‹ Le Chateau de Chaumont dans l'historie et les artsChapitre 3 sur 26 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

à part revient à l'un des enfants du seigneur Pierre ; j'ai nommé le cardinal Georges d'Aniboise, dont la carrière trop courte fut semée d'œuvres parfois considérables, souvent généreuses, et toujours honorables pour le pays dont il fut le premier ministre.

Grâce aux excellentes qualités , aux rares aptitudes et à l'intelligente activité qui distinguèrent plusieurs des membres de cette famille , Gliaumont fut un important foyer de culture littéraire et artistique, dont l'influence bienfaisante se fit sentir sur les divers points , du nord au midi , de Rouen et Langres à Poitiers et Albi , Prélats bien doués et richement dotés, — il y eut cinq frères portant la mitre , — gentilshommes et grandes dames , tous rivalisèrent de goût et d'empressement pour le dé- aiaumonl, la chnpelle du cold de l'abside. veloppement des arts

sous leurs formes les plus variées. Il suffisait, semblait-il, qu'on eût son berceau à Chaumont pour être appelé à fournir une carrière où le culte du beau occupait une place bien en rapport avec l'excellence de la situation. En particulier, Gaillon et Dissay suffiraient à immortaliser le nom des prélats, qui de leurs palais d'été, d'ailleurs à des degrés variés, firent le rendez-vous des artistes dans les différents genres.

Le goût prononcé pour la littérature et pour les Muses parut avec distinction en la personne de Catherine d'Amboise, qui donna successivement sa main à Christophe de Tournon, à Philibert de Iteaujeu et à Louis de Clèves, en laissant à sa nièce Antoinette le soin de recueillir l'héritage de cinq siècles. Celle-ci en partagea le brillant

fardeau avec Charles de La RochefoucauU, et avec ce chevalier s'ouvre pour la seigneurie une ère nouvelle, qui la ilt passer des gloires princières aux magnificences royales.

Calherine de Médicis lit l'acquisilion de la terre de Chaumont, mais ce fut, semble-t-il, pour en faire l'échange contre celle de Chenonceaux. A cela rien de surprenant. Ce dernier domaine était en la possession de sa rivale, Diane de Poitiers, à laquelle la mort de Henri II venait de ravir son tuteur et maître, et Catherine, désireuse de légitimes représailles, convoitait ta délicieuse résidence des liords du Cher. A cette circonstance particulière Chaumont doit d'avoir été successivement le domaine d'une épouse et d'une favorite de roi, et nous y trouverons l'occasion de rechercher, dans le monument, la part qui revient à Diane de Poitiers, jusqu'ici trop négligée sous ce rapport. D'ailleurs, si par hasard il nous arrivait de voir la preuve de scènes légendaires se transformer, du moins nous trouverions une compensation dans les souvenirs artistiques laissés par la séduisante duchesse de Valenlinois, dont le nom est associé à une fondation pieuse qui nous a été révélée par les registres paroissiaux.

Durant le second tiers du xvi° siècle, la fille de Diane, Françoise de Brézé, porta Chaumont dans la puissante famille de La Marck, et la petite-fille de celle-ci le fit entrer dans la glorieuse maison de La Tour d'Auvergne, si bien que le nom de l'illustre maréchal de Turenne, en la personne de son père le maréchal de Bouillon, seigneur de Chaumont, projette indirectement quelque reflet de son auréole sur cette résidence. Après le duc de Bouillon, Isabelle de La Tour, cousine de Turenne, la donna avec sa main à l'un des riches conseillers qui avaient été attirés en France par la fortune de Catherine de Médicis : j'ai nommé les Sardini. La seigneurie demeura près d'un siècle dans celte famille ou ses alliés. Kn 1G99, elle fui acquise par Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, dont la veuve, Henriette-Louise Colbert, la laissa à son pelil-fils, le duc de Hochechouart.

Le xvii" siècle fut pour Chaumont une période moins animée et moins féconde pour les arts. Mais, au siècle suivant, avec les Le Ray, le château redevint un foyer d'une admirable activité. Ce n'était plus, il est vrai, le mouvement de la vie chevaleresque, entretenu par la passion pour les armes et les exploits militaires. Les conquêtes pacifiques de l'industrie et de l'agriculture transformèrent le pays et méritèrent aux promoteurs du nouveau régime le titre de bienfaiteurs de la contrée. De son côté, le brillanl artiste J.-B. Nini, devenu l'hôte

PRÉFACE XIll

de Chaumont et l'âme de la manufacture, excitait l'admiration générale , qui n'a pas cessé d'entourer ses œuvres d'une exquise délicatesse. Ses contemporains visitaient son atelier comme Tune des principales curiosités de la France; et quant à nous, en ses charmants médaillons, nous le bénissons tout spécialement de nous avoir conservé les portraits des seigneurs et dames de Chaumont, que nous serons heureux de placer sous les yeux du lecteur.

De tout temps, il avait été dans les destinées du château de donner l'hospitalité à des personnages de marque, A l'époque où Napoléon I" montrait à M"" de Staël son peu de sympathie pour le génie littéraire, du moins entaché d'indépendance à son endroit, l'émlnente écrivain sut gré aux seigneurs de Chaumont de lui accorder droit d'asile. L'histoire du château y gagne une page glorieuse de plus, et ce n'est pas l'un de ses souvenirs les moins attachants que la publication du superbe livre De l'Allemagne, qui fut pour notre pays une vérîlable révélation.

Ouvertes au xix' siècle sous d'aussi brillantes auspices, les annales de Chaumont ne pouvaient manquer de revoir des jours de splendeur, dignes des premiers temps. Après avoir été possédé par M. d'Etchegpyen et par M. le comte d'Aramon, dont la veuve épousa M. le vicomte de Walsh, fils de l'auteur des Lettres Vendéennes, le château est devenu la propriété de M°" la princesse et de M. le prince Amédée de Broglie, qui se sont attachés à lui rendre le grand caractère des âges clie%'aleresques, agrémenté de ce que les progrès modernes ont réalisé de plus séduisant et de plus confortable tout ensemble.

On comprendra dès lors que nous ayons été tenté par le charme des souvenirs et par la magnificence du monument, bâti dans un site merveilleux. Nous avons tout naturellement replacé l'œuvre dans le cadre qui lui va si bien, en la rattachant à l'histoire même de la province et de la nation. Le rôle considérable, joué par les seigneurs de Chaumont à diverses époques, notamment au point de vue du développement intellectuel, nous a porté à insister tout spécialement sur le côté artistique et littéraire, et nous espérons qu'on ne nous saura pas mauvais gré de la synthèse générale qui plus d'une fois servira de fond à notre peinture de la vie chaumontoise. D'ailleurs, pour ee qui est des coutumes et des usages locaux, nous n'avons pas négligé de les recueillir lorsqu'ils se sont présentés sur notre chemin, avec la conviction que les petits événements sontsouvent le miroir le plus fidèle des mœurs et des croyances, des préjugés ef des aspirations d'ime époque.

Après ce que nous venons de dire, il esl à peine besoin d'indiquer les sources auxquelles nous avons puisé. Les travaux anciens el modernes sur l'histoire générale de la province blêsoise, aussi bien que sur son rôle artistique et ses monuments les plus remarquables, nous ont servi de guide. Les archives du château de Chaumont, mises à notre disposition par l'exquise obligeance de M. le prince de Broglie, nous ont fourni, ainsi que les notes recueillies dans les dépôts publics par le savant M. Soyer, un fonds très sérieux, surtout au point de vue domanial. Nos recherches dans les archives municipales de la localité, pour lesquelles nous avons rencontré une parfaite obligeance, se sont complétées par le dépouillement du minutier de l'étude notariale de Chaumont, dont les actes depuis son extinction sont conservés dans Tétude de M° Laugier, à Montrichard, à Textrême bienveillance duquel nous nous plaisons à rendre hommage. Nous avons d'ailleurs rencontré les mêmes facilités en ce qui concerne les archives privées et publiques de Blois. Les autres sources d'information de la capitale et de la province nous ont fourni des renseignements précieux, dont nous avons tiré le plus grand profit pour la rédaction et pour l'illustration de notre travail, ainsi que l'on s'en convaincra par les références que nous ne manquerons pas d'indiquer'.

Dans cette évocation d'un passé qui ne fut pas sans douleur et sans gloire, nous voudrions que notre récit, à l'instar d'un miroir accompli, reflétât avec une parfaite sincérité l'évolution historique dans ses causes et ses effets, et qu'il fût comme la peinture prise sur le vif de ce qui constitue les annales du château, des seigneurs et de leur famille, de la localité et de la région qui nous servira de cadre, tracé par la nature et par les événements. Du moins nous etîorceronsnous de nous inspirer des principes supérieurs de la vérité et de la bonne foi dans leur acception la plus haute et la plus large.

En ses Essais, Montaigne, qui fut l'un des peintres les plus fidèles de son époque, parle de sa religion superstitieuse de " toute foy historiale ». '• Je me suis défendu, dit-il, d'oser altérer jusqu'aux plus légières circonstances, ma conscience ne falsifie pas un iota; mon inscience, je ne sçay. » Aussi n'a-t-il pas assez de reproches pour

' D'une Suçon générale, nous dous empressons de romercîer tous ceux qui nous ont prëlé leur appui. Nous ne saurions oublier le précieux concours que nous avons trouvé au point de vue de la typogra|>hic, aussi bien que sous le rapport des reproductions par le dessin et la photographie, ainsi que par l'héliogravure cl la photogravure. Nos remerciements vont à chacun suivant la part qui loi revient dans celle collaboration, dont nous oeillet

ceux qui se permettenl <( d'incliner l'histoire à leur fantaisie, de contourner et tordre la narration » en prenant ou omettant ce qui leur plaît, suivant leur « biais >i.

Sans conteste, ce " biais » est la pierre d'achoppement contre laquelle l'historien a le devoir de se mettre en garde avec un soin tout particulier. Maintenant que l'on rivalise d'ardeur pour arracher aux sources les pièces les plus véridiques, avec une résolution décisive il s'agit de reviser les prétendues résurrections de l'histoire romanesque et d'y substituer définitivement la mise en œuvre absolument sincère et sans artifice — je ne dis pas sans art — des documents authentiques et autorisés. C'est avec cette conception, conforme aux règles de la justice et de l'honneur, que nous avons scruté le champ qui s'ouvrait devant nous, et c'est d'après cette méthode que nous essayerons de retracer les événements et les institutions, les actions dignes d'éloge et de blâme, les croyances et les préjugés, les idées fécondes, utiles à développer, et les erreurs, les abus à extirper, enfin les mœurs et les habitudes de la vie privée et publique, les coutumes de l'état domestique et social.

De ce faisceau de renseignements recueillis en vue de faire mieux connaître ce coin enchanteur du pays de « douce France » , nous formerons la trame ininterrompue du récit. D'ordinaire, nous laisserons la parole aux faits eux-mêmes sans les envelopper du poids de considérations superflues ni du clinquant de périodes artificieuses. Le noble chevalier, armé de pied en cap, ne doit-il pas se retrouver tout entier dans l'austère vision du moyen âge? Au surplus, à l'aurore des temps modernes, les arts, les lettres, les sciences et les divers éléments du progrès solliciteront vivement notre attention, et nous nous empresserons de leur accorder la place glorieuse qui leur appartient à tant de titres. Enfin, de nos jours, ce sera pour nous une très agréable satisfaction de constater le mérite des belles restaurations dont le château a été l'objet, et nous terminerons notre chevauchée de longue haleine à travers les gestes historiques, par une visite attentive du monument el des belles œuvres d'art renfermées dans ce merveilleux écrin.

Puisse notre travail n'être pas trop au-dessous de la réalité! Au milieu de cet horizon enchanteur où la Loire déroule ses gracieux méandres emmi les îles verdoyantes, il est difficile, en effet, de rêver rien de plus séduisant que le château de Chaumont. Ses tours géantes, ses toits élancés, sa chapelle aérienne, ses salles grandioses, ses magnifiques terrasses ombragées d'arbres séculaires surplombant le cours du

fleuve et son pittoresque coteau, proBlcnt agréablement sur l'azur du ciel leur silhouette toujours ancienne et toujours nouvelle, et forment une alliance, on ne peut mieux assortie, de la vigueur du preux chevalier avec les grâces de l'exquise châtelaine. D'ailleurs, chacune des parties de cette somptueuse résidence sollicite la curiosité par des ouvrages intéressants sortis des mains de l'architecte, du sculpteur, du peintre, du brodeur, du céramiste et de leurs auxiliaires dans les divers genres, et, en même temps, elle évoque à la pensée de prestigieux souvenirs. A son tour, l'imagination s'abandonne au cours d'une rêverie pleine de suavité, cependant que du sommet des terrasses ou des cimes du superbe chemin de ronde, le regard se délecte volontiers, et sans se lasser jamais, des aspects délicieux de la grande vallée, et se promène à loisir, en amont et en aval, sur les bords riants du fleuve, d'ordinaire nonchalamment attardé parmi les grèves dorées.

En face des magnificences du château, de la séduction des souvenirs et du rythme enchanteur du paysage, d'un charme pénétrant dans son harmonie discrète, nous voudrions pouvoir tracer une esquisse qui répondît à la plénitude de beauté de l'original. Du moins, travaillerons-nous résolument pour que le tableau rende, le plus parfaitement possible, la vision d'un passé qui n'a pas cessé d'être une merveilleuse et très vivante réalité. L. B.

r.arnuli et Havi ctcruln lymplia { T1BU1.1.1S , iih. I, Eleyia Vil, v.

au centre d'une contrée riante et fertile que s'élève cette perbe demeure, d'une allure â la fois robuste et élégante, organisme géologique de la région est constitué principalement par la formation tertiaire , dont l'étage moyen embrasse le terrain crétacé. Compacte en certains endroits, la craie, au sud de la Loire, est d'un caractère tendre, et l'épaisseur de la couche atteint environ cent cinquante mètres. Les coteaux sont généralement formés de cette craie tendre, dite tuffeau, avec des apports variés suivant les étages et enveloppés d'un sol meuble, qui est peu profond.

La vallée a son lit recouvert de sédiments dont les alluvions, presque toutes modernes, sont formées de sables et de limons argileux résultant de la désagrégation des roches. Le grand cours d'eau qui traverse le pays de l'est à l'ouest lui a donné sa physionomie définitive. Dès lors, les peuplades errantes ont été attirées et fixées

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sur ses bords par la douceur du climat, par la fécondité du sol et par l'abondance des ressources que fournissaient les forêts aux épaisses ramures, aussi bien que les rives du fleuve aux ondes dorées auquel le poète de Mantoue n'eût pas manqué d'appliquer la blonde épithète de fîavus. Il est vrai que le poète des Klégies. auquel nous avons emprunté notre épigraphe, tient pour les ondes " d'azur », dont il fait l'apanage du » blond » Carnute. Mais nous nous garderons bien de discuter des goûts et des couleurs.

Ij» Loire — AEi-.'np, Liger, Leire^ d'après les anciens — se montre à nous escortée d'un groupe de tributaires empressés, dont les eaux fertilisent d'agréables vallées. Ces affluents, pour ne citer que les principaux, sont le Cher, la Sauldre, le Beuvron, le Cosson, la Gisse et le Loir.

Sur ce fond agréablement mouvementé, se détachent comme trois zones particulières. Au nord, se voit un territoire accidenté et agreste, le Perche, avec ses collines boisées et ses ruisseaux limpides; au centre, se déroule un immense plateau, d'ailleurs quelque peu monotone, mais qui est un véritable grenier d'abondance : j'ai nommé la Beauce. Au sud de la Loire, s'étend la Sologne dont l'aridité silvestre et marécageuse se transforme progressivement par l'effort du travail de l'homme, notamment par la construction des canaux dits de la Sauldre et de la Sologne.

Or, entre ces régions variées et très dift'érentes , il en est une qui jouit du privilège de goûter les avantages de ces trois zones, sans participer aux inconvénients qui peuvent en résulter, La contrée que nous appellerons chaumontoise avait ses plateaux recouverts de bois épais dont il reste, au sud, la foret de Sudaie, d'ailleurs exempte des stagnations que l'on retrouve plus à l'est. Elle possède, dans sa vallée, une source de produits d'autant plus appréciables qu'ils sont plus faciles à réaliser, et, d'assez bonne heure, ses coteaux se couvrirent de vergers et de vignobles alternant avec les terres arable». Pour compléter les lignes du délicieux tableau , dessiné comme à loisir par la nature , l'ampleur et le pittoresque des horizons , d'une douceur infinie et d'une tonalité exquise, enveloppaient, dès lors, les collines et les vallons d'un charme dont il est impossible de se défendre et qui pénètre l'âme à mesure que l'on s'y attarde davantage.

Pour donner un nom à cette localité, un artiste eût sans doute évoqué quelques-uns des traits harmonieux de ce site enchanteur. Le peuple, qui est le facteur ordinaire des appellations topographiques.

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a emprunté la désignalioii de la localilé à une circonstance qui l'a frappé particulièrement. Qu'esl-ce à dire Chauinont? En France, un certain nombre de bourgs et de hameaux portent ce nom , et on connaît, notamment, Chaumont-en-Vexin dans l'Oise, Chaumonl-les-Bois dans la Côte-d'Or, Chaumoiit-Porcien dans les Ardennes, Cliaumontsur-Aire dans la Meuse, Cbaumont-sur-Yonne, enfin, dans la Haute- Marne. Chaumonl-la-Ville, et surtout Chaumont-en-Iiassignj', ancienne résidence des comtes de Champagne, Tel site, comme au mont du Morvan , dresse vers les nues sa cime allière, et telle localité, comme Sainl-Bonnel-de-Joux, dans la Saône-et-I.oire, est fière de montrer le châleau de Chaiiniont-la-Guiche, belle résidence édifiée an xvi' siècle et remaniée depuis. D'ailleurs, sans sortir du Blésois, ou rencontre en Sologne Chaumont-sur-Tharonne , et, sur la rive gauche de la Loire, la demeure qui fait l'objet de cette étude, que l'on appelle Chaumont-sur-Loire, et que pour plus de facilite nous nommerons simplement Chaumont au cours de notre récit.

Ce nom, au visage très expressif, il paraît aisé de deviner k quelles circonstances il doit son origine. On a tenté de le rattacher f) calma, qui a donné « chaume », et à culmen, cime; mais il est plus conforme aux règles de la philologie d'y voir simplement un mol composé de deux termes qui impliquent l'idée de lieu élevé et dénudé. De fait, les localités qui gardent cette désignation sont situées sur les hauteurs, qu'il s'agisse de l'endroit du Morvan perché à plus de mille mètres d'altitude, ou de Chaumont-sur- Loire, dont l'altitude est de quatre-vingt-quatorze mètres au-dessus du niveau de la mer. Chaumont, après avoir été dans les chroniques du moyen âge C.ulvus Mons, est devenu Calidus Mons, dont la signification ardente a été figurée, au xvi' siècle, par les rébus dont nous aurons l'occasion de parler.

Quoi qu'il en soît, les premiers habitants, adonnés aux exercices de la chasse et de la pèche, puis appliqués plus particulièrement à la vie pastorale et agricole, n'eurent pas de peine à se constituer des cases, bâties à l'aide de bois et d'argile, ou taillées dans le coteau, facile à creuser. Malgré les destructions causées par les progrès du déboisement, on peut encore rencontrer, çà et là, des vestiges des indigènes et des ouvrages que l'on est convenu de qualifier de préhistoriques, faute d'une désignation plus appropriée à l'évolution des sociétés primitives. Leur vie de plein air et leur existence domestique revivent dans les outils en silex taillé ou poli, que l'on découvre en certains endroits. Leurs mœurs, leurs coutumes et leurs croyances conservent une expression bien des fois séculaire, mais toujours éloquente, dans

les <i pierres deboiil », diles menliirs, peulvens ou cromlechs, aussi bien que dans les nécropoles ou tombeaux, dits dolmens, et dont la plupart sont dépouillés de l'enveloppe de terre, qui formait un lumulus en recouvrant les chambres sépulcrales.

En cherchant bien, on a la satisfaction de retrouver quelque témoin de ces époques reculées, dressant sur l'horizon sa silhouette sombre et fruste comme les humains qui les élevèrent au milieu des landes et des bois solitaires. A l'endroit où fut l'ancienne forêt de la Garelte, près de Pontlevoy, apparaît im robuste dolmen formé d'une vaste dalle (4"70 X S^^O), reposant sur trois autres pierres debout.

Une vieille légende prétendait que la grande dalle tournait sur elle-même durant la nuit de Noël : aussi le nommait- on également Pierre- Levée , Pierre-qui-tourite et i'ierre-de-Minuil . Le dolmen fut fouillé en 1823 par des élèves du collège , et l'on trouva dans le sol quelques ossements et des fragments i)i.inn;ii nu sud ci,- l'.mUovijy. d'épécsde fer rouillécs, donton

ignore la fortune. Depuis 1H70, la couverture du dolmen est brisée en trois portions qui ont été rapprochées par les soins de M. l'abbé Bourgeois, de savante mémoire. C'est au midi du bourg |>ontiIévicn, à l'ouest de ïhenay dont le clocher se découpe sur le ciel, et non loin du poétique ruisseau de Trainefeuilles frangé de massifs d'arbres, que le mégalithe est gravement accroupi sur le versant du vallon. Son ouverture, comme d'ordinaire, regarde l'orient, el des bouquets de plantes sauvages conservent les traces du Inmulus qui enveloppait jadis la chambre funéraire.

A trois kilomètres environ, au sud, à l'orée de la Garelte et près des vignes, on remarquait jadis une énovme pierre debout, dite la Pierre- lilanche el marquée sur la carte de Cassini ; elle confinait à trois chemins et indiquait la limite des trois paroisses, depuis modifiées, de Pontlevoy, Monthou-sur-Cher el Hourré. A l'extrémité ouest de la forêt de Monlrichard, se dressait la Ilaute-Borne, sur un plateau élevé de cent Irenle-six mètres au-dessus du niveau de la mer : c'était le point de rencontre des trois paroisses de Monlrichard, Chissay

et Vallières- les -Grandes, On sait qu'à environ deux lieues de là, l'étang de Sudaie donne naissance à l'Amasse, qui se jette dans la Loire, à Amboise. Plus au sud, à Chissay, on a découvert, en 1897, un polissoir monuinental (S^^O X 2"'40 X I'"} avec quinze encoches, et un autre plus petit f 1" X O^OO X 0°'oO) avec deux rainures, tous deux en grès blanc teinté de rose. En remontant le Clier, à Monthou, dans les fondations et à l'intérieur de la haute tour du Gué-Péan, se dresse une énorme pierre debout. A un kilomètre vers l'est, au bois des Fosses-des-Besses, nom appliqué en Bretagne à des mégalithes, on trouve sur la paroisse de Vineuil-lès-Blois deux menhirs côte à côte, que pour cela l'on appelle Pierres-Besses, c'est-à-dire Jumelles, comme on dit encore bessons ou jumeaux. A une lieue de Sambin et un kilomètre et demi au nord-ouest de Fougères, en allant vers Ouchamps, sur la rive droite de la Bièvre, on découvre un gué entre le moulin disparu des Sablons et la métairie de Fromenteau ; précisément à cinquante mètres de ce gué, se rencontrent cinq grosses pierres enveloppées de ronces, et celle qui borde le sentier d'Ouchamps au gué montre deux rainures; dans le pays on les appelle « Chapelle des Druides ». En outre, à quelque cinquante mètres à l'ouest, paraissait une autre pierre, aussi de grande dimension.

A juste titre, on s'attache de nos jours à conserver avec soin ces antiques survivants des âges primitifs qui furent les confidents des douleurs et des joies des ancêtres, et nous tenons à les recommander à la piété familiale de nos contemporains. Fn effet, le Blésois garde encore assez de monuments mégalithiques pour qu'on veille sur leur sort. Indépendamment de ceux que nous avons signalés, on peut mentionner les dolmens de La Gbapelle-Vendômoise , de Bernouville, de Villerable, de Saint-Hilaire-Ia-Gravelle, de Saint-Martin-des-Bois, de Nourray, avec tumulus et grand polissoir, de Bourges, de Huisseauen-Beauce et de Thoré, sans parler des menhirs et des polissoir», non plus que de l'atelier de silex des Dorières, à Chauvigny, qu'il est intéressant de rapprocher du vaste atelier des bords de la Glaise, en Touraine.

Enfin, plus près de nous, à Thénay, à Lalleu. il suffit de rappeler l'intérêt considérable qui s'attache à la trouvaille de silex que l'on considérait, A tort ou à raison, comme les outils rudimentaires d'un premier autochtone et qui sont déposés dans le musée du collège de Pontlevoy. De son côté, le territoire de Chaumonl n'a pas manqué de livrer aux chercheurs des souvenirs de ces origines. Çà et là, la pioche révélatrice a mis au jour des outils de silex, et le régisseur du château conserve, notamment, une série de

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haches laillées et polies qui évoquent la mémoire de l'iturore de la civilisation.

Mais ces vieux j'iges se sont évanouis successivement, et l'entrée en scène des Gaulois marque une étape sérieuse dans la voie du progrès au point de vue industriel et commercial, ainsi que sous le rapport domestique et social. Le pays qui nous occupe se trouvait sur les marches du piii/us des Carmites et des Turons. An témoignage de

César, cliaque année les druides se réunissaient au.

pays carnule pour siéger en un lieu consacré, et là on voyait afduer de toutes 2>iirts ceux qui avaient des litiges à soumettre à leur jugement décisif. Des auteurs, pensant qu'il s'agissait ici des i< frontières ", ont placé cet endroit sur la rive gauche de la Loire; mais cette manière de voir a le Miisiîf jiai^oiiioii'friqiif iiii i-oiiôye do Foiiticvo;'. double inconvénient de re-

poser sur une interprétation inexacte du sens des paroles de César, qui parle réellement du territoire carnute, constituant comme le centre de la Gaule, et sur une compréhension imparfaite des origines et du rôle des mégalithes, qui remontent à une époque bien autrement reculée que l'ère druidique ou gauloise. Du moins, le séjour et l'action des populations celtiques commencèrent à faire jouir notre contrée des avantages de la vie sédentaire. Les buttes, formées de bois et de terre, s'installèrent de préférence dans les endroits d'un meilleur rapport ou d'une existence plus commode. Au bord de la Loire, en particulier, les cabanes se dressèrent, sans doute, à l'abri d'un oppidum ou camp muni d'un large fossé sur le sommet du coteau, dont l'avancée présentait comme la disposition d'un triangle plus facile i'i défendre. Au témoignage de la tradition, des fouilles y auraient naguère fait découvrir un puits très ancien et des fosses mortuaires, dont certains squelettes

' Ili [ Uruiila-) ct'i'lo aniii tcmpoi'i;, in finil)us Cnrnulum, (|uh; reg'to loliii» Gallia^ média haboUir, toiisidutil, in loco consccrato. llic umiicii uiiJiiiiie i|iii coiilrovorsins babont cotiveniunl corum'|ut' juiiiciia licciflisiiuo pareiil.

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avaient \v crâne scié, avec d'anciens ustensiles gaulois; et peut-être y trouvera-t-on , quelque jour, une sépulture révélatrice dans le genre de celle qui fut mise à la tuniière dans la prairie d'Envernoy, à Saint- Rimay.

Mais déjà le sablier des siècles marque l'heure de la conquête par les légionnaires romains. Les rives de la Loire, que le grand capitainehistorien Jules César appelle Lif/er, sont d'abord émues par le fracas des armes, puis elles recueillent les bénéfices d'une administration tiitélaire et d'une civilisation bienfaisante. En première ligne, la capitale du Blésois se prépare à jouer le rôle important qui lui est réservé. Du Bleiz celtique, assis à l'orée de la forêt dont les Gaulois tirèrent le nom de l'oppidum, les Romains avaient fait Blesis. En même temps que le vocable de la localité revêtait une forme plus harmonieuse, la cité elle-même se parait des édifices qui constituaient comme les éléments extérieurs, les organes et les symboles de la civilisation romaine. La demeure du comte, la basilique judiciaire, le forum et ses annexes étaient comme le noyau de la ville, d'ailleurs dotée des temples, des bains et des divers lieux de divertissements par lesquels les vainqueurs excellaient à s'attacher les vaincus, peu habitués aux raffinements d'un bien-être et d'un luxe que Rome avait reçus des contrées du Levant.

Le castrum des Romains se superposa à l'oppidum des Gaulois, ainsi qu'on l'a constaté à Nantes, à Angers, à Tours, à Amboise et dans vingt autres localités. Suivant la méthode stratégique de ces maîtres es arts de Bellone, à la partie la plus facile à défendre du castrum, — d'ordinaire sur une éminence et à la pointe d'un promontoire déjà protégé par des escarpements et des cours d'eau ou de vastes tranchées, — ils installèrent la forteresse qui se transforma suivant les besoins et les habitudes militaires. Refuge rendu presque imprenable à l'aide de fossés et de tours, rondes d'abord, ensuite carrées au moyen âge {en attendant que l'on revînt à la forme circulaire!, ce coin de la cité devint le siège du gouverneur et de la garnison, puis, à l'époque de la féodalité, la demeure du seigneur suzerain.

L'induence des conquérants rayonna sur la contrée entière, et l'on rencontre souvent des vestiges de leur occupation. Au midi, sur les rives du Cher, on connaît les restes intéressants signalés à (.îièvres et Cbabris, l'ancienne Carobriva. A l'est, sur les bords de la Loire. Suèvres, l'antique Sodobrium, a livré une remarquable série d'objets qui ne sont pas l'un des moindres attraits du musée de Rlois. Mosaïque, vases usuels et de luxe, soit en terre, soit en verre, de grande ou de petite dimension, fragments de construction, sculptures,

» A L'AUIIOUE

meules, ustensiles de toute sorte, et statuettes jadis entourées de

religieuse vénération . constituent un champ d'études plein d'attraits

et de révélations pour qui sait voir et comprendre.

Mais ne nous éloignons pas de la région qui fixe notre attention.

Les épaves du séjour des Romains dans la contrée chaumontoise ne manquent jamais de répondre aux investigations éclairées. On y a découvert successivement de grandes tuiles à rebord , des débris de poterie, soit usuelle, soit de luxe, telle que celle dite samienne, des objets en verre, des restes de fonderie de métaux, et divers fragments d'ustensiles domestiques. La préparation du pain s'est manifestée dans la trouvaille des meules creuses, que l'on connaît. Si l'on avait besoin d'être fixé sur l'époque de ces témoins d'une parfaite véracité, on le serait de suite par la présence de monnaies, entre autres de bronzesd'AsTONiNis, que l'on peut examiner, avec d'autres monnaies des différentes péji s roiiiHin? inuMT, j ^iiLire- niustf <i- iii.is . rjodes, dans la coUection de

l'intendant du château.

Durant cinq siècles, la domination romaine donna au pays le caractère à la fois idéal et réflexe, fait de lumière et de générosité, qui a laissé une empreinte indestructible du nord au midi. Puis, les aigles impériales, impuissantes h proléger les étendards, furent emportées par le souffle d'une invasion venue du septentrion. La race franque, à son tour, allait graver en l'âme de la (iaule ^s généreux instincts, ses sentiments d'honneur et ses aspirations vers une nouvelle conception sociale et religieuse. De la fusion intime de ces éléments appropriés dans une harmonie souveraine, devait sortir la nation française avec son génie, ses étonnante» qualités d'esprit et de cœur, ses initiatives puissantes et ses créations magriifir]ues dans l'ordre religieux et

A L'AURORE t

politique, aussi bien que dana la sphère des lettres, des sciences et des arts.

Pour avoir la clef de ces multiples manifestations, au lieu de discuter à perte de vue pour savoir qui l'emporte dans l'âme française de rélément gaulois, latin et franc, il convient de grouper en un seul faisceau les trois éléments pour en étudier la féconde sj-nthèse. Sur la vieille souche gauloise, qui constitue le fond même de la nation , les siècles ont greffé deux tiges d'une sève merveilleuse, et le suc nourricier de la souche, distribué par les canaux de l'une et l'autre , s'est épanoui en (leurs éclatantes et en fruits savoureux qui, loin de présenter un dualisme quelconque, sont la résultante logique de cet organisme admirablement pondéré.

Avec les nouveaux venus se constitua une organisation politique et sociale, qui eut pour fondement et pour pivot la propriété territoriale. Née avec le moi humain, la propriété plonge ses racines dans les profondeurs les plus intimes de

l'âme et dans les lointains les ohjcis itimniii-i in.mifl a Suèvrcs ;mus.-o je rioL!-.! plus reculés de la société.

Sous une forme ou sous une autre, elle a été la base de tous les États, qui en ont réglé les conditions suivant les milieux et les temps. Par un développement naturel, qui est une des lois de l'histoire, elle va du plus grand au plus petit, des domaines communs, publics et partant considérables, aux parcelles privées dont le morcellement est d'autant plus répété que le fond présente plus de ressources à l'exploitation. En même temps, par une évolution parallèle, la forme du gouvernement passa de l'oligarchie à la démocratie, et le suffrage populaire ac-

10 A LALltOIIE

quit une prépondérance en raison direcle de la division de la propriété.

De fait, la nature porte Tlionime à chercher un tuteur. Chez les Romains, le client trouvait un protecteur auprès du patron; chez le Germain et le Franc. » le lidèle » avait pour soutien celui dont il élait le compagnon d'armes et suivait la fortune. Il n'y a guère que les évêques qui pouvaient écrire k Loui^ le Débonnaire : « En qualité de consacrés au Seigneur Dieu, nous ne sommes point, à l'instar des la'iques, obligés de nous recommander à quelque patron. » 11 n'en était pas de même du détenteur de terre allodiale. Son isolement, qui l'exposait aux coujjs des ennemis, lui suggéra la pensée de chercher un appui auprès d'un plus puissant, en aliénant son indépendance pour se constituer l'homme de celui-ci. Le courant se produisit surtout à partir du vr siècle ; le démembrement de l'empire carolingien et les menace;) d'hostilité du dehors favorisèrent le rattachement des alleux aux terres seigneuriales. Néanmoins quelques alleu\ conservèrent leur indépendance et continuèrent à n'être chargés que des obligations imposées loul d'abord aux terres allodiales. Durant tout le moyen âge et jusqu'à la Révolution, il y eut des biens en franc-alleu, ou ne relevant d'aucun seigneur.

Sous celte nouvelle forme, la propriété fut également le levier de la souveraineté. Le possesseur du fief s'arrogea le droit de lever l'impôt, de rendre la justice, de faire la guerre et d'obliger.ses vassaux à lui payer, en espèce, en nature et en exercice, les divers droits, quasi régaliens, qui constituaient l'apanage du fief. Au point de vue philologique, on a fait venir fief de /ides, foi, le vassal jurant ia foi à son suzerain, et de feh-od. terre de service, à cause du ser\'ice militaire dû par le vassal. Quoi qu'il en soit, c'est sous ce régime que, du x' au xni* siècle notamment, se trouva placée la propriété soumise aux coutumes féodales. Le iief roturier ne jouissait pas de tous les droits que possédait le fief noble, et ce dernier avait les avantages de la propriété absolue au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Dans la suite, il élait réservé à la propriété mobilière, favorisée par l'industrie, le commerce et les relations, de contrebalancer l'importance de ia propriété foncière ou territoriale. Kn raison de cette organisation, la féodalité est, après la domination romaine, le régime qui a le plus puissamment influé sur la formation de la France, et il ne faut pas chercher bien avant dans le sol pour y retrouver les racines de cet arbre gigantesque dont le tronc a disparu, mais dont les restes gisent sous terre, à l'instar des autres vestiges du passé.

I>e fief, ou seigneurie de Chaumont, lui aussi, plonge ses racines

dans le loinlaîn des âges, et son développement suivit les principes de droit public qu'il nous a paru à propos do rappeler pour l'intelligence plus parfaite de l'histoire. Il se constitua sous l'égide des comtes de Hlois, dont, à partir de l'ère carolingienne, on suit la dynastie qui lit très bonne iigure dans les annales de la France. Au premier rang paraît Guillaume, dont la mort se produisit en 814, dans la querelle de Louis le Débonnaire et Lothaire; mais surtout l'attention se porte sur son fils. Eudes, qui mourut en 865 sans postérité, et sur son héritier Robert le Fort, qui fut en même temps comte d'Auxerre et de Nantes, et que sa bravoure fit appeler le ,Iudas Machabée de son temps.

Nous touchons ici aux premières origines connues de la vie religieuse et sociale dans la région cliaiimonlnise : période pleine de mystère et de charme, enveloppée de clair-obscur, vers laquelle on se penche avec l'émouvante curiosité et le naïf abandon avec lesquels on s'incline sur un berceau qui renferme le secret de l'avenir. Il y a quelque soixante-dix ans, on voyait encore, à l'extrémité orientale du bourg, une fort vieille église, placée sous le vocable de Saint-Martin. La construction de la route amena la destruction de l'édifice sécularisé, et il ne subsista, sur le côté opposé de la voie, que le bâtiment servant de logis et encore connu dans la localité sous la désignation de Il prieuré ». Nous aurons plus tard l'occasion de parler de cette église, et, pour le moment, nous nous intéressons surtout à ses commencements. Or, si l'on interroge les chroniques médiévales au sujet de la désignation que cet endroit gardait, tant dans la langue populaire qu'au point de vue des relations féodales, on trouve qu'il s'appelait << Vacherie de la Comtesse », Vaccaria Comitissiv , peut-être parce que la femme d'un comte de Blois y avait entretenu une étable prospère. On sait, en effet, que les noms de lieux tiennent souvent à des circonstances de ce genre, et, sans sortir de la région, le vocable d'Escures, donné â un village sur la rive droite en face de ChaumonI, vient assurément de la présence d'un relaî sur la grande route nationale.

Cette désignation profane, la localité l'échangea contre un vocable religieux, et le lieu prit le nom de Saint-Mar(in, Quelle a été l'occasion de ce changement? On a tenté d'attribuer cette fondation au grand thaumaturge lui-même. C'est en pure perte. I.,es églises ou oratoires élevés par l'évêque de Tours étaient d'ordinaire placés par lui sous le vocable de martyrs, et c'est là une règle qui doit servir de guide dans la voie des recherches. Cependant il n'en demeure pas moins que la fondation remontait au cd'ur du moyen âge, ainsi que l'établit une chronique d'après laquelle, au xii" siècle, on considérait cette chapelle

12 A L'AUROHE

comme » fondée aux temps antiques ». Essayons donc de soulever le voile qui recouvre ces lointaines origines.

A la lisière des deux provinces de Blésois et de Touraine, sur la rive gauche du fleuve, qui en cet endroit coule assez près du coteau méridional, deux chanoines de la célèbre collégiale de Saint-Martin de Tours possédaient, au temps du roi Louis le Débonnaire, un domaine afTranchi de vassalité, mansunt indominicalum. Ces deux membres du chapitre martinien se nommaient Haganon et Adjuteur. Par leur testament, fait le V juin de la cinquième année du roi Louis, c'est-à-dire en 818, entre autres biens, ils donnèrent à la manse canoniale l'alleu qu'ils avaient au Heu dit Blidricus, avec les terres qui en dépendaient et les colons qui les cultivaient. L'immeuble était situé, d'après la teneur de l'acte, m condila PontUapidensi, que le docte Mabillon a traduit par canton de Pontlevoy'. Tout naturellement une chapelle dédiée au grand évêque de Tours vint ré- „. , , c ■ I ,( , !..■,■■ ,, ■■ I pondre à la dévotion des cha-

Prieui"C de Sainl-Martin, robali au W sicclc. r

noines et des fidèles répandus dans la campagne. La « manse <> féodale et l'oratoire, comme il arriva dWdinaire, devinrent le noyau d'un village qui reçut le nom de l'illustre apôtre des Gaules et le conserva jusqu'à nos jours, comme un titre de la plus haute antiquité*. Dans la suite, les seigneurs de Chaumont, animés d'une particulière vénération pour l'abhaye de Pontlevoy, leur fondation, firent rattacher à celle-ci l'église de Saint-Martin. Cette dernière figure dans la série des bénéfices pontiléviens, énumérés par une bulle du pape Luce II, en H44. De ce que le pouillé du diocèse de Chartres ne la mentionne pas, au siècle suivant, il n'en faut pas conclure que l'on cessât d'y célébrer le culte. On la nommait « l'église du prieuré », et, comme nous l'avons fait remarquer, lorsque l'on construisit, sur la rive gauche, la route départementale, vers 1833, on détruisit les restes de la chapelle marlinienne.

' Piincartu noire de saiiil Mnrlin, f. 36. — Martène, Thetaarua anecdol., I, col. 20, xXnnales orilini» S. llenedicli.

» Haltia Chrisliana, t. VIII, col. 424. Iiistrum. eccl. Blés. — GiiôrarU, Carliitain du colUije de» saini» Pères de Chartres, t. I. l'roUgoménes, dans les Doiumenls iVtWi/s d< VUhloire de France.

En ce temps-là, les coniles de Blésois etdeTouraine voyaient les rives de la Loire reconnaître leur puissante suzeraineté, sans d'ailleurs qu'elle fût un obstacle à l'épanouissement de la vie féodale dans ses multiples manifestations. Robert le Fort, qui fut redoutable aux Normands, se reposait du clioc tumultueux des armes dans la douce affection de son épouse Adelaïs, dont il eut Eudes et Robert, qui partagèrent ses riches ' domaines, et une lille. nommée Uichilde : le premier était destiné à porter la couronne de France, et le second devait joindre à son titre de comte celui d'abbé de Saint-Martin de Tours. Quant à Richilde, elle s'unit à Thibault, comte de Tours, et donna le jour à celui qui fut le comte Thibault que l'on a appelé <> le \'ieux », par raison de longévité, et « le Tricheur » pour cause de h feintise » ; il lui était réservé, avec l'agrément du roi, de fixer définitivement le comté de Blois dans sa famille par l'hérédité. Thibault possédait, en outre, d'importants domaines à Montaigu, à Sancerre, à Vierzon et k Saumur, d'où nous verrons partir le fondateur proprement dit de Chaumonl. Les fondations pieuses qu'il établit conservèrent sa mémoire à l'ombre du cloître, plus sûrement que « le dongeon » qu'il bâtit au château de Blois; mais son humeur belliqueuse et, en particulier, sa lutte contre Richard, duc de Normandie, lui ont valu les sévérités de ses contemporains. En son roman, Robert Wace a écrit que Thibault

Chevalier fu mou preux, et mou clievalerous , Mes mou par fu cruel, et mou fu envioux, A liomme ne a femme ne porta amitié.

Le comte, dont la sœur, Gerburge, s'unit au duc de Bretagne, Alain Barbe-Torte, avait lui-même épousé Luitgarde, fille du comte Herbert de Vermandois et veuve du duc Guillaume. De leurs quatre enfants, Thibault périt sous les coups des Normands, Eudes hérita du comté vers 978, Hugues obtint l'archevêché de Bourges, et Emma donna sa main à Guillaume, comte de Poitiers. Le comte Eudes, de son épouse Berthe, célèbre par ses aventures non moins que par sa beauté, eut, entre autres descendants, Thibault H et l'iudes H, et, à sa mort, il reçut la sépulture dans l'abbaye célèbre de Marmoutier. Thibault H vécut peu de temps et mourut sans laisser d'héritiers. Quant à l'autorité des comtes, elle continua de s'affirmer, notamment par la frappe de la monnaie, el l'on en possède des règnes de Charles le Chauve, Louis le Bègue et Eudes. La variété de coin dans les pièces de Charles et d'Eudes accuse une fabrication prolongée. Ce sont des deniers et des oboles d'argent qui portent, d'un côté, le monogramme du roi avec la

légende (îralia ou Misericordia D-I rex, et, de l'autre, une croix avec l'inscription li/esianis caslro\

Cependant la puissance des comtes de Blois allait rencontrer une redoutable pierre d'uclioppement dans l'humeur entreprenante des comtes d'Anjou, qui trop souvent transformèrent la province intermédiaire, la Touraine, en un champ clos, bouleversé par les dévastations que la (TU erre traîne derrière elle. Kudes et Foulques Xerra, ou le Faucon Noir, furent les deux principaux champions de celte lutte digne de fournir le sujet d'une épopée. Et c'est précisément au cours de ce duel gigantesque que s'ouvrent les annales féodales de Chaumont.

' Itfiuf numhmatiijuc , an. 183H, p. ;!i8, 3U3, pi. ,\III et XIV.

OiBumoiil , le chAli'au ul 1c boiiiy. <k' It

Golduinus, accepto (.■nlviiiiontc, cnslruni

Lcdificavit vi niunivil.

(Oeila Am/jaziemium Domm.,rum.]>.i66.)

S marches du Blésois ofTraient une entpée trop facile aux incursions du redoutable Faucon Noir, qui avait eu l'audace de venir assiéger Blois et d'incendier les faubourgs avec l'abbaye de Saint-Laumer. Le comte Kudes, dont la prévoyance égalait la bravoure, résolut d'établir à la lisière de la province un rempart contre les menaces de son rival. On lui a attribué les ouvrages fortifiés de Bury, sur les bords escarpés de la Cisse, et de Montils, sur la rive gaucbe de la Ivoire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on lui doit les origines du chastel chaunionlois. Afin de commander la double voie de terre et d'eau, Eudes jeta son dévolu, à environ un mille en aval du hameau de Saint-Martin, sur le coteau abrupt de Chaumont qui lui parut un point stratégique excellent à tous égards.

16 GELDUIN " LE BOX GÉME >■

Sur une sorte d'éperon de forme trapézoïdale, el qu'il isola du reste du plateau par un large fossé, le comte éleva un donjon tel qu'on entendait ce genre de construction vers la fin du x' siècle, c'est-à-dire en pierre de petit appareil avec le complément en bois. II s'inspira sans doute de <( la tour » que son aïeul avait bâtie à Blois. On peut, d'ailleurs, avoir une idée de cet ouvrage militaire par le donjon de Langeais, édifié par Foulques Nerra vers la même époque (984), et qui se composait d'une robuste tour carrée, encore en grande partie debout, et flanquée du côté de l'est d'un autre donjon plus petit dont on aperçoit les arrachements. Peut-être même celui-là était-il une réplique à celui-ci, ainsi que le fait supposer la série prolongée des luttes entre les deux puissants suzerains. Du moins, ce que nous savons de source certaine, c'est que le comte Eudes, qui trouvait dans le comte Foulques un rival digne de lui, entreprit d'attaquer le boulevard même du comte d'Anjou sur la rive droite de la Loire. Il faisait le siège du castellum langeaisien à l'hiver de l'année 99.^, ainsi que nous l'apprend une charte datée du 12 février, eu faveur de l'abbaye bénédictine de Bourgueil, en Touraine, et réussit à triompher d'une résistance opiniâtre et à s'emparer de la forteresse.

Le comte Eudes I" fut secondé dans sa lutte contre Foulques Nerra par un personnage considérable, qui va jouer un rôle de premier ordre dans cette histoire. Gédouin ou Gelduin, Gelduinus, c'est son nom, descendait d'une famille de Normands, ex génère Dunorum. Il avait le tempérament des hardis Danois, dont les audaces laissèrent une trace si poignante au cœur de la France, et tout porte à croire qu'il appartenait à l'une des souches qui prirent racine sur les rives de la Loire. Son berceau, placé dans le crépuscule du \' siècle, s'enveloppe des ombres mystérieuses qui plaisent à l'imagination populaire. De bonne heure, il révéla un batailleur de race, et sa vaillance lui gagna l'amitié du comte de Blois.

Le jeune chevalier put faire ses premières armes au siège de Langeais, ou sa présence nous est révélée par la charte dont il vient d'être question et dans laquelle sa signature suit celle des hauts dignitaires. Ce document offre une importance capitale, parce qu'il aide à fixer la date de la mort d'Eudes I", sur laquelle on est loin d'être d'accord. D'une part, l'acte authentique déposé aux Archives d'Indre-el-Loire porte la date ififô (a. s.i ; d'autre part, si l'on consulte diverses pièces du cartulaire de Bourgueil, conservé au château de Pavée, on apprend que la comtesse Bertbe était veuve en 9%; et l'on peut encore préciser, grâce à un acte de Robert, successeur de Hugues Capet, qui décéda le 24 octobre de cette année. La conclusion logique est que la

tiELOLlN " LE BON GENJE » 17

mort du comte Eudes I" arriva entre le 12 février et le 24 octobre de l'an 996.

(îelduin continua de suivre lidêlement la bannière des comtes de .Hlois. A leur cour, il était associé à tous les actes importants, et, en particulier durant l'année 9%, son nom ligure après ceux des comtes Thibault II et Kudes II, et de la comtesse lïerthe, dans une charte de coniirmation pour l'abbaye de Bourgueil, Son dévouement s'exerçait surtout l'épée au poing, et il ne le cédait à personne dans l'ardeur du combat : amis et ennemis en lirent plus d'une fois l'épreuve. Au milieu de l'élite des chevaliers, qui trouvaient dans les luttes à main armée un aliment à leurs passions belliqueuses, aucun ne savourait plus volontiers la griserie des journées héroïques.

Le chevalier (ielduin prit une part très active à la célèbre bataille livrée dans la plaine de Pontlevoy.

Foulques Nerra , poursuivant le cours de ses succès

et continuant de remonter fan de Saumiir. lu chfluau ; vuo flniii>nnc>.

la Loire, avait pris position

dans un lieu fortifié. Sa victoire, pensait-il, devait lui ouvrir définitivement les portes du Blésois, ou tout au moins affaiblir pour longtemps son adversaire. C'est le 6 juillet 1016 que les troupes du comte Eudes II se rencontrèrent avec l'armée ennemie dans le voisinage de Pontlevoy, Dans la première partie de la journée, Eudes et ses chevaliers crurent rester maîtres du terrain ; mais, dans la seconde phase, la fortune leur devint contraire, grâce aux renforts amenés par le comte Herbert I", dit Éveille-Chien , à la tête de ses Manceaux. Le nombre des morts s'éleva, dît-on, â six mille. On a placé le lieu de la lutte à environ un kilomètre au nord-ouest du bourg, à l'endroit nommé encore Champ de lu balaille. Dans un autre endroit, appelé Gi/far ou Gyfar, et disposé en forme de trapèze, à l'embranchement des deux chemins qui partent de Pontlevoy et conduisent, l'un à Monthou et l'autre à Bourré, on a trouvé, vers IHi8, un grand nombre de squelettes d'hommes qui étalent assez jeunes, à en juger par la conservation de leurs dents; les débris d'armes qui accompagnaient les corps semblent se rapporter à celte rencontre meurtrière.

Le souvenir du combat demeura dans les traditions du pays aussi

bien que dans les chroniques. Pour Gelduîn, ce fut comme l'aube de sa carrière mouvementée, et ni lui ni les siens ne l'oublièrent. En effet, la famille du chevalier ne demeura pas indilTérente au sort des comballants de Ponllevoy. Son petit-fils, Hugues, seigneur de Chaumont, avec lequel nous ferons connaissance plus loin, à l'occasion de donations aux moines de Ponllevoy, stipula que le lundi de chaque semaine on cbanlerait une messe et que l'on nourrirait à perpétuité un pauvre, pour le repos des âmes de Foulques, de (îeoffroy el de ceux qui succombèrent dans la bataille. Selon la remarque d'un historien, il ne parait pas que le couvent ail joui de la donation et que la fondation ait été réalisée, du moins en la forme indiquée par cet acte.

Quoi qu'il en soit, (lelduin avait fait ses preuves, el il eut dès lors la confiance absolue du comte de Blois, qui lui commit les charges les plus honorables. Aussi bien, par un retour offensif des événements, Eudes II ne tarda pas à porter le renom de ses armes jusque sur les terres de son rival ; il fit du château fort de Saumur, qui commande la vallée, comme un puissant rempart contre les entreprises de Foulques Nerra. Le commandement de la place fut confié à Gelduîn, et le capitaine se montra digne du poste d'honneur. Ses hommes d'armes le secondèrent si parfaitement dans sa lâche olfensive et défensive, que Foulques, paraît-il, ne passait jamais dans le voisinage sans s'écrier : « Fuyons le démon installé à Saumur : Fugiamus Salmuriense demonium. »

Que le château ail été sous la garde de Gelduin, ou bien, suivant un vieux chroniqueur, que le chevalier eu ait possédé le domaine sous la suzeraineté d'Eudes, toujours est-il que le Faucon angevin s'était mis en tête d'y. établir son aire. Une circonstance favorable se présenta. Gelduin avait conduit ses troupes au secours du comte de Blois occupé, un peu en aval de Tours, au camp de Montboyau ou Monl- Budel, à l'embouchure de la Choisille dans la Loire. Foulques Nerra marcha en toute hâte vers Saumur et s'empara de la forteresse qu'il fit brûler. C'est en l'année 1026 que Ton place la chute du château saumurois.

De son côté, le comte Eudes étendit sa suzeraineté sur laTouraine, et elle apporta à cette province de précieux avantages, de nature à compenser les douleurs des luttes guerrières. Parmi ces avantages, figure en première ligne la construction du pont de Tours. Jusque-là, la ville n'était en communication avec la rive droite de la Loire que par un double pont de bateaux, relié au centre par une île. Eudes, avec la conviction que « Dieu , dans sa sagesse , a établi les grands sur la terre pour faire des choses utiles à leurs semblables », entreprit de con-

tiELDUIN' " LE ItON CÉME " 19

slruire un pont de pierres en face le cliâteau ou <• arcia «. La charte est de l'an 1031 et porte la signature du comte, des membres de sa famille, ainsi que de plusieurs personnages de sa cour. Par son ampleur, sa beauté et sa solidité, l'œuvre fit l'admiration des conlemporains et des âges suivants, et elle défia les injures du temps jusqu'à l'époque de la construction du nouveau pont, au xviii" siècle. Le ponf

comprenait vingt-sept arches de portée d'âne, avec un entrepont qui se remplit d'habitations et une porte monumentale à l'extrémité. La gravure et le dessin nous ont conservé la structure de ce superbe ouvrage, dont les souhn8semenl3 paraissent encore dans le lit de la Loire, surtout quand les eaux sont

eL disposées en dos

Mais revenons à Gelduin.

Le comte Eudes II ne laissa pas son fidèle chevalier sans récompense, et lui oITrit divers domaines dans la lîrie et la Champagne. (îelduin, qui songeait à venger un all'ront, méditait notamment de reprendre Saumur et d'enlever à Foulques les forteresses d'Amboise et de Loches; il préféra demeurer sur les rives de la Loire, et dit à son suzerain qu'il lui plairait de s'installer :i (Ihaumont, dont il ferait comme un boulevard inexpugnable contre les incursions des comtes d'Anjou. Le guerrier, qui sentait bouillonner dans ses veines le sang danois, n'avait pas pris son parti de la défaite et préparait une revancbe éclatante. Le « démon de Saumur » rêvait de quelque beau tour à jouer au Faucon Noir, et pensait que le rocher chaumunlois, avec ses escarpements dont la racine plongeait dans la Loire, serait favorable à ses projets. Le comte de Blois. qui avait remis ce lieu fortifié ;i la garde d'un chevalier appelé Névole, s'empressa d'accéder au désir de Gelduin, et lui donna ce domaine, que le chevalier devait transformer de telle façon que nous avons le droit de le considérer comme fondateur et de lui appliquer le titre de « bon génie de Chaumont >>.

D'ailleurs, Eudes II, dans sa gratitude pour les services et le dévouement de Gelduin, lui fit d'autres donations. Kn particulier, il lui donna en Touraine la seigneurie d'Ussé, sur les rives de l'Indre, et d'autres iiefs. Dans le Blésois, il lui octroya ia dîme de Villebarou, Villn B.irolii, domaine sur le chemin de Cbaumont k Lalleu, et diverses rede-

vances à Blois dans le quartier de la Bretonnerie. Parmi celles-ci, on relaie le droit de biennage, qui se payait en nature, pour la nourriture des chiens, et le chasseur ne pouvait que trouver son compte à ce devoir seigneurial. Dans la suite, Gelduin étendit ses possessions dans les environs, et on lui voit des domaines à Montrîchard. Dans cette localité, il détenait le fief de Nanteuil, et, sur le coteau élevé, il avait la seigneurie de Habel- le -Noble, du nom de celui auquel il la confia; mais Foulques Nerra parvint à s'emparer de ce dernier fief et l'engagea à Rogier de Montrésor, non sans changer, paraît-il, sa désignation en celle de Montrichard.

Gelduin, avec l'agrément du comte de Bleis, s'appliqua à fortifier et embellir sa demeure de Chaumont. Par des travaux en rapport avec les procédés militaires de l'époque, il accrut encore la puissance défensive que le castel empruntait à l'assiette escarpée du coteau et au voisinage de la Loire, qui formait du côté nord la meilleure des barrières. Il faisait de Cliaumont sa demeure de prédilection, en compagnie de sa femme Adénor, de sa fille Ghana et de son filsGeolFroy '. Auprès du chevalier Gelduin, dans la pénombre lumineuse de la forteresse éclairée par les étroites fenêtres en forme de meurtrières, se tenait, les patenôtres aux doigts et l'aumônière au côté, ta douce Adénor, on regard au ciel et un autre pour les asiles de bienfaisance. En l'àme de leur lîls et de leur fille, elle avait inculqué le meilleur de son esprit et de son cœur, tandis que le seigneur guerroyait auprès ou au loin, en des journées tour à tour désastreuses et triomphantes, toujours chaudement disputées et vaillamment soutenues.

Après les rives de la Loire, dont les horizons infinis semblaient parfois réveiller au fond de son âme les rêves d'atavisme qui y sommeillaient comme bercés par le charme d'une existence plus pacifique, le puissant seigneur, parmi ses autres domaines, sentait quelque préférence pour Ponllevoy. Ktait-ce parce qu'il avait hérité ce domaine de ses parents, et que c'était son propre alleu, alodias, que lui aurait transmis un seigneur peut-être également appelé Gelduin? de fait, la pensée se reporte toujours, d'un essor empressé, vers les premiers souvenirs. Ktait-ce parce qu'il y trouvait comme une retraite aimée entre ses chasteis de Chaumont et de Montrichard? Toujours est-il que plus d'une fois, en compagnie du noble seigneur et des siens, nous prendrons le chemin qui conduit des rives de la Loire à Pontlevoy.

Comme, de nos jours, l'on se plaît à remonter aux origines et que

' Dans les documents anciens, on trouve là diverses formes de Adeiior, .\denors et Aenord.

(lELDUin "LE nON GENIE" 21

l'on goûte plus particulièrement la pensée du poêle de Manloue sur <i le contentement de connaître les principes des choses », vous vous demandez sans doute quel est le sens étymologique de Pontlevoy. La désignation actuelle pourrait faire croire à l'un de ces ponts jetés sur une voie ancienne et qui fixa l'attention par son utilité, à l'instar de celui qui servait à la voie romaine de Tours à Poitiers, au lieu dit -< Pontà- Voie ». De fait, elle s'accorderait bien avec l'appellation de Pons lapidensis.

Le pont dormant aura pu être augmenté ensuite d'un pont-levis avec ouvrage fortifié pour défendre l'entrée du castrum, d'où serait venu le nom de Pons leviidus, qu'il prend à partir du moyen âge. En réalité, les chroniques sont là pour attester que de bonne heure Pontlevoy eut son château fort, ainsi qu'une église dédiée à Saint- Pierre, et, à cause de leur proximité, la forteresse est qualifiée •< castrum S. Pelri ». Gelduin, ainsi que nous le verrons, donna le bâtiment à des religieux, et cette construction traversa les âges.

A ce sujet, au xviii' siècle, un bénédictin écrivait : « Il reste encore ^ quelques masures de ce château ; il v avait une chapelle où sont enterrés nos fondateurs avec leur famille ; elle servait, en 1211, de chapitre à la communauté. » Kt, dans un autre endroit, le même historien dit que Gciduiu avait abandonné ce cliastel aux moines, pour les loger; « qu'au xvii' siècle, il y avait un logis dans l'enclos du château SainJ-Pierre, » dont il subsistait lesdites ■1 masures ». Il déclare, au même temps, que la construction faite par l'abbé Pierre, au xin° siècle, « s'étendait jusqu'au pont-levis, comme on pouvait le voir par les ouvrages qui restaient avant qu'on les eût détruits». D'ailleurs, à l'heure actuelle, dans la partie nord-ouest de l'abbaye, la tour ronde dite de (Charles W\ garde encore, insérés du côté de l'orient, des restes curieux d'un édifice à mur droit, qui semble appartenir i\ cette époque lointaine.

En parlant de Gelduin, nous lui avons applii|ué l'épithcte de " bon génie », et il ne le fut pas seulement pour Cliaumont, mais

22 UELDUIN " LE UON GÉNIE "

aussi pour les environs el pour la contrée tout enlière. Sans doute, sou humeur belliqueuse ne s'était pas éteinte; mais l'âge lui avait apporté le tempérament que les ans mettent à l'essor des instincts les plus remuants. D'ailleurs, les sentiments religieux, entretenus par une compagne aimée, provoquèrent en sa conscience un réveil dont nous devons suivre l'épanouissement, en partictdier par la fondation de l'abbaye de Pontlevoy.

Le château féodal avait d'ordinaire deux satellites d'inégale grandeur, gravitant dans son orbite. L'un, qui le touche de plus près, est la chapelle faisant corps avec la demeure seigneuriale, ou peu distante, comme à son ombre, et qui, dans ce dernier cas, était parfois érigée en collégiale de chanoines. L'autre, d'importance plus considérable, était quelque couvent situé dans la région et dont les religieux recevaient les libéralités des gentilshommes, en retour des fondations et des leuvres pies qui leur étaient demandées par les bienfaiteurs, (^e monastère préféré abritait le plus souvent la dépouille mortelle des dames et seigneurs pour l'àme desquels les moines devaient |>rier; hélas ! le vandalisme révolutionnaire a d'ordinaire brisé les tombes en jetant les cendres au vent; mais il arrive assez souvent que l'on retrouve dans le voisinage ou dans les musées les débris des monuments funéraires, à moins que l'on ne recueille dans les collections de dessins la reproduction de ces œuvres, doublement précieuses pour les amis de l'histoire et de l'art.

L'abbaye qui jouissait des témoignages de prédilection des seigneurs de Chaumont est celle de Pontlevoy, bâtie sur les conûns de l'ancienne Touraine el du Blésois, a quelques lieues des rives de la Loire et du Cher. Son berceau, à l'instar de celui de pins d'une institution, est enveloppé des naïves conceptions de la légende, l'n jour, paraît-il, que Gelduin guerroyait sur la mer, une tempête mit son navire et sa vie en danger. Au milieu du péril, sa pensée se reporta vers la chapelle de la Vierge bâtie dans le bourg de Ponllcvoy, et il invoqua avec confiance le secours de la Heine du ciel. Marie lui apparut, revêtue d'un habit blanc comme la neige, et lui promit son assistance. De son côté, Gelduin lit vœu de transformer la chapelle marialc en une abbaye largement dotée. Kn souvenir du vêlement éclatant de la Vierge, on appela la clia|>elle Xotre-Dame-des-Neiges ou des Blanches. Cette légende, il est vrai, ne fit son apparition que plus tard, dans les « Mémoires assez récena », au rapport d'un bénédiclm du xviii" siècle, qui incline à voir l'origine de ce nom n dans la blancheur de la pierre dont est faite l'image » de la \'ierge. Quoi qu'il en soit, les poétiques fictions ne sauraient nous faire oublier les graves enseignements de l'bistoire.

GELDUIN <■ LE BON GÉXIE » 23

On était au o<ciir de la saison estivale. Geldiiin , touché par 0 la grande bonté du Seigneur, qui nous invite à revenir à lui après les fautes commises » , songea à « user des biens périssables et passagers, pour gagner les biens célestes et éternels », Kn conséquence, suivant les expressions mêmes de la charte de donation, dont l'original se conservait au couvent, le chevalier de Chaumont résohit de faire un don au Seigneur et à la sainte Vierge, non sans faire remarquer qu'il a hérité ces biens de ses ancêtres, circonsliince qui indique que. tout en étant de souche normande, (îelduin avait des attaches sur les rives de la Loire, où peut-être même il avait vu le jour.

La donation en faveur du couvent comprenait des avantages de diverse nature. C'est d'abord l'église paroissiale de Saint- l*ierre , église- mère ou chef, cnput Pontistevinfi, c'est-à-dire le bénéfice avec l'autel qu'il détient à titre de viguier, les dîmes, ohialions et droits que la coutume attribuait aux seigneurs. Cet édilice continua de subsister au couchant de l'abbave , qui dans la suite comprit également des chapelles particulières, telles que celle de Saint- Michel, derrière l'abbatiale, et celle de Saint-Chrislophe, â l'entrée du couvent. Mais, selon la remarque du donateur, l'église de Saint- Pierre passera sous la dépendance de celle de Notre-Dame, qui devient la mère, l'église du monastère, et le don est fait « k l'exclusion de tout participant et libre de toute retenue à l'égai'd de l'évèque ».

En même temps, Gelduin octroya aux religieux les serfs des deux sexes qu'il avait à Pontlevoy, avec les coutumes et droit de viguerie. ou voirie, rjcari'w, en vertu de laquelle, au nom du comte, le délégué exerçait la justice, d'abord en affaires peu importantes, puis même po'ur les crimes, larcins, incendies, homicides, etc. Gelduin y ajouta l'abandon de ses droits sur quatre fiefs possédés par des vassaux appelés Aymeri Pyran, Thibault le lîoy, Gautier lielsair, et Othelin, (ils d'Adelelme de Civray ; la présence de ces derniers permet de constater que les surnoms, ou noms de famille, se substituaient alors progrfessivemenl aux termes, employés jusque-là, de « un tel, fils d'un tel », ainsi qu'il est dit pour le dernier des sujets de Gelduin. Dans la donation de ses terres de Pontlevoy, le seigneur ne réserva que certains fiefs de la cour Saint-Pierre, curia S. Pefri, qu'il laissa à son fils.

Le seigneur de Chaumont ne se contenta pas de dons en la localité de Pontlevoy, et tint à concéder aux religieux des avantages sur sa propre paroisse. Il leur bailla quatre arpents de vigne, avec la tierce

21 GELDCIN ■■ LE BOX (ÏÉME"

partie de son droit de pasnage ou gtaiidée dans sa forél de Chaumont, ainsi que le droit d'y faire paîire leurs porcs toute la durée de la glandée. llien que tenus d'ordin:iire à l'abstinence, les religieux pou- Yiiient. à certains moments de l'année, accommoder les légumes et le poisson avec de la graisse, au lieu de beurre et d'huile, et l'on sait que le concile d'Aix-la-Chapelle, en 817. avait réglé le temps où les bénédictins devaient se servir de cet assaisonnement. Enfin la donation comportait quatre arpents de pré sur les bords de la Cisse, non loin d'Onzain.

C'est le 11 juillet 1034 que Gelduin fil celle très importante fondation, en présence et avec le consentement de sa femme Adénor et de son fils Geolîrov, Il n'est pas fait mention de sa fille Ghana, qui était peut-être absente; en etlct. les enfants eux-mêmes signaient à l'aide d'une croix, et on y ajoutait leurs noms. A côté du seing de (îelduin on lit le nom de Quicheru, enfant : serait-ce un fils mort en bas âge?

Le religieux qui acceptait au nom du couvent est Ansbert, lequel fut le premier abbé de la nouvelle colonie. Sous le double rapport spirituel et temporel, afin de rendre l'acte valable et durable, il importail d'obtenir le consentement de l'évèque du diocèse et du comte de Blois. sous la suzeraineté duquel se trouvail le seigneur de Chaumont et ses domaines. L'acte se fil à Chartres, chef-lieu de la juridiction ecclésiastique, en présence de l'évèque Théoderic ou Thierry, qui donna son plein consentement, ainsi que le comte Kudes H, sa femme Ermengarde et leurs* fils Thibault et Etienne, (pialifiés « comtes », devant « un nombre considérable de témoins ■>. An bas du document figure une grande croix autographe, qui peut être la signature de Gelduin, à moins que ce ue soit celle de l'évècpie. Parmi les témoins, outre les précédents, nous remarquons que l'évèque était assisté de plusieurs membres du chapitre de la cathédrale, tels que le doyen Hardouin, le sousdoyen et chancelier Evrard, le chantre Sigon, le sous-chantre Etienne, le prévôt Guilhuime, Tarcbidiacre Arnoul, les chanoines Eudes et Sigon, les prêtres Agobert et Hubert. Dans les rangs des laïques, nous voyons le vicomte Gilduin et son fils Hardouin, Hugues de Chartres, les prévôts (Jeorges, Hilduin, Hubert, Aucher, ainsi que Hilduin, fils de lîenand, •< vice -seigneur, •< Hugues Le Roux, Xivelon, Aimeri et Girard Hôtel. Suivant la coutume du temps, la pièce s'achève par un formulaire dans lequel les malédictions du Ciel sont appelées sur ceux qui useraient s'opposer à la donation ou en gêner les effets. L'acte en latin se termine par la finale : « Fait à Chartres, le ^" des ides de juillet, la troisième année du règne de Henri, roi des Francs; » il fut confirmé.

dans la suite, par « le roi Philippe, la seizième année de son règne ». L'original, dont nous présentons un fac-iîiniilé, est conservé aux archives départementales du Loir-el-Cher'.

D'après l'historien de Pontlevoy, il y aurait deux documents distincts. Le premier est la donation faite par GeMuin , dont « l'original est. dit-il, dans les archives » du couvent, dont le titre est « sans date et sans sceau », et dans lequel « à la place du sceau » (qui n'était pas encore d'un usage constant) « Celduin appose le signe de la croix i'. Le second, qui omet la donation temporelle, est la confirmation par l'évèque Thierry et par le comte Kudes II ; il porte la date du o des ides de juillet, la troisième année de Henri, roi de France, ou le il juillet 1034, et « l'original se conserve dans le chartrier », au rapport du docte écrivain dom Chazal.

Le seigneur de Chaumont ne s'en tint pas là. Le -iU mars 1035, le chevalier Gelduin, sa femme Adénor et leur fils (ieolîroy confirmèrent la fondation de l'abbaye de Xotre-Danie de Pontlevoy dans un acte dont l'original est déposé aux archives du Loir-et-Cher', L'acte fut ratifié, séance tenante, par Eudes, comte de Blois, de Tours et ile Chartres, et par ses fils, La pièce indique la série des biens de l'abbaye sis à Pontlevoy et à Chaumont. De fait, en cette circonstance. Gelduin, non content de ratifier les donations précédentes en les reprenant plus en détail, concéda aux religieux le droit de péage que l'abbé affermait quatre sols, et celui de four banal. II manifesta l'intention de faire d'autres libéralités, et laissa i\ son fils le soin de les accomplir. On sait que, entre autres biens, celui-ci donna au couvent l'église de Saint-Gervais, près de Blois. Dans la suite, à la demande de Geotl'roy, le roi Philippe, « la seizième année de son règne, » confirma les largesses de Gelduin. L'original de l'acte de Gelduin n'était pas conservé dans le chartrier, mais on en possédait un vidimus de 1212 par l'official de Chartres.

L'œuvre était fondée ; il n'y avait plus qu'à l'organiser. L'on sait que sur cette souche vigoureuse allait pousser un arbre magnifique, destiné à enrichir la contrée de ses fieurs embaumées et de ses fruits savoureux. Comme premiers logements pour la colonie monastique, Gelduin laissa son chastel, qu'il accrût à l'aide des bâtiments nécessaires. Mais à quel couvent demander le nouvel essaim qui devait faire de Pontlevoy une ruche féconde en œuvres de religion, de science, d'art, de progrès et de civilisation au sens le plus étendu et le plus élevé? Gelduin avait jadis vu de près les bénédictins de Saint-Florent-lès-San-

' Fonds de Ponllevoy. — Cf, Galtia chrktiana, t. VIII, Imtnimenla, col. 412, 413, * Ct.dtlliachriitiana, t. VHI, col. 413, 41 j.

mur, OÙ l'observance avait été rétablie, au siècle précédent, par Almalbert, de Saïnt-Benoit-sur-Loire. Il demanda au supérieur Frédéric un groupe de religieux, avec un abbé. Bientôt il reçut Ansbert, originaire du Poitou, que sa piété porta à faire le pèlerinage de Terre- Sainte, non sans y courir de danger, et que sa régularité avait fait choisir pour prieur de Saint-Florent. Aussi vit-on régner toujours la fraternité la plus parfaite entre les deux abbayes. Ainsi qu'on te remarque dans les associations inscrites au martyrologe , chaque fois que décédait un religieux de Saint-Florent , le couvent de Ponllevoy disait durant trente jours les psaumes avec d'autres prières, et sept offices des morts. Un calendrier, mis à la lin d'un ouvrage de saint Augustin, et qui devait faire partie des livres apportés par les nouveaux venus à Pontlevoy, mentionne les dates de la dédicace el de la translation au sujet du patron de Saint- Florent, et cette circonstance indique bien l'intimité des rapports entre les deux monastères. Kn même temps que les logis conventuels, afin de donner à l'office divin plus de solennité, tout naturellement l'on bâtit une église plus importante, et la dédicace en était marquée au martyrologe le 19 octobre, jour où l'on célébrait l'anniversaire de celte cérémonie.

L'abbatiale de style roman, construite à celle époque, fut remplacée au xv' siècle par la vaste construction qui demeure en grande partie. Mais nous pouvons nous en former une idée par l'église paroissiale, qui appartient à l'époque du plein cintre, et dont le chevet et le cloclier ne sont pas sans offrir de l'intérêt. De fait, dans celle-ci, à côté des réfections du xn° siècle et de l'ère ogivale, on pourrait peut-être, en telle partie de l'abside, retrouver les restes mêmes du xf siècle.

Le doux nom de la dame de Chaumont fut associé d'une façon très intime à cette fondation, el elle tint à honneur d'y contribuer d'une manière touchanle qui nous a été révélée par de précieux vestiges. Tandis que (îelduin soutenait par les armes la gloire de son nom et le patrimoine de ses aïeux, son épouse, l'aumônière au côlé, consacrait ses journées à des œuvres charitables ou à de pieuses fondations. Fn particulier, elle se montra libérale envers l'église paroissiale, placée sous le vocable de Saint-Pierre. Dès les commencements et sous l'abbaliat d' Ansbert, c'est-à-dire entre les annéss 103i el lOi'J, .\dénor lit élever dans celle église un autel en l'honneur de saint Jean- Baptiste. Enlevée à la Révolution, la pierre qui gardait l'inscription commémorative a été retrouvée dans le sol, en IKii , à l'occasion de travaux de restauration. Elle présente la forme d'un parallélipipède et porte

sur trois faces une légende en capitales romaines mêlées d'oncîales. On lit :

IN TES11JRE I ANSItEHTl PKIHI | ABBATI | ADE>'OR | FEM1NA | FIKHI | JUSIT IS TENPORS lIKRBlCIt | BK\ '

Adénor étiiil tenue en haute estime par le comte Kndes et sa femme Krmenffarde. Elle aussi douce et bienfaisante, la comtesse aimait k faire des heureux.

La réputation de piété et de s»voir des bénédictins du " (îrand Moustier ". ou Marmoutier. porta plus d'une fois Ermengarde à demander à son mari de faire de;largesses au couvent , en vue " d'obtenir des grâces célestes et le pardon des oll'enses pour les vivants et pour les morts ». » A la prière de sa femme. » qui lui rappelait que " les biens que l'on a reçus sont destinés à être dispensés et non retenus ». et que .. l'aumône aux pauvres a la vertu d'effacer les fautes de l'âme et de lui préparer la vie éternelle » , lùides II lit plusieurs dons nu monastère martiiiien.

Le comte, dans h sa forêt de < jliaumont, oclroya aux moines de

prei

le bois mort et vif. suivant leurs

besoins ■■. Dans le voisinage de Toui-s, en la vallée de la Loire, il leur bailla « l'eau de Font- Cher avec toute la pêcherie, le bois et des prés, libres de tout cens, k l'exception de son vivier, situé non loin de cette eau. et qu'il retient ». Il s'agit ici de la fontaine de la Carre, située dans la commune de Joué, sur le coteau septentrional du Cher, d'où elle a pris son nom et qui, de ses eaux canalisées à travers

' A CCI égard nous ferons n;niar(|uer (jue M. tic La Suussaye i en lisant <• priori abbati « cl en Irailuisaat ]>ar << prieur abbé », ce qi sens. Cf. Bloii el tes monuinenfa, 1873, p. 216, 217.

ce couvent la faculté de prendre ^ism . um

3g GELDUIN «LE BON GËNfE»

la prairie et sous la rivière, alimente encore l'ancien couvent de Saint François-de-Paule (avec jadis le Plessis), et aussi l'Hospice général de Toni's. Le « bois » couronne encore le coteau de quelques vestiges, et les prés s'étendent au pied de la colline, le long de l'ancien bras du Cher. De la cité tourangelle, une voie antique y conduisait en traversant un pont pittoresque assez bien conservé, qui garde le souvenir du moyen âge. Plus lard, après l'établissement du grand pont sur le bras principal, l''onl-Gber céda la place à Pont-CIier, qui persiste toujours.

La donation n'eut pas lieu eu l'année 10S3, comme on lit dans une copie de (laignières et de D. Honsseau. C'est b'i une erreur qui se rectifie d'elle-même, par le fait de la mort d'Hudes en 1037, Gomme la libéralité l'ut acceptée par l'abbé Ansbert, qui gouverna le couvent à partir de HI32. il est à croire que la charte originale portait 1033. De fait, par acte daté de 1037 et conservé aux archives d'Indre-et-Loire, on voit lùides, comte de Tours, donner à Marmoutier « l'eau et la pêcherie de Foncher' ••. La fondation, « faite à la prière d'Ermengarde et dn consentement de leurs fils Thibault et Etienne, fut confirmée par le sceau comtal. en cire brune rougeâlre. sur lacs de cuir ». Suivant la reproduction laissée par (laignières, le sceau représente Eudes â cheval et l'épée en main, sans légende apparente,

(îeldiiin, nous l'avons dit, avait une fille, Ghana, sur laquelle il avait concentré toute son affection, car, suivant la réflexion du poète, parfois 'c les cœurs de lions sont les vrais cœurs de père ". Au retour des chaudes équipées, il aimait à se reposer en sa compagnie, comme auprès d'une source pure. Adénor, sa femme, n'avait rien négligé pour inculquer à l'enfant les premiers principes de la morale chrétienne et de la douceur évangélique. D'un naturel primesautier et ardent, à l'instar de son père , Chana éprouvait une inclination profonde pour la vie de grand air et les courses intrépides par monta et par vaux. Son bonheur était de parcourir la forêt à la poursuite de quelque fauve, ou de chasser. Tépervicr au poing, dans la vallée et par les coteaux, librement ouverts à son activité. Adénor s'inquiétait quelque peu de l'entrain de la jeune fille et de sa passion pour ce qu'on est convenu d'appeler les sports. (îelduîn la rassurait en lui montrant que ce beau feu cfciit un héritage de famille, qui s'accordait bien avec les lois de l'honneur et de la chevalerie. Et puis, il y avait une compensation pour le ca'ur de la dame de Ghaumont. Elle avait un fils, (ieoffroy, que la nature avait paré de toutes les grâces enfantines, en lui donnant un tempérament, du moins en apparence, plus tranquille.

L'agrément de ses traits, non moins que la distinction de ses qualités, lui valurent au foyer domestique te surnom de 'i Geoffroy la fille », qu'il conserva dans l'histoire.

Cependant Chana et GeofFroy s'entendaient' à merveille et faisaient la joie de leurs parents par les dispositions heureuses, que l'éducation développait sous l'égide de la foi religieuse, confiée au zèle d'un chapelain qui faisait partie de la famille. La jeune fille portait au front l'auréole du printemps de la vie, avec les charmes qu'il prodigue à pleines mains aux natures les mieux douées. Les seigneurs de haut lignage s'empressaient autour d'elle et lui présentaient à l'envi leurs hommages. Entre tous, elle distingua le chevalier Frangel , seigneur de Fougères, en Sologne, et lui donna sa main. Ce fut grande fêle au château, dans le bourg et dans tout le pays, que le jour béni où Chana, conduite à l'autel par son père, le vétéran des campagnes des rives de la Loire, unit son existence à celle de l'élu de son c<L-ur, sous les voûtes de la chapelle seigneuriale, au milieu des chants et de l'allégresse de tous, non sans qu'une larme discrète perlAt, silencieuse, sous la paupière d'Adénor.

Par son renom de bravoure, de justice, et aussi de bienfaisance, le seigneur de Chaumont occupait un rang considérable parmi la noblesse du Blésois et de ta Touraine, Aussi bien, (îelduin entretenait les meilleures relations avec les principaux personnages de son temps. Mais au fond de son âme de Danois sommeillait une vieille rancune contre les comtes d'Anjou. Un des adversaires les plus résolus de ces derniers, en particulier du comte Maurice, était Landri de Chàteaudun, qui partageait la seigneurie d'Amboise, divisée en deux fiefs, celui de Chaslel et celui de la Tour de pierre, auxquels on ajoute encore le « Domicile comtal ». C'était un allié tout naturel pour (ïelduin, qui ne négligeait aucune occasion de soutenir les intérêts de» comtes de Blois, ou de faire honneur à leurs institutions. Kn 1037, il signa l'acte de confirmation du don de Saint-Louans, près de Chinon, au couvent de Saint-Florent, par Thibault et Ktienne, fils du comte Eudes IL Gelduin y est qualifié « seigneur de Chaumont », et, avec lui. signe un frère nommé Hervé. Au surplus, dans sa parenté, on continua de se montrer libéral à l'égard des bénédictins de Ponllevoy, ainsi que nous l'apprenons par un acte qui nous fait descendre la Loire de quelques lieues.

Par sa position au sommet du coteau septentrional du fleuve, la forteresse de Maillé, depuis Luynes, joua en maintes circonstances un rôle important. Elle fut augmentée au début du xii" siècle, et au x\° le château prit l'aspect général que nous lui voyons avec ses hautes

murailles et ses lours rondes, en attendant que les âges suivants le dotassent de nouvelles et plus riantes constructions. Kn 1037, le diàteaii avait pour seigneur Hildnin ou <îilduiii, qui, celte année-lâ, en même temps que son frère Ilardouin, fit un accord avec Marmoulicr. Vers cette époque, tout au moins avant le mois de juin 1(140, la forteresse fut assiégée par Foulques, comte d'Anjou, entouré de nombreux chevaliers, et parmi ceux qui étaient engagés dans la lutte nous voyons le comte de Blois, Thibault II, iiis d'Eudes II, ainsi que Sulpice de (^haumont et son frère Lisois, lidêles â défendre les intérêts de leur suzerain.

L'ardeur du combat, du moins aux heures d'accalmie, n'empècliail pas les hardis batailleurs de songer aux pieuses donations, si même elle ne les provoquait point. Au cours du siège, ■■ (iciduin, vicomte de Blois, » donna à l'abbaye de Ponllevoy. dirigée par l'abbé (Jui, i< toutes les redevances que lui payaient pour le bois de Sudaie {de Scudca sifvai les gens habitiint dans toute la terre du couvent, •> ainsi que le droit 'c d'y percevoir l'amende pour les délits commis en cet endroit ». En outre, il autorisa les moines à élever « dans ce bois une haïe, pour prendre des fauves, cerfs, sangliers, chevreuils et autres bêtes sauvages ». De plus, il leur octroya " toute la teriv qu'il avait dans son <lon)inium et quatre arpents de pré, au lieu dit Villiers-sur-le-Cosson. et deux familles de serfs, une à lilois et l'autre à Pontlevoy, Ponlent Leveum ». Kn retour, les religieux s'engagèrent à célébrer, le lundi de chaque semaine, une messe à perpétuité pour le donateur et ses parents.

La donation fut confirmée par Thibaidt. comte de lilois, qui marqua l'acte du signe de la croix, en présence de nombreux notables, parmi lesquels Dodo de Saint-Aignan, le sénéchal (Jirard et son frère Henri, Hugues, prévôt de Blois, le vignier Rodolphe. De son côté, le comte d'Angers, Foulques, à la demande de (îelduin, confirma de 1' son signe » la fondation en y ajout;mt pour les porcs « te droit de pasnage •> mi de glandée. « qu'il pensait avoir dans le même bois ». Il était assisté, entre autres « fidèles », d'Ansau, son chambellan, de (îeoffroy, chevalier de Cliâteaudun, et de Thierry de Avarai. .Au nombre des témoins, â côté de (Ieoffroy de Monnaie, de Ihibault des Itoches et de Hugues de Sainte-Maure, (igurent Sulpice de Chaumont et Lisois. De ce que Sulpice est dit de « Chaumont », il ne faudrait pas conclure qu'il fût dès lors en possession du domaine; d'ailleurs, il arrivait parfois que les intéressés donnaient après coup leur ratification à un acte, en y apposant leur signature, pour bien montrer leur approbation.

GELDUIN " LE BON GÉSIE " 3i

Les circonstances de celle donation sont rapportées dans la conclusion de l'acte : » Fait au siège de Maillé, en présence des susdits. >< Cependant le comte Foulques, malgré ia concession faite an cours idu siège du caslrum de Maillé, jugea à propos de revenir sur sa parole. Les religieux se rendirent auprès de lui â Angei-s d'abord, puis à Tours, et lui offrirent en signe de paix un vase d'argent, qu'ils avaient acheté huit livres deniers. Le comte se radoucit et ratifia la donation en autorisant les moines à opérer le défrichement du bois, comme il leur conviendrait. Parmi les témoins, on voit Barthélémy, de l'Ile-Bonchard, et Barthélémy, prévôt de Tours. Cet arrangement fut ratifié par le fils du comte, (îeolfroy dit Martel. L'original, conservé aux archives de Loir-et-Cher, est écrit sur deux peaux de parchemin cousues, et porte au bas un sceau de cii"e jaune brisé, sur lequel on peut lire : 'Fil»:on]is andegav[ensis comitis] autour de la représenlalion du comte à cheval, en costume militaire, et tenant au poing la lance avec un fanon.

On a remarqué l'absence du seigneur de (^Kaumont dans la pièce précédente. Son attachement invincible aux comtes de Blois ne lui permettait pas de se désintéresser de la continuation du grand duel avec les comtes d'Anjou, et son tempérament belliqueux s'en serait non moins mal accommodé. A moins que la maladie ou quelque obstacle majeur ne l'ait empêché de prendre part à cette nouvelle bataille, il y a lieu de supposer qu'il était éloigné de Maillé, précisément le jour où fut réalisée la donation en question, et ainsi s'expliquerait l'absence de toute mention à son sujet.

Quoi qu'il en soit, les rapports de (ielduin avec les comtes d'Anjou ne présentaient pas le caractère de sérénité qu'on leur voit du côté de Blois. C'était une alternative de bonnes et de mauvaises heures. Geoffroy H Martel avait enlevé à (ielduin divers fiefs au delà de la Vienne. .\près q"'il eut remporté ia victoire de Saint- Martin-le-Beau, en 1041, il lui rendit ces fiefs avec la dîme de Saint-(^yr, près de Tours, et Celdiiin les remit à son fils tieoffix)y. qui en fit hommage au comte angevin.

A quelle époque le seigneur de Chaumout cessa- t-il de vivre? On est loin d'être fixé sur ce point. On a écrit qu'il mourut comblé d'années — presque centenaire — et d'honneurs, si bien que son puissant suzerain aurait récompensé ses mérites en le faisant vicomte. Le fait est, ainsi que nous l'avons constaté au siège de Maillé, que l'on voit un (ielduin avec le titre de » vicomte •>; mais il s'agit de savoir si l'on est en présence d'une seule personne ou de deux personnages ditlérents, unis, ou non, par des liens de parenté.

Au rapport de l'historien dom Cliazal, l'on est autorisé â identifier

32 GELDUFN "LE BON UËNIE»

le seigneur de Cliaumont avec Gelduin, vicomte de Blois. Après avoir cédé ses droits à son fils Geoffroy, il se serait retiré auprès des comtes de Blois pour y jouir des biens qu'il possédait dans celte ville, où il serait resté jusqu'à la lin de ses jours. De la sorte , ce serait lui-mt^me qui, en avril 1046, signa la charte du comte Tliibault en faveur de Marnioutier. Au surplus, dans un acte daté « du château de Blois, l'an 1064 (a. s.) le 26 janvier », sous « le règne de Philippe, en sa sixième année, et au temps de Albert, abbé de Marnioutier <>. on voit, aux côtés du comte Thibault, Gelduin « vicomte «, avec (îeûlTroy de Chaumont', Enfin le même Gelduin parait, en l'an 1082, pour une donation analogue. D'après l'historien bénédictin, la mort de Gelduin arriva avant 1089. époque à laquelle le comte Etienne fit un don aux moines de Pontlevoy, sans que Gelduin figure alors parmi les officiers.

Assurément, les relations intimes et les services considérables qui rapprochaient (îelduin des comtes de Blois auraient pu engager ces derniers à lui conférer la dignité de vicomte, et ainsi s'expliquerait l'abandon fait â son fils et l'absence de son nom dans les chartes de la seconde moitié du xi« siècle, où précisément l'on rencontre son héritier. Mais il importe de remarquer que la parenté du vicomte et celle du seigneur de Chaumont ne sont pas analogues. En outre, k moins de preuves, on n'est pas autorisé à prolonger jusqu'à celte limite la longévité de notre (îelduin, et il est plus conforme à la logique de les distinguer. Aussi bien, un historien de Touraine, qui a l'habitude de puiser aux sources, va même jusqu'à admettre deux Gelduin, à propos de celui qui nous occupe. Au sujet des possesseurs du célèbre château d'Ussé, sur les bords de l'Indre, il fait figurer en tète de sa liste ; ■! Gilduin 1" il (Util, seigneur d'Ussé, de Saumur et de Pontlevoy; (îilduin II, seigneur d'Ussé et de Pontlevoy, lOiO*. » Quant à nous, nous n'avons rien trouvé qui soit de nature à infirmer ou à confirmer cette opinion, d'après laquelle le premier (ielduin serait vraisemblablement le père de celui qui fixe notre attention, et peut-être, pour cette fois, la distinction est-elle superflue.

Quoi qu'il en soil, et en attendant des documents décisifs, nous pensons qu'il convient de placer le décès du seigneur chaumontois vers le milieu du xi" siècle. Ce (ju'il y a de certain, c'est que, d'après le Nécrologe, la mort de Gelduin, seigneur de Chaumont, arriva le

' Dibliothcquc nalioiialo, t. 1. S'til^, f, 37. Coll. GaiRiiièrcs, Cltarl. MaJ. Mim. Tur. « Mcskn »; de même, au fol. 41, on Ht : <• Anno ab Inc. Dni MLXIIM, mcnse januario, VII Kal, rcbruarii... « Meslan ».

' C. do Busst^rolle, IHcl ionnaire géographî'/ufi, historique et hioiiraphiijue il'lnilre-ei- I.oire. 1884, in-8, l. VF, p. 337.

Il de septembre, et qu'en ce jour, à l'abbaye, on faisait un office solennel à son intention. Ajoutons qu'à Saint-Manr-sur-Loire, les moines célébraient un service pour la famille de Gelduin, sans doute en mémoire de quelque libéralité qui leur avait été octroyée jadis par le seigneur du iief de Saumur. Quant à la dame de Cliaumont. Aénor ou Adénor, elle dut précéder son mari dans la tombe. Comme il n'est pas fait mention d'elle dans la charte de donation de la forêt de Sudaie, contrairement à ce qui arrivait d'ordinaire, on peut supposer qu'elle avait cessé de vivre à cette époque. Selon le Nécrologe, elle décéda le 21 septembre, jour où se faisait pour elle un service solennel dans l'abbaye. A cette occasion, le pannelier devait faire une distribution de gâteaux aux religieux : toucbanle coutume qui montre bien quel aimable souvenir la dame de Cliaumont avait laissé iiprès elle.

On ne sera pas surpris de l'incertitude qui enveloppe l'époque dn décès de Gelduîn et de sa femme, si l'on songe aux habitudes des anciens au point de vue de la chronologie. On ne comprenait [)as l'état civil à la façon moderne et Ton n'attachait, qu'une importance secondaire à ce que nous plaçons aujourd'hui en première ligne. Le nom reçu sur les fonts baptismaux servait à désigner les personnes, et, dans les obituaires, la date de l'année se perdait, pour ainsi dire, emportée par le cours des générations, qui d'ailleurs se transmettaient la mémoire des événements publics ou domestiques, La vie présente élaîi considérée comme le prélude de la vie d'outre-tombe, et le passage du temps à l'éternité apparaissait comme l'entrée dans la pleine lumière de la Vérité, de la Justice et de la Beauté rayonnant sans déclin. Le jour de ce départ pour l'immortalité était appelé <• Naissance >' , \alalis, et s'achevait, sans crépuscule, dans les splendeurs de la Vision béatifîque. Dans le monastère, le scribe chargé de confier au pai'chemin le souvenir d'un décès se bornait à indiquer le mois et le jour. Cette mention sufiisait à l'esprit et au cœur des religieux, comme elle répondait pleinement au besoin liturgique de déterminer les anniversaires et les dates des offices en même temps que -des diverses fondations. A la place de ce laconisme, le chercheur qui chemine à travers le labyrinthe du passé préférerait assurément des indications pins explicites; néanmoins, il doit se féliciter de trouver ces quelques jalons pour diriger sa marche.

Au milieu des luttes du moyen âge, le moustier nous apparaît comme une oasis de travail et de paix. A l'ombre dn cloître, on priait dans le calme de la solitude et l'on dormait son dernier sommeil dans le murmure mélodieux des psaumes et des hymnes sacrés. Celait tout

34 GELDUIN " LE DON GËNIE »

à la fois la retraite dans la vie el le repos dans la mort. Chaque seigneur avait son couvent préféré, qu'il dotait de ses libéralités, et auquel il souhaitait confier sa dépouille mortelle, comme à un asile inviolable pour la fureur des luttes armées. L'abbaye de Pontlevoy avait été l'objet des faveurs des seigneurs de Chaumonl ; elle devait être leur nécropole. Adénor reçut la sépulture au couvent, et (îelduin vint reposer dans la tombe près de son épouse, l'un et l'autre accompagnés par les dévotes oraisons des moines, qui, chaque jour, avaient un mémento particulier pour leurs généreux fondateui-s.

lin jetant un regard d'ensemble sur l'existence du n bon génie » de la réf^'ioii chaumontoise et de sa compagne, on est frappé par leur physionomie très particulière. Le hardi Danois au tempérament d'aventurier et de batailleur avait senti son ardeur guerrière s'assagir progressivement au contact d'un milieu plus aimable, d'une religion plus humaine et d'un foyer domestique plus civilisateur. Le cri sauvage de la mêlée sanguinaire s'éteignait peu à peu dans ta litanie attendrie de l'oratoire, aux dernières heures du jour. Kl puis, une tombe de famille est toujours féconde en graves enseignements pour les vivants qui ne se laissent pas absorber par les soucis des réalités passagères. Sur cette tombe, en effet, avait poussé une tige absolument digne de la noble souche dont nous avons esquissé l'histoire.

Gosrridum, laiva^ strcDuilalis virum, sspieiitissimum,

:jui pulchritudine etiani pudlas pulcherrinias cxccllebat.

[desla Amliasiemiam Dominorum, p. 166.)

[XGULiER rapprochement des destinées et des personnes! A Gelduin le Danois, redoutable et redouté, que le Faucon Noir lui-m£me avait qualifié de c diable >i , succédait un chevalier que la beauté féminine de ses traits fît appeler Geoffroy la Fille. Sous des dehors différents, le seigneur de la gracieuse figure continua les qualités chevaleresques qui avaient marqué la carrière de l'auteur de ses jours. Aussi bien, c'était l'un des chevaliers les plus accomplis de son temps. La nature avait doté Geoffroy de tous les avantages du corps et de l'esprit. D'une taille élancée et bien prise, d'une physionomie agréable et sympathique, il avait dans ses traits et dans son port tout ce qui donne le prestige et une influence décisive, non seulement dans l'entourage mais au loin. Une diction choisie et une éloquence naturelle rehaussaient ces dons et lui assurèrent une place d'honneur dans l'amitié des princes. D'ailleurs, l'élégance de ses manières, qui le fit surnommer >•■ belle fille », au lieu de présenter

36 * GEOFFUOY "BELLE FILLE"

rien d'efféminé, s'alliait à une mâle énergie et à une bravoure éprouvée qu'il fît paraître en toute occasion.

Les relations de Geoffroy avec ses hauts suzerains furent empreintes du caractère d'allacliement qui n'avait cessé de régner dès l'origine. Le comte Thibault, qui succéda à son père Eudes II, dit le Champenois, en l'an 1037, contribua au développement de son autorité, en même temps qu'il assurait l'importance de sa résidence, formée, suivant les actes contemporains, de « la tour, du palais, de la cour et d'un courlils avec les liypocaustes », ou calorifère, pour le chauffage de la maison. Il épousa, en premières noces, Gersende, fdie de Herbert, comte du Maine, dit Éveille-Chiens, et, en secondes noces, Alix de Crespi ou de A'alois. Quant au seigneur de Chaumonl, il n'était pas moins attentif à remplir ses devoirs vis-à-vis des comtes de Touraine, pour ceux de ses domaines qui se trouvaient dans celte province. A Geoffroy Martel, comte d'Anjou, qui avait fait la conquête de celte dernière, il rendit hommage pour un fief qu'il possédait en deçà de la Vienne et pour la dîme de Saint-Cyr près de Tours.

Geoffroy n'avait pas contracté de mariage et avait reporté sur sa sœur Chana les sentiments d'affection qu'il gardait au fond du cœur. Quand celle-ci eut donué le jour à une aimable couronne d'enfants, le seigneur de Chaumonl fit de ses neveux sa famille d'adoption. Surtout l'une des enfants, nommée Denise, devint sa pupille de prédilection. Lorsqu'elle fut nubile. Geoffroy lui donna pour mari un gentilhomme favorisé des dons de la nature et do la fortune, d'une famille qui joua un rôle important sur les rives de la Loire.

Le fiancé descendait de la double souche, très considérée, des seigneurs de Lavardin et de Buzançais. Hugues de Lavardin avait eu, de sa femme Adeline, un fils, Lisois, dit de Bazougers, qui épousa Hei'sende ou Ilersinde, fille d'Arclianibaud de Buzançais, seigneur de Buzançais, d'Amboise, de Chàtillon ei de Villentrois en Berry. Lisois remplit près de Foulques Nerra la charge de sénéchal, puis fut attaché à la descendance de Gelduin. A l'époque qui nous occupe, le château de Chaumonl, dont la masse imposante dominait l'horizon et commandait la vallée, avait Lisois pour gardien ou capitaine.

Vers le milieu du xi" siècle, le capitaine Lisois, en vue des biens spirituels propres à sa personne, à sa femme et à ses enfants, et suivant le désir de ceux-ci, fil un don à l'abbaye bénédictine de Saint- Florentlès-Saumur. Il remit à toujours aux religieux son droit de tonlieu ou de péage sur toutes les marchandises à transborder par le dit lieu, soit par eau, soit par terre; personne n'aura le droit d'inquiéter les bateaux des moines qui passeront par le port de Chaumonl. Pour con-

firmer la libérale concession, les religieux firent présent à Lisois d'un cheval d'une valeur de soixante sous. De son côté, le capitaine par avance n'hésita pas â condamner à une amende de mille sous d'argent celui qui tenterait de porter atteinte à ce contrat. Il signa l'acte de sa main, du signe de la croix, en présence des témoins : » Harsinde, sa femme; Sulpice, son fils; Hugues, son frère; Girard, prévôt (sans doute de Chaumont), Hervé d'Amboise, Hudo, \Valho »

et d'autres assistants.

La charte qui nous fournit ce renseignementest tirée du cartulaire noir de l'abbaye saumuroiae (f. !)2), et nous a été conservée dans la collection de dom Houssean (t. H, n. 317). Elle ne porte pas de date, mais elle paraît se rapporter plutôt à la seconde moitié du xi* siècle.

Lisois y reçoit la qualité d'oppîdanus, que l'on a traduit par seigneur. Mais il convient d'observer que ce

terme , tout ditfêrent de Abbaj-c ilc Saint -Florent de Saiimur.

celui de dominas, seigneur, ( '^'''" •''^ Gaigmères. n. ,v.)

doit être rendu par l'expression de « châtelain » au sens médiéval, c'est-à-dire capitaine du château.

Lisois nous apparaît dans une autre donation pieuse en compagnie d'un autre habitant de la même localité. Non loin de Chaumont, sur la paroisse de Rilly et dans le fief de Hugues ou Guy, était une terre appelée Pré-Guyon et appartenant à Fradeburge, femme de Josselin, qui avait un neveu, Ulrich, dit Bouche-Brune. Cette terre fut achetée par un' habitant du nom de Gautier, qui avait quatre fils : Fulchrade, Ingelbert, Henaud et Bouchard. « Engagé dans la profession militaire et, partant, enveloppé de maints péchés, » suivant ses expressions, pour expier ses fautes, Gautier résolut de donner cette terre à l'abbaye de Marmoiitier, du consentement de ses enfants, et y ajouta « ime maison touchant l'église de Billy ». Après nombre d'années, sous Geoffroy, comte de Touraine, d'aucuns tentèrent de troubler cette possession; mais Ulrich s' offrit à « soutenir par tous les

3« GEOFFROY » ItELLE FILLE"

moyens de défense les droits du couvent », et, comme personne ne se présentait contre lui, il confirma le fait par serment « aux plaids » du comte, en présence de Lisois el de Guazo, tous deux de Chaumont, ainsi que de Geollroy Bigot et de Renaud, vicaire. A son tour, Rainier, qui avait hérité d'une partie du domaine de Hugues, fit de nouvelles tentatives. L'affaire fut portée 'i aux plaids en la cour de Geoffroy, comte d'Anjou », et les religieux bénédictins soutinrent leurs dires par témoin et par serment. Ils obtinrent gain de cause, mais le prieur Foulques dut donner « deux sous de deniers » , et la propriété fut proclamée libre. Les témoins furent : u Sulpice de Briscao, Gaucher de Briscao, Haoul d'Apuleia, Amalric de Fisco, Arnould, fils de Léon, Lescelin d'Amboise, Pontelin d'Amboise, le prieur Foulques )> et d'autres. Dans la suite, cette terre entra dans le domaine de Chaumont, le seigneur l'ayant obtenue « en eschange pour Chousy' ».

Le moyeu âge, dont la réalité répond mal tant aux fictions dorées des rêveurs qu'aux peintures repoussantes des pamphlétaires, offre au regard l'alliance des nobles el pures initiatives avec les âpres et douloureuses répressions. L'humanité y développa ses idées fécondes et ses sentiments élevés au travers des barrières, des chocs et des mille obstacles venant des institutions aussi bien que de la coalition des passions et des intérêts. La loi avait pour sanction le gibet, et les fourches patibulaires disparues ont laissé leur souvenir dans la désignation de " justice >•, conservée par un endroit au fond d'un ravin, à un kilomètre de Chaumont. Par contre, une maison à l'ouest du bourg, caractérisée par son appareil très ancien, peut-être du xii° siècle, dans l'appellation de logis et de rue « de l'Aumône » garde la douce mémoire de la bienfaisance qui rayonnait autour du clocher et du donjon.'

Les exemples de libéralité donnés par les seigneurs el leurs représentants étaient de nature à porter des fruits de bienfaisance, A l'ombre de la forteresse, on ne négligeait pas les œuvres pies, et, dans la voie des largesses, nous rencontrons un personnage qui s'est déjà montré à nous, le chevalier Guazo, miles quidam de Calvo Monte, nomine (iuazo. Mû par le désir de réaliser une fondation pieuse, il vint à Marmoufier, et, " après avoir reçu le bénéfice du lieu, » accepta loci beneficio, il donna ii l'abbaye deux quartiers de terre " auprès de la Borde », domaine situé à l'est de la paroisse de Rilly ; l'un était chargé

< I.n copie donnée par Gaigniùrca est tl^fectui-usu , c\, il on csl <1e mËmc de la publiinlioii diiiis le Cartaliùre lil/'noii Je Marmoulier (Hlois, 1889-1891), p. 32. Dans ce dernier un lit ; iiiislni Frififbiiri/i pour nomiiif Frodvhiiriji , — casi'llo pour caslelh, — hor pour hire, — Jura pour lerr.i , — Jurant pour Ifrrani, — inrcnil pour fh-en(i, — ubi cani pour l'Iricuiii , — coni'j'Iis ]>our omnimoilh , — Amtariacn pour Amhaziaco, etc., etc.

GEOKKROV 'BELLE FILLE" 39

de dix-huil deniers de cens annuel, et l'autre « relevait du fief de GeotFroy de Chaiimont », qui consentit à la donation. Il en fut de même de Alpacia, femme du chevalier, et de leurs fils, Robert et Isembard. Après le décès de Guazo, ses enfants remirent au couvent les deux quartiers « avec les fruits, les bfjL'ufs et autres choses s'y rattachant au moment du décès ■> . Ensuite ils donnèrent à Marmoutier, « en revestiture, » Il un arpent et un champ ». Au nombre des témoins de cet acte on voit L'mbaud , homme de Guazo , Guarin et Gausmer, clercs , Otbert , cellerier . Ilildegarius , Guarin, Rainaud Taîné, Ricard l'aîné et Robert l'aîné.

Ces chartes de donation sont comme un miroir dans lequel se reflètent l'esprit, les aspirations et les mœurs du moyen âge. Si (' les monstres », ou revues militaires, et les luttes sanglantes sont comme l'écho tumultueux des instincts guerriers, c'est à la plume des scribes des cloîtres aux habitudes pacifiques qu'il appartient de nous faire le tableau des initiatives et des résolutions inspirées par les meilleurs sentiments de l'âme humaine. A cet égard, en dépit, ou peut-être à cause de leur caractère parfois officiel et convenu, les formules contenues dans les chartes pies de cette époque ne laissent pas que de présenter un vif intérêt pour L'observateur et le moraliste. Nous en prenons une au hasard des documents, c. L'oubli, rongeur

des choses passées, a coutume de les COn- Mai-mpL' Jc Denise i-tSulpief, etc. ,/„ ' . \ilrailJelocha|»;lle.

sumer et d elïacer les temps anciens sous iDussin iic J.-p. Lam^ns,)

les temps nouveaux. Kn conséquence, afin

que le souvenir des actes d'autrefois ne périsse pas dans les générations à venir, la mémoire fugitive doit être retenue par les liens de l'écriture, et ce qui s'échappe par suite du temps demande à être conservé par écrit, » lisons-nous en tête de l'un de ces parchemins.

D'ailleurs, en dehors des indications pieuses, on sait que ces chartes

sont une mine précieuse pour reconstituer la géographie locale aussi bien que les généalogies, trop souvent embrouillées par des liisloriens qui avaient perdu l'habitude de recourir aux sources originales. Aussi, au lieu de puiser les renseignements au cours des ruisselets plus ou moins détournc'S ou troublés, il y a tout profit, en même temps que toute loyauté, à remonter aux sources limpides et pures, qui, pour être d'un abord plus enveloppé, présentent un miroir plus lidèle. L'étude simultanée et comparée des monuments construits et des monuments écrits est comme un double phare, dont les rayons puissants éclairent le vaste océan des âges jusque dans ses mystérieuses profondeurs.

Nous venons de voir Geolfroy de Chaumont et Lisois associés dans un acte de fondation. Des liens plus intimes n'allaient pas tarder à les rapprocher. Lisois avait eu deux fils : Sulpice et Lisois, Le premier offrait un heureux ensemble des qualités les plus attrayantes; la finesse de son esprit et la résolution de son caractère avaient fixé tous les regards, non moins que son courage, et le seigneur de Chaumont songea ii le donner pour époux à sa nièce Denise, qui était comme l'idole de ses rêves en son foyer domestique, privé du doux rayonnement de l'épouse et des enfants. Et puis, à ses mérites personnels Sulpice joignait les avantages d'un gentilhomme bien né et bien doté : il était seigneur de Bazougers et sénéchal d'Anjou, et Foulques Nerra l'avait fait gouverneur d'une partie du domaine d'Amboise.

Le mariage fut célébré au milieu de l'allégresse universelle, et le château, égayé par l'éclat des fêtes les plus brillantes, conserva longtemps le souvenir de la journée mémorable où Geoffroy Belle Fille mit la main de la gracieuse Denise dans celle du noble chevalier Sulpice, Toutes les classes, confondues dans une respectueuse admiration, rivalisèrent d'empressement à présenter leurs compliments et leurs vceux aux nouveaux époux. Quant à Geoffroy, n'écoutant que son affection pour sa nièce, il donna â Sulpice la moitié de la terre de Chaumont, en lui assurant le reste après sa mort, et ainsi se fit la réunion des seigneuries de Chaumont et d'Amboise. Le mariage et la cession furent ratifiés par le comte de Blois, Thibaut IH, et par son fils Ktienne, qui reçurent l'hommage de Sulpice, suivant la coutume du temps.

Avec nos lois unitaires et nos habitudes de civilisation, nous avons quelque peine à nous bien figurer le fonctionnement des différents services du pays sous l'ère féodale. Il régnait, en certains cas, un tel enchevêtrement des domaines et des personnes, des droits et des devoirs, qu'il était ditticile de préciser les responsabilités. L'émiette-

ment social attendait de l'évolution des âges et du développement des institutions le régime destiné à coordonner et harmoniser les divers éléments constitutifs. De fait, il se présentait parfois telle circonstance, où le même toit domestique réunissait un mari sujet à l'autorité d'un seigneur et une femme relevant d'un autre seigneur. Vers ID63, •i Lisois de Chaumont » nous apparaît comme témoin dans un acte de ce genre. Geoffroy III le Barbu, comte d'Anjou et de Touraine, petilfils de Foulques Nerra par sa mère et par son père Geoffroy Martel, donna à l'abbaye de Marmoutier, alors gouvernée par l'abbé Albert, i< un coUiberl du nom de Jean, exerçant la profession de pêcheur à Font-Cher, aussi bien que sa femme, ses entants et petits-enfants nés et à naître. « Parmi les témoins de cette donation, outre Lisois, on remarque Geoffroy II , seigneur de Preuilly et de la lïoche-Posay, ic trésorier de Saint-Martin, » Robert de Bourgogne, Josselin de Chinon, Albert, prévôt, et Jean de Chinon.

Mais, ensuite, on acquit la preuve que la femme du pêcheur était colliberle d'Ermentrude , jadis femme de Renaud des Roches. Les religieux firent, en conséquence, des démarches auprès de celle-ci el de son fils Renaud. L'un et l'autre donnèrent « à Saint-Martin la colliberte avec les enfants qu'elle pourrait avoir >'. L'acte reçut la signature du comte Geoffroy en présence des témoins, à savoir : " comme hommes de Renaud, Froger d'Amboise, Ingelric de Montrichard et Girard de Bernezay; comme hommes de Rodulfe, vicomte du Mans. Garin François, Garin . viguier, Thibaut Leroy, Robert François, Girard, manant; comme hommes de Saint-Martin, les cuisiniers Renaud et Durand, Geoffroy, charpentier, P'ulbert Campion et Guy, fils du charpentier Arembert. »

Vers ta même époque, on voit Sulpice de Chaumont assister comme témoin à une donation faite au courent de Marmoutier dans la ville de Tours. Par celle-ci, Auger Bourdeuil, frère du moine Dacfred, en même temps que ses parents, octroyait à l'abbaye une maison « située sur la place de Saint-Martin, près l'église Saint-Denis et devant seulement un cens de quatre deniers ». Après l'avoir consenti, d'abord, n à Chàteauneuf dans le verger du préau peint, ■■ apad Castram notam in tiridario aalœ pictse, Auger confirma le don dans le chapitre même de l'abbaye.

Nous avons vu le comte d'Anjou, Geoffroy le Barbu, se montrer généreux envers Marmoutier. Il ne faudrait pas croire que les mn-urs de ce personnage l'inclinaient d'ordinaire à la bienfaisance. Au rapport des chroniqueurs, sa suzeraineté fut marquée par des injustices flagrantes, et le pays eut à souffrir grandement des luttes intestines

42 GEUKPROY "BELLE FILLE»

entre lui et son frère Foulques Réchin. Parmi les seigneurs, \es uns prirent parti pour Geofi'roy et d'autres pour Foulques, jusqu'au jour où ce dernier condamna son frère à languir au fond d'un cachot, A la suite des comtes de lîlois, le seigneur de Chaumont, Geoffroy, marcha contre le Barbu; mais le sort des armes lui fut défavorable. Fait prisonnier, il fut emmené par le vainqueur, qui le retint en Anjou.

Du fond de son cachot, Geoffroy ne laissa pas que d'exercer ses droits de suzeraineté et ses devoirs de bienveillance, en particulier au sujet d'un domaine situé dans son fief de Saint-Cyr, à Martigny, sur

le coteau septentrional de la Loire. Cette terre, de Gausbert, qui ta détint i- avec la voierie et toutes les coutumes », était passée à son fils, Hardouin de Maillé. Ce dernier, en mourant , en fit don à l'abbaye de Marmoutier, par la tradition symbolique du couteau à lame ployée ,

Biens, d^aprcs uim u-riniipu .iiitU'iiiic: Rililiiilbiiiae imllnnate). ,-, -, „" ■

' '^ ' ' qu il remit au moine

Foulques ; en même temps, il recommanda â son frère aîné Gelduin, « qui devait recevoir l'honneur après lui, » de laisser cette terre librement et de donner » le change ■> à ses chevaliers Geolfroy, François et Garnier, viguier, qui la tenaient en partie. Après la mort de Hardouin de Maillé, ses frères, Gelduin et Sanzo, clerc, ne baillèrent pas l'immeuble; c'est pourquoi l'abbé Albert et ses religieux leur " donnèrent cent sols deniers et d'autres choses valant sept livres » . V.n conséquence, les intéressés vinrent au chapitre de Marmoutier, avec leur beau-frère Besnard, mari de Milesende. Tous donnèrent leur consentement, ainsi que Geolfroy, lîlsde Besnard. et Cedhilde, autre sieur non mariée. Afin de conlirmer le don, Gelduin et " son homme Aufroy » promirent de le soutenir contre toute prétention et d'obtenir le consentement de » (jeoffroy de Chaumont, fils de (îelduin, dans les quarante jours qui suivraient sa sortie de captivité ».

Aux heures où l'angoisse étreigiiait plus douloureusement l'Ame du captif, la pensée de Geoffroy se reportait vers sa belle résidence des bords de la Loire et vers l'abbaye , oii l'on gardait vivace le souve-

nir du seigneur de Chaumonl. Un jour, on lui annonce que Albert, abbé de Marraoutier, se rendant auprès du comte d'Anjou, était arrivé à Baugé en compagnie de quelques moines, en particulier Gautier et Adémar, et qu'il souhaitait voir « Geoffroy de Chaumont, fils de Gelduin de Saumur, tenu en captivité par Geotîroy, comte d'Anjou ». Le voyageur fut introduit auprès du prisonnier et lui exposa le motif de sa visite. Il s'agissait d'un domaine donné à l'abbaye par un seigneur des rives de la Loire, et qui se trouvait dans le fief de Chaumont, à Martigny, sur la paroisse de Fondeltes, au pied du coteau de la Loire, dont il vient d'être question.

L'abbé ajouta qu'il profitait de son voyage à liaugé pour solliciter de Geoffroy le consentement utile. Le seigneur de Chaumont s'empressa de ratifier la donation et en fit la tradition symbolique au moyen d'une •< petite baguette qu'il tenait à la main et remit à l'abbé ». Puis, faisant un retour sur les douleurs de sa prison, « il pria l'abbé et les religieux du couvent d'intercéder pour lui auprès de Dieu et de saint Martin afin qu'il vit finir sa captivité ». Pour lui et au nom de ses frères, l'abbé promit de faire ce qui lui était demandé et se retira avec ce que Geoffroy lui avait remis en présence des deux religieux, Gautier et Adémar, du clerc Gosmer, de Robert l'aîné et du maréchal llildegar.

Enfin Geoffroy recouvra sa liberté et vint se reposer à Chaumont des fatigues et des angoisses qu'il avait endurées. Mais voici que se préparait l'un des événements les plus considérables de l'histoire de France, je veux dire la conquête de l'Angleterre, qui devait achever de mettre en relief les brillantes qualités du seigneur. Aussi nous arrêterons-nous avec quelque complaisance à cette expédition extraordinaire, dont le récit projette une vive lumière sur les mœurs et sur les institutions.

Dans les régions méridionales, à l'air plus ensoleillé, l'homme s'épanouit plus vite et plus intense avec son esprit ailé, son imagination ardente, ses facultés d'abstraction et ses inspirations de rêve et d'idéal. Aux régions du nord, sous le ciel plus gris, en face d'une nature plus âpre, l'homme développe plus particulièrement une intelligence ferme et positive, un caractère résolu, les aptitudes concrètes et un instinct d'aventures qui découle tout à la fois du besoin de chercher des terres plus chaudes, plus fertiles, et d'appliquer les énergies d'une volonté puissamment trempée par les réalités de la vie.

Les hommes du nord. Danois ou Normands, quel que soit le nom que les chroniqueurs leur attribuent, furent longtemps de redoutables corsaires et de dangereux pillards qui semaient partout la terreur et

44 GEOFFllOV -BELLE FILLE"

la désolation. A l'instar des Francs, ils Onirent par s'assimiler les connaissances, les mœurs et les arts des pays conquis, et le christianisme greffa sur ce sauvageon vigoureux les rameaux d'une civilisation qui devait s'épanouir magniBquement de façon à s'imposer du nord au midi. La hardiesse dans la lutte, la finesse dans les négociations, le savoir-faire et la distinction dans les relations, une culture chevaleresque et un esprit de suite merveilleux iirent la fortune des paladins normands, des rivages verdoyants de la Manche aux bords fleuris de la mer Erythréenne.

De Londres à Palerme, le renom et rinfluence des Normands devaient implanter les éléments d'une civilisation dont l'empreinte a persisté jusqu'à nos jours. Dès longtemps séduits par tant d'éclat, les Anglo-Saxons rêvaient du rôle prestigieux de leurs voisins d'Outre- Manche. Suivant la remarque d'un savant historien anglais, « la langue franco-normande était familière au palais de Westminster, et la cour de Rouen semble avoir été pour Edouard le Confesseur ce que plus lard la cour de Versailles fut pour celle de Chartes II. » Mais ce n'était là que le prodrome d'une conquête bien autrement importante. A sa mort, en l'hiver de 1066, Edouard, dont la mémoire demeura vivace au pays, fut inhumé dans l'abbaye de Westminster, et la chapelle qui garde son nom fut ornée d'une frise sculptée fort curieuse. On y voit, dans une série de hauts-reliefs, les principaux événements de la vie du roi, tels que la naissance, le couronnement, des visions mystérieuses, des scènes de cour, des légendes pieuses, dont celle des Sept Dormants. Un tombeau remarquable fut élevé par les soins de (iuillaume le Conquérant, qui avait épousé la nièce du souverain et lui succéda sur le trône.

Nous nous trouvons ici en face d'une des personnalités les plus considérables et les plus caractéristiques du xie siècle, et, parmi les Normands qui portèrent sous les dîiTérents cieux le renom de leur contrée . il n'en est pas qui ait exercé une influence plus décisive. Son père, Robert, duc de Normandie, surnommé Robert le Diable, s'était épris d'une belle jeune fille du peuple; il en eut un fils, qu'il fit élever avec grand soin et dont il développa les brillantes aptitudes. L'auteur d'une chanson de gestes ne manquerait pas de dire que c'était une rose épanouie sur une épine rustique. D'un esprit éveillé, d'une imagination ardente et d'un naturel entreprenant, (îuillaume ne devait pas tarder à échanger son épithète de Bâtard en celle de Conquérant.

Cuillaume n'était encore que duc de Normandie quand il reçut la visite du bouillant Harold, fils du très puissant comte Godwin, familier du roi Edouard. Pour s'assurer le concours de ce gnmd sei-

gneur au cas du décès du monarque, qui n'avait pas d'enfant, en sa cour pour lors réunie à Avranches, il lui jura fidélité sur les reliques des saints, comme à l'héritier présomptif de la couronne, non sans lui promettre sa fille en mariage avec de beaux domaines. Mais Harold n'eut pas plus tôt traversé le détroit qu'il oublia son serment et que la mort d'Edouard le transforma en prétendant. Kn vain Guillaume lui envoya un message pour lui reprocher sa félonie ; le rival protesta qu'il n'avait pas agi librement el en appela à la volonté du peuple et à la puissance des armes.

Guillaume de Normandie n'était pas homme à s'incliner devant le fait accompli, et, dès lors, il décida de reprendre le sceptre qui lui échappait en revendiquant ses droits â la pointe de l'épée. Afin d'employer à son profit l'influence de l'Kglise, il dénonça la félonie de Harold au pape Alexandre II, dont il savait les bons rapports avec les Normands émigrés dans le midi de l'Italie. Le souverain pontife se prononça contre le parjure, en faveur du duc de iS'ormandie. Guillaume fît les préparatifs d'une expédition, publia un ban de guerre et, pour gagner davantage d'hommes d'armes, fit miroiter aux yeux le prestige des dépouilles el des faveurs qui récompenseraient le dévouement à sa cause sous les plis de la bannière réunie du duc et du pape. De la Normandie, de la Bretagne et des divers points de la France, vinrent des troupes de soldats avides de courir aux aventures et d'en recueillir les fruits. D'une main Guillaume se conciliait le concours des grands vassaux , et de l'autre il organisait les divers éléments de l'expédition. Huit mois furent employés à cette entreprise colossale, et une flotte de trois mille navires et bateaux transporta sur les côtes d'Angleterre une armée bien équipée et prête à affronter tous les périls.

Au premier rang des chevaliers figure GeolFroy. Intimement uni avec Herbert, comte du Mans, qui était l'ami de Guillaume, et avec Thibault, comte de Blois, qui favorisait le parti du duc de Nomiandie, le seigneur de Chaumont olfrit son épée au futur roi d'Angleterre, (inillaume, qui professait une grande estime pour l'habileté et la vaillance de Geotfroy, s'empressa de l'attacher à sa personne. Le seigneur s'appliqua à mettre ordre à ses alfaires. régla ce qui devait se passer en son absence et, au moment de partir, il remit â son neveu et â sa nièce le domaine de Chaumont, la voirie ou basse justice de Saint- Cyr, Château-Neuf à Tours, avec les cens, les dîmes et l'église. Puis, tout étant prêt, il vint prendre sa place parmi la noblesse française, qui soutint brillamment son antique renom de bravoure à l'encontre d'adversaires bien dignes d'elle par leur courage.

La Iniversée fut d'abord mauvaise, et, plus d'une fois, les invocations pieuses implorèrent l'intervention de saint Michel et de saint Valéry, Enfin on arriva an but, et l'armée de débarquement prit teri-e, le 28 septembre, à Pevensey, près d'Hastings, Harold, aux prises avec les Norvégiens, se hâta d'accourir avec ses troupes qu'il disposa en bataille non sans que (iuillaume lui eut adressé la sommation d'avoir il rendre la couronne, ce qu'il refusa nellemenl. On se prépara donc à une lutte acharnée qui devait être décisive, et elle eut lieu, le 13 octobre, dans un endroit appelé Senlac, à neuf milles environ d'Hastings, d'où la journée a pris son nom.

Ilarold rangea ses troupes dans une situation avantageuse, sur une émineiice qu'il défendit encore par des batteries de pieux pointus, suivant les usages stratégiques du moyen âge que nous avons vu renou- 1er de nos jours en Extrême-Orient. Il se plaça au centre avec son étendard brodé d'or et enrichi de pierreries, dont il confia la gaitle à ses frères (lurlli et Léofwin. De won côté, Guillaume déploya son armée en trois lignes d'attaque, les archers et arbalétriers en télé, puis la grosse infanterie, et enfin les chevaliers. Le duc, qui commandait l'osl. montait un superbe andalous dont le souvenir se rattachait à saint Jacques de Compostelle, et de son cou pendait à une chaîne d'or le prestigieux reliquaire sur lequel Harold avait jadis fait serment. Son frère utérin, l'évêque de Hayeux, célébra la messe et bénit les armes; puis le prélat, ayant endossé la cuirasse sur sa tunique, remplit ta seconde partie de sa mission, moins pacifique, qui consistait k ranger et à diriger la cavalerie.

Au cri de guerre poussé par l'armée : « Dieu aide! 'i et, en répétant le fameux chant de Koland. l'armée normande s'ébranla et prit l'oflensive. Les Anglo-Saxous firent une résistance acharnée et sonlinrenl les assauts répétés des Normands. La victoire demeurait incertaine, quand Harold tomba mortellement atteint, et le désarroi se mit parmi les siens. (îuillaume. à la têle des troupes, se multipliait et déployait une bravoure inlassable. .\ la fin, les ennemis furent contraints de se replier et de prendre la fuite. Le corps de Harold, en compagnie duquel gisaient les restes de l'abbé du couvent <le Hida et de douze moines, fut retrouvé, dit-on, par la belle Edith au col de cygne, qu'il avait aimée. Sa dépouille fut réclamée par sa mère et reçut la sépulture dans le monastère de Walthani, doté par les libéralités du puissant chevalier.

Dès lors, (luillaume pouvait marcher sur la capitale. Pour conserver la mémoire de celte grande journée, il fit ériger un couvent sous le vocable de la Trinité et de saint Martin. On l'appela, pour ce motif,

Battle-Abbey, ou l'abbaye de la Bataille, et le sceau abbatial, qui repi'ésenle un monument avec cinq tours, non sans quelque analogie avec la collégiale martinienne de Tours, porte pour exergue : Stgiltum convenlus S.mcti Martini de lielloo. Par un curieux rapprochement que les faits historiques présentent parfois, il se trouve que ce nom de saint Martin le Beau ( de Bello) est précisément celui qui a été conservé sur les rives du Cher par la localité dans laquelle, au i\' siècle , les troupes normandes furent défaites par les Francs avec le secours du reliquaire de saint Martin. Dans la .

pensée de (iuillaume entrait- il quelque idée d'allusion à cet événement lointain, et était-ce à ses yeux comme une revanche sur les rivages d'Outre-Manche, cette fois

au nom et avec la protection de ,

saint Martin? Nous l'ignorons.

Quoi qu'il en soit, Guillaume poursuivit sa marche triomphale vers Londres, et un simulacre de roi,lejeune Edgar, neveu d'Edouard le Confesseur, n'eut d'autre ressource que de s'etïacer devant le vainqueur, en même temps que

celui-ci recevait la soumission de Saint Martin, suu.c du xv^siôdc, A Chaum-mi, 1 archevêque dlork et de Lan- "^ terbury , de prélats , de comtes ,

aussi bien que du chef de la municipalité et de grands seigneure qui d'abord avaient songé à lui opposer de la résistance. La cérémonie du sacre fut célébrée dans l'abbaye de Westminster et présidée par l'archevêque d'York, qui expliqua aux Anglo-Saxons leurs devoirs envers le souverain, et l'évèque de Coutances se chargea d'exprimer les mêmes sentiments en langue d'oïl.

Parmi les nobles dames qui assistaient à la cérémonie, noire regard cherche la nouvelle reine, la belle Mathilde. Si les circonstances ne lui avaientpaspermisdesuivresonmari.du moins elle l'avait accompagné de ses vœux les plus ardents d'épouse et de mère. Le navire qui avait amené le duc avait sa poupe élégante ornée d'une statue, tenant un arc tendu prêt à lancer la flèche; les chroniqueurs rap-

portent qu'elle était en or et avait été donnée par la duchesse Mathilde.

Ce n'était pas assez pour son cœur aimant. Suivant une gracieuse tradition, durant les préparatifs et le cours de la campagne, et dans les temps qui suivirent, Matliilde songea à reproduire aux yeux la série des événements qui assurèrent la conquête de l'Anglelerre. Sur un canevas, elle fit dessiner par un artiste, peut-être un enlumineur de sa cour, moine ou laïque, les principaux épisodes de l'expédition, et sa main habile, secondée de ses dames d'honneur, broda les scènes connues sous le nom de tapisserie de Baveux, parce qu'elle est conservée dans le musée de cette ville. La tenture, qui ne mesure pas moins de soixan[e-dix mètres de long sur cinquante centimètres de haut, présente un intérêt capital pour l'histoire des costumes, des armes, des mœurs et des diverses circonstances de cette période. Elle comprend une très curieuse succession de scènes avec légendes latines, et nous voudrions pouvoir oil'rir au lecteur celles qui se rapportent le plus à notre sujet.

La mission de l'épée était achevée, au moins dans sa partie principale. Guillaume résolut d'organiser et de consolider sa conquête par la prudence de son administration, à la fois ferme et conciliante. Il combla de distinctions le prince déchu et confirma les anciens privilèges de Londres, remit leurs biens aux thanes anglais fidèles à sa personne, fit des règlements pour la sécurité des ports, des roules, de l'industrie et du commerce, enfin établit des ordonnances pour la discipline des soldats, pour le fonctionnement de la justice et la répression des crimes. Il se montra d'un accès facile et s'appliqua à gagner ses sujets, tout ensemble par la magnificence de la pompe souveraine et par l'affabilité qu'il faisait paraître.

Mais en même temps, sons le gant de velours, on sentait une main énergique qui tenait ferme le gouvernail de l'Ktal et ne laissait rien aux surprises des partis. Il renforça les garnisons, qu'il confia k des Normands, et s'attacha plus intimement encore ses officiers par la distribution de domaines pris sur les partisans de Harold; les monastères normands ne furent pas oubliés dans les largesses faites avec les trésoi-s des vaincus. Ce fut une nouvelle répartition des immeubles, faite suivant le bon plaisir du souverain et dont les détail» précis nous ont été conservés par le doinesd;iy-liook, ou livre cadastral de la conquête. Ainsi se constitua une féodalité présentant le caractère, les coutumes et les manières de la féodalité normande, et dont les traces ont traversé les siècles et sont arrivées jusqu'à nous, ainsi qu'on peut en juger, de nos jours, par certaines cérémonies, par

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des formules officielles, par des usages publics ou privés, et par diverses circonstances intéressantes à étudier en les rapprochant des usages de l'antique Normandie.

Dans ces libéralités, le seif^neur de Ghauniont ne fut pas négligé. II avait figuré en première ligne parmi les chevaliers dans hi préparation de l'expédition et dans la bataille d'Hastings. Aussi ful-il des premiers à l'honneur le jour du couronnement et dans la distribution des terres que le Conquérant fil à ses compagnons d'armes, (îuillaume (il don de divers domaines à (leofi'roy. et, sans doiile, ce dernier n'oublia pas les bénédictins de Ponllevoy dans ses largesses. De fait, un bref du pape, de l'an 1144, mentionne, en Angleterre, comme appartenant à cette abbaye les églises de Sainte-Marie de Luminislro, les chapelles de Hoxitunga, de Palingis, de Warmacan, de Pingis et de Sordes. D'autre part, il est à remarquer que le nom du roi (îuillaume se trouve dans le nécrologe de l'abbaye parmi les bienfaiteurs, à la date du 8 septembre, et est indiqué avec un office. Egalement avec un office et une messe, ou y voit, le 1 1 août, le nom de Sainfred, évêque de Cicestre. ce qui fait croire à D. Chazal que les églises en question étaient situées dans le diocèse de ce prélat, qui en aura ratifié la donation . suivant le droit ecclésiastique.

Le roi d'Angleterre, voyant sa domination bien assise, songea à faire un voyage en Normandie pour visiter ses terres et recevoir les hommages et les félicitations de ses vassaux. Son voyage, au milieu des principaux seigneurs de sa cour, parmi lesquels l'archevêque d'York, fut marqué d'ovations que le prince sut encourager par la distribution de joyaux et de riches présents, dont il avait eu soin de se munir aux dépens des tbanes et des maisons* suspectes de désintéressement à sa cause. Mais son frère utérin, Eudes, évêque de Bayeux, qu'il avait laissé comme vice-roi à la tête d'un conseil de gouvernement, lui ayant fait savoir qu'une agitation anglo-saxonne, entretenue par les fils et les partisans de Harold, menaçait la tranquillité du pays, le monarque s'embarqua pour l'Angleterre et arrêta les soulèvements survenus à Exeler, à Oxford, à Derby, à York et quelques autres villes, sans d'ailleurs éteindre le mécontentement parmi ceux qui demeuraient attachés aux traditions nationales, ou du moins aux intérêts <lynastiques.

Vers la fin de l'hiver de 1070, ou vit arriver en Angleterre trois légats du pape, auxquels le roi fit une brillante réception dans son palais de Winchester, et dont la présence ne fut pas sans exercer une religieuse influence sur les esprits. D'autre part, un concile de prélats et d'abbés prononça la déposition de Stigand, archevêque de Canler-

aO GEOFFROÏ "BELLE TILLE"

Iniry. tl de (lut'lqiies ecclésiasliqiies suspects d'opposition au souverain . Ce siège illustre fui donné .'i Lanfranc, moine originaire de Pavie, qui avait professé le droit à Avranclies et dont les vertus et les mérites égalaient le savoir et l'expérience.

(îuillaume eut la douleur de perdre la reine Mathilde en 1083, et il résolut de proliter de la pacification de son royaume pour revoir la Normandie. Mais il fut pHs de la fièvre et, au bout de quelques semaines, il rendit le dernier soupir à Rouen, le 9 septembre 1087. Ses obsèques eurent lieu dans l'église Saint-Etienne de Caen, qu'il avait dotée. Ainsi disparut l'un des personnages les plus remarquables du moyen âge par la supériorité de son intelligence, par la sagacité de son entendement, par l'énergie et la fermeté de sa volonté, aussi hien que par sa vaillance dans la lutte et son entente dans le gouvernement du pays. A voir le grand sceau qui représente, d'un côté, le guerrier à cbeval el la lance au poing et. de l'autre, le monarque assis sur son trône, la couronne en lête, tenant de la droite l'épée et de la gauebe un globe surmonté d'une croix, on devine le grand homme qui a marqué son passage par une carrière remplie d'actions hardies, heu reuses et fécondes. Quelle que soit l'appréciation que l'on poi-te sur les entreprises et sur les procédés de (îuillaume, il faut avouer que ses visées furent élevées, ses talents remarquables, ses œuvres puissantes, et qu'il avait en lui l'étoffe d'un capitaine de premier ordre et d'un souverain glorieux.

Trop souvent la passion a troublé la sérénité des historiens quand il s'est agi d'apprécier le rôle de la conquête normande. Pour la juger, nous em[»vunterons la plume d'un homme d'Etat anglais, Maeaulay. Après avoir constaté la dureté dû Joug que les envahisseurs firent peser sur certaines catégories de la population, l'émineut auteur rend justice à l'influence utile du Conquérant, ii Les rois français de l'Angleterre, dit-il, portèrent ce pays à une élévation qui fit l'étonnement et l'effroi des voisins; ils conquirent l'Irlande et reçurent l'hommage de riù-osse; par leur courage, par leur politique, par leurs alliances de famille, ils devinrent bientôt plus puissants sur le continent que les rois de France, leurs seigneurs suzerains: leur pouvoir et leur gloire éblouirent r.\sie comme ll'jn'ope. » Il est vrai que les aspirations nationales n'y tiouvaient pas absolument leur compte. Mais " l'Angleterre, depuis la bataille d'Uastings , eut presque toujours à sa tête des hommes d'Etat distingués par leur sagesse et des guerriers remarquables par leur bravoure ». Puis l'évolution des événements opéra la fusion <les races. " Les arrière-pelits-fds des compagnons de (îuillaume et de Ilarold se rapprochèrent les uns des autres, une alliance

s'ensuivil, et le premier gage de cette réconciliation fut la grande charte, arrachée par leurs efforts réunis, pour leur avantage commun'. »

De sa femme Malhilde , le roi d'Angleterre laissa trois fils : Rohert, dit Courte-Heuse à cause de la petitesse de ses jjimhes, Guillaume, surnommé le Roux, et Henri, dont nous n'avons pas à raconter l'histoire. H avait, en outre, cinq filles : Cécile, qui fut ahhesse de la Sainle-Trinilê; Constance, qui épousa le duc de Bretagne, .Main Fergent; Alix, jadis promise à Harold ; et Agathe, qui mourut en se rendant chez son fiancé, le roi de Galice. Nous réservons à dessein la quatrième, Adela'ide, qui nous intéresse particulièrement et dont Texistence n'est pas sans avoir quelque lien avec Chaumont.

Nous avons hâte, en effet, de revenir sur les rives fleuries de la Loire, et, si nous avons tenu à esquisser jusqu'au bout le tableau de la conquête d'Angleterre, c'est afin de ne pas interrompre le récit, nous réservant de reprendre ensuite ce qui regarde les annales chaumontoises. Du reste, tandis que Geoffroy recueillait, au delà du détroit, une gloire et des avantages

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