CHAPITRE X
yeux qui osaient à peine vous regarder, je les ai vus brillants d’émotion et d’enthousiasme, l’admiration les a parfois mouillés de larmes. La Muette aura servi d’asile à bien des tristesses et ses bois savent surtout les secrets de la douleur, mais ils savent aussi ceux de la patience, de la vertu et de l’héroïsme.... L’âme de Mme Erard, cette âme de charité et de douceur, était aussi une âme de justice et de courage, elle n’a jamais été timide devant la souffrance ou le devoir. »
A la mort de Mme Erard, sa nièce et fille adoptive, Mme la comtesse de Franqueville, devint propriétaire de la Muette. Dès lors, il devenait inutile de conserver deux habitations séparées; on détruisit donc les deux étages dont le pavillon de gauche avait été surélevé par Sébastien Erard, puis on reconstruisit la partie centrale, qui réunissait les deux pavillons et l’on restitua à l’ensemble du bâtiment la forme qu’il avait avant la Révolution.
Dans cette demeure ainsi reconstituée, Mme de Franqueville tint à maintenir les traditions d’hospitalité de la Muette. Elle eut l’honneur de recevoir à sa table M. le comte et Mme la comtesse de Paris, M. le comte et Mme la comtesse d’Eu, M. le duc d’Aumale, des ambassadeurs et nombre d’autres membres du corps diplomatique, des représentants du haut clergé et de l’aristocratie, surtout les membres des cinq académies de l’Institut de France. Elle appréciait vivement ces réunions, où l’on avait le délicat plaisir d’entendre causer M. le duc d Aumale et Taine, Sardou et Pailleron, Émile Ollivier et le duc de Broglie, Boissier et Rousse, etc. Par-dessus tout, elle aimait à recevoir les membres de l’Académie des
LE DERNIER DEMI-SIÈCLE
Beaux-Arts : Hébert, Baudry, Gérôme, Delaunay, Jules Lefebvre, Détaillé, Henner, Benjamin Constant, Falguière , Paul Dubois, Frémiet, Guillaume, Daumet, Ch. Garnier, Cbaplain, Boty, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus. Est-il besoin de dire que les compositeurs étaient très particulièrement les bienvenus, ainsi que les artistes musiciens.
Jjorsque la Ville de Paris résolut de mettre en vente les terrains du fleuriste attenant à la Muette, le Préfet de la Seine sollicita et obtint le concours de Mme de Franqueville, pour l’exécution de cette importante opération de voirie. Des terrains furent cédés de part et d’autre et une série de rues nouvelles furent ouvertes sur cette vaste surface; alors furent livrés à la circulation les boulevards Emile-Augier et Jules-Sandeau, les rues Octave-Feuillet et de Franqueville.
Au début du mois de janvier 1900, Mme de Franqueville, dont la dernière fille venait d’épouser M. le duc d’Ursel, se plaignait de voir la maison vide; elle-même allait bientôt creuser un autre vide, bien plus profond et douloureux. Atteinte, le 17 du même mois, d’une congestion pulmonaire, elle fut emportée sans effort et sans douleur, le 26 janvier.
Quelques jours plus tard, un de ses plus chers et fidèles amis, le marquis de Ségur, lui consacrait les lignes suivantes : « Parmi les créatures d’élite que Dieu a rappelées à lui, cette année, je n’en connais pas de meilleure, de plus aimable, de plus digne d’être pleurée sur la terre et couronnée dans le ciel que la comtesse Marie de Franqueville. C’était une de ces âmes limpides et consolantes