LETTRE DU MARÉCHAL D'ESTRÉES AU ROL
3 mai i63i.
a La Royne m'a dit qu elle avoit reçeu avec grand contentement la permission que Vostre Majesté lui avoit donnée de séjourner icy pour quelque temps ^ en l'espérance qu'elle avoit que Vostre Majesté ne la presseroit pas d'en sortir, et que je sçavois bien la façon dont elle en avoit parlé à M. de Saint-Chaumont, qui estoit qu'elle est très disposée d'obéir en toutes choses , hor-^ mis de vouloir partir, dans les soupçons qu'on; lui avoit donnez. On a faict faire deffences aux soldatz, suivant la volonté de Vostre Majesté, de ne plus prendre de l'argent de ladite dame Royne , et avois pensé de luy en faire sentir quelque chose par le sieur Cotignon, croyant qu'elle s'en abstiendroit plustost que les soldatz. Je n'apprendz que depuis ilz en ayent pris, sinon ung auquel elle feist donner deux pièces de dix solz; mais le premier jour de ce mois, elle feist donner aux soldatz et aux tambours dix solz, et ne voulut pas que l'on mist le may que Ton a coustume de planter devant la porte du Cbasteau, disant que depuis la mort du fea roy , père de Vostre Majesté , elle ne l'a point permis; et ayant depuis receu la lettre de Vostre Majesté, du dernier avril, je dis hier à ladite
36a RESIDENCES ROYA.LES.
dame Boyne , comme Yostre Majesté continuoit de désirer qu'elle se voulût disposer de se meltre en lieu où en apparence elle eut, comme en effet elle a icy toute sa liberté , afin d'oster le subject de beaucoup de discours qui se font mal à propos 9 à quoy il semble qu'elle contribue de quelque chose pour la façon de vivre estroite et resserrée qu'elle a prise depuis quelque temps; et outre que cela est préjudiciable à sa santé, il ne peult pas estre généralement bien receu par l'interprétation qui s'en peut faire, que ce n'est pas de son propre mouvement, mais par ordre de Sa Majesté; à quoy elle me respondit pour partir d'icy que c'estoit chose absolument qu'elle ne pouvoit faire, ainsi qu'elle ne croyoit pas que Vostre Majesté l'y voulust forcer. »
Nous n'avons extrait de cette volumineuse correspondance, jusqu'ici inédite, que les lettres qui pouvaient servir à bien expliquer la conduite de chacun des acteurs appelés à jouer un rôle dans cette haute comédie. Louis XIII s'y présente avec sa faiblesse et son irrésolution; Richelieu, avec sa dissimulation et sa volonté de fer ; Marie de Médicis, tantôt avec la dignité d'une mère outragée, tantôt avec la violence de son caractère acariâtre, qui éclate sous la plume de son confesseur; tantôt avec l'esprit de ruse
CHATEAU DE GOMPlÈGNE. 363
qui lui était familier. Surveillée par le maréchal d'Ëstrées, pressée d'obéir par la Ville-aux-Clercs, ministre du roi , gourmandée jusque dans la ruelle de son lit par le maréchal Schomberg, mais bien décidée à ne point quitter Compiègne^ parce qu'elle croit qu'on ne veut l'envoyer à Moulins que pour l'exiler à Florence, elle invente mille prétextes pour ne pas s'éloigner. Un jour, elle semble promettre et parait résignée : elle n'a plus qu'à achever une broderie qu'elle destine à son auguste fils ; une autre fois , c'est sa santé qu'elle invoque : elle a pris une fluxion en regardant ses domestiques jouer aux quilles sur l'esplanade ; le lendemain , elle annonce qu'elle a besoin de se purger; plus tard, c'est une saignée qui ne lui permet pas de se mettre en voyage! Ses nobles gardiens n'osent insister; ils connaissent la faiblesse et la versatilité du roi ; ils craindraient que lui-même leur reprochât un jour la fidélité rigoureuse qu'ils auraient mise à exécuter ses ordres.
Cependant Marie, arrivée au bout de ses prétextes, comprit qu'il fallait prendre une dernière résolution. Elle se plaignit finement au maréchal d'Ëstrées du bruit qu'on avait fait courir qu'elle était sortie de France sous un déguisement de Arillageoise. Elle voulait détourner sa pensée du projet qu'elle avait médité. Cette princesse , dé*
364 RlfsiDENGES ROYALES.
terminée à s'enfuir, avait gagné le fils du marquis de Vardes, gouverneur de la Capelle, qui lui avait promis de lui ouvrir les portes de cette ville, où elle espérait trouver quelques amis de Gaston d'Orléans. Le père du marquis de Vardes, instruit de ce dessein, partit en poste de Paris , et vint prendre le commandement de la Capelle, d'où il éloigna son fiIs^ Mais la reine avait fait tous ses préparatifs de départ. On avait remarqué, sans y attacher d'importance, quelques voyages assez rapprochés du sieur de Bettancourt à Cotnpiègne; d'autre part , le grand vicaire de Saintes, Cérizay, avait logé des individus suspects, disant de l'un que c'était son frère, d'un autre qu'il n'osait paraître à cause d'un duel ; un gentilhomme nommé la Bernardière avait été vu souvent chez Cérizay. Le nommé Vion s'était mis à la recherche d'un charretier pour mener le bagage de la dame Dufresnoy en sa maison de Beau mont-sur-Oise : c'est cette dame qui devait prêter sa voiture à la reine. Lefèvre, dit Carotte, fit plusieurs voyages, par ordre de Vion : c'est lui qui alla chercher les chevaux de la charrette d'un sieur Dumay : on y chargea, dans la cour du Château un grand coffre; puis il mena le tout où on le lui avait commandé.
' Monglat.
CHATEAU 0£ COMPJEGNE. 365
« Le i5 juillet^ un homme vêtu de rouge vint à neuf heures du soir chez Cérizay, qui sortit de la ville avec ses longs habits , et s'en alla dans la forêt; puis vers six heures du soir, on lui mena son cheval à Choisy. Un nommé Picart fit con*naître que Carotte s'était rendu chez Bellenglise pour lui dire qu'il envoyât les chevaux où il sa-- {fait bien; et qu'à l'instant ledit Bellenglise lui avait donné quatre chevaux qu'il mena chez la dame Dufresuoy, où il fut retenu toute la nuit , sans qu'on lui voulut permettre de sortir. Vion fît partir la charrette chargée d'un coffre long de six pieds^ et si pesant qu'il fallait cinq ou six hommes pour le porter, et la conduisit au bac de Choisy avec un des cuisiniers de la reine. Ils se rendirent ensuite à la Fère; de là à Rouy, où le cuisinier disait qu'il apprêtait le dîner de la reine. Us restèrent ainsi trois jours avec plusieurs équipages tout prêts à partir. Un gentilhomme du sieur de Vardes vint trouver Vion , et l'informa qu'il pouvait se diriger sur Avesnes , parce qu'il ne serait pas reçu à la Capelle. Le 1 8 , il arriva à Avesnes, et fît dire au commandant de la porte qu'il s'appelait Molin , et qu'il était marchand de Reims. Il fut conduit à l'Écu de France'. »
* Manuscrit de Brienne.
366 RiSlD£irG£S ROYALES.
La reine, pendant que tout se préparait ainsi pour la recevoir, avait cesse ses promenades sur la plateforme du Château , qui descend vers la rivière. Elle craignait qu'on ne Tenlevât pour l'envoyer de vive force à Moulins, et de là en Italie. Si elle rencontrait quelque sentinelle , elle lui donnait de l'argent; elle faisait distribuer du pain aux indigents de la ville. Enfin, le i8 juillet, à dix heures du soir, le carrosse de madame Dufresnoy, attelé de six chevaux bais, et suivi d'un cavalier couvert d'un manteau de <;ouleur brune, dont il se cachait le visage, sortait par la porte de Pierrefonds; dans l'intérieur se trouvaient une demoiselle et un gentilhomme; madame Dufresnoy affectait de se montrer à la portière. Au même moment, la reine sortait à pied par la porte Chapelle, accompagnée du sieur de la Mazure , lieutenant de ses gardes , et de l'exempt Massé. Sur l'observation qui leur fut faite par le portier, qui ne les connaissait pas, qu'il allait fermer la porte de la ville, parce que c'était l'heure prescrite , ils lui répondirent : «Fermez, si bon vous semble; mais nous ne « voulons pas rentrer. »^ C'est près de cette porte quf3 la reine monta en vaiture, à l'endroit du chemin par lequel on va au bac de Choîsy. Deux hommes s'étaient rendus au bac pour protéger la fuite de la reine, et empêcher le pas-
CHATEAU DE GOMPlàGNE. ^67
sage après elle à toute autre personne. Us enchaînèrent et cadenassèrent le bac. La reine se rendit ainsi à Tracy, à Chauny^ puis à Rouy^ où elle trouva le carrosse du baron de Crèvecœur, gouverneur de la ville d'Avesnes, qui était au pouvoir des Espagnols. Le baron l'attendait depuis quinze jours au village de Sains ; elle Croyait aller coucher à la Capelle; mais sur la route elle trouva deux gentilshommes chargés par le marquis de Vardes de lui mander que son père était venu à la pointe du jour dans la place^ sans qu'il eût eu avis de son arrivée, et l'en avait mis dehors; ce qui l'avait obligé de se retirer à Avesnes. Arrivée dans cette ville, Marie de Médicis écrivit au roi, le 21 juillet, une lettre où elle disait qu'elte n'avait quitté Compiègne que pour se soustraire anx maux qu'elle y souffrait; qu'elle ne s'était retirée en Flandre que parce que la Capelle lui avait manqué par les ruses du cardinal; elle prétendait aussi qu'elle avait été poursuivie par la cavalerie, et que la permission qu'on lui donnait de se promener à Gompiègne était un piège pour la faire enlever. ^ Le cardinal, disait-elle, voulait mettre la mère et les enfants hors du royaume, et la faire mourir, elle, entre quatre murailles; que son voyage en Flandre avait pour but de rapprocher Monsieur du roi. » Le roi lui répondit par une lettre
qui tendait à lui faire comprendre qu'il n'était pas dupe de tous ses mensonges,
Marie de Médicis adressa au parlement de Paris une longue requête où elle exposait tous les griefs dont elle avait à se plaindre '. Richelieu y qui avait des ennemis au parlement comme ailleurs, crut devoir faire écrire par le roi aux membres de cette haute cour et aux prévôt et échevins de Paris, une lettre explicative de sa conduite* ; lui-même, sous le titre de Discours cTun vieil courtisan désintéressé ^^ publia une longue réfutation de toutes les plaintes et accusations de Marie de Médicis. « La Flandre, disait-il à la fin de ce pamphlet , est un lieu bieo mal choisi pour réunir Monsieur avec le roi. Si la reine eût eu sincèrement cette volonté, elle eût mieux fait de ne bouger de la France. » Gaston, en effet, avait rejoint Marie de Médicis à Bruxelles. Après avoir fait approuver par sa mère son mariage avec la princesse Mai^uerite de Lorraine, qu'il aimait tendrement et qu'il avait enlevée à travers de nombreux périls , ce prince rentra en France à la tête d'une armée. Le duc de la Force et le maréchal de Schomberg
' Manuscrit de Brienne.
* Idem.
^Idem.
CHATEAU DE COMPIÈGÎTE* SÔQ
Tattendaient , et la bataille de Casteinaudary et la mort de Montmorency mirent fin à cette équipée malheureuse. Marie de Médieis^ obligée par bienséance de quitter les Pays-Bas à cause d'une nouvelle déclaration de guerre contre l'Espagne*^ vint demander un asile à son gendre , Charles 1®', roi d'Angleterre. Ce monarque intercéda auprès de Louis XIII pour le réconcilier avec sa mère; Louis s'en rapporta à son conseil; le seul Bouthillier opina de la placer à Avignon; tous les autres conclurent pour la reléguer à Florence : ce fut l'avis qu'adopta le roi. Marie de Médicis aima mieux rester en Angleterre ^ tant que Charles I^^ put lui dornner asile; elle se réfugia ensuite à Cologne, où elle chercha encore, mais vainement, à se rendre redoutable par ses intrigues secrètes autant que par ses plaintes publiques.
Sa destinée voulut qu'elle mourût la même année que celui qui l'avait si cruellement persécutée. Quelque regret qu'on éprouve de voir ainsi la veuve de Henri IV mourir dans l'exil et dans la solitude, on ne pourrait s'empêcher de trouver dans cette infortune de terribles
' Cette déclaration de {guerre, du 19 mai i635, avait été précédée du traité de paix entre la France et la Suède , signé à Compiègne le a8 avril, par Oxenstiern, chancelier de Suède, et Le Bouthillier, ministre de Louis XIII.
370 nÉSiDFWCES ROYALES.
représailles j s'il était vrai , comme le rapporte Sully dans ses Mémoires , qu'après Fattentat du 14 mai 1610, on eût entendu rire dans les en* tresols de la reine. Richelieu lui fit faire à Paris de magnifiques funérailles; et^ le i3 août 164^, « on célébra à Compiègne un service solennel dans réglîse de Saint-Corneille , pour le repos de l'âme de la reine Marie de Médicis, mère de Louis XIII. L'église fut toute tendue en noir et ornée de quantité d'écussons de ses armes. La dépense fut faite par M. l'abbé et messieurs de la ville. Tous les corps ecclésiastiques, séculiers et réguliers, messieurs de la justice et de l'hôtel-de-ville , se rendirent à celte cérémonie funèbre. »
Louis XIII, qui aimait la chasse et lé bon air, avait du goût pour Compiègne, et entretenait avec cette ville des rapports affectueux : il n'arrivait pas sous son règne un événement de quelque importance sans qu'il en écrivît à ses habitants, comme le témoignent un grand nombre de ses lettres ^ notamment celles qui leur annonçaient : la prise de la Rochelle, en 1628; la paix avec l'Angleterre, en 1629; la guerre avec les Elspagnols, en i636; enfin la demande qu'il leur faisait, le 27 mai 1637, d'échanger deux canons provenant de leur victoire de Sentis, contre deux autres qu'il envoyait à la place.
C'est SOUS son règne que fut construit le bâtiment ajouté à riiôtel-de-ville, du côté de ta rue des Pâtissiers. Il a été destiné aux juges consulaires qui avaient été institués à Compiègne par Charles IX , en 1 565. On sculpta alors une statue équestre de Louis XIII, en demi-relief, à la place où est aujouitl'hui le cadran de l'horloge.
Le Château attira l'attention du roi : dans le dernier voyage qu'il fit à Compiègne, vers la fin de l'année 164 a 9 il donna des ordres pour le réparer. Le marquis de Gèvres, capitaine de ses gardes, se trouvant près de lui, sur la grande plate^forme qui touche au Château , lui dit : « Sire , voici bien le plus bel aspect que l'on sau- « roit jamais souhaiter : l'œil peut s'y divertir « daqs tout ce qu'il y a de plus beau en nature.» a — Oui, répondit le roi, je me plais fort ici, « je m'y porte bien. » Le jour n'était pas loin où cette frêle santé, ranimée un moment, devait s'éteiodre; car, le i4 mai 1 643 , le château de Saint-Germain retentissait des pas des courtisans^ qui fuyaient le lit de mort de leur maître, pour se précipiter en foule vers la future régente.
Les premières années de la régence d'Anne d'Autriche, succédant à un règne ennuyeux et sanglant, parurent l'âge d'or aux Français, qui
37a RÉSIDENCES ROYALES.
reprirent leur gaieté et leur goût pour les plaisirs. Les exilés avaient été rappelés, les prisonniers mis en liberté; le prince de Condé, nommé chef du conseil; Gaston , déclaré lieutenant général du royaume; sa femme, Marguerite de Lorraine, se hâta de revenir à Paris pour rejoindre son époux. Elle passa à Compiègne. I^es habitants en armes allèrent au-devant d'elle jusqu'à Claroix. Le corps de ville la reçut à la porte du Pont et l'accompagna jusqu'à l'hôtel abbatial de Saint-Corneille , où elle descendit. Deux ans plus tard, Marie deGonzague, épouse d'Uladisias Vil, après les fêtes données au Palais- Royal * par Anne d'Autriche , à l'occasion de cette alliance, s'arrêtait à Compiègne en allant prendre possession du trône de Pologne , et recevait dans cette ville l'accueil dû à son rang, à son esprit et à sa beauté.
Louis XIV avait huit ans lorsqu'il vint pour la première fois à Compiegiie, avec la régente et le duc d'Anjou , son frère. Le sieur Thibaut, lieutenant général , complimenta le roi à genoux à la porte de Paris, où tous les corps de la ville s'étaient rendus. Le roi ne put d'abord loger au Château , parce qu'il ne voulut point déplacer les Carmélites, qui avaient obtenu la permission
' Voir V Histoire du Palais-Royal,
dé l'habiter, pendant qu'on bâtissait leur monastère, il descendit le premier jour à l'abbaye de Saint-Corneille : le lendemain, la cour s'établit au Château. Mazarin , qui avait toute la faveur d'Anne d'Autriche , n'avait point encore amassé sur sa tête les haines qui engendrèrent la Fronde; mais son omnipotence froissait les amours-propres et attirail sur lui des épigrammes. Ces railleries n'étaient point perdues pour le roi-enfant, qui déjà supportait avec impatience l'air de supériorité du cardinal. « Un jour, à Compiègne,le roi voyant passer son Éminence (Mazarin) avec beaucoup de suite sur la terrasse du Château, il ne put s'empêcher de dire assez haut pour que Le Plessis, gentilhomme de la Manche, l'entendit : « Foilà le grand Turc qui passe. » Le Plessis le dit à Son Éminence, et Son Eminence à la reine, qui pressa le roi, autant qu'elle put, de lui dire qui lui avoit dit cela ; mais il ne le voulut jamais nommer : car tantôt il disoit que c'étoit un rousseau , tantôt un homme blond. Enfin la reine se fâcha tout à fait; mais il tint ferme jusqu'à la fin, et ne nomma jamais celui qui avoit donné le nom de grand Turc au cardinal; aussi crois-je qu'il avoit cette pensée de lui-même'.»
* Mémoires àe La Porte, valet de chambre de Louis XIV ^
374 BÉSIDENGES ROYALES.
L'année suivante, lorsqu'on transporta l'autel de la partie basse du sanctuaire de Saint-Cor* neille dans la partie haute, les tombeaux des rois inhumes dans cette abbaye furent découverts; à côté des tombes de pierre, on trouva un cercueil de plomb qui renfermait les restes d'un corps dont la tête avait conservé quelques cheveux ; mais comme il n'y avait point d'itiscrip* tion, on ne put savoir quel était ce personnage. Nous avons déjà dit que cette église renfermait aussi des statues de rois.I^ lettre suivante du père Léonard Le Tessier, chanoine de Saint- Corneille, à don Bernard de Montfaucon, bénédictin à l'abbaye de Saint-Germain -des -Prés, donne à ce sujet des éclaircissements qu'il nous a paru utile de recueillir ;
« Mon révérend Père,
« Pour répondre aux articles que votre chère révérence me demande touchant les six statues des rois qui sont dans notre église : i^ ils n'ont point de cercles lumineux où nimbes; 2^ il n'y a aucune reine ; 3^ leurs couronnes ne sont point ornées de fleurs de lis ; 4^ ils n'ont ni chiens ni bestes sous leurs pieds. Leurs manteaux sont peints et chargés de fleurs de lis en dorure. Peutêtre celte peinture et dorure est-elle plus récente
CMATJÎAU D£ GOltfPliGNE. 375
que les statues. Leurs^ sceptres sont différents : Charles-le-Châuvey est représente ac^ec beaucouu de cheveux. Au-dessous de la première statue, du côté de répître, est cette inscription : Charles 11^ dit le Chauve^ fondateur de céans ^ gist à Saint-' Denis. Au-dessous de la deuxième, Louis V^ fils de Lotfiaire /^^, gist céans. Au-dessous de la troisième , Louis F II y dit le Jeune , restaurateur de céans. Du côté de Tévangile, sous la première statue, Louis II, dit le Bègue, fils de Charles-le- Chauvejgist céans; sous la deuxième, Hugues Ily fils de Robert, gist céans. Toutes ces écritures sont en caractère romain ou lettres majuscules, et ne paroissent pas anciennes. En fouillant il y a quelques années en terre, on enfonça d'un coup de pic un caveau , qu'on reboucha sur-lechamp ^ i» Cette même église se tendit de noir, le 19 avril 1648, pour le service funèbre de Louis de Crevant, marquis d'Humières, gouverneur de la ville et du Château de Compiègne.
La Fronde venait de se déclarer ; le Parlement avait demandé Téloignement de Mazarin; mais Anne d'Autriche ne pouvait se décider à en faire le sacrifice. Elle se vit alors en butte aux plus piquants outrages, et à cette nuée de pamphlets, que le coadjuteur appelait la provision de l'ima-
' Mss. de i), Grenier.
376 RésfDENCES ROYALES.
giriation des peuples. Paris se souleva ; et la régente^dansla nuit du 9 janvier r649; enleva le roi et le conduisit à Saint-Germain y suivie de Gaston, du prince de Condé et de toute la famille royale. Les clameurs de la capitale poursuivirent jusque-là Mazarin, qui, ne se croyant plus en sûreté dans ce château, décida la régente à se transporter à Compiègne. Là, le jeune roi et son frère, encore indifférents aux troubles de rétat , dont ils ne comprenaient pas bien la cause, se livraient avec ardeur aux divertissements de leur âge; le parc et la foret étaient souvent témoins de leurs jeux, auxquels Â.nne d'Autriche s'associait avec un tendre empressement. C'était pour ette une trêve aux ennuis politiques, que la cabale des importants ne lui épargnait pas; cependant, elle ne tarda point à voir arriver à Compiègne et se grouper autour d'elle les principaux acteurs de la Fronde : le prince de Marsillac, madame de Longueville,le prince deConti, enfin le coadjuteur de Retz. La reine avait été longtemps sans vouloir recevoir sa visite; mais Mazarin lui conseilla de le voir : il crut qu'étant sa bienfaitrice, elle le convertirait. Voici comme le coadjuteur raconte lui-même son entrevue :
«Comme je mon tois l'escalier, un petit homme habillé de noir, que je n'avois veu et que je n'ai
GHA;T£4U de COMPIÈGNE. 377
jamais veu depuis, me coula un billet en la main où ces mots esloient escrits en lettres majuscules : « Si vous EIfTREZ CHEZ LE ROI, VOUS ÊTES
MORT.» J'y estois; il n'estoit plus temps de reculer. Comme je vis que j'avois passé la salle des gardes sans être tué, je me crus sauvé. Je témoignay à la reyne (qui mereceut très bien), que je venois l'assurer de mes obéissances très-humbles, et de la disposition où estoit l'église de Paris de rendre à leurs Majestés touts les services auxquels elle estoit obligée. J'insinuai dans la suite de mon discours tout ce qui estoit nécessaire pour pouvoir dire que j'avois beaucoup insisté sur le retour du roy. La reyne me témoigna beaucoup de bonté et mesme beaucoup d'agréement sur tout ce que je luy disois; mais quand elle fut tombée sur ce qui regardoit le cardinal , et qu'elle eust veu que, quoy qu'elle fist beaucoup d'instances de le veoir, je persistois à luy respondre que ceste visite merendroit inutile à son service, elle ne se put contenir, elle rougit beaucoup; et tout le pouvoir qu'elle eut sur elle fut, à ce qu'elle a dit depuis, de ne me rien dire de fascheux. »
De retour à Paris, le coadjuteur, heureux d'àvoir vu la reine sans voir Mazarin, qu'il avait fait passer, selon sa propre expression , pour le
378 AÉS1I>£]!IC£S aOYALES.
juif le plus convaincu de F Europe^ se félicita auprès de SOD parti du prochain retour du roi. En effet, lorsque le prince de Condé fut revenu de Bourgogne , on tint conseil à ce sujet : le cardinal hésitait. Gaston lui promit son appui; et Condé y rejetant bien loin la pensée d'une hostilité personnelle^ l'assura de ses bons sentiments^ ajoutant en riant a qu'il n'était ni frondeur ni dévot, mais qu'il saurait bien convertir ceux des membres de sa famille qui étaient un peu gâtés. » Ces assurances décidèrent Mazarin. L'union qui régnait entre la reine, les princes du sang et le ministre; la tranquillité momentanée de madame de Longueville; l'accommodement de madame de Cbevreuse, qui faisait espérer à la cour celui du coadjuteur; le soupçon qu'on avait que le duc de Beaufort était sur le point de se rapprocher ; la joie que les Parisiens devaient ressentir en revoyant le roi, tout enfin semblait se réunir pour bâter ce bienheureux retour. Il fut suspendu un moment par l'arri* vée à Compiègne de Charles II, roi d'Angleterre '.
Lorsque Charles l^'' désespérait de l'état de ses affaires, il avait envoyé son fils en France, auprès d'Henriette, sa mère, qui s'y était déjà ré-
* Madame de Motfcevilie.
CHÂTEAU D£ COMPIÈGICE. 379
fugiée. « Il n'avait alors y dit mademoiselle de Montpensîer, que seize ou di&-sept ans. 11 était assez grand pour son âge, la téie belle, les cheveux noirs, le teint brun^ et passablement agréai ble de sa personne. » La reine d'Angleterre eut vivement souhaité qu'il épousât mademoiselle de Montpensier; mais cette princesse raconte elle-même que cette proposition, qui lui fut faite à diverses époques , ne fut jamais assez de son goût pour qu'elle se décidât à l'accepter, malgré le plaisir qu'elle avait eu, soit à voir les grands yeux de ce prince se fixer sur elle avec passion, soit à danser avec lui dans les ballets de la cour. Après la mort du roi son père, dér capité à Withehall le 9 février 1649, il regagnait l'Angleterre, dans l'espoir de reconquérir sa couronne , qu'il ne devait replacer sur son front qu'en 1660, après la mort de Cromwell. Le roi, informé de son passage par Compiègne, envoya au-devant de lui le duc de Vendôme, avec ses carrosses, etalla lui-même à sa rencontre jusqu'à une demi-lieue. Le roi et la reine comblèrent Charles II de marques d'affection : «Ils lui don* nèrent, dit madame de Motteville, un diner vraiment royal; mais ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent, que par l'appareil et par la magnificence. Il n'y eut à table que les deux rois , la reine, Monsieur, frère du roi , le
378 AÉSlDi£]!IC£S ROYALES.
juif le plus com^aincu de t Europe^ se félicita auprès de son parti du prochain l'etour du roi. En effet, lorsque le prince de Condé fut revenu de Bourgogne , on tint conseil à ce sujet : le cardinal hésitait. Gaston lui promit son appui ; et Condé y rejetant bien loin la pensée d'une hostilité personnelle^ l'assura de ses bons sentiments^ ajoutant en riant a qu'il n'était ni frondeur ni dévot, mais qu'il saurait bien convertir ceux des membres de sa famille qui étaient un peu gâtés. D Ces assurances décidèrent Mazarin. L'union qui régnait entre la reine, les princes du sang et le ministre; la tranquillité momentanée de madame de Longueville; l'accommodement de madame de Chevreuse, qui faisait espérer a la cour celui du coadjuteur;le soupçon qu'où avait que le duc de Beaufort était sur le point de se rapprocher ; la joie que les Parisiens devaient ressentir en revoyant le roi, tout enfin semblait se réunir pour hâter ce bienheureux retour. Il fut suspendu un moment par l'arrivée à Compiègne de Charles II, roi d'Angleterre '.
Lorsque Charles V^ désespérait de l'état de ses affaires, il avait envoyé son fils en France, auprès d'Henriette, sa mère, qui s'y était déjà ré-
' Madame de Motteville.
GUÂTEA.U D£ COMPi:àGlC£. 379
fugiée. « Il n'avait alors , dit mademoiselle de Montpensier, que seize ou di&-sept ans. 11 était assez grand pour son àge^ la tête belle, les cheveux noirs, le teint brun^ et passablement agréai ble de sa personne. » La reine d'Angleterre eut vivement souhaité qu'il épousât mademoiselle de Montpensier; mais cette princesse raconte eile-méme que cette proposition, qui lui fut faite à diverses époques , ne fut jamais assez de son goût pour qu'elle se décidât à l'accepter, malgré le plaisir qu'elle avait eu, soit à voir les grands yeux de ce prince se fixer sur elle avec passion, soit a danser avec lui dans les ballets de la cour. Après la mort du roi son père, dér capité à Withehall le 9 février 1649, il regagnait l'Angleterre, dans l'espoir de reconquérir sa couronne , qu'il ne devait replacer, sur son front qu'en 1660, après la mort de Cromwell. Lie roi, informé de son passage par Cempiègne, envoya au-devant de lui le duc de Vendôme, avec ses carrosses^ et alla lui-même à sa rencontre jusqu'à une demi-lieue. Le roi et la reine comblèrent Charles II de marques d'affection : «Ils lui don* nèrent, dit madame de Motteville, un dîner vraiment royal; mais ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent, que par l'appareil et par la magnificence. Il n'y eut à table que les deux rois , la reine, Monsieur, frère du roi , le
378 AÉSII>£JNC£S ROYALES.
juif le plus convaincu de F Europe, se félicita auprès de son parti du prochain retour du roi. En effet, lorsque le prince de Condé fut revenu de Bourgogne 9 on tint conseil à ce sujet : le cardinal hésitait. Gaston lui promit son appui; et Condé y rejetant bien loin la pensée d'une hostilité personnelle^ l'assura de ses bons sentiments^ ajoutant en riant a qu'il n'était ni frondeur ni dévot, mais qu'il saurait bien convertir ceux des membres de sa famille qui étaient un peu gâtés. » Ces assurances décidèrent Mazarin. L'union qui régnait entre la reine, les princes du sang et le ministre ; la tranquillité momentanée de madame de Longueville; l'accommodement de madame de Chevreuse, qui faisait espérer à la cour celui du coadjuteur;le soupçon qu'où avait que le duc de Beaufort était sur le point de se rapprocher ; la joie que les Parisiens devaient ressentir en revoyant le roi, tout enfin semblait se réunir pour hâter ce bienheureux retour. Il fut suspendu un moment par l'arrivée à Compiègne de Charles II, roi d'Angleterre '*
Lorsque Charles \^^ désespérait de l'état de ses affaires, il avait envoyé son fils en France, auprès d'Henriette, sa mère, qui s'y était déjà i^-
' Madame de Motteville.
CHÂTEAU D£ COMPIÈGICE. 379
fugiée. « Il n'avait alors , dit mademoiselle de Montpensier, que seize ou di&-sept ans. 11 était assez grand pour son âge, la tête belle, les cheveux noîrsy le teint brun^ et passablement agréai ble de sa personne. » La reine d'Angleterre eut vivement souhaité qu'il épousât mademoiselle de Montpensier; mais cette princesse raconte elle-même que cette proposition , qui lui fut faite à diverses époques , ne fut jamais assez de son goût pour qu'elle se décidât à l'accepter^ malgré le plaisir qu'elle avait eu, soit à voir les grands yeux de ce prince se fixer sur elle avec passion, soit à danser avec lui dans les ballets de la cour. Après la mort du roi son père, décapité à Withehall le 9 février 1649, il regagnait l'Angleterre, dans l'espoir de reconquérir sa couronne , qu'il ne devait replacer sur son front qu'en 1660, après la mort de Cromwell. Le roi, informé de son passage par Co m piègne, envoya au-devant de lui le duc de Vendôme , avec ses carrosses, et alla lui-même à sa rencontre jusqu'à une demi-lieue. Le roi et la reine comblèrent Charles II de marques d'affection : «Ils lui don* nèrent, dit madame de Motteville, un diner vraiment royal; mais ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent, que par l'appareil et par la magnificence. Il n'y eut à table que les deux rois , la reine, Monsieur, frère du roi , le
378 HÉSlOfJNCES aOYALES.
juif le plus convaincu de F Europe^ se félicita auprès de son parti du prochain retour du roi. En effet, lorsque le. prince de Condé fut revenu de Bourgogne 9 on tint conseil à ce sujet : le cardinal hésitait. Gaston lui promit son appui; et Condé y rejetant bien loin la pensée d'une hostilité personnelle, l'assura de ses bons sentiments^ ajoutant en riant a qu'il n'était ni frondeur ni dévot, mais qu'il saurait bien convertir ceux des membres de sa famille qui étaient un peu gâtés. » Ces assurances décidèrent Mazarin. L'union qui régnait entre la reine, les princes du sang et le ministre; la tranquillité momentanée de madame de Longueville; l'accommodement de madame de Chevreuse, qui faisait espérer à la cour celui du coadjuteur; le soupçon qu'on avait que le duc de Beaufort était sur le point de se rapprocher ; la joie que les Parisiens devaient ressentir en revoyant le roi, tout enfin semblait se réunir pour bâter ce bienheureux retour. Il fut suspendu un moment par l'arri* vée à Compiègne de Charles H, roi d'Angleterre '.
Lorsque Charles l^'^ désespérait de l'état de ses affaires, il avait envoyé son fils en France, auprès d'Henriette, sa mère, qui s'y était déjà ré-
Madame de Motfcevilie. '
GHATEA.U DE COMPlitEGKË. 879
fugiée* ft II n'avait alors , dit madémoisèile de Montpensier, que seize ou di&-sept ans. II était assez grand pour son àge^ la tête belle^ les cheveux noirs^ le teint brun^ et passablement agréai ble de sa personne. » La reine d'Angleterre eût vivement souhaité qu'il épousât mademoiselle de Montpensier; mais cette princesse raconte elle-même que cette proposition ^ qui lui fut faite à diverses époques , ne fut jamais assez de son goût pour qu'elle se décidât à l'accepter^ malgré le plaisir qu'elle avait eu^ soit à voir les grands yeux de ce prince se fixer sur elle avec passion, soit à danser avec lui dans les ballets de la cour. Âpres la mort du roi son père, dér capité à Withehall le 9 février 1649, il regagnait l'Angleterre, dans l'espoir de reconquérir sa couronne , qu'il ne devait replacer sur son front qu'en 1660, après la mort de Cromwell. Le roi, informé de son passage par Compiègne, envoya au-devant de lui le duc de Vendôme , avec ses carrosses^ et alla lui-même à sa rencontre jusqu'à une demi-lieue. Le roi et la reine comblèrent Charles II de marques d'affection : « Ils lui donnèrent, dit madame de Motteville, un diner vrai* ment royal; mais ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent, que par l'appareil et par la magnificence. Il n'y eut à table que les deux rois , la reine, Monsieur, frère du roi , le
38o RÉSIDENCES ROYALES.
duc d'Orleansy oncle du rot, et Mademoiselle , fille du duc d'Orléans. »
Le roi et toute la cour rentrèrent à Paris, le 1 8 août, au milieu des acclamations publiques ; mais les troubles et les intrigues ne tardèrent point à recommencer. Les Princes, les Parle* ments, tous les citoyens se révoltèrent contre l'omnipotence du cardinal et contre la faiblesse de la reine. Après une entrevue nocturne dans l'oratoire d'Anne d'Autriche au Palais-Roval , entre cette princesse, le coadjuteur et Mazarin, il fut résolu qu'on arrêterait le prince de Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville. Ce projet fut exécuté le 18 janvier i65o. Conduits d'abord à Vincennes , les princes furent trans* férés à Marcoussv, et de là au Havre. Le cardinal , inquiet de Forage amassé sur sa tête , alla lui-même briser les fers de ses illustres prisonniers, qui revinrent à Paris, au mois de février i65i. Toutes ces concessions disparaissaient contre le parti bien arrêté dans la nation de voir s'éloigner Mazarin. Il prit la résolution de se retirer à Sedan ^ et la reine , pour être plus à portée de correspondre avec lui, conduisit une seconde fois la cour au Château de Compiègne.
Le roi passait son temps à la chasse, et, dans une de ses excursions autour de cette ville, il
CHATEAU DE COMPlÈGIfK. 38 1
eut, notamment en i652, à se louer de la bril> lante hospitalilë que lui offrit le marquis d'Humières dans soii château de Monchy. A cette même époque , on vit arriver de tous côtés à Compiègne des députations, qui venaient protester de leur repentir ou de leur fidélité. C'étaient les envoyés de Noyon , de Soissons , de Langres, de Saint -Quentin, d'Angers et de plusieurs autres villes. L^absence du roi, l'éloignement de la cour, ces intrigues sans cesse renaissantes, ces combats sans gloire où coulait le sang français, avaient fini par fatiguer les partis; ils sentaient la nécessité de la paix.» Il y avoit tant de monde, qu'il arrivoil quelquefois en un seul jour jusqu'à vingt carrosses remplis de personnes de toutes conditions ; et nonobstant que la ville de Compiègne fût des plus logeables de la France pour sa grandeur, ceux qui s'y promettoient une chambre étoient bienheureux d'avoir leur part d'un galetas ^» La ville de Paris n'était point restée en arrière au milieu de ce concours universel. Elle avait député le sieur Piètre, procureur du roi enrhôtet^e^ville de Paris ^ à l'issue d'une assemblée présidée par Broussel, si célèbre dans les troubles de la Fronde. Il était chargé de déclarer « que les Parisiens souhaitaient le
' Gazette de i65a.
i)82 RÉSIDENGRS ROY/iLFS.
retour du roi , sans lequel la fortune publique et celle des particuliers ne pouvaient être assurées; que les cœurs des bourgeois étaient entièrement au roi; que chacun ne pouvait plus vivre sans lui , et que si les aflaires pouvaient permet-* tre qu'il approchât plus près de Paris, Sa Majesté verrait une procession générale de gens de toutes conditions, pour faire voir leur afïection et témoigner leur obéissance ". » Pièti*e, arrivé à Compiègne, s'adressa au secrétaire d'état Guénégaud, auquel il communiqua l'objet de sa mission et la lettre qui en faisait foi. Le lendemain, le ministre lui dit a qu'il avait fait voir sa lettre au conseil du roi, et qu'il avait été décidé qu'il n'aurait point audience de Sa Majesté, venant de la part d'une compagnie sans pouvoirs, et que messieurs de Beaufort et Broussel n'avaient aucun titre de convoquer des assemblées et dénommer des députés pour venir auprès du roi. » Ce langage, confirmé par les autres ministres, devint le texte de la réponse officielle du roi, en date du la septembre i65a^ par laquelle «Sa Majesté, tenant pour nulle, pour illégitime, l'assemblée du 5 septembre, qui a choisi Piètre pour député, annonce qu'elle ne peut donner des passe-ports aux membres de cette assemblée
' archives curieuses de Danjou.
CKàTEAU DE COMPfFGNE. 383
pour venir à Compiègne, mais qu'elle n'en refusera, pas plus qu'au clergé , à tout particulier, tout magistrat, tous autres officiers, bourgeois, corps des marchands ou habitants de la ville de Paris y qui voudront faire preuve personnelle de leur dévouement. » Piètre rapporla cette réponse à rhôtel-de-ville de Paris , où les chefs de la Fronde comprirent que si l'on ne comptait pas avec eux , c'est qu'on ne les craignait plus.
La députation du clergé avait été mieux accueillie : elle avait à sa tête le Coadjuteur, qui venait d'être promu à la dignité de cardinal.
«Le sieur de Berlize, conseiller ordinaire du Roy en son conseil, et conducteur des ambassadeurs et princes étrangers, ayant été, par l'ordre du Roy, sur les onze heures du matin, avec les carrosses de Sa Majesté et ceux de la Reyne, prendre le cardinal en sa maison, et le camérier qui luiapportoit le bonnet, il les fit entrer dans une des chambres du Chasteau, où , laissant ce prélat, il mena le camérier vers le Roy, auquel il présenta le bref de Sa Sainteté; puis, le sieur de Berlize les conduisit tous deux dans la chapelle, où le sieur de Saintot avoit donné les ordres nécessaires. Et dès qu» Leurs Majestez y furent arrivées, on mit le bonnet sur l'autel dans un bassin d'argent , couvert d'un voile de taffetas cramoisi, où il demeura durant la messe : après
laquelle, le bassin fut présenté au Roi par le camérier, et Sa Majesté ayant pris le bonnet le posa sur la tête du cardinal, qui étoit à genoux sur un carreau devant son prie-Dieu, en lui disant : « Je vous donne le bonnet que j'ai demandé « pour vous au Pape. » Sa Majesté lui donna le bref de Sa Sainteté au sujet de sa promotion, et le cardinal fit de grands remerctments au Roy et à la Reyne. Au lieu de son camail violet qu'il avoit alors, on lui mit un peu à l'écart et hors la vue du Roy, toutes les marques de cardinal, avec lesquelles il vint derechef saluer Leurs Majestez, et les accompagner jusques en leur appartement: leur i^endantsans cesse des témoignages du ressentiment qu'il avoit d'un si grand bienfait '. Puis, après avoir pareillement salué Monsieur, comme fit le camérier de la part de Sa Sainteté, ledit sieur de Berlize le reconduisit avec les mêmes carrosses jusques dans son hôtel ^. »
' Gazette de 1662.
* « Monsieur le cardinal de Rets , Chargé des communs intérêts , Un des jours de cette semeine , Alla voir le roy, la reyne , Dont il fui, si le bruit ne ment, Receu très favorablement.
Et, pour lui faire mieux la feste , Le roy mesme luy mil en teste , Avec un port grave et royal ,
CHATEAU BE COMPl^GNE. 385
a Le lendetnain , le rot se rendit dans le grand cabinet de la reine, préparé pour cette audience, et se plaça sous un dais : le marquis de Gèvres , capitaine des gardes du corps du roi , le sieur de Guitaut , capitaine des gardes de la reine , et le marquis deCréqui, premier gentilhomme de la chambre, et de Roquelaure, grand maître de la garde-robe, se rangèrent derrière le roi et la reine. A côté du roi, le sieur Séguier, chancelier de France ; à côté delà reine, le sieur Mole, garde des sceaux ; et des deux côtés, le prince Thomas, les ducs d'Elbeuf et Banville, les maréchaux d'Estrées, de Villeroy, gouverneur de Sa Majesté, Duplessis, gouverneur de Monsieur, frère unique du roi, le sieur de Sennetère, le comte de Servien, ministre d'état, la princesse palatine, la duchesse de Chaune, et une infmité d'autres personnes de qualité. Alors, le sieur deGuénégaud,
Le beau chapeau de cardinal , Qu'un camérier, assez bon homme , NouveHement venu de Rome, Avoit à grands frais aporté De la part de Sa Sainteté.
Lors on^luy fit la révérence ; Chacun le traîta^d'Éminence, Luy parla, le congratula ; Et , certes , il fut ce jour-là Complimenté de tout le monde Sur sa dignité rubiconde. »
{Muse historique de Loret.)
386 RESIDEirCES KOTALBS.
secrétaire d'état , et le maître des cérémonies amenèrent le cardinal de Retz avec les députés; et ce prélat, ayant fendu la presse assez difficilement, tant l'aflQuence était grande , et fait ses révérences , s'exprima en ces termes :
« Sire, tous les sujets de Votre Majesté lui peuvent représenter leurs besoins; mais il n'y a que l'Église qui ait droit de vous parler de vos devoirs; nous nous présentons donc à Vostre Majesté en qualité de ministres de la parole; et comme les dispensateurs légitimes des oracles éternels y nous vous annonçons l'évangile de la paix. L'église de Paris n'a jamais fait de vœux que pour les avantages de vostre couronne, etses oracles n'ont parlé que pour vostre service : elle ne croit pas. Sire, qu'elle puisse donner une suite plus convenable à toutes ses autres actions, que la supplication très humble qu'elle fait présentement à Vostre Majesté, de donner la paix à la ville capitale de vostre royaume. Vostre Majesté ne veut vaincre que les ennemis, et sesarmes sans doute n'ont point d'autres objets que ceux que Henri-le-Grand, ayeul de Vostre Majesté, choisit dans les plaines d'Ivry. Je dis qu'il choisit, Sire^ parcequ'il distingua les François et les estrangers par ceste belle parole qu'il prononça à la tête de son armée : « Sauvez les François! » Il fit ceste
CHAINE AU DE COMPlteNS. 387
distinction l'espée à la main, et l'observa encore plus religieusement après toutes ses victoires. Ce parlement qui , dans les grandes agitations de Testât f estoit demeuré dans Paris contre ses intentions et contre ses ordres, fut continué dans sa séance et dans ses fonctions^ parce que ce grand et sage prince, dès le lendemain qu'il y fut entré en victorieux et en triomphant, fit publier l'amnistie générale le mesme jour dans le palais. J'ay, *Sire, un droit tout particulier et domestique de vous proposer cet exemple : dans ceste fameuse conférance, qui fut tenue dans l'abbaye de Saint- Antoine du fauxbourg de Paris, le roi Henri-le- Grand dit au cardinal de Gondy^ qu'il estoit résolu de ne s'a r rester à aucune formalité dans Une affaire où la paix seule estoit essentielle. Sire, en imitant et la modération et la prudence de ce grand monarque, vous régnerez d'un règne semblable à celuy de Dieu, parce que vostreauthorité n'aura de bornes que celles qu'elle se donnera à elle-mesme par les règles de la raison et de la justice. L'église de Paris vous la porte aujourd'hui, Sire, avec plus de sujet, et Dieu veuille que ce soit avec autant de succès ; Dieu veuille inspirer à Vostre Majesté la résolution et l'application de ce remède si prompt et si salutaire qui consiste dans son retour à Paris, que nous vous demandons , Sire, avec tous les respects que vous
doiventdes sujets très-soumis, mais avec tous les mouvements que peuvent former les cœurs passionnez pour le véritable service de Voslre Majesté, et pour le repos de son royaume. »
Sa Majesté répondit :
« Le Roy a eu très agréable que le clergé de sa bonne ville de Paris , dont Sa Majesté fait une singulière estime, luy ait envoyé donner par ses députés de nouvelles preuves de son affeetion et de sa fidélité. Sa Majesté prend le ciel à tesmoin qu'elle n'a point de plus violent désir dans l'âme que de redonner la paix à ses subjets, pour parvenir ensuite à celle de toute la chrestienté, et qu'elle n'a rien obmis jusqu'icy de tout ce qui a esté en son pouvoir pour faire jouyr de l'une et de l'autre tous ceux que Dieu a mis sous sa conduite. Sa Majesté ne désire pas avec moins d'impatience de retourner dans sa ville de Paris pour y restablir la tranquillité et le bonheur dont elle a accoustumé de jouyr quand elle est honorée de la présence de son roy. Sa Majesté a desjà pris résolution de s'en rapprocher, et a donné ordre de préparer son chasteau de Saint-Germain pour y aller avec sa cour au premier jour. Sa Majesté ayant desjà fait de sa part tout ce qu'on pou voit désirer d'elle avec raison pour la seureté de ceux
GHàTEAU B£ COMPIÈGNE. 389
à qui les fautes passées pourroient avoir donné quelque sorte d'apréhension, ne peut croire que l'exécution d'un si glorieux et si utile dessein, comme est celui de remertre la plus noble ville de l'Europe en Testât où elle doit estre , puisse estreplus longtemps retardée par aucune considération j ny que des subjets fidèles comme les habitants de ladite ville qu'Ëlle ayme tendrement^ veuillent différer davantage de se rendre heu^ reux par le défaut de certaines formalités , où ils n'ont point d'intérest, dont celuy qui a droit de commander ne peut se départir sans faire préjudice à sa dignité, et auxquelles de leur part ils auroient tort de s'arrester, puisqu'ils peuvent trouver leur gloire et .leur seurèté dans leur obeyssance. »
a Voilà ce qui parut à tout le monde de mon voyage de Compiègne, ajoute le cardinal de Retz ' dans ses Mémoires; voici ce qui se passa dans le secret :
« Je dis à la reine dans mon audience particulière qu'elle me donna dans un petit cabinet, que je ne venois pas seulement à Compiègne en qualité de député de l'église de Paris, mais que
' «La harangue du cardinal fut approuvée de tout le inonde, étant conçue en termes parfaitement accommodés à la disposition des esprits.» (Guy-Joly.)
3gO RlSsiDENGES ROYALES.'
j'en avois encore une autre que j'estimois beau** coup davantage ^ parce que je la croyois beaucoup moins inutile à son service que l'autre : que c'estoil celle d'envoyé de Monsieur^ qui m'avoit commandé d'asseurer Sa Majesté qu'il estoit dans la résolution de la servir réellement et effectivement ^ promptement et sans aucun délai; et en proférant ce dernier mot, je tirai de ma poclie un petit billet signé Gaston \ qui contenoit ces mêmes paroles. Le premier mouvement de la reine fut d'une joie extraordinaire; et cestejoîe tira d'elle, à mon opinion, plus que l'art, quoi qu'on l'ait voulu dire depuis, ces propres paroles : c( Je savois bien, monsieur le cardinal , que vous *< me donneriez à la Hn des marques de Taffeca tion que vous avés pour moi. » Comme je commençois d'entrer en matière, l'abbé Ondedei grata à la porte ; et comme je voulus me lever de mon siège pour aller ouvrir, la reine me prit par le bras et elle me dit : « Demeurés là, attendes- (c moi. » Elle sortit; elle entretint Ondedeï près d'un quard d'heure. Elle revint, et me dit qu'il lui
' Le cardinal de Retz porta secrètement à la reine les vœux et les promesses du duc d'Orléans , qui demandait seulement une amnistie universelle, enregistrée au parlement de Paris, et qui promettait de se retirer à Blois pour ne plus se mêler de rien. » (Sismondi.)
GHATEAl} DK COMPIÈGNE. SqI
veiloit de donner un pacquet d'Espagne. Elle me parut embarassée, et changée dans sa manière de me parler, au delà de tout ce que je puis vous dire. Bluet, dont je vous ai parlé dans le second volume de cette histoire, m'a dit qu'Ondedeï, qui avoit sceu que j'avois demandé à la reine une audience particulière, l'estoit venu interrompre en lui disant qu'il avoit receu ordre de M. le cardinal Mazarin de la conjurer de n'en donner aucune de ceste nature , qui ne serviroit qu'à donner de Tombrage à ses fidèles serviteurs. Ce Bluet m'a juré plus d'une fois, qu'il avoit veu ceste lettre en original, entre les mains d'Ondedeï; qu'il ne la reçeut que justement dans le temps où j'estois enfermé avec la reine dans le petit cabinet. Il est vrai aussi que j'observai que quand elle y entra , elle se mit auprès d'une fenestre, dont les vitres descendoient jusques au plancher, et qu'elle me fit asseoir en lieu où tout ce qui estoit dans la cour la pouvoit veoir et moi aussi. La reine toutesfois ne peut s'empescher, nonobstant l'advis d'Ondedeï, de me tesmoigner et joie et recognoissance. « Mais comme, adjouta-t-elle, « les conversations particulières feroient philo- <r sopher le monde plus qu'il ne convient à Mon- « sieur, et à vous mesme, et à cause des esgards « qu'il faut garder vers le peuple, voyés la Paa latine , et convenés avec elle de quelques
3gi HÉSIDEJÏCES ROTALES.
« heures secrettes , où vous puissiez voir M. Ser*-
a vieo. »
Après avoir vu les ministres, le cardinal ne fut chargé ^de porter au duc d'Orléans aucunes parole» positives de raccommodement; il partit de Compiègne avec les députés du clergé,accompagné de cent gardes du corps qui l'escortèrent jusqu'à Senlis. À son arrivée à Paris, il fut reçu devant la porte Saint-Denis parle corps de garde sous les armes, et tambours battants, et salué dans toutes les rues comme le défenseur du peuple et le libérateur de la capitale.
Quelques jours après, la reine, ne pouvant plus résister aux sollicitations affectueuses de la ville de Paris, quitta Compiègne. » A dix heures du matin, le lieu tenant général Thibaut d'Arneval était venu prendre congé du roi, auquel il fit, au nom de tous nos habitants , de très-grands remerciments de l'honneur que cette ville avait reçu par la présence de Sa Majesté, qui lui dit : (c Je suis assurée de votre fidélité; assurez-vous « aussi de mon amitié ^ » Il alla de même faire
' Pendant la Fronde , Louis XIV écrivit plusieurs lettres , notamment le i5 février 1649, le ï5 novembre i65o, le i*' janvier i6S%y aux habitants de Compiègne, pour les féliciter de leurs bons sentiments. Dans celle de x65o, il leur deman-*
CHATEAU D£ COMPlÈOICÈ. 893
a son compliment à la feine , qui le reçut avec des témoignages d'une entière satisfaction. Le roi étant monté à cheval, entouré des princes et des seigneurs de la cour en très-grand nombre, et la reine montée en carrosse , Leurs Majestés allèrent entendre la messe dans Téglise Saint-Jacques, paroisse du Château, après laquelle le roi remonta à cheval , et Leurs Majestés partirent de Compiègne au milieu de tous les habitants , en haie depuis le Château jusqu'à la porte de la ville. L'air retentissait des cris mille fois répétés de Vwe le roi !
La cour se rendit d'abord à Saint-Germain, où elle resta jusqu'au 21 octobre lôSa, pour régler la clause secrète relative à Gaston, duc d'Orléans. Paris fut enchanté de revoir le jeune roi, que la foule accompagna de ses acclamations jusqu'au Louvre, où la cour allait s'établir, après avoir quitté le Palais-Royal.
La Fronde était dissipée : le prince de Condé avait quitté la France ; Gaston était toujours à Blois; le cardinal de Retz venait de partir pour Rome; les acteurs secondaires de la Fronde s'étaient humiliés devant l'autorité royale ; Mazarin pouvait donc revenir à la cour sans rencontrer
dait quati'e canons sur leurs affûts, pour son armée de Flandre.
394 nisiDEircES royales.
d'ob&tacles sur son chemin. £n effet, le 3 février i653, il rentra dans Paris; et le peuple, qui l'avait abreuvé d'injures et de malédictions, lui prodigua les fêtes et les hommages réservés aux souverains.
La paix intérieure était rétablie, mais l'attitude de l'extérieur n'était pas aussi calme. Condé s'était jeté dans les bras des Espagnols; le roi crut devoir se transporter d'abord à Amiens, puis à Compiègne, aBn d'être plus près du théâtre des opérations militaires '. Turenne combattit son
' (Le Roi) partit de Paris assez vite
Pour aller à Compiègne au gîte :
J'espérois être à leur départ ;
Mais pour m*étre levé trop tard ,
Ils n'eurent de ma Révérence
Bonjour , salut, ny révérence ;
Car quand au Louvre j'arrivay.
Il est vray que je n'y trouvay
Pertuizane ni hallebarde,
Ny pas mesme rarrière-garde.
Cette maison me parut lors
Une bastille sans trézors ,
Un vaisseau sans mâts et sans voiles ,
Un ciel sans feux et sans étoiles ,
Une maîtresse sans amans , . Une bague sans diamans ,
Un monastère sans nonettes ,
Un jardin sans fleurs ni. fleurettes ,
Un corps sans grâce et sans beautez ,
Un temple sans divinitez ,
Une habitation sans hommes ,
Un fruitier sans prunes ny pommes ,
CHATEAU DB GOMPIÈGNE. SqS
rival, et fut victorieux : de grandes réjouissances suivirent son triomphe. Le moment parut favorable au cardinal Mazarin pour marier sa nièce, Laure Martinozzi, dont le duc de Modène, Alphonse d'Esté, avait demandé la main. Ce mariage fut célébré avec magnificence , en présence du roi, à Compiègne, au mois de juin i655 '.
« Dans Compiègne plaizant séjour , Où prézentement est la cour , On vient, en grande compagnie , D'accomplir la cérémonie De r hymen , enfin réussi , De la belle Martînozy.
Outre les atours magnifiques , Les bals, les festins , les musiques , Hesselin , foit aimé de moy, Intendant des plaizirs du roy , Par une invention artiste^ Prépara, presque à Timproviste, ( Pour montrer qu'il a bon cerveau) Un ballet plaizant et nouveau , Qui charma, par ses artifices.
Les spectateurs et spectatrices ; Plus de trois heures il dura ;
Un lieu sacré sans ornemeus , Ud vizage sans agrémens , Un parterre sans fleurs d'oranges , Et» bref, un paradis sans anges.
(Loret, Muse historique.)
' Montglat.
m tmmk ■ — afc I
396 R^SIDEifCES ROtALES*
On applaudit , on admira En luy plusieui;s beautés ensemble , Et Ton le nommoit, ce me semble, Le grand ballet des bien-venus , Où les danseurs les mieux connus , Légers comme des gîrouétes , Par leurs pas et leurs pirouétes , Firaat à chacun confesser Qu'on ne pouvoit pas mieux danser.
Ainsi, le ciel, malgré Tenvie , Bénit les desseins et la vie De monseigneur le cardinal , Illustre et grand original ' . »
Comme nous tenons à cœur de n'omettre aucune des circonstances politiques qui se sont manifestées à Compiègne, nous parlerons, mais sans la transcrire, de la correspondance * du cardinal Mazarin , qui, préoccupé de sa haine pour le cardinal de Retz et des intrigues de ce prélat à la cour de Rome, fit nommer un évéque sufTraganl à rarchevêché de Paris, et plus tard fit rendre par le roi une ordonnance^ « pour faire arrester le cardinal de Retz en quelque lieu du
* Loret, Muse historique ,
* Voir les lettres du cardinal Mazarin , écrites de Compiègne le 17 novembre i655 à M. Tabbé Ondedeï, le 27 novembre à M. le comte de Brienne, le a8 novembre à la reine.
^14 septembre i656.
royaume qu*il se présentât, et défendre de lui donner retraite ni assistance , sous peine d'être puni coname perturbateur du repos public ^ »
Louis XIV, qui n'avait pas encore atteint sa dix^neuvième année, laissait commander ses armées par ses généraux, et se complaisait à des fêtes , où il aimait à paraître dans tout l'éclat d'un demi-dieu. Une brillante occasion se présenta, en i656, de donner cours à son goût pour les plaisirs et la magnificence. La reine Christine, qui, à l'âge de vingt*neuf ans, avait abdiqué la couronne aux États d'Upsal , après avoir visité Rome, où elle s'était ennuyée, était venue chercher en France de plus agréables distractions. Le duc de Guise, qui avait élé envoyé par le roi pour la recevoir à son entrée en France, avait amusé le roi et la reine par cette lettre, où il faisait le portrait de cette princesse :
a 3e veux, dans le temps que je m'ennuie cruellement, penser à vous divertir, en yous envoyant le portrait de la reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande, mais elle a la taille fournie et la croupe large , le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus d'homme que de femme; une épaule haute, dont elle cache si
' Retz, Sismondi.
398 RÉSIDENCES MOTALES.
bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche et ses actions, que l'on en pourroit faire des gageures. Le visage est grand sans être défectueux; tous les traits sont de même et fort marqués ; le nez aquilin, la bouche assez grande, mais pas désagréable; ses dents passables, ses yeux fort beaux et pleins de feu ; son teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau ; le tour du visage assez raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre. C'est une' perruque d'homme fort grosse et fort relevée sur le front , fort épaisse sur les côtés, qui en bas a des pointes fort claires; le dessus de la tête est d'un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corps, lancé par derrière, de biais, est quasi fait comme nos pourpoints; sa chemise, sortant tout autour audessus de sa jupe, qu'elle porte assez mal attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poudrée avec fo/ce pommade, et ne met quasi jamais de gants. Elle est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de voix et quasi toutes les actions. Elle affecte fort de faire l'amazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu'en pouvoit avoir le grand Gustave son père. Elle est fort civile et fort caressante, parle huit langues, et principalement la françoise , comme si elle
CHATEAU DK COMPILONS. 3gg
étoit née à Paris. Elle en sait plus que toute notre Académie jointe à laSorbonne; se connoit admirablement en peinture comme en toutes les autres choses; sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi. Enfin y c'est une personne tout à fait extraordinaire. Je l'accompagnerai à la cour par le chemin de Paris ; ainsi vous pourrez en juger vous-même. Je crois n'avoir rien oublié de sa peinture, hormis qu'elle porte quelquefois une épée avec un collet de buffle^etque sa perruque est noire, et qu'elle n'a sur sa gorge qu'une écharpe de même. »
Après avoir diné à Chantilly, Christine se dirigea sur Compiègne, où était la cour : le roi , accompagné de la reine et de Monsieur, vint audevant d'elle, à trois lieues de la ville , au château du Fayel, qui appartenait au maréchal de la Motte-Houdancourt^ Le carrosse de la reine de Suède arriva au bruit des trompettes. Le cardinal Mazarin et le duc de Guise étaient seuls avec elle. Aussitôt qu'elle vit la reine, elle descendit de carrosse, et la reine s'avança aussi deux ou trois pas en dehors de la terrasse pour l'aller
' Ce château était un démembrement du palais de Yerberie : il fut ravagé par les Normands , puis rebâti sur l'emplacement du premier manoir, et il passa de l'évéque de Mende au maréchal de La Motte, puis au duc d'Aumont. (Carlier.)
400 R£SIDKNC£S ROYALES.
recevoir. Elles se saluèrent toutes deux. La reine de Suède voulut faire quelques compliments, et remercier la reine du bon accueil qu'elle avait reçu en France; mais ces paroles furent interrompues par celles de la reine, qui lui témoigna la joie qu'elle avait de la voir. Le roi lui donna la main pour la conduire dans les appartements, tt J'étois, dit madame de Motteville^ une de celles qui se trouvoient le plus près de ces royales personnes : et quoique les descriptions si particulières que l'on avoil faites de la reine de Suède me l'eussent figurée dans mon imagination, j'avoue néanmoins que d'abord sa vue me surprit. Les cheveux de sa perruque étoient ce jour-là défrisés; le vent, en descendant de carrosse, les enleva; et comme le peu de soin qu'elle avoîl de son teint, lui faisoit perdre de sa blancheur, elle me parut d'abord comme une Égyptienne dévergondée qui, par hazard, ne seroit pas trop brune. En regardant cetle princesse, tout ce qui dans cet instant remplit mes yeux, me parut extraordînairement étrange, et plus capable d'effrayer que de plaire. Son habit étoit composé d'un petit-corps qui avoit à moitié la figure d'un pourpoint d'homme, et l'autre moitié celle d'une hongrelinede femme, maisqui étoit si mal ajusté sur son corps, qu'une de ses épaules sortoit tout d'un côté, qui étoit celle qu'elle avoit plus
grosse que l'autre. Sa chevelure éloit faite à la mode des hommes; elle avoit un collet qui étoit attache sous sa gorge, d'une épingle seulement, et lui laissoit tout le dos découvert; et ce corps, qui éloit ëchancré sur la gorge beaucoup plus qu'un pourpoint , n'étoit point couvert de ce collet. Cette même chemise sortoit par en bas comme celles des hommes, et elle faisoit sortir au bout de sabras et surses mains, lamémequan* tité de toile que les hommes en laissoient voir alors au défaut de leur pourpoint et de leurs manches. Sa jupe, qui éloit grise, chamarrée de petits passemens d'or et d'argent, de même que sa hongreliue, éloit courte; et au lieu que nos robes sont traînantes, lasiennelui faisoit voiries pieds découverts. Elle avoit des rubans noirs, renoués en manière de pelite oie sur la ceinture de sa jupe. Sa chaussure éloit tout à fait semblable à celle des hommes , et n'étoit pas sans grâce^
Le roi la mena dans une grande salle, où ma-^ dame la maréchale de la Molle avoit fait préparer une grande collation. Le roi, les deux reines et Monsieur entrant, s'assirent à table, et nous l'environnâmes pour voir celle personne en tout si différente des autres femmes, et dont la renommée avoit fait tant de bruit. Après l'avoir regardée avec cette application que la curiosité inspire
en de telles occasions, je commençai à m'accou-
/|09. RÉSTDENCrS ROYALES.
tiimer à son habit , à sa coiffure^ et à son visage. Je trouvai qu'elle avoit les yeux beaux et vifs, qu'elle avoit de la douceur dans le visage, et que cette douceur étoit mêlée de fîerlé. Enfin je m'aperçus avec étonnement qu'elle me plaisoit, et d'un instant à un autre je me trouvai entièrement changée pour elle. Elle me parut plus grande qu'on nous l'a voit dite, et moins bossue; mais ses mains, qui avoient été JoQées comme belles, ne l'éloient guère. Elles étoient seulement assez bien faites et pas noires ; mais ce jour-là elles étoient si crasseuses, qu'il étoit impossible d'y apercevoir quelque beauté. Pendant cette collation, elle mangea beaucoup et ne parla que de discours fort communs. Le duc de Guise lui montra mademoiselle de Mancini, qui étoit auprès d'elle à la regarder comme les autres. Elle lui fit un grand salut, et se pencha tout en bas de sa chaise pour lui faire plus de civilité. Â.u sortir de là, le roi, les reines. Monsieur et le cardinal Màzarin se mirent dans le carrosse de la reine, et tout partit pourCompiègne. »
Le souvenir du portrait tracé par le duc de Guise, le singulier ajustement de Christine, ses manières cavalières et sa voix rauque n'aidèrent pas à rendre favorable la ^première impression qu'elle causa dans une cour aussipolie, aussi élégante que la cour de Louis XIV. Mais l'éloge
CHAXSAU DE COMPIÈGI^E 4o3
qu'elle fit à propos des blanches et belles mains d'Anne d'Autriche, changèrent bientôt la surprise de cette princesse en inclination, « Aussitôt que la reine de Suède se fut un peu reposée dans sa chambre , dit madame de Motteville, elle vint faire visite à la reine ^ d'où on la mena à la comédie italienne. Elle la trouva fort mauvaise et le dit librement. On l'assura que les comédjens a voient accoutumé de mieux faire. Elle répondit froidement qu'elle n'en doutoit pas , puisqu'on les gardoit. Après cela , ou la mena dai>s sa chambre, où elle fut servie par les officiers du roi. Il ËBillut qu'on lui donnât jusqu'à des valets de chambre pour la servir et pour la déshabiller, car elleétoit seule, et n'avoit ni dames, ni officiers, ni équipages 9 ni argent : elle composoit elle seule toute sa cour. Chanut, qui avoit été résident pendant son règne, étoît auprès d'elle, et deux ou trois hommes mal bâtis, à qui , par honneur, elle donnoit le nom de comtes. On pouvoit dire avec vérité qu'elle n'avoit personne; car outre ses médiocres seigneurs, nous ne lui vîmes que deux femmes, qui ressembloient plutôt à des revendeuses qu'à des dames de quelque condition. Enfin , jeserois tentée, en faisant la description de cette princesse, de la comparer aux héroïnes des Amadis, dont les aventures
étoient belles, dont le train étoit presque pareil
f\of\ RÉSIDENCES ROYAUES.
au sien, et de qui ]a fierté avoit du rapport avec celle qui paroissoit en elle. Je pense même, vu son équipage et sa pauvreté, qu'elle ne faisoit pas plus de repas et ne dormoit pas mieux que Marfise ou Bradamante, et qu'à moins d'arriver par hazard chez quelque grand roi comme le nôtre, elle ne faisoit pas bonne chère.
Le premier jour elle observa de parler peu, ce qui paroissoit marquer en elle de la discrétion. Le comte de Nogent, selon sa coutume, s'empressant devant elle de dire de vieux contes, elle lui dit gravement qu'il étoilfort heureux d'avoir beaucoup de mémoire. Le cardinal Mazarin, le lendemain, l'alla visiter en camail, et tous les évéques la saluèrent en cérémonie. Cejour elle parut avec un justaucorps de camelot de couleur de feu, et une jupe grise , l'un et l'autre chamarrés de passemens d'or et d'argent : sa perruque étoit frisée et poudrée; son teint , par le repos de la nuit, avoit quelque beauté; ses mains étoient décrassées; et si elle eût été capable de se soucier des louanges, je crois qu'on lui en auroit pu donner en ce moment avec justice, car elle parut à tous plus aimable qu'elle ne le vouloit être. Elle vint voir la reine le matin, et la reine lui rendit sa visite après-diné. La conversation y fut gaie, et dans plusieurs rencontres, cette reine étrangère fit voir qu'elle étoit spirituelle et de bonne com-
CMÀTKAU DE COMPlfcSNE. 4^5
pagnie. Elle railla le chevalier de Grammont sur la passion qu'il avoit alors pour madame de Mercœur, et ne l'épargna nullement sur le peu de reconnoissance qu'il en pouvoitespérer. De là elle futàlachassedusanglier^oiileroilaconviad'aller. £llelui avoit dit néanmoins, quand il lui proposa d'y aller, qu'elle ne l'aimoit point, parce qu'elle étoit périlleuse , et qu'elle ne pou voit souffrir qu'on s'exposât à quelque péril que pour acquérir de la gloire.
<c Le soir, à la comédie Françoise, elle montra d'avoir l'âme passionnée:. elle s'écria souvent sur les beaux endroits, paroissant sentir de la joie ou de la douleur, selon les différens sentimens qui ëtoient exprimés par les vers qui se récitoient devant elle ; puis comme si elle eût été toute seule dans son cabinet, se laissant aller sur le dos de sa chaise après ses exclamations, elle demeuroit dans une rêverie profonde. La reine même ne l'en pouvoit tirer, quoique souvent elle voulût lui parler. Étant retirée avec quelques hommes de la cour, entre autres Comminges, qui n'éloit pas ignorant, ils parlèrent de beaucoup de choses, ensuite de la fidélité qu'on devoit aux rois ; et quelqu'un disant que tous les honnêtes gens en avoient , elle répondit qu'en tous les pays cela étoit vrai, mais qu'elle avoit remarqué qu'en France ce n'éloit pas un défaut que d'y manquer,
4o6 RÉSIDENCES ROYALES.
et qu'il éloit commun parmi les personnes de mérite ei de qualité. Enfin cette journée lui attira beaucoup d'approbation : et chez la reine, ce soir même, on ne parla que d'elle. Le lendemain, elle assista à la représentation d'une tragédie au collège tenu par les Jésuites* ; elle s'en moqua tout haut. Le confesseur du roi crut voir dans cette raillerie le souvenir des plaintes qu'elle avoit faites contre l'ordre des jésuites, dont le général n'étoit point allé la saluer à Rome. Il vint en faire ses excuses à Christine, qui lui répondit : « Je serois fâchée d'avoir les jésuites « pour ennemis, j'aimerois mieux une querelle a avec un prince souverain. Je me trouve donc « satisfaite par votre démarche; mais permettez- « moi de ne choisir les jésuites, ni pour la con- « fession ni pour la tragédie. » Elle partit de Compiègne le ^3 septembre : la reine la conduisit jusqu'à deux lieues delà ville, et prit congé d'elle en l'embrassant. »
La France avait perdu Hesdin ; le maréchal d'Aumont avait été fait prisonnier devant Astorg; la haine qu'on portait toujours à Mazarin éclata
' Les jési^tes avaient été établis au collège de Compiègne en i636. Ils jouissaient d'une pension du roi de 3,ooo fr., à prendre sur la forêt et sur la chapelle de N.-D. de Bonne- Nouvelle.
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 4^7
dans ces deux malbçureuses circonstances. 11 ne fallait rien moins qu'une victoire pour faire oublier ce double écbec, et c'est à Turenne que le cardinal la demanda. Turenne répondit noblement à son attente par la victoire des Dunes, prédite par le prince de Condé qui, au commencement de l'affaire, avait dit avec raison au duc de Glocester : « Vous allez voir dans une a demî-beure comme on perd une bataille. »
Cette victoire termina la campagne de i658. Dunkerque ouvrit ses portes, et le roi, qui était à Mardick, tomba grièvement malade. Transporté d'abord à Calais % Louis XIV, se sentant un peu mieux, se rendit àCompiègne, où il se rétablit. « J'envoyai, dit mademoiselle de Montpensier,
■ccQuaad, de Calais, noire cher sire A Compiègne se fit couduire , Si, d'aventure, les chemins N'étoient pas semé? de jasmins, Ny d'autres fleurs rares et belles , Ils rétoienl de sujets fidelles , Qui, ravis de voir eu santé , El Tune et l'autre Majesté, Par des cris redoublez sans cesse, Montroient une extrême allégresse.
Quand il passoii dans les citez , Tous les bourgeois , bien ajustez , Faisoient voir, par leurs contenances , Leurs parfaites réjouissances. »
(Lorel, JMuse historique. )
4o8 RÉSIDKNGKS KOTALES.
Brays à Conipiègne, qui y arriva aussitôt que le roi. Il me rapporta que Sa Majesté étoit en trèsbon élat, et qu'elle avoit fort bien reçu mes complimens, et la reine aussi. Je les envoyai de nouveau visiter, de Forges où j'étois, et leur faire excuse si je n'allois pas moi-même leur témoigner la joie que j'avois du rétablissement du roi". » Tout le rovaume le célébra avec des transports d'allégresse.
Depuis cette époque jusqu'en 16669 nous ne rencontrons dans les annales deCompiègne que des faits sans grande importance, au milieu desquels, toutefois, nous avons remarqué deux cérémonies religieuses : l'une en l'honneur de la reine Anne d'Autriche, morte le 20 janvier de cette année; l'autre relative à la translation du voile de la Vierge; toutes deux célébrées dans l'église de Saint-Corneille. Don Grenier nous a transmis, dans ses manuscrits, les détails suivants sur la cérémonie du voile. « Cette précieuse relique, dit-il, a toujours été conservée dans le trésor de Saint-Corneille, depuis que Charles-le-Chauve l'en avoit enrichi. Ce voile est fait d'une toile très-claire, jaunâtre, de gros lin filé au rouet , marqué du travail des mains et de la pauvreté de la Reine des cieux. Il est large
■ Mémoires de mademoiselle de Montpensier. — MoDtglat.
CHATfAU DE COMPlÈGNE. 4^
d'un tiers d'aulne de Paris, et longde trois aulnes et demie. Il porte au milieu ces lettres initiales latines, formées, par une main délicate^ à l'aiguille : I. P. M. J. N. J. R. V. , à qui l'on peut donner raisonnablement ce sens : Id Proprium Matris Jesu Nazarethi Judœorum Régis Vélum : Ceci est le vrai voile de la mère de Jésus de Nazarethy roi des Juifs, Ceux qui l'ont considéré de près y ont remarqué des taches d'un gris et rouge obscurs, que l'on a toujours prises et révérées comme les vestiges sacrés des larmes de la mère et du sang du fils. L'on conservoit ces restes précieux dans un coffre de vermeil. Ce reliquaire ne paraissant pas assez beau aux religieux, et répondant peu à la dignité de ce qu'il renfermoit , ils avoient pris la résolution d'en faire faire un autre plus magnifique, et d'y transférer ce sacré dépôt. Us choisirent pour exécuter leur dessein le jour de l'Assomption de celte année; mais dès le 8 d'août, qui étoit le dimanche, on tira la relique de l'ancienne châsse, et l'on bénit la nouvelle. Tout le clergé et les autres corps de la ville s'étoient rassemblés pour faire l'ouverture de celte cérémonie par une messe solennelle. Le saint voile fut vu et examiné par tout le clergé et les magistrats, et on le montra à tout le peuple différentes fois. On le déposa dans le nouveau reliquaire Je jour de l'Assomption , avec toules les
4lO lléslDENGES ROTA.LES.
cérëoionies possibles, et on fit ensuite la procession de Louis XIII. Il s'y trouva un concours prodigieux de monde. Après la procession, il fut porté sur le jubé et placé sur un trône où il avoit été mis dès le commencement de la cérémonie. On continua encore jusqu'au dimanche de l'octave à le tirer régulièrement pendant la messe et vêpres hors de la chasse pour l'exposer aux yeux du public. La clôture se fit avec une égale pompe, après quoi on le renferma dans le reliquaire pour être conserve dans le trésor. Cette pièce est une image d'argent de la sainte Vierge , haute de deux pieds, sur un piédestal de même, d'un pied de haut, à six pans et orné de cristaux : elle se porte à toutes les processions générales, sous un petit dais soutenu de quatre bâtons. »
Après la mort de sa mère , qu'il regretta tendrement, Louis XIV résolut d'envahir les Pays- Bas espagnols : pour s'y préparer, il avait formé un camp près de Compiègne, sur lequel il a écrit lui-même les particularités que nous reproduisons :
« Le treizième de mars, dit-il, je partis de Saint-Germain et me rendis le quatorzième à Monchi, pour commencer le jour suivant la seconde revue. Il sembloit qiie j'eusse dû aller loger
CHATEAU DE COMPlÈGJSE. 4'*
dans Compiègne, à cause qu'il étoit plus proche du lieu où j'avois résolu de voir les troupes, et plus propre pour la commodité de toute ma cour, à laquelle il se trouvbit alors beaucoup de dames, parce que la reine avoil voulu venir avec moi.
« Maii , considérant que la seule ville de Compiègne élôit capable de loger six mille hommes de pie, qui, répandus dans la campagne, eussent assurément vécu avec moins de retenue, je crus qu'il falloit, pour cette fois, passer pardessus la complaisance que j'aurois eue pour les dames en une autre occasion , et qu'il valoit mieux leur donner sujet de se plaindre pour deux ou trois jours de mon austérité, que de causer aux habitans du pays une perte qui n'eût pas été si tôt réparée.
« Le grand nombre de gens que j'avois fait assembler en cet endroit, et le dessein que j'avois pris de les considérer exactement , me firent donner à cette occupation trois jours entiers, qui furent encore à grand'peine suffisans pour exécuter ce que je m'étois proposé, quoique je fusse demeuré toujours à cheval, depuis le matin jusqu'au soir. Dans le premier jour, je vis toutes les troupes ensemble, et, après les avoir mises en bataille , je commençai à examiner en particulier le régiment d'infanterie qui servoit sous
4 12 HÉSIDEIfCES ROTALKS.
mon nom , lui faisant faire Texercice en ma présence.
a Les deux autres journées furent employées à voir séparément chacun des corps, chacune des compagnies, et, pour ainsi dire, chacun des hommes, et dans le dénombrement que j'en fis, je trouvai en .... compagnies d'infanterie, et .... cornettes de cavalerie .... hommes de pié, et . . . .' chevaux , qui presque tous étoient de si bonne mine et si bien équipés, que la plupart eussent pu passer ailleurs pour des commandants.
« Je fis paroitre la satisfaction que j'en avois par les gratifications que je distribuai à un bon nombre de capitaines, voulant les récompenser par cette marque d'estime, de l'application particulière qu'ils avoient eue à me servir, et je me trouvai bien récompensé moi-même des soins que j'avois pris jusqu'alors, par l'heureux effet que je commençois d'en reconnoître *. »
Âpres la prose du grand roi, nous risquons le bulletin en vers du continuateur de la Muse historique de Loret :
' Passages illisibles dans le manuscrit. * QEupres de Louis XIV,
CHA.TEAU DE COMPlÈGNE. 4*^
Samedy donc , toute la cour
Dont Mars se trouvoit en ce jour
Le grand et l'unique mobile ,
Fut prendre à Senlis domicile ,
Et le lendemain, au château ,
D'un aspect nant et fort beau ,
Dont monsieur le marquis d'Humière
Est l'hôte et le propriétaire.
Là tout auprès, dans un plein champ ,
Très propre à dresser un beau camp ,
Une leste cavalerie ,
Et non moins leste infanterie ,
Se rendit , par ordre du Roy,
En bonne coche et bel arroy,
A la pointe du jour quinzième ;
Et le grand Porte^Diadème ,
Pressé d*un belliqueux souci ,
Tôt après s'y rendit aussi ,
Montrant, dessus son Bucéphale ,
Une majesté sans égale.
Et capable , sans trop de los ,
D'éfacer les plus grands héros.
Aussitôt , ce chai*mant Auguste ,
Que d'admirer il est si juste ,
Estant alors accompagné
De son unique et cher puisné %
' Monseigneur le grand dauphin étant tombé malade à Compiègne, la cour fit faire une neuvaine à Notre-Dame du Pied d'argent. A peine fut-elle commencée , que la fièvre cessa. Le prince vint rendre ses actions de grâces à la relique , le samedi de l'octave de l'Assomption. 11 prit ensuite le divertissement de la chasse dans le jardin de l'abbaye , où
4l4 RESIDENCES ROYALF.S.
Des prînces et de la noblesse ,
Fit voir sa martiale adresse
A ranger , en très peu de temps ,
Trois fois cinq mille combattans ,
Dessus deux lignes parallèles ,
Qui Tune et l'autre étoyent si belles ,
Qu'on eût dit que Bellone et Mars
Venoyent d'enfanter ces soudars.
La Reyne, avec sa noble troupe ,
Que les amours suyvoient en poupe ,
Fendant l'air de leurs ailerons ,
Visita tous les escadrons ,
£t les bataillons tout de même :
Lesquels, dans une joye extrême ,
De voir cette divinité ,
D'où naist notre félicité ,
Firent merveilles de leurs armes ,
Pour saluer ses divins charmes '. »
De Compiègne, le roi se rendit a Amiens, où il trouva ïurenne à la tête de trente-cinq mille hommes, et, en moins de trois mois, il était maître des places de Condé, de Cbarleioi, d'Armentières, de Courtrai, de Lille et de Douai. Dans sa marche triomphale, Louis était acconipagné d'une cour jeune et brillante comme lui, et, pour mieux jouir de sa gloire, il avait amené,
l'on avoit mis exprès du gibier , et une collation, qui avait été disposée dans la galerie de peinture , au fond du jardin.
(Mss. de D. Grenier.) * Du Laurens.
CHATEAU DE COMPIKGWE. /\ l 5
avec la reine, madame de la Vallière, astre faible et doux dont l'éclat pâlissait , et sa superbe rivale, madame de Montespan, dont la beauté allait lout éclipser.
Au mois de juillet , le roi revint à Compiègne, cil madame de Montespan tomba malade de la rougeole; mais sa maladie ne fut ni longue ni dangereuse. Mademoiselle de Montpensier raconte qu'elle faisait de longujes promenades avec elle jusqu'à minuit sur la terrasse du Château, et que la reine Marie-Thérèse était, au sujet de la favorite, dans la plus candide ignorance. « J'étois , dit mademoiselle de Montpensier, logée dans l'appartement du roi; il ne voulut pas m'en déloger, et dit qu'il ne devoit séjourner que peu : il prit seulement une antichambre. Pendant qu'il y demeura, il voyoit tous les jours madame de 'Montespan dans sa chambre, qui étoit au-dessus de celle de la reine. Un jour, à table, elle me dit que le roi ne s'étoit venu coucher qu'à quatre heures; il lui répondit qu'il s'étoit occupé à lire des lettres et à faire dés réponses. La reine lui dit qu'il pouvoît prendre d'autres heures; il tourna la tète d'un autre côté, afin qu'elle ne le vît pas rire : dans la crainie d'en faire autant , je ne levai pas les yeux de dessus mon assiette. Madame de la Vallière s'en étoit allée à Versailles. »
4l6 RÉSIDENCES ROYALES.
Les parlements et les villes voulaient envoyer au roi des députations pour la féliciter sur ses conquêtes. « Je m*y refusai, dit Louis XIV; mes victoires ne me sembloient pas encore assez grandes pour en recevoir des applaudisseraens publics. »
L'année suivante, le dauphin, âgé de huit ans, vint à Compiègne. A son passage à Verberie , il prit beaucoup de plaisir à voir les sautriaux ^ petits garçons qui se laissent rouler du haut de la montagne de sable qui longe la grande route. Pendant qu'il se promenait sur la terrasse du Château de Compiègne, la maréchale de la Motte, gouvernante des enfants de France, lui fit apporter de grands gâteaux, et lui demanda s'il trouverait bon de les partager avec les personnes qui l'entouraient : le jeune prince y consentit avec beaucoup de grâce; il commanda aussi à Dubois, valet de chambre du roi , auquel nous empruntons ces détails , d'en jeter aux sentinelles françaises et suisses qui étaient de l'autre côté de la porte du rempart, par laquelle on entrait sur la terrasse : « Sentinelles, leur cria-t-il en a riant, remerciez-moi! » Le jour suivant, pendant qu'il était à genoux sur un carreau , au pied de son lit, pour faire sa prière à côté de sa gouvernante, après avoir dit : « Notre père y quiètes aux deux y » il ajouta, en se retournant vers la
CHATEAU DE GOMPlÈGNE. 4*7
maréchale de Lamotte : a Maman , aurai-je du « gâteau? — Oui , Monsieur, » répondit la maréchale. Le prince, continuant : «Ta volonté soit « faite sur la terre comme aux cieux, » s'arrêta de nouveau et dit : « Maman, en aurai-je un gros fi morceau? » Et toute la prière fut ainsi mêlée de dévotions et de pâtisseries. Le même Dubois, dans ses Mémoires inédits, dont la Bibliothèque de l'École des chartes vient , pour la première fois, de publier des fragments, nous initie aux secrets les plus intimes de l'éducation du dauphin ; il nous le montre, tantôt instruit à la langue latine par Bossuet, tantôt recevant les férules de la main même de M. de Montausier; une autre fois, apprenant de son valet de chambre à distinguer, par la position des oreilles, les lièvres mâles d'avec les femelles; enfin , indisposé pour s'être promené trop tard sur la terrasse et soupant dans son lit, tandis que mesdemoiselles de Lange et de Lavalette le charmaient par le son de leurs luths et par l'agrément de leurs voix.
Pendant que le dauphin passait ainsi son temps entre l'étude et les distractions de son âge, Louis XIV écrivait au maréchal deïurenne : « J'essaye de me divertir ici (Compiègne), et serai très aise d'en partir quand il sera temps de faire quelque chose*. » La guerre des Pays-Bas
t Lett**e du i a juillet 1667.
4l8 RESIDENCES ROYALES.
lui en fournit l'occasion , et de nouveaux succès couronnèrent ses armes. Les Hollandais , effrayés de la rapidité des victoires du monarque français, avaient déterminé l'Angleterre et la Suède à signer contre lui le traité de la triple alliance; mais Louis XIV, à son tour, par raffectueuse intervention de Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans, sa belle-sœur, décida Charles II à s'unir avec lui contre la Hollande; et le passage du Rhin fut le premier acte des hostilités et le plus brillant exploit de la campagne de 1672. Bientôt, la politique de l'Europe changea, et le stathouder Guillaume, le marquis de Brandebourg et le roi d'Angleterre formèrent une ligue contre la France, qui se trouva seule, avec le roi de Suède, contre ces trois puissances. Après avoir commandé ses armées en personne, Louis XIV, se plaignant de sa grandeur^ s'accoutumait à ne plus faire la guerre que de son cabinet : il se contentait de se montrer aux troupes dans un fastueux appareil , et revenait , soit à Vei*sailles , dont il élevait les magnificences, présider à des fêtes mythologiques, soit à Compiègne, se livrer au plaisir de la chasse, ou rédiger de longs mémoires sur les opérations militaires et sur la conduite de ses généraux. On trouve dans ses œuvres sa correspondance de Compiègne avec Louvois, sou ministre de la guerre, sous la date du mois
de décembre 167a. Ces lettres sont empreintes d'un profond esprit de sagesse et d'une connaissance parfaite des affaires. Ainsi, il écrivait à Louvois : « On pourroit se rendre maitre de Dôle, je ne craindrois pas que la guerre se porlât de ce côté, les Espagnols élant occupés en Flandre, les Allemands bien éloignés avec M. de Turenne, et les alliés auprès d'eux, et les traités que j'espère conclure avec Bavière et Hanovre , les Suédois bien disposés, et les Hollandois hors d'état de sortir de chez eux. J'avoue que je trouverois beau que dans le temps que l'empereur, l'Espagne ; la Hollande et Brandebourg essayent d'arrêter mes progrès, on vît Luxembourg enliser en Hollande sur la glace , M. le Prince prendre partie du comté de Bourgogne, et moi en Flandre , chasser toutes leurs troupes et enlever quelques places.» Le traité deNimègue, en 1679, termina une guerre mémorable, où Condé, Turenne, Vauban , Luxembourg, ornèrent tour à lour de lauriers le front victorieux de Louis XIV. La dernière visite à Compiègne de la reine Marie-Thérèse, son épouse, eut lieu en i683. i< Elle assista aux vêpres dans l'église de Saint- Corneille, le i4 mars; ayant aperçu que la musique du roi se disposoit à les chanter. Sa Majesté témoigna qu'elle aimoit mieux entendre le plainchant des religieux. Lorsque la communauté la
4aO RESIDENCES ROYALES.
reconduisit à son carrosse, la reine fit l'honneur au prieur de lui parler en particulier, et de lui dire qu'elle avoit remarqué un abus à FHôtel- Dieu : c'est que les lits des femmes ne fussent pas séparés de ceux des hommes ; comme supérieur, elle lui ordonnoit d'y mettre ordre. Le lendemain , le père prieur fit présenter à Sa Majesté un panier de poires de bon-chrétien, qu'elle voulut bien agréer. La reine les trouva si belles, qu'elle ordonna que ces fruits fussent servis sur la table du roi'.»
Marie-Thérèse portait déjà dans son sein le germe de la maladie dont elle mourut quelques mois après. Les fastueuses infidélités du roi retentissaient sans cesse à ses oreilles , ou venaient importuner ses yeux; mais, douée d'une patience angélique, elle pardonnait tout à un époux qu'elle adorait. Cependant le secret sentiment de sa position secondaire dans le cœur du roi, l'humiliation de ne recevoir jamais que de froids égards en échange d'une vive tendresse, les jalouses sollicitudes qu'une femme ne peut pas dévorer, la contrainte enfin qu'elle met à les cacher, avaient fini par porter atteinte à la santé de la reine, et, le 3o juillet , jour de sa mort, Louis XIV disait : « C'est le premier chagrin qu'elle m'ait ce causé. »
* D. Grenier.
CHATEAU DE COMPIÈGWE. /^:ki
Le roi remplaça cette bonne princesse par une prude artificieuse et dévote ^ qui lui tenait la main lorsqu'il signa le désastreux édit de Nantes. Il y avait préludé dès 1683, par deux édits rendus à Compiègne, qui défendaient aux ministres protestants de s'entremêler d'affaires publiques, de porter l'habit ecclésiastique , de s'intituler ministres de la parole de Dieu , d'appeler leur religion réformée y sans ajouter le mot prétendue ; enfin de célébrer les baptêmes, mariages ou enterrements avec assez d'éclat pour attirer la considération à leur ministère'. Les protestants, persécutés et chassés du royaume, allèrent porter dans toutes les cours de l'Europe leurs trop justes ressentiments ; et la ligue d'Augsbourg, formée en 1637, sous l'influence haineuse de Guillaume, le stathouder, prêt à monter sur le trône d'Angleterre, enveloppa de nouveau la France d'une attaque générale. Le roi était souffrant de la fistule qui mit ses jours en danger; les églises étaient remplies de fidèles qui appelaient la bienveillance divine sur l'auguste malade^; grâce à l'adresse de Félix , il guérit , et la France se livra aux transports d'une joie universelle. Compiègne s'associa avec empressement à l'allégresse
* Anquetil , Histoire de France.
' Voir V Histoire du Palais de Versailles.
i^'ll RIÉSIDRNCES ROYALES.
publique. Le Mercure galant de 1687 nous a conserve le récit des cérémonies et des réjouissances dont cette ville fut alors le théâtre. « I^e 6 février 1687, les marguilliers de la paroisse Saint-Jacques de Compiègne, dans laquelle est situé le Château du roi, firent rendre des actions de grâces à Dieu avec beaucoup de solennité. M. le curé y contribua de tous ses soins et marqua beaucoup de zèle. M. le lieutenant général et autres officiers de justice , MM. les échevins et les officiers et chevaliers des jeux de l'arquebuse, de l'arbalète et de l'arc, assistèrent à cette cérémonie, ainsi que tous les corps des mestiers qui s'étoient rendus, chacun dans leur chapelle ornée magnifiquement à l'envy les uns des autres. Il y eut grand'messe, salut et procession, où tous les ecclésiastiques et toutes les personnes considérables portèrent des cierges avec les armes du Roy. La procession fut suivie du Te Deurriy après lequel on alluma un grand feu, pendant que le bruit des boëtes informoit la ville de cette réjouissance. « Le 10, les religieuses de la Visitation Sain te> Marie de la même ville, fondée par Sa Majesté et par la reine Anne d'Autriche, chantèrent le Te Dewn^ ayant chacune un cierge à la main. Elles firent ensuite un feu de joye composé de quatre pilastres avec leurs portiques ornez d'armes et de chiffres
CHATEAU DE GOMPl^GNE. 4^3
du Roy, le tout terminé par une grande couronne fleurdelisée, d'où quantité de fusées partirent.
« Dans le mesme temps, les nouveaux convertis, zélez particulièrement pour le Roy qui les a mis dans le chemin du salut, firent faire des prières solennelles, et chanter le Te Deum par les religieux de l'abbaye royale de Compiègne, dans la chapelle de l'Hermitage de la croix du Saint- Signe, à l'entrée de la forest, qui est un lieu signalé, à cause qu'on y conserve une partie du Saint-Suaire, qui fut apporté par le roy Charlesle-Chauve. Il y eut ensuite un feu de joye allumé par M. Guillebert de Launoy, subdélégué de M. l'intendant, et maistre des eaux et forests, au bruit des boêtes, des tambours et des trompettes, et au son des violons, musettes, fifres, et divers autres instrumens. Comme ce jour là le temps étoit doux et fort serein, on donna la collation et le bal aux dames au bord de cette forest. »
Les beaux esprits ne gardèrent pas le silence au milieu de ce concert de bénédictions, et une pluie d'éloges en vers et en prose tomba sur le palais de Versailles '.
' Parmi les félicitatioDS adressées à Louis XIV, cous avons u*ouvé un éloge que nous publions aux pièces justificatives y
4^4 RESIDENCES ROYALES,
Rendu à la santé, Louis XIV voit réussir au delà de ses espérances les ordres qu'il a donnés pour comhcUtre sesenneuiis :T^u\embourg gagne la bataille de Fleurus ; Tourviiie et Châteaurenard battent les flottes anglaise et hollandaise à la hauteur de Dieppe; Catinat défait le duc de Savoie à Slafïarde ; mais, d'un autre côté , les Français, envoyés en Irlande pour rétablir Jacques IF, reviennent sans succès: la victoire de la Boyne, gagnée par le prince d'Orange , force son compétiteur à quitter l'Angleterre et à se réfugier en France, auprès de Louis XIV, qui lui avait généreusement offert un asile.
De 1690 à 1698, Louis XIV, malgré les charmes de Versailles, fit tous les ans un voyage à Compiègne; Dangeau, le Suétone de la cour, en a noté jour par jour les souvenirs. Ce sont, pour la plupart, des nouvelles intimes qui avaient, à cette époque, une importance qu'elles ont perdue avec le temps. Toutefois, nous en avons recueilli quelques-unes : « Le 3 mars 1690, le feu prit au Château dans l'appartement de la princesse d'Harcourt : ses meubles et ses habits furent brûlés. On craignit pour le roi, et l'on détendit son ap* partement. Il donna à madame d'Harcourt mille
à cause de sa singularîté ; il est entièrement écrit en mots d'une syllabe.
CHATEAU DE COMPIl^GNE. 4^^
pistoles pour réparer la perte qu'elle avait faite à Compiègne ; le 6 mars lôg^ijle roi d'Angleterre arriva, et le roi le mena à la Croix-Saint-Ouen, où il passa la revue de ses gardes du corps et des grenadiers à cheval ; le 26 mars 1 694, le roi passa , vers Royal-Lieu , la revue de seize escadrons de carabiniers. Madame de Maintenon v était, et le roi lui en fit les honneurs ; les étendards furent bénits par l'évêque de Soissons; le 2 mai 1695, après souper, le roi , jouant au lansquenet, trouva bon que quelques officiers eussent l'honneur de jouer avec lui; le ]3 du même mois, il entendit la messe aux Carmélites, de préférence àSaint-Corneille, église où pourtant il allait toutes les fois qu'il visitait Compiègne. » Enfin, mêlant au plaisir de la chasse, qu'il aimait à prendre dans la belle forêt de Compiègne, les devoirs de la monarchie, il écrivit le i5 mai de la même année cette lettre au duc de Vendôme :
<x Mon cousin , la mauvaise santé de mon cousin le duc de Noailles ne lui permettant pas de pouvoir être à la tête de nos troupes en Catalogne, nous avons cru ne pouvoir jeter les yeux sur personne qui fût plus digne de les commander que vous. C'est pourquoi, aussitôt celle-ci reçue, ne manquez pas de vous y rendre le plus diligemment qu'il vous sera possible ; celle-ci ser-
vira pour vous y faire reconnoitre en qualité de commandant et de vice-roi^ en attendant que nous vous envoyions les lettres nécessaires pour cet effet, et nous laissons le commandement, que nous vous avions confié, à mon cousin le grand-prieur, votre frère, aux mêmes conditions. »
Leduc de Vendôme répondit à cet ordre pressant en partant sur un cheval de ferme, sans attendre ses équipages, et la prise de Barcelone ne tarda point à justifier la confiance royale.
Mais une solennité militaire, qui occupa l'attention de la France et de l'Europe , eut lieu à cette époque : c'est le camp de Coudun\ formé près Compiègne, dans le but d'instruire le duc de Bourgogne aux manoeuvres de la guerre. Ce jeune prince entrait dans sa dix-septième année; il avait eu pour gouverneur le duc de Beauvilliers , pour précepteur Fénelon. Son caractère n'était point facile à manier : ennemi de toute résistance, fougueux, emporté, on dit qu'il allait jusqu'à briser ses pendules lorsqu'elles sonnaient l'heure de l'étude; il lui arrivait même de
' Voir la carte particulière du camp de Coudun , par le sieur Pennier, en 1 698, et dédiée à monseigneur le duc de Bourgogne.
blasphémer contre la pluie quand elle dérangeait ses promenades. II aimait avec ardeur les plaisirs, et se défendait mal contre ses passions. L'auteur de Télémaque parvint à triompher de ces défauts par beaucoup de douceur unie à d'innocents artifices. Le duc de Bourgogne devint charitable, aimable, spirituel et brave. On le maria de bonne heure, le 7 décembre 1697, à Marie-Adélaïde de Savoie, princesse gracieuse, vive, aimable, et d'un esprit enjoué. Elle paraissait se soucier fort peu de sa figure, qui était pourtant très-agréable; sa toilette était faite en un moment ; elle n'aimait la parure que pour les bals et les fêtes. Madame de Maintenon, qui cherchait l'occasion de retenir Louis XIV et d'amuser ses vieux jours , vit dans cette jeune princesse un charmant instrument à ses vues; elle l'entoura de caresses pour la captiver, et lui apprit si bien à plaire au monarque, que Louis chérissait la duchesse de Bourgogne plus que tout au monde. Il s'amusait de ses vivacités, de ses étourderies, et riait de la voir voltiger autour de lui avec la légèreté d'un oiseau , tantôt se perchant sur les bras de son fauteuil, tantôt se jouant sur ses genoux. Après les brillantes fêtes qu'il avait données à Versailles pour ce mariage, le roi fut heureux d'offrir à cette princesse le spectacle d'un camp et l'image de la guerre. Louis XIV avait tracé
4^8 RKSIDENCES ROYALES.
de sa main le programme de toutes les opérations '.
Les troupes arrivèrent au nombre de 5o,ooo hommes, dans les derniers jours du mois d'août, et occupèrent les hauteursqui environnent Conipiègne, au delà de TOise. Le commandant supérieur, le maréchal de Boufïlers, avait établi son quartier général à Coudun, La maison du sieur I^borie, ancien major, où il était logé, n'était point assez grande pour l'état qu'il se proposait de tenir, car il était dans l'intention de recevoir, non-seulement le roi et sa cour^ mais encore tous les officiers de l'armée et les étrangers de marque. Il fît donc improviser une grande salle de cinquante pieds de longueur sur trente-deux de large, la fit meubler magnifiquement en damas cramoisi, et orner des portraits du roi , du duc et de la duchesse de Bourgogne. De vastes cuisines, toujours allumées, devaient pourvoir incessamment les tables toujours prêtes à recevoir leurs nombreux convives. Les autres généraux avaient également con\ferti en palais les plus simples chaumières.
Le roi partit de Chantilly le 3o août pour se rendre à Compiègne; le même jour, le duc de
' Ce manuscrit royal a été racheté par la liste civile ; il se trouve à la bibliothèque du Louvre.— Voir ce programme aux Pièces justificatives.
Bourgogne, et ses frères le duc d'Anjou et le duc de Berry, s'empressèrent d'aller voir la disposition du camp. Le roi le visita le i^*" septembre avec la duchesse de Bourgogne et le roi d'Angleterre qui était arrivé deSaint-Germain Ml fut reçu par le duc de Bourgogne, le maréchal de Boufflers, les lieutenants généraux de Rosen , de Créquy, de Crénan, de Busca, de Gassion et d'Ârtagnan. Chaque escadron était de quarante maîtres par file, sur trois de hauteur, et les bataillons décent vingt hommes sur cinq. Les princes et les officiers généraux avaient de riches uniformes. On les distinguait par de grandes écharpes d'argent à réseaux, mises en baudrier; chaque corps était d'une couleur différente; mais l'or et l'argent brillaient partout. Après la maison du roi, dont la tenue était magnifique, on remarquait la gendarmerie, vêtue de drap rouge avec des boutons d'argent, et montée sur d'excellents chevaux. Les carabiniers étaient bleus avec des parements rouges, et ils avaient des bandoulières blanches. Tous les régiments de la cavalerie royale étaient aussi vêtus de bleu, les parements seuls les différenciaient. Les régiments de la Reine et de Furstemberg, rouge doublé de bleu. Les régimentsdes
' Louis XIV était au conseil , lorsque Jacques II arriva : il se leva pour aller lui rendre visite. Le duc de Bourgogne lui céda son appartement au château. (Dangeau.)
4a8 ff/Ct^ ROYALES.
d j^^0é& de drap gris, avec de gros-
j^^L ferrées sur Tépaule; les trompettes ^'^ ugliers des régiments royaux portaient ^^l'ja roi, les autres celle de leur colotiel, ^^'^Ifgaiaivrés d'or et d'argent. Quant auxeten- ^rtis ^'* étaient brodes avec leur devise d'un t^é celle du roi de l'autre. Les dragons de la ogine, rouge, doublé de bleu, ne le cédaient pas eo beauté aux autres régiments. L'infanterie se distinguait par les difTérentes couleurs des draps, des parements, des vestes, des bas, desrubans que les soldats avaient sur l'épaule. Toutes les trou« pes avaient des chapeaux bordés d'or ou d'argent, avec des cocardes sur le retroussis.
La revue dura quatre heures, et le roi témoigna aux officiers sa vive satisfaction, en présence d'un grand nombre de spectateurs de toutes nations, parmi lesquels on remarquait les deux fils du landgrave de Hesse-Cassel, et un frère du duc de Parme. Le roi avait accepté une collation chez le maréchal de BouflQers : étonné et charmé de la magnificence que le maréchal avait étalée sous ses yeux, il dit qu'il ne fallait pas que le duc de Bourgogne tint de table dans ses tentes devant Coudun : « Nous ne pourrions mieux faire, ajou- « ta-l-il en souriant, que M. deBoufflers; mon- « seigneur le duc de Bourgogne dînera avec lui « toutes les fois qu'il ira au camp. » En effet, s'il
GHA.TEA.U DE COMPIÈGNE. f^'il
faut en croire les récits du temps, on faisait chez le maréchal la chère la plus délicate. Les veaux de Gand, veaux de rivière, perdrix rouges, gelinottes , faisandeaux; enfin , ce qu'il y a de meil leur était servi avec une profusion et un goût admirables. Des chevaux sellés sur toutes les routes partaientou revenaient sans cesse pour aller chercher ou rapporter de tous pays les mets les plus rares. On servait les meilleurs vins de France, d'Espagne, du Rhin, de la Moselle. La table était ornée d'un luxe de fleurs extraordinaire. On poussait la recherche jusqu'à faire venir de l'eau de Sainte- Reine % et des sources les plus estimées. M. de Boufflers se surpassa en magnificences dans le dîner qu'il donna aux deux rois de France et d'Angleterre. L'auteur des Jventures galantes du camp de Compiègne ^ nous a conservé le menu de cet auguste repas :
« On posa d'abord sur la table trente-six platâ, sans compter la machine du milieu, qui y étoit
* Sainte-Reine , située à deux lieues de Semur^ près des ruines de l'ancienne ville d'Alise, renferme des eaux dont la salubrité est célèbre ; on y voit un hospice honoré depuis longtemps de la bienveillance des rois|, et notamment de Louis XIV, qui lui fit présent de quelques reliques qui sont conservées avec un soin religieux.
* Nodot, 1699.
43a RÉSIDENCES ROYALES.
dëjà placée; le service consistoit en huit potages, huit moyennes entrées, seize hors-d'œuvres, et le reste; ensuite, on releva les potages par autant de hors-d'œuvres; et tout cela fut encore relevé dans le tems, par trente-six plats d'entre-mets et de rôts. Les violons et les haut-hois, placés à une distance proportionnée, marquoient par des intermèdes la desserte des services. On releva devant le Rov huit hors-d'œuvres d'entre-mets par huit autres assiettes, dont il y en a voit eu deux de trente-six ortolans chacune; le fruit répondoit par son arrangement, sa diversité, sa profusion, à la magnificence du festin, et l'on y hut les vins les plus exquis et les plus rares. Un moment après que le Roy fut à table, .on en servit trois grandes sous les tentes^ deux dans la galerie de la maison, et deux dans les chambres du premier étage, dont les moindres étoient de douze couverts ; elles furent remplies par les officiers de la suite du roy et par ceux de l'armée : mais une chose surprenante, c'est que du moment qu'elles furent déservies ^ on les vit couvrir aussitôt de viandes neuves, et tous ceux qui n'avoient point trouvé place aux premières, furent invitez à ces secondes, et à plusieurs autres petites volantes qu'on y ajouta.
a Le Roy trouva tout ce qu'on lui servit si bon.
que le soir il dit publiquement « qu'il n'avoit jamais fait un si grand repas '. »
Le roi s'attachait chaque jour à instruire les princes dans l'art des conquérants : tantôt il voulait leur apprendre de quelle manière on forçait une armée retranchée; tantôt c'étaient deux armées rangées en bataille dans une plaine , une autre fois le simulacre d'un siège. Ainsi ^ le i3 septerafire» on fit le siège de Compiègne dans les formes. Crenan défendait la place; un ancien rempart ^ qui était de plain-pied avec l'appartement du roi, dominait toute la campagne. Vers quatre heures 9 le roi se rendit sur le rempart avec la duchesse de Bourgogne ^ madame de Maintenon et les seigneurs et dames de la cour y pour être témoin de ce spectacle militaire. Dès que Sa Majesté fut arrivée , on vit une fumée qui donna le signal pour commencer
' La table était si bonne , les vins si fêtés , qu*an jour le maréchal de Boufflers lui-même se laissa, dit-on, prendre à leur dangereuse fumée. Le duc de Bourgogne en rit beaucoup, et lui chanta ce couplet impromptu :
« Dans le temple du dieu Ripaille N'est-on pas tous de même taille ?
Que chez Louis, chez le Dauphin, On craigne les vapeurs du vio ; Mais auprès d'un duc de Bourgogbe , Profane qui n'est point ivrogne ! »
434 RÉSIDENCES AOYALES.
raction. <r Les ennemis , qui faisoient doucement leurs approches, avoienl dessein de s'emparer de quelques maisons qui paroissoient deux manières de fauxbourgs, à quelque distance de la ville, devant les portes Chapelle et Pierrefonds: ce qui obligea la cavalerie de la place à s'avancer dans la plaine pour faire télé aux ennemis; elle avoit derrière elle de l'infanterie pour la soutenir. Aussitôt qu'elle parut , les ennemis idétachèrent des cavaliers pour escarmoucher ; les assiégez firent la même chose, et ces cavaliers ayant fait le coup de pistolet , regagnèrent la queue de leurs escadrons, qui avancèrent l'un contre l'autre et firent leur décharge en passant. Les ennemis lâchèrent pied; mais un escadron qui étoit sur la gauche, à couvert d'un rideau, étant accouru à toute bride pour les soutenir, leur fit faire volteface, et les assiégez se retirèrent. Un moment après, chacun reforma ses rangs, et les deux partis se virent en pi*ésence. Quoy que le canon de la place incommodât fort les ennemis , cela ne ies empêcha pas de revenir en plus grand nombre : ils repoussèrent les assiégez jusqu'à la hauteur du petit faubourg de la porte Chapelle, d'où l'infanterie, qui étoit embusquée, fit ses décharges, et les contraignit à reculer; mais, se fortifiant aussitôt de nouvelles troupes, ils repoussèrent tout à fait les assiégez, et se rendirent
CHA.TRAU DE COMPlisGNE. 4^5
niaitres du poste. Lorsque cette action sepassoit devant la porte Chapelle, les ennemis, qui avoîent fait encore une pareille attaque du côté de la porte Pierrefonds, s'emparèrent aussi des maisons qui y sont situées, ce que les assiégez apprirent en même temps par les cris des soldats et les fanfares des trompettes, signal ordinaire des victorieux.
« Pendant que les troupes du blocus s'établissoient aussi, on faisoit avancer celles qui étoient destinées à faire le siège et à aller à la fascine; elles venoient du camp et marchoielit eo bon ordre. Quand elles furent à portée du canon de la place, il fit un feu terrible sur elles, mais il n'interrompit pas leur marche; elles gagnèrent le pont , où monseigneur le duc de Bourgogne s'étoit rendu avec les généraux pour les voir défiler. La fierté de ces troupes faisoit plaisir aux spectateurs. La cavalerie avoit la tête, et l'infanterie étoit suivie des travailleurs armés de tous les outils propres à remuer la terre. Elles prirent à gauche en sortant du pont, à l'imitation des précédentes; elles s'étendirent de même dans la plaine, et pendant tout ce temps-là le canon de la ville se faisoit entendre.
(c Dès que ces troupes eurent pris leur poste ,
la nuit, qui commençoit à chasser le jour, avertit
les généraux qu'il étoit temps d'ouvrir la tran*
chée. Monseigneur le duc de Bourgogne , accompagné de M. le maréchal de Boufflers, et M. de Barbesieuxy qui ne manquoit pas de paroitre chaque jour, soit auprès du roi , soit auprès du prince dans tous les mou vemens, vinrent pour en voir faire l'ouverture. L'endroit qu'on avoit choisi pour Cela étoit dans la pente d'une petite hauteur assez près de la rivière, et à plus de cent pas du pont. Les pionniers de l'artillerie commencèrent aussi à travailler pour loger dix-huit pièces de caaon dans trois batteries égales, qu'ils placèrent sur une éminence vis-à^visle corps de la place. Dans le même temps la cavalerie arriva, comme apportant des fascines à la queue de la tranchée, pour servir à soutenir les terres. Les ingénieurs conduisirent les travailleurs le long du sillon qu'ils avoient tracé, et , recommandant le silence, firent ouvrir deux lignes parallèles. Les gardes françaises, qui ont le pas devant tous les régimens, travaillèrent à la droite, et Picardie à gauche. Cependant la garnison n'étoit pas tranquille; il sortoit des remparts, de la demi-lune, du chemin couvert, un feu épouvantable du canon et de la mousqueterie ; mais il y avoit bien des coups perdus , l'obscurité empêchant de discerner les endroits où l'ennemi travailloit; il n'y perdoit point de tems, et quoiqu'il eût peu à craindre , il observoit toutes les règles que l'art
CHATEAU DE COMPIÈGWE. 4^7
militaire prescrit en pareille manœuvre. L'infanterie, le genou en terre, tenoit derrière elle les travailleurs en sûreté contre les sorties qu'on pou voit faire, et la cavalerie étoit de garde à la tranchée. Le nombre infini de bouches à feu que les assiégez faisoient entendre , et le profond silence qui régnoit du côté des assiégeants^ étoient deux choses d'autant plus charmantes à la vue, qu'il est rare de pouvoir considérer de pareils tableaux en sûreté '. »
C'est à cette occasion que Saint-Simon, qui était près du roi sur la terrasse, a écrit ces pages sévères, mais véridiques, contre le grand roi, s'abaissant, à la face de la France et de l'Europe, devant la veuve de Scarron , et la montrant aux troupes, comme autrefois il avait promené en triomphe les la Vallière et les Montespan : alors la beauté , la jeunesse servaient de parure et d'excuse à ces fastueuses amours, tandis qu'auprès de madame de Main tenon rien ne pouvait intéresser à une faiblesse flétrie par Tâge, les rides et la superstition. Il y avait loin, en effet, du jeune et brillant vainqueur de la Flandre , dictant la paix de Nimègue et faisant représenter le Tartufe^ au monarque vieilli et subjugué,
* Aventures du camp de Compicgne.
rendant l'ancienne gouvernante de ses bâtards juge de ia science militaire et presque de la gloire de l'armée française!... Laissons donc parler Saint- Simon :
« Un spectacle d'une autre sorte , et que je peindrois dans quarante ans comme aujourd'hui, tant il me frappa^ fut celui que, du haut de ce rempart, le roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d'assistans de tous états, tant dans la plaine que sur le rempart même. Madame de Maintenon y étoit en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés. Sur le bâton de devant, à gauche, étoit assise madame la duchesse de Bourgogne. Du même coté, en arrière et en demi-cercle , debout , madame la princesse de Gonti et toutes les dames, et der* rière elles des hommes. A la glace droite de la chaise, le roi, debout, et un peu en arrière un demi-cercle de ce qu'il y avoit en hommes de plus distingué. Le roi étoit presque toujours découvert, et à tous momens se baissoit pour parler à madame de Maintenon, pour lui expliquer ce qu'elle voyoit et les raisons de chaque chose. A chaque fois, elle avoit l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre à cinq doigts, jamais de la moitié; car j'y pris garde, et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes. Quel-
GUATKAU DE COMPlÈGA'E. 4^9
quefois elle ouvroit pour quelques questions au roi; mais presque toujours o'étoit lui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissoit tout à fait pour l'instruire; et quelquefois qu'elle n'y prenoit pas garde, il frappoit contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu'à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rare-* ment, et quelques réponses à madamela duchesse de Bourgogne, qui tàchoit de se faire parler, et à qui madame de Maintenon montroit et parloit par signes de temps en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse lui crioit quelques mots. J'examinois fort les contenances : toutes marquoient une surprise honteuse, timide, dérobée; et tout ce qui étoit derrière la chaise et les demi-cercles avoit plus les yeux sur elle que sur l'armée, et tous dans un respect de crainte et d'embarras. Le roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chaise, pour parler dedans; et cet exercice si continuel lui devoit fort lasser les reins. Monseigneur étoit à cheval dans la plaine , avec les princes ses cadets; et monseigneur le duc de Bourgogne, comme à tous les autres mouvemens de l'armée, avec le maréchal de Boufflers, en fonctions de générai. C'étoit sur les cinq heures de l'aprèsdinée, par le plus beau temps du monde et le plus à souhait.
44o EÉSIDENCES ROYALES.
(c 11 y avoit^ vis-à-vis la chaise à porteurs , un sentier taillé en marches roides, qu'on ne voyoit point d'en haut , et une ouverture au bout, qu'on avoit faite dans cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres du roi^d'en bas, s'il était besoin. Le cas arriva : Crenan envova Canillac, colonel de Rouergue, qui étoit un des régimens qui défendoient, pour prendre l'ordre du roi sur je ne sais quoi. Canillacse met à monter, et dépasse jusqu'un peu plus que les épaules. Je le vois d'ici aussi distinctement qu'alors. A mesure que la tête dépassoit, il avisoit cette chaise, le roi et toute cette assistance qu'il n'avoit point vue ni imaginée, parce que son poste étoit en bas au pied 4u rempart, d'où on ne pouvoit découvrir ce qui étoit dessus. Ge spectacle le frappa d'un tel étonnement , qu'il demeura court à regarder, la bouche ouverte, les yeux fixes et le visage stupéfait. 11 n'y eut personne qui ne le remarquât , et le roi le vit si bien , qu^ii lui dit avec. émotion : « Eh bien! Canillac, montf tez donc. » Canillac demeuroit; le roi reprit : a Montez donc! qu'est-ce qu'il y a? » Il acheva de monter, et vint au roi, à pas lents, tremblant, et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu. Je l'ai déjà dit : j'étois à trois pas. du roi ; Canillac passa devant moi , et balbutia fort bas quelque chose. « Comment dites-vous? dit
CHAT£A.U DE GOMPlÈGlVE. 44*
le roi ; mais parlez donc. » Jamais il oe put se remettre ; il tira de soi ce qu'il put. Le roi , qui n'y comprit pas grand'-chose, vit bien qu'il n'en tireroit rien de mieux , répondit ce qu'il put, et ajouta d'un air chagrin : « Allez , monsieur. » Canillac ne se le fit pas dire deux fois , et regagna son escalier et disparut. Â peine étoit-il dedans , que le roi , regardant autour de lui : « Je ne sais pas ce qu'a Canillac , dit-il ; mais il a « perdu la tramontane, et n'a plus su ce qu'il me a vouloit dire. » Pei*sonne ne répondit.
« Vers le milieu de la capitulation , madame de Main tenon apparemment demanda la per-^ mission de s'en aller ; le roi cria : « Les porteurs « de madame! x> Us vinrent et l'emportèrent. Moins d'un quart d'heure après, le roi se retira, suivi de madame la duchesse de Bourgogne et de ..presque tout ce qui éloit là. Plusieurs se parlé* rent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l'oreille bien bas. On ne pouvoit revenir de ce qu'on venoit de voir. Ce fut le même effet parmi tout ce qui étoit dans la plaine. Jusqu'aux sol* dats demandoient ce que c' étoit que cette chaise à porteurs, et le roi à tout moment baissé dedans; il fallut doucement faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger de ce qu'en dirent les étrangers, et de l'effet que fit sur eux un tel spectacle. 11 fit du bruit par toute
TEurope, et y fut aussi répandu que le camp même de Compiègne, avec toute sa pompe et sa prodigieuse splendeur. Du reste , madame de Maintenon se produisit fort peu au camp^ toujours dans son carrosse avec trois ou quatre familières, et alla voir une fois ou deux le maréchal de Boufflers et les merveilles du prodige de sa magnificence. »
Après la revue d'honneur, le roi fit donner 600 livres de gratification à chaque capitaine de cavalerie, et 3ûo livres à chaque capitaine d'infanterie. Il fit au maréchal de Boufflers un présent de cent mille livres. « Qu'étoit-ce que cent mille livres, s'écrie Saint-Simon , pour la magnificence incroyable dont le maréchal épouvanta toute l'Europe par les relations des étrangers qui en furent témoins, et qui, tous les jours, n'en pou voient croire leurs yeux ? »
Pendant son séjour à Compiègne, madame de Maintenon n'employait pas tous ses loisirs à passer des revues et à recevoir les honneurs militaires : sa pensée se portait avec inquiétude sur cette maison de Saint-Cyr qu'elle avait fondée et où elle devait mourir. Â cette époque, une sorte de schisme s'était introduit dans ce royal asile. Madame de Maintenon l'avait d'abord caché au roi ; mais lorsque l'éclat du livre des Maximes
GUAT£AU DE COMPlÈGN£. 443
des Saints eut révélé le dissentiment qui s'était élevé entre Bossuet etFénelon, il fallutbien tout lui dire; et aussitôt prenant parti pour Tévéque de Meaux, l'un des témoins de son mariage secret, il ordonna qu'on éloignât sans délai de Saint-Cyr celles des dames qui avaient monti^ de l'attachement pour les doctrines de madame Guyon; et madame du Tour, madame de la Maison-Fort, madame de Mont-Aigle , reçurent ordre, par lettres de cachet, de se rendre dans d'autres couvents. Le roi se montra tellement yif sur cette affaire du quiétisme, que, dans la crainte du retour de ces dames, il écrivit de Compiègne, le 5 septembre 1698, cette lettre à la supérieure de la maison de Saint-Louis, à Saint- Cyr :
« L'intérêt particulierque je prends au bien de votre maison , et la connoissance que j'ai de quel préjudice il seroit pour elle que les dames du Tour, de la Maisonfort et de Montaigle, qui en sont sorties par mon ordre, avec l'obédience du sieur évêque de Chartres, pour les raisons que j'ai connues et que je lui ai communiquées, y rentrassent quelque jour, m'engageant de vous déclarer ici que mon intention, en les renvoyant, a été que ce fût sans espérance de retour, et pour vous mettre à couvert des entreprises qu'elles
pourroient faire sur cela à Ta venir; après y avoir bien pensé, par toute mon autorité de roi et de fondateur, je vous défends , et à toutes celles qui vous succéderont, de souffrir jamais que c^s trois dames rentrent parmi vous, sous quelque prétexte que ce soit. Je ne doute pas que tous ceux qui voudroient peut-être par la suite les y faire rentrer ne soient arrêtés par une déclaration aussi expresse qQe celle de ma volonté. »
Depuis cette année jusqu'à sa mort, le Palais de Fontainebleau et les petits appartements de Versailles absorbèrent le grand roi, rapetissé sous-un joug qu'il avait accepté par une faiblesse humaine , conservé par un scrupule dévot, et porté souvent avec embarras.
Si ce prince, comme le disent dom Grenier et Lamartinière, avait rétabli la façade du Château de Çompiègnesur la terrasse; s'il avait agrandi les jardiqs et construit un nouvel escalier d'honneur, ces travaux disparurent sous le règne de son successeur, qui, à la place de l'ancien Palais, appelé Aow^r^ jusqu'en 1637, fit bâtir le Château qu'on admire aujourd'hui. Mais l'hospice des indigents, fondé par Louis XIV en i663, en de-^ hors de la porte de Paris, existe encore, et fait bénir la mémoire de ce prince.
^^%»«0%%m^^%%%»%»%«%v>%o*%it»»V<%%%%^/%%mi)>*»<<»%%^<»«/»%^%4 ■%«■/> »%%%»»<i»Vfc%/%'««»^%»<»'»/>'%<%V»i