‹ Le chateau de la Chevrette et madame d'EpinayChapitre 13 sur 30 · UO LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

UO LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE

Mme d'Épinay était donc, en octobre, bien loin des a lettres douloureuses » d'août (1). Sans doute, un premier sujet de distraction lui a été sa collaboration plus active à la CofTespondance littéraire^ dont le principal auteur lui avait laissé, en partie, le fardeau. On y donne, d'elle, le 1" septembre : Dialogue copié d'après nature^ ou de V amitié de deux jolies femmes ^ avec cet aimable préambule : « Le petit ouvrage qui suit est d'une femme du monde qui a beaucoup de talent, qui vit avec quelques amis qui lui sont tendrement attachés, et qui donne à la lecture, à l'étude et à la composition de quelques ouvrages délicats les moments qu'elle dérobe à ses fonctions domestiques. Je n'ai obtenu d'elle ce dialogue qu'à la

detot était de force à déconcerter un interlocuteur solide, un Diderot, qui raconte ainsi ton embarras : « Mme d*Houdetot fait de très jolis vers; elle m'en a récité quelques-uns qui m'ont fait le plus grand plaisir. Si je puis lui arracher un Hymne aux t..., qui pétille de feu, d'images et de volupté, je vous l'enverrai. Quoiqu'elle ait eu le courage de me le montrer, je n'ai pas eu "celui de le lui demander n. (OEuvres de Diderot^ XVIII, 474.) Diderot s'est-il trompé en croyant Mme d'Houdetot l'auteur de ces vers? On les a récemment attribués, sans preuve bien claire, à Bordes, poète lyonnais, signalé dans ce genre. Toujours est-il que Mme d'Houdetot les* récitait à tout venant. Cf. Ylnter" médiaire des chercheurs et des curieux, t. VIII, IX, X, XIV, XV, et Buffenoir, la Comtesse d'Houdetot^ p. 331 .

La postérité n'a pas eu moins d'indulgence pour elle que pour sa belle-sœur. Paul Boiteau est à signaler, pour cette exclamation où l'on ne peut dire qu'il n'y ait pas un mot de trop : «Elle fut si bonne, si simple^ si vraie, si douce, si décente ! » (^Mémoires de Mme d'Êpinayy II, 485.)

(\) Lettres de Galiani, I, 449, 450.

ET MADAME D^ÉPINAY Ul

condition que je ne la nommerais pas. » Un secret gardé par Diderot! Elle donnera encore, sans autre présentation ni précaution, de septembre à décembre, huit articles de critique théâtrale (1).

On vient de parler des moments dérobés par

Mme d'Épinay à ses fonctions domestiques; en vérité, l'importance relative des deux parts de sa vie est inverse : on aura mainte preuve qu'elle donne à son rôle intérieur le temps qu'elle dérobe aux lettres. « La belle dame »» est passée femme de lettres, et presque directrice d'un journal; elle ne s'effarouche nullement de la publicité pour sa correspondance privée même. Galiani la prévient, le 5 octobre, que sa « longue lettre des diamants a été imprimée » . Il l'avertit qu'elle ait à conserver ses lettres : « Je garde soigneusement les vôtres, ajoute-t-il, et je ne trouverai pas à vendre ce manuscrit, ni vous le mien, si ce n'est à quelque curieux qui les achètera tous les deux. » Elle prépare donc et soigne cette correspondance, comme un journaliste fait une chronique, tantôt la bourrant de dissertations encyclopédiques, ou des nouvelles des gazettes, tantôt y mêlant de vieilles histoires très usées, ou des plagiats véritables (2). L'abbé le lui reproche vertement à

(1) Correspondance littéraire, IX, 351, 358, 364-366, 371, 372, 378, 382, 395, 398.

(2) Lettres de Galiani, I, 268, 418, 4^2, 491; II, 500.

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roccasion. Elle est éprise de la philosophie, où elle s'empêtre, et davantage des philosophes, parmi lesquels la grâce ailée de sa conversation la soutient à la surface des choses. Elle veut décidément que son salon soit un « Portique » , c'està-dire un lieu ouvert à tous ceux qui dissertent élégamment sur les sujets à la mode. Le vent de la distraction souffle un peu fort par là, et disperse les cendres du foyer, et Tintérieur de la maison en est glacé.

Voyez comme, dans sa lettre du 19 octobre, Mme d'Épinay trahit sa tiédeur maternelle. De quel ton las se plaint-elle de ne voir, à Paris, que a sa fille et ses petits-enfants, et puis ses petitsenfants et sa fille » ! Voilà donc comme elle apprécie le bonheur d'en être entourée. Ah! s'ils étaient à Méharin, son imagination en serait pleine; mais, de près, le cœur seul s'émeut, quand on en a. Cependant, de loin comme de près, son fils ne lui soucie guère. Il est quelque part, dans les prisons de Bordeaux, depuis tantôt deux ans. A toute force, elle va, d'accord avec son mari, lui ouvrir les portes du Château-Trompette. Le pauvre diable, qui n'est pas plus susceptible de rancune que de révolte, rentre le 21 septembre. Elle écrit, ce jour-là, à Galiani une lettre qu'il trouve « assez longue pour une mère qui attend son fils w . Et lui compte sur quelques détails à ce sujet; mais il est obligé d'en demander deux fois, le 28 oc-

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tobre et le 2 novembre (1) : « J'étais, dit-il la seconde fois, d'une impatience incroyable pour apprendre de vous les symptômes de votre entrevue avec le fils de M. d'Épinay. Vous n'en dites mot. On, croirait que vous ne l'avez pas vu. » La remarque, faite en toute simplicité par un ami, est cruelle. Peu intéressant, si l'on veut, « le fils de M. d'Épinay » est son fils, et, au demeurant, un bon enfant, respectueux, affectionné. Donc, on va « faire un mousquetaire de M. le conseiller » et, Paris ne lui réussissant pas, on l'enverra dragon à Nancy, où il jouera encore (2). Galiani s'excusait un jour, auprès de Mme d'Épinay, de ne pas mettre beaucoup de sentiment dans ses lettres, alléguant que son style n'était pas « tout à fait tourné à cela (3) ». Et la sécheresse de son amie trouva le moyen de l'étonner ! L'année ne s'acheva pas sans qu'elle eût à souffrir un sérieux échec de santé. Elle était destinée à mourir d'un cancer; mais son secrétaire, l'abbé Mayeul, qui écrivait à sa place, vers la fin de novembre, était chargé de dire, — sans en savoir

(1) Lettres de Galiani, I, 472, 475.

(2) Admis dans la l"^** compagnie de mousquetaires de la garde du roi, le 23 novembre 1771, il passa sous -lieutenant au régiment de Schomberg-Dragons, le 1*' juin 1772, inscrit sous le nom de Lalive d'Espinay de Crissey (Archives du ministère de la Guerre). C'est la seule circonstance où je l'aie vu titré « de Crissey » .

(3) Lettres de Galiani^ II, 600.

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