L EXORCISME
OÙ est-il?.... où est-il?.... mais réponds donc!..
Thérèse garda le silence.
— Où est-il , répétait l'inconnu dont le front ruisselait de sueur.
« Oh! réponds-moi par pitié!... où est-il ?
La vieille fit un geste de fatigue et de faiblesse ; mais , cédant encore une fois à l'obsession du charme opéré par la présence de cet homme, elle dit d'une voix creuse et lente :
98 LE CHATLAU DE CKOÏAÏ.
— Mort comme elle ! ...
— Est-il possible !... s'écria l'inconnu attéré.
— Mort comme toi !... reprit la vieille; — car tu es mort !... j'ai vu ton sang sur les planches de la chambre du vieux comte...
— - Mais lui, femme!... mon fils!... mon fils...
— Les Chouans Font fait prisonnier, ton fils!... et les Chouans gardent-ils ja-
tEXOUCl&ME. 91)
mais leurs prisonniers vingt-quatre heures?... laisse-moi !
— Dieu soit loué ! murmura Tinçonnu d'un ton de ferveur qui contrastait singulièrement avec les paroles de Thérèse.
La vieille eut un frisson.
— Au nom du père, du fils!... com-' mença-t-elle, en levant avec eflori son bras pour essayer un signe de croix.
— Son nom! interrompit l'inconnu.
^00 LE CHATEAtJ DE CRO'ÎAT,
— .... Et du Saint-Esprit!... acheva Thérèse. — Retire-toi Satan!...
— Son nom ! son nom !...
— Bernard, Charles Bernard et
maintenant encore une fois, au nom du Père!...
Mais avant que ce deuxième exorcisme fût achevé, le prétendu démon, jetant loin de lui son vaste manteau qui eût gêné sa course, avait gagné la porte d'un bond et s éloignait rapidement dans la campagne.
Le château de Croïat était dominé par une colline rocheuse où de grandes masses granitiques montraient leurs chauves sommets au miUeu des taillis.
^104 LL CHATEAU DK Ci.UÏAT.
Notre personnage mystérieux monta et redescendit la colline au pas de course.
Il côtoya les immenses futaies quis'étendent à perte de vue dans la direction de Lanmeur.
- Charles Bernard ! répétait-il en courant, — c'est bien le nom du jeune homme!... un brave enfant!... grâce à Dieu j'ai donné ordre qu'il ne lui soit pas fait de mail... pourvu seulement que les drôles!...
11 n'acheva pas, mais cette crainte
sembla pour lui un aiguillon nouveau el il pressa le pas davantage.
Arrivé à-un quari de lieue du château , il quitta brusquemeu t la route battue qu'il avait suivie jusque-là, et se jeta dans le fourré.
A peine avait-il fait vingt pas dans cette direction, qu'il se sentit saisir vigoureusement au collet, sa main chercha instinctivement une épée à son côté ; mais il était sans arme.
D'ailleurs, en un clin-d'œil, il fut entouré par une dizaine d'individus qu'il re»
106 LE CHATEATT DE CROÏAT.
connut pour des paysans du bourg de Croïat.
— Par ici ! ... par ici !.. . monsieur Moustier! criaient-ils,— nous en tenons un, toujours.
On aperçut bientôt la lueur de plusieurs lanternes à travers les arbres ; elles approchaient rapidement.
Le captif n'avait pas encore prononcé une parole.
— Allons l dit-il en ce moment , juste
assez haut pour être entendu, — t'audra-t-il que le démon s'en mêle !...
Celui qui le serrait de plus près arracha la petite lanterne d'un de ses camarades accouru à ses cris et tourna la vitre vers le visage du prisonnier.
— Le Mendiant! dit-il en lâchant prise aussitôt.
Tout le monde répéta cette exclamation en reculant de plusieurs pas et il se fit un large cercle autour du terrible captif.
— 11 n'a pas son manteau... fît Hervé à demi-voix.
Les lanternes approchaient. Le mendiant compara d'un coup d œil rapide la distanceetle temps qu'il lui faudrait pour agir sur les grossières intelligences de ses gardiens.
-— Mes gars ! dit-il avec un geste solennel, — je vais dans un endroit où le démon a' bien assez de prise comme cela... s'il pouvait une fois me tenir par le coin démon manteau !...
— Il va au sabbat, interrompirent ensemble plusieurs paysans , — lâchons-le ou bien il nous arrivera malheur!...
LA CAVt.RNE. 'i 09
— Où est -il ? s'écria Moustier, qui n'était plus guère qu'à une soixantaine de pas.
— Place au nom du diable ou gare à vous ! dit impérieusement le Mendiant , qui s'élança en même temps avec force.
Les gars s'écartèrent en silence...
— Où est-il?... répéta Moustier en rejoignant le groupe.
Les paysans confus n'osaient répondre.
Le plus hardi prit la parole :
— C'était rien , monsieur Moustier, dit-il ; — c'était le Mendiant...
— Et VOUS l'avez laissé s'enfuir !... par où? par où?...
Tout en faisant cette question, Moustier armait prestement son fusil.
Hervé tendit le bras dans la direction qu'avait suivie le fugitif.
Les lanternes réunies au même lieu, donnaient une clarté assez vive;Moustier vit s'agiter le feuillage et lâcha son coup aussitôt.
— Suivez-moi ! dit-il.
, LA CAVEHNt. >1 N
Et , saisissanl'une lanterne, il se précipita au travers des taillis.
Il marchait la tête baissée , interrogeant du regard chaque pouce de terrain.
Bientôt il poussa un cri de joie : il avait découvert du sang.
— Nous le tenons, mes gars ! s'écriat-il — ne perdez pas la trace 1
Mais sa joie fut de courte durée , la trace disparut tout-à-coup au bout de quelques pas.
-H2 LE CHATtAL' DE CUOIAT.
Moustier sembla singulièrement désappointé ; il goiirmanda ses gens, èlonnés du prix qu'il attachait à cette capture, et ordonna la retraite sans plus s'occuper du sort de sa fille, comme si la prise de cet homme eût été le but véritable de Texpédition.
Les paysans, qui ne demandaient pas mieux que de trouver leur Ht, se mettaient en devoir d'obéir, lorsqu'un cri retentit au loin dans le bois.
— Ecoutez ! fit Moustier, d'un air effravé.
LA CAVERNE. ^\ô
— C'est rappel du jeune Monsieur, pardi 1 s'écria joyeusement Hervé.
« Je le reconnaîtrais entre mille.
Puis faisant avec ses deux mains arrondies une espèce de porte-voix, il poussa un cri long et cadencé.
Charles, car c'était lui en effet , répéta son appel et guidé par la voix des paysans, fut bientôt au milieu de la troupe.
' Il avait été vingt-quatre heures le prisonnier des Chouans.
L'un d'eux, qui d^uis longtemps voulait déserter la bande, l'avait aidé dans son évasion.
Anne était encore dans leur repaire.
Moustier avait paternellement secoué la main de Charles.
Quand celui-ci, après avoir conté ' en détail ce que nous venons de dire en deux mots , annonça la captivité de la jeune fille, le maître de Croïat ne parut pas avoir trop de peine à do-, miner son émotion ; il demanda seule-
LA CAVKKNE. ^^5
ment où était cette mystérieuse retraite.
— Je m'offre à vous y conduire sur-lechamp ? répondit Charles avec vivacité ; — à cette heure nous les surprendrons ; et mademoiselle Anne...
— Combien sont-ils? interrompit Moustier.
— Je ne sais.... trente ou quarante...
peut-être cinquante.
Monsieur Moustier haussa les épaules , et , s'appuyant sur le bras du jeune
^\(j LE CHAlTiAU DE CROÏAT.
homme , il reprit le chemin du château.
Charles ne se rebuta pas.
— Votre fille espère en vous, Monsieur, dit-il.
— L'as-tu vue? demanda Moustier.
— Non... mais leurs discours ne m'ont laissé aucun doute... elle est en leur pouvoir.
Moustier avait pressé le pas.
Il était maintenant à quelque distance du gros de la troupe.
Il baissa la voix, et, serrant fortement le bras du jeune homme :
— Et le mendiant , dit-il , Tas-tu vu 1
— Je ne sais.
LA CAVEUNE. ^^7
— Comment? ,
— J'ai vu trois hommes revêtus du costume bizarre qu'on prête à ce personnage...
— Trois!... répéta Moustier.
— Et ces trois hommes, poursuivit Charles étaient les valets d'un quatrième qu'ils appelaient monseigneur.
— Monseigneur!.... répéta encore Moustier.
— Ce dernier, continua Charles, je ne Tai pas vu ; mais il m'a fait adresser par ses gens d'étranges questions sur votre compte.
— Et tu as répondu ?
•—Non.
Moustier s'arrêta pour donner aux paysans le temps de le rejoindre.
Pendant tout le reste de la route il resta plongé dans une profonde rêverie.
Cependant le Mendiant avait été atteint. V
La balle de Moustier l'avait frappé au haut du bras, et son sang coula d'abord avec abondance.
La blessure n'avait pas ralenti sa course ; mais lorsqu'il entendit les pas
de son ennemi, le sang qu'il perdait, diminuant ses forces et trahissant sa piste tout à la fois, il dut chercher ailleurs que dans la fuite un moyen de salut.
Entr^ouvrant donc son misérable vêtement, il déroula une large ceinture de soie blanche , attachée autour de ses reins, et banda sa blessure à la hâte ; puis, se jetant subitement de côté, il fit encore une cinquantaine de pas et s'étendit , hors d'haleine, sur un monceau de feuilles sèches.
De là, il put voir et entendre une par-
^120 LE CHATEAt' DE CnOÏAT.
tie de la scène que nous avons rapportée.
Il laissa les gens du château retourner sur leurs pas 5 et profitant de la diversion opérée par les cris de Charles, lorsque ce dernier rejoignit la troupe, il prit de nouveau la fuite.
En ce moment, il était déjà loin.
La fatigue Taccablait; sa blessure, mal bandée, le faisait cruellement souffrir, mais son idée fixe ne Tabandonnait pas.
LA CAVtU>E. -i^i
Chaque fois que sa course venait à se ralentir, le nom de Charles Bernard, prononcé mentalement, semblait lui rendre de nouvelles forces.
Enfin, il atteignit la lisière du bois.
Là, parmi des milliers de petits sentiers qui se croisaient en tous sens sur la lande, il prit sans hésiter le moins tracé, le plus tortueux de tous ; et, après avoir marché dix minutesencore, au milieu des ajoncs qui dépassaient sa tête, il arriva au but tant souhaité.
C'était une petite chapelle en ruines,
122 LE CHATIAI] DE CROÏAT.
ouverte à tous les Vents, et située au milieu de la lande.
L'herbe et les ajoncs croissaient à Tintérieur comme au dehors.
Tout alentour , dans un rayon" considérable, d'autres ruines, éparses sur le sol, témoignaient de l'existence ancienne
de quelque grand édifice.
En explorant ces ruines avec attention, on pouvait même suivre une ligne circulaire de douves, maintenant desséchées, bordées extérieurement par les assises
La CAVK^^E. >I25
d'une enceinte de murailles d'une formidable épaisseur.
Les angles de cette enceinte avaient dû être flanqués de quatre tours symétriques , dont il ne restait plus que les fondements.
La tradition plaçait là l'ancienne demeure des sires de Groïat, et disait qu'au temps des croisades, un duc de Bretagne, trouvant à son retour de Terre-Sainte, Conan, seigneur de Groïat, établi trop à l'aise auprès de la duchesse, sa femme, le chassa d'abord de la cour ; puis, l'ayant attaqiié dans une recrudescence de ja-
-124 LE CHATEAL l»E CHOÏAT.
louse humeur, mit son castel au ras du sol, et lui laissa pour tout bien sa petite chapelle, — avec licence entière de se faire ermite.
Le Mendiant, avant d'entrer, écouta soigneusement, l'oreille contre terre, pour s'assurer qu'il n'était point poursuivi.
La lande était silencieuse.
Il se releva, traversa rapidement l'un des bas côtés de la chapelle, et soulevant, près de la seule colonne qui fût restée deboutdansle chœur, unepierre, énorme en apparence, mais que, réellement, un enfant pouvait faire tourner sur son pivol intérieur, il descendit quelques mar-
LA CAVEHNE. ^ 25
ches et se trouva dans le caveau mortuaire de Croïat.
Il y avait là une cinquantaine d'hommes, les uns couchés sur des sacs de paille, les autres assis autour d'un foyer à charbon de fabrique anglaise, pour lequel on avait pratiqué une sorte de cheminée dans la maçonnerie souterraine.
Ces hommes étaient fort diversement habillés ; mais tous portaient, soit à leurs bonnets de laine soit à leurs chapeaux de tresse de paille, une large cocarde blanche , et , dans le chollet à carreaux qui leur servait de ceinture, un couteau à gaine ei une paire de pistolets.
À26 LE CHATEAU DE CJ'.OÏAT.
Des fusils de différentes formes et calibres étaient rangés au fond contre la paroi du caveau ; et, dans un coin, soigneusement couvert dans son étui de serge verte fleurdelysée d'argent, on voyait un petit canon de cuivre, tournant sur un ^ivot.
Près de l'entrée, deux sentinelles veillaient, le fusil sur Tépaule.
Au bruit du pas du Mendiant , serrant le rosaire qu'elles égrenaient dévotement, elles appuyèrent ensemble le bout de leurs fusils contre la pierre.
La vue du nouvel arrivant leur fit baisser respectueusement les armes, et les deux gars touchèrent leurs bôïlnets.
— Le prisonnier ! dit le Mendiant du haut des marches.
Les deux chouans hochèrent la tète sans répondre.
Le Mendiant crut comprendre ce silence, et, arrachant un pistolet à la ceinture de Tune des sentinelles, il se précipita vers le foyer, en s'écriant :
— Le prisonnier I le prisonnier!....
qu'avez-vous fait du prisonnier, malheureux!
— Monsieur!... blessé!... crièrent les chouans qui aperçurent du sang sur son écharpe.
Toute la troupe se pressait autour de lui.
Le Mendiant écarta du geste trois hommes de haute taille qui avaient devancé tout le monde, et s'adressant aux autres :
LA CAVKRNE. ^ 29
— Vous ne voulez pas me répondre !... ' dit-il.
Un jeune homme que son écharpe blanche, passée en sautoir, faisait reconnaître pour un chef, prit alors la parole :
— Monsieur, dit-il avec déférence, il ne faut pas nous en vouloir. ..
€ Le prisonnier... ce sont les chances de la guerre.
— Quoi! mal^jré mes ordres! inter-
^ÔO LE CH41EAL l»E CROÏAr.
rompit le ruendiant dont les lèvres tremblaient de fureur.
— Monsieur !... au nom du ciel '....balbutiait le chouan étonné.
Mais l'autre ne Técoutait pas ; et, mi^lgré sa blessure, saisissant d'une main l'épaule du lieutenant, il appuya de l'autre le pistolet à sa gorge.
Un mouvement se fit parmi les chouans.
— Arrière ! dit le Mendiant d'une voix terrible.
LA CAVEfU^E. 154
Mais, au moment où il allait presser la détente, un vigoureux gaillard lui arrêta résolument le bras.
- C'est pas la faute à monsieur Cadour, dit-il, —le pataud s'est échappé pendant que j'étais de garde.. Si quelqu'un doit payer, me voilà !
Le bras du Mendiant était retombé tandis qu il s'écriait :
— Échappé ! . . . As-tu dit échappé ?.
— J'ai dit échappé , quoi ! répondit tranquillement le chouan.
^52 LE CHATEAU DP CROÏAT.
« Les gars sont sortis sur les quatre heures avec monsieur Cadour... nous
sommes restés moi et Vincent mais
Vincent était bleu au fond, je Tavais toujours dit
« Le jeune homme et lui sont tombés sur moi...
— Echappé ! murmurait le Mendiant qui avait lâché monsieur Cadour et paraissait plongé dans une profonde rêverie.
Le paysan qui prit ce mot pour un reproche, leva son bras en écharpe, et, découvrant sa poitrine , montra deux larges blessures encore saignantes.
— Faut être juste, dit-il , le pataud est
fort, Vincent aussi moi, j'étais tout
seul...
Les sourcils du Mendiant s'étaient détendus et sa physionomie disait malgré lui de quel poids énorme on venait d'alléger son cœur.
— C'est bien ! murraura-t-il tout-àcoup en frappant surTépaule du paysan, — je suis content de toi, Michel... vous, monsieur Cadour, vous êtes un brave jeune homme... un bon serviteur de Sa Majesté. . entendez-vous ?
Cela dit, en manière d'excuse, le Mendiant traversa le groupe des chouans, répondant par un signe de tête à leurs
saluts respectueux.
Puis, il s'engagea dans un couloir étroit qui s'ouvrait au fond du caveau, et disparut.
Dès qu'il fut sorti, les chouans qui s'étaient contenus à grand'peine pendant cette scène, donnèrent un libre cours à leur étonnement.
— M'est avis que le pauvre monsieur est fou, dit Michel.
Et Ton répondit à la ronde :
— Tout de même, ça en a fièrement Tair!..,
LA CAVLHINE. >! ô5
Dans un coin, les trois sosies du mendiant, ces hommes qui s'étaient faits eux-mêmes à son image , et que nous avons déjà montrés une fois au lecteur à la clairière de Plougaz, préparaient silencieusement du linge et de la charpie pour la blessure de leur maître.
Monsieur Cadour , le lieutenant , imposa silence à Michel et aux autres en les montrant du doigt.
Mais chacun put voir le lieutenan hausser les épaules eu rajustant 6on écLarpe froissée par la main du chef.
— C'est pourtant vrai! reprit Michel, répondant à ce geste, — il allait tuer un bon chrétien pour ce damné de pa^ tatui!..
— Mes gars, dit monsieur Cadour avec quelque peu d'amertume, — monsieur le comte est le maître... le roi Ta choisi... vive le roi !
A ce moment, les trois serviteurs du Mendiant ayant achevé leurs préparatifs de pansement, sortirent du caveau.
— Que dites-vous de ces trois grands drôles vous autres ? demanda un chouan.
LA CAVEUNË. ^57
— Moi, répondit Michel, je dis quils espionnent trop bien au dehors pour en perdre l'habitude avec nous.
— Encore une fameuse idée du Monsieur, d'avoir comme ça trois ombres autour de lui...
— Pour cela, interrompit Cadour, l'idée n'est pas trop mauvaise.
« Les drôles, comme vous les appelez, ont déjà reçu plus d'un coup de fusil à l'adresse de leur maître.
Puis il ajouta d un ton plus sérieux :
— Ce sont des gens braves et dévoués,
après tout, et s'ils sont peu communica-
tifs, c'est qu'ils ont leurs raisons pour se
> taire, apparemment... et maintenant,
mes gars, votre prière et au lit !
Les paysans obéirent aussitôt.
Mais il était écrit que la plupart d'entre eux dormiraient peu cette nuitlà.
En effet, une des ombres de monsieur le comte parut à la porte et fit un signe à Cadour.
LA CAVEHNE. ^59
Celui-ci était à moitié déshabillé
déjà.
Il remit précipitamment ses vêtements et suivit le serviteur du comte dans le couloir.
C'était la première fois que monsieur Cadour pénétrait dans la chambre de son chef.
Il s'apprêtait sans doute à faire un inventaire hostile et minutieux de tout ce qui s'y trouverait.
Sa curiosité fut trompée.
Il entra dans une espèce de cellule taillée dans la pierre , sans meubles aucuns.
Il avait compté sur un lit au moins confortable, sinon somptueux ; sur une bonne natte de jonc.
Rien de tout cela.
Le roc nu partout, et un hamac pendant à la voûte.
Cadour était un paysan breton; cette simplicité le réconcilia tout d'un coup avec son chef, dont, jusqu'alors, il avait supporté impatiemment la tierté rude et impérieuse.
Il se découvrit plus respectueusement, qu'il n*eùt fait devant un roi, por-
^ LA CAVERNE. ^Ai
tant sceptre et couronne, et attendit les ordres qu'on allait sans doute lui donner.
Le Mendiant était debout au milieu de sa cellule.
Il achevait de se faire panser par un de ses valets.
Anne Moustier, voilée, occupait le seul siège qui fût dans l'appartement.
— Monsieur Cadour, dit le Mendiant, choisissez-moi vin-;t-cinq hommes robustes et déterminés... qu'ils soient prêts à partir dans dix minutes.
Cadour aurait peut-être fait , en toute autre circonstance, quelques observa?
tioiib sui rhi-iire avancée et la fatigue de
>É42 LE CHATKAU UE CKOÏAT.
ses gens ; mais, nous l'avons dit, il était en veine d'obéissance.
Dix minutes après, en effet, le Mendiant sortait de la chapelle à la tète de vingt-cinq hommes bien armés.
Près de lui marchait Anne Moustier, tremblante, la pauvre enfant, de froid et de frayeur.
Les chouans étaient rares en mil huit cent treize ; ceux que nous venons de voir étaient les débris d'une bande nombreuse qui avait fait la guerre autrefois
I4G LE CIIaTEAU bZ C1\0Ï\T.
dans la Loire iiiférieure, et qui, diminuée par des attaques continuelles , mais se recrutant sans cesse de réfractaires , était venue, à travers le Morbihan, poursuivie de taillis en taillis, par les troupes régulières ju. qu'aux environs de Lanmeur.
Cadour était alors le chef de ces hommes exaltés, rendus cruels peut-être par les attaques de tous ; mais incontestablement braves , Mêles et malheureux.
Accablés de fatigues, entourés de tous côtés par des forces supérieures , ils al-
laient se disperser, sinon se rendre, lorsqu'un homme vint au milieu d'eux, por* teur d'un brevet de lieutenant-général au service de Sa Majesté Louis XVIII.
Il y avait longtemps que nos Chouans combattaient bien plus pour leur propre défense que pour la cause royale ; cependant , le nom du roi avait toujours sur eux un pouvoir extraordinaire.
Du consentement même de Cadour, le lieutenant-général fut proclamé chef de la bande.
Cet homme, que le lecteur connaît
I 'i8 LE CHATEAU DE CliOJAT.
déjà SOUS le nom du Mendiant^ fit avancer les Chouans jusqu'à Croïat et leur procura sous les ruines de la chapelle cette retraite sûre et cachée où ils purent du moins respirer à Taise pendant quelques temps.
Du reste, si le mobile de ses nouveaux subordonnés était devenu personnel par suite de leurs revers constants et de Taffaiblissement de leur nombre, le sien l'était encore davantage.
Pour Tintelligence du drame , il est nécessaire que le lecteur remonte avec nous plusieurs années et connaisse l'histoire de ce personnage.
Yves VIII du nom, comte de Croïat,
seigneur de Penvern, de Kerhimer, de Lanzic, etc., etc., avait grandi, vécu et vieilli dans ses terres.
C'était un rude seigneur, chassant du matin au soir, buvant du soir au matin , faisant volontiers Famour aux moins laides parmi ses vassales et jurant à désespérer ses valets de chenil , — cela surtout quand on lui parlait de mariage.
Certains pécheurs savent couvrir leurs débauches d'un manteau de galanterie et de grandeur; mais lui, se vautrait franchement, et bien qu'il fut le premier parmi les gentilshommes du voisinage, son cynisme et ses habitudes l'a-
150 LE CHATEAU DE CRO'lAT,
valent dès longtemps exclu de leur so ciété.
Vers Tan mil sept cent soixante, monsieur de Croïat avait une cinquantaine d'années.
Au milieu de sa première attaque de goutte, il se prit à penser qu'il était seul au monde, et chercha, parmi les liens qui unissent les hommes, le plus commode, surtout le plus facile à briser.
Avant tout, il fallait qu'il eût sur son
BAPTISîE V.Ol TIEIî* >l M
futur compagnon, l'autorité la plus absolue.
Un fils seul pouvait remplir cette condition.
Or, il avait bien deux ou trois bâtards dans le pays; mais ceux-ci auraient quelques droits à n'être pas chassés comme des laquais au moindre caprice du bon seigneur.
Il n'y fallait pas penser.
D'ailleurs il était une créature humaine à laquelle monsieur de Croïat
portait un intérêt réel et tout particulier.
C'était le fils de son plus proche fermier;— un enfant laid, méchant, vicieux même : véritable peste de la maison paternelle.
Ces rares dispositions lui avaient valu Testime du vieux comte.
Tous les jours le valet de chambre de ce dernier charmait sa mauvaise humeur, en lui racontant quelques méchantes fredaines de Tenfant, qui avait nom Baptiste Moustier.
BAPDSTE MOUSTIEH. 155
Au récit de ces tours qui supposaient une froideur de calcul et un degré d'hypocrisie monstrueux pour Tàge de Baptiste, monseigneur riait de bien bon cœur, et sentait croître en lui, pour cet enfant précoce, une sympathie qui devait plus tard porter ses fruits.
En effet , le choix de monsieur le comte de Croïat se porta tout d'abord sur lui, dès qu'il eût résolu de se donner une compagnie, etMoustier, alors âgé de dix ans, fut intronisé au château, avec charge expresse de faire damner vin^jt fois le jour toule la maison, d'abord; puis de venir toutes les demi-heures raconter
ses fredaines et japer au chevet de son maître comme un jeune chien.
En toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte , quelque mauvaise que fut cette compagnie, elle augmenta Taversion du duc pour la solitude ; trois ans après , il épousa une pauvre demoiselle, noble, des environs, que ses parents sacritièrent au titre brillant et à la fortune considérable de son sauvage soupirant.
A dater du jour du mariage il y eut une lutte sourde, implacable, sans trêve ni merci, entre le (ils adoplif et la nouvelle épouse.
BAPTISTE MOLSTIER. ^ 55
Celle-ci, patiente et hardie tout à la fois, ne tarda pas à supplanter le jeune homme.
Elle eut un fils, et ce nouvel auxiliaire, doublant tout d'un coup le pouvoir de la femme, Baptiste Moustier, que ses basses complaisances et ses flatteries ne mettaient plus à l'abri d'affronts journaliers, tyrannisé par la maîtresse, insulté par les domestiques, nullement protégé par le maître, s'enfuit un jour, la rage dans le cœur, et jura de vivre désormais dans un seul but : La vengeance :
Il était homme à ne point oublier son serment.
156 LE CHATEAi: Di^ CKOÏAi.
Georges de Croïat, alors tout enfant ne partageait point la haine de sa mère contre Baptiste.
Tant que ce dernier resta au château le jeune comte se montra son constant protecteur.
Après son départ, il le secourut encore de ses petites épargnes.
Le plus grand plaisir de (leorges était d'aller à la ferme du père Moustier ; là, dans un coin, il trouvait le pauvre exilé, morne, abattu, car tout le monde le haïssait à cause de sa fortune passée.
Georges le consolait , il le détendait à l'occasion de son autorité, contre les insultas du village entier qui poursuivait
BAPTISTE MOl'^T!ER. < 57
impitoyablement de ses huées Vancien petit- monsieur,
Baptiste avait été insolent; on était implacable.
Sans Georges il lui eût fallu fuir le pays pour toujours.
Aussi témoignait-il à Tenfant une reconnaissance et un amour sans bornes ; il demandait au ciel d*ètre mis à même mi jour de récompenser Georges du soulagement généreux que celui-ci apportait à sa misère.
Le comte Yves de Groïat mourut en mil sept cent soixante-quinze , regretté de son iils, peut-être ; .ï^ais bien sûrement de personne autre.
^158 LE CHATtAl; DE CRoUT.
Le château redevint aussitôt le rendez-vous de la noblesse des environs.
La comtesse douairière était jeune encore, jolie et coquette ; son fils héritait d'une fortune immense et promettait de faire bientôt un charmant cavalier.
Georges, en effet, ne tenait en rien de son père; autant celui-ci portait mal le nom de ses ancêtres , autant le jeune comte , brave , intelligent , généreux , semblait proin^ottre un digne rejeton à la noble souche de Croïat.
BAPTISJE MOLSTIER. 4^9
Un seul penchant lui était commun :
Geor/^es aimait la solitude.
Malgré les prières de sa mère , malgré les avances dont le comblaient les jeunes gentilshommes du voisinage, il bornait obstinément sa société à son ancien ami Baptiste Moustier.
Ce dernier, tout en faisant étalage de sa gratitude, cultivait surtout avec soin cette indifférence méprisante de Georges pour ses égaux; il l'augmentait, il travaillait sans relâche à la changer en aversion.
460 LL CHATEAU DE CROLvT.
Dire que les idées de liberté qui fermentaient alors par toute la France avaient fait une pointe jusqu'au bourg de Croïat, au fond de la Basse-Bretagne, serait beaucoup s'avancer,
Toujours est-il pourtant que, soit pénétration supérieure, soit aversion puissante et instinctive contre la noblesse , Baptiste avait rêvé l'abaissement de cet ordre, l'affranchissement de sa caste à lui : la représentation nationale, enfin, dans les limites que devaient naturellement poser à son rêve , son éducation grossière et l'influence du terroir.
Il avait hasardé timidement d'abord, et en termes ambigus, quelques mots de son système devant le jeune comte ; puis, s'enhardissant à la vue du singulier enthousiasme qui accueillit cette ouverture, il développa clairement son idée.
L'imagination de son élève fit le reste.
Georges avait Tintelligencé vive et le cœur ardent.
Les mots de liberté, d'égalité exaltèrent le sentiment de justice qui était en lui. ^
>IG2 LE CH\TE\r DF CPOÏAT
Ce ne fut pas un entraînement avf^n-
Il médita nuit et jour ce projet immense ; — • il le grandit et le fit sien.
Et, dès lors, à leur insu, les publicistes, artisans de la révolution, eurent dans les landes du Finistère un adepte qui les de* vançait , et qui , de sa fortune et de son bras était prêt à soutenir leur effort.
Nous disons un adepte et non pas deux; car Baptiste Moustier , dans tout ceci , n'avait été que l'instigateur subalterne. •■
BAPTISTE MOlIblîER. ^ 65
f^'égoïsme seul avait parle chez lui-, tandis que dans le cœur du jeune comte, l'abnégation la plus pure, la générosité la plus clievaîeresque avaient répondu à cet appel.
LtMIGllÊ.
Les événements marchaient cependant à pas de géant.
. Un jour, Georges de Croïat entra tout ému dans la misérable cabane de Moustier.
468 LE CHATEAt' DE CaoUT.
Depuis longtemps, le jeune comte, foulant aux pieds avec ferveur les préjugés de ses pareils, traitait le paysan nonseulement comme un égal , mais comme un frère bien-aimé.
Cette fois il lui serra la main avec un redoublement d'aflection.
— Baptiste! s'écria-t-il , nous partons demain.
— Nous ?... répéta Baptiste , en levant son regard cauteleux sur la noble physionomie de Georges.
l'émigré. 169
— Pour rAmérique, frère, pour l'Amérique !
— Ah !... fit seulement Moustier en reprenant sa tâche.
— Tu ne sais pas , — continua Georges , dont les yeux brillaient d'enthoiîsiame , — tu ne sais pas qu'il y a loin de nous des hommes qui combattent pour nos chères idées ! Pour l'égalité , frère... pour la liberté...
— Cest beau, dit Baptiste qui cacha un sourire.
ITO le CHATEAU DE CnOlAT.
— C'est beau! Comme tu dis ça
froidement!... c'est sublime, frère!....' il faut partir.
Le paysan se prit à réfléchir et ne répondit point.
— Me laisseras- tu donc aller seul?
demanda Georges avec étonnement et tristesse.
Un sourire étrange releva durant une seconde la lèvre de Baptiste , qui croisa les bras sur sa poitrine , et dit avec emphase :
l'émigré. i7^
— Partez , si vous voulez , monsieur Georges, moi, je reste... vous êtes un généreux enfant, je le sais... mais le sang des tyrans coule dans vos veines; il vautniieuxque vous combattiez pour d'autres esclaves que ceiïi^ "q'ui vous servent Allez! -'^
« En Amérique , vous défendrez la liberté jusqu'à la mort, j'en suis sûr... en France vous Tétoufferiez peutêtre!
Georges fit un geste d'indignation. * Moustier le regarda en face.
\7'2 LE CUAIEAL- DE CllOlAT.
— rexprime ma pensée sans détour, reprit-il avec une rudesse hypocrite.
€ Pardonnez-moi si elle vous offense , Monsieur le comte... je resterai, moi, m'entendez-vous !
w Si rétendard de la liberté se lève en Amérique , pourquoi resterait-il chez nous longtemps encore sous le boisseau?
— Oh !... continua-t-il , en s'excitant à froid tout d'un coup , — je vois venir le jour où la sainte cause aura besoin de tous ses défenseurs , et je veux être à mon poste à cette heure solennelle
€ Je reste, Monsieur le comte de Croïat ; Baptiste Moustier n'a pas trop
l'émigré. ^73
de sang pour son pays , — chaque goutte de ce sang versé sur une autre terre, lui semblerait un vol fait à sa patrie.
Après ce remarquable mouvement oratoire, Moustier soupira profondément et leva les yeux au ciel.
Cela voulait dire qu'il soutenait contre lui-même un combat pénible , et que sa conduite , en cette circonstance , était un héroïque sacrifice.
Au moins, le jeune comte l'entendit ainsi et plaignit son pauvre ami du fond de son cœur.
Cependant, Georges partit, mais, pour ne point navrer le cœur de sa mère,
dont les opinions différaient en tout des siennes, il tint secret le but' de son voyage.
Le seul Baptiste, confident de ses plus intimes pensées, reçut ses adieux en pleurant, et lui souhaita bonne chance au départ.
Nous ne suivrons pas notre jeune
champion de la liberté dans ses diverses
aventures guerrières en Amérique.
Il combattit avec vaillance, voilà tout ce" qu'il importe de savoir.
l'émigré. 475
La guerre finie, au lieu de revenir en France avec ses compagnons, il épousa la fille unique d'un colonel américaitiV puis, cédant aux prières de sa femme, il s'établit pour quelque temps dans sa nouvelle famille.
Baptiste Moustier s'abstint de lui donner de ses nouvelles.
Mais Georges n'avait garde de l'oublier.
Aux heures où venaient le visiter les souvenirs de la patrie absente, il voyait
toujours Baptiste ferme, calme, intrépide, au premier rang des martyrs de rindépendance.
kSUITE m PRECEDENT.
vn
Vers la fin de mil sept cent quatrevingt-treize, un navire américain voguait à pleines voiles vers la côte de France.
Sur le pont, loin des autres passagers, était Georges de Croïat, s*entretenant avec sa jeune femme, alors enceinte pour la première fois.
11 n'avait pu résister au désir de revoir la France, la France libre maintenant.
De la révolution, il ne savait guère que ses beaux commencements, et son âme ardente, mais loyale, ne pouvait deviner les lâches excès de la Terreur.
Avec quelle joie il voyait la traversée tirer à sa fin ! que de récits il faisait à sa blonde Alice!
Alice Taimait avec passion.
l'émighé. 184
Elle s'exaltait au souvenir des nobles rêves de la jeunesse de Georges.
Elle brûlait de voir Baptiste Moustier, ce vaillant cœur, cet excellent ami.
— Il avait raison, Alice, disait Georges, — toujours raison... de nous deux, il est le vrai citoyen; car il a gardé, lui, pour sa patrie, le sang que j'ai versé pour la vôtre.
— Et n'est-ce donc pas aussi votre patrie, Georges? demandait la jeune femme avec un doux reproche.
— Certes, oh! certes, chère Alice, ré-
482 LK CHATEAU l)K CROÏAT.
pondail Georges en mettant un baiser sur son front; — mais Baptiste n'admettait pas cette excuse... c'est un cœur simple et droit!...
€ Baptiste est un homme unique!...
« 11 faut le respecter, ladmirer, l'aimer... vous le ferez pour moi, n'est-ce pas, Alice?...
Alice ne demandait pas mieux,
Dans ses longues causeries, il fut ar-
l'ÉiMIGLÉ. >l8r)
rêté que Baptiste redeviendrait l'iiôte et le commensal du château de Croïat.
Il serait Tami, le Mentor de l'enfant qu'Alice portait dans son sein....
Georges avait reçu depuis peu la nouvelle de la mort de sa mère, sans autre détail.
Au retour, il devait se trouver seul maître de toute sa fortune.
Que de beaux rêves on faisait ainsi durant les heures lentes du voyage.
àS4 LE CHATEAU DE CROIAT.
Quelle bonne vie Georges allait mener dans le château de famille, entre l'amour de sa charmante Alice et le dévoùment de son ami !...
L'heure du combat était passée!...
Après l'effort, la récompense ; après la lutte, la victoire...
On allait être heureux ; on allait trouver le paradis sur terre...
Le navire débarqua ses passagers à Brest.
Le citoyen et la citoyenne Lanzic (le
LÉMIGKÉ. 485
comte, non point par peur, mais par un sincère esprit d'égalité , avait pris le moins pompeux de ses noms) passèrent sans difficulté la ligne de recrues, et purent pénétrer à l'intérieur.
Le lendemain soir, Georges montrait de loin, à sa chère Alice, en poussant un cri de joie, les deux petites tours du château de Croïat.
On arriva.
Un homme était debout sur le perron.
Il portait le bonnet rouge, la carmagnole et le caleçon de toile blanche : le
costume classique des influents de Té-
poque.
Georges ne fit qu'un bond de sa voiture jusqu'au perron, et embrassa étroitement cet homme ; — il avait reconnu Baptiste.
Celui-ci le considéra quelque temps avec étonnement, puis ses joues devinrent d'une pâleur livide.
— Baptiste I mon frère ! disait le comte, voici donc ton noble rêve réalisé!
l'émighr. ^87
«Nous sommes libres!... libresî...
que Dieu soit béni!...
Baptiste s'était remis ; un sourire tout à la fois haineux, hypocrite et triomphant, se jouait sur ses lèvres plissées.
— Comme tu dis, citoyen, répliquat-il; — bénissons TÈtre-Suprême... Nos espoirs sont réalisés.
Le comte, dans sa joie vive, ne voyait même pas ce que cet accueil avait de froid et de contraint.
Il répétait les larmes aux yeux :
^88 LE CHATEAU DE CllOÎAT.
— Baptiste!... mon excellent frère!.. .
que je suis heureux de te revoir!...
Puis , il prit Alice par la main et ajouta :
— Tiens, voici ta sœur, Baptiste, ma femme,... Elle t'aime déjà...
Baptiste jeta sur Alice un rapide regard et s'inclina.
— Mais entre donc !... reprit Georges.
Tu es ici chez toi...
« N'est-ce pas, Alice, que notre maison est sa maison ?
La jeune femme garda le silence.
Elle avait un poids sur le cœur.
— Je le crois, dit simplement Baptiste,
l'émigré. \S9
répondant aux dernières paroles de Georges.
Il entra.
— Mais embrasse-moi donc, frère ! dit le comte quand ils furent dans une des salles.
— Volontiers... fit Baptiste en tendant sa joue.
Ce fut le baiser de Judas.
Moustier sortit un instant après.
Alice avait contemplé toute cette scène avec une surprise mêlée de frayeur.
— Georges, dit-elle, en suivant Baptiste des yeux, — cet homme me fait peur!...
— Folle que tu esl répliqua Georges
en souriant , cet homme est l'expression la plus élevée de la vertu civique.... et puis si tu savais comme il m'aime !...
Alice baissa la tête en soupirant et reprit à voix basse :
— Dieu veuille que vous ne vous trompiez point , Georges !
■• Baptiste rentrait à ce moment, escorté d'une douzaine d'hommes de mauvaise • mine, couverts d'uniformes en lambeaux.
- Au nom de la république, une et
l'émigké. >f91
indivisible, citoyens soldats, je vous ordonne d'arrêter cet homme ! dit Moustier, qui se tenait à distance, en montrant Georges du doigt.
Celui-ci se leva, le sourire sur les lèvres :
— Baptiste!... voulut-îl dire gaîment, — cette plaisanterie...
Avant qu'il eut achevé, les citoyenssoldats avaient porté la main sur lui.
— Misérables , cria Georges qui cora-
mençait seulement à soupçonner une trahison.
Moustier Tinterrompit :
— Emmenez-le, citoyens ! dit-il , — que ma maison ne soit pas plus longtemps souillée par la présence d'un cidevant!... d'un émigré !...
Georges resta stupéfait devant cet excès d'audace et de scélératesse.
Cet homme appelait le château de Croïat sa maison!
l'émigré. >I03
Cet homme l'accusait d'être un émigré, lui qui savait si bien les motifs de son absence!...
L'indignation étouffait sa voix.
11 ne put que répéter ces mots :
— Emigré!... moi !...
— Silence ! interrompit encore Moustier. — Silence, monsieur le comte de Croïat !
Ces mots firent l'effet d'un talisman.
— Un comte ! s'écrièrent les républicains.
Ils le poussèrent brutalement , ils l'entraînèrent aussitôt.
Alice avait vu entrer avec effroi ces hommes à l'aspect féroce.
Lorsque leurs mains avaient touché son cher Georges, elle avait voulu s'élancer; mais vaincue par l'émotion, elle était retombée sans force sur son siège.
Moustier, occupé à se frotter les mains
L'ÉMiGRr;:. ^95
après le départ de Georges, tourna les yeux vers elle, par hasard.
Alice avait un de ces visages d'une ineffable douceur qu'offre parfois le type anglais.
Ainsi, pâle et renversée sur le sopha, ses longs cheveux blonds dénoués, épars sur son cou blanc comme le marbre, elle était d'une ravissante beauté.
Baptiste la contempla quelques minutes en silence.
Pas un muscle de son visage ne remua;
-iOG LE CHATEAU DE CROÏ\T.
mais il eut un sourire narquois et murmura en gagnant la porte :
— La jeune femme n'est pas émigrée que je sache!... pourquoi suivrait-elle son mari ?
[ Pour qui eut connu Moustier, le sort réservé à la pauvre Alice, n'aurait point été un mystère.
Et Georges n'était plus là pour la défendre...
LES FRÈRES TASCHET.
Voici comment monsieur Moustier était devenu maître et propriétaire de Croïat.
Malgré sa liaison apparente avec le
200 I.E rHATF.Al' DE CKOIAT.
jeune comte, il était loin d'avoir oublié les affronts qu'il avait reçus au château et son serment d'en tirer vengeance.
A tout hasard, il se réjouit donc fort de l'absence de Georges , qui Teùt gêné dans ses projets, non pas à cause de rattachement ou delà reconnaissance qu'il pouvait lui porter, — nous savons déjà que Baptiste ne s'arrêtait pas pour si peu, — ■ mais parce que le courage de Georges joint à l'affection dont l'entouraient les gens du Bourg, pouvaient lui faire, à lui lloustier, lorsque viendrait le temps d'agir un obstacle difficile à surmonter.
LES IIŒUES TaSCIIET. 204
Au contraire, le départ de Georges lui laissait le champ libre, et, les événements aidant, sa tâche devint aisée.
L'amitié du jeune comte lui avait fait reconquérir une sorte de familiarité au château, en même temps que la considération de ses pareils.
Il n'eut qu'à employer habilement l'une et l'autre.
D'abord, il feignit de revenir franchement et de plein gré aux habitudes de sa condition.
202 LE CHATEAU DE CnOÏAT.
Il rechercha ses égaux, et ceux-ci lui en surent un gré infini.
En peu de temps, il fut l'oracle du village.
Aussi, quand arrivèrent jusqu'à Croïat les premières bouffées du vent révolutionnaire, lorsqu'on y sut vaguement ce qui s'était passé à Rennes , aux États de Bretagne ; quelles conquêtes le tiers ordre avait faites à Paris ; lorsqu'enfin l'esprit de la population, soit entraînement, soit maturité, se mit à travailler dans le sens du mouvement général, Moustier fut le chef naturel des patriotes
LES FRÈRES TASCHtT. 205
de Croïal, le tribun, dont les élucubrations, incomprises sans doute, mais vivement applaudies , eurent le succès le plus éclatant.
Cependant, les nobles bretons après avoir favorisé d'abord la rancune populaire, étaient débordés par elle et quittaient leurs châteaux.
Le mouvement s'opéra plus tard, dans cette partie reculée de la province ; mais le jour vint où presque tous les manoirs du Finistère , abandonnés par leurs maîtres, offrirent une proie facile aux patriotes du crû.
Tous ces départs satisfaisaient grandement Moustier ; mais celui qu'il désirait le plus, tardait outre mesure à son
gré.
La dame de Croïat n*émigrait point.
Bien pis, cinq ou six gentilshommes du voisinage , étaient venus avec leur suite s'établir au château, défendu par ce renfort, plus que par ses petites fortifications, et menaçaient d'opposer une vive résistance, si on tentait de le faire évacuer par la force.
Or, qu'importait l'émigration générale ? qu'importait que le pays fut débarrassé de tous les noms odieux d'oppresseurs et de tyrans, si le nom qu'il haïs-
LES FUÈRES TASCHET. 205
sait le plus, lui, Moustier, florissait encore k quelques cents pas de sa demeure?
C'était comme un jeu du sort, en vérité!
Tout le monde s'en était donné à cœur joie en faitde vengeance, et lui était comdamné à voir encore ces détestables murs, témoins autrefois de sa honte et de sa servitude.
Il avait été chassé comme un valet, et la femme qui avait sollicité cet outrage vivait encore derrière ces murailles.
Elle foulait toujours d'orgueilleux tapis, la châtelaine ; taudis que lui, tout
206 LE Cn\TF.AU DE CROÏAT.
patriote, tout citoyen français qu'il était, couchait comme devant sur la paillasse de famille, entre les murs humides du taudis paternel.
En bonne justice, la vengeance, pour avoir tardé davantage, devait être aussi plus complète ; les autres avaient tué ou chassé leurs ennemis et partagé leurs dépouilles ; — Moustier résolut de faire de même, sauf le partage.
Dès longtemps il avait noué une intrigue galante avec la demoiselle Thérèse, fille de chambre de la comtesse douairière de Croïat.
LES FRÈIIES TAiCHET. 207
La demoiselle Thérèse était laide, beaucoup plus âgée que lui, et l'aimait par conséquent d'un de ces amours quadragénaires, dévoués, tenaces, aussi précieux pour certains hommes qui savent ou daignent les utiliser, que redoutables pour le commun des mortels.
J Moustier savait que Thérèse était femme à tout braver pour le servir, et, fort de cette connaissance, il combina tout son plan, sans même la prévenir du rôle qu'il allait lui imposer.
Tout fut prêt en quelques jours.
208 LE CHATKAU DE CHOÏAT.
Un matin, Baptiste Moustier eut avec Thérèse un entretien secret.
La faible femme pleura, intercéda pour sa maîtresse et finit par obéir.
Le soir même, cinquante hommes furent introduits au château, les nobles qui s*y trouvaient furent égorgés, et la duchesse de Croïat, elle-même, conduite prisonnière à Morlaix : le tout, au nom de la république une et indivisible, — qui n'y pouvait mais.
Moustier se fit servir dans la grande salle le splendidc souper préparé pour d'autres cunvivet).