‹ Le château de la MuetteChapitre 147 sur 181 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Aurait-il pu, dans ses rêves les plus extravagants, imaginer qu’il deviendrait un jour le proprietaire de ce beau domaine? Ce fut cependant cette chose invraisemblable qui se produisit en 1820.

Sébastien Érard était né à Strasbourg, le 5 avril 1752. Il était le quatrième enfant de Louis-Antoine Érard, fabricant de meubles. Il tenait de son père une constitution robuste, et, avec cela, un esprit hardi, entreprenant et une persévérance sans bornes. Son caractère décidé s’était manifesté, dès son enfance; à peine âgé de treize ans, il était monté jusqu’au plus haut point du clocher de la cathédrale de Strasbourg et s’était tranquillement assis en dehors, sur le sommet de la croix.

Vers l’âge de huit ans, Sébastien fut envoyé dans les écoles de dessin, pour y étudier l’architecture, la perspective, le dessin linéaire et la géométrie pratique. Toujours au travail, dormant peu, l’esprit sans cesse occupé d’inventions nouvelles, il passait de longues heures dans l’atelier paternel, pour apprendre à manier les outils et se former la main.

Il était encore jeune, lorsqu’il perdit son père, dont la mort laissait, sans fortune, une veuve et plusieurs enfants. Il prit le parti de se rendre à Paris, pour y chercher un emploi : il avait à peine seize ans et ne possédait que l’argent strictement nécessaire pour son voyage. Son parrain, homme riche, auquel il était allé faire ses adieux, lui avait, pour tout cadeau, donné généreusement... sa bénédiction. Il arriva, muni de ce léger bagage, et se plaça chez un facteur de clavecins, dont il devint bientôt le premier ouvrier. Son patron, qui était peu intelligent.

LES TROIS ERARD

ne comprit pas le mérite de son collaborateur et ne tarda pas à le congédier.

Sébastien entra chez un autre fabricant; ce dernier se montra plus avisé : on lui avait demandé un clavecin tout exceptionnel et dont l’exécution réclamait une foule de perfectionnements, dont il n’eût guère été capable d’inventer le mécanisme. Grâce à Sébastien, ce clavecin fut un chef-d’œuvre, et son apparition produisit une sensation extraordinaire. Le facteur, qui s’en était d’abord déclaré l’auteur, ne put soutenir cette prétention, dès qu’il se trouva en présence d’hommes compétents, qui lui demandaient des éclaircissements sur des mécanismes qu’il lui était impossible d’expliquer : il dut avouer quel était le véritable inventeur et, dès ce moment, Sébastien Erard se trouva mis en rapport avec plusieurs hommes distingués, qui s’empressèrent de le prôner et de le faire valoir. Il fut présenté à la Duchesse de Villeroy, qui s’occupait beaucoup de musique : elle lui offrit un logement dans son hôtel ; Sébastien n’accepta qu’à la condition d’avoir un appartement séparé et de conserver une indépendance absolue.

Les pianos n’étaient guère, à cette époque, qu’un objet de curiosité et un instrument d’exception. Le très petit nombre d’amateurs qui en possédaient, les faisaient venir d’Allemagne ou d’Angleterre. Erard construisit un de ces instruments, pour la Duchesse de Villeroy; ce premier piano était supérieur à tout ce que l’on connaissait alors. L’abondance des demandes fut telle que Sébastien comprit qu’il ne pourrait y satisfaire, s’il n’était puissamment aidé dans sa fabrication. Il fît venir, à Paris, son frère aîné Jean- Baptiste, l’associa à ses travaux, et, ayant quitté l’hôtel de

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