IIL'GL'ES LE CROISE
clirooîqueur des Gestn, « Hugues, d'un esprit 1res cultivé, brillait par la somptuosité des coursiers, des armes, des vêlemenU. de l'apparat et du service; l'abondance et le choix des mets, aussi bien que des objets, n'étaieut égalés que par la richesse et l'éclat d'une pompe vraiment princiêre. » Autant la puissance et la bravoure de Hugues donnaient d'éclat à la noble compagnie, autant ta distinction et l'élégance de sa Temme Hlizabelb. d'ailleurs douée d'une rare fermeté de caractère, apportaient de cbarme aux habitudes du château, soit dans l'intimité, soit dans la vie publique.
Avec son site merveilleux . ses vastes horizons et ses constructions imposantes, il était difficile de trouver un cadre plus achevé pour une fêle domestique ou locale, et c'était toujours un régal pour les yeux que de suivre à travers les cours, les galeries el les salles, le défilé de quelque cérémonie de fiançailles, de.mariage ou de baptême. D'ailleurs, les solennités religieuses n'avaient pas seules l'avantage de donner la joie el le mouvement aux habitants du manoir, à leur Famille et à leurs amis des environs : il est telle cérémonie louchante, comme la réception d'un chevalier, qui excellait à mettre au cœur une émotion profonde el à présenter aux regards un spectacle des plus attachants.
L'écho lointain de ces usages se fait entendre jusque sous le couvert des sombre? forêts de la (iermanie, où le chef de la tribu, et, à son défaut, te père ou un proche, armait le jeune guerrier du bouclier el de ta framée, au rapport de l'historien Tacite. Mais la réception revêtit un éctat particulier avec tes croyances et les bénédictions du catholicisme, dont l'influence remplit le moyen âge pour en adoucir les angoisses, en tempérer les abus et en assagir les institutions.
L'enfant a grandi sons le regard de son père, qui lui vanle bravoure et loyauté, et sous l'œil de sa mère, qui lui enseigne à être doux et bon. Kn même temps, le chapelain lui a parlé de Dieu et de ses préceptes, de l'amour du prochain et des espérances d'outre- tombe. A mesure que sa taille se développe, le jeune seigneur s'adonne avec plus d'entrain aux chevauchées à travers les épaisses futaies, aussi bien qu'à la ciiasse avec le faucon et l'esmerillon, par les plaines qui s'étendent le long de la Loire. Quelle n'est pas sa joie quand il rentre au chasfel portant les dépouilles opimes de quelque gibier rare pris, dans la forêt !
Mais sur son visage rose el dans ses yeux à la noble « regardeure » étincelle déjà comme l'aube d'une carrière digne de celle des ancêtres. Le seigneur de Chiiumont, tenu en haute estime et bienveillante sympathie par les comtes de lilois, près desquels il occupe un rang distingué, se dispose à envoyer son fils aîné à la cour des nobles seigneurs pour le préparer à l'ordre de chevalerie. Le jeune damoiseau accompagne le comte, auquel il sert d'écuyer et dont il porte les armes et l'écu suspendus à d'éclatantes courroies. Il est à ses côtés aux heures oii l'olifant d'ivoire sonne la rencontre sur le champ de bataille et dans les scènes du tournoi. On lui confie le soin de porter un message à la cour, de prévenir les désii's de la comtesse, qui se prépare à partir en voyage, et de veiller sur la tenue et le bon état de partie de ce qui concerne la maison du comte. Aux heures de délassement, dans la grande cour seigneuriale ou par les clairières de la forêt, il se réjouit de caracoler sur son coursier fringant, sans rester indifférent aux reganls qui, derrière les vitraux historiés, suivent avec une amoureuse attention les mouvements .^de la moulure et surtout le port élégant du cavalier.
Cependant le jouvenceau , — il s'agit de Sulpice qui a vu le jour en l'an de grâce llOo, — va franchir le seuil de ses vingt printemps, et, comme couronnenieni de son a])pren tissage militaire, il aspire à entrer dans la chevalerie, l'ordre des preux. Son père, le noble Hugues d'Amboise, tout heureux, a désigné les parrains qui doivent assister
HUGUES LE CROISÉ Ti
le candidat, et lui-même, en sa qualité de féal chevalier, se réserve de recevoir le nonvel élu de ses propres mains. La Pentecôte, fête des forts et des vaillants, a été choisie pour cette cérémonie, et la chapelle du château servira ponr la veillée des armes, qui est comme l'aube de la grande solennité.
Aussi bien tout se prépare, semble-t-il, pour cette touchante réjouissance. Le printemps a suspendu la ramée aux chênes séculaires du parc, et les guirlandes de fleurs aux arbustes des parterres. L'Kglise a placé sur l'autel les ornements couleur de pourpre, -symbole de l'action enflammée jusqu'à l'elTusion du sang. Tandis que sur la tige neigeuse de l'aubépine le rossignol égrène ses cantilènes les plus pures, dans le sanctuaire le clerc et le jongleur essayent les modulations de la pieuse cérémonie. Puis tout retombe dans le silence sous les voiles mystérieux de la nuit, qui enveloppent le chastel et les alentours. Du fond de la vallée monte seul le clapotis de l'eau, qui fuit le long de la rive en heurtant la roue du moulin ou les flancs d'une barque solitaire. C'est au sein de ce calme religieux que le jeune écuyer donne les derniers soins à tout ce qui pourra contribuer à la perfection de l'œuvre. Ses membres, aussi bien que son âme, doivent avoir l'éclat '( des roses et des lis )■, et le bain symbolique a été préparé comme achèvement de la formule sacramentelle que le chapelain a prononcée sur son front, doucement incliné dans la pénombre du sanctuaire.
Dans l'embrasure de la haute fenêtre de sa chambre, caressée par le rayon d'argent de la lune , veille la dame du manoir, la mère heureuse de l'élu. La tendre Isabeau, ou Elizabeth, a disposé sur un meuble la chemise de cendal et le bliaut de satin qu'il doit revêtir, cependant que le frère puîné porte l'épée sur l'autel, qui la gardera jusqu'à l'aurore. Il est suivi du « bachelier », qui, sous le rayon mystérieux de la lampe du sanctuaire, et seul en tête à tête avec le Christ qui aime la France et la chevalerie, va commencer la veillée des armes. Fut-il jamais plus touchante coutume? L'homme d'armes en remettant naguère la lourde épée au candidat lui disait : 'i Sois preux et loyal, » Le prêtre, au nom du Dieu de charité, dira : i< Sois bon et miséricordieux, secourable aux faibles et aux déshérités! •> Aussi, la cérémonie de l'adoubement par le chevalier a son complément dans le rite de la bénédiction par le prêtre, dont la mission consiste à verser sur les plaies de l'humanité le rayonnement des croyances évangéliques et le baume salutaire des divines espérances. .\genouillé sur le pavé du sanctuaire, le damoiseau sent envahir son âme tour à tour par l'elfusion des célestes clartés et par le reflet des rêves chevale-
7i HCGLES LE CBOJSlt .
resques, dont il a entendu le récit sur les lèvres de son père ou dans les airs des ménestrels, durant les veillées sous les lambris dn manoir.
Dès que les premiers rayons du jour glissent à travers les vitraux du sancluiiire, le chapelain se présente dans sa blanche aube de lin et sa chasuble de satin cramoisi; il commence la célébration de la messe d'une voix grave et recueillie. Après qu'il a déposé l'hostie sainte sur la bouche du " veilleur » , il prend l'épée qu'il bénit solennellement '< au nom de Dieu, au nom de saint Michel et au nom de saint
(ieorges » , et qui va servir à armer le nouveau chevalier. Près de lui, dans sa noble stature, se dresse le seigneur Hugues , et sur son prie-Dieu s'inclinepieusement dame Êlizabeth, qui essuie, à la dérobée, une larme tombant sur ses joues rougissantes de