LETTRE DU ROI AU DUC DE CHOISEUL
« Comme je vous ai promis de vous dire tout ce qui me reviendroit de vous, je jn'en acquitte en ce moment. On dit que vous avez grondé le chevalier de la Tour-du-Pin à l'occasion de madame du Barry, sur ce qu'elle a diné au camp, et sur ce que la plus grande partie des officiers a voit dîné chez elle le jour de la revue. Vous avez aussi grondé Foulon à son occasion. Vous m'aviez promis que je n'entendrois plus parler de vous sur elle. Je vous parle avec confiance et amitié; l'on peut se déchaîner contre vous dans le public, c'est le sort des ministres, surtout quand on les croit voir en opposition avec les amis du maître; mais, à cela près, le maître est toujours très-content de leur besogne, et de la vôtre en particulier, w
Dans sa réponse au roi, le ministre se disculpe entièrement des petits griefs que son maître avait contre lui. Il parait d'ailleurs que cette circonstance n'aurait point altéré les bons rap-
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 4^3
porls de la favorite avec le duc de Choiseiil , s'il faut en croire une lettre datée de Coropiègne et adressée par madame du Barry au ministre. Rien n'est changé à la ponctuation :
ff J'ai passé ches vous monsieur le duc, pour vous faire mes remerciments, sur le vif intérêt que vous avez mis; à la grâce que le Roi vient d'accorder, à mon frère je crois vous devoir monsieur le duc celle de lui avoir fait conserver sa compagnie de dragons; grâce que mon frère prise, infiniment, ainsi que moi , puisqu'elle le met à même de continuer a montrer son zèle pour le service du Roi;
« Je suis monsieur le duc avec des sentiments aussi distingués que reconnaissants votre très humble et très obéissante servante
Cl DU Barry. »
Cette femme devait exercer une funeste influence dans la querelle de la cour avec les parlements. Indépendamment de leur zèle à proscrire les jésuites , ils s'étaient montrés fort opposés à l'enregistrement des nouveaux édits bursaux. Le$ impôts levés pour la guerre devaient être diminués au retour de la paix : le gouvernement, embarrassé dans ses finances, ne tint
point parole; le parlement de Bes^ançon refusa
/|8/| HÉSIOENCES ROYALES.
l'en regist rement : il fut exilé; le parlement de Toulouse suivit son exentiple : on jeta plusieurs de ses membres en prison ; le parlement de Grenoble montra la même résistance. Louis XV, ami du repos, paraissait incliner à faire quelques concessions; le duc de Cboiseul était secrètement favorable à la cause des parlements; mais madame du Barry était d'un avis contraire. Un jour, voulant intimider le roi 5^ elle le conduisit devant le portrait de Charles V^^ roi d'Angleterre, qu'elle avait acheté à dessein : « Voyez « ce monarque infortuné, lui dit-elle; vos parce lemens peut-être finiroîent par vous traiter « comme il le fut par le parlement d'Angleterre, « si vous n'aviez assez de fermeté pour vousop- « poser à leurs entreprises et braver leurs mecc naces. » Elle aurait dû plutôt mettre sous ses yeux le livre de Clarendon , afin de bien lui rappeler que ce sont les actes de mépris et de violence exercés par Charles I®' contre le parlement, qui avaient excité leur animadversion , et préparé la fin déplorable de ce monarque.
Entraîné par la scandaleuse influence qui dominait sa vieillesse anticipée, Louis XV manda àCompiègne, au mois d'août 1766, la grande députation du parlement de Grenoble : « J'ai « cassé votre arrêt , lui dit-il d'un ton courroucé, « et j'en ai ordonné la radiation. Je ne laisserai
CUAÏEAU DE COMPIÈGNE. 4^3
a rien subsister de ce qui pourra porter la moina dre atteinte à mon autorité. Vous avez dit que Qc les raisons présentées dans mon édit avaient « besoin d'être conciliées avec les droits de la « vérité , de l'honneur et du devoir : je fais très- « expresse défense aux officiers de mon parle- « ment de Grenoble de prendre à l'avenir de « pareilles délibérations. » El , s'adressant au duc de Choiseul : « Rayez la minute de Farrété, «et écrivez en marge qu'elle a été rayée de mon « ordre et en ma présence. — Quant à vos re- « gistresy dit-il aux députés, les registres de mes tf cours sont les dépôts des actes de ma justice ; « et personne ne doit être inquiet lorsque je me « les fais représenter. Il dépendra de mon par- « lement que je ne fasse jamais usage de cette c( voie; son obéissance m'assure qu'elle ne sera « plus nécessaire, et que je n'aurai à lui donner « que des marques de ma bienveillance \ »
Au mois de novembre de la même année, Compiègne était témoin d'un spectacle moins affligeant : c'était la réception, comme gouverneur, du vicomte Mathieu Paul de Laval Montmorency, capitaine de dragons au régiment Dauphin.
« Ce jourd'huy dimanche, ^3^ jour du moi^
* Gazette de 1766.
de novemI>re 1766, messieurs : Lévesque , écuyer, maire; Bosquillon, Bera, Cornu de Cancy et Scellier, tous quatre écheviaz de la ville de Compiègne, Penon, secrétaire d'icelle, les conseillers et notables habitants ^ se rendirent eu robe à trcAs heures après midy environ , au dehors de la porte de Paris de cette ville, pour y recevoir monsieur le vicomte de Laval ^ gouverneur de Compiègne. La milice boui^eoise s'y étoit déjà rendue, composée de cinq compagnies de trente hommes chacune , de deux caporaux et de deux sergeus , d'un lieutenant et d'un capitaine 9 ainsy que les quatre gardes du gouverneur particulier et le brigadier. A quatre heures et demie du soir environ, M. le vicomte de Laval parut , M. le duc de Laval, son père, M. de BouUogne, intendant des finances, son beau-père, M. le marquis de Laval , son frère aisné et autres; à la compagnie de monsieur le gouverneur, lesdits tambours et fifTres se firent entendre, le toxin de la ville ou le timbre qui commandoit alors les cloches de la ville, causèrent une allégresse parmy les citoyens de Compiègne , assemblés de tous côtés pour voir monsieur le gouverneur.
« En effet, M. Lévesque s'avança auprès de la portière du carrosse de monsieur le gouverneur, à quelques pas et vis-à-vis l'auberge de la Croix-
CHATEAU OE t:OMPIFGNE. 487
Blanche, où estoit ce seigneur, mondit sieur Lévesque ayant entre les mains un bassin d'argent sur lequel ëtoient deux cïefs de fer de bronze, dore par un peintre, attachées avec u» ruban d'argent couleur bleue de la livrée de la ville, qui furent présentées à monsieur le gouverneur, qui les reçut avec bonté , étant pour lors descendu de son carrosse pour les recevoii*. M. Lévesque le complimenta sur sa naissance et sur son avènement. Ensuite chacun prit son rang : MM. Lancry de Rimberlîeux, lieutenant du roy de la ville; Esmangart de Beauval , major, et son fils en survivance, occupèrent aussy leur place. Monsieur le gouverneur fit ainsy son entrée à pied, accompagné comme dessus; M, Lancry de Rimberlieux observoit la droite de ce seigneur, et M. Lévesque la gauche, qui le.lenoient par la main; ensuite l'état major, le corps des officiers municipaux suivoient aussy, seten leur rang, et une foule d'habitants.
« Monsieur le gouverneur arriva à Thostel de ville, au son des tambours, fifres et cloches. Sept pièces de canon, placées dans le jardin du Roy, devant la façade du Château donnant dans la plaine devant l'appartement de la Reine, se firent ente^idre par trois décharges au moment de l'arrivée de monsieur le gouverneur. Ce seigneur se plaça au bout du bureau , ainsy que
488 RESIDENCES AOYALKS.
tnoiisieur son père, sur un gradin garny d'un tapis et de deux fauteuils préparés, et ensuite chacun se plaça selon l'ordre suivant : l'état major occupa la droite, ensuite messieurs les maire, éclievins» et une partie des notables, les corps séculier et régulier, le corps militaire, la plupart décorés de la croix de Saint*Loui$, les officiers des châsses et des forets de Compiègne et de I^aigue, et autres anciens habitants s'y trouvèrent. Le bureau étoit garny de huit flambeaux, et la grande salle parsemée de lumières. Monsieur le gouverneur s'installa, et M. Penon, secrétaire de ladite ville, fît la lecture des provisions de monsieur le gouverneur, accordées par Sa Majesté à ce seigneur; ycelles furent enregistrées en ladite ville.
a  cinq heures et demie du soir environ, monsieur le gouverneur, accompagné comme dessus, sortit de l'hostel de ville dans le ménf)e ordre qu'il y fut conduit. Il fut tiré devant icelui six douzaines de fusées , et terminé par un pétard. La façade de l'hostel de ville se trou voit illuminée d'un grand nombre de lampions, et le beflfroy de torches, et les deux tourelles de lanternes. Ce seigneur fut conduit au Château, lieu de sa demeure pendant son séjour en cette ville, à la Jumière de douze flambeaux, que les sept sergenz , valiets de ville et autres porloient.
CHATEAU D£ GOMHlJUGirË. 4^9
Les tambours et les Gffres suivoient la compagnie, ainsy que la milice bourgeoise sur deux lignes.
« Le jeudy, 27 novembre, monsieur le gouverneur quitta ce séjour à onze heures du soir environ , ayant fait distribuer d'abondantes largesses au:i^ sergents y vallets de ville , tambours, fiffres, violons 9 garde-chasses et autres '. »
Cette cérémonie devait se renouveler au mois de septembre 1773, époque de la majorité du gouverneur. Nous ne prendrons dans le second récit que le compliment du lieutenant général :
« Je tromperoîs les vœux de mes concitoyens « sy, comme leur premier magistrat, je ne tact chois pas aujourd'hui d'exprimer leurs sentice ments et les miens; M. le duc de Laval nous a «fait éprouver, ainsy qu'à vous, Monsieur, « comment un bon père gouverne ses enfants , « et par là vostre bonheur et le nôtre se trou- « vent préparés de la même main. En vous voyant « au milieu de nous^ la promesse qu'il nous a
> Cérémonie obsei*vée à la première entrée de Monsieur Mathieu-Paul-Louis , vicomte de Laval Montmorency, capitaine de dragons au régiment Dauphin , gouverneur des ville et Château de Compiègne , capitaine des chasses de la capitainerie royale de ladite ville.
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« failte de nous conserver sa bienveillance, est « acquittée, et la joye ne laisse plus dans nos « cœurs aucune place aux regrets. La gloire va « récompenser toutes vos vertus, à la ville comme « aux champs; là, par des lauriers, icy, par des c< couronnes civiques, tantost héros, tantost cice toyen , toujours grand homme. Ainsy, vous « serez en tout l'image du prince que vous re- « présentez à nos yeux avec tant de grâces et de « noblesse, et nostre amour uny à nostre reste pect, pour ajouter encore à la ressemblance, « vous donnera aussy le doux nom de Bience aimé. »
La cour était devenue un Foyer de scandale et d'intrigue; l'administration , la source de tous les abus du pouvoir; les finances, un gouffre de dilapidations. Ce fut au milieu de ces désordres de tous genres, que l'on annonça le mariage du dauphin avec Marie-Antoinette , fille de l'impératrice Marie-Thérèse. Un soin personnel occupait plus Louis XV que les intérêts de son royaume : c^était que madame du Barry fut tout à fait posée à la cour, au moment où la dauphine arriverait en France. Certaines dames de la cour, peu scrupuleuses, se chargèrent de la présentation de la favorite : elle fut du voyage du roi, lorsqu'avec le dauphin il se rendit à
CHiiTKAU i>£ GOMPIÈGNE. ^Ç^l
Compiègne, au mois de mai 1770, pour recevoir Marie-Antoinette. Le roi, suivi du dauphin^ de madame Adélaïde et de mesdames Yictoiœ et Sophie y ses sœurs , attendait la princesse au pont de Berne^ dans la foret. Dès que la dauphine l'aperçuty elle descendit de voiture et alla au-devant de Sa Majesté, accompagnée du comte de Saulx- Tavannesy son chevalier d'honneur, du comte de Bessé, sou premier écuyer, et de là comtesse de INoaillesy sa dame d'honneur. Elle se jeta aux pieds du roi, qui la releva, l'embrassa tendrement et lui présenta le dauphin. Ce prince, comme ébloui de tant de jeunesse , d'éclat et de majesté, laissa voir un embarras dont l'expérience de Louis XV ne put s'empêcher de sourire.
De retour au Château, le roi, après avoir conduit la dauphine dans son appartement, lui présenta le duc d'Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon , le prince de Conti, le duo de Penthièvre, et la princesse de Lamballe, qui devait, un jour, mériter de la nouvelle reine le titre d'amie, et mourir victime de son attachement. Les deux présentations difficiles suivirent de près : c'était le duc de Choiseul, contre lequel la cour devienne avait des préventions; cepen-» dant, la princesse, stylée par sa mère, lui fit
49^ UÉSIDENCKS KOYALKS.
l'accueil qu'elle devait au ministre qui lavait appelée au trône de France ; c'était madame du Barry : le roi , secrètement inquiet de Taccueil que lui ferait la dauphine, lui avait dit :« Faitesce vous bien belle, » comme si la beauté pouvait servir d'excuse au scandale ! La dauphine ia reçut sans froideur, mais sans empressement, et, comme si elle avait deviné la sollicitude du roi , elle dit à Louis XV : « C'est une femme bien a séduisante. » Encouragé par ce propos flatteur, Louis XV ne craignit pas de faire asseoir sa maitresse à la table d'une princesse si jeune et si pure '.
Pendant son apparition à Compiègne , la daupliine donna une preuve de sa sensibilité. Le fils de madame Thibault, sa première femme de chambre , officier dans les gendarmes de la garde, s'était battu en duel dans la forêt de Compiègne, et avait eu le malheur de tuer son adversaire. « Il venoit d'être arrêté , lorsque sa mère, dit madame de Campan , dans le désordre
' Les dames qui présidèrent au coucher de la dauphine lui dirent : « Madame, vous avez enchanté tout le monde, « mais paiticulièrêment monsieur le Dauphin. » — « On me « voit ici avec trop d'intérêt , répondit Marie-Antoinette; mon « cœur contracte des dettes qu'il ne pourra jamais acquitter : " mais au moins on me tiendra compte , j'espère , du désir « que j'en ai. »
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de la plus grande douleur , courut, se jeter aux pieds de la dauphine y du dauphin et des jeunes princes; ils obtinrent du roi, après une heure de prières, la grâce tant désirée. Le lendemain , en félicitant madame la dauphine^ une grande dame, qui s'étoit sûrement laissé prévenir contre la mère du gendarme, eut la méchanceté d'ajouter que cette mère n'avoit négligé , dans cette circonstance, aucun moyen pour réussir ; qu'elle avoit sollicité non-seulement la famille royale, mais même madame du Barry. La dauphine répondit que ce trait justifioit l'opinion favorable qu'elle avoit conçue de cette brave femme; que, pour sauver la vie de son fils, rien ne devoit coûter au cœur d'une mère; et qu'à sa place, si elle l'eût jugé nécessaire, elle auroit été se jeler aux pieds de Zaraore ^ »
Les derniers séjours de Louis XV à Compiègne, jusqu'en 1773, n'ont rien offert de remarquable. Faut-il citer une anecdote que madame Campan , si aimable et si spirituelle , aimait à raconter?» Un jour, dit-elle, au Château de Compiègne, le roi Louis XV interrompit la lecture que je faisois à madame Victoire : je me
' Négrillon dont madame du Barry et Louis XY faisaient leur amusement. C'est ce même Zamore qui , plus tard , en dénonçant sa bienfaitrice , devint la cause de sa perte.
494 R£SID£frCES UOYALKS.
lève, et je passe dans une autre chambre. Là, seule dans une pièce qui n'avoit point d'issue, sans autre livre qu'un Massiilon, que je venois de lire à la princesse, légère et gaie comme on l'est à qmnze ans, je m'arausois à tourner sur moi-même, avec mon panier de grand habit, et je m'agenouillois tout à coup pour voir ma jupe de soie rose, que lair gonfloit autour de moi; pendant ce grave exercice , le roi entre, la princesse le suivoit ; je veux me lever , mes pieds s'embarrassent, je tombe au milieu de ma robe enflée par le vent. « Ma fille, dit Louis XV en « éclatant de rire , je vous conseille de renvoyer « au couvent une lectrice qui fait des fro- <c mages. »
Madame de Pompadour aimait le théâtre, et avait protégé Voltaire; madame du Barry protégea mademoiselle Raucourt, qui devait porter le sceptre tragique à la Comédie-Française. Celte actrice était venue, au mois d'août 1773, jouer à Compiègne avec la troupe de Préville. La favorite, touchée de son talent, organisa une représentation à son bénéflce : tous les seigneurs de la cour s'empressèrent de prendre des billets, et le roi lui-même fil trêve à son avarice en faveur de la protégée de madame du Barry.
Louis XV a laissé à Compiègne un monument
CHATKAU DK COMPlfeGPfE. ^^5
qui recommande son nom à la reconnaissance et à l'admiration de cette ville : c'est le vaste Château par lequel ce monarque a remplacé l'ancien Palais bâti par Charles V. Frappé de la beauté de cette position et de la vétusté des bâtiments , il avait chargé Gabriel , son architecte, de dresser un plan pour construire un Château nouveau. Voici le projet que Gabriel présenta au roi, en 1738 :
ce La principale façade du Château donnera sin* une terrasse, en face de la grande plaine qui aboutit à la forêt. Elle sera composée d'un bel avant-corps orné d'un ordre d'architecture soutenu par un entablement fort riche, couronné d'une balustrade régnant tout autour du bâtiment. Cet avant-corps, qui renfermera l'appartement du Roi, sera accompagné de deux gran* des parties de bâtiments en arrière-corps, dont l'un est destiné à l'appartement de la reine, et l'autre composera celui de M. le dauphin. La terrasse de plain-pied à ces trois principaux appartements, conduira par des degrés très-décorés ai,i nouveau jardin, en face du Château, dans la plaine. L'ancien mur des reoiparts de la ville^ qui soutient les terres de la terrasse, sera supprimé et foodé en av^nt sur le terrain du jardin. On le décorera de pilastres , de tables d'at-
lente , de cordons d'architecture , et d'uue balustrade servant de couronnement.
a l^e nouveau jardin égalera presque en grandeur celui des Tuileries. Il sera enceint de murs, et les piliers de maçonnerie seront faits pour les ponts tournants, qui conduiront à de belles avenues conduisant toutes à la foret. De beaux quinconces de tilleuls orneront les terrasses et auront sept allées de largeur sur une longueur considérable. Il y aura dans le jardin une infinité d'avenues, dont la principale, l'avenue royale, commencera à une esplanade circulaire, et aboutira à la foret. Elle sera coupée par un grand rond d'arbres entourés de barrières, et ce rond sera lui-même coupé par d'autres rayons plantés d'ormes , conduisant à différents points de la forêt. L'esplanade, où se rendent trois avenues en patte d'oie, formera l'entrée du Roi par une porte neuve qui conduira à une vaste place d'armes, dans une partie de laquelle on bâtira un des grands pavillons qui doivent accompagner les ailes dû Château , à l'entrée de la cour royale. Ces ailes auront leur communication par une colonnade dorique qui fermera entièrement la cour; au fond de la cour, et en face de cette colonnade, on construira un superbe escalier à deux rampes. Il conduira à gauche à la chapelle, et à droite à la salle des gardes.
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a En face du Palais et vis-à-vis les pavillons neufs, il y aura deux façades d'hôtels destinés aux ministres. Ils feront partie de la décoration de la place d'armes, dont les côtés seront fermés par de grandes galeries en portiques, à côté desquelles on pratiquera les corps de garde. A l'extrémité du Château, on construira un jeu de paume, et de l'autre côté une salle de spectacle. »
Le plan de Gabriel a été fidèlement suivi, sauf la colonnade de la place d'armes, les hôtels des ministres, et la salle de spectacle. Les différents ouvrages exécutés pendant la durée du règne de ce monarque jusqu'à Louis XVI, son successeur, furent dirigés par les sieurs Godot, Dorbay, Bellicart et Ledreux, contrôleurs des bâtiments de la couronne, à la résidence de Compiègne '.
« La position du Château élevé par M. Gabriel
' « Telle était la déplorable facilité avec laquelle se faisaient les dépenses , qu'un jour le marquis de Marigny, intendant général des bâtiments, entrant dans le cabinet de Louis XY : « Sire, la maçonnerie de votre pavillon ne coûtera guère , « dit- il, que deux cent mille livres. Le compte que voilà porte « qu'elle a été faite sous vos yeux. — Oui ! oui ! qu'on paye ! » -— On paye : le roi est content , le marquis est content , et les entrepreneurs Sont encore plus contents. Tels étaient les comptes sous Louis XY. » (Monteil, Matériaux manuscrits.)
49^ R^IDKNCRS ROYALES.
était y dit M. Fontaine , indiquée par celle des constructions anciennes sur lesquelles il a fallu s'asseoir; l'étendue était fixée par l'enceinte de la ville, à laquelle le vieux Château avait été adossé. Il fallait tout changer, tout rebâtir; jamais programme n'avait présenté plus de difficulté. Si , au lieu de placer le nouveau Palais sur les fondations et sur les dispositions d'un ancien édifice peu approprié au goût et aux besoins du temps; si, au lieu de se renfermer dans un espace étroit et irrégulier; si, enfin ^ les sommes qu'il a fallu dépenser pour rendre commode un amas de vieilles bâtisses avaient été employées à l'érection d'un édifice entièrement neuf, la tâche de l'architecte aurait été plus facile à remplir, et le Château de Compiègne , aujourd'hui peu remarqué , serait cité comme le modèle des résidences de France '. »
La note secrète du plan de Gabriel était la construction d'un petit château pour la favorite. Il fut élevé à droite de la route de Soissons, en sortant par la porte Chapelle, à l'endroit où l'on aperçoit encore un clos entouré de murs. Madame de Pompadour l'habita la première; madame du Barry lui succéda dans ce mystérieux
' Domaine de là couronne, Château de Compiègne.
asile^ comme dans le cœur du roi. Le souffle des mauvais jours fit disparaître ce temple , léger comme les déesses auxquelles il était consacré.
Lorsque Louis XVI prit possession du Château de Compiègnéy il était entièrement achevé. Son ameublement était simple, ses distributions, convenables. Cependant, en 1 780, il fit remanier tout l'appartement de la reine. Se souvenant avec plaisir que c'était à Compiègne qu'il avait vu pour la première fois Marie- Antoinette, ce monarque, à peine monté sur le trône, s'empressa de venir, avec la reine , visiter cette ville : ils v arrivèrent le i^^août 1774- Hsy furent reçus par le vicomte de Laval, gouverneur, et M. de Crouy, maire ^ Ce magistrat portait dans un bassin d'argent deux clefs ^, savoir : une en argent et l'autre d'argent doré, représentant celles de la ville, liées ensemble avec un ruban violet.
n M. de Pronnay, lieutenant général du bailliage de la ville de Compiègne , à la tête de son corps, adressa la parole au roi en ces termes :
a Sire, a Votre présence nous fait sentir avec combien
' Son petit-fils est membre du conseil général de l'Oise.
* Le prix des deux clefs , tant pour façon que pour le poids, dorure et contrôle, se montait à trois cent cinq livres un sou six deniers.
5oO RésiOENGES ROYALES.
«t de justice nos cœurs vous avoient déjà nommé c( Louis-le-Bienfaisant.
« C'est une gloire propre à votre ville de Com- « piègne d'aimer ses rois et d'en être aimée. Sa « fidélité inviolable lui a mérité depuis longtemps « l'honneur d'être plus d'une fois le séjour de « vos augustes prédécesseurs.
c( Ces sentiments. Sire, sont le plus précieux « héritage que nous avons reçu de nos pères : (c nous le conservons religieusement, et nous le « transmettrons sans déchet et sans altération à « la postérité qui nous suivra.
ff Ouy, Sire, tous également fidèles, tous rem- « plis du même zèle pour votre gloire^ du même « respect pour vostre thrône, du mesme amour a pour vostre personne sacrée , nous mettons « toute nostre gloire dans nostre obyéissance et « nostre soumission. Daignez, Sire, agréer nos ce hommages avec cette bonté qui annonce un « grand Roy, et qui signale sy heureusement les « prémices de vostre règne.
«c Puisse, Sire, vostre ville de Compiègne mécc riter d'être tousjours la ville bien-aimée ! Puisse (c la grâce qu'elle reçoit aujourd'huy de posséder «c Votre Majesté dans ses murs, luy assurer la a même faveur chaque année d'un règne aussy « long, aussy glorieux qne nous le font espérer c( nos vœux et ceux de la nation !
CHATEAU DE COMPIÈGNE. 5oi
« Sire, nous n^aspirons qu'à l'honneur d'être « et de paroître à vos yeux le peuple le plus <c fidèle : Vostre Majesté nous rendra le plus heu-
« reux. »
A LA REIME.
« Madame y
« Nos acclamations , nos transports, nostre « j^ye toute \ive qu'elle est , ne peuvent expri- « mer que foiblement à Votre Majesté le res- « pect, la soumission, l'amour que nous luy « vouons. Vous possédez nos cœurs, Madame, « et Votre Majesté y régner^ à jamais avec nostre «t auguste monarque.
« Puisse, Madame, l'hommage de la ville très^ «< fidèle être agréable à Votre Majesté , et nous ce mériter l'honneur de sa protection et de sa d bienveillance royale!:
a Puisse l'auteur de tous les dons, d'ailleurs « sy libéral envers Votre Majesté, accorder à l'ar- « deurdenos vœux le seul que sa tendresse pour « nous puisse désirer, et perpétuer sur le trône « vos vertus et votre félicité ! »
Versailles et Paris furent les principaux théâtres de ce règne si dramatique à la fois et si mal* heureux. Pendant les voyages que Louis XVI fit
5o2 RÉSIDENCES ROYALES.
à Compiègne pour prendre le plaisir de la chasse^ rhistoire n'a pu recueillir que des faits isolés, sans autre importance que ceile que leur prétait le reflet de la cour ' : un jour, c'est Suard, de l'Académie française , qui présente au roi son discours de réception; une autre fois, c'est le comédien Dorvigny qui fait hommage à la reine de deux pièces de sa composition : la Fête impromptu et le Bouquet de la Sedni^Louis^; mademoiselle Montansier , qui a donné son nom au théâtre du Palais-^ Royal , fait jouer gratis ces deux pièces pour le peuple deCompi^ne; dans la même année , les députés de la Corse, réunie à la France depuis 1768, sont admis à l'audience du roi y qui leur promet toute sa sollicitude. Plus tard, dans un comité secret, on dacide l'exil du chancelier Maupeou , et le peuple de Compi^ne accompagne de ses huées le magistrat qui avait causé taht de bruit efa France; enfin, l'abbé Terray, si justement surnommé Vide- Gousset j a le même sort; et, s'il faut en croire la chronique secrète de l'abbé Bandeau, lors* que ce financier, de désastreuse mémoke, allait passer le bac à Choisy, le peuple attroupé vou*
* Étant dauphin, Louis XVI traça de sa propre main une d^seriptioû complète de la fprét de Gompièglie. Cet opuscule a ét^ imprimé sous le nom de ce prince.
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 5o3
lut y mais vainement , forcer les bateliers à le jeler à l'eau ; le soir, on s'en dédommagea à Compiègne, en brûlant son effigie devant le Château.
Ces agitations populaires étaient le prélude de ce mouvement général qui devait devenir la Révolution. L'orage n'épargna point la ville de Compiègne; il mutila ou détruisit les monuments, et , sans distinction de leur caractère profane ou sacré, il renversa en même temps le peti( château de madame de Pompadour et la royale abbaye de Saint-Corneille ; il ravagea les églises, ou les transforma en magasins à fourrages ; il dispersa ou anéantit les communautés religieuses. De ce nombre, les Carmélites ont mérité par leur courage d'être signalées à l'admiration publique.
Cette communauté, fondée à Compiègne en 1641 y fut toujours l'objet de la sollicitude de la cour. Les reines Anne d'Autriche, Marie-Thérèse, Marie Leczinska, l'honoraient de leur protection^ et vinrent plus d'une fois y passer quelques jours de retraite. On y baptisa en 1 766 deux cloches, tenues, la première, par le Dauphin et madame Adélaïde, la seconde, par le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et madame Victoire. Enfin, le comte de Toulouse ordonna, par son testament^ que son cœur fut déposé dans, cette église, où la veuve de ce prince lui fit éle-
5o4 R^SlDEirCES ROYALES.
ver un magnifique monument en marbre blanc. Ces antécédents n'étaient point de nature à concilier aux Carmélites la bienveillance du 00* mité révolutionnaire. Après avoir été enfermées dans la maison d'arrêt de Compiègne, les sœurs furent conduites à Paris, mises d'abord à la Conciergerie, et traduites, le 17 juillet 1794? devant Fouquier-Tinville. « Vous avez, leur dit-il, recr celé dans votre maison des armes pour les émicr grés. » La mère prieure, Marie-Tbérèse de Saint- Augustin (Charlotte Lidoine), tirant de son sein un crucifix, lui répondit : k Voilà nos seules ara mes : elles n'ont jamais fait peur qu'aux méa cbants! » Les autres questions portaient sur de prétendues lettres adressées à l'étranger, sur les portraits de la famille royale, et sur les cœurs de Jésus et de Marie, dont on leur faisait un crime. Il n'en fallait pas davantage : le tribunal prononça « la peine de mort contre les citoyennes Lidoine, Croissy, Tourelle, etc., ex-religieuses deCompiègne. » Ces saintes filles, conduites de la Conciergerie à la barrière du Trône, où un échafaud de relais était dressé ^ chantaient, dans la charrette fatale, des cantiques et le Saheregina; arrivées au lieu du supplice, elles entonnèrent le Veni Creator^ montèrent d'un front serein à l'échafaud, qui les rapprochait du ciel, et présentèrent avec calme à la hache leurs tètes
CHATEA.U DE COMPiEGNE. 5o5
iDDocentes... Quelques moments après, les chants avaient cessé, et ces héroïques victimes demandaient à Dieu le pardon de leurs bourreaux \
Le Château de Compiègne, transformé, sous la Convention, en Prytanée, devint, sous le Consulat, une école d'arts et métiers : l'Empire devait lui rendre sa destination et sa grandeur.
' Pendant qu'elles étaient à la Conciergerie , ces religieuses avaient composé un cantique sur Tair de la Marseillaise. Nous en citerons un couplet , extrait de V Histoire des Religieuses Carmélites de Compiègne , par la sœur Marie de Tlncamation :
Livrons nos cœurs à Tallégresse, £« jour de gloire est arrivé ; "Le glaive sanglant est levé.
Préparons-nous à la victoire ; Sous les drapeaux d'un Dieu mourant , Que chacun marche en conquérant; Courons et volons à la gloire.
Ranimons notre ardeur ; Nos corps sont au Seigneur; Montons , Montons A Péchafaud , et Dieu sera vainqueur !
(Voir la Notice de M, Auger, curé de Saint -Antoine de Compiègne. )
CHATEAU OB COMPIBGNE. So^