LE CHATEAU DE LA CUEVBETTE
dans les environs de Gotha, le même jour, 13 janvier 1807, vingtième anniversaire de sa naissance. La voilà devenue Allemande, et en passe de devenir eine Vrgrossmutter. La fin de la même année fut attristée par la mort de Grimm, qui, le 19 décembre, âgé de quatre-vingt-quatre ans, succomba à une décomposition du sang. L'auteur des Souvenirs, dans une épitaphe, rendit un tendre témoignage de reconnaissance au « vieil et vénéré baron » , au « très cher et paternel ami « , et ce fut justice. Mais pourquoi son livre est-il muet sur la mort de son grand-père de Belsunce, et faut-il s'en informer ailleurs? On songe, malgré qu'on en ait, au mot de Molière sur les deux Amphitryons, à celui de Galiani sur les deux barons; c'est à se demander si le véritable grand-père est celui où Ton dine. Nouvelle preuve, en tout cas, que le sang, comme la foi, n'est rien sans les œuvres.
Grimm laissait à sa fille adoptive un petit héritage et la liberté. Celle-ci, accompagnée des époux Bechtolsheim, qui venaient d'avoir un fils, reprit le chemin de la France, le 8 juin 1808, après dix-sept ans d'exil. Les jeunes gens, qui n'avaient conservé aucun souvenir de leur patrie, y rentrèrent sans émotion, en étrangers. Mais le cœur battit à Emilie : « à partir d'Épernay, elle saluait, pleine de joie, chaque village, chaque maison, presque chaque arbre » , qui lui annonçait le voisinage de son foyer. Voilà nos gens rejoints ! On
rappela quelques amis, Mlle SedaineTaînée, entre autres; la cadette, mariée, élevait à la campagne de jeunes enfants. Nulle allusion aux branches collatérales des Lalive, nul renouveau d'affection, sans doute, avec les châtelaines de cette belle demeure du Marais, où Mme de la Briche, aidée de ses gracieuses nièces, les filles de JuUy, Mmes de Vintimille et de Fézensac, captiva Florian, Morellet, Chateaubriand, Mole, Barante, Pasquier, Norvins, Joubert et d'autres. Une fille encore naquit aux Bechtolsheim, à Varennes, le 19 mai 1809. Le père était reparti pour la Saxe, en janvier. Il mourut Tannée suivante ; sa veuve ne retourna en Allemagne qu'en 1812.
En 1813, il n'est pas qiiestion de la mort de Mme d'Houdetot, mais seulement de la guerre.
Comme l'ennemi se rapproche de la Marne, Emilie prend avec elle sa fille Adèle et sa petite-fille Clotilde, et se réfugie, en Normandie, chez l'aînée de ses belles-sœurs, Charles-Éléonore, mariée au comte Louis-Ambroise de Malherbe, ancien page du roi. Son mari et son fils restaient à Varennes, pour défendre l'ordre et préserver lieur foyer; le foyer qu'elle ne devait pas revoir. Grimm l'a toujours peinte petite et délicate; sa vie si éprouvée, ballottée de Méharin à Saint- Pétersbourg, se termina, le 19 avril 1814, au château d'Escures-sur-Favières (Calvados), dans un dernier exil. Ainsi mourut, à quarante-sept
ans, u d'une inflammation de poitrine, » TÉmilie si chère à Mme d'Épinay, et dont Téducation devait étonner Paris ; elle enseigna la philosophie de Condillac à sa poupée, et demanda sa dernière absolution à un curé de village (1) . Le 4 novembre suivant, malgré l'atmosphère de tristesse qui remplissait, le château de Varennes vit célébrer le mariage d'Adèle de Bueil avec Louis-Philippe- Joseph de Yincens, comte de Gausans, capitaine au 9* régiment de chevau-légers.
A aucun de ces événements de famille n'assista jamais la mère, l'aïeule, la vicomtesse de Belsunce. Cependant, il semble qu'elle ne fût pas loin des siens, à l'époque où la dernière solennité les rassembla. Son nom est alors prononcé pour la troisième fois, la dernière, dans les Souvenirs, Mme de Bechtolsheim vint d'Allemagne pour assister au mariage de sa sœur; elle se rencontra, à Varennes, avec son cousin Henri de Belsunce, qui était en rhétorique, Tannée précédente, au collège de Saintes (2) ; elle fit son portrait en costume de chevalier, se livra, dans sa société, à des " exercices poétiques » , tant et si bien que le jeune garçon, énamouré, à moins de dix-neuf
(1) Son testament, daté de Gourtemont- Varennes, le 20 février 1809, fut déposé en Tétude de M* Chastellain, notaire à Château- Thierry, le 26 mai 1814. (Archives de Seine-'Ct-Oise.)
{%) Revue d'Aunis et de Saintonge, tome X, 1890, p. 300. On l'y avait surnommé Charles de Belsunce de Brunswick. Sa cousine nous apprend qu'on l'appela d'abord Charles, plus tard Henri.
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ans se mit en tête d'épouser cette veuve, qui avait presque dix ans de plus que lui. Elle, pour s'en débarrasser, l'envoya à Paris prendre conseil de leur gfrand'mère « Pauline d'Épinay» , qui s'efforçait, à ce moment même, de le faire attacher, comme aide de camp, au duc de Bourbon. La démarche réussit, ce qui coupa court à un projet saugrenu, et que la belle cousine aurait pu nous laisser ignorer, si elle n'avait été moins choquée du désir que flattée du pouvoir de ses charmes. Nous avons appris, d'autre source, que Mme de Belsunce s'était retirée à Gemozac, dans l'arrondissement de Saintes, à vingt-cinq lieues de Bor- -deaux, et qu'elle y menait la vie la plus étroite. Elle répondit de là, le 16 mars 1807, à son frère Louis, qui, perdu de dettes comme toujours, lui avait écrit pour en obtenir un secours (1) : « La détresse où je me trouve depuis 1793 m'a appris bien des choses ; c'est une furieuse école que celle de l'adversité et de la misère : c'est là où j'ai connu le vide du monde!... Ah! mon cher ami, si j'avais cinquante louis par an! Mais figurezvous que, depuis 1793, je suis sans aucun domestique, et que ce n'est que pour aller à Francfort (2) que j'ai pris, par ordre de mon mari qui
(1) Dernières années^ p. 584.
(2) Une année, exactement, s'écoula, comme on a vu, entre son retour de Témigration et la mort de son mari (il septembre 1801-12 septembre 1802). C'est nécessairement dans cet intervalle que se place le voyage dont cette lettre nous informe. II est
en a fait les frais, une vieille femme que j'ai encore, pour passer ma chemise, et que mes infirmités m'ont forcée de garder; c'est avec elle que je partage le pain que bien souvent j'arrose de mes larmes. » Comment était-elle venue là? On a dit qu'elle avait connu en Espagne l'ancien curé de Gemozac, et qu'à la fin de leur exil, elle l'avait suivi dans sa paroisse recouvrée. Ses petitsenfants, d'ailleurs, eurent le désir de reprendre •pied dans le pays de leurs ancêtres ; les de Belsunce n'ont pas quitté le sud-ouest de la France (1). Louis d'Épinay, qui avait consacré ses loisirs de septuagénaire, et sans doute aussi une part <lisproportionnée de ses ressources, à la publication d'un petit almanach historique et littéraire, orné de charmantesgravures coloriées, les Étrennes fribourgeoises^ mourut à Fribourg, le 10 avril 1813, et y repose, dans le cimetière Saint-Nicolas. Son fils, parvenu au grade de capitaine d'infanterie dans le contingent fribourgeois, épousa, le 13 avril 1812, Marie-Cléophée de Surbeck-Clau- ~mont, de Soleure. Sous la Restauration, en 1817,
probable que Mme de Belsunce profita de celui que nous lui avons, vu faire à Paris, dans Tété de 1802, pour pousser jusqu'en Allemagne, et que son mari, afin de lui épargner un trop long chemin, vint à sa rencontre, de Gotha ou de Brunswick, à Francfort .
(1) Je renvoie à V Armoriai, déjà cité, de Dufau et de Maluquer, qui m'a été complété, en quelques points^ par une bienveillante ^communication. /
il entra au service de la France, puis quitta la carrière militaire, en 1821, pour devenir adjoint et survivancier de son cousin Lalive, fils de Jully, introducteur des ambassadeurs. Il reçut la croix de la Légion d'honneur et le titre de baron.
Adonné, plus tard, à Tagriculture, dans sa ferme modèle de Grandfey,ilmourutle22avril 1842 (1). On a ignoré jusqu'à une époque fort récente le lieu et la date de la mort de Mme de Belsunce. Les auteurs des Dernières années (1883) ont marqué la fin de sa carrière à Varennes, en 1813, Tannée du décès de Louis d'Épinay. Un correspondant de la Revue cTAunis et de Saintonge (2) a donné, en 1890, la solution de ce petit problème, découverte par grand hasard, tandis qu'il était si simple de feuilleter l'état civil du dernier domi-
{Vi II laissa deux filles, dont Tune, Marie-Elisabeth-Agathe- Stéphanie, est morte célibataire le 19 août 1893, et un fils, Gaspard-Jules, qui fut syndic de Fribourg, de 1857 à 1858. Disons enfin qu'un fils de ce dernier, prénommé Louis-Denis, comme M. de Bellegarde, après avoir été préfet de Morat, est actuellement chef de la direction des Travaux publics du canton de Fribourg. Les Nouvelles étrennes frihourgeoises [Almanach des villes et des campagnes pour 1894, 28" année) ont donné, ù propos de la mort de Mlle Stéphanie Lalive d'Épinay, une étude sur sa famille, où j'ai puisé la plupart des renseignements ci-dessus, et qui commence par ces mots : « Le 19 août 1893, s'éteignait à Fribourg, à l'âge de quatre-vingts ans, une sainte femme dont la vie tout entière se résume en deux mots : pieté et charité. » Elle et Mme de Bechtolsheim, cousines au sixième degré, arrièrepetites-filles Tune et l'autre, de Mme d'Épinay, sont devenues de souche étrangère.
(î) Tome X, p. 299.
cile connu de Mme de Belsunce : « Au chevet de l'église de Gemozac, qu'entourait jadis le cimetière, on voit encore une tombe, la seule qui soit restée là. Elle sert aux jeux des enfants, et les mendiants qui passent l'emploient pour table en plein air. Aussi l'inscription est-elle un peu fruste, et le devient-elle chaque jour davantage. Voici ce que M... y a lu pour vous : « Vicomtesse de a Belsunce et de Méharin, née à Paris, décédée le a 2 juin 1824. » C'est bref et erroné. Son acte de décès indique, comme date, le 1*' juin, et ce sur la foi de deux vieux voisins, témoins inconnus. La main d'un enfant lui avait-elle fermé les yeux?
Le tableau de sa famille se déroule, peu après, devant nous; le nombre de ceux qui se rendent chez le notaire pour se déclarer ses ayants droit aggrave d'autant plus la responsabilité de cette solitude, pour ne pas dire de cet abandon. C'est à propos de l'exécution de la loi du 27 avril 1825, qui alloue une indemnité d'unmilliardauxémigrés. A Versailles, est dressé le bordereau relatif aux biens vendus en Seine-et-Oise, et il s'appuie sur un acte de notoriété où morts et vivants sont comptés : beaucoup de renseignements qui faisaient défaut sont là. Les morts? Vicomte et vicomtesse de Belsunce, le chevalier Jean, Emilie de Bueil, Adèle de Caùsans. Les vivants? Les voici, en leurs deux branches : celle des de Belsunce, représentée par Henri, gentilhomme
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d'honneur du duc de Bourbon, capitaîne-lieute^ nant au 0* régiment d'infanterie de la garde royale, démentant au Palais-Bourbon; et par Marie- Victoire- Dominique, épouse d'Ambroise- Philippe-Thibault de Neuchaise, entreposeur des tabacs à Melle. La branche des de Bueil, com«prenant : la baronne von Bechtolsheim, vraie Allemande, qui donnera sa fille au comte Gustave von Oberndorff, en 1829 (1) ; Henri de Bueil, officier de cavalerie, demeurant à Paris, rue de la Ville- TÉvèque, n" 12; les trois fils d'Adèle de Gausans, qui est morte, le 10 novembre 1818, à Longue* ville dans le Calvados, et dont le mari, devenu marquis de Gausans, habite à Paris, rue Saint"* Louis-au-Marais n" 47. Chaque branche a droit â la moitié de l'indemnité, estimée au total à 186,163 fr. 92 en Seine-et-Oise (2). Je ne connais
(1) Demeurée veuve de bonne heure, comme on sait, et sans grandes ressources, elle fut char|i;ée de l'éducation des grandesduchesses Marie et Hélène de Mecklembourg, dont la dernière devait être duchesse d'Orléans et la mère du comte de Paris.
(2) Nous avons enfin sous la main presque tous lés chiffres nécessaires pour supputer, comme nous l'avons annoncé page 196, le revenu du domaine attribué li Mme de Belsunce, après la mort de son père. Le bordereau d'indemnité, dressé à Versailles en exécution de la loi de 1825, aboutit, pour les biens vendus en Seine-et-Oise, à un revenu de 10,342 livres, valeur en 1790. Les revenus des terres d'Epinay s'élevaient, on l'a vu, à 2,005 livres. Ceux des biens invendus recouvrés, à 1,037 livres (Épinay déduit, voir page 246). Le total des chiffres ci-dessus est de 13,384 livres. L'infériorité de ce revenu à celui de Louis d'Epinay (15,382 livres) devait être plus que compensée par le revenu du château de la Chevrette, démoli en 1787, après le partage.
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pas le chiffre alloué dans la Seine, ni dans les Basses-Pyrénées. Henri de Belsunce se trouva, en tout cas, suffisamment riche pour racheter le bien héréditaire de Méharin, comme son oncle de Bueil avait fait celui de Varennes. Mais il le revendit en février 1849, tandis que Varennes est encore aux mains des fils de ses anciens maîtres. Le gentilhomme d'honneur du prince de Gondé assistait à Tévénement du 27 août 1830; le procès-verbal dressé après la mort tragique du dernier châtelain deSaini-Leu porte sa signature. Il avait vécu depuis quinze ans, Tété, parmi les horizons chers à Taïeule qui soigna son enfance, et où je reviens, non sans lui avoir fait honneur d'une lignée qui compte Gaston de Belsunce, son second fils, engagé volontaire, mort à Tennemi pendant le siège de Paris. Il est tombé, le 2 décembre, à VilIiers-sur-Marne ; dans la même série d'engagements, il aurait pu recevoir la balle d'un Oberndorff, le 30 novembre, à Épinay (1) ! Et,
(1) Henri de Belsunce, marié deux fois, la seconde à Zoé Dugarro de Saint<^Aulaire, eut d'elle de nombreux enfants, encore vivants pour la plupart. Il est mort à Bordeaux, le 18 mai 1872. Il a donné les tomes II et III de V Histoire des Basques depuis leur établissement dans les Pyrénées occidentales jusqu'à nos jours (Bayonne, 1845, 1847, in-8®) ; le tome I*' a pour auteur Auguste Chaho.
Henri de Bueil, le fils d'Emilie, épousa Alexandrine-Glémentine-Delphine Boutin, et mourut le 5 février 1826. Son fils, Louis-Clément-Paul- Henri, né à Paris le 31 décembre 1822, est mort le 11 février 1S96 à Varennes, où la comtesse de Bueil, née Ëlisa-Augustine de Vismes, habite encore.
pendant ce temps-là, pour le dire en passant, le comte France-Edgard d'Houdetot, le dernier de la branche où s'était mêlé le sang des Lalive, combattait très vaillamment sous Chanzy .
De Saint-Leu donc, retournons à notre point de départ, très voisin. Il nous reste le dernier siècle à franchir : long intervalle, histoire brève, où aucun nom sonore n'a plus retenti, où le seul intérêt subsiste d'un raccord d'illustres souvenirs avec les choses présentes. Nous avons laissé la Chevrette au temps où, ayant évincé la marquise de Condorcet, le garde des Archives de la République s'y installa. Sa propriété lui plut, puisque, six ans après, il achetait de Mme de Belsunce, pour s'arrondir, quelques pièces invendues du domaine des anciens seigneurs, près de cinq arpents contigus aux murs du parc; la circonstance nous est connue. Son Éloge historique par Toulongeon n'est pas sans intérêt, à notre point de vue, comme on le verra dans les lignes qui suivent (1) :
La Révolution, par ses effets, avait produit au moins cet avantage que le nombre des propriétaires s'était plus facilement augmenté; Camus fit l'acquisition d'une
(1) F.-E. Toulongeon, Éloge historique de À.-G, Camus^ membre de VInstitut national^ Paris, 1806, in-8". François-Ëmmanuel, vicomte de Toulongeon (^1748-1812), officier, député à la Constituante, puis au Corps législatif en 1802 et en 1809, membre de Tlnstitut, était le frère du gendre de Dufort de Cheverny.