‹ Le chateau de la Chevrette et madame d'EpinayChapitre 12 sur 30 · IM LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

IM LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE

Tout ce qui me fâche, c'est que cela ne suffira pas pour payer mes dettes, parce que ma santé m'en fait contracter, et m'empêche d'économiser sur le peu qui me reste. Ce dont je vous réponds, c'est que je n'en serai pas plus triste, et que j'irai à l'hôpital g^aiement.

Toujours le même ton faux, et si peu maternel. Notez qu'elle s'était grevée de la sorte, sans rien perdre du beau revenu que nous lui connaissons. Mais Torage passa, détourné par Necker, dont elle employa la protection, quoi qu'elle en dise (1). Fausse alerte, en somme. A peine le ciel éclairci, on avait recommencé de rire; le 13 avril, l'ami répondait : « J'ai reçu un n* 48, de vous, charmant. Vous y êtes gaie, vous chantez toute la journée comme une folle, vous improvisez au clavecin, et vous nuancez tous les tons avec une adresse à faire peur. Grimm, Schomberg et Chastellux en font autant; et je crois votre chambre devenue absolument ressemblante à cette scène d'Arlequin, voleur et prévôt,, qui touche le fifre enchanté, et fait chanter et danser tout le monde.» Et Mme d'Épinay va continuer de se réjouir, au

(1) Grimm le raconte : « Necker connaît Mme d'Epinay, il s'intéresse à sa situation, il a plaidé sa cause dans le temps dii bienheureux Louis XV, où Mme du Barry et l'abbé Terray voulurent s'emparer de cette portion. » (^Lettres a V Impératrice Catherine 11^ publiées^ sous les auspices de la Société impériale d'Histoire russe, par Jacques Grot, Saint-Pétersbourg, 2* édit., 1886, in-4°, p. 92.) Nous aurons, plus loin, l'aveu de Mme d'Épinay elle-même.

ET MADAME D*ÉPIMAY 1S5

mois de juillet, chez ses amis Valori, à Étatnpes : o Mille choses aimables aux Valori, lui écrit Tabbé... Votre lettre campag^narde, ma belle dame, est fort jolie; l'aventure du commissaire donné dans le fromage mou est comique tout à fait. » Et Galiani de s'amuser comme à la comédie italienne, dont il rêve.

Au point de vue de l'argent, Mme d'Épinay a un mal invétéré, entrecoupé d'accès aigus : après la crise des opérations de l'abbé Terray, la perturbation chronique reprend son cours régulier, si j'ose dire; l'endettement continue. A quelque temps de là, on l'entendra dire qu'elle n'a plus d'équipage. Le sacrifice est fait pour le coup, mais neuf ans après qu'il en a été question pour la première fois : .« Je serai peut-être forcée à de plus grandes réformes encore » , écrit-elle, et, tout de suite après : « Vous avez beau faire, je vous dirai encore, pour dernier article, que M. de Sartine a soupe, hier, chez moi, avec M. le marquis de Mora, M. de Magallon et le marquis de Croismare (1). » Elle n'a plus de voiture; mais elle conserve une table, où l'on ne dira pas que philosophes et diplomates soient conviés à la fortune du pot.

Mais voici, en août, d'autres épines : la menace d'un procès qu'on verra et un départ de Grimm.

(i) Lettres de Galiani,!, 449, 453.

Les lettres de Galiani, à défaut de celles de Mme d'Épinay, nous sont un miroir des choses qui la touchent (1) :

10 août 1771. — Je croyais que, dans l'état actuel de la France, on jouissait au moins du plaisir de ne pas être obligé de payer ses dettes... Mais vous m'en donnez une idée toute différente... En ce cas-là, nous sommes plus heureux... Venez donc à Naples^ et vous vous moquerez du monde entier.

La chaise de paille [Grimm] va donc en Ang^leterre? Que diable allait-il faire dans cette g^alère? C'est pour vous excéder de commissions et d'ouvrage qu'il vous joue ce tour abominable. Fi! le vilain!

24 août. — Ah! Madame, les douloureuses lettres que vous m'écrivez! Quoi! la chaise de paille voyage! voyage pendant dix-huit mois! vient en Italie!... Mais expliquez-moi du moins cela : avec qui va-t-il? Que vient- il faire?

Catherine, tout en appelant Grimm le souffredouleur, constate qu'il n'est jamais plus heureux que précédé, suivi ou flanqué de quelques princes d'Allemagne. « Il court comme un fou en Angleterre, avoue Mme d'Épinay à Galiani, et incessamment il vous dira tout ce qu'il n'a pas le plaisir de vous écrire... A en juger par ce qu'il m'en écrit, il en est enchanté, et regrette fort de n'y pouvoir faire un plus long séjour. » Voilà, certes — le 5 octobre — un ton de nouveau fort apaisé. Puis elle rapporte au même correspon-

(2) Lettres de Galiani, 1, 427, 431.

dant cent billevesées. Lui remarque, à te propos, que le caractère des Français perce toujours, qu'ils sont «causeurs, raisonneurs, badins par essence »» . Et, comme si elle voulait donner de nouveaux motifs à un pareil jugement, elle lui écrivait au même moment une lettre où, causeuse, raisonneuse, et poussant le badinage à Texcès, elle nous ouvre le cœur d'une femme qui fut, — il est besoin de le rappeler, — des plus polies de son temps (1) :

Paris, 19 octobre 1771. — Hélas! mon cher abbé, je suis bien pauvre d'esprit aujourd'hui : il pleut, et je n'ai point encore reçu de lettres cette semaine, à cause qu'il faut qu'on me les renvoie de Fontainebleau. Le moyen d'avoir le sens commun avec cela ! Il n'y a pas un chat à Paris; je ne vois que ma fille et mes petitsënfants, et puis mes petits-enfants et ma fille. Nous chantons tristement en mineur, et puis nous raisonnons et, quand il nous arrive de déraisonner, nous sommes enchantées, parce que cela nous fait rire un petit moment.

Par exemple, nous avons été dîner, l'autre jour, à Sannois, chez IVlme d'Houdetot : ma fille, Mme de Lalive, une demoiselle de ses amies qui se nomme Mlle de Givry (2), et moi. En revenant, je sens tout à

(1) Lettres de Galiani, I, 456.

(2) C'était sans doute la fille de Mme Lefèvre de Givry, qui, veuve de Pierre Duquesnoy, ancien receveur des finances de Montauban, achetait divers biens, à Épinay, avec M. de Bellegarde, en 1749. Elle y possédait le fief de la Tour. Duquesnoy, mort en octobre 1746, habitait à Paris, rue Saint-Honoré, près des Feuillants^ dans le voisinage de M. de Bellegarde (Archives de Chantilly, BA-33).

coup un paquet qui sort du coffre du carrosse, qui me roule sur les jambes; je cherche, avec mon pied, à démêler ce que ce peut être; je n'ai pas plutôt appuyé le pied dessus, qu'il en sort un cri lamentable, qui finit en mourant. Nous voilà toutes à crier : Qu'est-ce que c'est que cela? — C'est un p..! — C'est un chien! — C'est un enfant! — Arrêtons! arrêtons! Et de rire à mourir! On arrête, on descend, on cherche : c'était un paquet de linge sale, dans lequel on avait mis, je ne sais pourquoi, une vessie soufflée; en marchant dessus, je l'avais fait crever apparemment. Enfin, nous voilà toutes quatre, sur le grand chemin, à rire aux éclats.

Nous remontons en voiture, en faisant de profondes réflexions sur ce chétif événement, quand, tout à coup, nous nous demandons : Mais, si c'eût été un enfant, qu'aurions-nous fait? D'un commun accord, nous l'aurions adopté toutes quatre, nous l'aurions élevé, nous lui aurions donné un nom. — Et lequel? — Un nom composé d'une syllabe de chacun des nôtres, et cela aurait fait le chevalier de Gisabeldi; ce nom est heureux (I). Enfin, nous faisions le roman de toute sa vie, et nous voilà désolées de ce que le paquet n'est que du linge sale, et n'est pas un enfant. Ah! l'abbé, s'il vous en reste quelqu'un, dans quelque coin, dont vous ne sachiez que faire, faites-le mettre dans notre carrosse, la première fois que nous irons en campagne; en vérité, c'est un vrai service à nous rendre. Si vous n'en avez pas, je vous en commande un, mais choisissez bien... Mais laissons cette folie, et parlons sérieusement.

Faute d'avoir du nouveau à vous dire, je reviens sur le passé, et je vous soutiens, l'abbé, que les animaux sont curieux. 11 m'en revient vingt exemples... J'attends

(i) La solution de ce logogriphe me paraît être Gilabelliy et point Gisabeldi. Je propose timidement la combinaison suivante : Givry — Zûlive d*Épinay — ^c/sunce — La/ive de JuUy.

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avec impatience que vous répondiez à ces objections.

Quoique vous disiez, Tabbé, que mes lettres sont une encyclopédie, je ne puis m'empêcher de vous parler d'un petit livre de rien intitulé : Eléments du système général du mo?ide. Mais, consolez- vous, je commencerai mon extrait par un conte... Je tiens ce conte de Diderot...

Cet ouvrage ne parait être ni d'un fou, ni d'un sot, mais bien d'un bomme dont les lumières ne sont point proportionnées à sa tentative. Il me parait, d'ailleurs, plein de contradictions. Peut-être me trompé-je; mais, par exemple, il admet la matière homogène, et cependant il en regarde chaque molécule comme animée de tendances en tout sens; il fait naître le mouvement de ces tendances en tout sens, et cependant il croit le monde infini; deux contradictions qui établiraient certainement dans la masse un équilibre impossible à rompre. Le vide et l'espace ne sont rien du tout à son avis, et cependant...

Cependant, voilà l'exemple très clair d'une femme d'esprit soufflée par ses amis. Elle les imite sous leurs yeux mêmes : causeuse, elle se guindé pour attraper la fantaisie légère et ingénieuse des dialogues de Galiani; raisonneuse, elle se noie dans les profondeurs où l'entraîne la philosophie de Diderot. Le badinage ou, parlons exactement, la polissonnerie est un genre plus facile, une ornière où verse alors toute la société élégante; mais, quand une femme adresse à un homme certaines légèretés, il est rare que la réplique ne force pas la note ; celle de Galiani fut, en l'espèce, d'une grossièreté à peine voilée (1).

(l) Il faut avouer, cependant, que, sur ce terrain, Mme d*Hou-

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