S6 LE CHATEAU DE LA CHEVAETTE
et du château dit l'hôtel seigneurial d'Épinay ; ils y succédèrent à Louis-Hercule-Timoléon, duc de Gossé-Brissac, que je n'ose attirer, sans autre raison que la proximité de résidence, dans le cercle de Mme d'Épinay. Jean-Baptiste-François de Montullé, époux d'Elisabeth Oudry, eut un petit-fils à la campagne. L'acte de baptême dénomme^ à ce propos, ses deux filles (I) : l'une, la mère, Jeanne-Élisabeth-Floride, épouse de Marie-Charles, marquis du Ghilleau, colonel du régiment de Guyenne ; l'autre, la marraine, Emilie- Sophie, épouse de Henri-Rolland-Lancelot, marquis Turpin de Crissé, capitaine de hussards dans le régiment de Chamborant (2). C'était à ce dernier nom que je voulais aboutir : il remet en présence de l'ancien fief de Deuil un descendant de ce Paul Turpin, guidon de la compagnie de M. de Montpensier, qui vendit la Chevrette au connétable de Montmorency deux siècles auparavant. S'en souvint-on alors?
Mme d'Épinay, en quittant la Briche, le 6 novembre 1770, manqua de peu une représentation curieuse à la Chevrette, une soirée qui a mérité de demeurer célèbre. La société de céans avait la préoccupation dominante des choses du théâtre; elle tirait d'elle-même auteurs et acteurs, qui lui
(1) Registres d'Epinay, 14 août 1776.
(2) Voyez, dans les Portraits de Carmontelle (p. 214), les marquises du Ghilleau et de Crissé.
acquirent une réputation exceptionnelle. Bachaumont en loue « le génie » , ce qui est sans doute un peu fort, et, plus justement, « le bon goût. « Elle n'avait rien de commun avec les troupes d'histrions bourgeois qu'a fustigées la Métromanie. Sans parler de M. de Magnanville, le chevalier de Ghastellux et la marquise de Gléon jouaient souvent de leurs pièces, ce qui n'empêchait pas qu'on ne se donnât, à l'occasion, le régal de quelque nouveauté de la scène parisienne. Ainsi, Diderot conte à Mlle Volland, le 10 août 1769 : « J'étais allé dîner à la Chevrette; je comptais reprendre mon bâton à la chute du jour et regagner mon logis; point du tout; j'y soupai. Sedaine vint. J'entendis la lecture d'un ouvrage de sa façon, le Faucon, opéra-comique, et, à deux heures du matin, je n'étais pas encore à ma porte. »
Sur la saison de 1770, on est abondamment renseigné par la Correspondance liuéraire, où j'emprunte ce qui suit (1) :
Le chevalier de Ghastellux a fait jouer successivement, sur ce théâtre de la Chevrette, trois pièces de sa composition : une comédie en un acte, intitulée les Amants portugais; une comédie en trois actes, intitulée les Prétentions^ et enBn une imitation libre de Roméo et Juliette^ tragédie de Shakespeare. Ces représentations ne soutiendraient peut-être pas le grand jour du théâtre
(1) 15 janvier 1771.
public; mais elles ont attiré, à chaque fois, beaucoup de monde, et Ton a applaudi à plusieurs détails qui ont paru heureux et charmants.
La Veuve [comédie de Collé] réussit beaucoup, l'été dernier, sur le théâtre du château de la Chevrette.
Il y a de très g^rands talents, surtout en femmes, dans cette troupe de société. Mme de Pernon [lire « Pernan »], fille de M. de Magnanville, a, sans être belle, une fig^ure intéressante et la voix dii monde la plus touchante; elle est à merveille dans les rôles de sentiment. Mme la marquise de Gléon, sa cousine, grande et belle femme, a joué le rôle de la veuve avec un ton, une grâce, un agrément que les actrices de profession n'auront jamais... La sœur de Mme de Gléon, Mlle de Savalette, joue les rôles de soubrette d'une manière si spirituelle, son petit accent gascon [de Perpignan, comme on sait] lui donne tant de piquant, qu'on ne se souvient pas d'avoir vu jouer la comédie avec cette supériorité depuis la retraite de Mlle Dangeville.
Même suffrag^e de la part de Bachaumont (17 novembre 1770), et même comparaison de la soubrette avec cette actrice, jadis renommée.
La représentation de Roméo et Juliette est Tévénement auquel j'ai fait allusion, et qui, après avoir été l'objet en son temps d'une vive curiosité mondaine, ne laisse pas de demeurer intéressant pour les modernes. Ghastellux a dit, à propos de la pièce qu'il imita de l'auteur anglais : « J'ai osé arranger Roméo pour un théâtre français; il me paraît avoir fait la plus grande impression. J'ai changé une grande partie de l'intrigue, et j'en ai retranché tout le comique. »» Il en avait aussi
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bien retranché le tragique, car la pièce finit par un mariage où s'apaise Témoi des âmes qui veulent être consolées.
Et Mlle de Lespinasse de n'en pas décolérer (1) :
Ce Roméo., ..f le coanaissez-vous? Gela n'est pas mauvais, cela n'est pas médiocre, cela n'est pas même ennuyeux; mais cela est monstrueux, cela est à faire fuir. J'ai entendu dire à la comtesse de B[oufflers] que cela était beau comme Corneille, et meilleur que la pièce anglaise. J'étais, avec elle, à la première représentation; et moi, j'étais animée si différemment, que je désirais de m'évanouir, pour être emportée hors de cette salle. C'était moi, sans doute, qui avais tort : mais il m'est impossible d'être à froid, et de me composer un avis contre mon sentiment.
Une série d'Othello, de RoméOy à'Hamlet commençait à voir le jour chez nous; l'essai de Chastellux fut le plus intéressant, et reste une date dans l'histoire de Shakespeare en France (2). L'empressement des Parisiens à cette soirée fut énorme; deux cents carrosses se portèrent à la Chevrette. Bachaumont écrit, à la date du 17 novembre, que la représentation eut lieu « ces jours derniers » . J'en ai induit que Mme d'Épinay, réinstallée à Paris dès le 6, n'y assista pas. Peut-être fixa-t-elle son départ de façon à décliner l'invita-
(1) Lettres^ édit. Asse, p. 252.
(2^ Voyez JusBerand, Shakespeare en France sous Vancien régime, Paris, 1898, in-12. — Lettre de Mme Riccoboni à Garrick, du 27 novembre 1770.
tion. Sa situation ne laissait pas d'être embarrassante dans le salon des Magnanvilie, sans compter qu'elle n'était pas femme .à se plaire dans une société où elle n'avait pas la primauté des hommages, où le brillant officier et futur académicien Ghastellux conduisait le chœur des amoureux de la marquise de Gléon.
SUCCÈS Mondains et littéraires. — mort
DE M. ET DE MADAME d'ÉPINAY (1778-1783)
Correspondance avec Galiani. — Péripéties de l'année 1771. — Projets de l'abbé Terray. — Absences de Grimm. — Un retour de Sannois. — Collaboration à la Correspondance littéraire. — Froideur maternelle. — Louis, revenu de Bordeaux, se prépare à la carrière militaire. — Maladie. — Fâcheux procès avec le frère de l'institutrice de Pauline.
A partir de rabandon de la* Briche, — c'est-àdire de la fin de 1770, — les sujets de douleur se multiplient dans la vie de Mme d'Épinay : les^ absences prolongées de Grimm, la maladie sont les plus cruels; les embarras d'arg^ent, les soucis de famille s'y joignent, de façon qu'on la croirait, à chaque instant, près d'en accablée. Cependant, elle résiste étonnamment; elle vainc la tristesse, sinon la souffrance; son salon lui est un asile, qu'elle est fière qu'on appelle, comme ont fait Dufort et Bachaumont, un Lycée, un Portique,
une Académie. Elle se réfugie dans sa correspondance et dans des travaux purement littéraires; et, ici ou là, les échappées de gaieté et de rire lui restent coutumières, au point d'impatienter parfois le plaisant Galiani. On la voit « faire de la tapisserie, des nœuds, des chansons, recevoir des amis, leur écrire, et ne pas manquer encore un seul jour de faire une toilette aussi soignée que son âge et sa santé pouvaient le permettre « . Elle est, en somme, dans le train du monde jusqu'au bout, y fait bon visage et même figure de coquette, car Meister, que je cite, répète qu'elle fut « assez attentive à mettre exactement la robe du jour (I)» . Ainsi demeura-t-elle la femme dont Margency comparait, un jour, la toilette à celle de la fiancée du roi de Garbe (2).
Depuis le mois de juin 1769, où l'abbé Galiani, secrétaire d'ambassade disgracié, a été rappelé à Naples, elle lui écrit, pendant des années, chaque semaine, « toute affaire cessante » , des lettres souvent a belles, charmantes et longues, et remplies de détails qui l'intéressent » . La plupart ont péri, on verra pourquoi; seize seulement nous sont parvenues, tandis qu'elle en conservait plus de trois cent cinquante de son ami. Grimm, si souvent en voyage, n'a pas dû moins occuper sa plume que son cœur; on comprend que rien ne
(1) Correspondance littéraire, XIII, 396, 397.
(2) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis j IX, 407.
ET MADAME D'ÉPIMAY 133
se éoit retrouvé de cet échange de sentiments. Et quelles occasions de filer de jolis billets, dans une société qui n'aimait rien tant que les sourires de Tesprit! Bref, Mme d'Épinay prit un secrétaire, un abbé — qui l'eût cru? — sans compter Taide de sa fille, qui passa au moins la mauvaise saison, chaque année, à Paris. Mais elle use autant qu'elle peut, et très vaillamment, de sa propre main. Elle compense ses misères par les plaisirs de la vanité satisfaite. L'écritoire lui tient en réserve une liqueur qui la grise; elle y puise un étourdissement volontaire, une illusion sans fin. « Mon amour-propre, a-t-elle dit, sans me faire concevoir la folle espérance d'être parfaitement sage, me fait prétendre à devenir un jour une femme d'un grand mérite. » Elle y prétendait la plume à la main (1).
L'année 1771 est bonne pour la montrer agitée des émotions que nous avons dit qui composaient la trame, de sa vie. Au printemps, la question d'argent est cause d'une chaude alarme. Elle écrit à son correspondant de Naples (2) :
11 faut pourtant que je vous raconte mes désastres. L'abbé Terray m'a ruinée [lisez : va me ruiner] par ses opérations. Je n'ai ni crédit, ni protections, et Dieu me préserve d'en employer jamais pour réclamer un écu! Je me défais de mon équipage, je vends le peu de vaisselle que j'ai; cela ne me mènera pas bien loin.
(1) Correspondance littéraire^ XIII, 398.
(2) Lettres de Galiani, I, 37i, 377.