CHAPITRE I
discours, si graves et si sententieux que, si je les pouvais bien mettre au net, j’en ferais ravir et émerveiller le monde . De plus, si elle sçait bien parler, elle sçait aussi bien écrire. Ses lettres sont les plus belles, les mieux couchées, qu’il faut que tous les grandz écrivains du temps passé et de notre temps se cachent et ne produisent les leurs quand les siennes comparaîtroient, qui ne sont que chansons auprès des siennes. Il n’y a nul qui les voyant ne se mocque du pauvre Cicéron, avec les siennes familières. » Est-il besoin de rappeler que Brantôme était Gascon ?
La Reine passa les premières années qui suivirent son mariage, à la Cour de France. Lorsque le roi de Navarre réussit à s’échapper, au mois de février 1576, Marguerite restée à Paris, déploya une rare habileté pour servir, au milieu des intrigues qui s’entre-croisaient de toute part, les intérêts souvent fort contraires de son époux et de son frère chéri François d’Alençon. Elle avait, pour ce dernier, la tendresse la plus vive et la plus courageuse. Quand ce Prince, devenu suspect au faible Henri III, fut arrêté et enfermé au Louvre, elle voulut lui tenir compagnie et demanda au Roi, qui la lui accorda, la permission de demeurer auprès du captif. Elle en profita pour faciliter l’évasion du duc d’Alençon, ce que Henri III lui fit durement payer.
Pendant son séjour à la Cour de son frère, Marguerite avait notamment distingué Louis de Clermont, seigneur d’Amboise, connu sous le nom de Bussy, qui était, dit L’Etoile, « d’un courage invincible, haut la main, l’âme fière et audacieuse, aussi vaillant que son épée, mais peu craignant Dieu ». D’Aubigné dit qu’ « il avait un grand
CHARLES IX ET MARGUERITE DE VALOIS
esprit tant aux choses qu’aux langues, un courage démesuré, mais qu’il employait plus à mordre les chiens de sa meute que sur les loups, tellement qu’un bon capitaine l’eût désiré chez ses ennemis ».
En 1578, la Reine de Navarre rejoignit le Béarnais. Son entrée, à la petite cour de Nérac, fut un triomphe. « Elle eut bientôt, dit d’Aubigné, dérouillé les esprits et fait rouiller les armes. » Pendant quelque années, les époux vécurent en bonne intelligence. Marguerite dit, dans ses Mémoires, qu’elle jouit alors d’une félicité qui dura l’espace de quatre à cinq ans. « La Cour de Nérac était si belle et si plaisante que nous n’envions pas celle de la France. Le Roi mon mari était suivi d’une belle troupe de seigneurs et gentilshommes aussi honnêtes gens que les plus galants que j’aie vus à la Cour. »
Cependant, à la suite d’une querelle avec son époux, la Reine revint à Paris. Elle y fut mal reçue et sa conduite y fut tellement légère qu’elle scandalisa même le vicieux Henri III. Les affronts qu’elle reçut furent si nombreux et si graves qu’elle prit le parti de regagner le Béarn. « Le lundy huitième jour d’août 1583, dit L’Estoile L la Reine de Navarre, après avoir demeuré en la Cour, l’espace de dixhuit mois, partit de Paris par le commandement du Roy, pour en Gascogne retrouver le Roy de Navarre son mary, par commandement du Roy réitéré par plusieurs fois, lui disant que mieux et plus honnêtement elle serait près son mary qu’en la Cour de France où elle ne servait de rien. De fait, partant ledit jour, elle s’en alla coucher à Palaiseau, où le Roy la fit suivre par soixante archers de sa garde, 1. Mémoires de VEsloile, vol. I, p. 260.