U LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE
repos de Tâme de feu Michel Particelli, seig^néur d'Hémery, Châteauneuf, la Chevrette et autres lieux,, conseiller du roi en ses conseils, surintendapt des finances en France,;. et marguillier en charge de cette église (1) » . On est sûr, au moins; de sa fin édifiante, où je voulais arriver.
D'Hémerv fut, comme tous les créateurs de maisons de campagne à cette époque, très amj)itieyx de belles eaux. On a vu que la Chevrette en possédait de quoi alimenter plusieurs bassins, avec fontaines jaillissantes et un grand canal. Il joignit à celles qu'on a indiquées une source nouvelle, prise en un lieu qui deviendra célèbre, rÉrmitage de Montmorency ; la concession lui en fut accordée, en 1648, par Charlotte de Montmorency, alors veuve du prince de.Condé.
; Il mourut le 23 mai 1650, au milieu de la .Fronde, avant toutefois qu'elle n'exerçât ses ravages dans la vallée de Montmorency. Il ne vit pa? les troupes royales, commandées par Turenne, camper, le 28 juin 1652, sous les murs de la Chevrette, — au lieu dit depuis « le Camp » ; ^ — ni revenir tristement, le soir du 2 juillet, après le combat de la porte Saint-Antoine, tandis que Louis XIV, ramené à Saint-Denis dans le carrosse qui devait transporter, Condé prisonnier, retrouvait sa mère encore prosternée devant l'autel des
1' Bibl. nat., Mss. carré» d'Hozier, vol. 481, Particelli.
Carmélites (1). Le financier laissa un fils, le président de Thoré, et une fille, Marie, épouse depuis 1635 de Louis Phélypèaux, seigneur de la Vrillière, secrétaire d'État, commandeur des ordres du roi. Elle fut héritière de la Chevrette, et sa mère, qui ne mourut que le 4 septembre 1678, lui délaissa, par transactions des 21 octobre 1654 et 21 mars 1656, la Barre rachetée de Séguier en 1645, et qu'elle céda elle-même, le 21 mai 1658, toujours sous réserve des terres, au duc de Bournonville (2). Deux scènes intéressantes, qui se passèrent à la Chevrette de son temps, méritent d'être rappelées :
De Paris, le 27 mai 1651 [Gazette (3)] — Le 23, Leurs Majestés étaient allées se promener en la maison de la Chevrette ; mais, comme les soins de leiirs sujets
(1) Mémoires dit duc d'York^ p. 545. (Collection Mîchauid et Poujoulat.) — Histoire des princes de. Condéj VI, 207.
(2; Archives de Chantilly, BA-25, et Inventaire des titres du duché d'Anguien, tome P' : u "î août 1645. — Permission à M. d'Hémery, contrôleur général des finances, d'acquérir le fief,maison, jardin, enclos, terre, avenue de là Barre, et une petite maison réservés par le contrat d'acquisition faite par le sei^^neur d'Hémery du sei^^neur Montauron, le 19 mars 1645, à la charge d'en faire foi et hommage. » Séguier augmenta le château de la Barré d'une longue galerie. Beys, un poète peu connu, a composé une pièce intitulée *. A Madame la Cli'ancelière [Madeleine FabryJ. — Tableau de la belle veue de sa maison d^ Espinay^ à Paris chez Rocolet injprimeur du roi], 1657, 10 p. in-4". Je ne sais quelle maison Séguier avait achetée à Ëpinay. N'est-ce point simplement un souvenir de la Barre transposé par la fantaisie du poète? J'incline à le croire.
. (3) Année 1615^ p- 55L — Je dois ces citations à la très grande obligeance de M. de.Boislisle,
remportent au-dessus de leurs divertissements, ayant reçu, à même temps, force plaintes des désordres commis par les gens de guerre en plusieurs endroits de ce royaume, le Parlement en étant averti par leur ordre^ il y fut arrêté que S. A. R. [le duc d'Orléans], qui s*était aussi allée promener, le ntême jour, en son châ* teau de Limours, serait priée de venir prendre sa place audit Parlement, comme elle le fit le ^* ensuivant, assistée du prince de Gondé, du duc de Beaufort et du maréchal de Yilleroy, auquel jour, suivant les ordres déjà donnés par le Roi, il fut prononcé arrêt audit Parlement, portant que sadite Altesse royale serait priée d'apporter son autorité à l'exécution des commande* ments du Roi, pour laquelle seraient députés des conseillers dudit Parlement, afin d'aller dans les provinces,, informer des désordres commis par les Qens de guerre, comme avait été, le jour précédent 24, le sieur Ménardeau, commis par la chambre de la Tournelle, pour aller en diligence à Senlis, informer contre le régiment qui y est.
Après ces soucis d'État, nous tombons dans une simple anecdote (1).
Un certain Priolo, Saintongeais d'origine italienne, avait écrit en latin une histoire satirique de Mazarin, et il allait par les ruelles en donner des lectures, qui avaient beaucoup de succès. Le Cardinal s'émut, et chargea Brienne de le gagner à prix d'argent. Brienne avait pour confrère et ami Phèlypeaux, qui connaissait particulièrement
(1) Mémoires de Lomenie de Brienne , Paris, 1828, % vol. in-8% II, 1 et 15. — L'auteur, Louis-Henri de Brienne, est ordi* nairement désigné, pour le distinguer de son père, sous le nota. du jeune Brienne. Il fut secrétaire d'État comme Phèlypeaux.
ET MâDjIMë D'ÉPINAY 27
Fauteur; il le pria de leur ménager une occasion de rencontre :
Phélypeaux, dit l'auteur des Mémoires, me répondit de fort bonne grâce qu'il mènerait Priolo, un tel jour^ à la Chevrette, où Madelenet (1) et moi devions nous trouver; il n'y manqua pas. Nous fîmes un excellent diner, qui ne sentit nullement son repas de philosophes, quoiqu'il y fût parlé de physique et de vers, de musique et de politique, et que l'on y bût à la santé d'Horace et de Buchanan, de Tacite et de Polybe et de Cicéron pour me faire plaisir, aussi bien qu'à celle de Virgile, qui ne fut pas oubliée. Après le dessert, pendant que Madelenet et son disciple Phélypeaux accordaient leurs luths et leurs voix, pour nous donner un régal moins solide que celui qu'on venait de nous faire, je pris par la main Priolo, et fus faire un tour d'allée avec lui.
La vapeur des vins de Reims et d'Espagne, de Pié» mont et de Frontîgnan, dont il s'était donné sans mesure, lui échauffant la tête, qu'il avait d'ordinaire déjà fort échauffée, il ne fit aucune façon de réciter sa satire, et m'en déclama sur l'heure les endroits les plus sanglants, avec un enthousiasme que rendent bien les cris d'Évoé! Évoé! qui lui échappaient, soit au commencement, soit à la fin de toutes ses périodes.
Je me tenais les côtes de rire, et l'auteur, de son côté, n'épargnait pas ses poumons; c'était à qui rirait le mieux et le plus haut... J'entrai peu à peu en matière; en louant chaque trait malin, je fis sentir le prix qu'on pourrait mettre à leur suppression; je parlai négligemment de retranchements et de largesses, puis d'éloges et dé pensions. Priolo me comprit fort bien;
(1) Gabriel Madelenet écrivit en latin, avec beaucoup de succès, des odes et des épitres, que Brienne, l'auteur de ces Mémoires^ prit lui-même soin de publier en 1662, et qu'il fit précéder d*un avertissement. Le recueil est intitulé : Gabr, Madele^ neti carminum libellas^
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je ne vis pas que sa gaieté en fût altérée/ au contraire^ Nous sortîmes du jardin fort contents .l'un de l'autre, et aussi grands amis que si nous nous fussions vus Joute potre.vie. Il me promit de changer, dans son histoire, tout. ce que je voudrais, et je lui donnai, de mon ppté, l'assurance d'une pension que j'allais solliciter de ce pas. En effet, dès le lendemain, en rendant compte à Son Ëminence de ce qui s'était passé à la Chevrette, j'ajoutai que sa. santé n'avait pas été oubliée; il me donna l'ordre, sur l'heure, d'expédier à Priolo un brevet de pension de 2,000 livres.
Et Priolo fut désormais à la solde de Mazarin : il composa une histoire, dont Golbert l'engagea à écrire la suite, et il en fut récompensé avec la même libéralité (1).
.Marie Particelli mourut en 1670, vingt ans après son père, onze ans avant son mari. Nous n'avons à nommer, de ses nombreux enfants, que Louis et Balthasar. A ce dernier, qui obtint les mêmes charges que son père, et fut connu surtout Sous le nom de marquis de Chàteauneuf, advint la propriété de la Chevrette, partie par héritage de sa mère, partie par donation de son frère aîné Louis ; donation inscrite dans le contrat de mariage qu'il signa, le 21 décembre 1670, avec
:.(!) Son ouvrage, est intitulé : Benjamini Prioliy ab excessu Ludovici XIII f de rébus Gallicis historiarum libri XII, Carolopoli, typi» Gedeonis Ponecléli, 1665, in-4**. — Un exemplaire relié à la Du Seuil, orné d'un portrait de l'auteur gravé par X. Piteau d'après G. Le FèvrC) et aux armes du chancelier Séguier^ figurait récemment dans un catalogue de librairie (Rouquette, janvier 1904).
Marie-Marguerite de Fourcy, fille d'un conseiller au Grand Conseil. Il eut, à son tour, deux fils du nom de Louis et deBalthasar, qui, après sa mort', survenue le 27 avril 1700, tandis qu'il se rendait aux eaux de Bourbon, se résolurent à vendre la Chevrette, et à interrompre, de la sorte, une possession qui, depuis Particelli, était demeurée ciiiqùante-cinq ans aux mains de leur famille (1).
(i) Notons que la Barre avait, dans le même intervalle, changé quatre fois de maître^ passé du duc tJe Bournonville à Claude Bobert et à son Hls, Tun avocat au Parlement, Tautre procureur du roi au Châtelet, en 1663; puis à François Le Maire, écuyer, seigneur de Yilleromard, trésorier général de l'extraordinaire des guerres, en 1678; puis à René Fallu, conseiller au Parlement, en 1696.
L'aveu, rendu en 1692 par le prince de Gondé (conservé aux archives de Chantilly), offre, au sujet des fiefs qui nous intéressent, le passage suivant :
« Mre Ëalthasar Phélypeaux, marquis de Châteauneuf, secrétaire et ministre d'État, possède le fief de Crisset, sis dans le village [de Deuil] et terroir d'icelui. — Ledit Châteauneuf possède aussi le fief de la Chevrette, situé dans la même paroisse de Deuil, consistant en une grande maison, grands jardins et enclos, dans lesquels il y a plusieurs jets d*eau, grottes et canaux, plusieurs avenues pour aller à ladite maison, et une ferme y' attenant, qui est composée des terres qui faisaient anciennement le domaine de la Barre. — Les héritiers du sieur de Villeromard possèdent le surplus du fief de la Barre, consistant en une grande maison, jardin et enclos, dans lesquels il y a plusieurs jets d'eau et canaux, n
- Quelques .années, auparavant, le procureur fiscal de Montmo^ rency donnait au prince .des. renseignements sur le même sujet, renseignements conservés aux archives de Chantilly (B-A 30), et que je résumerai .da la façon jsuivaùte :
« La Chevrette est une belle et grande maison qui a tous ses accompagnements et un grand clos fermé de murs... en fief de S. A. S. Il y a aussi un fief de Crissay, mouvant de S. A. S. Et
' La vente de la Chevrette et de la seigneurie de Deuil, qui resteront unies jusqu'à la fin, eut lieu le 31 août 1700, quatre mois après la mort du marquis de Ghàteauneuf; consentie par le troi* sième Louis Phélypeaux, que le contrat qualifie « chevalier, marquis de la Vrillière et de Ghàteauneuf, conseiller du roi en tous ses conseils, commandeur et secrétaire de ses ordres, secrétaire d'État et des commandements de S. M. » , et par son frère mineur, pour lequel il se porte fort, «Balthasar, seigneur de la Vrillière, chevalier non profès de Tordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. » L'importance territoriale et féodale de leur terre avait beaucoup décru. La superficie des fonds vendus en 1700 n'est plus que de 175 arpents environ, et semble avoir fort peu varié jus-
la seigneurie censitaire de Deuil, dans l'étendue duquel lieu de Deuil sont situés les fiefs de la Chevrette et de Crissay... M. de la Vrillière a encore à Deuil un autre fief, nommé le fief du Pin, consistant en maison et 13 arpents de vij^nes... qui peut valoir en fonds 6,000 livres; mais ce fief n'est point mouvant de S. A. S. '
« Le domaine des fiefs, qui est de plus de 250, arpents, représente un revenu de 2,500 livres, dont 200 livres provenant de terres qui ne sont pas en la censive du prince; ci.. . 2.300 1. « Droits dus à la seigneurie censitaire de Deuil. . . 500 —
« Le fief du travers de Franconville 600 —
« Bentes de baux d'héritages 600 —
« Total des revenus de la Chevrette pour ce qui re- : —
lève de Montmorency 4.000 1.
« La maison, Tenclos et quantité de grands arbres ne produisent pat de revenus, mais entreraient en ligne de compte, en cas 4e vente. » -
ET MADAME D'EPINAY Si
qu'à la Révolution. La Chevrette et son parc demeurent le centre du domaine, dont les dépendances sont restreintes à Deuil et aux paroisses contiguës, Épinay, Soisy, Montmorency et Montmagny, y compris les cinq petites maisons de la route de Paris. Il n'a plus de prolongements à Piscop, ni à Eaubonne. Disparue la kyrielle des droits féodaux que céda jadis le prince de Condé à Montauron, et qui furent presque tous revendus, en 1665, à Machault par la Vrillière. Cette catégorie ne comprend plus, avec la seigneurie censitaire de Deuil, que quelques fiefs du plus proche voisinage. Aussi le prix de la terre s'abaisset-il à 100,000 livres; on est loin des 373,000 qu'a payées d'Hémery. L'importance des nouveaux acquéreurs en sera diminuée de même ; il n'y aura plus de noms de surintendants des finances, ni de secrétaires d'État, parmi ceux qu'il nous Teste à énumérer : les Boissier, les Mongelas, les Le Cousturier, les Dupré de Saint-Maur, les Lalive.
Guillaume Boissier, qui prit possession de la Chevrette en 1700, était « d'une très honnête famille d' Auvergne »> , anoblie, au mois d'avril 1670, en la personne de son père, secrétaire, puis maître d'hôtel du roi, conseiller d'État, premier commis du marquis de Chàteauneuf. Luimême a été maître des comptes ; il a épousé la fille d'Etienne Landais, trésorier général de l'ar-
tillerie, et son fils unique, qui a pour prénom •Balthàsar,' est peut-être le filleul d'un Phélypeaux.
11 céda la place^ le 11 janvier 1707, à Romain Dru de Mongelas, trésorier alternatif de l'extraordinaire des guerres depuis 1705, « d'une bonne famille de Trévoux, » fils de Barthélémy Dru, conseiller au parlement des Dombes. Le prix de la vente fut le même qu'avait payé Boissier, — 100,000 livres, -^augmenté de 600 livres, que le contrat dit être la valeur d'un certainfief de JuUy, des environs de la Chevrette (1). Celui-ci provenait au vendeur de l'acquisition qu'il en avait faite, le 31 juillet 1702, des Pères de l'Oratoire de Paris, et dépendait, avant, « de l'abbaye et seigneurie de Jully, près de Dammartin, unie à leur maison. » Boissier se réserve expressément le droit d'en faire porter le nom à son fils Balthasar, grand maître des eaux et forêts de France au département de l'Ile-de-France. Ainsi en est expliquée l'origine, et l'on ne s'étonnera plus de voir, un jour, ce nom accolé à celui du second fils de Lalive de Bellegarde. Mongelas garda sa terre pendant vingt ans. Il y amena des eaux encore, celles de « la source du Haras, proche Montmorency, qui a son réservoir sur la montagne» , et il
(1) Il y avait, sur le terroir de Taverny, un fief « de Jully » ou « des écuyers de Jully «^ qu'il ne faut ^as confondre avec celui-là.'
profita de cette surabondance pour doter le village, au lieu dit le Gué, d'une fontaine, dont lés habitants reconnurent, le 3 novembre 1716, qu'ils devaient Tusage à une grâce, et non à une servitude. Il «était parfaitement honnête homme, et toujours connu pour tel de tout le monde (1) » . La Chevtette fut de nouveau vendue au prix de 100,000';livres, augmenté de 600 livres pour le fief de JuUv.
Mongelas y eut pour successeur, le 17 juin 1727, Eustache-François Le Cousturier, conseiller au Grand Conseil. Celui-ci, né en 1679, fils d'Eustache Le Cousturier, payeur des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, neveu de Louis, premier commis de finances sous le duc d'Orléans, était seigneur de Mauregard et du Mesnil-Madame- Rance (2) ; il deviendra président au Grand Conseil en 1732, trésorier général des troupes de la maison du roi, président de la cinquième chambre des enquêtes. Il mourut subitement, au moment où il entrait dans la Sainte- Chapelle, en janvier 1744. Mais trois années seulement de sa
(i) Il acheta, en décembre 1710, une des deux charges de secrétaire des commandements du duc de Berry. (^Mémoires du chevalier de Quincy^ III, 55.)
(2) Mauregard et Mesnil-AmeIot(en quoi s'est changé Mesnil- Madame-Kance) sont aujourd'hui deux petites communes de Seine-et-Marne (canton de Dammartin-en-Goélle).
Dangeau a fait un bel éloge de Louis Le Cousturier. (Journal, XVII, 187.)
carrière appartiennent à l'histoire de la Chevrette ; il fit, en la revendant, le 17 octobre 1730, un bénéfice sensible.
Nicolas-François Dupré de Saint-Maur la paya, bien que le domaine fût diminué de quelques arpents et d'une des maisons de la route de Paris, — rhôtel de la Croix-Blanche, — 120,000 livres, auxquelles s'en ajoutèrent 1,000, pour le fief de Jully; tout était majoré. L'acquéreur, fils 'd'un correcteur à la Chambre des comptes, fut luimême trésorier de France en la généralité de Paris, à dix-neuf ans, en 1713; maître des comptes en 1732; élu à l'Académie en 1733, pour la première traduction donnée du Paradis perdu ^ et de bons ouvrages sur l'économie politique. Il avait épousé, six mois avant l'achat de la Chevrette (le 24 avril 1730), Marie-Marthe Alléon, fille de Noël Alléon, un banquier devenu gentilhomme servant du roi, et il versa, pour se libérer, une partie de sa dot. « C'était un brave homme, plein de savoir et de douceur, »» dit Grimm (1), fort peu d'accord avec Collé, qui raille crûment « la bêtise et l'ineptie de cet homme d'esprit-là (2) » . Tous deux conviennent de la supériorité de sa femme, qui travaillait à ses discours, et noua commerce avec les beaux esprits auxquels, plus qu'à ses mérites littéraires, il dut sa place parmi
(1) Correspondance littéraivey édit. Tourneux, X, 518.
(2) Journal historique ^ édit. Honoré Bonhomme, 11, 169.
les Quarante (1). Elle avait des prétentions à la science, et de beaux yeux, qu'il coûta cher à Diderot d'avoir appelés « deux beaux yeux sans conséquence » . Pour ce mot, et sa Lettre sur les aveugles, il connut le donjon de Vincennes (2). On a, de Carmontelle, à Chantilly, le profil de Mme Dupré de Saint-Maur, et quelques traits de sa biographie, par Richard de Ledans, leur ami commun. Mais elle ne fit que passer à la Chevrette, et Diderot y pourra fréquenter sans être gêné par son souvenir. Elle et son mari y cédèrent la place — s'y installèrent-ils jamais ? — le 24 novembre 1731, après une possession de treize mois, au fermier général Lalive de Bellegarde.
L'acquéreur y joignit, le 4 avril 1742, la terre d'Épinay et, dans le même lieu, le fief de Piscop. Épinay avait appartenu aux Choart (1463-1558), aux Montmorency (1558-1638), aux Girard (1638-1742). Sous le nom des Girard, dont le premier qui nous intéresse fut procureur général en la Chambre des comptes, je comprends la très noble descendance que son fils se donna, en mariant une fille, Marie-Madeleine, avec un Brancas. Épinay, par un nouveau mariage, alla aux Beau-
(1) « Sa femme passait pour une femme d'esprit, car elle eut le bon esprit de s'attacher à M. Trudaine le père, homme irè& important. » (Labbé F. Galiani, Correspondance..., édit. Pérey et MauRras. Paris, 1881, 2 vol. in-8% II, 283.) * (2) OEuvrcs complètes de Diderot, édit. Assézat et Tourneux, I, XL; III, 277.
veau, et enfin au marquis Agésilan-Gaston de Flamarens, époux d'Anne- Agnès de Beauvau.
C'est de ces derniers que Lalive de Bellegarde acheta, avec Épinay, le fief de Piscop, d'où il y a lieu de dégager le nom de la Briche. Je le ferai au moyen de la très courte analyse de l'acte de foi et hommage rendu par l'acquéreur, le 1*"^ mai 1742, à Antoine de Tilly, seigneur en partie de Piscop, du chef de MarieJulie Duvivier de la Grange, son épouse. Il s'y agit « du fief de Piscop, sis à Épinay, faisant partie de la maison de l'Écude-France, et auquel fief de Piscop celui de la Briche est réuni, le tout compris en l'adjudication faite audit sieur de Bellegarde de la seigneurie d'Épinay, par sentence rendue à la barre des requêtes du Palais, le 4 avril 1742 ; ledit fief de Piscop et celui de la Briche réunis, mouvant de ladite seigneurie d'Épinay (1) »> .
A Deuil, celui-ci se perdit dans ses fiefs : nul embarras égal au sien, pour donner un aveu à son suzerain, et, à la suite, un dénombrement des terres et des droits qu'il tenait de lui. Pareil devoir n'avait pas été rendu depuis Montauron, bien qu'il fût exigible dans les quarante jours de l'hommage, dont notre nouveau seigneur s'était acquitté, pour son compte, le 16 décembre 1731. Il présente, en juillet 1742, au conseil du prince
(1) Archives de Chantilly, Titres et affaires de Piscop (dixhuitième siècle).
ET MADAME DEPIKAY 37
de Gondé un placet, où «il supplie S. A. S. de vouloir bien unir à la seigneurie de Deuil les fiefs de la Chevrette, de.Crissay, delà Noue-Héron, de la Mare-Chevallier, situés en la paroisse et le terrain de Deuil, le fief des Eaux, appelé la Source du Haras, près Anguien, et la seigneurie censière en partie d'Épinay-sur-Seine, tous lesquels fiefs sont mouvants de S. A. S. Mgr le prince de Condé à cause du duché d'Anguien (1) » . L'intérêt de l'union résidait en la faculté de faire un seul aveu, car, de rendre des aveux séparés pour chaque fief, ce lui était chose impossible, n'ayant, pour distinguer leurs domaines et leurs droits, ni titres, ni souvenirs, ni modèles d'anciens dénombrements, sauf en ce qui concerne le petit fief de
la Noue-Héron, et encore toute difficulté ne dis-
paraissait-elle pas à son sujet, la totalité n'en appartenant pas au requérant (2). Il était incertain particulièrement de la consistance du fief des Eaux, « appelé la Source du Haras; » tout à fait ignorant de la Mare-Chevalier, qui ne lui représentait qu'un nom (3) , et aussi bien de la seigneu-
(1) Archives de Chantilly, Maison de Condé ^ Conseil^ 1742, p. 226, v", et 8uiv.
(2) Ce total était : 11 arpents de terre et 3 arpents de pré.
(3) Il est dit textuellement à ce sujet : « Mais on ne connaît pas le fief de la Mare-Chevalier. » Cependant, l'acte de la vente de Montauron à Particelli (1645) montre qu'au moins « la source appelée la Mare-Chevalier, distante du pavillon de 314 toises » , n'était point ignorée.
rie censière en partie d'Épinay, qu'il n'imaginait pas pouvoir exister en dehors de sa terre d'Épinay. A la suite de l'échange fait entre la Vrillière et Machault, en 1665, ne devait-il pas transporter au prince l'hommage du fief de Becquet, relevant autrefois du seigneur de Cernay, et de Machault comme tel? Enfin, avait-il ou n'avait-il pas les cens et droits seigneuriaux de Groslay? Il les avait omis dans son hommage; il les voit inscrits, cependant, par Boissier dans le sien, en 1 703 ; lui-même ne les retrouve plus. Est-ce tout? Non, car je n'aperçois aucune mention du fief du Pin; mais le lecteur bénéficiera de l'oubli, et je me garderai d'ajouter, de mon chef, un sujet de controverse à ceux qui précèdent. Quel fourré ! C'est là qu'on voit, dans toute sa beauté, le complexum feudale, qu'il ne fallut rien moins que l'effort de la Révolution pour achever de rompre. La première réponse du conseil du prince fut d'une circonspection qui prête à sourire; par peur de s'engager, il répliqua aux questions par des questions. J'ignore comment finit ce colloque impossible.
M. de Bellegarde eut maille à partir avec le même conseil, d'une autre façon, et qui dut lui être plus sensible. Le règlement de sa situation, au point de vue des titres et des honneurs, n'alla pas sans froissement pour la vanité de l'acheteur de terres et de l'amateur de fiefs. Il avait ambi-
lionne d'être seigneur de Groslay et d'Épinay. Or, tandis qu'il disputait avec M. de Soucy au sujet du premier titre, le prince de Gondé intervint, pour « faire défenses audit sieur de Soucv et à tous autres de prendre indéfiniment la qualité de seigneur de Groslay » . Et le Parlement lui donna droit, le 27 août 1749, sur appel d'une sentence du bailliage d'Enghien. Il ne fut laissé à M. de Soucy que la faculté de se dire seigneur censier de Groslay, et à M. de Bellegarde, celle de se qualifier seigneur d'un fief sis à Groslay : plaideurs, en vérité, réduits aux coquilles. Au mois d'octobre de la même année, M. de Bellegarde fut invité à rendre foi et hommage au suzerain, pour un certain fief de la Tour, qu'il avait acheté à Épinay; à propos de quoi, les officiers du prince eurent l'ordre de ne pas souffrir qu'il s'intitulât, dans l'acte, seigneur d'Épinay, mais seulement seigneur censier d'Épinay, a attendu que S. A. S. est le seul haut justicier de cette paroisse (1). » De ces deux prohibitions, le fermier général respecta la première et passa outre à la seconde : il se dit, et son fils après lui, et tous deux dans leur épitaphe à l'église, seigneur d^Épinay « indéfiniment » .
On a généralement passé sous silence la généalogie de Lalive de Bellegarde, et lui, sans doute,
(i) Archives de Chantilly.
ne s'en vantait pas. Il sera suffisant ici de faire connaître son père : Christophe LaUve, un Lyonnais, commis du droit de marque, puis chargé, en 1677, par la faveur de Colbert, ou plutôt de son neveu Desmaretz, de la régie générale des Monnaies, enfin nommé, en 1681, greffier de la chambre des Assurances. Il eut à continuer la fabrication des pièces de quatre sols, opération de faux monnayage légal commencée sous le régime de la ferme, et destinée à procurer au roi un bénéfice d'un million. Elle fut, à tous les degrés de l'échelle administrative, une occasion d'abus et de malversations, dont l'opinion publique, à la fin saisie, obligea le pouvoir à faire un commencement de justice. Taxations et condamnations sévirent. Mais ce ne fut qu'une bourrasque, comme les financiers en affrontaient par intervalles. Lalive, taxé à 1,200,000 livres de restitution, et emprisonné avec quelques autres, se tira assez habilement d'affaire, et revint sur l'eau (1). Il mourut, le 6 mars 1705, en possession d'une charge de secrétaire du roi et des seigneuries de Bellegarde et de Champ- Renaud ; marié à Anne Léonart (de Lunonain?), il laissait deux fils et deux filles. Les trois enfants dont il ne sera pas autrement question ici furent :
(IJ Dans le tome VII des OEuvres de Saint-Simon^ édit. de BoisHsIe, voyez Tappendice n** XI, p. 251 : « Desmaretz et l'affaire des pièces de quatre sols. «
%.yy"*' *-
François-Christophe, receveur des finances de la généralité de Poitiers, conseiller au parlement de Metz, seigneur de Vienne, Prunoy, .Pailly, la Cour de Prunoy, Sucy-en-Brie et autres lieux (1) ; — Antoinette-Françoise, mariée, en 1698, à Joseph Terrisse, receveur général des fermes; — Suzanne-Marie-Thérèse, fille majeure à la mort de son père, et dont je ne sais rien de plus.
Du quatrième enfant, Louis-Denis Lalive de Bellegarde, Mouffle d'Angerville a résumé, en ces termes, la carrière administrative : « 11 a pour ainsi dire été élevé et nourri dans les emplois des fermes générales. Il a travaillé fort jeune, et s'y est tellement distingué par son intelligence, qu'il devint directeur général et fut nommé fermier général en 1721, et continué dans les baux suivants. Il est secrétaire du roi du grand collège. Il est d'une grande dévotion, fort charitable et très honnête homme ; il est extrêmement versé dans les ouvrages des cinq grosses fermes. « Il épousa Marie-Josèphe Prouveur (née en 1697), et il en
(1) François-Christophe, mort le 29 décembre 1753, eut luimême trois fils : Gaspard-François, conseiller au Parlement; Joseph-Christophe, brigadier des armées du roi, lieutenant de roi au gouvernement de Touraine ; Jean-Baptiste-Marlial, mestre de camp de cavalerie, ancien lieutenant des grenadiers à cheval^ inhumé à Saint-Roch, sous le nom de Lalive de Sucy, le 3 décembre 1762. (Bibl. nat., Mss., Cabinet des titres, dossiers bleus, vol. 3^.)
eut quatre fils et deux filles ; six enfants, dont Mme d'Épinay n'a nommé que trois dans ses Mémoires : Denis-Joseph, son mari, le second fils; Ange-Laurent, qui fut Lalive de JuUy, le troisième fils; Sophie-Élisabeth-Françoise, mariée au comte d'Houdetot, la seconde fille. Elle a passé sous silence : Taîné de la famille, Louis-François, un faible d'esprit, enseveli dans un couvent, où sa trace n'a été que récemment retrouvée ; l'aînée des filles, Marie-Françoise- Charlotte, Mme de Lucé; enfin le plus jeune de tous, Alexis-Janvier, qui, après l'entrée en religion de Louis-François, fut appelé de la Briche (1).
Voilà ce que j'avais à faire connaître, pour préparer à Mme d'Épinay son cadre. Si la Chevrette lui doit sa principale renommée, il était bon de montrer que le lieu fut historique avant elle, et
(1) M. de Bellegarde, dans son testament (Arcli. nat., Y 56, P 275 v^}, pourvoit au sort de son aîné avec une sollicitude et des précautions minutieuses, qui ne peuvent s'appliquer qu'à un être dépourvu de raison. Il veut qu'on attache à sa personne, dans le couvent d'xlbbécourt, où il était alors, ou dans tout autre couvent, un préposé, soit laïque, soit ecclésiastique, mais non pas un religieux, u qui ait continuellement soin de sa conduite et de tout ce qui pourra regarder sa conservation et sa santé; » qu'un domestique soit uniquement affecté à son service et à celui du préposé; que le préposé reçoive annuellement une certaine somme, qu'il emploiera pour « les usages particuliers de ce fiU et les petites douceurs qu'il voudra se procurer ». M. de Bellegarde l'appelle toujours « mon fils le religieux » , bien qu'une profession religieuse soit incompatible avec un pareil état. Quand le père mourut, celui-ci était dans le couvent de Saint-Just.
notamment que Louis XIV lui-même et sa mère et la cour y visitèrent un financier d'autre envergure que les Lalive (I).
(i) J'ai conduit, en ternies sommaires, l'histoire du fief de la Barre parallèlement à celle de la Chevrette. Quelques lignes deviennent nécessaires pour les raccorder. Nicolas Baille, conseiller du roi honoraire au Grand Conseil, ayant vendu sa terre de Saint-Leu, en 1739^ à Pierre Dufort, maître des comptes^ le père de l'introducteur des ambassadeurs que nous connaîtrons plus loin, acheta la Barre, — je ne sais pas la raison du changement, — le 21 janvier 1742. Ce n'était qu'une ruine ; la maison avait été aux deux tiers démolie, et le reste n'avait plus, pour ainsi dire, ni portes, ni fenêtres, ni couverture. Le vendeur céda en même temps un plan de restauration, le tout moyennant 22,000 livres : c'était Bertrand-René Fallu, intendant de Lyon. II avait hérité ce pitoyable domaine, en 1740, de son père René Fallu, le conseiller au Parlement déjà nommé, après renonciation de sa sœur Catherine, épouse d'Antoine-Louis Bouille, un intendant du commerce.
M. Paul Lacombe a bien voulu me signaler une intéressante « Consultation pour M. de Bellegarde, seigneur de la Chevrette, contre M. Baille, seigneur de la Barre, sur une question de .servitude des eaux ». (H. Cochin, OEuvres complètes, édil. de 1821, Paris, 8 vol. in-8®, II, 568.) Il y est question d'une pierrée que M. et Mme de la Vrillière, propriétaires à la fois de la Barre et de la Chevrette, avaient fait construire pour l'écoulement des eaux d'un parc dans l'autre, et à propos de laquelle M. de Bellegarde refusait de reconnaître une servitude non stipulée dans le contrat d'aliénation de la Barre. Il avait raison en droit; mais c'était le summum jus.
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LA CHEVRETTE AU TEMPS DE LA FORTUNE DES LALIVE. ^- DE BELLEGARDE (1731-1751).
— d'épinay (1751-1761).
Louise-Florence-Pétronille Tardieu d'Esclavelles. — Une fille pauvre. — Sa beauté, son esprit, sa sécheresse. — Courtes joies conjugales. — Naissance d'un fils et de deux filles. — Substitution de part. — Mlle d'Eth et Francueil. — Aveux de Mme d'Épinay que Sainte-Beuve n'ose répéter. — Tristesse, comédie. — Dufort, seigneur de Saint-Leu. — J.-J. Bousseau et VEngagement téméraire. — Mort de M. de Bellegarde.
La Chevrette! Combien ce nom voltigea-t-il alors sur les lèvres des hommes de plaisir! Après un siècle et demi, nul n'ignore que Mme d'Épinay y tint sa cour, y fut en butte à combien de déclarations, de tentatives de conquête, d'entreprises passionnées ou galantes! Les déclarations même n'ont pas cessé. Un philosophe de notre temps, le moins disposé qui fût au sourire, s'est plu à cajoler la charmante incrédule, à parer de phrases
inaccoutumées sous sa plume « une des plus aimables fig^ures de femme du dix-huitième siècle » . Il s'est même échauffé au point de répondre de son honnêteté, presque de sa vertu; à tout le moins, il garantit sa candeur, sur la parole de Mlle d'Eth. Le fait est qu'elle eut soif de fidélité, et qu'elle la poursuivit jusque dans les bras d'un second amant, où fut le repos de son imagination, de son cœur, et même de sa conscience.
a Aimable. figure, » assurément sans beauté.
« Elle n'avait jamais dû être jolie, » dit Mme de Genlis. Le pastel de Liotard, conservé à Genève, le témoignage de George Sand, qui avait vu deux autres portraits, l'un en naïade, « avec aussi peu de costume que possible, » tendraient à faire croire qu'elle fut « positivement laide (1)» . Je ne sache pas que le portrait fait par Pougin de Saint- Âubin soit parvenu jusqu'à nous (2) . Jean-Jacques Rousseau avait un grief particulier contre la beauté de son amie d'un jour : « Elle était fort maigre, fort blanche, de la gorge comme sur ma main. Ce défaut suffit pour me glacer. »
Mme d'Épinayn'y contredit pas, et même semble
(1) George Sand, Histoire de ma vie, édit. in-8°, XIV, 105.
(2) J'ai vu, dans une collection d'autographes^ un billet signé de Pougin de Saint-Aubin, membre de l'Académie de Saint-Luc (portraitiste qu'il ne faut pas confondre avec Gabriel), billet où il déclare avoir reçu, le 17 janvier 1757, la somme de 120 livres, pour un portrait qu'il a fait de Mme d'Epinay.
tirer avantage de sa taille telle quelle. Dans ses Conversations et Emilie^ sa petite-fille, fort complimenteuse à Tordinaire, lui dit, un jour qu'elle avait été en butte à quelques railleries (1) : « Maman, je ne tire aujourd'hui de vous que des traits piquants. Je dirai que vous êtes plus satirique que vous n'êtes mince. »> Et, dans son portrait par elle-même, on lit : u Je ne suis point jolie; je ne suis cependant pas laide. Je suis petite, maigre, très bien faite. J'ai l'air jeune, sans fraîcheur, noble, vif et intéressant (2). » Mais voici une autre note : Diderot parle d'un portrait où « elle est représentée la poitrine à demi nue ; quelques boucles éparses sur la gorge et sur les épaules ; les autres sont retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche
(1) Tome II, p. 216, édit. de 1788, Paria, Belin, 2 vol. in-12.
(2) Elle 86 fait décerner des épithètes tout à fait semblables, par son tuteur M. d'Affry, dans un portrait dont voici quelques lignes {la Jeunesse de MadmMcd'Épinay, p. 34) : Sa personne était « intéressante; sa figure s'était développée, et, sans être belle, elle était noble, spirituelle et touchante. Elle avait un jeu prodigieux dans la physionomie ; son âme se peignait dans ses yeux sans qu'elle s'en doutât, et elle annonçait autant de candeur que de douceur et d'esprit » . Mme de Genlis efface précisément les traits auxquels le modèle semblait le plus tenir : « Ses manières manquaient absolument de noblesse; il y avait du comménttte dans son ton; mais elle était naturelle, obligeante, elle n'avait nulle pédanterie; son esprit me parut commun, et son instruction fort bornée. »
Je viens de citer la Jeunesse de Madame d'Épina y ^ de MM. Lucien Pérey et Gaston Maugras; j'y aurai recours maintes fois, aussi bien qu'aux Dernières Années de Madame d'Epinay, des mêmes auteurs.
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entr'ouverte, elle respire et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté M . Ces lignes, assurément, peignent Diderot mieux que Mme d'Épinay.
Garmontelle n'en dit pas tant dans le profil qui est conservé à Chantilly : la figure est fine surtout, et n'accuse aucune disgrâce; la personne, mince ou maigre, s'enveloppe d'un vêtement aux larges plis. Cependant, le chevalier dont nous parlions tout à l'heure, pressé de clore le débat, ne souffre pas qu'on s'attarde aux documents, et, prétendant l'emporter de haute lutte, il s'écrie : « Mettons qu'elle fut charmante, et n'en parlons plus. » Sur ce point, en effet, il est difficile de ne pas rendre les armes : pour avoir à ce point subjugué ses entours, et pour captiver encore nombre de modernes, il fallait bien qu'elle eût, avec de l'esprit, tt un je ne sais quel charme. «
Le charme et l'esprit, je proteste que c'était là toute cette femme, et que les limites étaient proches où s'évanouissait sa grâce dans la sécheresse, le bel esprit et la fausseté.
Sécheresse : nous la verrons, un jour, aller audevant de ce reproche, dans sa correspondance avec son fils, qu'elle envoyait toujours très loin, à Bordeaux, à Pau, à Nancy, tandis que sa fille avait suivi M. de Belsunce en Navarre. Elle rejetait sur les tristesses de sa vie certaines apparences qui pouvaient faire mal juger de sa sensibilité, comme
si le malheur n'était pas ce qu'il y a de plus propre à attendrir le cœur humain. Non, toute férue de littérature et d'amour, elle s'adonne aux joies égoïstes, aux délices de la solitude intellectuelle, aimant à fuir vers la tour d'ivoire ou vers le septième ciel. Elle en redescend parfois, : — c'est un autre aspect de son caractère, — pour veiller à ses intérêts, toute dépensière qu'elle fût jusqu'à la fin, avec une âpreté et, — faut-il le dire? — avec un manque de délicatesse qui déconcerte. Songez à la surveillance qu'elle fait exercer au chevet de son beau-père, à ses luttes de procédure avec son mari, à la rudesse qu'elle a, un jour, envers une pauvre veuve, « qui n'avait que le temps de pleurer; » je ferai connaître ses démêlés avec la succession de Mlle Drin ville. « Les Mémoires de Mme d'Épinay, a-t-on dit, sont aussi aimables qu'elle-même. C'est l'expression exacte de son heureux naturel. » Galiani, cependant, écrivait à l'auteur (1) : « Savez-vous qui est le précepteur qui nous élève? — Le siècle et la nation au milieu de laquelle on vient au monde. Ainsi un homme qui viendra au monde à Gonstantinople, aujourd'hui, s'élèvera Turc ; à Rome, chrétien-apostolique-romain; à Paris, bel esprit, économisto-anglomano-rural ; à Londres, goddem-coloniste, etc. »> Détachons ce«
(1) Correspondance, II, 388, et, pour la citation suivante, I, 279 et 283.
quatre mots, où Galiani ne peut que s'inspirer du commerce de sa meilleure amie et de sa plus fidèle correspondante : « A Paris, bel esprit. » Mme d'Épinay fut essentiellement de ce temps et de ce milieu ; elle en est le type le plus frappant, peut-être. Grâce aux conseils de Grimm, elle en a esquivé le ridicule, dans ses Mémoires^ Toeuvre qu'elle a le plus polie, et dont l'incontestable agrément se double pour la postérité d'un tableau de mœurs et d'un intérêt documentaire des plus précieux. Mais voyez le reste de ses écrits et sa pente ordinaire. L'abbé lui écrivait, une autre fois : « Vous ne m'avez pas électrisé. » Oh! combien ce reproche lui fut sensible ! Elle était souvent en verve; mais alors elle voulut l'être davantage, avoir tout de suite plus d'esprit que l'Italien. Elle se mit à agiter ses idées, à frotter ses mots, pour qu'il en jaillit des étincelles, ainsi qu'on voit faire de nos jours à des chroniqueurs parisiens. A qui parle de son heureux naturel, on peut répondre, comme l'autre : « Pas si naturel! »
Elle s'est beaucoup occupée des philosophes; les philosophes le lui ont rendu, et de nos jours encore : les uns aimables, comme Scherer; les autres un peu rudes, comme Challemel-Lacour(l) •
(i) Voyez les Études sur la littérature contemporaine de Scherer et rintroduction de Ghallemel-Lacour aux OEuvres de Madame d'Épinay, tome I*"", Lettres à m,on fils. Paris, A. Sautoo, 1869, 2 vol. in-12. — A peine est-il besoin de citer Sainte- Beuve, Causeries du lundi, II, 187-207.