borel, Raymond de Vienne, Thierry devienne, Hugues, fils d’Evrard d’Amboise; Etienne de Saliano, Robert, fils de Rainier de Chaumont; Geoffroy de Genillé; du côté des moines : Pierre de Rolleiz , prévôt de la comtesse; Gilduin de Magduno , Hugues de Orceio et Renaud de Fontaine.
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entre les sujets du couvent et ceux du sire des Roches, la mort enleva un certain Andraud Filioli, et Hugues soutint également que celui-ci était un de ses serfs. Mais l'esprit pacifique reprit le dessus. Le seigneur se rendit à l’abbaye, qui avait pour dignitaire Guillaume, pour prieur un moine du même nom, naguère archidiacre de Rennes, pour aumônier Renaud; il renonça à ses prétentions, non sans que les religieux lui fissent un don de dix livres deniers. Parmi les témoins pour le seigneur, il y avait, entre autres : Maurice Eschirpel, Césaire d’Amboise et Ascelin de Gisois, qui lui aussi avait quelque arrière-pensée à l’égard des immeubles de Ililgold; l’acte est daté de 1114.
On se souvient que Auger Bourdeuil et son frère Dacfred firent don à Marmoutier d’une maison dite a David » et sise « sur la place de Saint-Martin de Chàteauneuf, près l’église Saint-Denis ». Or il arriva que Hugues éleva une réclamation , en raison de ce que celte maison était dans sa censive. Les religieux répondirent qu'ils la tenaient exempte de tout cens depuis au moins soixante ans, du temps de son oncle Geoffroy de Chaumont, et avant le mariage de Sulpice, père de Hugues, avec Denise, et cela sous les quatre trésoriers Geoffroy de Preuilly, Renaud, fils de Grécie, Hardouin Corbel et enfin Gautier, encore vivant. Hugues finit par abandonner ses dires, et l’accord en fut dressé en 1119, en présence de l’abbé Guillaume et du seigneur Hugues, devant Eschirpel, Hugues, fils d’Ebrard, et Césaire d’Amboise 1 .
Ces rivalités domaniales n’empêchaient pas le seigneur de Chaumont de se montrer fort bien disposé pour les établissements religieux. Hugues étendit, en plus d’une circonstance, ca protection sur les monastères. En 1124, lorsque Foulques, comte d’Anjou, établit le prieuré de Troo, au diocèse du Mans, et y plaça des bénédictins de Marmoutier, Hugues accompagna le comte avec la comtesse Aremburge dans leur visite à l'abbé Guillaume, et, de concert avec Pierre de Montoire, il reçut la mission de défendre le prieuré contre toute vexation. Il s’acquitta de son rôle avec une parfaite équité.
Du reste, la cour du seigneur de Chaumont se distinguait par le choix des gentilshommes et des dames, par l’agrément des relations, des costumes et des harnais militaires, aussi bien que par le goût des arts groupés en un ensemble harmonieux , en particulier par le plus populaire de tous, la musique. Suivant le tableau que nous a tracé le
1 Dom Chantelou, dans son llistoria de Marmoutier, place en cette année 1119 un différend entre ce monastère et « Hugues, seigneur et trésorier de Saint-Martin», au sujet d’une maison pour laquelle celui-ci se désista de ses prétentions devant plusieurs moines de Marmoutier, dont le prieur Fromond, Guillaume, ancien prieur, et le bibliothécaire Guingomar. — B. N., f. 1. 13900, f. 97 v°. llistoria Maj. Monast., xvn° siècle.
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chroniqueur des Gesta, « Hugues, d’un esprit très cultivé, brillait par la somptuosité des coursiers, des armes, des vêtements, de l’apparat et du service; l’abondance et le choix des mets, aussi bien que des objets, n’étaient égalés que par la richesse et l’éclat d’une pompe vraiment princière. » Autant la puissance et la bravoure de Hugues donnaient d’éclat à la noble compagnie, autant la distinction et l’élégance de sa femme Elizabeth, d’ailleurs douée d’une rare fermeté de caractère, apportaient de charme aux habitudes du château, soit dans l’intimité, soit dans la vie publique.
Chaumont d'après une gravure de la galerie des estampes.
Avec son site merveilleux, ses vastes horizons et ses constructions imposantes, il était difficile de trouver un cadre plus achevé pour une fête domestique ou locale, et c’était toujours un régal pour les yeux que de suivre à travers les cours, les galeries et les salles, le défilé de quelque cérémonie de fiançailles, de mariage ou de baptême. D’ailleurs, les solennités religieuses n’avaient pas seules l’avantage de donner la joie et le mouvement aux habitants du manoir, à leur famille et à leurs amis des environs ; il est telle cérémonie touchante, comme la réception d’un chevalier, qui excellait à mettre au cœur une émotion profonde et à présenter aux regards un spectacle des plus attachants.
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L’écho lointain de ces usages se fail entendre jusque sous le couvert des sombres forêts de la Germanie, où le chef de la tribu, et, à son défaut, le père ou un proche, armait le jeune guerrier du bouclier et de la framée, au rapport de l’historien Tacite. Mais la réception revêtit un éclat particulier avec les croyances et les bénédictions du catholicisme, dont l’influence remplit le moyen âge pour en adoucir les angoisses, en tempérer les abus et en assagir les institutions.
L’enfant a grandi sous le regard de son père, qui lui vante bravoure et loyauté, et sous' l’œil de sa mère, qui lui enseigne à être doux et bon. En même temps, le chapelain lui a parlé de Dieu et de ses préceptes, de l’amour du prochain et des espérances d’outre-tombe. A mesure que sa taille se développe, le jeune seigneur s’adonne avec plus d’entrain aux chevauchées à travers les épaisses futaies, aussi bien qu’à la chasse avec le faucon et l’esmerillon, par les plaines qui s’étendent le long de la Loire. Quelle n’est pas sa joie quand il rentre au chastel portant les dépouilles opimes de quelque gibier rare pris dans la forêt !
Mais sur son visage rose et dans ses yeux à la noble « regardeure » étincelle déjà comme l’aube d’une carrière digne de celle des ancêtres. Le seigneur de Chaumont, tenu en haute estime et bienveillante sympathie par les comtes de Blois, près desquels il occupe un rang distingué, se dispose à envoyer son (ils aîné à la cour des nobles seigneurs pour le préparer à l’ordre de chevalerie. Le jeune damoiseau accompagne le comte, auquel il sert d’écuyer et dont il porte les armes et l’écu suspendus à d’éclatantes courroies. Il est à ses côtés aux heures où l’olifant d’ivoire sonne la rencontre sur le champ de bataille et dans les scènes du tournoi. On lui confie le soin de porter un message à la cour, de prévenir les désirs de la comtesse, qui se prépare à partir en voyage, et de veiller sur la tenue et le bon état de partie de ce qui concerne la maison du comte. Aux heures de délassement, dans la grande cour seigneuriale ou par les clairières de la forêt, il se réjouit de caracoler sur son coursier fringant, sans rester indifférent aux regards qui, derrière les vitraux historiés, suivent avec une amoureuse attention les mouvements de la monture et surtout le port élégant du cavalier.
Cependant le jouvenceau, — il s’agit de Sulpice qui a vu le jour en l’an de grâce 1105, — va franchir le seuil de ses vingt printemps, et, comme couronnement de son apprentissage militaire, il aspire à entrer dans la chevalerie, l’ordre des preux. Son père, le noble Hugues d’Amboise, tout heureux, a désigné les parrains qui doivent assister
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le candidat, et lui-même, en sa qualité de féal chevalier, se réserve de recevoir le nouvel élu de ses propres mains. La Pentecôte, fête des forts et des vaillants, a été choisie pour cette cérémonie, et la chapelle dn château servira pour la veillée des armes, qui est comme l’aube de la grande solennité.
Aussi bien tout se prépare, semble-t-il, pour cette touchante réjouissance. Le printemps a suspendu la ramée aux chênes séculaires du parc, et les guirlandes de fleurs aux arbustes des parterres. L’Eglise a placé sur l’autel les ornements couleur de pourpre, symbole de l'action enflammée jusqu’à l’effusion du sang. Tandis que sur la tige neigeuse de l’aubépine le rossignol égrène ses cantilènes les plus pures, dans le sanctuaire le clerc et le jongleur essayent les modulations de la pieuse cérémonie. Puis tout retombe dans le silence sous les voiles mystérieux de la nuit . qui enveloppent le chastel et les alentours. Du fond de la vallée monte seul le clapotis de l’eau, qui fuit le long de la rive en heurtant la roue du moulin ou les. flancs d’une barque solitaire. C’est au sein de ce calme religieux que le jeune écuyer donne les derniers soins à touL ce qui pourra contribuer à la perfection de l’œuvre. Ses membres, aussi bien que son âme, doivent avoir l’éclat « des roses et des lis », et le bain symbolique a été préparé comme achèvement de la formule sacramentelle que le chapelain a prononcée sur son front, doucement incliné dans la pénombre du sanctuaire.
Dans l’embrasure de la haute fenêtre de sa chambre, caressée par le rayon d’argent de la lune , veille la dame du manoir, la mère heureuse de l'élu. La tendre Isabeau, ou Elizabeth, a disposé sur un meuble la chemise de cendal et le bliaut de satin qu’il doit revêtir, cependant que le frère puîné porte l'épée sur l’autel, qui la gardera jusqu’à l’aurore. 11 est suivi du « bachelier », qui, sous le rayon mystérieux de la lampe du sanctuaire, et seul en tête à tête avec le Christ qui aime la France et la chevalerie, va commencer la veillée des armes. Eut-il jamais plus touchante coutume? L’homme d’armes en remettant naguère la lourde épée au candidat lui disait : « Sois preux et loyal. » Le prêtre, au nom du Dieu de charité, dira : « Sois bon et miséricordieux, secourable aux faibles et aux déshérités! » Aussi, la cérémonie de l’adoubement par le chevalier a son complément dans le rite de la bénédiction par le prêtre, dont la mission consiste à verser sur les plaies de l’humanité le rayonnement des croyances évangéliques et le baume salutaire des divines espérances. Agenouillé sur le pavé du sanctuaire, le damoiseau sent envahir son âme tour à tour par l’effusion des célestes clartés et par le reflet des rêves chevale-
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resques, dont il a entendu le récit sur les lèvres de son père ou dans les airs des ménestrels, durant les veillées sous les lambris du manoir.
Dès que les premiers rayons du jour glissent à travers les vitraux du sanctuaire, le chapelain se présente dans sa blanche aube de lin et sa chasuble de satin cramoisi ; il commence la célébration de la messe d’une voix grave et recueillie. Après qu’il a déposé l’hostie sainte sur la bouche du « veilleur », il prend l’épée qu’il bénit solennellement « au nom de Dieu, au nom de saint Michel et au nom de saint
Georges », et qui va servir à armer le nouveau chevalier. Près de lui, dans sa noble stature, se dresse le seigneur Hugues, et sur son prie-Dieu s’incline pieusement dame Elizabeth, qui essuie, à la dérobée, une larme tombant sur ses joues rougissantes de joie intime et de douce émotion.
Au dehors, le soleil dore les cimes altières du donjon et embrase la cour d’honneur de ses feux étincelants. Tout autour, les tentures marient leurs semis de fleurs héraldiques aux bouquets des plates-bandes. Une nombreuse assistance, formée de la noblesse des environs et de la population chaumontoise , apporte une animation merveilleuse dans ce milieu féodal. Les applaudissements éclatent de toutes parts, mêlés aux sérénades des « harpeors, giges et chifonie », quand le jeune seigneur apparaît sur le perron. Mais aussi qu’il est séduisant à ravir dans ses nouveaux atours et la fleur de sa jeunesse! Gomme ses membres se dessinent agréablement dans la fine chemise et les chausses , aussi « blanches que Hors aprissans » , qui ont été tissées par les doigts délicats de sa mère et de sa sœur, à moins que ce ne soit de sa fiancée, durant les soirées d’hiver, alors que le seigneur faisait sentir sur les champs de bataille le poids de sa redoutable épée! Gomme il porte allègrement le haubert à doubles mailles et le heaume au travers duquel on devine l’éclat de ses yeux et la résolution de son âme !
L’assistance est gagnée par une émotion à la fois douce et forte
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quand le seigneur se place aux côtés de son fils. D’un geste qui rappelle les hardis coups de mains du guerrier, il saisit l’épée dans le baudrier richement brodé, et sur la nuque du jeune chevalier incliné il applique « la paumée », en lui disant d’une voix ferme : « Sois brave et souviens- toi que tu es d’un lignage qui ne doit pas fausser; honore la chevalerie, donne aux pauvres, et que Dieu le défende contre tous tes ennemis. Va ! »
Et le récipiendaire, fier d’être « adoubé » chevalier, se redresse avec une assurance mêlée de respect, et saute sur le coursier richement caparaçonné que lui tient son écuyer. Le destrier, hennissant, s’élance â travers la cour, et, pendant cpie résonnent les fanfares des ménestrels et des jongleurs, il fait caracoler sa haquenée en tenant haut et ferme l’écu et le gonfanon de combat. Puis des réjouissances terminent la fête, et, tandis qu’une main libérale distribue aux miséreux l’obole et le pain qui est « la part à Dieu », des danses populaires, sous les ombrages du parc, associent les travailleurs aux joies des châtelains. Enfin , lorsque les ombres de la nuit enveloppent les épaisses murailles de la forteresse, une table frugale, chargée des produits de la maison, réunit les seigneurs, ayant au milieu d’eux le nouveau chevalier, les gentilshommes des environs et les vassaux. Des hanaps d’argent le vin coule en pétillant dans la coupe qu’on se passe de main en main, et les vivats enthousiastes pour le bonheur de l’élu se mêlent aux derniers accents des jongleurs et aux dernières canlilènes de la ronde populaire. Et, quand tout repose, le chevalier rêve tour à tour des jours de son enfance sous le regard béni de sa mère, des exploits qu’il songe à ajouter au livre d’or de ses aïeux, et sans doute aussi au « chief blond comme l’or des blés » de la fiancée, qu’il a saluée dans la brillante assistance et dont il désire faire la noble compagne de sa vie.
Les solennités n’avaient pas seules le privilège de fixer l’attention, et le seigneur de Chaumont faisait le meilleur usage de ses importants revenus. Son chastel était muni de tous les ouvrages de défense usités au moyen âge, et son attachement pour sa femme et pour les siens ne lui laissait rien négliger de ce qui pouvait apporter de l’agrément à leur résidence. Ses autres domaines étaient aussi l’objet de ses soins vigilants. A Montriehard, il fit bâtir le donjon robuste qui domine la ville, et à Amboise, non content de la construction du donjon, il jeta sur la Loire un pont destiné à faciliter les communications et qui fit bénir sa mémoire par les populations reconnaissantes. De plus, comme les sentiments religieux ne perdaient jamais leurs droits, il fonda,
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dans celle dernière localité, le prieuré de Saint-Thomas, qu’il donna au couvent pontilévien.
Il est vrai, Hugues ne jouissait pas de ses domaines dans un repos parfait, et plus d’une fois on le surprit laissant flotter sa pensée dans un rêve qu’il semblait poursuivre par delà les horizons de la Loire. La première expédition en Palestine n’avait pas suffi à satisfaire la dévotion du seigneur de Chaumont, et sa bravoure réclamait une nouvelle
chevauchée vers l’Orient. Les événements se chargèrent de réaliser ses espérances, sinon suivant ses désirs, du moins au mieux des intérêts qui é taient alors engagés.
Le vaste et profond mouvement des croisades se faisait sentir, non seulement dans l’ordre religieux, mais encore sur la sphère des intérêts économiques et sociaux. Le seigneur Hugues, en dépit des protestations des moines de Marmoutier, maintenait les droits et cens qu’il prétendait avoir sur « des terres de saint
Chambre de la tour de Chaumont, dite « d’Amboise ». » » . • 1
Martin » ; a la cour des comtes d’Anjou, il
avait tenu bon en faveur de ce que les religieux qualifiaient « d’exactions sur les choses et les personnes ». Dans une cour plénière du comte Foulques Y, tenue à Tours, dans le chapitre de Saint-Martin, en présence de Girard, évêque d’Angoulême et légat de l’Eglise romaine, ainsi que de l’archevêque de Tours, Hildebert, on examina cette question. Un des assistants, Renaud de Château, donna sa parole au comte que les prétentions de Hugues n’étaient pas justifiées et s’offrit d’en faire la preuve par le duel. Hugues refusa absolument cette procédure.
HUGUES LE CROISE
Mais une circonstance solennelle devait l’amener à changer de décision. Foulques V, comte d’Anjou et du Maine, avait résolu de partir pour la Terre sainte et se proposait de prendre la croix au Mans. En conséquence, le jour de l’Ascension 1128, il convoqua en cette ville une assemblée considérable de membres du clergé et de la noblesse, et Hugues s’y rendit avec plusieurs de ses chevaliers. De son côté, Eudes, abbé de Marmoutier, y vint en compagnie de plusieurs religieux, dont Laurent, le porte-crosse, et Hugues, l’hôtelier. Naturellement la question du différend fut agitée : c’était trop belle journée pour ue pas en profiter afin d’amener la concorde. Hugues de Payen, maître du Temple, qui souhaitait vivement procurer le résultat désiré, fit une tentative en ce sens auprès du seigneur avant que l’on prît la croix. Hugues de Chaumont répondit que ce qu’il tenait ainsi dans le fief du comte, il ne le lâcherait aucunement.
Alors le comte Foulques, élevant fortement la voix, répliqua que ces devoirs prétendus par Hugues sur ce fief « dans la terre de saint Martin » ne lui appartenaient pas et qu’il ne pouvait en faire la preuve. De son côté, le maître du Temple, qui avait de l’influence auprès du seigneur Hugues, intervint et le décida à reconnaître que les preuves lui faisaient défaut. Celui-ci renonça à ce qu’il considérait comme son droit sur les terres et les gens relevant de Marmoutier, en présence et « dans la main » de l’archevêque Hildebert, de Guy, évêque du Mans, d’Ulger, évêque d’Angers, et d’Eudes, abbé du couvent. Outre ces personnages , on remarquait maints autres témoins, parmi lesquels le comte Conan, avec sa mère, et Jean de Montbazon.
Cependant le moment de partir pour la croisade approchait, et le seigneur de Chaumont avait à cœur de ne laisser derrière lui aucun souvenir qui pût l’inquiéter. Quelques jours après l’assemblée du Mans, oii il avait reçu la croix, il se présenta au chapitre de Marmoutier et renouvela les protestations qu’il avait déjà faites; il déclina tout droit sur les terres du couvent, et les moines, « ne se rappelant que le devoir de prier, oublièrent ce qui les avait indisposés ». A celte réunion assistaient, notamment, Payen de Chemilly, Eudes de Fontaines, Aimery de Bollent et le chevalier Raoul. L’acte (pii mentionne ces diverses circonstances porte la date « 1128, indiction vu», c’est-à-dire 1129 (n. s.j.
Désormais rien n’empêchait plus le seigneur de Chaumont de suivre l’attrait qu’il ressentait pour les hardis coups d’épée sous le ciel d’Orient. Le voyage, d’ailleurs, revêtait l’aimable caractère, j’allais dire d’une marche nuptiale. Baudouin, roi de Jérusalem, avait une
HUGUES LE CROISÉ
fille à marier, dont la dot consistait dans le royaume d’outre- mer. Le vaillant comte d’Anjou, Foulques le Jeune, fut jugé le plus digne de cette union princière. Avec l’agrément du roi de France, il prit la croix pour la Terre sainte, et, parmi les chevaliers qui l’accompagnaient, brillait en première ligne le seigneur de Chaumont. Celui-ci profita de l’occasion pour cimenter complètement son union avec les comtes d’Anjou, et confia son fils Sulpice au comte Geoffroy, fds de Foulques, qui reçut l’hommage à titre de suzerain et promit d’étendre sa vigilance sur les domaines de son protégé. Au cours de l’expédition, Hugues suivit fidèlement le comte Foulques, et à ses côtés se signala dans le combat livré près de Damas. Mais, hélas! le noble chevalier devait succomber au champ d’honneur. 11 fut pris d’une maladie grave qui l’emporta; il mourut à Jérusalem, le 24 juillet 1129. Son corps fut inhumé au mont des Oliviers, près de l’église, et son anniversaire se célébrait, ce jour-là, dans l’abbatiale de Pontlevoy.
Cul-de-lampe d’une tour du château.
Chaumont d’après une gravure de la galerie du château.
DE SULPIGE LE HUTIN A SULPIGE LE BON
Hugo, terrorem cæteris ingerens, multa insignia Deo patiente peregit.
(Gesta Ambaziensium Dominorum, p. 208.)
ugues le Croisé était descendu dans la tombe au milieu du rayonnement d’une existence honorée et pacifique, et dans le concert harmonieux des prières saintes à l’ombre des oliviers et des regrets universels de ses compagnons d’armes. La carrière de son fils aîné, Sulpice II, que l’on voit mentionné aux côtés de son père dans une charte de 1108 ou 1109, se présente sous un aspect moins calme. D’ailleurs, au soir de sa vie, avant le départ pour la croisade, le père avait pressenti l’ère des difficultés. Voyant son fils cadet Hugues refuser obstinément les domaines qu’il lui destinait, il avait recommandé en termes émus à son aîné « de se souvenir de ses leçons, de prendre conseil des hommes expérimentés, et d’éviter le commerce des gens factieux ».
En prévision des embarras, Hugues attribua à Sulpice les domaines de Chaumont, d’Amboise et de Montrichard, fit jurer fidélité à ses hommes et recommanda tout spécialement son successeur au dévoue-
DE SU L P 1 CE LE IIUTIN A SULPICE LE BON
ment de ses amis et de son suzerain. C’est dans le dernier château que le seigneur fit ses plus pressantes exhortations. Les faits devaient justifier les préoccupations du père vigilant. Après la mort de celui-ci, le jeune Hugues s’efforça de troubler les dispositions les mieux arrêtées, et Sulpice II ne fut pas assez heureux pour vivre en bonne harmonie avec les hauts suzerains qu’il avait intérêt à ménager.
Sulpice II unit son existence à la fille de Hervé de Donzy, qui était, dit-on, de la famille royale des Pallades. Agnès, c’est son nom, dont les qualités égalaient la naissance, mit au monde deux garçons et deux lilles : les garçons se nomment Hugues et Hervé, et les filles, Denise, qui se maria à Ebbon de Déols en Berry, et Elizabeth, qui donna sa main à André d’Aluie. Autant la dame de Chaumont brillait par la douceur de ses mœurs, autant le seigneur se distinguait par son caractère hardi et entreprenant. Son tempérament ne garda pas toujours la mesure et, écoutant par trop son humeur inquiète et remuante, il se mit à dos les seigneurs les plus puissants, et, bien entendu, ses voisins tout les premiers. II est vrai que, s’il faut en croire le chroniqueur des Gesta, il n’aurait fait parfois qu’user du droit de légitime défense.
Quoi qu’il en soit, dès le début de son « scigneurat », il fut en lutte vive avec les puissants seigneurs de Vendôme, dont, paraît-il, le sénéchal, Bouchard de Saint-Arnaud, s’était permis de ravir « les coutumes dites commendatices, » que Sulpice avait dans le Yendômois. Mais celui-ci les paya de retour et fut soutenu par des auxiliaires dévoués, tels que Herbert de Poillé et Pierre de Palluau , qui avaient derrière eux nombre de chevaliers. La fortune se rangea du côté du seigneur de Chaumont, qui fit prisonnier son rival du Yendômois.
Mais c’est de son frère Hugues qu’il eut à souffrir les attaques les plus amères. D’une grande distinction de formes, aussi bien que de langage et de manières, celui-ci était le familier du comte d’Anjou, Geoffroy IV Plantagenel , qui, cherchant à diviser pour régner, favorisait les tendances séparatistes du cadet. Sulpice avait pour lui la foule et aussi les chevaliers les plus fidèles qui lui répétaient : « Courage, vos provisions sont abondantes; faites tête à vos adversaires! » Au surplus, il eut la douleur de voir sa mère elle-même prendre parti contre lui. Elizabeth vint se plaindre de son fils auprès du comte Geoffroy, qui était à Tours, et aussi auprès de Jacquelin de Maillé, lequel avec ses frères s’était tourné contre Sulpice, et elle demeura longtemps dans ces deux localités qu’elle remplit du murmure de ses doléances contre son fils aîné.
La partie était rude à soutenir. A la tête de ses troupes, le comte