‹ Le chateau de la Chevrette et madame d'EpinayChapitre 16 sur 30 · J64 LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

J64 LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE

Je la baise, comme vous me Tordonnez; mais, piiis-je ne pas maudire cette maladie inexorable, que rien n'apaise, ni les mariages, ni les ouvrages publiés, ni les soins des médecins, ni ceux des enfants! »

Voici, en mai 1776, une nouvelle singulière, ou qui, tout au moins, causa à Galiani u autant de plaisir que d'étonnement (1) »» . Mme d'Épinay va prendre un nouvel appartement, — ce n'est pas la surprise, — dans une maison qui sera sienne! Comment, après avoir tant crié misère! Galiani) sans trop pousser Mme d'Épinay sur le Jond du projet, lui fait des objections de détail. Pourquoi, dit-il, aller chercher la solitude? On se fait au grand bruit, quand il est continu, comme à celui des vagues. 11 vaudrait bien mieux acheter .une maison en Amérique, où la société va se reconstruire, qu'à la Chaussée d'Antin (car à la Chaussée d'An tin, alors, on cherche la solitude). Pour en venir à son étonnement, il serait peutêtre partagé par le lecteur, si nous ne l'avions dès longtemps prévenu que Mme d'Épinay jouit de 27,500 livres de rente, qu'elle n'a qu'à bien employer pour vivre largement. Quoi qu'il en soit, elle va se faire construire une maison, qui sera « la troisième, à gauche, en entrant dans la Chaussée par le boulevard ^ , sur un terrain que

(1) Lettres de Galiani, II, 440, 443.

lui a cédé le futur architecte de la Bourse, un ami de Mme Vigée-Lebrun, Alexandre-Théodore Brongniarl, le 27 avril 1776, moyennant une rente de mille livres. Cette propriété comprendra un bâtiment sur la rue, écurie, remise, et derrière,^ entre cour et jardin, un corps de logis qu'on devine réservé à l'habitation de Grimm. Elle ne sera pas revendue moins de 125,500 livres à la mort de Mme d'Épinay , qui avait donc pu dépenser une centaine de mille livres en constructions (1), Elle continue de donner au soin de sa réputation littéraire ce qu'elle a de liberté et de sérénité. Galiani, peu commode et avare, la rabroua, un jour, au sujet de ses lettres, « agréablement fastidieuses, »» ou « qui ne disent rien, pour la plupart » , et qu'il ne paye pas moins de 35 sols, chaque semaine (2). Il semble que, piquée du reproche, et profitant de l'accord tacite qui donnait à chacun la liberté de publier les lettres de l'autre, — liberté dont nous avons vu Galiani user, — elle ait imaginé de prendre l'opinion pour juge de la querelle. On trouvera imprimées dans le journal de Grimm, à visage découvert, deux lettres de Galiani, des 18 mai et 21 sep-

(i) Archives départementales et communales de la Seine, Lettres de ratif' cation, 70i7*. — Le bâtiment sur la rue comportait « rez-de-chaussée, entresol, deux étages au-dessus, surmontés d^un étage en attique ». Galiani fait allusion au déménagement de Mme d'Épinay dans sa lettre du 14 juin 1777. (II, 514.)

(2) 18 mai, 6 juillet 1776.- ^

iembre, et une lettre d'elle-même du 29 juillet (1) . La première est celle où le Napolitain se défend des lettres insignifiantes et coûteuses; la seconde, un persiflage sur le jubilé de Mme Geoffrin; dans la troisième, Mme d'Épinay ouvre au public Tintimité d'une conversation, puis passe d'un pur bavardage à des vues quintessenciées sur le sort comparé de l'homme et de l'animal. Une anecdote scabreuse en est le point culminant, comme si elle prenait à'tâche de justifier une fois de plus le jugement de Galiani sur les Français, « causeurs, raisonneurs et badins par essence. » Et ce bel entrain se poursuit au début de 1777. Du fond de son fauteuil, elle part en guerre d'abord contre « une veuve qui n'avait le temps que de pleurer et ne trouvait pas celui de lui rendre son argent » . Puis elle a cent projets *: « Des dialogues à faire, un catéchisme moral que j'ai entrepris; une pièce de mes amis qui est tombée et qu'il a fallu relever ; que sais-je? » L'état de Mme d'Épinay se complique de la fièvre du journalisme. Sa vie, en vérité, s'y consume.

Il faut dire, cependant, qu'elle trouve le loisir de défendre très âprement, non seulement contre la veuve que nous venons de voir, mais aussi contre son mari, ses intérêts mis en péril. Il y a longtemps qu'elle n'avait eu à s'occuper des fras-

(1) Correspondance littéraire, XI, 277. 363, 364.

ET MADAME D'EPIJSAY 167

ques de M. d'Épinay. Il s'est remis, depuis la folie de Jully, à mang^er son bien, sans tapage et sans plaisir, au foyer des demoiselles Verrière, où Francueil lui-même est toujours fidèle, je veux dire assidu. Il a donné, vers 1761, une sœur cadette à cette Aurore de Saxe que son ami, qui a soixante-deux ans et les grâces d'un vieux beau, viendra chercher dans ce bourbier, pour Tépouser à l'ambassade de Londres, en mars 1777 (1). Désemparé à la mort de Mlle Verrière l'aînée, il va lui-même au-devant de la nomination d'un conseil judiciaire, qui lui est octroyé sans difficulté, le 10 juin 1776. Mesure jugée bientôt insuffisante : en somme, il a dissipé, depuis la mort de ses parents, de 6 à 700,000 livres, et 180,000 depuis cinq ans. Il ne lui reste que 120,000 livres d'actif pour parer à 650,000 de passif; il est grevé de 260,000 livres pour fonds de douaire (on reconnaît là le capital de garantie de la rente viagère de Mme d'Épinay) . Ses créanciers vont poursuivre la vente de l'usufruit des biens substitués, qui sont naturellement en dehors des calculs précédents (2) . La situation est redevenue menaçante. Mme d'Épinay réclame, cette fois, l'application d'un remède héroïque, et l'em-

(i) Gaston Mâcgrâs, les Demoiselles de Verrières y Paris, 1904, nouv. édit., 1 vol. in-i2. Marie et Claudine-Geneviève Rinteau se firent appeler d'abord Verrière ou de Verrière; puis, l'aînée, de Fursy, et la cadette, d'Orgemont.

(2)- Dernières anfiées^ p« 595»

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