‹ Le Château de la favoriteChapitre 6 sur 8 · LA VI LH KLM A · texte numérisé non relu

LA VI LH KLM A

têtes, les sirènes, les évêques de mer, les magiciens, les avaleurs de sabres, les dompteurs de lions, les Hercules du Nord, les sauvages de Paris, les danseurs de corde, les chiens savants, les musées de cire, enfin toutes les merveilles que les industriels de la bohème inventent pour avoir un prétexte de prendre dix centimes à un passant trop curieux dams sa crédulité. Notre foire des Loges, à Saint-Germain, n’est qu’un désert silencieux auprès de cette fête populaire de Gannstadt et de Stuttgart. Nous avons aperçu, parmi la foule, M. Danrémont, notre ministre à la cour de Wurtenberg; il paraissait prendre un vif plaisir à la fête du peuple et du roi.

J’aime à me promener à l’aventure dans les villes que je visite pour la première fois, et tout m’intéresse au milieu de ce monde que je traverse et que je ne reverrai plus. Au moindre caprice, j’entre dans une boutique, non pas pour acheter une chose inutile, car en voyage, tout est un embarrïs pour moi, Bias est mon patroii, mais pour examiner un intérieur tout à fait inconnu, et causer un instant avec des étrangers, à propos d’un objet de vente dont je n’ai pas besoin. Cette manie de voyageur curieux m’a donné d’étranges soucis à Stuttgart. On aurait dit que tous les mar-

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chands s’étaient donné le mot pour me dire la même chose. C’était irritant.

Reconnu comme Français, j’étais toujours obligé de répondre à cette interrogation :

— Comment trouvez-vous Stuttgart ?

— Une ville ravissante. Et je parlais sans flatterio; et un instant après le marchand m’adressait cette demande :

— Avez-vous vu la Wilhelma ?

Je répondais non, et il ajoutait :

— Ah! monsieur, vous n’avez rien à Paris d’aussi beau, votre empereur l’a dit.

Alors j’ajoutai, moi :

rr- Et peut-on voir la Wilhelma?

— Oh ! non, monsieur, c’est impossible ; le roi ne Va montrée qu’à l’empereur.

Dans une autre boutique, je subissais les mêmes questions, et je donnais les mêmes réponses, à quel-! ques variantes près.

Déjà j’avais acheté six inutilités, causé avec six marchands, et engagé six dialogues de ce genre, lorsque j’entrai dans une septième boutique, à Konigsstrasse, une très-belle rue, pour acheter des cigares utiles.

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Le marchand était au milieu de sa famille, et pendant que je faisais mon choix, il entonna le refrain de ses confrères, et termina par l’inévitable ;

. Aver-vous vu la Wilhelraa?

Sur ma réponse négativ,e, il me dit tristement :

— Et moi aussi, monsieur, je ne l’ai pas vue, cette merveille du monde ; et ma femme, et mes en> fants ne la verront peut-être jamais.

Toute la famille secoua la tête, et prit une pose mélancolique. Ce tableau d’intérieur m’attendrit.

Il est donc vraiment impossible de voir cette merveilleuse Wilhelma? demandai-je au marchand.

— Oh ! monsieur, tout ce qu’il y a de plus impossible.

— Alors, pourquoi me demandez-vous si je l’ai

vue?

— Pour en parler, monsieur, cela console; lorsque nous en parlons beaucoup, avec ma femme, il me semble que nous la voyons un peu. Votre empereur a été plus heureux; il a dit que...

•— Oui, interrompis-je, voilà dix fois que j’entends répéter la même chose sur la Wilhelma.

— Tenez, monsieur, me dit le marchand, lisez ce

que dit le guide allemand de Baedeker, sur la Wilhelma, page 294...

Je pris le guide et je lus, à la ligne 6 de cette page: Ce palais, connu sous le nom de Wilhelma, est inaccessible au public. ,

Je me souvins alors d’un trait d’audace qui m’avait réussi devant un gardien : on restaurait la Sainte-

Chapelle, et le chantier était défendu par une palissade de bois, sur laquelle on lisait : Le public n’entre pas id. J’entrai hardiment de l’air d’un homme qui est dans son droit de visiteur, et le gardien m’arrêta au passage, en me montrant l’écriteau prohibitif.

— Eh bien, lui dis-je', je ne suis pas le public, moi, et j’entre. Lé gardien s’inclina, et je visitai l’auguste monument de saint Louis.

Je résolus donc d’employer le même procédé pour voir cette invisible Wilhelma, mais je compris ensuite qu’une chose permise à Paris est défendue en terre étrangère à un Français, et je me décidai pour un autre moyen.

J’écrivis à S. M. le roi Guillaume une humble supplique, demandant l’insigne faveur de voir le Wilhelma, cette merveille de Stuttgart.

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Après une heure d'attente, je reçus la réponse et Tautorisation.

J’avais le choix de mes compagnons de visite ; mais les convenances me disaient qu’ils ne devaient pàs être nombreux. Je m’adjoignis donc deux bonsamis, Charles Lallemand, qui sait si bien dessiner au vol un paysage ou un monument, et Ernest Reyer, le jeune et déjà célèbre auteur de la Statue et à’Eros» trate. Nous partîmes, le cœur plein de joie, et par un temps magniGque ; Stuttgart se montrait hospitalière pour nous, même dans son ciel.

L’invisible merveille est située au bout du parc royal ; c’est une promenade.

Le concierge parut d’abord étonné en nous voyant franchir le seuil de la première enceinte ; je lui montrai ma carte ; il s’inclina, nous prenant pour de hauts personnages, voyageant incognito pour éviter les acclamations.

J’ai vu de bien belles choses dans ma vie de voyages, *raais je n’ai rien vu de plus charmant, de plus gracieux, de plus poétique, de plus habitable que la Wilhelma. Les jardins n’ont rien de pompeux, mais sont dessinés avec un goût exquis, et sans affecter la

moindre prétention aristocratique. Les statues et les

arbres séculaires n’y jouent aucun rôle orgueilleux ; c’est un buen retira de reine orientale qui aime une simplicité de bon goût, dans la distribution des treilles, des quinconces, des parterres, des fontaines, des bassins. On est mieux qu’étonné, on est charmé; c’est la grâce appliquée à l’art des jardins. Nous parlerons des serres plus bas.

Nous entrons dans l’enceinte de la Wilhelma ; le gardien nous ouvre la porte de la grande salle, et nous regarde pour juger de l’effet produit. Nous la saluons par un cri d’admiration en trio. C’est la plus émouvante curiosité de cette villa mauresque, de cet Alhambra rebâti par un roi poète, le roi régnant. Nous craignons d’avancer, avec nos costumes absurdes, dans cette salle faite pour des califes, et ornée par les génies des Mille et une Nuits, toute la poésie des artistes de Grenade éclate sur ces lambris, et sur ces murs ; toutes les adorables fantaisies des rêves d’Orient y sont matérialisées avec une perfection de détails inouïe. Cet harmonieux ensemble ne paraît pas être sorti, l’autre jour, d’un chantier d’artistes contemporains; on croirait volontiers que les artistes de l’Alhambra visitant l’Allemagne, ont voulu laisser à

Stuttgart un spécimen des merveilles de Grenade, et

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que de siècle en siècle on a donné tant de soins de conservation au moresque édifice qu"il est encore aujourd’hui dans sa fraîcheur des premiers jours. L’imitation la mieux rendue se trahit souvent par de certaines défaillances de goût et de style ; ici, nulle trace de copie et de tâtonnement ; tout revêt l’empreinte saisissante de l’originalité ; ces vitraux peints,, ces ogives à trèfles, ces colonnettes gracieuses, ces voussures bysantines, ces murs enluminés, ces éclair* eies lumineuses, ces réduits crépusculaires, semblent avoir été créés sur les bords du Neckar, par un génie novateur, qui s’insurgeaitcontre l’autorité de Vitruve, et apportait de l’Orient la poétique architecture des célestes visions.

La fantaisie moresque continue son oeuvre dans tontes les autres partie du palais, il y a de charmants réduits qu’on n’ose appeler salons ou appartements, car les dénominations bourgeoises ne peuvent leur convenir: il y en a qui sont éclairés mystérieusement par le haut, et laissent leurs angles dans une ombre douce ; il y. a des galeries basses, qui ressemblent à des promenoirs de harem ; des salles de bains à l’orientale, des rotondes à coupoles, avec des gerbes d’eau tombant sur des vasques de marbre vert. C’est

une succession continuelle d’enchantements pour le regard, la pensée, la rêverie; c’est un monde nouveau plein de sourires ou de gravité, un monde qui se révèle au visiteur avec une grâce exquise, et n’a pas l’air de connaître les pompeux ennuis de ces Olympes d’or et de marbre classiquement bâtis pour les rois. Une ceinture de fleurs entoure la merveille moresque, et lui envoie les parfums de toutes les flores de l’univers. Les serres de la Wilhelma n’ont pas d’égales au monde : toutes les zones y ont apporté leur contingent embaumé ; c’est la plus complète collection de toutes les richesses végétales des tropiques, de tous les odorants caprices de la nature et du soleil. La vie de ces fleurs anime ces jardins silencieux, et leur donne un peuple charmant ; on se promène avec délices sous ces longues voûtes de verdure, où se croisent les larges feuilles des lataniers avec les éventails de verdure qui flottent sur les magnolias. Par intervalles une surprise vous arrête, au milieu de la double haie des fleurs et des arbustes qui senties tapisseries de ces corridors embaumés ; c’est une fontaine qui réjouit de son murmure la solitude; c’est une gerbe d’eau vive qui s’épanche en rosée sur les fleurs ; c’est une volière où chantent tous les oiseaux mélodieux ^

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■c’est un bassin où nagent des poissons et des oiseaux aquatiques; c’est une rocaille mousseuse qui fait penser aux forêts vierges et aux zônes splendides où naquirent ces arbres et ces fieurs, où chantent les oiseaux d’émeraude, de rubis, d’écarlate et d’or; où s’amoncellent, dans une insouciance adorable, tant derichesse végétales, dont les secrets sont encore inconnus, et qui seront peut-être un jour des trésors de guérison pour les maux de l’humanité.

En sortant des serres, on monte au belvédère de la Wilhelmapar une pente douce bordée de fontaines et de fleurs; au sommet, on découvre un horizon immense, un admirable paysage ; à droite, Stuttgart, dans sa bordure de montagnes; le parc , immense qui, à cette distance, ressemble à une forêt vierge ; en face, la jolie ville de Cannstadt, assise sur les berges du Neckart ; plus loin, une série de collines vertes, aux molles inflexions ; et aux limites du tableau, les cimes vaporeuses de l’Âlpe souabe. On a passé cinq heures dans ce merveilleux domaine, et on le quitte avec regret, comme si on ne l’avait qu’entrevu ; c’est alors qu’il est facile de comprendre le, motif de la défense et de l’interdiction, qui élève

üne barrière autour de la Wilhelma. S’il était permis à tout le monde de mettre les mains et les pieds sur ce bijou sans prix, on autoriserait sa dévastation insensible et trop progressive ; il faudrait pouvoir le mettre sous cloche, comme on Ta dit du campanile de Giotto, ce bijou florentin. Quant à nous, j’ose l’affirmer, nous avons marché avec un religieux respect dans ces salles, ces jardins, ces serres, en retenant nos mains toujours tentées de toucher tant de choses féeriques pour nous assurer de leur réalité humaine, toujours tendues, par faiblesse de botaniste, vers ces fleurs attrayantes qu’il serait si doux de cueillir; j’ai , même résisté au bonheur de toucher un stanhopea tigrata, que je connaissais de réputation, par les gravures de la Flore indienne, et qui me paraissait une fleur inventée par les botanistes anglais. La seule chose qu’il m’a été permis d’emporter de la Wilhelma, mais avec autorisation du gardien, c’est une crête de gynorium argenteum, cueillie bien loin des serres, et en pleine campagne, dans le verger. Cette relique végétale ressemble à une plume d’argent tombée du turban d’un émir.

Le soir de ce jour, nous étions invités, comme visiteurs privilégiés de la Wilhelma invisible, à ua

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festin anniversaire de mille couverts, qui se donnait en rhonneur du peuple et du roi ; il faut dire que cette fête dure huit jours. Toutes les classes de la société sont admises à ce festin ; chacun a le droit de souscrire, et il en résulte une fraternelle et cordiale aggrégation de convives de tout rang. La noblesse y coudoie la roture ; les excellents vins de Stuttgart y coulent pour tout le monde ; le soleil qui les colora n’â point fait de distinction, et chacun se conforme à l’opinion du soleil.

La table est dressée dans une immense salle, au premier étage de l’immense édifice à colonnades qui s’étend sur toute la longueur de la place du château royal. Nous étions trois Français, perdus au milieu de la foule, et certes, nous n’avons eu qu’à nous louer de l’hospitalité reçue ; les meilleures places ont été pour nous, et nous avons pu jouir tout à notre aise d’un spectacle si curieux et si nouveau pour des étrangers. Elle remonte bien haut l’origine de ces agapes de l’égalité chrétienne, de ces banquets libres où les rangs se confondent ! Ces coutumes de la vieille Germanie, héritière de Rome, ont corrigé ce qu’avaient d’excessif et de payen les fêtes de Saturne; il y avait encore pendant ces ides, où l’on invitait à

profiter de la liberté de Décembre, %Uere libertate Deccmbri, il y avait encore servitude du côté des maîtres, puisqu’ils obéissaient à leurs domestiques. Le sentiment chrétien fut bien plus humain, dans les agapes des premiers temps évangéliques: et il fit renaître les mœurs du véritable âge d’or, qui s’étaient corrompues depuis le règne de Saturne et de Rhée. 11 existe ainsi, en Allemagne, plusieurs usages et coutumes qui sont des traditions romaines modifiées par le christianisme ; ainsi, en profitant de la libert/é des parenthèses, hberté du voyageur vagabond, qui écrit comme il voyage, j’ai remarqué à Stuttgart un usage légué par Gerraanicus, et je soumets ma découverte aux savants du pays, bien plus instruits que moi en pareille matière. Je sortais de l’hôtel Marquart, au lever du soleil, pour visiter la ville; l’heure sonna au vieux clocher gothique qui.domine la place du château, et au même instant, une fanfare d’instruments de cuivre accompagna la sonnerie avec un charme de mélodie inexprimable. Dans les premiers temps, cette fanfare ne devait retentir, je crois, qu’au lever du soleil, mais la chose ayant été trouvée charmante dans une ville de musiciens, on a confié à des virtuoses aériens le soin d’exécuter leur fanfare à

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toutes les heures du jour, duodedm repetita placent. On sait qu’à la première heure les clairons romains sonnaient l’hymne de Diane, usage qui a donné le nom de la diam à la batterie matinale de nos tambours. Il n’y a pas d’étymologie plus claire, je crois.

Or, les Allemands, qui ont perfectionné les clairons de Germanicus, ont conservé ce mélodieux adieu à l’astre des nuits, et le christianisme arrivant, la fanfare religieuse du point du jour retentit aux cimes des clochers, non plus en l’honneur de Diane, mais à la gloire de Dieu. Si je me trompe, mon erreur ne fera de mal à personne ; on ne peut en dire autant de toutes les erreurs.

En Allemagne, dit-on, la musique est dans l’air. A Stuttgart, on a trouvé le moyen de lui faire sonner l’heure, en l’éleyant à trois cents pieds au-dessus du niveau des trottoirs. Elle habite beaucoup la terre aussi, et ce n’est pas moi qui m’eu plaindrai. Quand la musique sera la passion de l’univers, les canons se tairont, car ils chantent faux, et ne sont que l’intolérable orchestre d’un charivari homicide. En entrant dans la salle du festin de mille couverts, un de mes . nouveaux amis me fît cette question :

' — Avez-vous entendu la musique du régiment de Benedeck?

— Oui, lui dis-je; ce beau régiment a tenu garnison à Radstadt, et son orchestre militaire faisait la joie de la contrée badoise. Je n’ai jamais rien entendu de plus émouvant que cette musique exécutant le finale de Lucie. C’était la perfection.

— Eh bien, me dit-il, vous allez entendre la musique du régiment du baron Vernhart, dont le maître de chapelle est M. Jeschko, un compositeur des plus distingués. Nous avons fait venir cette musique de Mayence, pour notre fête de huit jours, et nous payons son voyage cinq mille florins, environ dix mille francs. Vous entendrez chanter une digne sœur de Benedeck.

Ainsi, voilà une petite yjlle de soixante mille âmes qui se donne le plaisir de payer dix mille francs un orchestre qu’il fait venir de Mayence par le chemin de fer; cent musiciens 1 Tout un convoi d’exécutants !

Il y avait mille convives à ce festin babylonien, et deux mille spectateurs qui ne dînaient pas. Le service était fait avec un ordre admirable par le restaurant de la Colonnade ; on parlait peu, on buvait beau- •

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coup, mais le meilleur plat était la musique du régiment de Mayence, qui, du potage au café, a épuisé tous les répertoires connus et inconnus, au milieu d’applaudissements frénétiques. Le succès du maître de chapelle Jeschko aété immense; il conduit son armée de musiciens, sans pupitre, sans partition, et avec une énergie calme qui impose. On pense bien que Wagner n’a pas été oublié dans cette exhibition de toutes les musiques et de tous les musiciens ; après la marche du Tanhauser, très-bien exécutée, et couverte de bravos enthousiastes, il s’est fait un silence assez long, et mon voisin de table en a profité pour me dire, sur un ton lamentable ;

— AhI monsieur, quelle faute votre intelligent Paris a commise le jour où il a sifflé ce chef-d’œuvre de Wagner!

Mon devoir était de défendre Paris sur la terre étrangère, et ma tâche était facile.

— Monsieur, ai-je répondu, Paris n’a pas sifflé le Tanhauser; c’est une erreur trop répandue en Allemagne, et voilà dix fois au moins que je me vois forcé de disculper Paris.

— Comment! dit mon voisin stupéfait, le Tan-

hauscr n’a pas été sifflé sur votre théâtre de l’Opéra?

— Encore une fois, non, repris-je ; écoutez.

On fît cercle autour de nous. Les spectateurs descendaient des estrades voisines; ils avaient entendu prononcer le nom du grand Wagner.

— M. Wagner, repris-je, a commis une grande faute, en arrivant à Paris ; il a publié un livre dans lequel il a insinué trop clairement que la musique était toute dans l’avenir, et assez peu dans le passé; que certains maîtres, entourés de l’estime universelle, ne méritaient guères cette faveur; que l’orchestre des maîtres italiens n’était qu’une immense guitare d’accompagnement, et qu’enfîn il était temps de voir éclore au soleil du lustre la véritable musique, la musique de l’avenir. Cette théorie iconoclaste a fait grand bruit; les commentateurs en ont même exagéré l’idée paradoxale en la racontant à ceux qui n’avaient pas lu le livre, et, l’irritation étant au comble, on a sifflé à l’Opéra la théorie de M. Wagner, mais non pas le Tanhauser, qui n’a pas été entendu. Si M. Wagnçr, compositeur d’un talent hors ligne, n’avait pas publié de livre avant de donner son œuvre, on aurait écouté le Tatihauser^ on aurait rendu

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justice aux grandes beautés qu’il renferme, et il serait au répertoire aujourd’hui. Paris est le meilleur enfant du monde; il ne connaît ni l'envie, ni la jalousie, ni l’exclusion. Jamais il ne demande à un musicien : D’où venez-vous? Est-ce du Rhin ou des Alpes? Cela lui est bien égal. Si l’étranger a du talent, Paris l’applaudit et l’adopte, et souvent même au préjudice de ses enfants. Quatre étrangers occupent seuls aujourd’hui, par monopole, la scène de l’Opéra ; Rossini, Meyerbeer, Donizetti et Verdi. Auber, le Parisien, a vu tomber dans l’oubli son Enfant prodigue et son Gustave III, et il négocie depuis vingt ans pour faire reprendre sa Muette de Portici. Si Auber était Allemand ou Italien, on le jouerait encore une fois par semaine, au moins. Il n’y a rien à répondre à cela. Les faits et les affiches parlent haut. Notre Opéra est le théâtre des étrangers.

M. Jeschko s’avança sur l’estrade, son petit bâton de maître à la main, et l’orchestre attaqua le sublime sextuor final du Freyschütz. Mon voisin me fit un signe d’approbation, et blâma la publication du livre de Wagner.

Ce soir-là, Stuttgart oublia de souper. Ceux qui n’avaient pu trouver place dans la salle, et ils étaient

fort nombreux, stationnaient sous la longue colonnade et sur la place, pour entendre la musique du régiment de Mayence, et si les exécutants n’eussent pas été accablés de lassitude, le concert se serait prolongé jusqu’au jour, et Stuttgart oubliait de s’endormir. La nuit était tiède comme au solstice de juin; la fraîcheur des fontaines et des arbres voisins avaient même un charme qu’on recherche rarement en automne, à minuit.

Les fêtes et les concerts perpétuels nous avaient fait négliger les établissements publies, les musées, les résidences royales, et autres choses curieuses que possède Stuttgart. Dès que le calme fut rétabli, nous n’avons pas voulu nous contenter de nos émotions de la Wilhelma, et nous avons voulu tout voir.

Nous avons fait nos dévotions au monument de Schiller, élevé sur une place, devant une vieille église gothique. Ce grand poète, né à Marbarch, dans le voisinage de Stuttgart, a fait ses études dans cette ville , dont il est pour ainsi dire l’enfant bienaimé. Sa statue, qui est l’œuvre de Thorwaldsen, est fort belle ; elle pense et fait penser, comme le guerrier de Michel-Ange, à la chapelle funèbre des Médicis.

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Le musée des beaux-arts mérite d’être visité, car il abonde en belles œuvres, entre autres celles de Thorwaldsen et de Dannecker; une Nymphe de Schwanthaler; les Grâces de Canova; les victoires deRauck; des tableaux de Giovani Bellini, du Titien, du Tintoretto, de Jules Romain, de Paul Véronèse, du Caravage, de Carlo Dolce, de Rembrandt, d’André del Sarto, de Léonard de Vinci, de Van Dyck, de Zurbaran, de Murillo, de Velasquez, d’Holbein, de Rubens, de Guido Reni, de fra Bartolomeo, et autres maîtres de toutes les écoles et de tous les pays. C’est un riche musée, comme on voit, et qui révèle le goût éclairé du roi et sa haute protection aux arts. La bibliothèque publique contient trois cent mille volumes et 8544 Bibles en toutes langues, collection sans égale au monde. Dans le cabinet des médailles, on voit de précieux débris antiques d’origine romaine, trouvés dans des fouilles aux environs de Stuttgart. Le cabinet d’histoire possède un trésor fossile des plus curieux : c’est une mâchoire de mammouth trouvée près de Cannstadt, et mieux conservée que la mâchoire du même monstre anté-diluvien trouvée dans les carrières de Maestricht. Le musée xoologique nous montre une collection de plus de

mille animaux empaillés, et groupés avec un art qui est un prodige d’exécution. Jamais le procédé taxidermique n’a reproduit le mouvement et la vie avec une plus merveilleuse fidélité. Au sommet delà montagne qui domine le Neckar, on peut visiter une villa royale, bâtie par Leins, et qui mérite bien d’être vue et admirée après la Wilhelma. Les amateurs de l’art hippique ne manquent jamais de visiter les écuries royales, dont la réputation est européenne; elles sont contiguës au château royal.

Le roi régnant est adoré de son peuple, et il mérite cette afFection, car il a consacré sa longue vie au bonheur de son royaume : il vit au milieu de ses sujets comme un père au milieu de sa famille; ses ministres, choisis dans les classes inférieures de la société, en connaissent les besoins et peuvent en parler avec connaissance de cause; sa bonté naturelle le dirige toujours vers le bien; c’est son meilleur conseiller. Sous son règne les arts fleurissent, le commerce s’agrandit, l’industrie prend un essort immense, le bien-être s’étend partout. Rien n’annonce la misère à Stuttgart, tout y respire l’aisance. En d’autres pays d’Allemagne, j’ai vu des villages d’un aspect sordide, avec des masures lézardées et un

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peuple d’enfants en guenilles. Autour de Stuttgart, je n’ai traversé, dans mes promenades, que des villages bien bâtis et animés par de joyeuses figures d’enfants, avec le teint de la santé. Il faut dire aussi que la campagne est magnifique dans sa pompe nourricière. Le vin le plus généreux coule à flots sur les montagnes, les prairies sont de gras pâturages, les plaines sont des jardins et des vergers qui donnent tout aux agriculteurs. L’impulsion donnée à la charrue par la main du roi, il y a un demi-siècle, a porté ses fruits. Chaque pouce de terre a reçu im germe fécond, et rien n’a été perdu de tout ce que Dieu a donné à l’homme pour le nourrir. Un charme nouveau, le charme de la civilisation, la locomotive, est venue ensuite sillonner ces belles campagnes et mêler sa fumée à la fumée des chaumières. Le rail des chemins de fer fait rayonner ses lignes sur les prairies, et favorise un rapide échange de produits entre les États voisins, comme avec les pays les plus éloignés; c’est le sillon du commerce dans le sillon des épis. Aussi Stuttgart est sorti de sa vieille léthargie ducale ; ce n’est plus la cité somnolente de Frédérick et d’Alexandre, la ville qui se laissait déshériter par sa voisine Louisbourg; c’est la ville du

siècle, du progrès et de l'avenir, elle se met au niveau des grandes capitales par la beauté de ses monuments, le luxe de ses bazars, la splendeur de son théâtre lyrique, l’assainissement de ses rues, la majesté de ses promenades, le confort de ses hôtelleries; elle suit avec intelligence ce mouvement nouveau qui emporte les villes d’Europe vers de meilleures destinées, et comme elle n'a point de rivaux jaloux, de conquêtes à faire, elle jouit de la douce quiétude du présent, et ne conçoit aucune crainte pour son brillant avenir.

On ne sait que faire du beau temps à Paris, et aucune Tille du monde ne vous offre autant de compensations agréables pour supporter les températures ennuyeuses, et nous faire croire que le lustre du salon est le frère aîné du soleil du ciel. Or, en dînant au célèbre hôtel de Diemer, j’entendis parler avec enthousiasme des ruines de Ribeauvillé, et, pour éviter l’inutile beau temps de Paris, je me mis en wagon pour visiter l’Alsace rhénane, cette belle Alle- ' magne française, la plus riche province que la conquête ait mise sous notre drapeau.

A la station de Ribeauvillé, je m’arrêtai pour voir ces fameuses ruines, que les Alsaciens vantent à l’é> ‘ gai de Heidelberg. La France est un pays peu connu, et si les Anglais ne le découvrent pas et ne burinent pas ses merveilles, comme ils ont fait pour le Bengale, la Chine et Java, nous ne connûtrons jamais tout ce que notre pays renferme d’admirable, comme paysages et vénérables monuments. Pour moi, j’avoue humblement mon ignorance; je connais la plus obscure des pierres antique^ de Rome et la plus petite tour fêlée de l’Allemagne, et je n’avais jamais entendu parler des châteaux de Ribeaupierre et du Hog- Rœnigsbourg.

Ribeauvillé est une modeste ville destinée à grandir, si un tronçon de fer vient la toucher au pied de ses belles montagnes et la relie au chemin de fer de Colmar. Cette localité délicieuse possède tout, excepté la vie ; elle a des vignobles supérieurs en qualité à leurs voisins du grand fleuve; le johannisberg même ne vaut pas le vin de Ribeaupierre ; elle a des promenades superbes, des prairies grasses, des jardins riches en fruits exquis, des eaux vives, des sources thermales, des torrents canalisables, des vallons merveilleux, des forêts superbes, de grandes usines

entretenues par de larges ruisseaux, et, pour tout dire, elle est, m’a-t-on affirmé, très-bien administrée par son maire, M. Saltzmann, ce qui assure à l’avenir de Ribeauvillé tout ce que promet le présent.

A la station de l’omnibus du chemin de fer, on me donna un guide, car un guide est nécessaire pour montrer le chemin des ruines. Ordinairement je refuse toujours de soumettre mon indépendance à ces tyrans d’itinéraire ; j’aime mieux courir la chance de m’égarer; on se retrouve toujours quand oh a le soleil pour étoile polaire.

A l’âge des illusions classiques, je m’égarai dans la campagne de Rome, en cherchant le tombeau de ces trois Horaces qui n’ont jamais existé qu’en tragédie, et je' n’ai jamais été plus heureux qu’en

ce beau jour; je découvris plusieurs choses eu-

rieuses dont l’histoire fabuleuse et la fable historique ne parlent pas.

Mais, à Ribeauvillé, le guide étant jusqu’à ce jour une sinécure, faute de voyageurs, je crus devoir faire une exception à mes habitudes, pour encourager un jeune débutant dans ses fonctions honorifiques. Nous nous mîmes en marche, après mon premier monstra

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viam dequar^ et nous nous dirigeâmes vers cette échelle de Jacob qui monte presque perpendiculairement aux trois châteaux.

Chemin faisant, mon guide me montra la boutique du boulanger Pâris, qui est aussi un pâtissier de génie. Notre capitale appelle en vain cet artiste du four; rien ne peut rarracher à son beau pays, pas même la fortune ; il se contente de concourir aux prix de pâtisserie avec ses confrères de Strasbourg, et il est toujours proclamé vainqueur.

' On laisse à droite de la rampe le vieux palais du roi de Bavière, aujourd’hui pensionnat de demoiselles; on traverse de beaux vignobles suspendus en amphithéâtre, dans la plus heureuse des expositions. Insensiblement, le sentier des chèvres devient pluSs abrupt et passe à l'état sauvage; les chênes nains et les châtaigniers remplacent les vignes ; d’énormes roches de basalte surgissent de tous côtés et se suspendent aux lèvres des précipices, comme des géants au désespoir ; on grimpe après avoir marché, on escalade après avoir grimpé ; à chaque pas, on cherche l’équilibre, comme un funambule novice; le guide offre son bras comme point d’appui et lit sous cape de la gaucherie pédestre des hommes -civilisés;

^ enfin on arrive à la racine du p^c prodigieux, éternel * piédestal du premier des trois châteaux.

Ici line pause est nécessaire ; dn la consacre à maudire ces endiablés seigneurs du moyen âge qui se perchaient dans les nues, pour piller la plaine et remonter impunément avec leur butin, comme leurs modèles les vautours. Notre globe, dans ses éruptions volcaniques ou ses soulèvements convulsifs, a travaillé pour ces messieurs des xu* et xm* siècles. Si la terre fût restée unie comme une glace, il n’y avait pas de féodalité.

Le fabuliste La Fontaine a écrit ce vers :

Riea se peut arrêter cet animal grimpant.

Il voulait parler de l’homme en s’adressant à la chèvre.

J’ai toujours pris ce vers pour une épigramme personnelle, surtout en faisant l’ascension du premier château de Ribeaupierre, ascension qui arrête les chèvres. Mais au sommet de ce mat de cocagne, le \ joyau gagné est splendide et fait oublier l’escalade.

Le mot de Çhâteaubriand revient à la mémoire : une création infinie devant les yeux, un abîme sous les pieds. On découvre l’Alsace, avec ses plaines, ses

montagnes, ses forêts, les plus belles de toutes les richesses, de l’homme : on voit serpenter à l’horizon la ligne lumineuse du Rhin et les gracieuses frontières du duché de Bade ; tout un monde de vie et de lumière, où TAllemagne et la France confondent leurs magnificences et leurs trésors.

Ce premier château n’est qu’un belvéder de granit, orné d’un mur croulant ; la ruine est en ruines. Le second mérite vraiment une place d’honneur après Heidelberg. L’accès est d’une difficulté presque insuiv montable, et parvenu au sommet, il me fut impossible de retenir une exclamation offensante contre la mémoire des seigneurs de Ribeaupierre, branche éteinte heureusement. Alors mon guide me dit avec un admirable sang-froid germanique :

— Mais, monsieur, il y a un autre chemin, là, de l’autre côté ; un chemin très-doux, et les voitures même peuvent y passer.

— Bon ! m’écriai-je, et c’est maintenant que vous me parlez de ce chemin ! quand j’ai semé les lambeaux de mes souliers sur les échelons de cette montagne I Vous n’êtes pas un guide, vous êtes un égareur !

— Voyez comme cela est beaul me dit-il avec orgueil.

— Mais ce serait encore plus beau, repris-je, si j’étais arrivé en voiture par l’autre chemin.

Au reste, ce guide était dans son droit ; je le reconnus plus tard. Être ou ne pas être, voilà sa

question. Le jour ou le vovageur saura qu’on arrive

aux trois châteaux avec un cocher, il n’y aura plus de guide : le métier sera perdu.

Ce second château appartient au grand style de l’art bysantin rhénan ; il m’a rappelé Münzenberg, celte merveille si peu connue de la Hesse électorale : . ses ruines sont superbes et parfaitement dessinées par le travail de deux siècles. La salle des Chevaliers n’a conservé qu’une bordure de fenêtres ogivales. Le lierre couvre des amas informes qui furent les bastions, les courtines, les créneaux. Une belle tour,, très-bien conservée, est encore debout; elle remplace,, comme partout, la signature du conquérant destructeur.

Quant au troisième château, je ne l’ai vu que de loin, et je le ferai photographier l’an prochain. J’en avais assez de deux à ma première ascension. Quelques mots d’histoire maintenant.

Au vin* siècle , un gentilhomme nommé Rappoltus, souche des Riî)eau pierre, fonda Ribeauvillé

242 LES AMOURS DES BORDS DU RHtN

et bâtit le premier château. Au xm* siècle, le village ayant pris les proportions d’une ville, les seigneurs bâtirent les deux autres châteaux. Pendant de longues guerres entretenues avec les voisins, ces trois manoirs ont été souvent pris, repris saccagés, rebâtis. La guerre de Trente Ans leur porta les derniers coups, avec la terrible main de Gustave-Adolphe, le ravageur du Rhin. A la fin du xvi® siècle, on ne voyait déjà plus que des ruines sur les hauteurs historiques de Ribeauvillé. Voici ce que la légende ajoutait : « Deux frères Ribeaupierre habitaient les deux châteaux les plus rapprochés : ils étaient passionnés pour la chasse, et l’aîné de ces Nemrods allemands avait l’habitude de réveiller le cadet en décochant une flèche sur la fenêtre de sa chambre. Un matin le frère dormeur et paresseux se réveilla sans flèche, et voyant le grand jour, il se leva et ouvrit la fenêtre pour voir ce qui se passait sur la plate-forme du château voisin. Le bon frère aîné choisit ce moment pour lancer sa flèche, que l’autre reçut en pleine poitrine, et il s’endormit dans l’éternité.» Ayant examiné le terrain avec beaucoup d’attention, je dois dire, la main sur la conscience, comme un chef de jury, que ce Caïn Ribeaupierre a été calomnié. Dans

tous les vieux mensonges historiques, il y a ou une flèche ou une pomme. La distance qui sépare les deux châteaux absout l’accusé.

P. S. Cet article était imprimé lorsqu’un industriel de Ribeauvillé m’a appris, en Allemagne, qu’un chemin nouveau et d’un abord facile a été ouvert sur la montagne, grâces aux soins intelligents du maire. Ainsi la rude ascension est devenue une charmante promenade.

LA PARISIENNE A BADE

Les rois n’ont qu’une capitale; les reines trouvent leurs capitales partout : elles voyagent incognito, en été; elles s’arrêtent sous les arbres d’une promenade quelconque, au bord de la mer, ou du Rhin; elles viennent s’asseoir sur une modeste chaise faite de bois blanc noirci et de paille écrue, et la chaise brille comme un trône. L’étrangère inconnue est reconnue reine, tous les voisins se changent en cour* tisans. On entend prononcer, en toute langue, trois mots :

— C’est une Parisienne !

Il y a aux environs, et sur la môme ligne, des Anglaises du Lancastre, belles comme les apparitions du Midsummer; des Allemandes radieuses comme les visions du poëte de Francfort ; des filles du Danube éblouissantes comme les ondines de TEuxin, rêvées par le poète d’Athènes; des Scandinaves douces à l’œil, comme les Willis de tous les poètes; il y a une réunion de visages divins, de formes adorables, de météores vivants, de chevelures lumineuses, de contours suaves, de toutes les exquises beautés que le Nord prodigue sous toutes ses latitudes, pour humilier le soleil et le remplacer avec avantage; eh bien, quand la Parisienne arrive, tous les regards vont à elle; c’est l’étoile qui fait oublier un instant la constellation.

Elle * n’éblouit pas, elle charme; elle n’impose pas, elle attire ; elle n’étonne pas, elle séduit. A-t-elle quelque chose de plus que ces autres femmes? Non, elle a moins; elle n’a pas besoin d’être déesse; elle se contente d’être femme, mais femme dans l’attraction la plus savoureuse du mot, femme de la pointe de ses souliers à la pointe de ses gants. Elle ne s’étudie pas, elle ne prépare aucun rôle, elle ne prémédite aucune pose, elle ne conspire jamais contre la

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surprise de radmiration ; ce n’est pas une comédienne ; c’est un personnage ; elle doit tout à la nature, à l’instinct du beau, aux dons du berceau; elle n’a rien appris dans un conservatoire; toute petite enfant, elle annonçait déjà la femme, lorsqu’elle courait après le cerceau sur le sable des Tuileries, ou qu’après l’ivresse du jeu, elle divisait les boucles de ses cheveux pour recevoir au front le doux baiser maternel.

Nous étions là quelques Français, l’autre jour, devant la pelouse de Bade, quelques Français cosmopolites, et peu accessibles aux préjugés nationaux; nous étions entourés de ces types merveilleux dont je viens de donner l’énumération géographique, et nous admirions à droite et à gauche, lorsque la reine arriva. Sa mise élégante et simple avait pris à la mode sa juste mesure; ou, .pour mieux dire, elle ne copiait pas la mode, elle la faisait. Cette toilette de cinq heures du soir se composait d’une robe blanche, sans hyperbole, d’une mantille de dentelles de Chantilly, et d’un chappu de paille dont les rubans roses se nouaient négligemment sous le menton. Tout cela était porté avec tant d’aisance, qu’il semblait que toutes les pièces du costume étaient nées avec la femme, comme les ailes naissent avec l’oiseau.

11 y a de belles femmes gui ne savent pas marcher, elles se transportent; notre Parisienne fit deux tours d’allée avec cette précision de mouvement et cette légèreté gracieuse qui plaisent à, l’oeil, comme un rbythmo de sons bien cadencés plsdt à l’oreille, et aucune ondulation préméditée ne troublait l’harmonie de ces deux pieds de satin qui effleurent toujours et ne se posent jamais.

Dans le voisinage, on voyait luire les plus beaux yeux du monde; ces yeux prenaient des leçons. Il est si agréable de savoir bien marcher, quand on est belle, et il ne suffit pas d’avoir de jolis picdsl La promenade faite, elle s’assit; il n’est pas encore si aisé de s’asseoir, et surtout de se lever. La Parisienne s’asseoit et se lève, comme l’avis splendida des tropiques se pose et prend son vol; la robe ou le plumage ne trahissent aucune gaucherie, aucune contraction brusque dans l’invisible mécanisme du corps.

A peine assise, tout se met en harmonie dans la Parisienne ; le meilleur peintre perdrait une heure à composer ce qu’elle fait d’instinct, à la minute : ses pieds dessinent leurs pointes à la frange de la robe; ses bras s’arrondissent en négligeant les lois do la

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symétrie égyptienne ; son torse prend des inflexions charmantes; sa tête se penche avec la grâce du cygne ; le sourire de l’esprit flotte sur ses lèvres entrouvertes; on devine qu’elle veut parler. Faites cercle, messieurs, et donnez-lui la réplique, — comme vous donnez à un bal votre funèbre frac noir pour mieux faire ressortir lia toilette des femmes et l’éclat des diamants.

Notre Parisienne tient salon sous les arbres; elle ne parle jamais, elle cause : parler, c’est ne rien dire ; causer, c’est dire tout. En général, les hommes parlent; les femmes causent. On reproche souvent aux femmes de parler modes ; on ne reproche pas aux hommes de parler trois pour cent. La toilette est l’écrin de la femme, le cadre de sa beauté. La mode «’élève ainsi à la hauteur d’un art.

Les femmes sont dans leur droit lorsqu’elles s’occupent de ces prétendues futilités qui sont l’adorable assaisonnement de leurs grâces et de leurs charmes, et sont aussi le nimbe de la divinité. Le trois pour cent, le crédit mobilier, les actions industrielles n’ont pas le môme intérêt de conversation pour les auditeurs profanes; quant à moi, j’attache plus d’importance à la hausse ou à la baisse d’un corsage qu’à la

hausse ou à la baisse des fonds publics. Au reste, la Parisienne ne parle modes qu’avec ses amies; elle a trop de tact pour causer chifiTons avec ceux de notre sexe. Elle a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, beaucoup étudié, et se pose comme ignorante dans la conversation, ce qui enhardit les hommes. Elle sait tou> jours la chose qu’il faut dire, et ne va jamais au delà de sa science, tant elle redoute l’inconnu; elle a le secret du dialogue ; elle connaît le pouvoir de la phrase courte; elle connaît la mesure de l’épigramme polie; elle a le sentiment inné des convenances; elle ne regrettera jamais rien de ce qu’elle a dit, car elle réfléchit en improvisant.

Un petit dialogue achèvera de la peindre. Un homme était assis à son côté, assis sur trois chaises, le stick à la main, le cigare à la bouche, le lorgnon à l’œil; un élégant touriste d’occasion, voyageur à son insu, agréable d’extérieur ; souriant à tout, par habitude de son miroir; irréprochable de mise, et sablant toutes les allées de ses cheveux , comme un jardin anglais. A seize ans, il remportait le pris d’honneur à Charlemagne; à dix-sept, il étudiait les sciences exactes; à dix-huit, il visait aux chancelleries; à dix-neut il visait aux figurantes de l’Opéra; à vingt,

‘ ' Là PARISIENNE A BADE 251

il avait tout oublié ; à vingt et un, il se promenait sur le boulevard Italien , avec un héritage. A trente , il ne faisait rien, et s’ennuyait partout.

• — Comptez-vous faire un long séjour à Bade, madame la comtesse? disait-il à trente-cinq ans.

— Je n’ai rien décidé, selon mon habitude. J’ai horreur du jour du départ à date .fixe. Les chemins de fer vous enlèvent ce souci. On ouvre sa fenêtre, un beau matin, qui est laid ; il pleut, et tout annonce qu’il pleuvra encore; les arbres se font jaunes, le ciel se fait gris, la campagne se fait triste ; on donne un regard du côté de Paris, où il fait toujours beau dans un salon entre deux bougies, et on court à la gare du chemin de fer... Et vous, monsieur, avez-vous fixé votre départ?

— Oui, madame, je pars le 9, à deux heures quarante-cinq.

— Vous amusez-vous ?

— Pas trop... Tout ce qu’il y a là autour de nous ' ne vaut pas le boulevard Italien... Oh! mon beau boulevard Italien !

— Et que faites-vous au boulevard Italien?... Pardon, une simple question de curiosité...

— Mais, madame, ce que je fais... je ne fais rien

je me promène, ou regarde passer les équipages, les femmes, les chevaux.

— Et après ?

— Après ? on recontre un ami , on cause, on prend deux chaises devant Tortoni, il y a des gens qui sortent de la Bourse, on sait les nouvelles dans la primeur,, on lit les affiches de spectacles, enfin, c’est une promenade charmante ; c’est Paris.

— Oui , dit la Parisienne en jouant avec son éventail , je comprends tout le charme de cette promenade, et vous avez bien raison de regretter tous ces amusements.

— Oh I madame, le boulevard Italien !

~ Pour vous distraire , avez-vous fait quelques excursions dans le voisinage de Bade?

— Non, madame... Je me lève fort tani, et je rentre chez moi à neuf heures.

— Vous n’avez pas eu la curiosité de visiter le Vieux-Château?

— On m’a dit qu’il était bien ravagé...

— Et on ne vous a pas trompé ; mais s’il n’était pas ravagé, on n’irait pas le voir.

— Rien au monde, madame, ne vaut le château de Versailles. Oh ! Versailles I

LA PARISIENNE A BADE

— Versailles a son mérite, sans doute ; mais parce

que lé soleil est beau, cela ne nous empêche pas de

regarder la lune.

— Madame, je déteste les ruines ; elles n’ont pas l’air comme il faut, et sont de mauvaise société. Parlez-moi du Louvre. Ohl le Louvre!

— Alors, vous n’avez pas été tenté de voir les ruines d’Ebersteinbourg?

— Non certes, madame !...

Quels diables de noms donnent-ils à leurs châteaux, ces Allemands! Nous disons, nous, le Louvre, Versailles, Meudon, le Luxembourg; ça se prononce couramment, comme la première lettre de l’alphabet. — Vous riez , madame , cela vous paraît-il déraisonnable, ce que je dis?

— Oh ! non , monsieur, — c’est très-sensé , au contraire ; — ^ les Allemands ont tort de donner à leurs châteaux des noms allemands... Enfin le mal est fait; il est incurable. On ne pourra jamais plus ' appeler Ebersteinbourg autrement qu’Ebersteinbourg. C’est désolant!... Avez-vous fait quelques promenades à cheval?

■ — Oui, madame.

— Du côté de Geroldsau?...

aS4 LES AMOURS DES BORDS DU RHIN

— Bon I voilà encore un nom du diable I

— Le nom ne fait rien à la chose... C’est un but de promenade ravissant; le site est délicieux; il y a un Niagara en miniature qui rafraîchit le payage, et tombe, moitié à l’ombre, moitié au soleil, avec une mélodie naturelle, et douce comme une cavaüne de Rossini.

— Eh bien, là, franchement, madame, cela vaut-il la cascade de Saint-Cloud ?

— Mais, monsieur, je donnerais toutes les cascades de Saint-Cloud et toutes les cascades artificielles pour la moindre chute d’eau que la nature dessine dans un vrai ravin, une vraie forêt, une vraie rocaille I Ainsi, voyez toute la peine que prend, depuis deux siècles, cette pauvre machine de Marly, pour arrêter la Seine sur la grande route, et la forcer à remonter une eau bourbeuse jusqu’au bassin de Latonel J’aimerais mille fois mieux une naïade, grande comme un verre d’eau, mais tenant sa source dans le parc de Versailles, et jouant avec un brin fi’herbe naturelle, au bord d’un filet d’eau de roche, entre deux arbres qu’un jardinier n’a pas taillés 1

— Et vous êtes Parisienne, madame 1 dit l’interlocuteur, avec le ton d’une indignation comique.

LA'PARISIENNB A BADE ’ 255

‘ — Mais, monsieur, c’est parce que je suis Parisienne que je vous dis cela! et j’adore mon Paris, moi ; je l’aime autant que vous l’aimez ; seulement, j’ai des yeux pour tout voir et tout admirer... Vous me rappelez', monsieur, le Parisien d’une légende allemande... Pardon; c’est encore une légende, vous permettez?...

— Voyons la légende.

— Oh ! celle-ci est fabuleuse; mais il y a une morale au bout, comme dans le Chêne et le Roseau de la Fontaine.

— J’aime les fables de la Fontaine.

■—Et moi aussi. Écoutez... On jouait à Mansîeld, en Allemagne, l’opéra de Robert le Diable. A la première scène, l’artiste qui jouait l’infernal Bertram se trouva mal, et on baissa le rideau .'Le public, accouru pour applaudir le chef-d’œuvre de Meyerbeer, donna des signes d’un vrai désespoir ; c’était, pour la ville, une première représentation. Tout à coup le régisseur annonce qu’un étranger arrivé le matin s’offre pour jouer le rôle de Bertram. Grande joie au parterre et aux loges. Or, cet étranger, dit la légende, était tout simplement le diable en personne, le beau Lucifer, qui, pour se désennuyer

256 LES ABIOURS DBS BORDS DU RHIN

11 n peu, avait eu la fantaisie de se montrer en scène, dans un rôle de lui. Jugez de Timmense succès du personnage! Jamais voix pareille n’avait étonné les oreilles humaines; jamais plus haut talent d’acteur n’avait épouvanté les yeux. Eh bien, Ja police de Mausfeld , appelée à grands crie par le public , vint mettre violemment à la porte un jeune Parisien, qui s’écriait à chaque instant : « Est-il stupide, ce public, dans son enthousiasme ! Et que ferait-il donc s’il voyait et entendait Levasseur dans Bertram 1 Oh I Levasseur dans Bertram!...» Comprenez-vous la morale de l’apologue ?

— Et j’en profiterai, madame, dit l’interlocuteur en s’inclinant. Me permettez-vous de vous quitter?

— Oui, monsieur... Allez-vous au boulevard Itatalien ?

— Je vais au Vieux Château, madame.

— Très-bien, monsieur, je vous réciterai une autre fable de Parisienne, à la première occasion.

VH

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