‹ Le Château de la favoriteChapitre 4 sur 8 · SANDER · texte numérisé non relu

SANDER

Cette lettre, qui donne nne idée assez juste de Tannée 1834, produisit un grand effet sur Timagination vive de Léoni, et le peu d’argent qui lui restait fut consacré au voyage de Paris. Cette fois Cleopatra ne pouvait manquer de trouver le soleil d’Égypte dans le lustre de TOpéra de Paris.

Léoni descendit dans une vieille maison de la rue Jean-Jacques-Rousseau : la mansarde lui avait été louée par Sander Colombon, son ami, l’ancien prix » de Rome pour la peinture. Gésualda, qui tressaillait de joie au nom de Paris, ouvrit sa petite fenêtre, pour admirer un échantillon de la grande ville, qu’elle venait de traverser la nuit, et elle découvrit un horizon peu récréatif pour ses yeux de Romaine : une rue sombre, pleine de boue, et sillonnée par un amas confus de chevaux maigres et de passants crottés.

UN MUSICIEN COUBONNé 145

L’amour, ce dernier des magiciens, lui rendait en imagination les grandes lignes d’architecture et la splendide lumière de sa chère Rome ; elle souriait, du haut de sa fenêtre, au chaos fétide qui se débrouillait mal sous ses yeux, comme si elle eût contemplé sous les arbres du Monte-Pincio cette avenue de clo> chers et de coupoles qui se prolongent dans l’azur, jusqu’au dôme du Vatican, huitième colline ajoutée par Michel- Ange à la ville de Romulus.

Sander, en sa qualité d’ami et de peintre, était ébloui de la beauté de Gésualda, et se réjouissait de ' son arrivée comme d’une bonne fortune innocente.

En pareil cas, l'ami conçoit toujours, malgré lui, des espérances vagues qu’il n’ose approndir, mais qui le mettent en belle humeur.

— Comment trouves-tu le logement que je t’ai choisi? dit-il à Léoni.

— C’est un nid sur les toits, dit le jeune musicien en embrassant Gésualda.

— Un nid de deux cents francs de loyer, reprit Sander ; dix louis de plus que celui que les oiseaux payent au bon Dieu. Les loyers sont horriblement chers à Paris depuis ioÜO, et j’ai voulu t’induire en économie jusqu’après la première de Cléopâtre.

— Oui, dit Léoni avec tristesse, nous vivrons de peu ; mais on est toujours millionnaire quand on vit d’amour et d’espoir.

— Tu n’as pas remarqué mon attention, étourcU que tu es ? Tu ne devinerais pas, je vais t’éi«rgiier la peine de chercher. J’ai choisi ton logement dsms la rue que le célèbre Jean-Jacques Rousseau habitait avec sa femme.

— Tiens ! c’est vrai I fît Léoni.

— Bien plusl reprit Sander, je parierais que tu es installé dans son quatrième étage et qu’il a composé son opéra ici, entre ces deux fenêtres.

— Quoi ! dit Léoni en regardant autour de lui, le Detin du Village aurait été composé dans ce grenier l

— Enfin, reprit Sander, si ce n’est pas dans ce grenier, c’est dans le grenier voisin, et il s’y trouvait plus heureux que s’il eût habité Trianon.

— Qui te l’a dit ?

— Lui! lui parbleu 1... Je t’apporte le volume des Confession» qui contient un dithyrambe d’enthousiasme à la rue de la Plâtrière, celle qui porte son nom aujourd’hui... Tiens, lis le passage... C’est admirable, comme consolation pour les jeunes musiciens, u’est-ce pas ?

— > Oui, cela met du courage au cœur, dit Léoni en fermant le livre.

— Ce bon Rousseau, reprit Sander, qui se rappelle avec délices les savoureux dîners qu’il se donnait à côté de sa femme, en regardant passer la foule, là même, accoudé sur cette fenêtre ! et quels dîners 1 il en donne le menu dans ses Confessions ; un morceau de fromage, des cerises et un demi-setier de vin! O grand homme I il avait fait des chefs-d’œuvre, il avait réjoui la cour et la ville par son Devin du Village, et il copiait de la musique pour vivre ! et il dînait comme un mendiant I et le souvenir de ces abominables repas le faisait tressaillir de bonheur^ après vingt ans ! Osons nous plaindre ensuite, nous ! l’auteur de la Nouvelle Héloïse dépensait quatre sous par tète en dînant avec sa femme, et il chantait au dessert ces deux vers de son opéra ;

Quand on sait aimer et plaire,

A-t-oo besoin d’antres biens T

— Et le philosophe, dit Léoni, mettait sa philosophie en action. Chose rare chez les philosophes.

— Tu dois donc me savoir gré, reprit Sander, de

t’avoir logé dans une mansarde qui renferme une si haute moralité. Tu n’oserais plus te plaindre de ton sort ni de ton dîner, entre ces quatre murs qui furent la tour d’Ugôlin pour le plus grand musicien du . xvm® siècle...

— Ah ! je t’arrête là, interrompit Léoni ; Rousseau n’a composé que le Devin du Village, et Grétry a donné quatre-vingt-quatre opéras, et puis nous avons Philidor, Monsigny, Dalayrac...

— Qui mouraient tous de faim aussi dans des mansardes ! s’écria Sander; on leur donnait six livres de droits d’auteur; ils sont tous morts pauvrescomme Job, et ne se sont jamais plaints. La plainte est une chose moderne chez les artistes ; elle est née en ■ 1830, avec l’amour du million... Autrefois, les peintres, les musiciens, les poètes savaient qu’ils étaient nés pour vivre de gloire, et quand une gazette, imprimée avec des têtes de clous, et large comme ma main, leur consacrait quatre lignes d’éloges, ils se couchaient à jeun et se regardaient vivre dans la postérité. La vie n’était rien ; ils ne demandaient à vivre qu’après leur mort. Aujourd’hui, les artistes prennent la vie au sérieux et regardent l’argent comme chose nécessaire. La postérité ne leur donne

aucun souci. Tiens, moi qui te parle, je suis de mon siècle. Je voudrais être riche comme Rubens, etlenir table ouverte comme Balthazar. Ce serait dans mes goûts... et toi, Léoni, allons, ne joue pas l’hypocrite, tu donnerais bien tous les applaudissements de la postérité pour cent mille francs de rente, sois franc ?

— Mon ami, dit Léoni, tu es seul en ce monde, et moi, je suis deux. Isolé comme toi, je subirais courageusement toutes les privations de la vie, mais je n’ai pas le droit d’imposer l’héroïsme de la souffrance à cette jeune fille qui a tout quitté pour me suivre, et qui ne m’a pas suivi pour trouver le malheur et mourir de faim dans une mansarde. Les artistes qui ne se plaignent pas n’ont point de femmes à coté d’eux. Souffrir est chose facile quand on est seul; voir souffrir est chose intolérable quand on est deux... Tiens, regarde-la, ma belle Romaine; elle va et vient avec une insouciance adorable ; elle s’amuse à décorer sa mansarde en fredonnant les litanies ; et bien 1 mon cœur saigne quand je la vois si confiante dans un avenir que je dois lui faire. Celte foi qu’elle a dans mon travail m’arracherait des larmes si je no les contenais pas. Elle compte sur moi pour être heureuse, et notre gêne du moment ne l’inquiète

pas le moins du monde. Demain lui donnera tout ce qui lui manque aujourd’hui.

— Et il lui manque beaucoup, remarqua Sander.

• — Tu la vois, reprit Léoni, elle est encore habillée comme dans son jardin de Rome.

— Oui, dit Sander, c’est une mode qui convient à M. de Norvins, préfet du département du Tibre.

— Il faut donc que je l’habille au goût du jour, mais avec la plus grande simplicité.

— Oui, tu trouveras au Temple une robe toute faite, et à bon compte, et un chapeau de dix francs, au passage du Saumon ; c’est là que se coiffe la vertu.

— Pauvre fille 1 murmura Léoni en essuyant une larme.

— Et puis, reprit Sander, nous chanterons en> semble :

Dans an grenier 40 ’on est bien à vingt ans I

comme dit le poète.

— ^ Ah 1 les poètes ne savent ce qu’ils disent, reprit Léoni. On est mal à tout âge dans un grenier. C’est • ave^ ces maximes qu’on nous emprisonne tous dans le clocher de notre village, comme des hiboux enne-

mis du soleil. On est bien à vingt ans sur le pont d’un navire qui file quatorze nœuds à l’heure et fait échelle à Ceylan, à Madras, à Java, aux îles de la Sonde et à toutes les stations du soleil. Et après cinq années de courses à travers les océans, on rentre chez soi avec une immense provision d’idées ; on peut devenir l’artiste et le musicien de l’infîni, on sort dn conservatoire de Dieu.

— Oui , cela inspire mieux qu’un grenier , dit Sander.

11 V eut un moment de silence.

Léoni tenait ses yeux fixés sur Gésualda. La jeune fille, après avoir arrangé symétriquement les quatre chaises de bois commun et la table boiteuse qui démeublaient le petit salon, s’était accoudée à la fenêtre, et regardait, en souriant, une ou deux files de cheminées noires qui remplaçaient, pour elle, la perspective de Saint-Pierre, avec l’immense colonnade circulaire de Bernin.

Une demande de Sander tira le jeune musicien de sa rêverie contemplative.

* — Quel jour comptes-tu voir le directeur de l’Opéra ?

— Oh ! j’ai déjà trop tardé peut-être, dit Léoni;

on perd souvent une affaire en perdant cinq minutes. J^irai aujourd’hui même; et si je suis reçu, il me sera facile de trouver des avances sur mon ouvrage. Il y a des agences instituées pour venir en aide a\« débutants qui ont plus d’idées que de gros sous. Si

on m’avançait seulement mille écus sur Cléopâtre^ n’achèterais pas une robe d’occasion au Temple et un chapeau du passage du Saumon, et je sortirais de la mansarde de Jean- Jacques Rousseau. Par bonheur, j’ai économisé, à Rome, mon costume de lauréat et mon habit noir de cantate. J’étais toujours en négligé de ruines ; on est toujours assez bien mis pour visiter les lézards du Colisée et pour jouer aux dominos. Je vais m’habiller en dandy, et je cours à l’Opéra.

— Je t’accompagnerai, dit Sander.

— Oui, mais tu m’attendras dans la galerie de l’Horloge...

— C’est convenu. D’ailleurs je n’oserais me présenter, moi, chez un fonctionnaire avec ma défroque de rapin. Après mon échec des Noces de Thêtis, j’ai vendu mon costume de grand prix ; et depuis ce ce temps, à force de peindre des nudités mythologiques, j’ai toujours oublié de m’habiller.

Tout en causant, Léoiii revêtit son costume triom-

phal de rinstitut, et après avoir cueilli sur le front de Gésualda le baiser qui porte bonheur, illusion d’amant, il s’achemina vers le sanctùaire de l’Acadéillie, alors royale, de musique.

Le directeur de l’Opéra était un homme d’un esprit charmant et d’une exquise affabilité. Il était en train de faire sa fortune avec ce grand Meyerbeer qui porte bonheur à tout, en sa qualité de diable lyrique ; il n’avait pas l’orgueil du parvenu, comme tous les hommes intelligents, arrivés à une hauté position. C’était un de ces Parisiens spirituels, nés, pour s’asseoir dans un fauteuil de ministre, de directeur d’Opéra ou d’académicien. Il voilait le plus ardent sensualisme sous un extérieur de chanoine somnolent, et les goûts raffinés de l’artiste sous une enveloppe bourgeoise. Il était bon, comme tous ceux qui reculent devant le travail fiévreux qu’exige la méchanceté ; il était sympathique à son insu et sans préméditation aucune. 11 adorait la richesse, non pas pour obtenir cette considération bête attachée auxécus, mais pour demander à chaque minute ennuyeuse de la vie une vive émotion en échange d’une pièce d’or.

L’huissier de l’autichambre annonça M. LéoniR**\ grand prix de Rome.

164 les AMOUaS DES BORDS Dl} RHIN

— Faites entrer, dit le directeur en respirant une feuille de rose sans pli.

Léoni entra, serrant sons son bras gauche sa partition de Cléopâtre.

Le directeur se leva, tendit la main au jeune lauréat et lui désigna un fauteuil. Le geste fut accompagné d’un sourire charmant, qui supprima l’émotiou dans le cœur de Léoni.

Alors le musicien expliqua au directeur le motif de sa visite, et donna tous les détails de l’odyssée de sa partition.

Le directeur écouta attentivement et avec le plus grand intérêt le récit du jeune musicien, et après les derniers mots il lui donna ce sourire triste que Fexpérience accorde^ à la naïveté ; puis, avec le plus doux organe de Paris, il lui dit :

— Monsieur, je ne doute pas du talent que votre partition renferme; votre titre de lauréat est déjà une garantie suffisante de votre mérite comme compositeur ; mais on n’arrive à l’Opéra qu’après épreuves faites. C’est le théâtre des renommées illustres ; un musicien n’y vient pas faire son début, il vient y faire consacrer sa réputation. Une dépense de cent cinquante mille francs est indispensable pour monter une

œuvre en cinq actes, et cette raison seule met en grande considération un directeur intéressé. Vous avez fait sur le papier des décors magniQques, une niise en scène splendide ; cela ne vous a rien coûté ; mais si je voulais, moi, matérialiser vos rêves, cela me coûterais cent mille écus. Vous ignorez. le côté prosaïque du théâtre, le détail mercantile de l’art. Tenez, par exemple, une galère d’or, aux mâts d’ivoire, aux voiles de pourpre, h galère de Cléopâtre, ne coûte à l’historien qu’un carré de papier, mais elle me ferait perdre tout ce que Robert le Diable m’a fait gagner. On dirait de moi ; Qu’allait-il faire dans cette galère? Voulez-vous que je vous donne le seul conseil raisonnable, mon cher compositeur?

Léoni, tout bouleversé, fît un signe affirmatif. Le directeur continua.

— Puisque vous n’avez pas encore traduit votre Cléopâtre en français, réduisez votre œuvre ; donnezlui des proportions moins grandes; remplacez les récitatifs par un dialogue et’ donnez votre opéra, ainsi réduit, au théâtre de l’Opéra-Comique, lequel tout comique qu’il est, a joué deux chefs-d’œuvre tragiques, Zampa et le Pré-aux-Clercs.

A ces mots, le directeur se leva pour donner un

regard à la pendule, ce qui signifie , en pantomime polie : Vous n’avez rien à attendre de mieux ; n’insistez pas davantage et prenez congé de moi. J’attends un autre visiteur.

— Ainsi, dit Léoni en se levant, je ne peux pas même espérer une audition ?

— Tenez, monsieur, reprit le directeur, jetez les yeux sur ces cartons; il y a là un Saïd, un Sarda~ napale, un Annihal, un Brutus, une Clytemnestre, une Jéricho, un Judas Macchabée, un Priam, une Zénobie, une Frédégonde, un Duc de Guise, un Mahomet, enfin toute rhistoire sainte et profane, en cinq actes, qui attend une audition depuis 1812 , époque qui vit créer les prix de Rome et le Conservatoire ; c’est malheureux, mais c’est ainsi. En mettant les pieds dans cet établissement, il ne faut pas dire, comme dans Y Art poétique : Je suis Oreste ou bien Agamemnon, mais : Je suis Rossini, Auber, Meyerbeer, Hérold ; je vous parle franchement, et cela vaut mieux que si je vous donnais de l’eau bénite d’opéra. Vous avez le bonheur d’être jeune et votre avenir est long; vous avez le talent, le succès viendra pks tard.

Le ton qui servait de musique à ces paroles en

adoucissait Tamertume. Liioni fit un geste de résignation, serra la main qui lui était offerte, et sortit en emportant sa partition.

La voix de la femme acheva de rendre le calme au musicien éconduit. Gésualda, dans ces moments de ' crise, ressemblait toujours à Fange de Fespérance ; elle avait une sérénité de regard qui apaisait les orages, et des expansions de tendresse qui ravissaient le cœur et faisaient oublier tout ce qui n’était pas elle. La femme fortifie souvent la faiblesse de l’homme dans les défaillances de la vie. Le suicide est l’acte d’un désespoir incurable conseillé par l’isolement.

Léoni se remit courageusement au travail, dans la mansarde de Rousseau, pour réduire sa Cléopâtre en trois actes sérieux d’opéra-comique ; il s’arrachait à lui-même des lambeaux de chair en jonchant le parquet des débris de ses cavatines, de ses duos et de ses chœurs. Brutus immolant ses fils n’était pas plus héroïque. La bataille d’Actium périt dans ce naufrage ; il fallut sacrifier un chœur accompagné de tibicines, d’un effet prodigieux, un repas égyptien donné à Marc- Antoine , et tout l’acte de Tarse et du Cydnns..

Souvent Fami Sander venait égayer un peu la

mansarde et hasarder quelques madrigaux à l’oreille de Gésualda, qui souriait sans comprendre. 11 faisait son métier d’ami. Le jeune musicien lui chantait alors sans accompagnement quelques mélodies avec ^paroles françaises, et le public composé de deux personnes applaudissait comme un seul homme et entretenait l’esprit du compositeur.

Si le titre de prix de Rome n’ouvre pas toujours à un jeune compositeur les portes d’un théâtre, il ouvre toujours la porte d’un cabinet de dirécteur. L’huissier à la chaîne de chrysocale s’incline même devant le lauréat, et le portier lui sourit ; privilèges énormes. Aussi ne soyons pas étonnés si Léoni trouva à rOpéra-Comique, côté des coulisses, le même accueil favorable qu’il avait trouvé à l’Opéra. Seulement, il ne lui fut point accordé de réponse. Le directeur et le lauréat causèrent beaucoup de Rome, sous le côté plaisant : le café de la piazza Madona, le gran Frigi-> tiore, la Befana^ les moccoletti^ le batnbino de l’Ara-' Cœli, la bénédiction des ânes, à la Saint-Antoine ; la course des chevaux libres, les faux dieux falsifiés encore par lo faux antiquaire Vescovagli ; les musées de l’Angleterre meublés avec des statues modernes, bizeautées à l’antique. On riait beaucoup en causant

tie ces choses, et l’huissier qui écoutait à la porte, selon l’usage, disait à un machiniste :

— C’est un opéra-comique et amusant; tant mieux! nous en avions besoin.

Le dernier mot prononcé par le directeur fut ce- • iui-ci :

— Laissez-moi votre partition, et je vous attends à la lin de la semaine.

Après plusieurs jours séculaires, mais dorés par les rayons de l’espoir et les sourires de Gésualda, Léoni reprit le chemin de l’Opéra-Comique, et comme il traversait les coulisses pour arriver à la porte du directeur, il fut abordé par l’huissier, qui lui dit :

— Ah 1 monsieur, vous nous avez apporté un vrai opéra-comique 1 bravo 1 bravo ! Vous allez être mis à rétude, car nous n’avons rien. M. le directeur vous attend.

Lorsque le hasard s’amuse à persécuter, il est plus ingénieux que Néron pour composer son martyrologe des artistes.

Léoni s’épanouissait de joie en écoutant cet huissier, qui. connaissait déjà, comme tout le monde du théâtre, le secret de la comédie, et persuadé qu’une bonne nouvelle n’arrive jamais assez tôt, il demanda

vivement à l’huissier de vouloir bien lui indiquer un messager sûr et leste, qu’il voulait charger d’une commission. Ce qui fut trouvé tout de suite. Il écrivit au crayon ces mots :

« Mon ange, on va me mettre à l’étude, tout le personnel du théâtre est enchanté de mon opéra. On compte sur un grand succès qui sauvera l’Opéra-Comique; enfin, je suis arrivé ! »

Et comme il fouillait dans sa poche pour trouver une pièce de monnaie absente, le machiniste lui dit:

— Oh ! vous me donnerez un billet de quatrième pour votre première représentation.

— Je t’en donnerai deux, lui dit Léoni.

Et il courut chez le directeur en pensant à la joie qui attendait Gésualda.

Le directeur remuait des livres, des paperasses, des journaux avec une préoccupation bien jouée ; il salua Léoni d’un air distrait et se plaignit d’avoir égaré une pièce importante. Cet accueil rendit le jeune musicien soucieux ; il s’était préparé aux embrassements du directeur et avait arrondi dans sa tête une phrase pour l’improviser avec émotion. Le directeur désespérant de trouver la pièce, regarda le thermomètre et dit :

— 27 degrés ! la chaleur tue nos recettes, pas un sou de location t nous ferons trois cents francs à la porte, comme hier, c’est désolant!... Eh bien , mon cher monsieur Léoni... il faut vous dire... voilà le temps qui se met à la pluie, je crois... il n’a pas plu le jour delà Saint-Médard... cela n’arrange pas les directeurs... Je vous disais donc... que nous avons pris connaissance de votre partition... Où est-elle?...

— La voilà î dit Léoni de l’air d’un père qui a reconnu son enfant du premier coup d’œil.

— Oui.., reprit le directeur en ouvrant la partition... Eh bien... il y a de belles choses... J’aime assez la cavatine... Attendez... acte deux... Cléopâtre...

Bonbear soprême I Délire extrême,

O toi que j'aime,

Mortel adoré I...

C’est un peu vieux comme paroles, mais le public aime ça ; il en a pris l’habitude ; c’est au musicien à varier l’air... En somme, c’est une partition assez remarquable..: mais, malheureusement... trop, beaucoup trop conçue dans le style de la musique italienne...

— Boni... murmura Léoni, la voilà italienne maintenant, ma musique!

— Oui, reprit le directeur, qui n'avait entendu que les derniers mots; votre musique est éminemment italienne. On voit que Rome vous a inspiré. Ce style ultramontain est aujourd’hui tombé en désuétude; vous voyez que M. Rossini lui-même est revenu de ses anciennes erreurs de Sémiramis et d’Othello, et qu’il a essayé de faire de la musique française dans Guillaume TeU. Il a échoué à. son début; mais il a du talent, et une autre fois il fera mieux.

Léoni se leva tout convulsif, et prit sa partition.

. — Au reste, reprit le directeur, vous connaissez nos statuts, sans doute?

— Non, je ne connais pas vos statuts, dit Léoni pour dire quelque chose.

— Nous ne pouvons accorder qu’un acte aux prix de Rome. Il y a dans votre Cléopâtre la matière d’un acte excellent. Vous tournerez la chose au comique; c’est fort aisé, vous faites enlever Antoine par Cléopâtre, ce qui est conforme à l’histoire . et contraire à tous les usages reçus pour les enlèvements. Vous donnez à Marc- Antoine le caractère d’un...

Léoni poussa un cri strident, sortit au voî et kissa le directeur stupéfait.

Ceux qui le virent passer sur le chemin qui conduit à la rue Jean-Jacques Rousseau disaient :

— Ce pauvre jeune homme est fou; et on le suivait des yeux en lui donnant des regards de commisération. Par intervalles, il s’arrêtait et serrait son front avec ses deux mains, comme pour retenir sa raison qui s’échappait.

En entrant dans sa mansarde, il eut à soutenir une dernière crise, la plus terrible de toutes. Gésualda, toute joyeuse de la bonne nouvelle reçue, lui sauta au cou, en s’écriant ;

— Enfin, tu vas être complètement heureux 1

U la repoussa doucement, s’assit, et ses larmes firent irruption. Gésualda s’agenouilla devant lui, prit ses mains et l’interrogea vingt fois avant d’obtenir une réponse. Après un long silence, Léoni trouva péniblement des phrases décousues pour raconter sa visite au directeur, avec tous ses détails.

— Eh bien, que dis-tu? s’écria-t-il en finissant.

— Je dis que je t’aime, répondit la jeune fille avec un sourire de chérubin; et elle l’embrassa.

Dans cette histoire, qui est d’ailleurs l’histoire de

bien d’autres, il est inutile de raconter les détails intermédiaires, comme on ferait dans un roman. Les faits principaux doivent suffire pour l’instruction des lauréats de l’avenir. Il en est plus d’un parmi ceux du passé qui ne m’accusera pas d’invention s’il me fait l’honneur de me lire.

A la suite de cette crise, le jeune musicien subit une longue et cruelle maladie, et ne dut sa guérison qu’aux soins de Gésualda. La misère était entrée dans la mansarde avec toutes ses horreurs et ses souffrances honteuses. Un secours de trois cents francs, accordé par le ministre, et grâce aux visites acharnées de l’ami Sander, donna un peu de soulagement à la convalescence, et quand le rétablissement arriva, Léoni trouva le moyen de réaliser son plus beau rêve, il épousa la jeune Romaine, et sans bruit et sans éclat, comme on le pense bien.

Le directeur de l’Opéra-Comique, instruit par Sander de ce qui s’était passé, avait promis un libretto en un acte, et, en effet, cette promesse fut tenue; l’ami apporta un jour ce précieux cadeau, qui e^tune dette de l’État envers les prix de Rome. Le manuscrit était superbe et sortait du bureau du meilleur copiste. Le titre flamboyait entre deux oiseaux fantastiques

UN MUSICIEN COURONNIi 165

qui en tenaient les deux extrémités par le bec. On lisait : la Dot de Village, paroles de M..., opéra-comique en un acte. Quatre personnages seulement figuraient au frontispice ; le père Michel, fermier; — Manon, sa fille; — Jean, garçon de ferme; — le bailly, — chœurs de villageois.

Le poétique auteur de Cléopâtre tourna le premier feuillet, et lut.

Ckmur,

Ab I quel plaisir!

A la fête Qui s’apprête

Le canton vient d’accourir.

. Au troisième feuillet, il trouva la cavatine de Manon; une invitation à la danse:

viens, jeune dllette,

Danser sur la coudrette An son de la musette.

— Ob I non, dit la Ailette,

Un autre dansera ;

Je n’y vais pas seulette :

L’amonr est caebé là. . .

— C’est naïf! remarqua Sander; c’est naturel.

— Oui, dit Léoni, on se sert de ces deux mots naïf et naturel pour présenter honorablement la bêtise aux bourgeois. .. Tout cela n*a pas l’air de m’arranger...

— Tu ne lis pas le dialogue? reprit Sander.

— Je le lis du bout de Tongle, en feuilletant... Il y a des mots qui me crispent et me glissent sous les doigts comme des araignées de campagne... iforfjuenne... tatigué... j’avions... moi itou... Mais quelle rage ont-ils de mettre cet argot villageois partout! J’ai couru toute la grande banlieue de Paris, j’ai trouvé des paysans qui parlaient aussi mal que mon proprietaire parisien ; mais je n’ai jamais entendu dire un seul tatigué à ces enfants de la nature ! Au diable le libretto! je n’en veux pas... il me serait impossible d’accoupler deux notes sur ces fadaises.

— Mais, remarqua Sander sur un ton comiqne , mais puisque les statuts n’accordent qu’un acte aux...

— Je me moque bien des statuts! interrompit Léoni; celte règle n’a pas le sens commun. Si Rossini eût été prix de Rome, et qu’il eût présenté Guillaume TeU, lui qui a fait des chefs-d’œuvre à vingt-quatre^ ans, on lui aurait dit : Brûlez ces cinq actes, ils con-

trarient nos statuts ; voici un libretto en un acte, traraillez là-dessus.

— On aurait dit cela, remarqua Sander; les statuts auràieut tué Rossini dans son berceau.

— Et ils auraient tué aussi Mozart et Weber t comme ils me tueront, moi ! Vois-tu, mon ami, en France on ne fait que de ces choses-là. Le Français est poursuivi depuis le berceau jusqu’à la mort par des prix et des couronnes, sous prétexte d’exciter l’émulation. Il y a toujours dans les colleges et les académies des liasses de couronnes pour des fronts de tout âge, et ces récompenses, qui amusent ceux qui les donnent, font bien souvent le malheur de ceux qui les reçoivent... L’homme joue à la chapelle toute sa vie, et la France est le pays de ces petites chapelles et de ces vieux enfants.

Les Chinois n’ont jamais eu de prix ni d’académies, et ils ont inventé toutes nos inventions, ils sont les plagiaires de l’avenir. Les Egyptiens n’ont pas eu de prix ni d’académies, et ils ont fait le lac Mœris ; ils ont créé une architecture admirable ; ils ont canalisé l’isthme de Suez et la vallée du Nil ; ils ont élevé les pyramides; ils ont couvert d’épis un désert immense ; ils ont fécondé le Delta; ils ont inventé tous les

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procédés de la truelle, du marteau, du ciseau, de l’équerre, de l’échafaudage ; ils ont même inventé la queue d’aronde, à la grande stupéfaction de nos architectes contemporains. Les Indiens n’ont jamais eu de prix ni d’académies, et ils ont créé les merveilles artistiques de Java, et incrusté sur le sol de cette île une voie appienne éternelle, de Batavia à Samarang; elle sera un jour un chemin de fer tout fait.

Les Grecs et les Romains n’avaient point de prix, point d’académies couronnantes, point de dictionnaires in-quarto, et ils ont élevé les beaux-arts à un degré merveilleux de splendeur ; ils ont bâti le Parthénon, le Colisée, le temple de la Victoire Aptère, le portique d’Octavie, le Panthéon d’Agrippa, le pont * du Gard; ils ont créé des langues d’or, ils ont fait rayonner partout, même en Afrique, la voie Appia, construite avec un hachis de montagnes; ils ont sculpté un monde de statues ; ils ont eu des historiens et des orateurs incomparables, et des poètes créateurs qui seront le désespoir éternel de tous les poètes du présent et de l’avenir.

— Allons, mon ami, dit Sander, ne t’échauffe pas ainsi; songe à soigner le lendemain de ta convales-

cence, et ne rechute pas. Tu es trop artiste. Prends exemple sur moi...

— Eh ! tu n’as pas de femme, toi î interrompit Léoni ; tu ne vis pas de la vie d’un autre...

— Je te trouve plaisant, Léoni 1 Je vis aussi de la vie de mon amour-propre ; c’est ma femme^ Et quand mon amour-propre me crie aux oreilles : Je suis blessé ! mon cœur saigne avec lu^p^^! voici ce qui m’arrive avant-hier. Un milli^^aire’im’appelle pour un travail ; j’accours avec un habit noir, loué trois francs faubourg Montmartre. La joie m’avait mis des ailes aux pieds. On m’annonce pompeusement ainsi : M. Sander de Colombon, peintre d’histoire. La particule de avait été ajoutée par le valet de chambre. Je ne réclame pas ; je croise mon habit de louage pour cacher les ruines de mon gilet de Rome, et j’entre le front haut :

» — Monsieur, me dit le millionnaire, quel est votre prix pour les portraits en pied ?

» — Celui que veut bien me donner la générosité du modèle, ai-je répondu.

» — Non, a-t-il repris en souriant, je suis homme positif et élevé à l’école anglaise ; donnez-moi votre chiffre.

r ; by

» — Mille écus, ai-je dit d’un ton modeste.

» — C’est un portrait de ma femme, a-t-il ajouté. » — Alors, ai-je répliqué, c’est mille francs de plus,

à cause des accessoires, qui sont fort délicats à traiter. M. Dubufie demande six mille francs, et il n’est pas prix de Rome.

» — Diable I diable I c’est beaucoup d'argent I a murmuré le millionnaire.... nous ne nous mettrons jamais d’accord... Cependant je ne veux pas vous avoir dérangé pour rien.... Veuillez bien me suivre. • » Je l’ai suivi, et il m’a conduit à l’écurie de son hôtel.

» — Tenez, m’a-t-il dit, voilà un cheval superbe... quelle robe ! et pas d’accessoires! il est anglais et se nomme Spark; que prendrez-vous pour faire son portrait?..

» Mon amour-propre m’a crié : Songe à Patrocle, à Thétis, à Junon, que tu as enlevés à l’Olympe, et 'ue peins d’autres chevaux que ceux de Eliésus, avec Ulysse et Diomède! D’un autre côté, mon habit d’emprunt m’a crié : Songe à ta montre engagée, aux trois francs du loueur d’habits et à ton dîner de demain !.... Alors j’apaise le courroux de mon

amour-propre, et je demande quinze louis, dont cinq d’avance, ce qui m’est accordé... J’arrive pour faire

.UN MUSICIEN COURONNÉ m

un portrait de femme, je fais le portrait.d’un cheval. C’était bien la peine d’étudier l’école de Florence etx réoole de Venise, l’école de la forme et l’école de l’esprit. On aurait dû me laisser à Paris, et me payer trois ans. mes études dans les écuries du roi.

— C’est comme pour nous, lauréats de la musique, dit Léoni ; on nous envoie à Rome, la plus sérieuse et la plus auguste des villes, pour nous donner ces hautes inspirations qui font la grande musique. On nous fait vivre dans les lignes solennelles de l’horiaon romain , pour élever notre génie jusqu’aux cinq actes du drame lyrique, et puis, les statuts nous condamnent à la paysannerie des morÿuemie et des tatigiié. C'était aussi bien la peine de nous envoyer réfléchir à l’ombre du Colisée ou du Vatican I II fal- UU nous parquer à Bougival ou à Chatou : et là, nous aurions fait ce qu’ils appellent du naturel et du simple à l’ombre des pommiers.,

— Simple et naturel, murmura Sander, en souriant.

Ah ! oui ! reprit Léoni ; voilà encore deux mots . inventés par les rhéteurs invalides qui ne sont jamais sortis de leur cinquième étage du quartier Moufletard. Certes, le simple est une fort belle chose,

et le naturel aussi, quand le sujet l’exige. Imitez la nature^ vous disent ces rhéteurs ; mais la nature n’est pas naturelle comme vous l’entendez ; elle est simple dans la prairie et sublime dans les Alpes ; elle parcourt toutes les gammes du clavier de l’univers ; elle passe de la brise douce à l’ouragan des tropiques ; du frémissement des feuilles aux éclats du tonnerre ; de la mer calme à la tempête dévorante ; elle fait gazouiller le ruisseau et mugir la cataracte du Niagara; elle dépose la petite fleur à côté du cèdre du Liban ; elle met sous nos pieds le grain de sable et sur nœ tètes l’infini. Ëh bien, oui, nous imiterons la nature, mais pas celle de votre mansarde , mais la vraie nature, celle de la rhétorique de Dieu.

— Tu as raison, mais on te dira encore demain : Imitez la nature, faite du simple et du naturel. Il y a des mots qu’on ne détruit pas.

— Eh bien, voyons, dit Léoni en croisant ses bras, y a-t-il quelque remède à cela ?

— Es-tu naïf, mon petit musicien! Est-ce qu’il y a des remèdes à quelque chose? Les routines sont des maladies incurables. On fera des prix de Rome et des bacheliers jusqu’à la fin du monde. L’Antéchrist sera bachelier et prix Montyon. On ne peut pas

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même changer les mots qui blessent le sens moral...

Ainsi tu t’es révolté contre le mot secours appliqué aux quinze louis que tu as reçus ? ’ •

— Oui, certes; ce mot secours est humiliant, et >

j’aimerais mieux me secourir avec un pistolet que de faire une nouvelle demande.

C’est comme l’hospice des Incurables, reprit t Sander. Un homme entre dans cet hospice, et il voit sa condamnation écrite sur la porte; on lui dit : —

N'ayez aucun espoir; vous êtes incurable! ce n’est ni poli, ni chrétien; car il y a dans cette hospice un prêtre qui lit une fois l’an l’histoire de Lazare; c’était un fameux incurable celui-là! il était mort depuis sept jours! eh bien , il fut guéri, et il a été un évêque des Gaules.

— C’est juste, dit Léoni, et le mot incurable ne sera jamais effacé.

, . — Pas plus que celui des Invalides, reprit Sander ; comme c’est aimable de dire à un soldai : Mon ami, vous ne valez plus rien du tout; c’est la traduction du .

mot. 11 est vrai de dire que l’habitude s’en mêle, et

que le soldat lui-même avoue ‘son état et dit : /e ne vaux rien du tout,, comme s’il disait : Je me porte très-bien.

— Ainsi , dit Léoni , on donnera toujours un acte aux prix de Rome?

— Toujours, mon ami, toujours. Il y a eu depuis la création de l’ordre cinquante prix de Rome. Six ou sept ont plus ou moins réussi ; que sont devenus les autres? Le public a l’oreille paresseuse en matière de grande musique, et il est répulsif au nouveau. Si nous avions cent chefs-d’œuvre des prix de Rome, que dis-je, cent ! beaucoup moins, cinquante, vingtcinq, dix, Userait impossible de les faire jouer. Vous avez encore contre vous un bataillon de géants, qui ne sont pas des prix de Rome, et qui s’appellent Rossini , Auber, Meyerbeer, Bellini, Donizetti, Weber, Mozart, Hérold; ceux-là passeront toujours avant vous, et vous ne passerez jamais après eux, parce que le public parisien préfère ce qu’il sait à ce qu’il ne sait pas. On jouera un nouveau dix fois, mais on re- . viendra toujours aux anciens, qui, par malheur pour les jeunes, sont très-jeune, quoique vieux, et qui seront bien plus vivants encore quand ils seront morts. Ainsi, on envoie un lauréat à Rome, et il semble qu’on lui adresse cette recommandation : Ne vous avisez pas de faire des chefs-d’œuvre, il y aurait encombrement. Promenez-vous à Villo-Borghèse,

jouez aux dominos, au café des Grecs, et étudiez la grande poésie de l’horizon romain pour faire un acte d’opéra-comique sur les paysans de Bougival !

— Vraiment, dit Léoni en crispant ses mains jointes sur sa tête, je ne vois aucune ressource , il n’y a que le désespoir au bout, et le... Tu reporteras cet acte au directeur...

— Oui, et que lui dirai-je?

“ Tout ce que tu voudras; cela m’est bien égal !

— Je vais terminer mon cheval , moi , et nous partagerons entre amis le bénéfice.

— Et après?

— Après... bahl on trouve toujours quelque chose... il ne faut pas songer à faire sa vie, il faut la laisser faire... Une idée!... Ah! si un ministre pouvait l’avoir! — Si cette pension triennale de mille écus, accordée à un prix de Home, durait toute la vie... hein? comment trouves-tu le remède? Cela ne ruine pas l’État, et serait d’un grand secours pour ces pauvres jeunes gens, qui se trouvent ruinés au moment où ils ont besoin d’un peu d’argent pour faire jouer leur acte de début.

— Ton idée est excellente, dit Léoni , mais je raisonne en égoïste; elle ne pourra m’être utile qu’après ,

ma mort. Il faudrait faire au moins vingt pétitions à la chambre des députés pour arriver à un résultat, ïu vois que l’échéance touche aux calendes grecques.

— C’est égal, dit Sander, je n’abandonne pas mon idée, c’est ma fille, et elle sauvera son père. Diable ! si j’avais mille écus de pension, je ferais mon Annibai. à Capoue, dont tu connais le carton! un chef-d’œuvre en herbe 1 Allons terminer le portrait de ce cheval.

Il serra la main de Léoni, prit le libretto de l’acte, en disant mille choses affectueuses à la femme, et il sortit.

Gésualda • travaillait dans sa petite chambre , et n’avait rien entendu de cette conversation.

A partir de ce jour, la misère fît de, nouveaux progrès dans la mansarde. L’hiver était venu avec ses ennuis, ses douleurs et ses accablements. Un propriétaire, hideux comme un créancier timbré, faisait de fréquentes apparitions pour réclamer deux ter*mes, en disant que le commerce allait mal. Ce spectre en redingote épouvantait Léoni et lui donnait des angoisses intolérables; il n’avait pas reçu du ciel l’insouciante organisation du débiteur.

Un ' coup de sonnette ayant toiyours la même

gamme, un tintement sinistre donné par une main qui connaissait l’instrument de la porte , faisait tressaillir notre pauvre musicien, comme s’il eût entendu la trompette du jugement dernier; il ouvrait en tremblant et reculait d’effroi devant cette redingote acharnée qui venait lui faire des lamentations sur les infortunes des propriétaires. Léoni regardait alors la mansarde, avec l’envie de mesurer ses quatre étages ; mais une parole de sa femme le retenait au bord de l’abîme, et il demandait un sursis de huit jours en bégayant.

Un soir, comme il s’en- revenait du Luxembourg, il eut une idée bizarre, qu’il mit à exécution le lendemain, à son réveil, sans la communiquer à sa femme. U profita même de son sommeil pour écrire au ministre la lettre suivante :

a Monsieur le ministre,

» Hier, en traversant l’orangerie du Luxembourg, magnifique serre très-bien chargée par des poêles humains , j’ai vu deux orangers ;norts et desséchés sur leurs caisses n°* 16 et 17. Ces pauvres arbustes

étaient entourés de soins et de chaleur, mais ils avaient Tannée extrême de leur vieillesse. Ce n’est pas Thiver qui les a tués. J’ose, monsieur le mi-^ nistre, vous demander la survivance de ces deux orangers pour ma femme et pour moi. Nous serons fort bien logés jusqu’au printemps prochain et sans payer de terme. Vous ne refuserez pas à deux être? humains qui vont mourir de froid la généreuse hospitalité que voijs accordez à deux arbustes.

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