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LE CHATEAU DE LA CH-EVRETTE

une attaque d'apoplexie. Gelùi-ci ne tarde pas à mourir, et l'autre rentre, et ne guérit que très lentement; il restera « un boyau fêlé »» , comme l'appelle Catherine. En octobre, il cause encore des alarmes par a sa santé chancelante et son humeur chagrine » , et Galiani lui écrit, le 1 7 : « Vous ne galoperez pas, à ce que je crois, de longtemps. Les médecins ont bien fait de vous défendre de voyager de sitôt. » Mais qu'il le connaissait mal! Quelques jours après, les projets d'absence reprenaient, au désespoir de Mme d'Épinay, qu'il cherchait à consoler, le 7 novembre : « Vous m'ouvrez votre c,œur, que je vois brûler aux flammes d'un élixir de sentiments, de vertus et d'héroïsme. Mais pourquoi être héroïne au point de s'en trouver mal?... Au reste, il me parait que vous ne courez pas autant de risques que votre imagination montée vous en présente. Je ne saurais me persuader qu'un homme de bon. sens calculât toujours les avantages au poids de l'argent et au marc la livre (I). » En effet, Grimm fit l'effort de demeurer l'hiver à Paris.

M. d'Épinay, cependant, se tient coi, et passera ainsi trois ou quatre ans à entamer son bien, de nouveau, sans faire parler de lui. Son fils n'a aucune marge de ce genre, et, dès qu'il a des

(1) Lettres de Galiani, II, 66, 93, 112, 119, 123, 135, 136. Diderot faisait observer que G ri m m « ne perdaitpas son temps sur les grands chemins » .

ET MADAME D'ÉPINAY l'51

dettes, ce sont des dettes criardes. Pendant quelques mois^ après sa transformation en mousquetaire, il apprend son métier; la mère, à son habitude, n'en parle guère, et Galiani, cependant, continue de s'y intéresser (1). Voici des condoléances, le 22 août : « Je suis au désespoir des chagrins que vous cause votre fils. » Il avait joué; et, passé aux dragons de Schomberg, à Nancy, il joue encore et se fait emprisonner. Il resta onze mois aux tours Notre-Dame. Il en sortit au mois d'octobre 1773, ayant dû consentir à son interdiction, prononcée le 26 juin, et promettre de se retirer, pour plusieurs années, dans une ville de province, où il vivrait avec une pension de mille écus. Ce parti lui parut tout à fait préférable à un embarquement pour Saint-Domingue, proposé sans doute par M. de Belsunce. Un arrangement fut pris avec ses créanciers, partiellement désintéressés. Dépassant alors les limites assignées à son exil, il quitta Nancy pour Berne, où il s'accommoda provisoirement de la société de trois vieilles dames. Un bon enfant, ai -je dit, un enfant surtout, et qui n'aurait jamais dû sortir de tutelle : encore un faible d'esprit (2) .

La mère, n'a pas qu'un seul sujet de tribula-

(1) Lettres de Galiani, II, 37, 41, 91, 106.

(2) Suite de ses états de service : «A quitté sa sous-lieutenaoce le 7 avril 1773, en conservant son rang de sous-lieutenant, sans appointements. — A abandonné. Remplacé le 25 avril 1774. » (Archives du ministère de la Guerre.)

lions. Grimm, dès le mois d'avril 1773, est parti pour Saint-Pétersbourg[, à la suite de la landgrave de Hesse-Darmstadt. Augmentation de tristesse : Diderot s'y rend de son côté. L'abandonnée s'alite, et ne se relèvera pas avant la fin d'août. Recueillons dans Galiani quelques échos de ses confidences ; a 15 mai. Vous avez bien raison; entre la souffrance et l'abandon, il n'y a pas à choisir. L'une est la vie malheureuse, l'autre est la mort, et la mort est le pire de tout. Mais Grimm reviendra. . . — 22 mai. Tout est brûlé des papiers qu'il fallait brûler. » Voilà, en passant, l'explication du peu qu'il reste de tant de lettres écrites par Mme d'Épinay : elles étaient pleines d'un sujet qui les a fait condamner au feu. Grimm n'ignore pas l'état de son amie (1) : « Mes inquiétudes sur Mme d'Épinay sont extrêmes, dit-il à Meister, dans une lettre de Berlin du 1*"^ juin, et, si cet état empire, vous resterez seul, chargé du fardeau de toute cette correspondance. Je vous supplie de me mander comment va l'expédition et de quelle manière vous pourrez établir l'atelier. Je doute qu'il puisse rester chez Mme d'Épinay, dans l'état où elle se trouve (2)* Si Tétat de Mme d'Épinay empirait... « Ne croyez pas un instant qu'il songe à revenir. Il fait « le voyage

(1) Dernières années^ p. 473.

(2) La Correspondance Uttéraire se prépara donc, quelque temps, rue Sainte-Anne, 69, chez Mme d'£pinay.

du monde le plus brillant et le plus flatteur pour la vanité. Le Roi..*, toute la maison royale..., le prince Henri... Il y a grande apparence que j'irai en Russie avec le prince » ♦ Et il y alla, et il en revint sans hâte : o L'hiver de 1773 à 1774, a-t-il écrit encore, s'écoula pour moi dans une ivresse perpétuelle (1). »

Pendant ce temps-là, on parle d'hydropisie, de ponction chez Mme d'Épinay. Elle a pu se faire transporter dans un nouvel appartement, provisoire, — elle en changera trois fois en un an, — peut-être pour laisser plus de place, rue Sainte- Anne, aux nouveaux collaborateurs de la Corres^ pondance. Un peu de bonne humeur lui revient, et à son correspondant d'Italie, vers la fin de juin; c'est donc une embellie : a Mon état n'est pas dangereux, dit-elle; mais il est pénible, v Puis elle se plaint, le 26, d'avoir « le croupion écorché » , étant restée trois mois dans la même attitude. Mme de Belsunce croit cependant pouvoir aller aux eaux, et Galiani plaisante, parfois lourdement : « Vous avez une ressource dans votre solitude. N'êtes-vous pas logée au Palais- Royal? Raccrochez les passants de votre fenêtre. » Il est vrai qu'au même moment, Mme d'Épinay lui disait être tout occupée de Brantôme.

Passons au 29 janvier 1774 : a Vous allez donc,

(1) Correspondance littéraire ^ Mémoire historique, I, 20.

ma belle dame, occuper rappartement de mon ami Sersale [rue Gaillon]. Jouissez-y au moins d'une plus longue vie et d'une meilleure santé:. • Mais notre ami Grimm, où est-il? A-t-il remisé sa princesse à Darmstadt? » — Grimm est à Saint- Pétersbourg depuis tantôt trois mois, et il y restera encore le même temps. — « 5 mars. Faites-vous une raison sur la Russie et sur les voyageurs. » Après la Russie, c'est Berlin encore, et le voyageur y tombe malade, et le roi lui persuade d'aller à Carlsbad, pour y prendre les eaux. Mme d'Épinay déménage de nouveau : « 14 mai. On voit bien que la nouvelle maison, rue Saint-Nicaise [la rue et presque sûrement la maison de Grimm] , , vous égayé, vous anime et vous donne des idées couleur de rose. » Et de Voltaire : « 8 juillet. Quoi! ma philosophe a été, comme moi, sur la frontière du néant, et je ne l'ai pas rencontrée ! » Et Grimm se promène au gré des souverains et des altesses; le baron du Saint-Empire déclare que son sort est digne d'envie, et ne peut se décider au retour, qu'il laisse espérer en janvier, annonce en juin, effectue en novembre. Mme d'Épinay s'exalte dans les jours qui précèdent. On lui répond de Naples : a 29 octobre. C'est cela qui s'appelle de belles lettres, ma belle dame, et bien sublimes ! Vous êtes debout, vous n'étouffez plus, vous êtes donc soulagée, quoique vous n'en disiez mot ; cette réticence est sublime. » Enfin, le 19 no-

Tembre : « Je ne dois donc, ma belle dame, vous parler que de lui! » Et lui ne se tint pas de remettre un voyage sur le tapis, avant qu'un mois fût passé : « Peste soit de l'Allemand, s'écrie Galiani! 11 est donc toujours ivre? Toujours?... » En effet, il n'avait pas encore » cuvé son Nord » , ni elle une passion où Fallait surprendre la cinquantaine. Elle a beaucoup aimé! — Oui, en Allemagne et en Italie (1).

Reparlons un peu de la campagne, à laquelle Mme d'Épinay, après sa retraite de la vallée de Montmorency, ne renonça pas tout à fait. Peutêtre alla-t-elle à Fontainebleau en 1771 (2). Mais voici, pour l'année suivante, des preuves plus claires; il n'y manque que le nom du lieu choisi (3). Galiani écrit, en mai : « Achevez vos rideaux, meublez bien votre maison de campagne, et ayez un lit pour moi.» Puis, en octobre : a Vous voulez que je m'en rapporte au tact des femmes. Oui, si vous étiez à la cour; mais vous

(1) II faut dater de cette époque un progrès de la maladie de Mme d'Epinay, tel que ses forces en furent définitivement compromisefi. Elle écrira à Galiani, le 19 juillet 1776 (II, 463) : «Voilà une des plus longues lettres que j'aie écrites depuis deux ans [juillet 1774]. » Et Galiani, le 2 mars 1779 (II, 573) : « Voilà la plus belle lettre que vous m'ayez écrite depuis quatre ans [mars 1775]. » La moyenne des deux dates nous reporte à l'automne de 1774.

(2) Voyez les premières lignes de la lettre à Galiani du 19 octobre 1771, citée p. 137.

(3) Lettres de Galiani, II, 69, 121.

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êtes à la campagne et vous êtes aussi absente que moi. »

Qu'advient-il, pendant ce temps, dans les campagnes d'autrefois, à l'Ermitage et à la Chevrette? L'Ermitage est loué. L'accès de la maisonnette est resté difficile, et, sans doute pour donnei* satisfaction aux plaintes du locataire, M. d'Épinay demande au conseil du prince de Condé « qu'il soit ordonné au voyer du duché d'Enguien d'élargir le chemin qui y conduit, et n'a pas la largeur convenable pour y faire passer une voiture » . Ce chemin, en effet, à son point de départ et à son point d'arrivée, n'offre que six pieds de large; entre les. deux, du carrefour des Haras jusqu'à l'Ermitage, sa longueur est de 180 toises. M. d'Épinay est débouté, parce qu'il s'agit d'une ruelle privée, et non d'une voie pu-* blique, dont les ordonnances permettent l'élargissement au moyen d'expropriations (1).

A la Chevrette, les hôtes sont les mêmes, et les fêtes qu'ils donnent, et leurs succès, dont les gazettes retentissent*

Lisez Métra, à la date du 18 novembre 1775 :

Le goût déjouer la comédie a gagné toutes les sociétés^ et Ton n'entend parler que de petits théâtres montés dans

(1) Archives de Chantilly, Mawon é/c Condé — Conseil^ i77Ui 1,2. — Un fief dit « de Haras » , appartenant à Thibaut de Soisy en 1471, relevait du fief « de Bagues », sis également à Montmorency.

les campag;nes, autour de Paris. Mais, de toutes les so«' ciétés où l'on se livre à cet amusement, aucune n*approche de celle de la Chevrette, chez M. de Mag^nanville, garde du Trésor royal. Outre que les acteurs sont excellents, l'on n'y joue que des pièces qui ne sont pas con-^ nues, et qui n'ont jamais été représentées sur les théâtres de Paris.

La Correspondance lùiéraire publie, en 1775, un article qui est presque la répétition de celui qu'on y a lu en 1771 (1) :

Le goût de jouer la comédie en société est plus à la mode que jamais... De tous nos théâtres de société, il n'en est aucuti qui ait été suivi avec plus d'empressement que celui de la Chevrette, chez M. de Magnan ville. . . Outre plusieurs pièces anciennes, comme il^a^/ie, Roméo et Juliette^ les Portugais^ les Prétentions^ etc., on a donné encore, cette année, ces nouveautés : les Deux Orphelines, l'Héritier de village^ la Fausse Finesse^ le Ministre de Wakefield^ qui sont de M. de Magnanville; F Enlèvement et Henriette, de Mme de Giéon; l'Officieux importun j de M. de Chastellux... Ce qui d'abord n'avait été consacré qu'aux plaisirs de l'amitié est devenu bientôt l'objet de la curiosité publique. Toute la France a voulu voir ce spectacle, et, quoiqu'il fallût l'aller chercher à quatre lieues de la ville, on y a vu" souvent une assemblée moins nombreuse à la vérité, à cause des bornes de l'emplacement, mais plus brillante que celle d'aucun spectacle de Paris. La première actrice de cette excellente troupe est Mme de Sanloo. Il est impossible d'allier plus de finesse avec plus de naturel; et ses traits ont précisément la même physionomie que son jeu. S'il y eut jamais, à la Comédie-Française, un

(1) Tome XI, p. 148.

talent qui puisse être comparé au sien, c'est celui de Mlle Dauçeville (1).

Comparaison faite pour la troisième fois, et qui nous avertit de rechercher dans « Mme de Sanloo » la sœur de la marquise de Gléon. L'identité peut s'établir sans aller bien loin : le 23 novembre 1 7 74 , dans la chapelle du château de la Chevrette, Marie-Rose Savalette, fille de Guillaume, que nous connaissons, et de Marie-Âgûès Deher, épousait « Étienne-René-Agnan Sanlot [et non pas de Sanloo], écuyer, Tun des fermiers généraux de Sa Majesté » . La cérémonie était célébrée par le prieur du Temple, en présence du curé de Deuil, M" Sevoy, de M. de Magnanville, représentant la mère de Tépouse, et de plusieurs personnages, parmi lesquels les trois frères de l*époux : Sanlot de Bospin, un financier comme lui, et deux officiers, Sanlot de Bapaume et Sanlot de Fontenailles. Le nôtre — sans doute « Sanlot Tainé » — n'avait pas pris de nom de forme nobiliaire. Reçu conseiller secrétaire du roi, le 29 juin 1753, il se pourvut en règlement d'armoiries, le 22 juillet 1754. 11 entra plus tard dans les fermes. Toute cette famille était de l'intimité de Dufort (2).

(1) Mlle de Lespinasse, en 1773, renaarque que Chastellux est absorbé par les comédies de la Chevrette. En 1776, .elle écrira : « Tout le monde, tout ce qui a un peu de f^oût et d'esprit est à la Chevrette. » {Lettres, édit. Asse, p. r<2, 404.)

(2) Les témoins, du côté de l'épouse, furent : u. Marc- Antoine-

On a dû remarquer le nom du curé de Deuil, et se demander peut-être ce qu'était devenu l'ancien, Tabbé Martin. Ni le souvenir, ni Testime singulière de l'ancienne société de la Chevrette ne lui faisaient encore défaut (1) . Il y avait peu d'années, le S51 novembre 1772, Galiani n^annonçaitîl pas à Mmed'Épinay l'envoi d'un dialogue entre Voltaire, d'Holbach et le curé de Deuil? «Jugez par les noms, ajoutait-il, du mérite de la chose. » Hon moins imprévu que ce rapprochement est le pays où l'on va revoir le prêtre. Après avoir été curé de Deuil jusqu'en 1767, et de Groslay de 1767 à 1772, il se retira à Avignon. Mme d'Épinay y signale sa présence à Galiani :

Je laisse aller mon imagination, et je ne vous dis pas que notre excellent gros curé, que vous n'avez sûrement pas oublié, vous demande si vous ne pourriez pas lui procurer une lettre de recommandation pour le prélat Philomarini, qui vient comme vice-légat à Avignon, où réside notre bon pasteur. C'est simplement en vue d'en être distingué; car il est heureux, à son aise, et n'a

Charles Dupleix de Pernan, chevalier de Saint-Louis, brigadier des armées du roi, cousin, et Jacques Bâillon, conseiller du roi et receveur des consignations .au parlement de Paris. » (Mémoires de Dufort^ et Saint-John de Crèvecœurj sa vie et se^ ouvrages^ par Robert de jGrèvccœur, Paris, 1883, in-8®, p. 230.)

Sanlot l'aîné fut adjoint à Boullongne de Préninville, de 1771 à 1780, et non pas fermier général en titre, comme on pourrait le croire d'après l'acte ci-dessus. Cette circonstance empêcha sa condamnation, sous la Terreur. Voyez la séance de la Convention du 8 mai 1794.

(i) Lettres de Galiani, II, 139, 462, 466.

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rien à lui demander, et vous savez qu'il s^appelle Tabbé Martin.

Réponse : Je ferai ^rès bien l'affaire de notre gros curé; mais il aurait fallu me donner plus de détails sur lui, sur le lieu de sa cure, sur ce qu'il pourrait obtenir, etc. Si je ne fais autre chose que de dire qu'il s'appelle Martin, on le prendra pour l'ennemi de Pangloss, dans Candide.

Les premiers jours de 1775 apportèrent à Mme d'Épinay une des plus vives jouissances qu'elle pût goûter. La Correspondance liiiéraire, six mois auparavant, avait annoncé ses Conversa-^ lions d'Emilie, dans une réclame, — pour parler comme les modernes, — où Ton disait d'elle et de son œuvre évidemment tout le bien qu'elle en pensait (1) :

Les principes de l'éducation n'ont peut-être jamais été mieux approfondis, mieux développés que de nos jours; il ne nous manque que de bons livres élémen-» taires pour en faciliter l'application. Une femme de beaucoup d'esprit, et d'une raison très supérieure encore à son esprit, vient d'en composer un à l'usage de sa fille, dans lequel nous avons cru trouver l'exécution la plus heureuse du catéchisme moral dont Jean-Jacques a tracé le projet dans son Emile.,, Nous n'avons vu que la première partie de ce nouveau cours d'éducation; elle est sous presse et va paraître dans peu, sous le titre de Conversations entre une mère et sa fille,,. Quoique, à travers la simplicité avec laquelle cet ouvrage est écrit, on aperçoive sans peine un esprit plein de grâce et de finesse, nous craignons beaucoup que son vrai

(1) Tome X, p, 441, — juin 1774.

mérite ne soit senti que des lecteurs qui auront réfléchi profondément sur la conduite de l'esprit et du cœur humain dans ses premiers développements (1).

Voltaire et Galiani répondirent le même jour — 28 janvier 1775 — à l'envoi du livre de leur amie. Voltaire, qui ne Ta pas lu et ne s'en cache pas, se borne à traduire les impressions de « la fille de l'arrière-petite-fille du grand Corneille » , à laquelle il l'a donné à lire ; elle s'interrompait à chaque instant pour s'écrier : « Ah! la bonne maman ! la digne maman ! »> La réponse de Galiani est fort alambiquée : il ne veut pas qu'on trouve l'ouvrage mauvais, ni parfait; il le dirait instructif, s'il croyait le moins du monde à l'efficacité de l'instruction. Il finit par en louer la gaieté, l'originalité, la nouveauté. Le conte des Et puis l'a fait mourir de rire ; il y a tel dialogue qu'il déclarerait un chef-d'œuvre, si le mot n'était pas tant avili. On verra plus tard la froideur de Meister, qui ne pouvait penser autrement que Grimm sur tout ce qui concernait Mme d'Épinay. L'accueil fut enthousiaste de la part de Catherine, qui, de ce jour, voua à l'auteur une estime dont elle et sa descendance ressentiront de merveilleux effets. L'Impératrice ne peut quitter ces

(1) Le litre annonce ne fut pas conservé. La première édition fut : Les Conversations cT Emilie, Leipsick, chez Siegfried Lebrecht Crusius, 1774, in-12, avec un frontispice de Mecbau, {jravé par Crusius, et, sur le titre, un fleuron anonyme. L'ouvrage parut à la fois en français et en allemand.

Conversations : elle les trouve « de toute utilité »» , et les fera traduire en russe (1). Nous y revieur drons à propos de la seconde édition, que couronnera r Académie.

Une satisfaction maternelle se joignit alors au succès de l'auteur. Son fils, qui était passé de Berne à Fribourg, y gagna la confiance d'une famille à laquelle M. d'Âffry Tavait recommandé, et le cœur et la main de Mlle de Boccard. Marie- Anne-Élisabeth était la fille cadette de M. Louis de Boccard, chevalier de Saint-Louis, ancien lieutenant de la compagnie des cent gardes suisses^ propriétaire de la villa Grandfey, et veuf alors de Marie-Marguerite d'Odet, dont il avait eu quatre enfants. L'amabilité du jeune Français ne connut pas d'obstacle. à Fribourg : il sembla que ce fût le port, loin de Paris. Le contrat, néanmoins, est passé dans cette ville, le 29 mai, en l'absence des deux fiancés, représentés par des mandataires. M. et Mme d'Épinay y déclinent leurs adresses respectives : rue des Saussaies et rue Saint-Nicaise. Nulle réticence au sujet des

(1) Iwan Betzky, son chambellan et ministre des Arts, auquel elle a fait décerner par le Sénat, en 1771, une récompense nationale pour son dévouement à l'instruction publique, va faire paraître un Système complet <V éducation physique et morale pour Vun et Vautre sexe^ et exécuté dans les différents établisse' menttf ordonné par Sa Majesté Impériale Catherine II, pour V éducation de la jeunesse et V utilité de son Empire, (Neucbâtel, 1777, 2 vol. in-8«.)

tares familiales, de Tinconduite passée du fils et dés désordres persistants du père. Louis déclare fixer sa résidence à Fribourg, pour sept ans au moins, et, en tout cas, pour la durée de la vie de son père. Il a quelques menus capitaux hors des prises de ses créanciers, et dont M. et Mme d'Épinay s'engagent à parfaire les intérêts jusqu'à concurrence de 5,000 livres : le premier, dans la proportion de sept dixièmes ; la seconde, des trois dixièmes. Et, si le revenu desdits capitaux, où figure une part dans une place de fermier général, dépasse 5,000 livres, le surplus sera appliqué à l'extinction d'une dette de 32,000 livres, antérieure à l'interdiction de Louis, qui n'est donc, en définitive, qu'un insolvable. Voilà un franc jeu, une fille amoureuse et des parents d'une imprudence dont il leur cuira; ajournons-les seulement à trois ans.

L'année 1775 finit moins bien qu'elle n'avait commencé. Le 5 octobre, Grimm remettait au roi la lettre qui l'accréditait comme ministre plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha (1). Ce fut le prélude d'un très long voyage, dont la santé de Mme d'Épinay ressentit le contre-coup. Le fait est que, le 14 du même mois, Galiani écrivait à Mme de Belsunce : « Madame, il y a des mains maudites qu'il faut baiser. La vôtre en est une.

(1) Mercure de France, octobre 1775, i" vol., p. 209.

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