LA CHEVRETTE EN LOCATION
MADAME d'ÉPINAY, DAME DE LA BRICHE (1762-1770)
Destitution de M. d'Ëpinay. — Prétendue ruine. — Les trente mille livres de rente de Mme d'Épinay. — Elle joue la pauvreté et s'installe ruineusement à la Briche. — ^Nouvelles réceptions. — Louis relégué à Bordeaux. — Mort de Mme d'Esclavelles. — Retour de Louis. — Mariage de Pauline avec M. de Belsunce. — Querelle de prodigues. — M. et Mme d'Épinay sont du même sang.
Au mois de janvier 1762, Torage amassé depuis longtemps sur la tête de M. d'Épinay creva. Son collègue La Popelinière et lui furent destitués ; Bachaumont dit : « rayés de la liste des Plutus de France (1). ») On a fait un volume des Prodigalités <r un fermier général : c'est son histoire (2) . Il avait alors 700,000 livres de dettes, il côtoyait la faillite; le contrôleur général, pour éviter un plu& grand scandale, trancha dans le vif. Grimm, rêve-
(1) Mémoires secrets ^ 17 janvier 1762.
(2) Campardon. Paris, 1882, in-i2.
nanl plus tard sur cette mesure, parait disposé à la taxer d'arbitraire; mais c'était afin d'apitoyer davantage sur le sort de sa famille, et il semble, au contraire, que la suite delà vie de M. d'Épinay, en parfaite harmonie avec ses commencements, n'a fait que justifier les rigueurs dont il avait été l'objet. Il était le frère de trois fous, et mal équilibré lui-même, voué à l'interdiction.
Mme d'Épinay a peint, avec son art accoutumé, le tableau de son intérieur au reçu de la fatale nouvelle; il est très connu, et je n'en veux retenir que ce morceau (1) : « Nous allons, ma mère et moi, vivre dans un faubourg éloigné, sans équipage, avec mes enfants, Mlle Drinville et quatre domestiques. M. d'Épinay va se loger chez le baigneur, ayant refusé de vivre avec nous (2). On remercie Linant, et l'on rachète, d'une somme honnête une fois payée, la rente qu'on lui avait faite. Voilà donc ce qu'est devenue cette grande fortune! Me voilà, mes enfants, ma mère et moi, réduits à 8,000 livres de rente. » Fâcheuse épreuve pour la véracité de l'auteur et pour son sang-froid : il n'y a pour ainsi dire pas une ligne, dans ce paragraphe, qui ne soit une exagération ou une fausseté. Mme d'Épinay joue la comédie de la ruine ; on va le voir clairement. Personne n'y a pris garde,
(1) Dernières années^ p. 233.
(2) On nommait ainsi, jadis, celui qui tenait, pour les hommetr, maison de bains, maison de plaisir, chambres meublées, etc.
Son mari conserve, à titre de part d'intérêt, presque la moitié de la charge, ou, comme on disait, de la place de son successeur Tronchin. Cette moitié est de 600,000 livres, sur lesquelles on en attribue 510,000 à d'Épinay, et 90,000 à Mme d'Ësclavelles ; et, comme le placement est à 15 pour 100, année moyenne, c'est un revenu de 76,500 livres pour Tun, et de 13,500 livres pour Tautre. Le gendre prodigue sera réduit, nous diton, à une pension de 10,000 livres; mesure très efficace, car, au bout de cinq ans, lorsque Jully, chargé jusqu'alors des intérêts de sonfrère, devra renoncer à cette gestion, il l'aura presque libéré, tout en ayant avancé une dot dé 150,000 livres à sa nièce. Pour Mme d'Épinay, qu'on ajoute au produit de la part de 90,000 livres appartenante sa mère^ mais mise à son nom dans le traité du 3 décembre 1762, et alimentant leur ménage commun (1) : la rente viagère de 13,000 livres qu'elle tenait de son beau-père, et qui lui sera très régulièrement payée par Tronchin, sur les fonds qu'il détenait; les intérêts de sa dot sauve-
(1) L'acte passé devant Dutartre, notaire à Paris, est cité dans la donation à Mlle Drinville que nous verrons plus loin. Le bilan de Mme d'ËscIavelles est assez facile à faire. A la mort de son mari, elle avait, d'après une lettre que lui écrivait Mme de Roncherolles [la Jeunesse^ p. 21\ 4,000 livres de rente, ou 80^000 en capital, que la dot constituée à sa fille diminua de 20,000, et que la donation de M. de Bellegarde au{i;menta de 30,000. On retombe sur les 90,000 livres énoncées plus haut.
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gardée par la séparation de biens ; enfin une pension dont Mme d'Esclavelles lui laissait la jouissance. On devra estimer son revenu, au bas mot, à une trentaine de mille livres, ce qui équivaudrait à plus de soixante mille de nos jours. Ce n'est plus la femme d'un Plutus; mais elle est encore très riche. Et, pendant vingt ans, cette situation ne sera presque pas changée ; nous opposerons toujours des chiffres à ses lamentations (1) . Elle quitte la rue Saint-Honoré pour aller vivre hors Paris, sans équipage, dit-elle, avec sa mère, ses enfants, Mlle Drinville et quatre domestiques. Rayez de cette liste son fils, confié provisoirement à son beau-frère La Briche, et Mlle Drinville, qu'elle a donnée pour institutrice à sa fille, avec beaucoup de suite dans le mensonge, cinq ou six ans avant l'événement. Ne croyez point, d'autre part, qu'elle se prive de son équipage; dans deux ans, vous la verrez disputer aigrement, avec son mari, pour la conservation de ce luxe, auquel elle n'avait donc pas renoncé. Une vérité, en tout cela, est qu'elle alla habiter un faubourg éloigné, la plaine Monceaux. Sait-on ce qu'était ce faubourg? Un quartier de petites maisons, rendezvous suburbain de la galanterie parisienne. Sa
(1) Elle perdra à la mort de sa mère, assez prochaine à la vérité, 2,500 livres de rente au maximum. La pension à laquelle il est fait allusion dans les Dernières années (p. 283] parait être de chiffre égal à celle offerte par M. de Preux [la Jeunesse, p. 28).
présence y gêne tel libertin honteux^ comme son cousin Maupeou, y choque ses meilleurs amis, non pas Grimm et Diderot, mais JuUy, les d'Houdetot, les d'Holbach, et Francèieil, qui était revenu à la nouvelle du désastre.
Les familiers étaient à même d'apercevoir les. exagérations, les contradictions, et j'oserai dire les simagrées. Mme d'Épinay pouvait se garder d'un quartier mal famé, tandis qu'elle conservait quatre domestiques, et sortait, sinon aussi souvent en voiture, du moins u avec son laquais sou& le bras » , allant déposer une aumône de grande dame au chevet d'une pauvre accouchée inconnue; tandis qu'elle avait « une table frugale, mais proprement servie, et assez bonne pour recevoir encore deux amis tous les jours » . On devine le plus assidu : « Grimm vient régulièrement passer toutes ses soirées avec nous. » Qui croira que M. d'Épinay fut invité à partager cet intérieur? 11 n'y avait pas de place, d'aucune façon; furieux, d'ailleurs, contre sa femme et sa bellemère : « Que diable! s'écrie-t-il, elles veulent donc faire dire que je les ai réduites à l'aumône? C'est le moyen dé perdre tout crédit et de se faire tourner le dos. J'en suis outré... » Il avait raison, pour cette fois, et plus même qu'il ne pensait, car, — péripétie incroyable! — Mme d'Épinay, à ce moment même, la résolution ayant été prise de louer la Chevrette, réparait la Briche, dont on lui
laissait la jouissance, et y faisait des dépençes désordonnées.
Le printemps venu, pressée de jouir de la campagne, elle alla demander à l'ancien château un asile de quelques semaines. En juillet seulement, la dame de la Chevrette fut transformée en dame de la Briche. Son attitude change alors : les plaisirs sont rappelés dans un cadre plus étroit; plaisirs à peine plus discrets, car toute société est bruyante où sonne le verbe de Diderot. La tristesse de répreuve, là préoccupation de l'avenir, le souci de l'exemple n'inspirèrent à Mme d'Épinay ni le goût de la solitude, ni le désir de prendre une part personnelle plus grande à l'éducation de ses enfants. Ses heures libres seront données désormais à sa collaboration à la Correspondance littéraire de Grimm. Son fils^sa fille passeront en d'autres mains. Diderot écrit, le 25 juillet 1762, tout de suite après la nouvelle installation : « M. Suard [encore un amoureux de Mme d'Épinay] part demain pour la Briche. Il revient aprèsdemain... » Puis, à quelque intervalle de là : « J'étais invité à la Briche, pour dimanche et lundi... » Donc on y dîne, et même on y couche.
Les communications avec Paris sont faciles ; le château est à un kilomètre au delà de Saint- Denis et à trois kilomètres en deçà de la Chevrette, à l'extrémité du coude que forme la Seine entre Asnières et Argenteuil. Le pied du glacis du
fort de la Briche actuel, au point où il est coupé par le chemin de Saint-Ouen à Enghien, affleure son emplacement (1). Son parc, de 30 arpents, — environ le tiers de la Chevrette, — était assis au bord du fleuve : il renfermait une pièce d'eau, et confinait, au nord-ouest, à des prés humides, mal assainis par Tétang Goquenart, qui y joignait une vaste nappe, de 35 arpents et un moulin sur sa rive. Eaux et terres formaient un total superficiel d'environ 85 arpents (2). Mais quel marécage et quelle insalubrité! Ce n'est, dans les états de lieux, que joncs et roseaux. Mme d'Épinay disait que^ tous les trois ans, il fallait pêcher ses meubles dans le canal. L'entrée du côté de la Seine a gardé un aspect féodal, que lui donnent « un petit bâtiment ancien, accompagné de deux tourelles et d'un pont-levis..., et une chapelle domestique, toute bâtie de belle pierre w , à côté de ce portail (3). Mais la maison elle-même est modeste : « un reste, dit Lebeuf, de ces anciens hôtels de campagne qu'on a, depuis, qualifiés de châteaux. » Tout le rez-de-chaussée était occupé par un immense salon et une belle salle à manger. Les chambres étaient petites, mais en grand nombre et situées particulièrement dans l'aile qui
(i) Voyez Fernand Bournon, État des communes de la Seine a la fin du dix-neuvième siècle ^ Épinay. Montevrain, 1896, in-S®.
(2) Archives de Chantilly, carton B-A, 33.
(3) Histoire du diocèse de Paris, III, 344.
se prolongeait à droite du corps de logis principal. Le château n'a été démoli que vers 1870. Une lettre de Diderot peint ce séjour avec de vives couleurs, empruntées au temps et aux circonstances (1) :
Paris, 5 septembre 1762.
J'en étais resté, je crois, à notre voyage de la Briche. Je ne connaissais point cette maison; elle est petite; mais tout ce qui l'environne, les eaux, le jardin, le parc, a l'air sauvage : c'est là qu'il faut habiter, et non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette. Les pièces d'eau immenses, escarpées par les bords couverts de joncs, d'herbes marécageuses, un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui les traverse, des bosquets où la serpe du jardinier n'a rien coupé, des arbres qui poussent comme il plaît à la nature, des arbres plantés sans symétrie, des fontaines qui sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles-mêmes, un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point, voilà ce qui me plaît. J'ai vu le petit appartement que Grimm s'est choisi; la vue rase les basses-cours, passe sur le potager, et va s'arrêter au loin sur un magnifique édifice.
Nous arrivâmes là, Damilavilie et moi, à l'heure où l'on se met à table. Nous dînâmes gaiement et délicatement. Après diner, nous nous promenâmes. Damilavilie, Grimm et l'abbé Raynal nous précédaient, faisant de la politique. La révolution de Russie surtout embarrassait l'abbé.
Le soir, le docteur Gatti, que l'indisposition de Saint- Lambert avait appelé à Sannois, petit village situé à une demi-lieue de la Briche, vint souper avec nous, et prendre la quatrième place dans notre voiture. En
(1) OEuvresde Diderot, XIX, 137.
attendant le souper, on lut, on joua, on fit de Ta musique, on causa...
Comptons, au départ, les convives de la Briche : -Diderot, Damilaville, Raynal et Gatti. Quant à Grimm, il reste, c'est clair. N'a-t-il pas, tout à l'heure, fait les honneurs du « petit appartement qu'il s'est choisi » ?
Ce ne furent pas les seuls plaisirs de l'été. Le 1" août,- Jully avait épousé Marie-Louise-Josèphe de Nettine, une fille du banquier de la cour de Vienne à Bruxelles, avec laquelle Mme d'Épinay, dès lors, entra en grande confiance et en grande amitié. Le 18 du même mois, Grimm et son amie allèrent au château du Bourgneuf, à Étampes, pour passer dix jours chez Mlle de Valori (1). « Ils seront sûrement heureux autant qu'il est possible, " observait Diderot, qui savait bien que ce n'était déjà plus le bonheur des premiers jours. Le même écrit à la date du 26 septembre :
« Nous allons tous dîner chez Montamy (2), mercredi prochain : et le baron [d'Holbach],
(i) Œuvres de Diderot, XVIII, 107; XIX, 139, 145.
(2) Didier-François d'Arclais de Montamy, premier maître d'hôtel du duc d'Orléans, cultiva les sciences avec distinction. (Voyez la Correspondance littéraire, février 1765.) Carmontelle a fait son portrait, en un groupe avec d'Alainville, qui est nommé plus bas : le dessin appartient au musée Condé. Galiani écrivait le il février 1770 : « Je voudrais savoir les avis des personnes suivantes : Marmontel, le comte de Greutz, Thomas, le chevalier de Chastellux, le comte d'Albaret, Bernard, M. Turgot, et surtout d'Alainville, quej*estime le plus... »
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qui reviendra de Voré (1), et la baronne, qui reviendra du Grandval, et Grimm, qui reviendra de Saint-Cloud, et Mme d'Épinay, qui reviendra de la Briche, et les autres, comme Suard, d'Alainvllle et moi, qui ne sommes pas sortis depuis, et qui nous retrouverons là. » Le 3 octobre, autre note : « Je suis seul à Paris : M. d'Holbach lit à Voré ; la baronne s'ennuie au Grandval; Mme d'Épinay, seule, n'est pas, je crois, très contente à la Briche. Grimm s'avance à toutes jambes vers la Weôtphalie [allant voir M. de Gastries, grièvement blessé]... Nous avons, ce matin, une conférence avec Damila ville et Mme d'Épinay, pour que la CojTespondance de Grimm ne souffre pas de son absence. »
Gomment, dans de telles conditions, celle-ci pouvait-elle offrir à ses enfants et à sa mère un foyer décent? Le conseil de Grimm et le Giel y pourvurent. Grimm se fit mettre en rapport avec un négociant bordelais, d'origine francfortoise, M. Bethmann; puis il persuada à Mme d'Épinay de lui envoyer son fils, pour apprendre le commerce. Malgré le sentiment de sa famille et de son père, étonnés d'une telle orientation d'avenir, Louis partit, quelques jours après l'agréable soirée contée à Mlle Volland; il allait avoir seize ans, Pauline en avait treize. On la relégua, sans
(i) Terre des d*Helvétiu8.
doute, dans quelque chambre lointaine, sous la garde de Mlle Drinville, qu'il faut introduire enfin à la bonne date, en octobre 1762. Elle ne venait point, comme on a dit, de chez la duchesse de Mazarin; elle achevait l'éducation de Mlle de la Noue, fille du lieutenant général de Meaux, fiancée à M. d'Armenonville, quand elle s'engagea à faire celle de Mlle d'Épinay. Elle y devait consacrer six années, moyennant 500 livres par année, soit au total 3,000 livres, qui lui seraient acquises en tout cas, même si ses soins, inter-^ rompus sans sa faute, n'avaient pas la durée prévue. Le mariage prématuré de Pauline rendit le traité assez lourd ; on l'aggrava, nous le verrons, d'une autre manière.
Le témoin le plus gênant des amours illicites de Mme d'Épinay, c'était Mme d'Esclavelles ; d'autant plus qu'elle en était avertie, et que rien ne palliait l'offense pour la mère, ni le scandale pour la chrétienne. La Providence se chargea d'enlever la pauvre femme de ce milieu et de ce monde : elle mourut le 2 novembre. On l'inhuma dans l'église d'Épinay, en présence de son gendre, de son neveu la Bricheet dedeuxamis, d'Holbach et Alixand de Maux, qualifiés secrétaires du roi (1). Mme d'Épinay aimait sa mère, mais non pas sans une nuance de dédain pour sa dévotion.
(1) Archives de ce.villafve, registres paroissiaux, 3 novembre
M. de Bellegarde avait bien loué sa belle-sœur, dans son testament, en recommandant à ses enfants d'avoir pour elle «toute la reconnaissance qu'ils lui devaient, en raison des soins qu'elle avait pris d'eux, de respecter sa personne et ses avis, et delà regarder comme une seconde mère» . L'éloge est dans ce titre que nous avons refusé à Mme d'Épinay : c'était une mère. Elle avait soixante-dix ans quand elle mourut; elle s'appelait Florence comme sa fille, Angélique comme sa petite-fille.
Mme d'Épinay écrivit à Louis pour l'informer de la mort de sa grand 'mère. Après un premier paragraphe d'attendrissement, on regrette de lire : « Ma fortune se trouve encore diminuée par la perte que je viens de faire. Je perds le secours de la pension qu'elle me laissait, et je me trouve chargée de 500 livres de rente de plus à payer tous les ans, par les legs qu'elle a faits par son testament, w Comptez qu'elle perdait 2,500 livres; il lui en restait 27,500, qu'elle conservera jusqu'en 1780. Sa lettre finissait par ces mots : « Votre deuil est de six mois. »
Il semble que M. d'Épinay adopta ce délai pour lui-même. Bachaumontnous apprend qu'il célébra joyeusement la fin du semestre, le 6 mai 1763, en jouant la comédie chez les demoiselles Verrière. On donna la Suiyrise de V amour ^ de Marivaux, et la Courtisane amoureuse^ de Golardeau .
Dans la première pièce, M. d'Épinay représentait Hortensius; le valet était le président Salaberry. Francueil avait fait la musique de la seconde pièce; Linant soufflait. A la date du 7 mai, on trouve ce rapport dans le Journal des Inspecteurs de police de M, de Sartine (1) : « M. d'Épinay, ci-devant fermier général, le président Salaberry et M. de Francueil, demeurant à la Chausséed'Ântin, ont soupe à la petite maison de Brissault, avec les demoiselles Dubuisson, Maisonville et Duplessis. » Ce sont les artistes de la veille, qui faussent compagnie aux demoiselles Verrière; il n'y a pas de plaisir sans variété, ni de bonne fête sans lendemain.
Cependant Louis ne pouvait se consoler des bas offices où Ton ravalait le fils d'un ancien fermier général. Mme d'Épinay perdait son temps à lui faire des discours dans le genre que Sedaine allait mettre à la mode, et dont voici l'échantillon : a II n'y a qu'un sot préjugé qui puisse attacher à cela [à ce service de commis] de l'humiliation, et, ne vous y trompez pas, s'il y a une distance réelle entre la profession de négociant et la place de fermier général, elle est toute à l'avantage du négociant. » £t plus tard, quand on est sur le point de rappeler Louis de Bordeaux, pour le préparer à la robe : « D'ailleurs, vous n'êtes pas
(1) Bibl. nat., Mss. F. Fr. 11359.
destiné à être commis d'un négociant; mon projet n'est même pas de vous laisser dans le commerce, non que je dédaigne cet état pour vous, mais, aucontraire, parce que vous n'avez pas assez de talent pour vous y distinguer. » C'est à croire que Mme d*Êpinay a eu quelque confidence des discours de M. Vanderk. Cependant, espérait-elle convaincre de son bonheur le pauvre garçon qui fut interrogé, sur l'histoire romaine et la syntaxe latine, par quelques-uns des plus beaux esprits du siècle, qui devait être magistrat, puis officier, et, entre temps, balayait le comptoir de M. Bethmann, à Bordeaux? On dut le faire revenir à la fin de janvier 1764, après dix-sept mois d'épreuve. Mme d'Épinay lui avait écrit en lui apprenant la mort de sa grand'mère : « J'ai perdu toute ma consolation et toute la douceur de ma vie. Je n'ai plus que vous pour me tenir lieu de tout. » Nouvelle occasion de juger combien il y a loin, chez elle, de la phrase au sentiment. Elle se livre à cette effusion envers le fils qu'elle a relégué à cent cinquante lieues de Paris, et qu'elle voudrait, quand il y reviendra, faire repartir immédiatement pour Francfort; mais elle fut obligée, cette fois, de céder à l'opposition de son mari, soutenu par ses parents. Elle prépare donc la rentrée de l'enfant qu'elle n'a pas embrassé depuis si longtemps, et elle lui donne, entre autres instructions, celles-ci : « Vous descendrez chez moi, où vous
resterez vingt-quatre heures. » Voilà le temps qu'elle laisse aux douceurs du revoir! Louis étudiera le droit je ne sais où, et il n'en sera plus question avant son établissement dans la province reculée où un mariage va fixer sa sœur.
Cette jeune fille, alors âgée de quatorze ans et demi, épousa, le 10 mars 1764, le vicomte Dominique de Belsunce, seigneur de Méharin en Navarre, présenté évidemment par les Salaberry, originaires de la même province, et possesseurs d'une maison qui portait leur nom, à Méharin même (1) . H était riche, mais non plus très jeune ; né le 4 juin 1727, il avait environ trente-sept ans. Aide-major au régiment de Flandre-infanterie, chevalier de Saint-Louis, une pension de 3,000 livres lui fut accordée, le 12 novembre 1763, sur les appointements du gouvernement de Belle-Isle, et en même temp^, une commission de colonel.
^1) 11 y avait en Navarre, il y a encore dans les Basses-Pyrénées deux châteaux de Belsunce ( « nid de noirs » , en langue basque] : l'un, situé à Ayherre, dans le canton de la Bastide-Clairence; l'autre à Méharin, dans le canton d'Hasparren.
La maison de Belsunce, fort ancienne, avait l'office héréditaire, sinon de droit, du moins de fait, de bailli royal de Mixe, et possédait le droit d'entrée aux états de Navarre. La branche aînée a habité d'abord le château d'Ayheri;e,puis celui de Méharin, au commencement du dix-septième siècle, après le mariage d'Armand de Belsunce avec Marie^ fille et unique héritière de Bertrand, vicomte de Méharin. Des branches cadettes s'établirent en divers lieux d'alentour. (L'abbé P. Haristoy, Recherches historiques sur le pays basque, Bayonne et Paris, 1883, in-8°, p. 324 et suivantes. — A. de Dufau de Maluquer, Armoriai de Béarn, Paris, 1889, 2 vol. in-8«.)
Son frère aine, alors vicomte deBeIsunce, lieutenant général, gouverneur de Belle-Isle, venait de mourir, le 4 août, au retour de Saint-Domingue. Il lui succéda comme grand bailli du pays de Mixe, et quitta le service actif en se mariant, laissant la réputation d'un « bon soldat, officier fort ordinaire (1) ». A la suite d'une blessure, il avait subi l'opération du trépan, et il en avait conservé, avec de violentes douleurs de tête, sans doute quelque faiblesse cérébrale (2) . Pauline alla s'enfouir, avec lui, dans un pays sauvage, où Grimm, vingt ans plus tard, ne voulut pas admettre qu'elle emmenât sa propre fille. Il était difficile de trouver un épouseur plus lointain que ce gentilhomme, au moins très dépourvu de lettres. On lui compta une dot de 180,000 livres, fournie par Mme d'Épinay jusqu'à concurrence de 30,000 livres : soit 10,000 en argent, et 20,000 représentées par deux maisons de Valenciennes qui lui avaient été données en dot à elle-même. L'oncle de Preux, au temps du mariage de Mme de Lucé, avait eu cette boutade : « Autre sottise que j'oubliais : marier une fille de quinze ans à un homme de quarante! » Mme d'Épinay a cité le trait complaisamment ; qu'elle souffre à son tour!
(i) Archives du ministère de la Guerre.
(2) Erinnerungen einer Urgrossmutter, Katharina Freifrau vonBechtolsheim, geb. Gra/iH /^ueiV (1787- 1825), Berlin, F. Fontane, 1902, in-8'>, p. 66.
Le mariage de Pauline lui fut une occasion de règlement de comptes avec son mari, qui n'alla pas sans explications vives et nombreuses écritures. Voyez le Mémoire donné à ma famille en juin 1764, et qui ne fut pas le seul (1). La querelle eut pour origine la prétention de M. d'Épinay de faire supporter à sa femme la moitié de la dépense de leur fils. Elle offre une contribution de 1,200 livres, avec arguments à Tappui, qui font voir son administration sous un triste jour. Elle allègue sans vergogne le dérangement récent de sa fortune, auquel elle oppose le meilleur état où « les soins et les bontés de M. de Jully >^ ont mis celle de son mari. « Les dépenses forcées, dit-elle, d'un premier établissement à la Briehe, celles de mes enfants, celles que m'a coûtées le mariage de ma fille ont diminué mon revenu, et porté mes dettes à une somme effrayante pour ma situation... M. d'Épinay me laissait, à la vérité, l'habitation de la Briehe sans loyer, mais aussi sans meubles, sans valeur, et c'est là la source du dérangement de mes affaires; les dépenses indispensables qu'il a fallu faire, et dont je n'ai retiré aucun profit, y ont porté le désordre dès le commencement. » Le lecteur a été prévenu de l'excès des dépenses faites à la campagne, tandis qu'on affichait la ruine dans la
(2) Bibl. nat., Mss. Nouv. acq. F. Fr. 4071.
plaine Monceaux; c'était le commencement des ilé«ordres personnels de Mme d'Épinay. Elle en fait Taveu réitéré : " On verra [dans son mémoire] que la Briche a été une des principales causes de mon dérangement; que j'y ai mis beaucoup d'argent relativement à mes forces, que je n'en ai rien retiré, pas même le peu de légumes qu'il me faut pour ma table, et, ce qu'on n'y verra pas, c'est que l'inondation de cet hiver m'a enlevé en grande partie la jouissance du potager, cette année. »
Voici le chapitre des enfants, dont elle avait assumé entièrement les frais : » J'ai été ainsi chargée, dit-elle, de mes enfants vingt-deux mois, pendant lesquels je puis prouver avoir dépensé, pour leur entretien, éducation, instruction, etc., 11,800 livres, dont il me reste 8,000 à payer. M. d'Épinay, pendant ces vingt-deux mois, n'a contribué à cet objet que pour 1,800 livres. » Finalement, pour ces causes et d'autres, elle lui réclame 20,000 livres. Il y a là un retournement de situation qui donne à M. d'Épinay l'avantage : il exigera donc à l'avenir un loyer pour la Briche, et, avec une merveilleuse autorité dans un pareil rôle, il conseille à sa femme des économies! Elle, humiliée et irritée, aime mieux renoncer à la campagne, quoique ce soit le plus grand sacrifice qu'elle puisse faire des intérêts de sa santé et des agréments de sa vie. Mais quoi! mettre bas son équipage ! — J'avais annoncé qu'elle ne s'en défe-
rait pas, malgré la lettre au tuteur. — Donner congé de son appartement à Paris ! « On voit bien, s'écrie-t-elle, que M. d'Épinay n'a pas senti les fluxions que j'ai gagnées à la Briche, tous les ans, à Tarrière-saison, et qui m'ont fait souffrir le martyre, tout l'hiver, dernier. Un moment de réflexion suffirait pour le faire rougir de sa dureté. » Bref, elle ne renonça ni à l'équipage, ni à l'appartement, ni même à la Briche, où elle n'eut d'autres charges que les gages du jardinier, — 600 livres, — ce qu'elle trouvait déjà fort lourd. Et croirait-on qu'à peine la querelle apaisée, comme si l'argent n'avait pas été suffisamment gaspillé pour l'éducation des enfants, Mme d'Épinay fit donation d'une rente viagère de 300 livres à Mlle Drinville, « par une reconnaissance particulière des obligations » qu'elle lui avait « de la sagesse des conseils donnés à sa fille » ? Voilà recommencée, dans des conditions où elle était moins excusable, la faute commise jadis à l'égard du précepteur (1). Une conclusion s'impose déjà, qu'on verra, par la suite, abondamment confirmée : le mari et la femme étaient dii même sang, l'un fou, l'autre désordonnée ; au premier, un tuteur s'imposait, la seconde méritait un conseil.
(1) Nous aurcns lieu de revenir sur cette donation, qui fut l'occasion d'un intéressant procès. En attendant, la rente de Mlle Drinville lui est régulièrement assignée sur la part de 90,000 livres qui continue d'appartenir à Mme d'Épinay, dans la place du fermier général Tronchin. (Acte du 5 octobre 1764.)
Leurs rapports restèrent ce qu'ils étaient avant les pénibles débats que nous venons de voir agiter. Us vivaient séparés, bien entendu, et chacun à sa guise, mais consentant à se rejoindre quand un devoir mondain exigeait qu'ils fissent encore figure d'époux. C'est ainsi que le couple se reforma pour répondre à une invitation collective à la Chevrette, pendant l'été de 1764.
Les Préninville et les Savalette à la Chevrette. — Chassé-croisé. — Mme de Lucé veuve, folle et remariée au vicomte de la Chastre. — Plaisirs de la Briche. — Le docteur Troncliin à Paris. — Sedaine et • le Déserteur » . — Folie de Jully. — Louis, conseiller à Pau, est emprisonné à Bordeaux. — Nouveau dérangement des affaires de Mme d'Épinay. — Elle se charge d*Émilie de Belsunce. — Abandon de la Briche.
Un premier locataire n'avait fait qu'y passer : Boullongnede Préninville, fermier général, parent du contrôleur général, un ami de Dufort, qui l'attira dans le voisinage de Saint-Leu (1). «Notre société, dit celui-ci, s'établit à la Chevrette. Nos comédies se transportèrent sur un plus grand théâtre : celui de M. d'Épinay... Bacquencourt et presque tous, nous y fûmes jouer... Nous y passâmes des jours délicieux. » Puis cette petite
(1) Mémoires , I, 237.
lOii LE CHATEAU DE LA CHEVAETTK
phrase termine la campagne (1) : « Mais M. de Préninville, voyant où les dépenses Tentrainaient, força sa femme d'enrayer. » Dufort aussi connaîtra cette résipiscence opportune. Après les étés de 1762 et de 1763, il fallut céder « la superbe orangerie » de M. d'Épinay et le reste à une
famille — je dirais presque une troupe
capable de mettre un plus haut prix à ses succès, aux Savalette de Magnan ville (2).
Charles-Pierre Savalette de Magnanville fut, après une carrière administrative que je passe sous silence, garde du Trésor royal; fonction où il succéda à son père en 1756, et qu'il délaissa, trente ans après, à son fils, son survivancier depuis 1774, Savalette de Lange. La malignité du temps ne se faisait pas faute de remonter, dans sa généalogie, jusqu'à un grand-père, notaire au Châtelet, ancien échevin de la ville de Paris, capitoul de celle de Toulouse, et à un arrière-grand-père, moutardier, rue de la Truanderie. Ni les seigneuries, ni les nobles alliances ne manquèrent, toutefois, à la génération à laquelle appartint notre Magnan-
(1) Le Château de Leumont, p. 80. Je ne sais pourquoi cette plirase a été omise par l'éditeur des Mémoires ; elle est pourtant très intéressante, au point de vue de Dufort même^ victime, lui aussi plus tard, de la crise où aboutissait le train de ces forcenés amateurs de plaisir.
(2) J'emprunterai les renseignements qui vont suivre aux séries généalogiques du cabinet des titres de la Bibliothèque nationale et aux archives de Deuil.
ville. Né en 1713, il eut deux frères : Marie- Joseph de Buchelay, fermier général, grand collectionneur (1), et Guillaume Savalette, « bourgeois noble et receveur général des fermes de Perpignan; » et trois sœurs : Mmes de Courteilles, Grimod-Dufort (2) et la comtesse de Revel, demeurée veuve fort jeune de François de Broglie, qui périt à Rosbach. Lui-même, pourvu de belles terres aux environs de Mantes, — parmi lesquelles Magnanville, — épousa, en 1744, la fille du comte de Choin, grand bailli de la noblesse en Bresse, et gouverneur pour le roi de la ville de Bourg. Il en eut trois enfants : un fils, déjà nommé, et deux filles, mariées. Tune en 1766 à Dupleix de Pernan, frère de Bacquencourt, l'autre en 1767 à Thiroux de Gervillier. Son cercle de famille s'ouvrit à deux nièces, les filles, demeurées orphelines, de son frère Guillaume : Geneviève, la future marquise de Gléon (3), et Marie Rose, qu'on verra marier, à la Chevrette, quelque dix ans plus tard. Les soirées dont nous parlerons donnèrent à cette famille une véritable célébrité , les gazettes s'en occupèrent, pour distribuer, à ce propos, des prix de beauté, de grâce ou d'esprit. Les favorites furent la marquise de Gléon,
(i) Son portrait est dans les Carmontelle de Chantilly. Voyez les Portraits, p. 330.
(2) Mémoires de Dufort, I, 164.
(3) Ibid., p. 192. Elle épousa, le 7 septembre 1748, Jean de Gléon, qui ne fut marquis qu'en 1757.
la comtesse de Revel, Mme de Pernan et Mlle Savalette ; le succès des deux sœurs du Roussillon fut hors de pair dans la comédie.
Notez ce singulier chassé-croisé : en 1767, de Préninville rachètera de Savalette la superbe terre de Magnanville, où le père avait follement dépensé en constructions, et le fils faillit se ruiner en réceptions et en fête,s (1).
Mais nous n'en sommes pas encore là. M. de Magnanville vient de louer la Chevrette et s'installe; il prend à sa charge des réparations, très nécessaires semble-t-il, et des embellissements même. Suivant la mode du jour, il fait transformer le parc en jardin anglais. M. et Mme d'Épinay furent invités à dîner, pour juger de la beauté des changements, et ne se refusèrent pas — c'est la circonstance annoncée — à y paraître ensemble. Au cours de la visite, on leur demanda la réparation ou l'enlèvement de statues qui avaient été détériorées, et n'étaient plus en harmonie avec le style de leur nouveau cadre. M. d'Épinay voulut prendre le temps de réfléchir, et, le lendemain, il envoyait, en une pièce de vers spirituellement troussée, un ordre d'exil à l'Ermitage, qui frappa, sans doute, la Galatée même.
Je n'ai vu raconter nulle part la suite de l'histoire de Mme de Lucé : on l'abandonne vers
(i) Mémoires de Dufortj I, 354.
1753, après ce séjour au château d'Épinay où elle retrouva la raison et son mari, où l'isolement et une grossesse la guérirent. Mme d'Épinay, plus tard, la vit peu, en raison de son éloignement; elle se plaint de ixe pas en avoir reçu de visites à Tépoque de ses malheurs. M. de Lucé continuait une brillante carrière administrative : de Tintendance du Hainaut, il était passé à celle d'Alsace, une des plus recherchées, et qui mettait un homme en vue. D'Argenson dit qu'il fut question de lui, en 1756, pour la place de contrôleur général (1). Il avait la confiance de M. de Bellegarde, qui le nomma son exécuteur testamentaire, et celle de son frère Lalive de Sucy, qui le recommanda à ses propres fils comme un homme de bon conseil et d'amitié sûre. Mme d'Épinay n'a jamais rien dit des mérites de ses beaux-frères, qui étaient réels. Celui-ci vit sa. carrière prématurément interrompue : conseiller d'État depuis 1761, il mourut le 24 septembre 1764, dans sa terre du Maine, laissant un fils et trois filles mineurs, et ses propres affaires moins ordonnées que celles de sa province. « C'est ici où commencent les malheurs de Mme de Lucé, « lit-on dans un mémoire que j'analyserai brièvement (2) .
(1) Mémoires, II, 288; VII, 103, 160, 220. 11 le préférait à ses concurrents, MM. de Saint-Priest, Berryer, Silhouette, comme un homme de bon esprit, sage, humain, un peu intrigant sans doute, mais ayant étudié la tinance en bon lieu.
(2) Plaidoyer pour M. le vicomte et 3Ime la vicomtesse de la
IIQ ^ LE CHATEAU DE LA CHEVRBTTE
Son mari, sans doute, avait cru au parfait rétablissement de son état mental, car, dans un testament où il mit la main deux fois, la seconde à peu d'intervalle de sa mort, il exprimaii le désir qu'elle fût tutrice de leurs enfants, rengageant à prendre Tavis d'un avocat et d'un notaire qu'il désignait, s'en rapportant, au surplus, a à sa prudence. » Mais ses frères, dont elle accuse « la haine inconcevable » , ne l'entendirent pas ainsi ; ils la menacèrent d'une interdiction totale, si elle ne souscrivait une requête au lieutenant civil, où, exposant qu'elle était incapable de gérer ses biens, elle demanderait qu'il lui fût nommé un conseil. Intimidée, à bout de résistance, elle signa, et partit pour Lucé, « à dessein d'y ensevelir sa honte, ses regrets et sa douleur. » Mais elle ignorait que la retraite la plus profonde ne la mettrait pas à l'abri de la calomnie, ni des espions domestiques qui l'entouraient; on l'accusa de vouloir contracter un mariage inégal, et les propos les plus affreux circulèrent à Paris sur ses mœurs et sur l'état de son esprit. Elle y accourut pour se faire voir et juger. Le lendemain de son arrivée, le 1" juin 1765, à minuit, un officier de police l'enleva, pour la conduire chez les Bénédictines de Conflans, un couvent où l'on enfer-
Chaslre... Paris, chez P. -G. Simon, 1770, in-4% 79 pages. Ce plaidoyer est signé par Darigrand, avocat, et Hennequin, procureur. — Nous n'avons pas le dire des adversaires.
mail les folles. A trois mois de là, le 29 août, à minuit, encore, on lui fit signer la procuration nécessaire pour consentir Taj^andon de tous ses biens à ses enfants ; le 30, leur tuteur fut autorisé à l'accepter; le 31, l'acte fut passé; et, dans la nuit du l"au 2 septembre (que d'heures sombres!), la prisonnière se vit ouvrir les portes du couvent. Nouvelle retraite dans la terre de Lucé. On continue à l'y traiter d'une façon outrag^eante. Elle prend alors la résolution de se remarier. Après une fuite éperdue, à laquelle l'oblige la crainte de nouvelles violences, elle parvient à réaliser son union avec le vicomte de la Chastre, le 20 août 1767. Claude^ dit le vicomte de la Chastre, cadet des seigneurs de Brouillebaut et de Paray, né en 1734, au château de la Roche-Belisson dans le Poitou, était d'une maison illustre. Le mariage n'était point inégal au sens où on le craignait; mais le mari avait six ans de moins que sa femme. Mme de la Chastre eut un fils en 1769. Forte du soutien de son mari, elle entreprit de faire annuler, comme vicié par la violence, l'acte du 31 août 1765, où on lui avait arraché l'abandon de ses biens. Je ne pousse pas plus avant; il me suffit ici d'avoir répondu à l'étonnement que quelques historiens ont manifesté, rencontrant le vicomte de la Chastre qualifié beau-frère de M. d'Épinay (1).
(1) Mme de la Chastre a présenté son mari en ces termes :