CHAPITRE VIL
l'kMPIRK. LA RSSTAURATXOlf.
Plapoléon avait mis sur sa tête la couronne impériale, et, mieux que sous la voûte de Notre-Dame, la victoire avait sacré le nouveau Chariemagne dans les plaines d'Austerlitz. Au retour de cette campagne, la plus belle, la plus glorieuse des temps modernes , il visita le Château de Compiègne, et conçut un moment Fidée d'en construire un autre, sur un plan moins irrégulier que celui de Gabriel. La guerre le détourna de ce projet. Il se contenta d'abord de transférer à Châlons-sur-Marne l'école des arts et métiers. Puis , en 1808, trois cents ouvriers envahirent le Château pour l'approprier, le res-
5o8 RÉSIDENCES ROYALES.
taurer, le meubler.... Quels étaient donc les hôtes nouveaux qu'il allait recevoir? Inquiet au sein de sa toute-puissance j et jaloux de placer une couronne sur la tête de chacun de ses frères, Napoléon avait convoité l'Espagne : grâce à la faiblesse et à la crédulité de Charles lY, il arracha de Manuel Godoï, prince de la Paix , le traité de Bayonne, traité par lequel Charles IV cédait à l'empereur Napoléon tous ses droits sur le trône des Espagnes et des Indes. Par l'article III, l'empereur s'engageait à donner refuge dans ses États au roi y à la reine, à sa famille, au prince de la Paix; l'article V portait que « le Palais impérial de Compiègne , les parcs et forêts qui en dépendent j seraient à la disposition du roi Charles ^ sa vie durant '. » C'est pour exécuter cette clause,
' A Toccasion du coup de filet politique qui fit tomber la famille royale d'Espagne aux mains de Napoléon^ on me pardonnera peut-être uti souvenir de collège. Les élèves des c[uatre lycées de Paris étaient réunis pour une composition du concours général : l'empereur avait des flatteurs , même dans rUniversité ; on avait clioisi pour texte des vers latins , Y éloge 4e la conduite de Napoléon à l'égard de l'EspagnCy et la gfoire qui devait en résulter pour la France. Nous étions à cet âge où tous les bons sentiments ont une vive exaltation : nous nous regardâmes d'abord d'un air étonné et mécontent. Chargé de relire le texte , lorsque j'arrivai à cette phrase : Quot bona retulit Imperator Hispaniâ , je substituai mala à hona^ le jeune auditoire de rire et d'applaudir, tandis que
CHATEAU DR COMPIRGWE. SoQ
qu'au mois de juin 1808 on faisait les préparatifs nécessaires pour la réception de ce monarque au Château de Compiègne^ dont Louis de Montmorency était gouverneur. M. de Bémusat, pre« mier chambellan de l'empereur, et madame de la Rochefoucauld , dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, furent choisis pour lui en faire les honneurs. Charles IV arriva, suivi de la reine , du prince de la Paix , de deux chambellans, de son médecin, de son aumônier et de son confesseur. Sa taille haute n'était point sans quelque dignité, mais c'était la bonté qui dominait dans sa physionomie ; la forme de ses habits donnait à sa tournure quelque chose de singulier, et le peuple de la ville ne suivit pas sans un élonnement mêlé de raillerie son carrosse antique, que traînaient lentement cinq mules attelées avec des cordes. Compiègne avait été choisi de préférence, à cause des facilités que la forêt offre pour les plaisirs de la chasse; mais la goutte ne . permettait plus que rarement à Charles IV de
le surveillant des études nous adressait une sévère admonition. Je déclarai immédiatement à mes voisins que je ne composerais pas. Cette déclaration circula , et les quarante écoliers de rhétorique- envoyés au concours général se levèrent, et sortirent de la salle de composition pour se retirer sur le mont Aventin, c'est-à-dire, au belvédère du Jardin des Plantes.
5lO BÉSIDENCES ROYALES.
prendre cette distraction : il Tavait remplacée par rameur de la musique. «C'était, dit M. de Beausset, un amateur d'un genre nouveau : j'ai ouï raconter à l'un de mes amis, qui connaissait beaucoup M. Boucher, son premier violon, que très-souvent Charles IV commençait seid un merceau d'ensemble 9 et que, sur l'observation de cet artiste célèbre, il lui répondait gravement qu'// n^ était pas fait pour t attendre^. »
* Cette anecdote nous en rappelle deux autres du même genre. Un prince allemand jouait un jour dans un château , en Suisse, le rôle d'Oreste, dans Andromaque ; il disait ainsi les premiers vers :
Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle , Ma fortune va prendre un Disage nouveau.
Le souffleur lui criait : Une face noupelie; le prince reprenait : Un visage nouç€4iu. Sur la nouvelle rectification du souffleur : a Parbleu! lui répondit l'illustre acteur, je suis « prince y je puis bien dire ce que je veux ! »
Paër, célèbre et spirituel maestro y nous contait qu^il accompagnait au piano l'empereur d'Autriche François n% qui jouait du violon, et qu'il avait osé dire une fois à Sa Majesté Impériale que son Ut était faux. L'empereur posa son violon sur le piano y et s'en alla. Le lendemain y le maestro parut à son lever \ et» pour réparer sa gaucherie de la veille, il lui prodigua les flatteries les plus exagérées. < Je l'appelai, « disait Paër, Titus, Trajan, MarC'Jurèle>..;W nem'écouta c pas. Je n'étais qu'un sot... si je l'eusse appelé Paganini, il « m'aurait embrassé. »
CHilTEAtJ DH COMPIÈGNE. 5fl
La reine d'Espagne, Marie-Louise, vive et petite, avait de l'esprit et du caractère ; elle avait conservé tout le feu de son regard : elle aimait la toilette ; et laissait voir qu'elle ne négligeait aucun des moyens de lutter contre les ravages du temps.
Le séjour de la famille d'Espagne dans cette résidence royale eut presque la tristesse d'une captivité : le climat lui parut trop rigoureux, et, dans l'hiver de 1809, elle obtint l'autorisation d'aller s'établir sous le ciel de la Provence, dont la douce in&uence convenait mieux à l'âge et aux habitudes de Charles IV.
Le Château de Compiègne prendra bientôt un aspect plus riant : il brillera des premiers rayons d'un illustre hy menée , il s'embellira de la pompe des fêtes et de la grandeur impériale. Déjà on restaure tous les intérieurs, on y apporte les meubles les plus somptueux^ on forme une immense galerie ornée de colonnes en stuc et de lambris dorés , pour servir aux grandes réceptions, et Girodet l'embellit de ses peintures. Berthaut ' replante le jardin dans un goût pittoresque, et l'enrichit de statues en marbre et en bronze; il fait disparaître, devant la façade du
' Ce fut le maréchal Duroc qui fit confier à Berthaut les restaurations du Château de Compiègne.
5ia R]iSIOENG£8 aOTALES.
Château sur le parc, les marches du perron; et le sol aplani permet à la voiture de Fempereur de venir le prendre à la porte de son appartement. On avait projeté de faire arriver de Pierrefonds les eaux destinées aux besoins du jardin et de la ville; mais on remplace cet aqueduc par une pompe construite sur les bords de l'Oise , et mise en mouvement par une machine à vapeur ^ On répare les écuries , on agrandit la faisanderie; enfin on déploie une activité, un luxe qui annonce la résolution de faire servir le Château de Compiègne à une imposante solennité.
En effet, un conseil s'était tenu aux Tuileries; le divorce de l'impératrice Joséphine avait été décidé; Tarchichanccher avait incliné pour la remplacer par une princesse russe , non, comme on l'a dit, par un motif d'embarras personnel envers la nièce de Marie- ÂLUtoinette, mais par un trop juste pressentiment de l'avenir; le prince deTalleyrand avait fait pencher la balance nuptiale pour l'Autriche; et Napoléon , croyant que le choix d'une fille des Césars le classerait mieux dans la famille des rois, demanda la main de Tarchiduchesse Marie*Lauise au monarque dont il venait de décimer l'armée dans les plaines de Wagram.
> Le ré$ei«yoir est établi au-dessus de la porte Chapelle.
CHATEAU DE GOMPI^GNE. 5l3
Le 4 "ïô's i8fo, le prince de Neufcbâtel, ambassadeur extraordinaire, arriva à Vienne, chargé de Faire cette demande : il était accompagné du comte d^ Laborde, du comte Alexandre de Girardin^du comte de Lagrange, du comte Edmond de Périgord, et du colonel baron Lejeune. Après avoir été introduit devant l'empereur d'Autriche, il reçut de ce prince cette réponse :
(c Je trouverai, dans l'amitié du prince que « vous représentez, de précieux motifs de consoa lation de la séparation de mon enfant chérie. « Nos peuples y voient le gage assuré de leur « bien-être mutuel : je donne la main de ma fille « à l'empereur des Français. » L'archiduchesse Marie-Louise donna aussitôt son consentement; et, après toutes les cérémonies, les fêles, les bals, les festins, les spectacles, dont la cour de Vienne fut le théâtre pendant plusieurs jours, l'impératrice partit le i4 mars, pour se rendre en France *.
Son voyage fut partout une marche triomphale : les populations se précipitaient sur son passage; les rois venaient la saluer; les routes ^ étaient ornées d'arcs de triomphe, avec des inscriptions dont l'avenir a fait une terrible justice. La princesse Caroline, reine de Naples, s'était
' Voir, pour toutes ces fêtes, les archives du grand maître des cérémonies.
5l4 RÉSIDENCES ROYALES.
rendue à Braiinau, avec la duchesse de Monlebello, le comte de Beaubarnais, le comte Philippe de Ségur, et un grand nombre dautres dames et officiers de la cour impériale. Cesr là que devait être faite la cérémonie de la remise; c'est là que devaient signer les plénipotentiaires. Après la lecture des protocoles, la reine de INaples s'avança vers l'impératrice, qui l'embrassa avec tendresse. Le lendemain, Marie -Louise déjeuna à Âltbating, où elle fut complimentée par le prince royal de Bavière. Le soir, à Municb , le roi et la reine la reçurent au pied de l'escalier du palais. Le 20 mars, elle arriva à Stulgard , et fut reçue à la porte du château par le roi et la reine de Wurtemberg. A Carlsruhe, la cour de Bade lui fit l'accueil le plus gracieux; et le soir, au théâtre, elle fut vivement applaudie.' Le 22, elle fit son entrée à Strasbourg : le grand pont du Rhin était planté de deux rangées d'arbres verts, et garni de feuillages et de fleurs ; les rues étaient bordées de troupes, et toutes les corporations de la ville, portant les attributs de leur métier ou de leur profession , défilèrent sous les yeux de l'impératrice. A Lunéville, à Nancy, même accueil, même enthousiasme. Dans cette dernière ville, un page, envoyé de Compiègne, apporta à l'impératrice trois faisans que l'empereur venait de tuer à la chasse.
CHATRAlJ DE COMPlJîGNE. 5lfi
On avait fait dresser des tentes entre Compiègne et Soissonspour l'entrevue de Leurs Majestés; l'empereur, sur l'avis de la marche de l'impératrice, devait partir de Compiègne avec cinq voitures, et accompagné des princes et princesses de sa famille , des grands officiers de sa maison qui étaient du voyage; arrivé au lieu désigné, l'empereur devait descendre de voiture, et traverser la première tente du côté de Compiègne; l'impératrice devait traverser la première tente du côté deSoissons. Ils devaient se rencontrer tous deux dans la tente du milieu ; l'impératrice devait s'agenouiller sur un carreau de velours; l'empereur, après l'avoir relevée, devait l'embrasser.
Ce cérémonial n'eut pas lieu : l'empereur ayant reçu, dans le parc de Compiègne, une lettre de l'impératrice qui lui annonçait son départ pour Soissons, il appela Constant, son valet de chambre : a Commandez, lui dit-il, une voiture sans « livrée , et venez m'habiller. » Il se rappelait sans doute que Henri IV, à Lyon , avait voulu surprendre Marie deMédîcis, en se mêlant incognito dans la foule des seigneurs qui assistaient à son souper. Il riait sous cape de l'effet que sa présence imprévue allait produire : il mit dans sa toilette un peu plus de recherche encore qu'à
l'ordinaire. Il se para d'un habit de fantaisie^
f)l6 RFSIDENCFS ROYALES.
orné d'une broderie qn'il avait fait faire par Léger, taillenr à la mode, sur les instances de la reine de Naples '; et, par une coquetterie de héros, il n'oublia pas la fameuse redingote grise. Ainsi préparé, il monta en voiture avec le roi de Naples, et partit sans suite. Arrivé au village de Courcelles, et surpris par la pluie, il s'était mis à l'abri sous le porche de l'église, lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer. Il fit signe au postillon d'arrêter : l'écuyer, qui était à la portière, reconnaissant l'empereur, mais n'étant pas prévenu de ses intentions, baissa le marchepied, en disant : Vempereurl Après un éclair de contrariété, Napoléon monta dans la voiture, et embrassa Marie-Louise, bille tenait à la main le portrait de l'empereur ; « Voce tre portrait n'est pas flatté, lui dit-elle. » Napoléon ne voulut pas s'arrêter à Soissons , il continua sa marche vers Compiègne, et, à neuf heures du soir, le i8 mars, le cortège impérial traversait les avenues du Palais, à la lueur des flambeaux.
Les demoiselles de la ville présentèrent des
' « L'empereur ne porta qu'une fois l'habit de la princesse Caroline ; il reprit son habit bleu à revers blancs qu'il portait le dimanche et dans les jours de réception , réservant son habit vert des chasseure à cheval de sa garde pour les joure ordinaires. » (Mémoires de M, de Mennevaf.)
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 5l']
fleurs à Timpératrice : Tuue d'elles lui adressa ces vers, composés pour la circonstance par Creuzé de Lesseï* ' :
H Quand , partout à votre passage , Vous avez embelli le tableau des grandeurs , Vous daignerez peut-être , indulgente à notre âge ,
Accueillir un tribut de fleurs :
Vous accepterez un hommage Doux comme vos veitus et pur comme nos cœurs.
À peine vous touchez la France, Que partout le plaisir s* unit à la splendeur :
On n'a jamais vu l'espérance
Ressembler autant au bonheur.
Au bonheur, aujourd'hui , qui pourrait ne pas croire? Vous devez, dans l'hymen que le ciel va bénir,
D'heureux gages à l'avenir,
Et des rejetons à la gloire.
Deux grands peuples , par vous à présent confondus , Garantissent la paix du couchant à l'aurore ; Tous les deux cependant se disputent encore
A qui vous aimera le plus.
Voilà la seule guerre où leur noble courage
Veut se combatti'e désormais ; Mais elle sera longue, et tout nous le présage. Pardonnez-nous , Madame ; les Français
Ne céderont point l'avantage.
Nous-mêmes, si l'hymen prend aussi nos serments ,
' Cette scène est représentée dans un tableau des galeries de Versailles.
SlH A£SiD£NCES ROYALES.
Bénissant à l'envi voti'e règne prospère. Nous apprendrons à nos enfants A chérir en vous notre mère. ■
On n'avait point suivi le programme de Soissons; celui de Compiègne, qui réglait la première soirée dans le Château, ne fut pas mieux observé. Napoléon imita encore Timpatience de Henri IV, et , le lendemain , il faisait à sa sœur, d'un air radieux, le portrait des Allemandes, comme si le peintre venait de quitter le modèle.
Napoléon décida aussi à Compiègne quelle serait la couronne que l'impératrice porterait le jour du mariage religieux. Voici cette décision, en date du aS mars:
« Le jour du mariage, l'impératrice portera la couronne du sacre, qui n'est pas belle, mais qui a un caractère particulier, et que je veux attacher à ma dynastie; elle ne doit être portée que dans les plus grandes cérémonies. Dans les cérémonies ordinaires, l'impératrice portera la couronne de diamants fermée, qui n'a aucun caractère, et que je lui fais faire avec les diamants de la couronne; Le lendemain du mariage, elle portera la couronne de diamants fermée, pour recevoir. »
CHAT£AU l)K COMPIEGNE. Sig
Le 29 mars^ les colonels généraux de la garde, les grands officiers de la couronne de France et d'Italie, furent présentés à l'impératrice ; le soir, il y eut, dans la ville, des illuminations et des réjouissances publiques; dans le Château, un concert, où étaient réunis les plus célèbres artistes. Le lendemain , l'empereur et l'impératrice partirent pour Saint-Cloud.
Lorsque la cérémonie du Louvre et les fêtes de Paris furent terminées, la cour impériale retourna au Château de Compiègne, qui avait été décoré et meublé avec un goût et une élégance dignes de sa destination. Marie-Louise avait, entre autres pièces de son appartement, un boudoir drapé avec une profusion de cadiemires d'un prix inestimable, qu'elle fit détendre plus tard. Ces riches draperies n'avaient été placées que pour lui être offertes, et servir ensuite à son usage. Il y eut, à Compiègne, de grandes audiences diplomatiques , des présentations d'étrangers de marque, et réception de nombreuses lettres de félicitations des cours étrangères '.
A cette époque, un traité fut conclu à Compiègne entre Napoléon et le roi de Wurtemberg, pour régler les cessions que ce prince devait faire au grand-duc de Bade. Ce traité, du *i!\ avril
' Mémoires du baron de Menneml,
D20 RKSIDEIfCES ROYALES.
j8io, Tut suivi d'une convention signée à Paris, le 2 octobre de la même année , entre le comte de Winzingerode et le baron d'Andlau , leurs ministres. Le roi céda :
i** Le landgraviat de Nellenbourg, avec 20,319 habitants.
a" Une partie du bailliage de Hornberg, dans la forêt Noire; le district le plus occidental du royaume de Wurtemberg : celte partie ayant j 2,000 habitants.
3^ Une partie du bailliage de Rothweii , avec 2,600 habitants.
4° Une partie du bailliage de Tuttlingen , avec 3,600 habitants.
5° Environ 2,.8oo habitants du bailliage d'Ebitogen , ville wurtembergeoise dans le comté de Hohenzollern.
6^ Une partie du bailliage de Maulbronn, près Pforzheim, avec 2,000 habitants.
7^ Un village du bailliage de Brakenheim, avec 44''^ habitants.
8^ Une partie du bailliage de Mergentheim, avec i,o35 habitants: en tout, environ l^5,ià5o habitants. Comme il céda, de son côté, environ 1 5,ooo habitants au grand-duc de Hesse, Faugmentation qui lui échut se monta à 3o,ooo âmes.
Pendant ce second séjour, Marie-Louise comprit ce que peut la galanterie unie au pouvoir :
CHATEAU DK COMPIKGNF. 5î2 I
elle avail laisse échapper quelques i-egrels sur une treille de Schœnbrunn, où elle aimait à se promener. Napoléon ordonna à Berthaut de construire, dans le parc, ce long berceau en treillage et en fer, qui, par son étendue, a quelque chose de magnifique. On va en voiture à couvert sous un abri continu de feuillage et de fleurs, depuis la terrasse du grand appartement du Palais jusqu'à l'entrée de la forêt, dans une longueur de plus d'un kilomètre. Le souvenir de Schœnbrunn fut effacé.
Si une paix longue et sincère avait suivi cette illustre union, la France, heureuse, riche et puissante , n'aurait eu que des actions de grâce à rendre à la Providence; mais l'aigle d'Austerlitz, en s'envolanl des rives de l'Elbe aux bords glacés de la Bérésina , épuisa ses forces et tomba du haut des cîenx : ses derniers efforts furent glorieux comme ses premiers combats. Dans cette lutte, une des résidences où il aimait le plus à se reposer, le Château deCompiègne, ne fut pas épargnée. Dès le mois de décembre 18 1 3, la ville, menacée par l'invasion étrangère, avait fait des préparatifs de défense, sous la direction du maire, M. de Lancry. Du côté qui regarde Paris, on avait construit des barrières défendues par de larges fossés; du côté qui regarde Noyon et Soissons, le pont était protégé par une barricade. La route avait
5'2a RÉSIDENGKS ROYALES.
été coupée dans sa largeur par une grande tranchée: on avait jeté sur la route les arbres de l'avenue de Claroy; on avait inondé la plaine de Margny; une pièce d'artillerie dominait la roule de Glermont ; le prolongement de la promenade du Cours avait été coupé à hauteur de la terrasse du Château, défendue par une pièce d'artillerie; on avait scellé une porte charretière à l'entrée de la voûte de la porte Chapel'e; tous les bacs, depuis Vic-sur-Aisne, étaient réunis l\ Compiègne, et le pont du Francport avait été coupé. On avait également fait sauter le pont Sainte- Maxence, et deux ou trois cents Polonais s'étaient retranchés sur la route de Verberie. La ville avait pour commandant lé major Othenin; la garnison était composée du dépôt du i4^ de ligne, commandé par le chef de bataillon Mallest, d'une brigade de gendarmerie, d'une centaine de Polonais, du 2* bataillon du 6® voltigeur de la garde, commandé par le chef de bataillon I^comte, de six pièces d'artillerie, et de la garde nationale de Compiègne, sous les ordres de M. Beau vais '.
Le 14 mars 18149 les Prussiens, venant de Noyon, sommèrent la ville de se rendre. «Apec portez-nous un ordre de notre empereur, ré-
* M. Lambert de Balleyer.
CHATEAU DE COMPltCNK. 5îà3
*i pondit le major Othenin, et nous vous remet- « troDs la place, a La canonnade et la fusillade reprirent avec plus de vivacité; mais la garnison, valeureusement secondée par les habitants , fit à propos une sortie qui décida la retraite de l'ennemi. Le lendemain dans la matinée, un officier prussien vînt en parlementaire pour demander de nouveau qu'on lui livrât la ville; on lui répondit : « Nous n'avons encore, rien fait « pour la défendre. » Vers deux heures après midi, après avoir jeté plusieurs obus et boulets sur le Palais et sur la ville , un second parlementaire se présenta. Le chef de bataillon Lecomte se trouvait en ce moment aux avantpostes; il répondit , comme le commandant, qu'on ne rendrait la ville que lorsque S. M. l'empereur en aurait donné l'ordre. Après cette réponse, la colonne ennemie se retira, et fut poursuivie et harcelée jusqu'auprès de Jainville. Les bourgeois de Compiègnè et les habitants des environs s'étaient réunis aux troupes françaises, dont ils imitèrent le courage ^ Mais, après la prise de Soissons, Bulow et Blûcher ayant opéré leur jonction , concertèrent une double attaque sur Compiègnè, par la route de Noyon et celle de Soissons; et, le 3i mars, les batteries prus-
' Lettre du major Othenin ^ i5 mars i8i4>
5^4 KJÉSIPENGES ROYALKS.
siennes lançaient , du haut de la cote de Margny, une grêle de projectiles sur la place ; et , le i®"" avril, les Prussiens forçaient la grille du petit parc. Les tirailleurs français embusqués dans les massifs, et deux pièces d'artillerie placées derrière les statues de la terrasse , opposèrent une résistance héroïque. Le major Othenin paya de sa vie son glorieux dévouement. Dans cette journée, le Château fut gravement endommagé par le feu de l'ennemi, et l'on montre encore, dans la bibliothèque, l'ancien fauteuil vert de l'empereur, percé d'une balle '.
Le 2 avril, à la nonvelle de Ja capitulation de Paris, le chef de bataillon Mallest, qui avait remplacé Othenin dans le commandement de la place, dépécha deux officiers au camp de Margny, pour traiter aussi de la capitulation de Compiègne ; et tel était le sentiment de lassitude et le besoin de repos qui s'étaient emparés des populations écrasées sous le fardeau de la gloire militaire, que le conseil umnicipal et les notables de la ville de Compiègne écrivaient , le 7 avril, au gouvernement provisoire : « Les senti-
' Pour consacrer le souvenir de cette journée mémorable, dans laquelle les habitants s'étaient si vaillamment battus pour défendre leurs foyers et le Château , on institua une messe d'actions de grâces à la chapelle de Notre-Dame de Bon- Secours.
CHATEAU DE COMPIKGJVE. 5l5
ineiits proclamés par le sénat et par le conseil municipal de Paris sont ceux qui animent tous les Français; il est impossible de ne point se rallier à un gouvernement paternel, et désiré de tous. Nous adhérons de cœur et d'âme à tout ce que vous avez fait, et nous attendons avec confiance. »
Les Bourbons avaient été replacés sur le trône; Louis XVI 11 avait quitté les jardins d'Hartwel pour revenir aux Tuileries. 11 devait passer par Compiègne; il y était annoncé pour le ag avril ; une foule immense garnissait toutes les avenues du Château : tout à coup on bat aux champs; une voiture attelée de six chevaux entre dans la cour, cil se trouvait rangée la garde nationale de Compiègne; la voiture s'arrête devant le perron : ce n'est pas le roi qui en descend , c'est le prince de Condé, soutenu par le duc de Bourbon, son fils. Enfin, Louis XVIII lui-même arrive avec la duchesse d'Angouléme dans un carrosse, précédé des maréchaux de France. Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et deux épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de guêtres de velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or; la duchesse d'Angouléme était vêtue d'une simple robe blanche; elle portait un chapeau blanc à l'anglaise.
Une députation du corps législatif fut pré-
5a6 RÉSIDENCES nOTALKS.
senlée au roi : « Venez, sire, dît le président, ce venez, descendant de tant de rois; montez sur M ce rrône où nos pères placèrent autrefois votre « illustre famille, et que nous sommes si heu- ♦c reux de vous voir occuper aujourd'hui. » — «Ces témoignages, répondit le roi, me sont « d'autant plus précieux, que j'y vois le gage « d'une union qui, seule, peut garantir la stabice lité du gouvernement et la félicité publique. »
Les maréchaux vinrent à leur tour offrir au roi leur hommage officiel , et c'est le prince de Neufchâtel qui porta la parole :
« Comme guerriers et comme citoyens, dit-il, « les maréchaux de France ont été portés par tous « les mouvements de leur âme à imiter l'élan de « la volonté nationale! les accents de leur recon- « naissance vous avaient précédé. Comment c( peindre l'émotion dont ils furent pénétrés en « apprenant avec quel touchant intérêt Votre « Majesté, oubliant ses propres malheurs, ne sem- « blait, depuis longtemps, occupée que de ceux ce des prisonniers français? Peu importe, disaitr( elle au magnanime Alexandre, sous quels dra- « peaux ces i5o,ooo prisonniers ont servi : ils « sont malheureux , je ne vois parmi eux que mes « enfants. Aces paroles mémorables que le soldat « redit au soldat, quel Français pourrait mécona naître le sang du grand Henri, qui nourrissait
CHATEAU DE COMPIÈGNE. 5l']
tf Paris assiégé? » — « Messieurs les maréchaux , « répondit le roi, approchez et enlourez-moi; « vous avez toujours été bons Français. J'espère « que la France n'aura plus besoin de votre épée. tf Si jamais, ce que Dieu ne veuille! on nous force çail à la tirer, tout goutteux que je suis, je mar- « cherais au milieu de vous. » Le roi garda les maréchaux à dîner, et, au commencement du repas, il leur dit : « Messieurs, je vous envoie du « vermouth ; je veux boire avec vous aux armées "^ ce françaises. » De retour dans le salon, il adressa aux maréchaux, l'objet politique de toutes ses flatteries, des paroles affectueuses, do«t quelquesunes avaient un cachet personnel. Ainsi, au maréchal Lefebvre, un peu tourmenté par la goutte : « Eh bien, maréchal, est-ce que vous êtes des « nôtres? » Au maréchal Mortier : « Monsieur le a maréchal , lorsque nous n'étions pas amis , « vous avez eu pour la reine, ma femme, des « égards qu'elle ne m'a pas laissé ignorer, et je m'en « souviens aujourd'hui. » Au maréchal Marmont : « Vous avez été blessé en Espagne , et vous avez « pensé perdre le bras? » — « Oui, sire, répondit « le duc de Raguse; mais je l'ai retrouvé pour le « service de Votre Majesté. »
C'est à Compiègne qu'eut lieu la première ent revue de Louis XVFII et de l'empereur Alexandre. On raconte, à celte occasion , une anecdote qui
328 RÉSIDKBiCFS ROYALES.
prouverait tout le respect du roi pour Tétiquette française. Les deux souverains devaient dîner ensemble. Louis XVIII, sans nulle cérémonie, entra le premier dans la salle à manger , et vint s'asseoir sur un fauteuil qu^il avait fait placer devant la table; puis, il invita galamment Tautocrate à prendre place vis«à-vis de lui, sur une chaise qui lui était destinée. Alexandre eut le bon esprit de ne point paraître choqué de cette inconvenance; mais ses aides de camp en murmurèrent assez haut pour l'obliger à leur imposer silence, a Que voulez-vous? ajoula-t-il en souriant, tf le petit-fils de Catherine n'a pas ^ssez de quar- « tiers de noblesse pour monter dans les carce rosses du roi. »
Louis XVIII ne revint plus à Compiègne. Charles X y fil d'assez fréquents voyages, altiié par la beauté de la forêt '; mais, comme son prédécesseur, il n'ajouta rien en étendue ni en richesse au Château de Louis XV. Il reçut, dans cette résidence, François, roi de Naples, la reine Isabelle, son épouse, et le prince de Salcrne, son frère, au mois de mai i83o, et il fit organiser, en leur honneur, une chasse magnifique, dont le centre était au Puits du Roi. Ce divertis-
' Souvent le roi se faisait descendre avant Compiègne , et suivait ainsi les bois en chassant.
CHATEAU DE COMPlÈGlVE. 0^9
semeot fut contrarié par la pluie; néaniiioins, oDze sangliers, sept cerfs, cinquante-six biches, dix faons, onze daims, neuf marcassins, cent quinze chevreuils, vingt lièvres, tombèrent \ictimes de ]'adresse des nobles chasseurs. Charles X fut le roi de la chasse... Le moment n'était pas loin où il devait perdre une plus sérieuse et plus brillante royauté!
CttATfeA.U DE (ÎOMPïÀgnE. 53 1