‹ Le Château de la favoriteChapitre 5 sur 8 · LÉONI R · texte numérisé non relu

LÉONI R

« Prix de Roae, ri^e Jean-Jacqaes Rousseaa, »

— Je sais bien, se dit-il, qu’on ne nous plantera pas sur lés deux caisses disponibles, mais c’est toujours un bon avertissement que je donne au ministre, et cela ne pourra que tourner à bien.

Par malheur, les ministres ne peuvent pas lire les innombrables lettres qu’ils reçoivent chaque jour; un secrétaire est chargé de faire un choix ; il met les élus à sa droite et les réprouvés à sa gauche, et ne présente que les premiers. Ce haut justicier épistolaire ne prit pas même la peine de lire jusqu’au bout'

fâ supplique de Léoni; il haussa les épaules, en disant : Charcnton est trop étroit ! Et le pauvre musicien fut mis dans la catégorie des réprouvés.

La réponse fut attendue longtemps, mais elle n’arriva pas.

Le dernier sursis donné par le propriétaire venait d’expirer. Cinq heures du soi r sonnèrent à Saint- Eustache, à l’unisson avec la sonnette créancière. La nuit régnait dans la mansarde, et la bougie qui devait l’éclairer de ses coûteux rayons était encore chez l’épicier du coin ; il fallait ouvrir pourtant au roi absolu de la maison. Il entra, plus spectre que jamais, à cause des ténèbres, et redemanda son terme du môme ton qu'il aurait demandé l’aumône. A cette parole dolente, un accès de folie éclata dans le cerveau de Léoni ; il s’indigna de voir un homme riche parler sur la gamme des besogneux, et il répondit brusquement en mettant le propriétaire à la porte.

— Monsieur, cria celui-ci en changeant de ton, vous sortirez demain, et je retiens vos meubles !

Gésualda était accourue au bruit pour calmer la colère de son mari ; mais cette fois la voix mélodieuse avait perdu son empire , la rosée ne pouvait éteindre le volcan.

Un frisson glacial ül tressaillir la jeune femme, cette pauvre exilée du soleil italien. La chambre était glacée, le feu éteint faute de bois, le bois absent faute de vingt sous. Léoni, à demi privé de la raison, courut à sa partition de Cléopâtre, la déchira, en jeta des lambeaux au poêle, et y mit le feu. Puis, comme dominé par une idée secourable, il se leva, embrassa sa femme en versant les larmes du délire, et lui dit:

— Aime-moi toujours, je vais chercher de l’argent; demain nous serons jetés sur le pavé de Paris. Ma femme, prie Dieu pour moi I

Et il sortit en repoussant une dernière caresse de sa femme désespérée; il descendit d’un bond les quatre étages, en répétant vingt fois la même chose, comme font les fous : Elle ne sortira pas, elle ! elle ne sortira pas.

L’hiver avait semé toutes ses infamies dans l’air et sur la rue. C’était une de ces soirées homicides qui semblent condamner à mort tous les vassaux de la faim et de la dette. La boue, le verglas, la pluie glacée, la neige fondue, la bise aigüe, la brume épaisse, tous les trésors de l’arsenal polaire s’épuisaient sur Paris. La nature avait fait de toutes ces

horreurs sa robe de deuil, et les plus malheureux: ne pouvaient pas même songer au ciel, parce qu’ils ne le voyaient pas.

Léoni courait avec son idée, et rien ne pouvait Ten distraire, il arriva sur le boulevard des Capucines et dit :

L’endroit est bon.

C’était l’heure où les riches habitués des Italiens vont se faire regarder dans leurs loges et applaudir les artistes. La file des équipages suivait le milieu du boulevard en le sillonnant de ses lanternes splendides.

Le jeune /musicien avisa de loin une voiture de première classe, enlevée par des chevaux sérieux et gouvernée par un cocher couvert de riches fourrures.

— Mon Dieu*! dit-il, donnez à ma femme le courage de vivre !

Et, après s’être assuré que sa poche était munie de plusieurs lettres à son adresse, il traversa le boulevard, feignit de glisser sur le verglas et tomba devant les chevaux de ce riche équipage.

Les chevaux se cabrèrent avant le coup d’arrêt du

cocher, et retinrent la voiture en la faisant reculer.

Deux domestiques se précipitèrent pour relever le

malheureux Léoni, qui dirait à voix basse : Dieu veut que je vive,

La portière s’ouvrit, et un homme, chez qui tout annonçait la distinction, vint se mêler au groupe, et questionna Léoni avec le plus vif intérêt :

— Je ne suis pas blessé, dit le jeune homme.

Et il ajouta : Malheureusement.

— Veuillez bien monter dans ma voiture, dit le monsièur, vous devez avoir eu bien peur; je vous conduirai chez vous. Le pavé, ce soir, est bien glissant et fort dangereux.

Léoni, trop ému pour refuser, accepta l’oflfre et se laissa conduire chez lui.

Chemin faisant, Tentretien s’établit, et Léoni fut obligé de répondre à beaucoup de questions ; mais sa délicatesse lui ferma la bouche sur les motifs qui l’avaient poussé au suicide par le riche, le seul qui puisse assurer une pension alimentaire à une veuve.

— Je suis le comte Stephen de C**% dit l’interlocuteur en s’arrêtant à la porte de la maison indigente où logeait Léoni, — vous venez de subir un accident très- grave, et qui peut avoir des suites, obligez.-moi d’être mon débiteur de ceci... un chiffon...

Et il mit ua billet de 500 francs dans la main de Léoni qui repoussa énergiquement le don offert.

Le comte insista, et la lutte fut assez longue ; mais le souvenir du spectre du propriétaire l’emporta sur les répugnances de la délicatesse. Le billet sauveur lut enfin accepté.

Léoni monta lentement l’escalier, pour se remettre et rajuster le désordre de sa toilette ; il savourait la joie de la résurrection, et renvoyait au lendemain le soin de préparer un nouvel avenir, puisqu’il n’était plus écrasé par le poids du moment, grâce à une ressource providentielle.

— Il y a encore des amis, dit-il à sa femme sur un ton naturel ; nous ne quitterons pas cette mansarde demain, et nous y resterons même très-longtemps.

Guésalda sauta de joie et demanda des explications à son mari.

Le mensonge vint encore en aide au jeune ami de la vérité. Il inventa une histoire ; c’était un camarade de collège qui lui avait prêté un billet de cinq cents francs, c’est-à dire une fortune.

Alors la jeune femme prit un air triste, et montra le poêle qui avait dévoré la moitié de la partition de Cléopâtre.

— Oh 1 dit Léoni, cette journée a fait de moi un autre homme. Il m’est prouvé que la place manque aux compositeurs de la grande musique. Je ne puis me diminuer, et me mettre au niveau des faiseurs de romances, ou écrire sur des sujets bourgeois. Dieu m’a ordonné de vivre, je vivrai pour toi, et peut-être un jour pour moi. En attendant, il me faut imiter mon ami Sander, qui fait le portrait d’un cheval, après avoir composé de grandes toiles. J’ai un vrai talent de copiste, et je puis en vivre. La mansarde de Rousseau verra deux fois la même chose dans un siècle. Je copierai la musique des autres, ne pouvant placer la mienne, et nous ferons, comme Jean-Jacques et sa femme, de bons dîners à cette fenêtre, avec des cerises de Montmorency ou du veau froid acheté au restaurant du coin.

— C’est cela! dit Gésualda rayonnante; te voilà un homme enfin ! et moi, je sais très-bien coudre et broder, et j’adore le travail. Tu vois que nous serons plus riches que M. Rousseau, parce que sa femme, a dit M . Sander, était une paresseuse.

— Oui, dit Léoni en riant pour la première fois depuis quinze jours, une grande paresseuse, et qui ne rendait pas son mari fort heureux.

— Parce que son mari était pauvre, n’est-ce pas? demanda la jeune femme.

— C’est possible, ma chérie ; en général les femmes n’aiment pas un mari pauvre.

— En France?

— En France et partout, ma bonne Gésualda; mai? tu m’aimeras, toi?

— Je t’aimerai bien mieux, parce que, vois-tu, un mari riche n’appartient pas tout entier à sa femme ; il a trop d’occasions de la négliger.

Ce traité d’amour, d’indigence et de travail fut donc ainsi conclu et religieusement observé. .

Le prix de Rome, l’auteur de Cléopâtre inédite, Léoni R***, a été, depuis ce jour, et est encore aujourd’hui le meilleur de nos copistes de musique ; il a deux enfants, et leur a donné un état qui les éloigne de tout chemin qui mène à Rome,

llï

POTSDAM Eï SANS-SOUCI

Deux résidences royales jouissent, dans le monde, d’une grande célébrité : Versailles et Potsdam ; elles doivent cette renommée universelle à deux rois, qui sont deux antithèses couronnées : Louis XIV et Frédéric, tous deux ayant reçu de l’histoire le titre de grand; l’un fastueux comme un satrape, belliqueux avec l’épée de ses généraux, égoïste comme le soleil, sd. pièce héraldique; voluptueux par ostentation plus que par tempérament, protecteur des arts et ne les enrichissant pas, cherchant le bonheur sur le trône sans le trouver, se résignant pompeusement à l’en-

188 LES AMOURS DES BORDS DU RHl»

nui ; heureux de passer pour heureux; brave comme tous les rois de sa race, mais sans vouloir se hasarder dans les grands périls; allant en guerre en carrosse, avec l’escorte de ses favorites; poussant à l’extrême la noble vertu de la nationalité pour la gloire de la France, mais de la France incarnée en lui. Il fît bâtir Versailles pour ne plus voir le doigt indicateur de la mort, qu’il voyait trop, du haut de Saint-Germain, dans le clocher de la royale nécropole de Saint-Denis.

L’autre est un roi soldat : il a connu le génie fier et belliqueux de son peuple, et il veut élever la Prusse au rang de grande nation. Il aime la gloire, et il n’aimera jamais qu’elle; cette favorite lui suffît; ■ c’est à elle qu’il réserve ses prodigalités et les épargnes de son trésor. Le faste et la pompe lui répugnent; son costume élève la simplicité jusqu’à l’abus; il lui faut le drap grossier qui convient au bivouac et la dure alcôve des tentes ; il lui faut le gant rude qui sait étreindre une épée; il lui faut l’épaisse culotte de peau qui use le cheval et n’est pas usée par lui. C’est le Charles Xll de la Prusse, et, comme lui, il donnera des déplaisirs mortels à ses voisins dans une guerre de sept ans. Si cette longue bataille lui fait des loi-

POTSDAM ET SANS-SOUCI

sirs, il les consacrera aux fortes études, aux arts, aux ?!

belles-lettres, aux amitiés illustres. Son Versailles de

Potsdam est un cabinet de travail, entouré d’ombrage y

et de solitude; il laissera le sérail aux sultans de ;

Stamboul.

Cette grande physionomie de roi est encore vivante au BesidenzscfUùss de Potsdam. Il n’y a pas eu là de révolution comme à Versailles; tous les meubles ont gardé leur place dans les appartements du grand monarque ; lui seul est absent, et l’on s’attend toujours à le voir rentrer. Les goûts de l’artiste et du lettré se retrouvent encore sous ces lambris royaux, qui retentirent de l’archet de Wieland et de la voix sonore de Voltaire. La bibliothèque abonde en ouvrages français; le pupitre à musique étale encore une.fugue de Buch ; la table de travail est noircie de l’encre qui servit à écrire le poème de VArt de la guerre; le sofa' est ravagé par les amateurs de reliques , mais cette dévastation atteste son authenticité; le chapeau, l’écharpe, le garde-vue attirent le regard et font rêver le visiteur; c’est le privilège des minuties attaché au souvenir du grand homme. Que ne donnerait-on pas pour voir et toucher le baudrier d’Alexandre, ou le manteau troué de Jules César I Par malheur, les

i80 LES AMOURS DBS BORDS DU RHIN

liommes ne respectent rien : ils ravagent les pyramides ou le mobilier de Louis XIV avec la même facilité. Le génie de la destruction est l’éternel conseiller du monde. La ruine est le meuble de Tunivers, Ces tristes réflexions vous accompagnent partout à Potsdam ; car en aucun lieu on ne retrouve en si haut degré le respect qu’on doit aux reliques augustes. Ainsi, dans le château bâti par le grand Frédéric, sur une éminence qui domine la ville, on voit encore la pendule que le roi avait l’habitude de monter luimôme, et qui s’arrêta, comme par miracle, au mor ment même de sa mort, à deux heures vingt minutes, le 17 août 1786. Le fauteuil sur lequel il rendit le dernier soupir garde les traces de la dernière saignée et semble raconter l’agonie du héros ; mais ce qui frappe surtout le visiteur, quand il regarde par une fenêtre du côté de l’ouest, c’est le célèbre moulin qui masque la vue et qui résista, comme une place forte, aux démolisseurs patentés et aux aligneurs inexorables. Ce moulin est un monument de justice et atteste le bon sens de Frédéric, a Ah I vous ne démolirez pas mon patrimoine sous prétexte qu’il gêne la vuel s’écria le meunier qu’on voulait exproprier pour cause d’utilité royale ; c’est mon Potsdam à moi, et si vous

POTSDAM ET SANS-SOUCI -

osez porter votre marteau sur mon moulin, je vous ferai un procès, et je le gagnerai, car il y a dos juges à Berlin ! »

Cicéron, plaidant pour son moulin, pro domo sua, ne fut pas plus éloquent. Frédéric, comme le dit le poëte Andrieux, s’estima très-heureux de voir que ses sujets croyaient à la justice sous son règne, et il gagna contre lui-même la plus belle de ses victoires : il fit respecter le moulin, et aujourd’hui c’est encore un petit-fils du meunier qui fait tourner les ailes du moulin de Sans-Souci.

Vers 1845, — le roi Philippe le Bel n'a pas été aussi heureux que ce meunier, — on montrait à Paris, rue des Bourdonnais, n“ 9, le gothique palais de ce roi. C’était un vrai bijou d’architecture sainte; il y avait môme, à la porte d’entrée, le montoir où s’appuyait le pied de Philippe le Bel quand il montait à cheval. Un spéculateur acheta le palais, et comme il était trop mal emménagé pour contenir de nombreux locataires, il fut démoli et remplacé par une de ces énormes maisons qui renferment un monde. Les antiquaires firent une protestation , mais le spéculateur était dans son droit : le Code plaidait pour lui, et M. Carimantran, huissier-audiencier, s’installa avec

!92 LES AMOURS DES BORDS DU RHl»

ses clercs dans Tappartement intime occupé par Philippe le Bel.

Eh bien, franchement, le moulin de Sans-Souci est d*un effet délicieux dans le paysage royal. Trop souvent la chose rustique manque à la pompe monotone des jardins princiers. L’œil se ferme d’ennui devant ces fastueux étalages de grands arbres alignés, qui contrarient le système indépendant de la nature. On aimerait à voir dans les pompeuses symétries de Versailles une ferme ornée de paysans et d’oiseaux de basse-cour; et cela est si vrai, qu’après la mort de Louis XIV, les royaux locataires de son immense palais le trouvèrent inhabitable, et se firent bergers ou bergères pour vivre comme des fermiers àTrianon, Les plus belles et les plus blanches mains prirent des houlettes et nouèrent des faveurs au cou des moutons; l’idylle relégua le poème épique dans l’Olympe de Louis XIV, et les reines et les princesses, en cotte de bure et en bavolet, firent du beurre dans la laiterie de Trianon.

C’était bien la peine de dépenser sept cent millions pour bâtir Versailles, cet Olympe de l’étiquette et de la morne gravité !

Du moulin de Sans-Souci on monte la pente douce

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qui conduit à la Montagne des Jtuinos f Ruinenberg). Ces ruines sont artificielles. Chose singulière 1 lorsqu’un pays a le bonheur de manquer de ruines, on en fabrique de neuves. Les ruines, même fausses, ont toujours un aspect charmant. On se lasse de la colonnade du Louvre ; on ne se lasserait jamais du Colisée de Titus. Sous Louis XV, on construisit, à grands frais, de belles ruines dans le parc de Monceaux , pour égayer Madame du Barry. On était ennuyé du neuf et des colonnes qui se portent bien. La joyeuse rotonde des fontaines de Versailles parut triste à Louis XV ; ce roi spirituel et mélancolique ordonna d’élever une pyramide tumulaire sur les pelouses de Monceaux. La mort lui semblait plus amusante que la vie dans cet Eden de la volupté.

Les goûts changent dans les cours. Il y avait à côté de Coblentz un château en ruine et d’un bel effet, sur le paysage du Rhin ; c’était Stolzenfels. En 1843, le petit-fils du grand Frédéric trouva ces belles ruines fort tristes, et il ordonna sagement que le château féodal fût reconstruit et remis dans son état primitif.

Du hautdeRuinenbergonjouitd’une vue admirable; l’œil peut suivre tous les méandres de la rivière Havel, qui s’arrête au milieu de son cours pour s’arrondir

m LGS AMOURS DES BORDS DU RHIN I

en lac; les collines boisées servent de cadre et d’ho- • 1 rizon. T/est toujours celte admirable nature allemande ^ qui joue un rôle à part dans la création et ne ressemble à aucune autre; ses paysage» n’ont pas l’éclat, le coloris, la chaleur rayonnante des paysages italiens, ni la touchante mélancolie des horizons du Nord, ni la fécondité bourgeoise des campagnes anglaises; c’est toujours une association de perspectives charmantes, pleines de grâce et de sérénité douce; un accord harmonieux et parfait de toutes les choses qui ravissent le regard sous les teintes vertes de l’été, ou les teintes dorées de l’automne ; c’est la symphonie pastorale de Beethoven, traduite par des collines aux molles inflexions, des prairies de fleurs, des forêts hautes et profondes, qui sont toujours des parcs de promenade, comme des allées de jardins.

Devant le château de Potsdam s’élève une belle église, que les voyageurs visitent toujours. Le tympan du portique est orné d’un bas-relief représentant le sermon de la montagne; c’est l’œuvre 'de Kiss, d’après les dessins de Schinkel. On admire dans l’intérieur de l’église une immense fresque sur fond d’or, où figurent le Christ et les apôtres. On reconnaît là lec génie de Cornélius, ce peintre qui a beaucoup plus

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vécu avec les vieux maîtres florentins qu’avec l’école contemporaine. En 1834, j’eus l’honneur d’être admis dans l’atelier d’Overbeck et de Cornélius, à Rome, et j’ai vu là des esquisses de peintures bibliques qu’on retrouve dans la fresque de Nicolaïkirche, Ces deux peintres allemands jouissent d’une grande et légitima réputation. S’ils eussent vécu au siècle de Mazaccio, des frères Gaddi et de Fra Angelico, ils auraient été admis à l’honneur de peindre les fresques de Santa Maria Novella et de la chapelle des Ruccelaï. Aujourr d’hui, l’école de la forme ayant trop remplacé l’école de l’esprit, les deux maîtres se trouvent un peu dépaysés dans un monde matériel ; ils ont au cœur le divin principe de l’art, ils ont la foi. Leur talent s’est nourri des sublimes choses de la Bible ; aucun peintre n’a traduit comme eux les primitives scènes de la Mésopotamie ; les haltes des pasteurs au bord du puits des déserts; les saintes migrations du peuple hébreu; les types merveilleux des patriarches et des femmes du Liban et de Jérusalem. — On visite ensuite l’hotel de ville, construit sur le modèle de celuf d’Amsterdam; le palais Barberini, où se réunissent, dans de vastes salles, les sociétés de la science et de l’art; et l’église de la garnison, fort curieuse à voir. C’est là

que furent déposés les restes mortels du grand Frédéric et de son père, Frédéric-Guillaume 1", qui fit bâtir cette église. De même que nous avons suspendu au dôme de nos Invalides les drapeaux conquis sur les armées de l’Europe, on a suspendu, dans le même intérêt de patriotisme, les drapeaux français aux murs des Invalides de Potsdam : ce sont les trophées de nos désastreuses campagnes de 1813 et 1814. On ferait sagement de ne jamais rien suspendre. Les trophées sont de permanentes excitations à la guerre ; celui qui en a moins appelle secrètement le jour où il en aura autant que l’autre, et cet antagonisme peut avoir des trêves mais menace de n’avoir jamais de fin. On ouvre, derrière la chaire, trois bahuts renfermant les trois uniformes que portaient les trois monarques alliés pendant la campagne de 1813; on y voit aussi les tables commémoratives des militaires de la Garde, et le tableau des noms des chevaliers de la Croix de fer.

La place Guillaume est ornée de la statue de Fréderic-Guillâume III, avec cette inscription :

Au père de la patrie, la ville reconnut smnte.

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En rentrant sur le domaine de Saint-Souci, nous trouvons l’église de la Paix, Friedemkirche. Voilà une bonne inspiration ! Ce monument est de création récente ; s’il eût été construit il y a deux siècles, l’Europe n’aurait pas été désolée peut-être par la guerre de Trente ans, la guerre de Sept ans et la guerre de Vingt-deux ans. Les larmes versées par les mères, les sœurs et ' les veuves, pendant ces trois guerres, formeraient un lac immense, si Dieu, qui les garde dans son trésor, les faisait tomber du ciel.

La Grande Fontaine est dans le voisinage. Son jet atteint une hauteur démesurée ; elle est entourée de . vingt statues ; celle de Vénus est la meilleure; elle est l’œuvre de Pigalle, sculpteur français. Un gigantesque escalier conduit de la fontaine au château de Sans-Souci ; il est coupé par neuf terrasses; à l’extrémité de 4 terrasse supérieure sont enterrés, sous des dalles funèbres, les lévriers et les chevaux de bataille de Frédéric. Il est à remarquer que ce grand roi s’asseyait souvent sur cette terrasse, et en avait fait sa station favorite après ses promenades dans le parc.

Une allée d’arbres d’une longueur infinie coupe le parc de Sans-Souci de l’est à l’ouest. On trouve à l’extrémité un obélisque. L’arc de triomphe est orné de

reliefs en argile cuite représentant le retour du prince de Prusse après la campagne badoise de 1749. En parcourant les jardins, on trouve la Salle aux Singes^ ainsi nommée, parce que ses murs sont couverts de ces animaux, peints avec beaucoup d’art. Tout près se trouve une autre grande fontaine, ornée de quatre chevaux marins gigantesques, en bronze ; on entre ensuite dans le Temple des antiques, copié sur le Panthéon d’ Agrippa.

Le Neties-Palais s’élève à l’extrémité de la grande allée. I^rédéric II le fit commencer après la guerre de Sept ans et y dépensa plusieurs millions de thalers. — Le thaler vaut trois francs soixante-quinze centimes de notre monnaie. Cet édifice est comme un labyrinthe, avec deux cents appartements. La salle des Grottes est incrustée de coquillages, de minéraux et de pierres de prix. Les galeries supérieures renferment quelques bons tableaux : une Danaé de Tintoret; un Moïse du Poussin ; une Arléinise duDominiquin; une Cléopâtre de Guido Reni ; un Christ à Emmaüs du Titien; nne, Adoration des muges de Rubens. On visite encore avec respect les appartements du grand roi ; on vous montre son bureau de travail, et, dans la bibliothèque, le manuscrit si précieux de son Eloge de

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Ia Mettrie, et un portrait de Voltaire dessiné par

lui.

Le théâtre de ce châtc’u peut contenir six cents personnes. On remarque, dans ia salle des bals et concerts, une Lucrèce de Guido Reni, un Jugement de Pàris et un Enlèvement des Sabines de LucaGiordano, surnommé Luca-fa- presto, car jamais aucun peintre n’a possédé comme lui la furie et l’improvisation du pinceau.

11 y a donc beaucoup à voir et à admirer dans les jardins de Potsdam et de Sans-Souci ; aussi, grâce au chemin de fer, les Français commencent à prendre goût au voyage de Berlin. Voltaire consacrait deux mois à cette expédition lointaine ; Potsdam et la lune étaient à égale distance en ce temps-là. Tout philosophe qu’il se reconnaissait, Voltaire avait l’organisation épicurienne; il aimait ses aises et les douceurs de la vie ; s’il n’eût consulté que son plaisir de voyageur, il n’aurait pas quitté son premier étage de la rue du Bac ; mais il était doublement attaché à Frédéric par l’admiration et l’intérêt. Ces deux mobiles, et surtout le dernier, lui faisaient oublier les fatigues et les dangers de l’expédition prussienne. Aujourd’hui, ce voyage lointain est une promenade àtravers

le parc de rÂllemagne. Toutes les grandes stations sont charmantes, et rien n’oblige à faire la course tout d’un trait. On peut s’arrêter à Francfort, la -ville des belles promenades ; à Friedberg, ce bijou féodal oublié par le marteau de Gustave- Adolphe; à Giessen, la cité universitaire, si charmante sur les bords fleuris de la Lahn ; àMarburg, qui mérite une station à part. C’est une montagne qui s’est habillée de verdure et de maisons. On y admire une superbe église gothique, fondée par sainte Elisabeth. C’est une merveille dans un écrin de fleurs. On monte au sommet de Marburg pour visiter le célèbre château où Luther, Zwingle et Mélanchthon s’assemblèrent en concile pour décider une question proposée par Philippe le Magnanime. La salle où délibérèrent les trois célèbres réformateurs est fort curieuse dans son architecture de burgrave, et les fenêtres laissent voir un horizon infini, semé de montagnes et de bois.

Cassel doit encore arrêter le voyageur; c’est une ville des plus curieuses ; ses musées font l’admiration des connaisseurs touristes, et son Versailles — Wif~ heimkohe — est une des plus belles choses qu’il y ait en Allemagne. Le parc nous montré une série de ^ paysages comme la nature les dessine, quand elle

POTSDAM ET SANS-SOUCI

veut humilier nos fabricants de jardins artificiels. Il est vrai que la nature du Nord sert admirablement le génie de Thomme, si elle l’adopte comme un collaborateur digne d’elle. On emploie une journée à la station de Cassel, et la curiosité est satisfaite ; il faudrait y passer deux semaines pour voir et revoir, mais l’été, malheureusement fort court, ne permet pas un séjour trop long dans les localités les plus intéressantes, lorsque Berlin et Potsdam sont le but du voyage. 11 faut au moins un mois de station au voyageur dans la belle capitale de la Prusse et les domaines du grand Frédéric.

LA VILHELMA

L’automne est le véritable été de TAlleinagne; il n’y a pas ces intermittences de pluie et de soleil , qui rendent parfois les excursions de plaisir fort peu amusantes. Le beau fixe commence en septembre, et le thermomètre s’élève alors à un degré inconnu pendant la saison qui devrait être chaude. Les savants n’ont pas encore expliqué cette anomalie atmosphérique, et quand ils l’expliqueront, nous la comprendrons beaucoup moins.

Nous nous promenions, en automne dernier, à travers duchés, sans trop savoir où nous allions; le

ciel était pur, Tair tiède, la prairie verte, le paysage ravissant; ombre et soleil, tout était doux. On nous disait :

— Voici à droite un vieux* couvent très-curieux.

Nous descendions du wagon , et nous allions voii

le couvent. On nous disait :

— Voilà une belle mine.

Nous allions voir la mine : On nous disait — Voilà une ville déserte ; et nous allions voir la ville déserte. Il y a des stations partout, et le système des convois du Wurtenberg, où nous étions, favorise on ne peut mieux ce vagabondage de descente et de rentrées. Les wagons sont d'une longueur démesurée, et sont partagés, d’un extrémité à l'autre, par une espèce de rue, sur laquelle on peut se promener à l’aise. Entre deux wagons, s’arrondit une terrasse en fonte, et à ciel ouvert, avec un escalier qui descend à niveau du rail. On peut de là regarder la campagne, comme du haut d’un balcon , sans que rien ne gêne la vue , et si la fantaisie de descendre vous prend, rien n’est plus facile, à l’approche d’une station , quand le mouvement se ralentit. Il n’y a point de porte à ouvrir ni à refermer; on ne dérange personne. Le voyage n’existe plus, avec sa signifi-

LA VILHELMA

cation antique ; on s’cst piomcnc tout un jour, et on /

a fait cinquante lieues. Si cet admirable système de wagons-rues était introduit en France, tous les gens riches se promèneraient du Havre à Strasbourg, et de Marseille à Paris, au lieu de se promener dans leurs salons.

Faisant ainsi l’école buissonnière, à droite et à gauche, nous arrivâmes à Stuttgart. Le débarcadère est au centre de la ville, à quelques pas du théâtre et du palais du roi. Ainsi, en descendant de wagon, l’œil découvre tout de suite une ville charmante, une exquise miniature de capitale; notre place de la Concorde, mais ombragée de beaux ar^es; un édifice immense, avec de belles colonnades; la magnifique résidence du roi , les vieilles tourelles du château ducal, et une rue superbe, qui se perd à l’horizon.

L’hôtel Marquart, situé à côté de la gare, domine ces perspectives, et il doit à sa position la faveur dont il jouit auprès des étrangers. Maître et domestiques, tout le monde y parle français; l’hospitalité y est charmante et digne de la vieille Allemagne; on y trouve même des lits parisiens, qui ne sont pas somnofuges, chose rare sur les bords du Rhin, où le

basalte et le porphyre sont si abondants qu’ils en-

la

206 LES AMOURS DES BORDS DU RHIM trent quelquefois dans la confection des matelas, ce

qui est fart dur à l*épiderme des voyageurs.

Six heures sonnaient, et M . Marquart me dit :

— Voulez-vous aller au théâtre? On donne la première représentation de Guillaume d*Oranrje^ opéra en cinq actes, de M. Eckert, maître de chapelle du roi.

On commençait à six heures, et on devait finir à • neuf, l’heure du souper à Stuttgart. J’ai pour principe de me conformer à tous les usages des pays où je me trouve, et de ne jamais paraître étonné de ne pas rencontrer chez l’étranger tout ce qu’on fait chez nous. Je manifestai donc le désir de me rendre au théâtre. Aussitôt, le land-lord me donna une loge de première, et voulut bien m’accompagner. C’est la civilisation de l’hôtellerie arrivée à son plus haut degré. La terre sera un paradis sur lequel il faudra se promener toute sa vie en wagon , lorsqu’il n’y aura aux gares des villes que des hôtels Marquart. Encore un détail pour n’y plus revenir.

La réputation des serviettes et des drap d’alcôve est faite depuis longtemps en Allemagne, et le voyageur est toujours surpris de voir que, dans un pays où la toile est à si bon marché , on trouve une si

LA VILHEJLBIA

ao7

grande lésinerîe dans ces deux objets d’utilité pre> mière, à table et au lit. Jamais on ne pourra expliquer le mystère allemand qui peut se résumer en ce quatrain , que j’ai écrit sur le mur d’un bôtel à - Cologne :

Ahx bords du Rhin tu tronreras Pour la tabla et pour les couchettes Des serviettes comme des draps,

Et des draps comme des serviettes.

Victor Hugo a fait la même observation, dans son beau voyage sur le Rhin, et toutes les plaintes n’ont abouti à rien. Les hôteliers interrogés répondent par l’éternel refrain de la routine : — Ah! c’est ainsi! Eh bien , ce n’e^t pas ainsi à l’hôtel Marquart de Stuttgart. Serviettes et draps ont leurs raisonnables et universelles proportions.

Le théâtre de Stuttgart est très-beau, et peut

contenir deux mille personnes. Le parterre est immense, et les fepimes les plus élégantes y sont admises, elles y sont même en grande majorité. Les premiers sujets de l’opéra sont des talents hors ligne; l’orchestre est excellent; le corps de ballet

compte autant de danseuses que celui de notre Opéra. Les chœurs méritent un éloge à part.

En France, les chœurs sont des buffets d’orgues, rangés sur deux lignes, et célébrant toujours quelque chose, avec une immobilité distraite... Ils sont engagés pour célébrer, et non pour se mêler en action. Dans Guillaume Tell, ils célèbrent, pendant un quart d’heure le travail, l’hymen et l’amour, mais on ne peut rien obtenir de plus de leur dévouement. Ils ne sont pas payés pour faire davantage. S’ils avaient des appointements de troisième ténor, ils lèveraient les mains aux deux; ils menaceraient les tyrans, dont tous nos opéras abondent ; ils prendraient la peine de frémir de terreur et d’effroi ; ils demanderaient, quel est ce mystère? avec des mines soucieuses ; mais l’exiguité des honoraires ne leur permet pas de s’échauffer comme un ténor de cinquante mille francs.

Les chœurs sont beaucoup moins payés que chez nous, en Allemagne, mais l’amour de l’art l’emporte

chez eux sur la considération de l’appointement; il faut les voir s’agiter comme un seul homme et une seule femme, et dans la juste mesure de leur emploi subalterne ; car si leur zèle les emportait trop loin, lisseraient ridicules. Ils ont même résolu un problème.

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car ils brisent l'alignement symétrique et chantent très-juste, sans avoir besoin de sentir le coude à' gau* cbe-; la mêlée ne produit jamais un désaccord, , aussi l’effet produit est immense ; on applaudit le chœur avec enthousiasme, comme un premier sujet.

Je voulus savoir ce que gagnait le premier ténor, qui aune fort belle voix et chante fort bien; j’appris qu’on lui donnait quatre mille fhrins par an, à peu près huit mille francs; je témoignai ma profonde surprise, comme membre du public français.

« CSiez nous, dis-je, ce’ ténor gagnerait dix fois davantage. — Oui, me dit mon interlocuteur, les ténors

chantent huit ans au plus, et ravagés par le « bémol, Yut dièze. Tut de poitrine, et autres tigres des amphithéâtres lyriques, ils se retirent à Asnières, et vivent de leurs rentes gagnées au péril de leurs jours, dans l’apoplexie de Dieu secourable des Huquenots, et autres exercices de clown lyrique et de crieur public. Chez nous, comme chez vous, grâce au progrès de la musique, le tapage nocturne n’étant plus défendu par la loi, nos ténors sont exposés aux mêmes monstres de la gamme ; depuis le Colisée de Titus, il faut toujours qu’il y ait des chrétiens livrés aux bêtes, pouramuser la galerie. Mais, chez nous, le ténor qui gagne huit

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mille francs‘les gagnera toute sa vie, vécût-il utt siècle, 3’il est foudroyé aphoniquepieut par le secquiralfle, jl quitte le théâtre, et va pêçhep des truite^ BU* bords enchautés du Neckar, avep ses éternel^ huit mille francs de rpnte, lesquels représentent vingt mille francs de Paris. »

Nous causions ainsi pendant les entr’actes de Guih laume tTOrange, car à ce théâtre lyrique de Stuttgart, le publie ne parle pas lorsque les artistes chantent. L’opéra de M, Eckert a obtenu un grand succès. La jeune compositeur est un musicien de la meilleure école, il sait admirablement écrire pour les voix, et il connaît en- vrai maitl'e allemand tous les secrets de l’orchestration.

; En sortant du théâtre, nous avions déjà beaucoup de vieux amis à Stuttgart, et entr’autres les frères Halberg qui sont à la tête du mouvement littéraire et artistiques de ce beau royaume de Wurtemberg. Nous devons de bien douces heures de promenade et de causerie à ces charmants et spirituels confrères d’outre-Rhin.

Stuttgart a pris en Allemagne une importance énorme, sous le règne du roi Guillaume, le monarque régnant. Elle est admirablement située sur le Neckar,

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fleuve charmant qui coule vers Peidelberg et va réjouir des ruines merveilleuses, pe belles montagnes, couvertes de vignobles et de sapins, couronnent étroitement cette miniature jde la capitale , et semblent la protéger comme des remparts naturels. Il y a de très-beaux édifices anciens et modernes, parmi les-r quels il faut citer la Stiftskirche, curieuse église gothique, qui date de 1436; l’ancien château ducal, f|a,nqué de grosses tours, et dont la cour intérieqrq esl très-remarquable par son architecture fantasque ; le château neuf, achevé en 1806, bel édifice, qui se déploie devant la grande place, et communique par uqe aile au théâtre et par sa façade orientale au parc royal, une des plus charmantes promenades de l’Eun rope, et toute décorée de statues de marbre. Les allées conduisent à la ville de Cannsladt, localité thermale où les étrangers viennent prendre les eaux. Cannstadt est comme le faubourg de Stuttgart.

C’est là que nous avons assisté à une fête annuelle nommée : la fête du roi et du peuple, on pourrait ajouter : la fête de l’agriculture. On avait construit un cirque pouvant contenir trois cent mille spectateurs; un arc de triomphe, artistiquement construit avec des fruits et des fleurs naturels, servait de porte d’entrée,

un élégant pavillon était réservé au roi, à la cour et aux grands fonctionnaires. Le roi Guillaume, trèsvert encore, malgré ses quatre-vingt-deux ans, est

arrivé à cheval, et trois cent mille voix l’ont salué

avec enthousiasme. La musique, qui ne se tait jamais en Allemagne, et qui est sa voix naturelle, exécutait ses fanfares, et les mêlait aux acclamations du peuple; un temps magniOque favorisait cette solennité. Le roi a distribué les prix aux vainqueurs des concours agricoles, et aux éleveurs; chaque nom prononcé du haut d’une tribune était suivi d’une fanfare et faisait battre le cœur des familles de villageois, accourus pour assister à leurs triomphes ou aux triomphes de leurs parents et de lëurs amis. Rien de plus touchant que cette fête de septembre, encadrée par les paysages toujours si bien dessinés par la nature allemande. On voyait dans le voisinage le champ de foire de Cannstadt; une large et interminable rue de barraques où deux cent mille curieux se pressent en bon ordre ; où plusieurs centaines de cabarets improvisés ne suffisent pas à la multitude des consommateurs de bière ; où les aboyeurs des spectacles forains, perchés sur des tréteaux, annoncent tous les phénomènes'de l’univers : les géants, les nains, les veaux à deux

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