EUPHROSINE
Grâce te soit de Dieu donnée De retenir l'amour de tous.
a Au marché au fromage, autrement dit la cour du roy, autre théâtre où paroissent les quatre vertus cardinales personnifiées; c'est-à-dire, la fille de maître Jean de Hainault en robe violette; la fille de Pierre Morel en incarnat; la fille de maître Jean Voisin en satin blanc; la fille de Louis Seroult en robe de damas rouge. La Prudence avoit une couronne d'une main et un serpent de l'autre, avec cette devise : Quœ-
cumque faciès prosperabuntur, La Justice portoit
24^ RIÊSIDENCES ROTALKS.
la main de la justice et les balances; sa devise étoit : Non pemumehii injustus ante octUos ejus. La Force^ armée d'une épée et tenant une tour d'argent en la main gauche, a voit cette devise : Timebunt génies nomen tuum^ et reges terrœ gloriant tuam. La Tempérance étoit placée plus bas, tenant un nœud d'amour qui embrassoit les trois autres vertus, avec la devise : Ne quid nimis. Au haut du théâtre étoit écrit, en grandes lettres d'or, Curia régis. Enfin , le dernier théâtre étoit au marché au blé : l'on y avoit personnifié les armes de la ville qui sont un lion rampant , couronné d'azur, semé de fleurs de lys d'or, avec deux sauvages pour supports. Les deux supports et oient réels, c'est-à-dire, deux hommes revêtus de lierre, tenant chascun une massue peinte en vert; mais le lion étoit feint et jectoit du vin clairet par les narines et la gueule, et du vin blanc par le nombril.
(c De là Sa Majesté arriva à la porte de l'église de Saint-Corneille, où elle fut reçue parla communauté revêtue en chapes, et complimentée par D. Pierre Charpentier, prieur de l'abbaye. De la messe, le roi se rendit au Palais, où les officiers municipaux allèrent lui présenter six queues de vin '. »
*D. Grenier.
CHATEAU DE COMPlèONE. l[{i
Quelques jours après, Henri se rendit de nouveau à la cour du roi ^ dans l'abbaye de Saint- Corneille, pour y conférer les honneurs de l'ordre de Saint-Michel à Charles de Bourbon, prince de la Roche-su r-Yon; à Jean de Bourbon, comte d'Enghien ; à Henri de Lennoncour, comte de Nanteuil; a François, duc de Nîvernois, comte d'Eu ; à Jean d'Albon, sire de Saint-André ; à Jacques d'Albon, maréchal de France; à François de Rohan, sire de Gié.
Le pape envoya à Henri H, pendant son séjour àCompiègne, par son légat, deux chapeaux : l'un pour Charles de Bourbon, évêque de Saintes; l'autre pour l'archevêque de Reims, Charles de Lorraine, frère du duc François de Guise.
Deux ans plus tard, la reine, Catherine de Médicis, faisait son entrée à Compiègne, avec le même cérémonial, la même pompe, que son royal époux.
Henri II avait hérité du fardeau de la guerre contre Charles-Quint : cédant aux sollicitations des princes protestants de l'Allemagne, il se mit à la tête de son armée,- et vint établir son quartier général à Compiègne , comme il le dit luimême dans une lettre du 3o novembre i532 : <c Je me suis délibéré de ne bouger de Compiègne, où j'ai retenu mon cousin le connétable. »
Son armée bougea; elle prit Metz, Toul et Ver-
a 44 JlÉSIDEPrCES ROYALES.
dun. L'empereur, impatient de se venger de ce triple échec, alla mettre le siège devant Metz, dont la défense était confiée au duc François de Guise. Le cardinal de Lorraine, son frère, et le connétable de Montmorency étaient à Compiègne avec le roi. Tandis que ce prince signait les instructions relatives aux fortifications de Toul, comme à Tapprovisionnement de Metz ', ils entretenaient avec le duc de Guise une correspondance suivie, soit pour l'informer des résolutions du roi, soit pour lui transmettre l'expression de sa satisfaction ' :
<K Monsieur mon frère, écrivait le cardinal, le 8 décembre iSSa, j'ai receu les lettres que vous m^avez escrites le 28 du mois passé, desquelles j'envoyai incontinant le double à madame nostre mère et à madame ma sœur, lesquelles sont en bonne santé comme vous verrez par un mot de lettre que la bonne mère vous escrit, et pouvez estre asseuré qu'on n'oublie pas de tous cotez à faire dévotes prières pour vous, de sorte que j'espère que moyennant la volonté de Dieu vous nous en manderez bientost quelque bonne nouvelle, et croyez que toute l'espérance du roy gist entièrement en vous, et sy Dieu vous faict
' Voir ces instructions dans le Journal du duc de Guise. ' Sismondi, Anquetîl.
CHATEAU DE GOMPIKGNE. a45
tant de grâces que de pouvoir résister et faire testejamais homme n'eut tel bruictet réputation que vous aurez en ce royaume, qui se sent déjà infiniment obligé à vous de ce qu'avez faict jusques à présent , et mesme le roy s'en tient le plus content et satisfaict du monde ^ vous asseu-^ rant que de vous dépend sa grandeur et le bien de ses affaires. Cependant je vous asseureray que vostre petit fils se porte bien et prie Dieu pour vous; je me recommande à vostre bonne grâce " )»•
a Monsieur, lui écrivait à son tour le connétable, le 9 décembre, le roy fut très aise de la venue par devers luy de maislre Thomas d'Elvesche, et l'ouyl bien au long sur toutes choses de delà, dont il n'obmit rien, de manière qu'il demeura en grand contentement. Et pour autant que ledit maistre Thomas perdit son vallet en venant et sa malle aussy, dans laquelle estoit le desseing et portraict de vostre place, dont l'empereur se pourroit servir, je n'ay voulu fallir vous en advertir, affin , Monsieur, que vous donniez ordre, s'il y a quelque chose à craindre, de changer vos defïences et vos desseinô. Je vous prie nous faire sçavoir de vos nou-^
' Mémoires du duc de Gulse^
24^> RÉSIDENCES BOYAL£S.
velles en essayant avec autres moyens que vous avez de faire sorlir quelque -garçon qui sçache bien nouer par Tisle, et passer Teau à la nage, portant ses lettres dans la cire, ce sera bien le plus grand plaisir que vous puissiez Faire au roy.
a En achevant ceste lettre, j'ay esté adverty que l'empereur a dit avoir veu par vQstre portraicl les lieux que vous voulez desfendre avec arliffices de feux, ceux des tables avec pointes d'espees . et daguettes, les flancs que vous avez tant cachés que vous descouvrez, et tous les secretz de vostre place tant du dedans que du dehors; à quoy^ Monsieur, il vous fault bien adviser pour y remédier, et vous advisant que noussçavons pour certain que les ennemis sont en une merveilleuse peynedes saillies que vous faictes pour la grande perte de gens qu'ils font tous les jours. »
Post'9criptum, « J'espère que la fin de l'entreprise de l'empereur sera encore plus honteuse que le commencement, au bien et grandeur du roy, qui est de jour ei) jour plus content et satisfaict de vous : et vous asseure qu'il n'a aise et plaisir que quant il a de voz nouvelles. Le roy et toute la compaignie faict bonne chère à Compiègne *. »
Charles-Quint fut obligé d'abandonner le siège
* Mémoires du duc de Guise,
CHÂT£AU DE COM^tiGJHE. l[\']
de Metz j et le duc de Guise vint jouir de sou triomphe à Compiègne^où le roi le reçut avec la plus haute distinction.
Henri II apprit tout à la fois dans cette ville la mort d'Edouard VI, roi d'Angleterre, et la prise d'Hesdin par Emmanuel-Philibert de Savoie, prince de Piémont. Il crut devoir informer de cette dernière nouvelle plusieurs généraux, notamment la Vieilleville, à qui le duc de Guise avait laissé le commandement de Metz. Voici un extrait de sa lettre, datée de Compiègne 12 juillet i553; elle fait connaître la situation des affai^ res et les résolutions du roi : « Messieurs, j'ai bien voulu vous faire cette despécbe, afïin que vous vous teniez autant mieulx préparé. Au demourant je vous ad vise que j'eus hyer nouvelles que mes ennemys estante devant Hesdin ont fait tels et si furieux efforts de batterie, et tellement myné et sappé le rempart, que finallement ils ont contraint mes gens , lesquels le jour précédent les avoient repoulsez d'un assault où lesdits ennemys perdirent grand nombre de leurs plus braves souldats, de venir à quelque composition , mais je n'ay point en^Dore entendu quelle elle est, et encores que ce fust une place qui n'est pas de grand compte, comme chacun sçait, toutesfoys y estant entrez quasi contre ma volunté, mon cousin le duc de Bouillon, mon fils, le duc
..^^^■."ti^ai^i— il— y»»»* «4'*Ma ■
^4B RJSSIOSNCES ROYALES.
de Castres et le comte de Villars, je ne puis que je n'en aye grant regret ; j'espère que mon armée sera aux champs à la fin de ce moys, et que j'en auray bientôt la revanche, ayant cejourd'hui fait partir mon cousin le connétable, et avec lui mon cousin le maréchal de Saint-André pour se mettre devant. »
Henri II sortit enfin de son inaction. Mais avant de quitter Compiègne pour se mettre à la tête de son armée, il Forma, pour assister la reine pendant son absence, un conseil de finance', qui avait pour principale mission d'acquitter les dettes du roi et de François I^'^. La &oIennité de
* Déclaration sur la formation du conseil privé de la reine, pendant l'absence du roi. Compiègne ^ i5 août i553 :
(Le texte de Fédit tient trois pages in-8^ ; nous en donnons le résumé : )
«c Le roi voulant rejoindre son armée , veut laisser pendant son absence 9 de grands^ bons et notables personnages auprès de la l'aine , pour presser le recouvrement des finances. Il choisit à cet effet son cousin le cardinal deToumon, le garde des sceaux, M* Jean Bertrand, M® Mathieu de Longuejoue , évêque de Soissons^ Claude Durfey , chevalier et gouverneur du dauphin , puis A. Guillait , sieur du Mortier, Ces conseillers sont chargés aussi d'acquitter les dettes du roi Henri II et du roi François !**", son père, par des coupes régulières qui seront faites par leurs soins dans les forêts de la couronne. Ils agiront, dans tout ceci, selon le plus grand intérêt des affaires du royaume. » (Si&mondi. — Isambert.)
CHATEAU D£ GOMPIÈGNE. ^49
cette mesure semblait annoncer une expédition lointaine ; Henri ne quitta point la Picardie. Accompagné du connétable et du duc de Guise, il attaqua le château de Renty que défendait CharlesQuint. Des deux côtés on s'attribua la vie* toire. L'empereur se retira ; le roi imita son exemple, laissant le commandement de son armée à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme.
Lorsque Antoine de Bourbon avait quitté le Béarn, Jeanne d'Albret, sa femme, hardie et coura* geuse et qui suit/oit son mari en paix et en guerre, l'avait accompagné; mais elle avait promis à son père de revenir, en cas de grossesse, faire ses couches à Pau , et d'élever son enfant à la Béarnaise. Henri d'Albret , instruit qu'elle était grosse de près de huit mois, lui envoya une députation pour lui rappeler sa promesse, a J'y songeois, » répondit-elle; et, sans être effrayée de la longueur et des embarras de la route , elle prit congé du duc de Vendôme, à Compiègne, le i5 novembre j553 , arriva à Pau le 4 décembre; et, huit jours après, le roi de Navarre faisait goûter du Jurançon et frottait d'ail les lèvres à un enfant qui devait être Henri IV!.... Un peu moins de fidélité à la parole donnée, un peu plus decrainte des rigueurs de l'hiver, et Compiègne devenait le berceau du meilleur de nos rois' !
' Mademoiselle Yauvilliers.
12 5o RiisiDENGES ROYÀL£S.
Après la journée de Renty, Charles-Quint avait renoncé aux combats, à la couronne, au monde. En descendant du trône ]iour s'enfermer dans un cloître, il croyait avoir assuré la paix de l'Europe; mais la paix ne tarda point à être troublée: Forage vint d'Italie. Paul IV, élu pape par l'influence de la France, réclama l'appui de Henri 11 pour rétablir à Rouie son autorité amoindrie par la faiblesse de son prédécesseur. Le roi accède à son désir, et donne au duc de Guise le comman* dément de l'armée qui doit passer en Italie. Ce grand capitaine franchit les Alpes ; mais moins préoccupé du soin de résister au duc d'Albe que du désir de préparer l'élévation à la tiare de son frère le cardinal de Lorraine, il perd à Rome un temps précieux; le duc d'Albe reprend l'avantage. Le roi envoie l'abbé de Saint-Ferme pour presser le retour du duc de Guise; mais, sur les représentations du pape, il consent à le laisser encore quelque temps en Italie, comme on peut le voir par le mémoire du 8 juillet i557, porté de Compiègne à Rome à M. de Selve, ambassadeur de France '.
La triste journée de Saint-Quentin ne lui permit plus de prolonger son absence : le rival heureux de Cbarles-Quint était le seul homme capable
! Mémoires du duc François de Guise,
CHATEAU DE COMPIÈGI^E. 25 1
d arrêter Philippe II, de calmer la douieui* publique et de sauver l'état. Le duc de Guise remit au pape la lettre de Henri II, qui lui annonçait ce désastre et le rappelait en France. «Le pape, dit Sismondiy qui se voyait abandonné aux mains de ses ennemis, voulut d'abord retenir Guise; mais lorsque celui-ci insista^ il lui répondit avec humeur: « Partez donc; aussi bien avez-vous fait « peu de chose pour le service de votre roi, « moins encore pour l'Église, et rien du tout pour « votre honneur. »
Henri H se trouvait à Compiègue lorsqu'il apprit la Fatale nouvelle de la victoire des Espagnols au mois d'août i55'j : il était dans le mail'j qu'il fit établir vis-à-vis le Jardin du roi. Par une sorte de pressentiment, deux joiirs avant la bataille, il avait Fait repartir pour Paris Catherine de Médicis et le dauphin François. En prenant cette mesure, le roi avait agi prudemment ; car si Philippe H avait profité de tous les avantages de sa victoire de Saint-Quentin, la ville de Compiègne n'aurait pas été à l'abri d'un coup de main : Paris lui-même pouvait être pris. Heureusement le cœur lui manqua, et sa tempo-
' « Ce beau mail a été rétabli , dit Charpentier, par le commandement de la ti'ès-auguste reine Marie de Médicis. » li n'existe plus aujourd'hui.
a5a RESIDEJNGES ROYALES.
risation donna au duc de Nevers le temps de rassembler les débris de l'armëe Française, et au ducdeGuisele tempsd'arriver. Il apparut comme Fange libérateur de la France; il rassembla dans Compiègne une armée de aS^ooo hommes, avec un train d'artillerie considérable; et, par une heureuse et brillante diversion, il se jeta brusquement sur Calais, qui depuis deux siècles était entre les mains des Anglais. Telle était leur confiance dans la possession dece port, qu'ils s'étaient donné le plaisir de placer sur la porte du château cette inscription :
<c Les Français à Calais viendront planter leur siège , Quand le^fer et le plomb nageront comme liège* »
IjC duc de Guise leur prouva que le fer des lances françaises et le plomb ()es arquebuses avaient toujours le même poids, et le i®"* janvier i558 il entra vainqueur dans la place. Des vaisseaux, sortis trop tard de la Tamise, ne parurent devant le port que pour voir arborer le drapeau français; il flotta presque aussitôt sur les remparts de Guines, de Gravelines, de Ham ; et les Anglais, partout battus et chassés, évacuèrent le royaume ^
Ce glorieux triomphe consola Henri II; mais
* Histoire de Picardie^ par Lami.
CHATEAU DE COMPIÈGINÉ. ^53
la reine d'Angleterre , Marie^ en éprouva une si vive douleur, qu'elle déclara sur son lit de mort, ce que si on ouvrait son cœur, on y trouverait le a nom de Calais profondément gravé. »
Henri II et Catherine de Médicis, qui avaient le goût des arts et des monuments, entretinrent convenablement le Lou{>re de Compiègne; mais l'acbèvement des grands travaux de Fontainebleau, brillant héritage de François V^^ absorbait leur temps et leurs trésors. Catherine créa , devant le Château de Compiègne, dans la Culture de Charlemagne j le jardin connu sous le nom de Jardin du roi, et le fit clore de murs. C'était ce qu'on nomme aujourd'hui le Petit parc du Château; mais il était séparé du Palais par les fortifications de la ville, qui forment les terrasses depuis la reconstruction totale faite par Louis XV; sa contenance était de vingt-sept arpents.
Cette reine, comme on sait, était d'une superstition bizarre et outrée. Un jour, étant à Compiègne , elle imagina de faire partir, en son nom, pour Jérusalem^ un habitant de Verberie, qui, après avoir fait trois pas en avant, devait en faire un en arrière. On dit que pen*
^ Procès-verbal de Tacquisidon de dix-huit arpents de terre,. 1567.
^54 RÉSrDRNCES aOTALFS.
dant toute la route ce pèlerin d'emprunt accomplit cette singulière obligation.
La porte Chapelle , ainsi appelée parce qu'elle donnait accès dans la cour où était la chapelle du Palais de Charles V % avec sa galerie voûtée sous la terrasse, sur une longueur de 55 mètres environ, fut élevée, ainsi que la façade qui en décore l'entrée du côté de la ville, en i56a, par Henri II , sur les dessins de PhiHbert Delorme. On voit encore sous cette galerie les chiffres entrelacés du roi et de Diane de Poitiers, sculptés au-dessus de la clef d'une arcade basse qui servait autrefois de communication avec la terrasse du Château, où l'on pouvait ainsi introduire secrètement des hommes dans un jour de combat.
La porte Chapelle s'appela aussi la porte Connétahle^ parce que , à l'époque de sa construction, le connétable Anne de Montmorency, qui, après la mort de Jacques deChabannes, maréchal de la Palisse, avait reçu des bontés du roi l'usufruit du domaine de Compiègne et le titre de capitaine de cette ville , obtint la faveur « de* faire bâtir Xappartement (Tauprès de la porte qu'on nomme la Connétable, et de mettre en relief sur la muraille les armes de sa maison ^. >>
' M. Fontaine.
* Piganiol de la Force. L'appartement du connétable devait
CH4TEAU DE COMPlfeCNE. 255
En effet , à droite et à gauche de l'ëcusson sculpté au*dessous de l'un des deux petits frontons de la porte , on distingue encore en partie les deux ëpées placées verticalement, signe distinctif de la dignité de connétable. Audessous du grand fronton ^ Técusson , dont les figures de support sont bien conservées, est dépouillé de sa sculpture; mais, sur une gravure assez ancienne, on reconnaît fort bien les trois fleurs de lis aux armes de France^ ainsi que la figure en relief décorant le tympan de ce fronton. Dans un des tympans de l'arcade, et de chaque côté d'un autre écu assez mutilé, on voit aussi la trace et même le relief des deux figures de support des armes de la ville de Compiègne,cc un sauvage et une sauvagesse qui n'ont pour habit que leurs cheveux pendant jusqu'aux talons. » L'entablement de l'ordre dorique a été dessiné et mesuré avant qu'c>n l'ait remplacé par d'autres pierres rapportées par incrustement, et qui sont encore à l'état d'épannelage. D'autres détails de cette façade sont assez mutilés, ss^ns doute; mais la forme n'a pas entièrement disparu , et leur caractère est encore facile à saisir après un
occuper , au-dessus de la porte , sur la terrasse qui descend vere rOîse, remplacement où se trouvent aujourd'hui le réservoir et un parterre de fleurs.
a 56 RÉSIDENCES ROYALES.
sérieux examen. Nous verrions avec plaisir que Ton fit droit à la demande formée par un jeune architecte, né à Compiègne, de restaurer la façade d'un monument attribué à Tun des premiers maîtres de la renaissance.
François II était venu quelquefois dans son enfance à Compiègne ^ avec ses frères , et il y prenait les amusements de son âge ; c'était le mail, la promenade à cheval et quelques essais de chasse. « Dans les grandes chaleurs, les jeunes princes se rafraichissaient dans l'ancien bain royal, en vue du Château ; depuis, cet endroit a été négligé *. » Il n'en reste plus de trace. On peut en dire autant, pour Compiègne, du règne de François II, malheureux prince qui ne monta un jour sur le trône que pour en descendre le lendemain.
Charles IX, son frère, s'était contenté^ en 1 566, de passer en bateau sous les murs de Compiègne, promettant d'y faire, l'année suivante, une entrée solennelle. Il tint parole. « Le a4 juillet, Sa Majesté arriva à la porte de Pierrefonds, es-
' «La dépense de M. le dauphin et de sa maison y pendant un jour quHl demeura à Compiègne , fut de la somme de 87 liv. 2 s. 6 d. tournois. » [Dictionnaire des titres originaux j du chevalier Blondeau.)
* Charpentier.
CHATEAU DE COMP|ÈGN£. IkB'J
corté de la jeunesse qui avait été au-dévànt d'elle en très-belle ordonnance. Les officiers du corps de ville et ceux de bailliage , avec l'état-inajor, tous à cheval, l'y attendaient. Le lieutenant-général Leféron lui adressa une harangue comme il avait fait au roi Henri II, et Antoine de Fou« cault faisant les fonctions de gouverneur de la ville. Le poêle, en satin violet, parsemé de fleurs de lys d'or, portant sur chaque pente deux colombes, qui étaient les devises du roi, fut porté par les deux premiers échevins. Nous ne parlons pas de la marche, c'était la même qui avait été observée à l'entrée du roi son père ; mais les spectacles étaient différents. Celui du théâtre de la porte de Pierrefonds offrait en personnages la Lo/autéy accompagnée de la Religion et de l'Ohéissance. C'étaient trois jeunes filles. La première présenta au roi le tableau de la ville deCompiègne, en prononçant ces vers:
Roy des François , des Gaules le monarque ^ Reçois ici de ta ville la marque De Loyauté; autant ou plus ornée Que d'obéir à toy abandonnée^
« Sur le théâtre placé à l'hôtellerie du Plat-d'Étain, était élevé un portique orné des peintures et des armes du roi au milieu. L'on y avait placé les
258 RESIDENCES ROYALES.
Statues de la Justice^ de la Piété et de la Paix. On avait gravé en lellres d'or sur marbre noir, audessus de la Paix :
Tu regere imperium sancta cum pace mémento.
Sous la Piété :
Jnsignem pieiaie vira m .
Sous la Justice :
Qtio justior non fuit.
a Le spectacle de la place au Change avait pour objet Jules César et Charles-le-Chauve. Le premier paraissait dans son camp donnant des ordres pour bâtir la tour qui portait son nom, et Charles-le-Chauve faisait exécuter le plan qu'il avait conçu de fermer de murs la ville de Compiègne. D'un côté du théâtre étaient écrits ces vers latins :
« Qui Compendiacae quaerit primordia villae,
Bellatoris opus Caesaris esse sciât.
Hic vallo et fossâ legionum castra natatus ,
Structa in Bellavacos arce tuenda dédit. Tum quia compressit tam pai*ya mole ruentes
Compendii nomen dictât et esse jubet.
Karolus hinc Calvus mûris et turribus ornât ,
Karlopolimque suo nomine cincta vocat.
Perge igitur patriosque lares, tu Karole, nobis
Instaura, antiquos Marte sequutus avos. »
De l'autre côté, la traduction française :
CHATEAU D£ GOMPlÈONÈ. ^59
« Qui de Compiègne demande Torigine Soit assuré que de César est l'œuvre; Car de son camp, contre gent Beauvoisine ^ Ici assis , sur les alliés il cœuvre.
£t pour aultant qu'en peu de force assez Profict il trouve la dénomme Compiègne.
Charles-le-Ch^uve, murs et tours compassez Adjoute , et nom qui au sien convienne. Or donc instaure ton lieu peculier De tes aïeux sectateurs singulier. »
La ville de Compiègne devait être témoin d'une cérémonie plus brillante encore peut-être, en 1670, si le mauvais temps n'avait fait changer les dispositions prises pour le mariage de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche. La cérémonie devait avoir lieu à Compiègne :«On travaillait en conséquence à une galerie depuis le Palais jusqu'à l'église de Saint-Corneille, passant par la grande rue de Saint-Pierre et par la rue des Pâtissiers. Pour subvenir aux dépenses^ la ville avait vendu plusieurs jardins situés hors du pont ^ » Les grandes pluies d'automne firent tout contre^ mander; le roi alla recevoir sa nouvelle épouse à Mézières, où le mariage fut célébré^. «On vou*-
' D. Grenier.
* Les noces de Charles IX se firent à Mézières, le :ft6 no* vembre. De Mézières^ le roi , accompagné de sa nouvelle
fkôo RÉSIDENCES ROYALES.
lut épargner aux envoyés allemands la fatigue d'une plus longue route parles mauvais temps'.» La reine Elisabeth ne fit son entrée à Compiègne que trois ans plus tard. Elle y fut reçue suivant le cérémonial observé pour les reines. La ville lui fit présent d'un vase de vermeil, qui avait coûtera Paris, 23o fr. 7 sols 7 deniers.
Pendant un séjour de Chartes IX à Compiègne, il se passa un fait extraordinaire dont l'authenticité parait avérée. Au mois de novembre 1571, a on prit dans la forêt de Cuise un homme qui avoit été nourri parmi les loups. Velu comme un loup, il hurloit de même, marchoit sur ses mains et sur ses pieds ; devançoit les chevaux à la course, étrangloit les chiens, les déchiroit et les mangeoit. » 11 paraissait disposé à exercer le même traitement sur les hommes qui le saisirent, mais on l'enchaîna, et on le conduisit devant le roi^. a Quelles réflexions, dit D. Carlier, ne fournit pas cette découverte , sur le danger du mauvais exemple et de sociétés perni-'
époase et de toute sa cour, vînt d'abord à Chantilly , d'où il passa au château de Villers-Cotterets. (Carlier.)
' Cérémonial àe Godefroy. — C'est donc par erreur que la plupart des historiens de Compiègne ont prétendu que Charles IX s'était maiié dans cette résidence.
* Théâtre de l'Europe,
CHATEAU DE GOMPIÈGJVE. 26 1
eieuses ' / » Une chronique dit que Charles IX fît raser ce féroce Romulus et le confina dans un cloître. L'abbaye de Moret recueillit, sous Louis XIV, une célèbre inconnue, qui était venue au monde comme le sauvage de la forêt de Cuise*.
Charles IX donna plusieurs preuves de son affection aux habitants de Compiègne. Tantôt il les affranchissait des frais de nourriture des soldats qu'il leur envoyait pour les défendre , comme on le voit par ses lettres de 1 568 ; tantôt, il les remerciait de leur fidélité, et les félicitait d'avoir ajouté aux fortifications de leur ville, afin de mieux résister aux huguenots. Lorsque, par le conseil du chancelier de l'Hôpital, on établit en France la juridiction consulaire, en 1 558, Compiègne fut doté, immédiatement après Paris, de cette institution. Ce fut aussi dans cette résidence que Charles IX , en 1567, signa la déclaration « portant que cent bourgeois seroienl choisis dans chaque quartier de Paris pour prêter appui à la justice; » création qui participait de la gendarmerie et de la garde nationale.
Plût à Dieu que ce jeune monarque, d'ailleurs
* Histoire du duché de Valois.
' Mémoires de Saint-Simon,
a6u RÉSIDENCES ROYALES.
instruit y spirituel, se fût toujours occupé , sous la direction du sage THôjHtal , de l'administration de son royaume! mais, entraîné par la désastreuse influence de sa mère y il fit sonner le tocsin de la Saint-Barthélémy; et, deu?^ ans après, par un retour du ciel vengeur, il suait le sang, et mourait comme dévoré à l'avance de tous les feux de Tenfer.
Au premier bruit de sa mort , Henri III s'échappa secrètement de la Pologne pour venir prendre possession du trône de France. Il n'était encore qu'à Lyon , lorsqu'il écrivit aux maire et échevins de Compiègne pour leur faire part de son arrivée '. Ce prince aimait à se souvenir qu'il avait passé avec ses frères quelques jours de son enfance dans les jardins de Compiègne ; sa sagacité, d'ailleurs, révélait au vainqueur de Moncontour l'importance de cette place, au milieu des discordes civiles qui déchiraient le royaume. Aussi envoya-t-il plusieurs fois aux habitants des instructions pour les engager à bien entretenir les fortifications de la ville ^.
U se rendit lui-même à Compiègne avec ses ministres. Entre autres affaires sur lesquelles le conseil délibéra, le roi agita la question de savoir
' Letti'edu 17 septembre i574-
' Letti*e$ des 21 août, 16 septembre, 16 octobre 167 5.
si l'on ne devait pas ériger en commànderies séculières toutes les abbayes, pour les donner, soit à des laïcs, soit aux principaux ofGciersde la cour. Ce projet, tant soit peu philosophique, n'était point de nature à lui concilier les bonnes grâces du clergé. Henri III , chaîné de ses malédictions, n'osa lutter contre sa résistance. Quelle singulière idée chez un prince qui affectait tous les dehors de la dévotion ! Mais son hypocrisie, ses chape* lets, ses prières, son affectation de quitter ses chemises à grands goderons pour des collets à l'italienne^ ses processions en robe de capucin^ ne trompaient personne; on opposait à ses pieuses extravagances la scandaleuse faveur des mignons, dont la honte et le mépris remontaient jusqu'au trône. L'indigna'tion publique éclata, et donna naissance à la Ligue.
Quelques historiens en attribuent la première pensée au seigneur d'Humières, gouverneur de Péronne*. Catholique zélé, ennemi du prince de Condé, l'un des chefs du parti calviniste, il n'avait point dissimulé sa haine. Or, Catherine de Médicis avait promis à ce prince le gouvernement de la Picardie après le duc de Longueville ; si Henri III acquittait cette promesse, c'en était fait de la place et de la fortune de d'Humières. Il imagina
' Amiiietil.
264 RfelDENTCES ROYALES.
donc de rédiger une formule de serment , par laquelle la noblesse s'engageait à ne rien souffrir qui fût contraire au bien de la religion catho* lique et romaine. II présenta cette formule à tous les gentilshommes qui Favoisinaient, et la Picardie se trouva engagée dans la sainte union formée au nom de la sain te Trinité, pour la défense de la religion catholique, du roi Henri III et des prérogatives dont le royaume jouissait sous Clovis. On lit dans l'acte d'association , le plus ancien qui nous reste : « Tous les confédérés seront obligés d'obéir à un chef; ceux qui refuseront, seront punis selon sa volonté. Ceux qui refuseront de se joindre à la sainte union seront traités en ennemis et poursuivis les armes à la main. Le chef seul décidera des contestations qui pourroient survenir entre les confédérés, et ils ne pourront recourir aux magistrats ordinaires que par sa permission. » Ainsi, l'acte fon-^ damental de la Ligue transmettait toute la puissance royale à un chef futur qui pouvait n'être point le roi ! On entrevoyait déjà le duc de Guise. Henri III était donc persuadé qu'il n'avait pas moins à craindre des ligueurs que des hugiie^ nots. Habitué à dissimuler, il attendit l'occasion la plus favorable pour prendre un parti. Il convoqua les États généraux à Compiègne par lettres patentes du mois d'août iS^G; mais bien^
CIFATEAU DE COAIPlii!GNE. 205
tôt, changeant d'idées, il les appela à Blois, et déclara la guerre aux protestants.
Le roi de Navarre, instruit de ceïte résolution, sort de Paris le 3 février 1576, sous prétexte d'aller à la chasse dans la forêt de Senlis : « De* puis son partement de cette ville, il ne dit mot jusqu'à la rivière de Loire, mais l'ayant passée, il jeta un grand soupir, et dit : « Loué soit Dieu « qui m'a délivré! » Puis, gaussant à sa manière : « Je n'ai , ajouta-t-il , regret qu'à deux choses, la « messe et ma femme; toutefois pour la messe, « je puis m'en passer; mais pour ma femme, je « veux la ravoir. » Il envoya M. de Duras auprès de Henri III pour la lui redemander ; mais ce prince s'y refusa, w Le roi me dit, raconte Marguerite dans ses Mémoires, que c'étoit l'amitié qu'il me portoit et la connoissance de l'ornement que je donnois à la cour, qui faisoient qu'il ne pouvoit permettre que je m'éloignasse que le plus tard qu'il se pour^ roit. » Celte princesse trouvait des consolations auprès de Bussy d'Amboise; et dans un voyage qu'elle fit à Compiègne ' au mois de juillet iS^G, cet aimable seigneur vint la rejoindre avec le
•Ordonnance municipale du 11 aoiit 1576, pour payer ceux qui ont nettoyé les rues à rentrt*e de la reine de Navarre.
266 llfSIDEOrCES ROYALES.
duc d'Âleçon, dont il était le favori. Le duc d'Âlençon , esprit brouillon et factieux, avait pris parti contre la cour.
Dans l'histoire du Château d'Eu et dans celle du Palais de Saint-Cloud, nous avons donné des détails circonstanciés sur le règne de Henri III et sur les principaux personnages qui ont joué un rôle dans ce temps de troubles et de superstitionsyde cruautés et de ridicules. Le Château de Corapiègne n'occupe qu'une place bien secondaire dans ces événements; mais la ville se distingue par sa fidélité au roi et par l'empressement qu'elle met, soit, en 1 58i,à lui prêter 3,ooo écus pour subvenir aux frais du siège du château de Pierrefonds; soit, en 1689, à lui fournir quatre-vingts muids de blé pour son armée devant Paris, et quatre milliers de poudre pour le siège de Pontoise.
Cette cité ne se borna point à ces dons : au mois de mai iSSg, elle fournit son contingent armé pour voler au secours de Senlis, qui était assiégé par le duc d'Aumale, frère du duc de Guise. Le duc de Longueville , accompagné de Charles d'Humières, gouverneur deCompiègne',
« ' Henri III y voulant reconnaître la fidélité des habitants de Compiègne , leur donna pour gouverneur, après la mort de M. de Brouilly, son fidèle serviteur Charles d'Humières,
CHATEAU DE GOMPlÈGIfE. ^67
du comte d'Estrees et du sieur de la Noue^ se mit en marche avec mille chevaux et trois mille fantassins 9 et s'arrêta à Yerberie pour attendre son artillerie. Là, ayant convoqué tous les officiers : « Messieurs, leur dit-il, quand cha- « cun de vous considérera à quoy tient cette afcf faire, et de combien elle importe au roy et à « toute la France eii général, je ne doute point ce qu'il n'y en aura pas un d'entre vous qui n'esa timera heureuse la journée en laquelle il ré« a pandra son sang pour une si bonne occasion. «Toutes choses se doibvent faire par conseil, a Quoyque je sois vostre général , j'ay commana dément exprès de Sa Majesté qu'en affaire de la « guerre j'use du conseil de M. de la Noue : nul « d'entre vous n'ignore les grandes charges mi- « litaires qu'il a exercées, et desquelles il est venu « heureusement à bout. C'est pourquoy en cesle «journée si importante à toute la France, je le « supplie de prendre la conduite et la disposic< tion de ceste petite armée. Quant à moy, je i< luy obéyray comme soldat, et je vous sup-
qui , n'ayant pu aller prendre possession de son gouvernement , à raison de maladie , éciivît aux habitants, le i » janvier 1589. Il leur envoya néanmoins le sieur Brigée, pour les seconder dans les circonstances délicates où ils se trouvaient. M. d'Humières fil son entrée à Coropiègne le 5, veille des Rois, » (D. Grenier.)
«plie tous de faire tout ce qu'il ot^donnera'. » L'armée du roi défit l'armée de la Ligue^ qui fut obligée de lever le siège de Senlis, et les habitants de Compiègne ramenèrent en triomphe dans leurs murs six pièces de canon, qu'ils avaient enlevées à l'ennemi.
Tant de sacrifices et de courage ne trouvèrent point le roi ingrat : Henri III aimait beaucoup Compiègne; on peut s'en convaincre par ses lettres des 8, 21 et 28 mars i589, où il leur témoigné son contentement de la fidélité qu'ils lui ont conservée au milieu de ces temps de troubles^. Par lettres patentes du 10 et du 27 du même mois, il établit à Compiègne, ditCharpen-
' Palma Cayet ; I/Ëstoile.
^ « Je m'étonne, dit Nicaise Picard , jadis avocat à Compiègne , que la ville n'ait pas été piîse durant les troubles de la Ligue, à cause de la consternation que la peste y avait jetée en enlevant sept cent soixante chefs de famille, et du complot de plusieurs habitants, même de la sentinelle, avec les ennemis. Aussi , dès que le gouverneur fut arrivé , il donna un nouvel ordre à la garde de la ville , en divisant les habitants en douze compagnies , commandées chacune par un capitaine, un lieutenant et un enseigne. Les capitaines de garde étaient obligés de faire la ronde toutes les nuits sur les remparts , chacun à son heure , suivant le sort qui lui était tombé , par le moyen de certains jetons de cuivre , empreints d'un coté du nom du gouverneur et de Tautre des heures qui leur étaient assignées pour être en faction. »
CHATEAU DE COMPIÈGNE. iôc)
lier, « un bureau stable et arresté de tous les deniers jusques à six lieues à la ronde. »
Par un ëdit de iSSg, ce prince ordonna de faire transférer à Compiègne la cour des monnaies, les uns disent dans le Château , d'autres, dans cette même Tour des Forges^ ^ où l'on avait battu monnaie jusqu'à Louis-le-6ros. Les instructions du roi, en date du a8 mars^ enjoignaient aux officiers de la monnaie de Paris d'apporter tous les outils nécessaires, pour travailler sans délai à la fabrication d'espèces pour son armée de Picardie. Ces ordres n'ayant pu être exécutés, à cause de l'occupation de Paris par la Ligue, Henri III adressa des lettres patentes au sieur d'Humières, gouverneur, pour faire battre monnaie à Compiègne, au coin et aux armes de France, « commettant Jean de Carias pour visiteur et essayeur de ladite monnoie, laquelle, suivant un renseignement de l'hôtel-de-ville de Compiègne, fut arrêtée, conformément aux lettres de Henri III, pour la première monnoie de France, au lieu de Paris, pour y forger écus d'or, pièces de dix sols et douzains, auxquelles pièces y a au dessus A et au dessous Ci,
' Tour des Forges ou Tour de la Monnaie. D'après les plans de 1687, elle était située au coin de l'abbaye de Saint- Corneille.
a'JO RÉSIDEîrCES ROYALES,
alpha et oméga, en latin principium et finis ^ . » Une porte de Compiègne^ la Porte de Paris , qui n'existe plus, avait été élevée sous Henri III^ comme l'indiquaient^ sur la façade d'entrée, trois couronnes fermées, celles de France et de Polo* gne, surmontées d'une troisième soutenue par une guirlande de fleurs y avec cette inscription : Manet ùltima cœlo. Du côté de la ville on remarquait une figure de la Vierge et la devise nationale : Régi et regnofidelissima.
Mais la plus grande preuve d'affection que le dernier des Valois donna à Compiègne, ce fut de demander que son corps reposât dans l'église de Saint -Corneille. Ce vœu, dont le poignard de Jacques Clément avait hâté l'accomplisse*** ment, fut un moment retardé par la guerre que Henri Ili avait léguée, avec la couronne, au roi de Navarre.
Le sieur d'Humières, gouverneur deCompiègne, ne balança pas à reconnaître le roi de Navarre pour l'héritier du trône ; en vain les échevins de Saint-Quentin, en vain les habitants d'Amiens le sollicitèrent de s'affranchir du joug d'un prince hérétique; en vain Mayenne, le chef de la Ligue, employa tour à tour les caresses pour le séduire, les menaces pour l'intimider ; il resta inébran-
* 1^. Greniei',
CHATEAt) DE COMPIÈGNE. SfJ t
lable^ et le i6aout iSSq, suivi d'un conseiller de la ville et d'un bourgeois, nommé Char molue, il se rendit au camp de Henri IV, devant Clermont en Beauvoîsis, et lui offrit son épée, ses services et le dévouement bien connu des habitants de Compiègne. Les ligueurs, irrités de cette démarche , tentèrent un coup de main contre la ville fidèle. Pendant une absence du gouverneur, un parti de quatre cents cuirassiers et de cinq cents arquebusiers à cheval , s'avança secrètement sous les murs de Compiègne; et, le 24 octobre iSSg, avant la pointe du jour, ils se préparaient à escalader les murailles entre la Porte-Chapelle et la tour de l'ancien Palais de Charles-Ie-Chauve , lorsque la meùnière du moulin du pont^ la femme Nyot, aussi vigilante que les oies du Capitole, se mit à crier, jeta l'alarme et fit manquer le coup'.
Avec de telles dispositions, Henri IV sentit qu'il pouvait en toute sûreté accomplir le vœu de son prédécesseur et transporter le corps de ce prince à Compiègne. Sans argent et sans mu* nitions, il ne pouvait plus tenir à Saint*Cloud. Il partagea son armée, en donna une portion au maréchal d'Âumont, qui devait contenir la Champagne; une autre au duc de Longueville, gou-
' Manuscrit de la Bibliothèque royale.
'ï']^ RESIDENCES ROYALES.
verneur delà Picardie; et lui-raéme^avec le duc de Montpensier et le maréchal de Biron, suivi d'une petite armée de sept mille hommes, il partit pour Coifopiègne, où il fît déposer le corps de Henri III dans l'église de Saint-Corneille. Le duc d'Ângouléme présidait à cette cérémonie, a Tous les anciens serviteurs du feu roi, dit-il, m'accompagnoient. Ceseroit renouveler nos larmes et le souvenir de tous nos malheurs, que de rapporter les particularitez de ce qui se passa dans l'église. Quoy qu'il en soit, la nécessité de l'ordre que j'avois de n'y séjourner que vingt-quatre heures fut cause que, sans céré-^ monîe, le plus grand roy du monde fut mis sous une chapelle ardente, où souvent il n'y avoit pour toute lumière qu'une lampe'. » On laissa près du corps un des plus anciens aumôniers de Henri III, la Cesnaye «avec quelques chétifs fonds pour faire et entretenir quelque ser-
vice ^. »
L'escarcelle du Béarnais n'était pas, il est vrai, bien garnie. «Je suis, disait-il lui-même en riant,
' Mémoires du duc d'Angouléme. Ce même prince raconte qtie plus tard , étant tombé malade , il fut conduit pai* ses amis à Compiègne y <« où estoit pour lors le petit Paris et la « retraite de tous les sei'viteurs du feu roi. »
' Mémoires de Chsvùrnjr.
a un roi sans royaume, un mari sans femme, un <c guerrier sans argent. » Il n'avait pas même eu les moyens de payer à Saint-Cloud le diner de âon avènement à la couronne; mais son cœur était toujours riche en bonnes paroles. Ainsi , à la vue des serviteurs de Henri III, qui pleuraient leur maître: « Les larmes, s'écria-t-il, ne le feront «pas revivre; les vraies preuves d'affection et cf de fidélité sont de le venger : pour moi, j'y sa- « crifierai ma vie. Nous sommes tous Français, et ce il n'y a rien qui nous distingue aux devoirs «r que nous devons à la mémoire de notre roi et a au service de notre patrie. »
Fidèle à ce serment, toujours armé, toujours prêt à combattre, il ne prend pas un jour de repos. Il poursuit Mayenne, il le défait à Arques, il le bat une seconde fois dans les plaines d'Ivry \
La Picardie, à son tour, réclame sa présence; Henri IV fait son entrée à Compiègne le 8 juin ] 590. «Le roi était accompagné d'un grand nombre de princes et de seigneurs, de douze cents gentilshommes à cheval, de six cents ar-
^ Le gouverneur de Compiègne , M. d'Humières , prit une part très-brillante au succès de cette journée. Henri IV, pour honorer son courage, et pour récompenser la fidélité des Compiennois, confirma la translation de rhôtèl des monnaies dans leurs murs , et les exempta , pour neuf ans , d'une partie des tailles et des aides.
2^4 RÉSIDENCES ROTALKS.
quebusicrs et de deux cornettes de retires. Le duc d'Humières, gouverneur de la ville, avec son état-major , devança le roi bien avant dans la foret; vers l'abbaye de Royal -Lieu, le monarque mit pied à terre et y entra pour tenir conseil de guerre. Les habitants de Compiègne n'ayant été inforitiés que le jour même, à six heures du matin, de l'arrivée du roi, n'eurent pas le temps de faire de grands préparatifs; mais il y en eut assez pour mettre sur pied mille arquebusiers et deux cents arbalétriers avec le corselet , qui furent commandés par le lieutenant du capitaine de la ville, ayant sous ses ordres douze capitaines et autant de lieutenants de quartier. Us firent la parade devant Sa Majesté, alors qu'elle sortit de la foret, et se rangèrent en cercle autour de sa suite. Le clergé et les autres corps l'attendaient au faubourg de Saint-Ladre, pour le complimenter. Le roi n'entra dans la ville qu'à deux heures après midi. Il y eut défense de tirer le canon, de peur de donner l'éveil à l'ennemi. Le roi répoildit à la harangue du prieur de Saint- Corneille, que son intention était de continuer les constitutions des rois ses prédécesseurs , de maintenir et conserver les droits et privilèges des églises. La réponse que le roi fit au lieutenant général ne fut pas moins gracieuse. Les officiers municipaux reçurent celle-ci en lui pré-
CHATEAU DJi COMPIEGNE. 276
sentant les vins d'honneur à l'hôtel d'Arras' on des Rats où Sa Majesté était descendue :«c Je reçois ce vos présents, mais j'aime mieux vos cœurs ^.» Il aurait pu ajouter votre argent; car, voulant
* Henri IV, comme nous l'avons déjà dit, avait confirmé la translation de la cour des monnaies à Compiègne ; mais voyant que la Tour des Forges ne pouvait contenir à la fois les lubriques de Paris et d'Amiens , ce prince les fit transporter dans le Château » où elles demeurèrent jusqu'à la réduction de Paris , le 2a mai*s 1594.
Cette cii'constance explique pourquoi ce prince ne logeait pas au Château. Quant au nom de l'hôtel où il descendait, il a donné lieu à plusieurs versions. Les uns ont pensé qu'on avait peut-être choisi sans intention le nom de la ville d'Arras, cofrnne on aurait pu prendre le nom d'une autre ville ; d'autres attribuent la construction de cet hôtel à un cardinal d'Arras , sans autre désignation ; enfin , le peuple de Compiègne appelle cet hôtel V Hôtel des Rats, On trouve également ce nom dans un vieux manuscrit, a Dans ma jeunesse, nous écrivait dernièrement une des personnes les plus distinguées de Compiègne, je l'ai toujours entendu nommer ainsi. Je ne sais pas Votïpne de ce nom. Est-ce une altération de celui d'Arras? Est-ce une suite de l'état de délabrement où paraissait être cette maison ? Je n'en sais rien ; mais ce qui est certain , c'est que dans des comptes de la ville, j'ai vu désigner sous le nom de Tour des Rats l'îlot de maisons dont cet hôtel fait partie. I^ tradition veut qu'il ait servi de demeure à la duchesse de Beaufort , quand elle venait à Compiègne. » Cette autre circonstance expliquerait surtout pourquoi Henri IV oe logeait pas au Château.
* Charpentier, D. Grenier, Archives de là viile, M. de C***.
l'jô RlSsiDENCES ROYALES.
entreprendre le siège de Clermont en Beauvoisis, il leur emprunta neuf mille livres pour la solde de ses troupes. Vainqueur, il leur en témoigna se reconnaissance au mois de septembre iSgo, par cet ëdit : « Voulant punir nos sujets rebelles de Clermont, et aussi considérant la fidélité, zèle et affection que les habitans dudit Compiègne ont porté à notre très-honoré seigneur et frère le feu roy dernier décédé, et à nous depuis nostre advènement à la couronne la voulons pour ces considérations décorer de tiltres et d'honneurs, dont elle s'est rendue digne. A ces causes et aultres, à ce nous mou vans , avons transféré et par ces présentes signées de nostre main transferons lesdits sièges de bailliage , eaux et forêts et recepte de nostre domaine establis audit Clermont en Beauvoisis, en nostre ville de Compiègne, pour y demeurer et estre doresnavaut et à toujours. »
Ce même prince , informé que la Ligue méditait une attaque contre sa bonne ville de Compiègne, vint à Senlis au mois de décembre i Sgo ; de là, il écrivit aux habitants de Compiègne de tâcher de découvrir si le duc de Mayenne n'avait pas quelques intelligences dans leur ville , et s'il n'était pas question d'enlever le corps de Henri III, confié à leur garde. Il donnait en même temps au duc de Longueville et au sei-
gneur d^Humières l'ordre de renforcer la garnison et dé réparer les fortifications. « Qu'on trace vaille principalement à l'Éperon , qui est dece vant le pont, disait-il, afin que s'il advenoit ce un siège^les ennemis fussent contraints d'avoir a deux corps d'armées. » Malgré ces précautions,^ la ville aurait couru le risque d'être surprise au mois de mai iSgi, sans l'avis du gouverneur de Crépy qui, ayant appris que Mayenne était sorti de Soissons sur le déclin du jour avec des forces assez considérables, avait soupçonné quelque entreprise secrète. 11 en donna avis aux autorités de Compiègne. La garnison se mit sur la défensive, et Mayenne se retira.
Henri IV vint à Compiègne au mois de juillet. A peine arrivé dans cette ville, il écrivait au duc de Nivernois , son lieutenant général de Champagne et de Btîe : « Passant près de ma ville de Noyon, je me suis résolu de l'attaquer; elle sera demain investie, et espère dans peu de jours en avoir raison, et en tirer des moyens pour l'entretènement de mon armée'. » En effet, le roi entra dans Noyon le 17 août iSqi. Là, il apprit que le comte d'Essex, avec seize autres gentilshommes, était venu « pour lui baiser les mains, et lui offrir 49OOO Anglais et 5oo chevaux que la
• Lettre datée de Compiègne, 26 juillet 1591,
278 RESIDENCES BOYALES.
royne d'Angleterre, sa maîtresse , envoyoit au roi pour son service. )> Le roi dépécha sur-lechamp ]e comte de Chaunes pour le recevoir et rinviter à se rendre auprès de lui. a Quant au comte d'Essex et à ceux de sa suite, il ne se pouvoit rien voir de plus magnifique ; car, entrant dans Compiègne, il avoit devant luy six pages montez sur de grands chevaux, habillez de velours orangé tout en broderie d'or, et luy avoit une casaque de velours orangé toute cou* verte de pierreries ; la selle, la bride et le reste du harnois de son cheval accommodé de mesme ; son habit et la parure de son cheval \aloieut seuls plus de soixante mil escus; il avoit douze grands estaffîers, et six trompettes qui sonnoient devant luy. De Compiègne il vint au camp de Pierrefonds le dernier jour d'aoqst trouver le roy^ d'où ils s'en allèrent àNoyon, là où Sa Majesté le festoya trois jours durant avec tout son train. » Le vicomte de Ta vannes, qui avait été nommé gouverneur de la Normandie pour la Ligue, avait eu la fantaisie de venir au secours de Noyon avec trois cents arquebusiers. Il y fut blessé et fait prisonnier. Voici comme il raconte lui-même sa captivité dans ses Mémoires : « J'estois prisonnier de guerre dans Compiègne du roy Henry IV. Gardé pour estre changé à quatre princesses de Bourbon, de Longueville et de Nevers ,
GHA.TEAU DE COMPlÈGNE. a^Q
celuy qui tenoit Pierrefonds près de là % me fit secrètement proposer l'entreprise qu'il a voit sur ledit Compiègne , de laquelle je m'exeraptois fort' bien en cognoissant le péril. Si les gardes des prisonniers leur proposent de se sauver, c'est chose
dangereuse de s'y fier. » Cependant Henri IV
ayant mis le siège devant Rouen voulut contraindre le vicomte de Tavannes à lui faire connaître les endroits faibles de la place. « Je l'eusse trompé, s'il m'en eut cru , » dit le vicomte. 11 ne parait pas toutefois qu'il lui ait donné de fausses indications. Il répondit, avec plus de fierté que de prudence, qu'il ne voulait ni servir, ni tromper Henri. Le roi, assez mécontent de cette réponse, ordonna qu'il fut plus étroitement i^sserré. En \ain les ligueurs menacèrent-ils de maltraiter leurs prisonniers, si la captivité du vicomte se prolongeait ; en vain les parents du marquis de Mirebeau supplièrent-ils Henri IV de permettre que le marquis fût échangé. «Le vicomte de Ta- « vannes, dit Henri, peut me faire plus de mal « en une heure, que toute la famille de Mirebeau ce ne peut me servir en trente ans. » Le roi persistait à retenir son prisonnier, et il refusait de le rendre même en échange de la femme, de la mère et des sœurs du duc de Longuevitle^ que le
■ Le sieur de Rieux, dont nous allons parler tout à Theure.
280 RJÊSIOENGES ROYALES.
duc de Mayenne ne voulait relâcher qu'à ce prix. Il fallut que le duc de Longueville usât d'adresse, et presque de violence, pour que Tavannes recouvrât sa liberté. « Ainsi , » dit le vicomte avec une humilité dont il ne faut pas être dupe, a un pauvre gentilhomme fut changé à quatre princesses : une de Bourbon, de Clèves, de Gonzague, et deux d'Orléans, de la maison de Longueville. » A peine le vicomte de Tavannes fut-il libre , qu'il se hâta de justifier l'opinion que le roi avait de lui. Il détermina, à force d'instances, le duc de Parme à venir au secours de Rouen, dont Henri IV fut ainsi obligé de lever le siège*. Maître de Noyon , Henri lY ordonna au maréchal de Biron d'assiéger le château de Pierrefonds, où commandait pour la Ligue le capitaine Rieux , aventurier qui devait sa fortune à son courage, à son habileté de parole^, et surtout à son audace. Les principaux exploits de cette espèce de braçH) consistaient à détrousser lès passants, à dévaliser les caisses publiques, à lever sur les communes des impôts à main armée. Cependant le brigand avait fait place au soldat* lorsque le roi était venu porter le siège devant
'Sisinondi,XXI.
* Satire Ménippée. Discours de Rieux dans les États de
CHATEAU DE COMPlÈGNË. 28 1
Noyon. Rieux, qui connaissait à merveille le pays, avait trouvé le moyen d'entrer dans la ville à la tête de cinquante cavaliers portant chacun un fantassin en croupe; et sa présence avait retardé la victoire du roi : aussi Henri IV avait-il refusé de le comprendre dans la capitulation ; mais, à l'aide de la nuit et d'un déguisement, Rieux, se laissant glisser le long des murailles, s'était sauvé et avait regagné le château de Pierrefonds. La vengeance du roi sera-t-elle mieux satisfaite devant cette forteresse qu'après la prise de Noyon ? Déjà le ^duc d'Épernon a échoué ; Biron sera-t-il plus heureux? La ville de Compiègne, généreuse autant que fidèle, ne veut pas rester étrangère aux frais de la campagne; elle offre à Henri 3,ooo écus, qu'il accepte avec reconnaissance, comme l'atteste sa lettre du 2 septembre iSgi. Le maréchal de Biron commença l'attaque par une terrible canonnade ; mais, de huit cents coups de canon, il n'y eut que cinq boulets qui portèrent jusqu'aux tours; le reste ne fit que blanchir les murailles de la terrasse '. Rieux, avec sa formidable àrtillerie,foudroyaitles assiégeants. Biron , par prudence et par humanité pour ses soldats, crut devoir lever le siège à son tour. Deux fois vainqueur des troupes du roi, ca«
* Carlîer , Histoire du Valois,
aS'À UÉSiOENCliS ROYAL.£S.
ressé par Mayenne comme un des plus braves champions de la Ligue, admis et fêté par les factieuiL dans les États de Paris ^ Rieux ne mit plus de bornes à ses excès; il poussa l'audace jusqu'à vouloir enlever le roi !
La mort du duc de Parme % les prétentions de Philippe II, qui voulait faire asseoir Tinfante, «a fille, sur le trône de France, l'ambitieuse jalousie de Mayenne, la convocation des États, enfin la trêve demandée par les deux partis, laissèrent quelques jours de repos à Henri; il vint à Compiègne pour les passer auprès de sa Gabrielle% qu'il avait établie dans cette ville pendant la guerre de Picardie, a Comme il estoit d'humeur martiale etguerrièi*e, dit un contemporain, aussi estoit-il d'amoureuse manière , et estoit quelquefois bien aise de rire après tant de travaux. Il avoit un petit traing , comme font les amoureux, mais des gens de valeur, entre autres
' Voici en quels termes Henri lY l'annonce au duc de Ni* vernois, par une lettre datée de Compiègne, 7 décembre i S^a : « Vous verrez les nouvelles que j'ai eues d'Arras, de la mort du duc de Pai*me, qui mourut au dit lieu le deuxième jour de ce mois. Elies seraient bien meilleures si elles étaient suivies de la mort de son maître ! »
* On montre sa maison sur la place du Change. La main du temps , et un atelier de serrurerie qu'on y remarque à regret, lui ont enlevé son charme et sa poésie.
CHATEAU I>£ COMPlÈGNE. 2 83
le iparéchal de Biron '. Je vois, au matin, la noblesse, se promenant par la coqr de la mai* son, être mal édifiée du presche qui se faisoit en haut devant le roy, où il n*y avoit que vingtcinq ou trente personnes, et quasi tous païsans (il est vray que le voyage estoit dérobé comme j'ay dit et que Sa Majesté n'avoit amené sa cour.) L'enfant de l'un de ces païsans fut baptisé en ce presche; le père pria sur*Ie-champ le roy d'en estre le parrain , ce que le roy accepta et le nomma Henry, jusques là s'étendoit la bonté et familiarité de ce grand prince à l'endroit des simples gens. Je veis cela estant entré en cète chambre, pensant comme les autres estre au levé du roy, et sans sçavoir qu'on y preschoit; mais estant entré il y falut demeurer, comme plusieurs autres catholiques qui y estoient entrez de la sorte, et demeurâmes debout nuds testes pour le respect de la présence du roy, derrière ceux , pour lesquels le presche se faisoit, lesquels estoyent à genoux , comme estoyt le roy même, estant retiré en un coing priant Dieu fort attentivement : et depuis ce temps là je me suis venté
' Un habitant de Compiègne fit alors Tanagramme du nom de Henri de Bourbon : on y trouvait : Bonheur de Biron, L*é^ chafaud de la Bastille devait donner un douloureux démenti à l'anagramme!. . .
a84 RÉSIDENCES ROTAXES.
d'estre sorty du presche sans y estre entré. Cèle noblesse, qui attendoit en bas cependant, disoit que les affaires est oy en t réduites à tel poinct que le roy les perdroit tous s'il n'alloit à la messe '. » C'était le roi lui-même dont la vie était menacée. Au mois de janvier iSgS, le duc dWumale, qui commandait pour la Ligue, jaloux de se venger de réchéc qu'il venait de recevoir à Saint- Valery, apprend que le roi, sans défense dans Compiègne, doit faire une course à Senlis; de concert avec le capitaine de Pierrefonds, il forme le projet de l'enlever. Rieux place en embuscade dans la forêt cinq cents cavaliers, dont il prend le commandement, et, le piège tendu, il attend sa royale proie. Mais la Providence veillait sur Henri. Elle suscita un pauvre homme de village pour sauver les jours de celui qui devait faire le bonheur de la France ! Ce voyageur avait pris un chemin écarté delà forêt pour éviter la rencontre des hôtes importuns du château de Pierrefonds. Lorsqu'il entendit le bruit des chevaux et aperçut des soldats et des armes , inquiet , il pressa le pas, arriva à Compiègne ; et, conduit devant le roi, il raconta ce qu'il avait vu. Le roi , d'abord, ne voulut pas le croire; mais^ à la sollicitation de la duchesse de fieaufort, il fit retenir
' Legrain, Décade.
CHÂTEAU DU GOMPIÈGNE. ^85
le bonhomme, et envoya deux cavaliers pour Vérifier la fidélité de son récit. Us ne revinrent pas: on pensa avec raison qu'ils avaient été arrêtés. On choisit alors des habitants de la ville qui connaissaient les détours de la forêt; ils partirent, s'assurèrent de Tembuscade, et confirmèrent, à leur retour, ce qu'avait dit le villageois. Le roi le renvoya avec un présent; puis, sacrifiant l'amour à la prudence, il prit à regret congé de Gabrielle, sortit secrètement de la ville pendant la nuit, suivit une autre route, et arriva à Senlis avant même que Rieux eût été informé de son départ.
L'été suivant, la garnison de Compiègne donnait au roi le moyen de se défaire de ce célèbre aventurier. Elle épiait Rieux, qui, étourdi de ses succès , pillait audacieusement les coches et les voitures publiques. Un jour qu'il n'était accompagné que d'une faible escorte, on se saisit de sa personne et on l'amena prisonnier à Compiègne. Son procès ne fut pas long; Henri IV avait à se venger du siège de Noyon et de l'embuscade qui l'avait arraché des bras de Gabrielle; il avait de plus à punir d'affreux brigandages. Rieux fut condamné à être pendu, et subit son supplice devant l'hôtel-de-ville de Compiègne ^ Ce misé-
' Legrain , L'Ëstoile.
a86 RÉSIDENCES ROYALES.
rable n'épargnait même pas ses complices. Il fit périr Raugueil , son lieutenant. Un poète du remps, Guillaume Du Sable, après avoir désigné plusieurs victimes deBieux, parmi lesquelles se trouvaient des gentilshommes lâchement assas* sinés, s'écrie :
« A la Croix arrêta de bon vin un bateau ; Violant son passeport et sacré privilège , Tu fis la plus grand'part enfoncer dedans Teau : N*est-ce pas devant Dieu un damné sacrilège?
Septante mil écus et plus tu as reçu Des tailles et taillons pour guerre à ton roy f^re : Je pense bien aussi, et ne suis point déçu, Que pendre te feras , ny pouvant satisfaire.
Veuves et orphelins ont passé par tes mains , Manants et habitants de maint pauvre village : Tellement qu'on jugeoit par tes rapts inhumains, Qu*à toi et tes soldats tout estoit au pillage.
Ton père , en ce pays , estoit roy des voleurs ,
Tu luy as succédé , le suivant à la trace,
£t as fait comme luy cognoistre tes valeurs :
Un bon chien volontiers chasse toujours de race '. >»
Avant cette importante capture, le roi était revenu à Compiègne auprès de la duchesse de
* La Muse chasseresse y par G. Du Sable, mort en i6i5.
CHATKAU Dfi COMPlÈGNE. a 87
Beaufort; mais l'amour ne remplissait pas tous ses instants; il s'occupait avec soin des affaires de son royaume : sa correspondance en fait foi. Dans une des lettres qu'il écrivait au ducde Nivernois, gouverneur de la Champagne % on remarque : « J'ai délibéré de faire un voyage à Mantes où est ma sœur, et ceux de mon conseil, pour donner ordre à plusieurs choses importantes grandement à mon service. » En effet, il quitta l'hôtel des Rats et sa chère Gabrielle pour aller à Meulan et à Mantes; mais à peine s'était-il éloigné d'elle, qu'il lui écrivait pour s'en rapprocher: « Ha ! que je fus affligé arsoir, quand je ne trouvai plus le subject qui me faisoittreuver le veiller si doux ! Mille sortes de délices se représentoient devant moy, tant de singulières raretez ! Bref, j'estois plus enchanté que ce magicien (qui) ne vous a faîct treuver vostre cassette. Certes, mes belles amours, vous eites admirable; mais pourquoy vous loué-je? Ceste gloire vous a rendu infidelle jusques icy et la cognoissance de ma passion. Que la vérité de ces belles paroles proférées avec lant de doulceur sur le pied de vostre lict, mardy la nuyt fermante^ m'oste toutes mes vieilles et invétérées
' Lettres de Hemî IV au duc de Nivemois , datées de Compiègne, les 3, 4> 10, la avril iSgS.
288 RÉSIDEMCES ROYALES.
opinions. Je remarque le lieu et le temps pour vous montrer combien je les ai gravées en ma mémoire, et pour vous en rafreschirle souvenir. Je monte à cheval pour aller coucher à Meulan ; de là, j'iray à Mantes. Demain je vous en manderay la certitude. Pour fin je vous diray que le desplaisir de vous laisser m'a saisi tellement le cœur que j'en ay cuidé mourir toute ceste nuit, et me trouve encore bien mal : qui me faict achever, plus tost que je ne désirerois, ceste lettre, en vous baisant un million de fois les mains. Ce XV® avril.
Henri. »
a L'aultre lettre ne faisoit qu'achever de se fermer lorsque Larchaut est arrivé; je ne l'ay voulu mener plus loing. Je seray très ayse que voyés celluy de qui vous pouvés apprendre des nouvelles; mais que cela ne tarde point l'heur de vostre présence. J'attend ray ce que vousaurés apprins avec impatience, mais non telle que vostre venue, que je vous supplie ne vouloir différer. Vous escrivant, m'est venu advîs que trois censchevaulx de Rouen sont arrivez à Pontoise, qui viennent audevant du Yillars. Je n'en ay que deux cens, mais je m'en vay passer à la veue de la ville pour voir s'ils veulent se battre, et s'ils le font, je donnerai un coup de pistolet pour
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 289
ramour de vous. Bonjour^ mes chères amours ; je te baise un million de fois les mains. Ce xv^ avril. »
Tant de bravoure, d*acli vite, de persévérance^ ne suffisait pas pour lui assurer la couronne : la France semblait exiger quelque chose de plus. Henri IV se souvint alors des paroles de Henri HI à son lit de mort : « Vous ne serez jamais roi « tant que vous ne vous ferez pas catholique. » Et le 25 juillet 1 59^, dans l'église royale de Saint- Denis, pompeusement décorée, le roi, vêtu de blanc, accompagné d'un nombreux cortège, s'agenouillait devant l'archevêque de Bourges, et répondait à ces questions: « Qui êtes-vous? Que ce demandez-vous? — Je suis le roi, je demande «? à être reçu dans le sein de l'Église catholique, « et je le souhaite de tout mon cœur. » On chantait un Te Deurriy et le peuple faisait retentir l'église de ses acclamations. Henri IV, par affection pour Compîègne, éciivit cette lettre particulière sur cette cérémonie, au maire et aux habitants de la ville, où, d'après le témoignage de Legrain, nous avons vu qu'on avait quelque peu murmuré du prêche tenu dans l'hôtel des Rats:
«Chers et bien amez, suivant la. . . . '.
■ Ce passage, comme ceux qui suivent, sont effacés dans l'original.
advenement à cette couronne par la mort du roi notre seigneur et frère que Dieu absolve. . . . , nous faicte des prélats de notre royaume pour la paix par nous tant desirëe et tant de fois interrompue par nos ennemis. Enfin nous
avons merci Dieu conféré
. . lesdits prélats et docteurs assemblés en
cette ville pour des points , sur
lesquels nous dési]X)ns être éclairez et après la grâce qu'il a plu à Dieu nous faire par l'inspiration de son saint Esprit que nous avons recherchée par tous nos. . . et de tout notre cœur pour notre salut et satisfaisants par ces preuves que iceux prélats et docteurs nous ont rendues par les écrits des apôtres, des saints Pères et docteurs receus en l'Eglise , reconnaissant l'Église catholique, apostolique et romaine être la vraye Église de Dieu pleine de vérité et laquelle ne peut errer, nous l'avons embrassée et nous sommes résolus d'y vivre et mourir. Et pour dernier commencement à ce bon œuvre et faire connoitre que nos intentions n'ont eu jamais aucun but que d'être instruits sans aucune opiniâtreté et d'estre éclairez de la vérité et de la vraye religion pour la suivre , nous avons esté cejourd'huy à la messe et joint et uny nos prières avec la dite Eglise après les cérémonies nécessaires et accoutumées en telles choses résolu d'y conti-
CHATEAU DE GOMPIÈGIIE. 29 1 -
nuer le reste des jours qu'il plaira à Dieu nous donner en ce inonde ^ dont nous avons bien voulu vous avertir pour vous réjouir d'une si agréable nouvelle et confondre par nos actions les bruits que nos dits ennemis ont fait courir jusques à cette heure que la promesse que nous en avons cy devant faite étoii seulement pour amuser nos sujets et les entretenir dans une vaine espérance sans avoir la volonté de la mettre à exécution. Vous en ferez rendre grâce à Dieu par procession et prières publiques, afin qu'il plaise à sa divine bonté nous confirmer et maintenir le reste de nos jours en unesy bonne et saincle résolution, et nous le prierons qu'il vous ayty cbers et bien amez, en sa saincte garde. Écrit à Saint-Denis en France le dimanche aS^ jour de juillet iSgS. »
Henri 111 avait eu raison : celte conversion
blessa les huguenots^ mais elle avança beaucoup
les affaires de Henri lY. La capitale se fatigua de
la Ligue soutenue par l'étranger; et, le !2â mars
i^g^j Brissac, gouverneur de Paris, et Lhuillier,
prévôt des marchands , apportèrent les clefs de
la ville au roi , qui les embrassa tous deux en
disant : « J'aiTive avec l'oubli des erreurs et la
IX mémoire des services. » Il entra à minuit ; le
lendemain, il alla droit à la cathédrale, entendit
HQ2, RÉSIDENCES ROYALES.
chanter un Te Deum, se rendit au Lou\re, et dina en public devant une foule immense, qui se pressait pour le contempler. « Laissez-les tous K approcher, disait-il, ils sont affames de voir « un roi. » Les Espagnols sortirent de Paris; le roi se mit à la fenêtre pour les voir défiler. — a Recommandez-moi à votre maître , disait-il tf avec sa gaieté ordinaire, mais n'y revenez pas!»
C'était beaucoup d'être maître de Paris; mais le reste du royaume n'était pas soumis. Mayenne, soutenu par l'armée des Pays-Bas , dominait encore dans la Picardie. Cependant la ville de Beauvais eut le courage de suivre l'exemple de la capitale ; elle envoya des députés au roi, qui se trouvait à Compiègne^ et se mit à sa discrétion. « Cette ville, dit Palma Cayet, changea incontinent de face : on n'y voyoit plus qu'écharpes blanches; l'on n'oyoit plus que cris de vwe le rojl » On conseilla à M. de Lesseval, commandant de la garnison , de solliciter du roi à cette occasion une récompense. c< Non, répondit ce a loyal officier, je ne veux point que l'on me tf reproche d'avoir été de ceux qui ont vendu « au roi son propre héritage. »
A cette époque, Compiègne possédait dans ses murs une aimable princesse qui avait dans l'esprit et dans le caractère plusieurs traits de ressemblance avec Henri IV; comme lui, elle était
CHATEAU DE COMPlÈGNK. sgS
franche, avait la répartie vive et gaie, écrivait avec grâce, faisait des bons mots^ et laissait parler son %cœur avec abandon : c'était Catherine de Bourbon, sœur du roi.
Dès son enfance, Henri II, roi de France, l'avait destinée à celui de ses fils qui fut depuis duc d'Alencôn. Henri IH, à son retour de Pologne, l'aurait épousée sans les obstacles que Catherine de Médicis fit naître pour l'en dissuader. Le prince de Condé, Charles, duc de Savoie, Jacques, roi d'Ecosse, le duc Henri de Môntpensier, la firent tour à tour demander en mariage; mais ces diverses prétentions furent toujours déjouées par la politique de Henri IV, qui, n'étant encore que roi de Navarre, encourageait, selon les circonstances , l'espoir des divers prétendants, afin de les attirer dans son parti. C'est ainsi qu'il avait favorisé par des promesses l'amour du comte de Soissons, deuxième fils de Louis, prince de Condé, tué à la bataille de Jarnac; et ce jeune prince était venu offrir à Henri, dans les plaines de Coutras , son courage et ses soldats. Après la bataille, les deux vainqueurs se rendirent en Béarn ; le roi, pour voir la belle comtesse de Guiche,dont il était épris; le comte, pour offrir l'hommage de son cœur à Catherine de Bourbon , qui l'accueillit avec plaisir. Plusieurs seigneurs de la cour, jaloux des avantages
que cette union allait procurer au comte de SoissonSy persuadèrent à Henri que ce prince île recherchait sa sœur que pour se prévaloir de ce mariage, afin de jouir de tous les biens dont elle était héritière; qu'une fois marié, il abandonnerait sa csLUse^sans se saucier que devint sa femme, sa personne et sa vie. Le caractère changeait du comte de Soissons, qu'on appelait te Caméléon de la cour, ne justifiait que trop ces soupçons. Henri reprit donc sa promesse; mais sa sœur n'eh demeura pas moins fidèle à son afTection. La comtesse de Guiche, piquée de se voir négligée par Henri IV, qui ne lui pardonnait pas d'avoir perdu sa beauté, favorisa elle-même tes amours du comte de Soissons auprès de Catherine de Bourbon. Les deux amants s'étaient fait des promesses et danné des écrits qu'ils regardaient comme des engagemen^ts irrévocables. Enfin , pendant le siège de Rouen, sous prétexte d'aller voir sa mère qui était malade, le comte de Soissons se rendit à Pau, pour y épouser la sœur du rai contre le vœu du monarque. Henri, prévenu à temps de ce dessein, donna plein pouvoir au sieur de Paugeas pour s'opposer au mariage : le parlement de Pau rendit un arrêt qui contraignit le comte de Soissons à quitter le Béarn, sans avoir obtenu la main de Catherine. Cette princesse se plaignit, mais tendrement, à son
CHATEAU J>E COMPIÈGNË. O^S
frère, qui Tinvita à le venir trouver à Saumur, où il tenait alors sa cour. Là^ par le conseil de Sully, elle remit au roi un acte de renonciation au mariage qu'elle désirait contracter avec le comte de Soissons ; elle croyait que son frère, touché de cette marque de résignation, consentirait enfin à combler ses vœux.
Lorsque la ville de Soissons tomba au pouvoir des ligueurs, Fabbesse de Notre-Dame de cette ville, madame de Bourbon , tante du roi, se sauva et se réfugia à Compiègne, où la prin» cesse Catherine l'accompagna. Henri IV vint les visiter, il aimait sa sœur; mais, craignant, pendant qu'il guerroyait, son goût pour le luxe qui pouvait lui faire contracter de nouvelles dettes, ou son amour pour le comte de Soissons qui , selon sa propre expression , /?az/^aiV seul faire son coniptej il enjoignit à cette princesse de rester à Compiègne avec sa tante, et il lui donna pour chevalier d'honneur le duc de Cauraontla Force. Catherine avait obéi comme on se soumet à un ordre qui nous contrarie; lasse enfin de cette sorte de captivité, elle avait adressé au roi , qui était à Lyon , une lettre très-vive pour lui demander sa liberté. Henri, piqué, écrivit en ces termes au duc de laForce^ le i3 septembre i SgS: tf Je vous dirai que j'ai reçu ces jours passés une lettre de ma sœur, par un des siens, qui m'offense
296 BÉSlDENCtS ROYALJBS.
fort, OÙ après une quantité d'injures fort humbles, elle fait connottre son mauvais naturel, car elle se plaint de moi le plus cruellement qui lui est possible^ avec douces paroles en apparence, mais toutes autres, comme je vous ferai voir par sa lettre que je vous montrerai ; avec autant de déplaisirs qui me traversent maintenant, je n'en ai senti un plus sensible, que désirant son bien, m'en savoir si peu de gré ; les ingratitudes seront punies du ciel, et là je la remets. Quoi qu'elle fasse et die, je ne laisserai d'être son père, son frère et son roi , et de faire mon devoir encore qu'elle ne fasse le sien, ce que tout le monde ne fait pas aussi à cette heure; mais Dieu me fera la grâce que je ferai le mien. Croyez que cela m'offense fort; j'enverrai demain Roquelaure vers elle, instruit fort particulièrement de mes volontés et intentions, lesquelles il vous communiquera. Les affaires ne vont guère bien, j'y apporte ce que je puis, mais non ce que je veux ; vous me verrez tout amaigri, non de maladie, car je ne me portois jamais mieux» mais de fâcheries, et de voir que tout le monde fait si mal son devoir. Je vous en dirai davantage lorsque je vous verrai , qui sera bientôt; adieu, monsieur de la Force \»
' Mémoires de Caumont de la Forçcx
CHATEAU DE COMPIEGNE. 297
Le duc de Roquelaure était chargé par le roi de dire à Catherine de Bourbon de prendre encore patience; aussi ne fut-il pas gracieusement accueilli par cette princesse, qui voulait absolument quitter le séjour de Compiègne, qu'elle appelait un désert. Voici un extrait de sa correspondance avec le duc de la Force , qui, après son retour à Paris, avait fait un voyage en Béarn.
« J'envoie Beauchamps pour savoir des nouvelles du roi ; vous m'avez fait grand plaisir de m'en mander; continuez, je vous prie. Je ne sais rien de nouveau. J'ai vu ce matin vos enfants, que je ne vois pas de bon œil, haïssant tant le père comme je fais ; je m'assure que vous croyez bien cela, aussi le devez-vous. Je vis hier au soir votre fille en peinture : certes, elle est fort belle, et si elle continue en oi'oissant, elle fera bien tirer des chausses et friser les cheveux aux galants de son temps; voilà ce que j'en crois, et sur ce bon mot qui peut vous contenter, je finirai vous donnant le bonsoir. »
« M. de la Force, je suis bien marrie que je
^^S RÉS1DKNC£S ROYALES.
lie vous ai pu voir devant que vous vous en alliez en Béarn ; j'espérois bien que vous m'aideriez à sortir de ce désert (Compiègne); mais puisque le commandement et le service du roi vous appellent ailleurs^ c'est à ma volonté de céder à la sienne. Comme je vous prie bien fort de me faire ce bon office^que de l'assurer que je n'aurai jamais autre dessein que de lui plaire, quoi que les méchantes âmes lui aient voulu persuader, comme je vous eusse dit. si je vous eusse vu, mais je garderai le discours dont la mémoire m'est ennuyeuse pour notre première vue ; Dieu veuille que ce soit bientôt devant le roi mon cher frère! je mourrois de bonheur si je l'avois vu.»
c( Vous ne direz pas que je suis paresseuse, car voici la troisième lettre que j'ai écrite depuis huit jours; je suis toujours ici à Compiègne, je ne sais quand j'en partirai, ni où j'irai. Dieu veuille me conduire et me donne patience! j'en ai plus besoin que jamais, de la façon dont je suis traitée ; si je le pouvois mander, vous en auriez pitié $ plût à Dieu être où vous êtes (en Béarn), je pourrois au moins donner quelque remède au mal de mon corps. Voilà ce que je
CHATEAU DE COMPlÈGNE. 299
puis pour cette heure vous mander, et pour la fin de cette lettre ^ je vous assurerai. que quoi que m'arrive, je serai votre affectionnée amie. Bon soir ; Faites mes recommandations à mon cabinet et à mon allée. »
« Monsieur de la Force ^ je commencerai par vous remercier du soin que vous témoignez avoir en ce qui me touche; en un mot, je vous dirai que je ne suis point ingrate^ aux occasions vous le connoitrez. Plus de paroles que cela seroit cajoleries, et je n'approuve pas cette belle vertu de la cour; brisons là, il faut parler d'affaires. J'écris au roi mon bon frère , pour vous donner votre congé 9 car j'ai bien besoin des grieges; je vous prie âussi de dire au roi que quant au brevet que vous m'avez envoyé, il y a eu du retranchement , de façon que je n'en pourrois pas avoir la moitié de cette maison. Je l'ai fait refaire d'une autre et moindre que ce même; s'il ne passe comme cela et que l'on m'en veuille ôter, il ne me peut servir de rien. Remontrezle au roi; et aussi ce que vous me mandez qu'il m'avoit accordé le quart de vingt-cinq mille écus, M. de Gesvres a écrit à M. de Schomberg que je n'en avois que le sixième. Je m'assure que
3oO nÉSIDEJVCES ROYALES.
puisque le roi m'a accordé ce que vous m'avez écrit, il ne me voudra pas retrancher sa libéralité ^ je vous jure que je n'en eus jamais tant de besoin. Sollicitez ces deux affaires, je vous prie. J'ai une fâcheuse migraine que je crains qui prenne le cours de celle de Pau, qui me dura quatorze mois; elle me tient maintenant si fort que j'écris avec peine; cela me fera finir, vous assurant que je suis toujours votre affectionnée et asseurée amie. Adieu. »
Le roi finit par avoir pitié des ennuis de sa sœur; déjà, après le combat de Fontaine-Française, il lui avait écrit : « Je me porte bien , Dieu merci, vous aimant comme moi-même^ mais je vous ai vue de bien près mon héritière. » Après la prise de Marseille \ dans l'hiver de iSgô, il vint la voir à Compiègrie, et cette visite faillit lui coûter la vie. Catherine était malade; le roi entra seul dans sa chambre, et se mit dans la ruelle de son lit pour lui parler. Tout à coup le plancher s'écroule, il ne reste de place que celle du lit de la princesse; le roi se précipite sur le lit^ tenant dans ses bras le jeune César de Vendôme, fils de Gabrielle, et il échappe comme par miracle à une mort certaine. « Ceux de la
. ' Mémoires fie L'Esloi/e,
CHATEAU DE COMPIÈGNE. 3oi
religion allégorizèrent pour eux , et dirent que le lit de madame esloil leur religion , qui denieuroit toujours debout au milieu des ruines; et que le Roi Taïant quittée seroit contraint d'y revenir pour se sauver^ comme aussi il n'avoit trouvé autre moïen pour se garantir que de se jetter sur ce lit. Laquelle allégorie un seigneur de la cour fit entendre au Roy^ qui en rid et y pensa, possible tout ensemble. »
De Compiègne , Henri IV se rendit, le 2 mars, à son camp de la Fère, d'où il écrivit à ses bons amis de Compiègne % pour leur demander du blé destiné à faire du pain de munition, Compiègne fit plus : elle fournit un contingent d'hommes pour l'assaut de la citadelle de Ham. D'Humières, son gouverneur, qui commandait cette expédi-
' On disait de Compiègne : a Cette bonne ville que le roi. aime tant, v Le roi avait raison de Taîmer ; car, dans toutes les occasions , Compiègne lui donnait des preuves de fidélité. Aussi « la ville se trouva tellement endettée, à force de fournir à sa propre conservation et à celle de villes de Picardie , qu'il fallut venir à son secours. Vérification faite par deux conseillers du roi, la masse totale de ses dettes montait à 36,540 écus 40 sous 6 deniers, sans les intérêts qui allaient au delà de i5,ooo écus, ni y comprendre les levées que les habitants avaient faites sur eux-mêmes pour les fortifications.
Le roi accorda aux habitants de Compiègne une part sur l'impôt du sel, jusqu'à concurrence de ce qui leur était dû.»
3oa RÊSIUËNGKS ROTALKS.
t ion , paya de sa vie cette marque de dévouement. Le rot regretta cet excellent serviteur, et ses concitoyens lui donnèrent des larmes.
L'année suivante , le château de Pierrefonds devant lequel avaient échoué tour à tour le duc d'Épernon et le maréchal de Biron, attira de nouveau laltention de Henri IV. Décidé à s'en emparer, il envoya François des Ursins avec ordre de traiter avec le gouverneur, s'il ne parvenait pas à le vaincre de vive force. Le gouverneur était alors le sire de Saint-Cliamans, baron du Perché, et gouverneur en même temps du château de la Ferté^Milon. Après le supplice de Rieux, il était accouru à Pierrefonds dont il avait pris le commandement. Des Ursins lui fit des propositions très-honorables : Saint-Chamans , jaloux de conserver la Ferté-Milon dont le château, bâti par le duc d'Orléans, frère de Charles VI, était magnifique, accepta les conditions, et se retira pour faire place à François des Ursins. Henri IV respecta le château de Pierrefonds; Louis XII [ sera sans pitié pour ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge.
La guerre touchait à son terme : après le siège d'Amiens que l'archiduc Albert avait été forcé d'abandonner, les deux partis songèrent à se reposer. Des commissaires nommés par la France et par l'Espagne se réunirent d'abord à Com-
CHATEAU DE COAIPlÈGWE. 3o3
piègne ' ; mais , après quelques jours de conférences, ils reçurent Tordre de se rendre à Paris; de là à Vervîns, où la paix connue sous ce nom fut signée le 2 mai 1 SqS.
Mayenne qui, à la prière de Gabrielle d'Estrées, avait obtenu pour lui comme pour sa famille les conditions les plus avantageuses, vint trouver Henri IV au château de Monceaux. Il se jeta aux pieds de Henri , qui l'embrassa , et lui fit faire une longue promenade dans le parc : feignant de ne pas s'apercevoir que sa marche vive et leste mettait au supplice le duc affligé d'une sciatique et chargé d'embonpoint, il lui montrait dans les plus grands détails les embell issements de cette maison de plaisance. Enfin , il dit à l'oreille à Sully : « Si
' a Les ambassadeurs du roi d'Espagne, dit Charpentier, furent reçus et traités pendant huit jours à Compièg^ne , en attendant l'arrivée du roi ; mais Sa Majesté changea de dessein, et ils furent mandés à Paris. »
Voici, comme autre preuve y le commencement d'une letti*e du cardinal d'Ossat à M. de Yilleroi (liv. II, lett. 72) :
Rome, 17 septembre.
« Monseigneur, par l'ordinaire de Lyon , je receus la lettre qu'il vous pleut m'escrire d'Amiens , le vingt sixiesme de juillet , et vous remercie très humblement de l'advis qu'il vous a pieu me donner du très honorable accueil et traictement que le roy a fait et continue tousjoura à monsieur le légat, et de l'assemblée qui se depoit/aire à Compiêgne, •
3o4 I1£S1DENC£S ROYALES.
«je promène encore longtemps ce gros corps, c( me voilà vengé sans grande peine de tous les a maux qu'il nous a faits, car c'est un homme « mort.» Et se retournant vers le duc de Mayenne: a Avouez, mon cousin , lui dit-il en riant, que je « vous ai un peu essoufflé : c'est là tout le mal et « le déplaisir que vous recevrez jamais de moi. » Et ils soupèrent ensemble avec Gabrielle; et Henri IV but le premier au duc de Mayenne.
La duchesse de Nemours, la duchesse de Guise, la célèbre ligueuse Catherine de Montpensier, firent à leur tour serment de fidélité au roi , et se dirigèrent vers Paris. La duchesse de Montpensier devait passer par Compiègne; elle avait envoyé ses fourriers pour lui préparer un logement dans cette ville, lorsqu'à cette nouvelle les habitants, se souvenant du rôle que celte princesse avait joué dans la mort de Henri Hl toujours cher à leur mémoire, déclarèrent hautement que si elle venait à Compiègne , ils mettraient le feu à la maison qui recevrait la complice de Jacques Clément'.Henri IV fut moins rigoureux. Malgré le pardon général que ce prince avait promis avec bonheur, la duchesse de Montpensier ne put se défendre d'une terreur secrèle, la première fois qu'elle se trouva en sa présence. Le roi l'invita à
' L'Estoile.
CHATEAU DE COAIPIÈGNE. 3o5
jouer aux cartes avec lui. « N'êtes-vous pas bien « étonnée 9 lui dît-il, de me voir à Paris? — Je « n'eusse désiré qu'une chose », lui répondit-elle avec autant de dissimulation que de courtoisie, << c'est que M. de Mayenne, mon frère, vous eût «abaissé le ponlpour vous y faire entrer. — Ventrefc<saint-gris! répliqua le monarque, il m'eût fait ce possible attendre trop longtemps, et je ne fusse « pas arrivé si matin. »
L'édit de Nantes, ce monument de sagesse et de liberté que devait renverser un jour une influence mystique et désastreuse, suivit de près la paix de Vervins. Tant de bonté réunie à une politique si généreusie aurait dû désarmer tous les ennemis du roi; mais la Ligue avait semé des germes de fanatisme qui enfantèrent le régicide!
Il y a dans les choses de ce monde une singu* lière fatalité. Par lettres patentes datées de Compiègne, le i4 mai 1 554 9 tin an après la naissance de Henri IV, Henri II avait ordonné que l'on démolit et abattit les boutiques et les échoppes adossées au charnier des Innocents, rue de la Ferronnerie, parce qu'elles obstruaient cette rue, qui était le passage du roi quand il allaita son palais des Tournelles ^ L'inexécution de cet ordre causa, cinquante*six ans plus tard, dans
' Amours de Henri IV»
3o6 RisiDZNGES ROYALES.
la rue de la Ferronnerie, Tembarras qui força la voiture du roi de s'arrêter, et donna à Ravarllac le temps et la facilité de consommer son crime. Nous avons dit , dans \ Histoire du Palais de Saint'Cloudf que le duc d'Épernon , par aversion pour un prince huguenot, n'avait pas voulu, après la mort de Henri III, reconnaître Henri de Navarre pour roi de France. Il s'était séparé du maréchal d'Aumont et du duc de Biron; il avait emmené ses troupes et laissé le nouveau roi dans l'embarras. Il manifesta la même opposition pour les funérailles de ce monarque, et , bravant l'opinion publique qui l'accusait d'avoir été dans le secret de Ravaillac, il usa de son empire sur la régente, Marie deMédicis, pour obtenir que la cérémonie préparée pou r Henri 1 Veut lieu d'abord pour son prédécesseur, dont les restes étaient encore à Compiègne, dans les caveaux de Saint- Corneille. On s'étonnera peut-être que, tranq4jille sur le trône depuis iSgS-, Henri IV ait laissé le corps de Henri III dans un si long oubli. Les chroniques du temps en donnent une singulière excuse : on lui aurait prédit qu'il serait enterré lui-même Auit jours après Henri 111 ! 11 faut croire , pour son honneur, qu'il n'ajoutait pas foi à cette prédiction. inventée à plaisir. Elle se vérifia pourtant , mais tout autrement que l'inventeur ne l'avait compris.
CHATEAU DE COMPIÈGNE. Soy
Le duc d'Épernon partit de Paris avec le fils du comte d'Auvergne, prisonnier à la Bastille, le duc de Bellegarde, grand écuyer, et le premier écuyer de Liancourt, pour aller chercher à Compiègne le corps du feu roi, qu'il accompagna jusqu'à Saint-Denis. Là, quelques seigneurs venus de Paris , le premier président du Harlay et la duchesse d'Angoulême, augmentèrent par leur présence la suite assez maigre de son convoi; et , après une messe célébrée par le cardinal de Joyeuse, on le descendit dans le caveau de la chapelle que sa mère Catherine avait fait construire pour Henri IL Aucun prince du sang ne se rendit à cette cérémonie , où la famille de Guise avait une trop juste raison de manquer '.
Huit jours plus tard, les mêmes apprêts funèbres servaient pour Henri IV; les ministres de Dieu récitaient les mêmes prières sur son cercueil; les mêmes caveaux recevaient sa dépouille mortelle ; mais c'était une tombe autrement glorieuse, et le cortège était nombreux : un peuple entier pleurait le plus aimable, le plus brave et le meilleur des rois.
' ]y(. Bazin y Histoire de Louis XIII, L'Ëstoile.
CHA.TEAU DE COMPIÈGirE. SoQ