CHAPITRE VIII
de la Muette, quand arriva ce temps si justement nommé le temps de la Terreur. »
François Chéron, dans ses Mémoires, raconte ainsi comment il fêta les Rois, en compagnie de quelques amis, le 6 janvier 1793 : « C’était le jour des Rois, pendant le procès de l’infortuné Louis XVI. Mme Filleul, qui logeait au château de la Muette, dont son mari avait été concierge, y rassemblait souvent une société choisie, toute royaliste, on le pense bien. C’est là que nous fêtâmes le jour des Rois, mystérieusement, comme les premiers chrétiens dans les catacombes. Un des convives — ce fut, je crois, M. de Trudaine — fît faire chez lui le gâteau et l’apporta, dans un large portefeuille. On le tira, dans une pièce retirée du château, hors de la vue des domestiques. Le dîner fut triste et silencieux. On convint de signes pour porter au dessert des toasts aux augustes prisonniers.... Mon frère et moi avons seuls survécu aux douze autres convives; y compris l’aimable et intéressante Mme Filleul, tous ont péri, victimes de la Terreur. »
Peu après, Mme Filleul quitta la Muette, pour s’installer dans la petite maison qui lui avait été donnée par le Roi et ce fut là que son amie Mme Chalgrin, fîlle de Joseph Vernet, vint célébrer le mariage de sa fîlle. Quoique l’on eût pris grand soin d’éviter tout éclat, l’attention n’en fut pas moins attirée sur l’ancienne concierge de la Muette.
Il y avait malheureusement, à Passy, en l’an II de la République, un Comité révolutionnaire de surveillance, composé des individus les plus crapuleux de la localité. Ces êtres ignobles avaient arrêté, le 7 mars 1794, André Chénier, dans la maison de Mme Renouard, située en face
LA RÉVOLUTION ET L’EMPIRE
(le la Muette, en libellant contre lui un procès-verbal que Sainte-Beuve, en le publiant, qualifiait de « honte de la civilisation ^ ». Le 2 messidor an II (20 juin 1794), un sieur Blache, agent du comité de sûreté générale, se présente, accompagné du maire de Passy et des membres du Comité de surveillance, chez Rosalie Filleul, et, après une longue perquisition dans son domicile, la met en état d’arrestation. Elle était « prévenue d’enlèvement, soustraction et vol d’effets appartenant à la république ». On avait notamment trouvé chez elle, une quantité de bougies provenant évidemment de la Muette. Mme Chalgrin fut également arrêtée et le rapport de Blache sur « l’affaire de la Muette » rédigé le 7 messidor, fut envoyé de suite au greffe du tribunal, devant lequel les deux amies comparurent, le 6 thermidor (24 juillet). On avait corsé l’accusation de détournement, en ajoutant qu’il résultait des lettres saisies que Rosalie était l’amie intime de la « Messaline Antoinette^ ».
Sans débats, sans témoins, en un tour de main, les accusées furent condamnées, notamment pour avoir « par des prévarications de tous genres, cherché à anéantir la liberté et à rétablir la royauté en France ». En ce qui concerne spécialement l’ex-concierge, on avait trouvé des effets à la marque du domaine national, « dans une maison qu’elle prétendait lui avoir été donnée par l’infâme Marie- Antoinette, son amie » ; on assura qu’elle avait mis toutes sortes de moyens en usage pour priver la nation de cette