I.E CHATEAU
quelque chose, moi, que mon père de son vivant, a niauiitet pardonné dix-sept fois... Et puis, je vous le dis, en vérité, vous êtes trop jeune pour figurer avec avantage en Madeleine. — Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Charlotte en cachant son visage dans la poitrine de madame Worel. — M. le chevalier, vous oubliez... vous ne savez peut-être pas, balbutia madame 3Iorel en alTectant une certaine dignité... — .le sais, madame, répliqua sèchement le chevalier, que celte jeune personne a éié voire élève, et voilà précisément pourquoi je m'étonne de la trouver aussi rebelle... aux consolations que je voudrais lui prodiguer...
Madame !\Iorel se mordit les lèvres sans répondre. L'ami du chevalier riait bruyamment de la réponse rie celui-ci et de la physionomie courroucée de l'exgouvernimto.
— Qu'y a-t-il donc? demandèrent quelques-unes des personnes qui se tenaient devant la cheminée du Fiilon. — Je parie, dit une jeune femme brune en retournant la lête... que M. de Morangcs aura dit quelque méchanceté à madame Morcl.
Madame d'Orlès s'approcha.
— Par pitié, murmura Charlotte en pressant forlomentla main de sa gouvernante, emmenez-moi d'ici, j étouffe...
Madame Morel se leva en présentant son bras à Charlotte. Mais M. deMoranges, saisissant l'autre main de la jeune fille, la porta a ses lèvres, en essayant de la retenir .. Clîarlot te tressaillit et fit un effort pour se lever, mais la vive rougeur qui venait de passer sur son front s'effaça tout à coup à la vue de toutes les figures qui la regardaient curieusement. Elle pâlit.
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ses jambes flécliirent , et madamo Morel fut obligée de ia déposer sur le divan qu elle venait de quilter.
— Ah! mon Dieu! fit madame d'Ortès, celte jeûna personne se trouve mal!... Hé! vite, mesdames, un flacon, je vous prie!...
Tout le monde était accouru a cet appel. Charlotte, renversée sur le divan, était soutenue par madame Morel. On avait ouvert les fenêtres. Les dames présentaient leurs flacons... Les cordons qui pouvaient gêner la respiration de la malade furent coupés. On écarta les vêtements qui chargeaient sa poitrine... Ses beaux cheveux châlains tombaient en longues tresses jusque sur le lapis.
— Eh! bon Dieu, exclama naïvement une grande femme aux traits un peu lortement accusés et déjà sur le retour de l'âge; voyez donc, mesdames, comme tout cela est jeune!... Pauvre pelitel En vérité, cela n'a pas dix-huit ans. — Vous la voyez, je^ pense, d'un regard bien favorable, dit madame de Saint- Venant, la jeune femme brune qui avait déjà parlé. — Vous avez raison, madame, répondit madame Morel de l'air le plus sérieux du monde en s adressant à celle qui avait parlé la première. Charlotte n'a que dix-sept ans à piine. — Je croyais, riposta madame de Saint- Venant, en lançant a madame àMorel un coup d'œ.l ironique, que vous n'aviez été que 1 institutrice de cette jeune femme, et j'ignorais que vous eussiez aussi pour elle les sentiments et les craintes jalouses d'une mère... quoique assurément votre âge ne repoussât nullement une telle supposition. — Quoi qu'il en soit, mesdames, observa malicieusement le jeune de Vibrac s'interposant entre les adversaires, vous no sauriez
CO LE ClUTEAU
« ontester que notre intéressante malade ne soit dans cet âge précieux qui donne à une femme le droit de s'évanouir à son aise...
En ce moment Charlotte poussa un profond soupir, . . Sa poitrine se souleva. . . Elle ouvrit les y eux. . .
A la vue de toutes ces figures penchées curieusement sur elle, un vague souvenir de ce qui s était passé se fit jour à travers la confusion de ses idées. En remarquant le désordre qui régnait sur sa propre personne, un cri de pudeur et deffroi lui échappa. Elle comprit la scène indécente où elle venait, à son insu, de jouer le principal rôle, et ramenant sur sa poitrine, par un mouvement rapide, les vêtements qu on en avait écartés, elle pria madame Morel de la conduire dans une chambre où elle pût achever de refaire sa toilette. Madame Morel l'emmena aussitôt dans sa chambre.
— Au fait, dit madame d'Ortès comme se ravisant tout à coup, la petite a raison... Ces messieurs sont dune indiscrétion!...
Cette réflexion tardive et l'inadvertance singulière qui y avait donné lieu provoquèrent l'hilarité des cavaliers.
— Parbleu! madame, dit un jeune fat à la figure pâle et blonde, tout en jouant avec un lorgnon suspendu à son col, parbleu! je ne savais pas que vous eussiez une pareille fleur dans vos serres!...
11 appuya avec affectation sur le dernier mot et ajouta, comme s'il eût criant que l'intention méchante de ce qu'il prenait pour un trait d'esprit ne passât inaperçue :
— Oh! je ne joue pas sur les mots, croyez-le bien, madame!...
DE LA POMMERAI F. 61
Madame d'Ortès fut tirée à propos de l'embarras d'une réponse par une femme de chambre qui vint l'avertir que madame Urbain (c'est le nom qu'on donnait à Charlotte) la priait de vouloir bien venir recevoir ses adieux.
Charlotte, en effet, afin d'éviter de traverser le salon en se retirant, avait fait approcher une voiture qui l'attendait à une porte donnant sur une autre rue. Madame Morel voulut l'accompagner; mais Charlotte affirma qu'elle se sentait complètement remise de son indisposition et qu'il n'y avait aucun danger k la laisser partir seule. En disant cela, elle monta en voiture et s'éloigna.
Urbain rentré chez lui peu d'instants après le départ de Charlotte attendait son retour avec la plus grande impatience. L'inquiétude que lui avait causée d'abord cette absence à une pareille heure fut d'autant plus vive qu'il n'en soupçonnait pas le motif. Le portier ne put fournir à cet égard aucun éclaircissement, Charlotte étant sortie sans lui donner la moindre instruction. Urbain songea bien a madame d'Ortès; mais il ne devinait pas quel motif si pressant aurait pu déterminer Charlotte à y aller seule, la nuit, et sans le prévenir lui-même. Cependant, comme cette supposition était la seule qui olfrît quelque vraisemblance, il se disposait à se rendre en toute hâte chez madame d'Ortès, lorsqu'on frappa doucement à sa porte.
Avant qu Urbaia eût le temps de répondre, la porte sentr ouvrant livra passage aune jeune fille qui avança curieusement sa figure souriante et tout inondée des boucles de sa chevelure blonde... C'était une voisine et presque une amie de Charlotte, qui avait trouvé dans ses vertus simples et dans les excellentes qualités de son cœur de nombreuses compensations aux la- ' cunesde Téducation.
— Ahî fit-elle avec un peu d'embarras en s'apercevant qu Urbain était seul dans la chambre; pardon, M, Urbain... Je croyais trouver aussi madame Charlot'e...
En disant cela, la jeune fille entra n rougissant, comme poussée par la curiosité. Elle ajouta presque aussitôt :
— Mon Dieu! comme vous paraissez agité, M. Urbain! Qu'y a-t-il donc, je vous prie? Où est Charlotte? — Je 1 ignore absolument, répondit Urbain; et je vous avouerai que son absence... — Déjà des inquiétudes! reprit la jeune fille avec un petit haussement d'épaules. Pour une heure d'absence,ctst vraiment bien la peine. . . Attendez un peu, mon Dieu! Elle va revenir, sans doute. ..Seriez-vous jaloux, par hasard? Fi! monsieur., . je le dirai à Charlotte. ..
Tout en parlant ainsi, la jeune fille tournait autour de la chambre, rangeant les chaises, remettant toute chose à sa place, comme si elle eût été dans sa propre chambre...
— Ah! mon Dieu! quel désordre, disait-elle... Je gage que c'est vous, M. Urbain, qui dans votre impatience aurez tout culbuté. ..Ah! ce sont bien la les hommes! Impatients, colères, et jaloux par-dessus le marché! — Je vous en supplie, Irma, fit Urbain fatigué do
te déluge de paroles en manière de consolations, épargnez-moi. — Vraiment, monsieur, reprit Irma sans se déconcerter, n étes-vous pas bien à plaindre que je sois venue vous tenir compagnie en attendant le retour de Charlotte? Boudeur!
Ce dernier mot fut accompagné d'une petite moue coquette qui ramena un instant la bonne humeur sur la figure d'Urbain...
— Je suis trop heureux, sans doute, ma bonne Irma, que le hasard vous ait conduite ici. Mais vous devez m'oxcuser, aussi... — Oh! mon Dieu! de tout mon cœur... On n'est pas des Turcs, M. Urbain... Et je ne suis pas moins contrariée que vous, moi qui éiais venue pour parler à Charlotte. Ah! qu'est-ce que cela? Une lettre à son adresse!... Tenez... Elle vous apprendra sans doute la cause de son absence.
Urbain ouvrit la lettre. C'était en effet celle de madame Morel que Charlotte avait laissée, en partant, sur le marbre d'un secrétaire...
— Madame Morel est ici! s'écria Urbain comme se parlant à lui-même. — Quel bonheur! fit naïvement Irma sautant de joie et frappant des mains. Ce sont de bonnes nouvelles qu'elle vous apporte, M. Urbain, j'ensuis sûre... Charlotte n'a pas eu la patience d'attendre votre retour pour aller les chercher... — Je ne sais pourquoi l'arrivée de cette femme m'épouvante, murmura Urbain; une pareille créature ne peut être qu'un messager de malheur... — Chut! fit Irma en posant un doigt sur ses lèvres, j'entends des^as sur l'escalier... C'est elle!... C'est Charlotte!...
En effet, quelqu'un montait l'escalier... Irma courut pour s'assurer de la vérité de son assertion et revint presque aussitôt en tenant Charlotte par la main.
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A sa vue, Urbain s'élança vers elle cherchant à lire sur sa physionomie ce quelle allait lui apprendre. Quoiqu'elle se fût préparée, chemin faisant, à dissimuler son chagrin et à atténuer autant que possible le coup qu'elle devait porter, Charlotte ne put soutenir le regard scrutateur d'Urbain et détourna la tête avec embarras.
— Tout est perdu, dit Urbain en se laissant retomber avec un morne désespoir sur le siège qu'il venait de quitter, ton père est inflexible... Je l'avais bien prévu... Je te l'ai toujours dit; mais tu n'as pas voulu me croire... Moi, du moins, je n'ai rien à me reprocher.
Charlotte regarda Urbain avec un étonnement douloureux.
— Pour moi, dit-elle avec douceur, je ne me repentirai jamais que de vous avoir rendu malheureux... — Que dites-vous donc Ta? interrompit Irma; est-ce qu'on peut être malheureux quand on s'aime? Cela est bon pour les gens qui s'ennuient parce qu'ils se détestent ou qu'ils ne se comprennent pas. — Irma, ma bonne amie, dit Charlotte tristement, je ne me sens pas bien, j'ai besoin de repos... Nous causerons demain tout à notre aise. — A demain donc, répondit Irma en s'en allant.
Charlotte fit quelques pas dans la chambre sans but apparent et comme poussée par le besoin de se mouvoir. Urbain gardait le silence.
— A propos! fit tout à coup Irma en rouvrant la porte, mon parrain m'a envoyé hier de délicieuses étoffes pour robes d'hiver. J'étais venue pour vous consulter, Charlotte... Mais ce sera pour demain... Je liens à savoir si elles sont de votre goût.
Après avoirréfléchi quelques instants, comnie si elle hésilait sur ce qu elle allait dire, Charlotte s'avança vers Urbain et lui prenant, d'un air suppliant, une main dans les siennes :
— Mon ami,lui dit-elle,j'ai une grâce à te deinander.
Urbain regarda Charlotte avec surprise.
— Mon ami, poursuivit Charlotte, promets-moi que nous n'irons plus... que bien rarement chez madame d'Ortès, et, surtout, que nous n'irons jamais séparément.— Voilà une singulière demande, au moment même où vous en revenez sans moi! — C'est précisément pour cela que je crois devoir tadresser cette prière.
Urbain regarda Charlotte avec plus d'attention. Puis, comme s il n'eût pas compris la véritable signification de ce quelle venait de dire, il répondit avec un peu d'amertume :
— 11 me semble que c'est bien mal choisir votre temps que de vous retirer de chez cette dame, au moment où, frustrés de toute espérance, nous avons plus besoin que jamais de sa bienveillance et de ses services. — Je ne sais si ces prétendus avantages pourraient compenser les inconvénients que nous rencontrerions dans une telle fréquentation.., — Que voulez-vous dire? demanda Urbain de plus en plus surpris. — Écoutez, Urbain, reprit Charlotte comme faisant un effort sur elle-même, j'avais résolu de vous cacher certaines particularités de ma visite qui auraient pu vous attrister inutilement. Mais je vois bien que je dois tout vous dire.
Et Charlotte raconta ingénument tout ce quelle avait vu et entendu chez madame d'Ortès, l'embarras que sa présence inopinée avait causé à cette dame, la
position équivoque de madame Morel auprès de son ami, les discours étranges qu'elle avait recueillis, les manières libres et les propos hardis des dames qui composaient la société de madame d'Ortès, les procédés non moins choquants des cavaliers a leur égard, enfin les obsessions inconvenantes dont elle-même avait été l'objet et les paroles plus que légères qu'on lui avait adressées...
A chaque révélation , à chaque nouveau détail fourni, par Charlotte Urbain ne pouvait retenir l'expression de son indignation. Charlotte triomphait dans son cœur, avec une joie d'enfant, de ces ardents témoignages de l'amour d'Urbain. Ce fut à son tour de le cahiier, et elle eut quelque peine a l'empêcher de se rendre chez madame d'Ortès et à prévenir un éclat qui aurait été pour lui un nouveau sujet d'ennuis. Redevenu maître de lui-même, Urbain réfléchit profondément au parti qu'il devait prendre. Sa sollicitude pour Charlotte lui faisait un devoir de la dérober au (langer qui la mtnaçait dans une société corrompue; mais la raison lui disait en jnême temps qu'il ne pouvait renoncer volontairement à l'amiiié de madame (l Ortès et aux promesses bienveillantes quelle lui avait faites. Il attachait surtout de grandes espérances à la protection d'une personne qu'il avait souvent rencontrée chez, madame d'Oriès, et à laquelle il suppor sait avec raison un crédit beaucoup plus étendu. C'était madame de Saint-Venant.
Madame de Saint-Venant, jeune femme spirituelle, accorte et peu sé\ère, avait cru remarquer plus d'une fois le regard triste du jeune professeur s'arrêter sur elle avec complaisance. Cette attention excita sa curiosité, sans éveiller dans son âme une bien vive sym-
DE LA pom^eraif:. 67
pathie. La jolie veuve (madame de Saint-Venant avait pris ce titre banal pour avoir ce qu'on appelle une position) était incapable de ressentir une passion sérieuse, et dans cette circonstance elle n'éprouvait pas même le désir de l'inspirer. Mais sa coquetterie était sans bornes. Elle savait l'histoire d'Urbain et de Charlotte. Quoiqu'elle ne l'eût rencontrée que bien rarement, Charlotte avait involontairemL-nt excité sa jalousie. Elle n'avait pu lui pardonner sa beauté suave, ses grâces naturelles et faciles. Sa candeur même était devenue un secret motif de haine, et elle se promettait un plaisir intime de la désunion de deux personnes qu'elle avait tout lieu de croire heureuses l'une par l'autre.
Urbain l'avait vue plusieurs fois chez madame d'Ortès, à linsu de Charlotte; et il avait même obtenu, sans beaucoup de difficultés, la permission de venir la visiter dans sa propre maison. La charmante veuve ne mit d'autre condition à cette faveur que celle d'une discrétion extrême. Moyennant cette concession, Urbain vit ses visites accueillies avec un plaisir très-peu dissimulé.
Madame de Saint-Yenant présentait, de tous points, un contraste frappant avec Charlotte, et ce contraste, par une injustice fort commune en pareil cas, n'était point à l'avantage du mérite réel. En même temps que son esprit léger, mordant, et ses agaçantes-coquetteries charmaient Urbain, il se promettait les plus heureux résultats de la protection qu'elle lui accordait. Sa beauté et sa position brillante, quoique équivoque, lui donnaient une véritable puissrmce, et Urbain la croyait particulièrement propre à le recommander efficacement.
11 ne fallait pas moins que toutes ces considérations pour le déterminer a dissimuler le ressentiment qu'il éprouvait des insultes faites à Charlotte. Il lui fit part du résultat de ses réflexions, tout en lui cachant, néanmoins, le secret de Tattrait particulier qui l'entraînait vers madame de Saint-Venant et des séductions dont il était l'objet. Charlotte renonça de grand cœur a reparaître chez madame d'Ortès, et accorda à Urbain non sans quelque regret, l'autorisation d'y retourner seul aussi souvent qu'il le jugerait utile à leurs intérêts.
Le lendemain de celte explication, Urbain sortit de grand malin, sans adresser une parole a Charlotte. Nulle affaire, cependant, ne l'appelait hors de chez lui à une pareille heure; mais il avait besoin de mouvement et de sohtude. Son cœur était oppressé. Il avait passé la nuit à rouler dans sa tète mille projets contradictoires et à évoquer, pour ainsi dire, un à un tous les sentiments, toutes les impressions de son âme, depuis deux ans. En vain il s'était interrogé; en vain il s'était efforcé de rappeler à lui quelques émotions fugitives... Le passé tout entier lui échappait, ou plutôt il se voyait, il se sentait lui-même tel qu'il était en réalité, tel qu'il avait toujours été... Aimait-il véritablement Charlotte? ne s'était-il point abusé sur la nature de 1 affection qu'il ressentait pour elle?... Le mouvement de vive sympathie qui l'avait attiré vers elle ne tenait-il pas a sa position personnelle, a l'austérité même de ses habitudes, 'a la pitié, peut-être?... Son cœur était resté comme étranger à l'espèce de fièvre qui avait envahi, un instant, son imagination et ses sens au contact brûlant de l'amour de Charlotte. . . Les qualités mêmes de Charlotte, la douceur et la ré-
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signation qui formaient le fond de son caractère, l'empêc.haienl d'exercer sur Urbain l'empire que son amour aurait dû lui assurer,
Urbain, en effet, était un de ces hommes qui ont besoin d'être subjugués pour aimer fortement. Comme toutes les âmes ardentes, il s'attachait de préférence aux natures puissantes, et trouvait un certain charme à se sentir dominé par une femme... L amour qu'il avait cru éprouver pour Charlotte s'était usé dans les ennuis et les embarras d'une existence misérable... Maintenant que le ressentiment ou l'indifférence du général lui livrait entièrement sa fille, il éprouvait d'invincibles dégoûts pour le présent et de sérieuses terreurs pour l'avenir.
Plus d'une fois déjà, en sentant cette ardeur incertaine se retirer par degrés de son cœur, Urbain avait essayé de la rallumer. Pour y parvenir, il se représenlait, avec une louable insistance, les vertus simples, les grâces juvéniles et l'amour si naïf et si pur de Charlotte. Vains efforts! ses soins, sous ce rapport, et celle constante préoccupation même ne servaient qu'à lui montrer plus clairement le vide de son âme.
Pour comble de malheur, sa posilion s'aggravait de jour en jour, et comme si ce n'était pas assez pour lui d'avoir à répondre de l'avenir de Charlotte, c'était Charlotte elle-même qui faisait obstacle à sa fortune. De toutes les professions qu'il avait essayé d-aborder, une seule lui restait ouverte, c'était l'enseignement particulier. Le préceptorat convenait à la spécialité de ses connaissances et à ses habitudes lien eût consacré avec joie les bénéfices à assurer le bien-être de Charlotte; mais dans la fausse situation où ils se trouvaient l'un et l'autre vis-à-vis de la société, Faccep-
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talion d'un pareil emploi par Urbain était une séparalion pour eux. Malgré le changement qui s était opéré par degrés dans ses sentiments intimes, ou plutôt malgré la découverte quil venait de faire de la véritable nature de l'affeclion qu'il avait toujours eue pour elle, l'abandon de Charlotte ne pouvait entrer dans la pensée et encore moins dans les projets d Urbain.
Cependant, soit dégoût du présent, soit frayeur de l'avenir, soit enfin par lassitude du bonheur même qui lui avait été en quelque sorte imposé, la tristesse d'Urbain augmentait chaque jour. De plus, l'arrivée de madame Mortl dérangeait ses récentes habitudes par la crainte d'une indiscrétion, en m.éme temps qu'elle assombrissait singulièrement ses idées par la fâcheuse nouvelle de l'inflexible rigut'ur du père de Charlotte.
Le lendemain, au moment où il sortait furtivement de chez lui, à une heure inaccoutumée, ces tristes réflexions l'obsédaient encore et faisaient, pendant sa marche aventureuse 'a travers les rues de Paris, comme un sombre cortège autour de son esprit.
On était au commencement de novembre. Un épais brouillard obscurcissait les rues désertes. Paris dormait encore, le Paris qui vit de ses rentes, qui se couche et se lève 'a ses heures, qui commence sa journée, quand le soleil a déjà fait le tiers de la sienne. Seuls, quelques boutiquiers vigilants ouvraient leurs volets en soufflant sur leurs doigts ou bâillaient philosophiquement sur le seuil de leur magasin. Les rares passants qui cheminaient à cette Ijeure à travers l'obscurité n'appartenaient pas à la population parisienne. C'étaient quelques cauteleux campagnards de la Brie ou du Gàliiiais qui venaient, hommes et femn-.es, qui
sur ses jambes et qui sur son âne, trafiquer des produits dt3 leurs diamps ou de leur industrie. Urbain ne remarquait rien. C'est à peine si, dans sa préoccupation, il parvenait à éviter les lourdes charrettes des maraîchers ou le crochet de fer du chiffonnier attardé à disputer à lombre du brouillard et à la boue du ruisseau les haillons des pauvres ou le rebut des chiens. Pourtant, dans la situation d'esprit où il se trouvait, la vue d'un de ces malheureux le frappa.
— Vivre dans l'obscurité ou dans la fange, murmura t-il, voilà la condition que le monde fait à la plupart des hommes! Et telle est peut-être, ajoutat-il, la destinée qui m'attend... La misère dans Vobscurilé ou la richesse dans l'infamie!
lin disant cela, Urbain pressa le pas, comme pour échapper à une pensée fatale. A mesure qu'il avançait, le brOLiiliard devenait moins épais; le mouvement renaissait, une rumeur confuse s'élevait derrière lui. Il montait alors une rue à pente rapide, aboutissant à l'une des portes de la vilU\ Arrivé en haut, il franchit la barrière... et se retourna brusquement... D'uncôLé. Paris encore perdu dans le brouillard qui s'arrêtait perpendiculairement en cet endroit, comme un rocher taillé à pic; de 1 autre, la bulte Montmartre, qui agilait dans l'air transparent du malin les ailes de ses moulins a vent... Urbain eut comme une orgueilleuse tentation de voir, un instant, à ses pieds, la grande cité au milieu de laquelle il était lui-même si petit!
Il gravit la côte d'un élan... Ni les mille bruits qui commenç9ient à se faire entendre au-dessous de lui, ni le paysage qui se déroulait de chaque côté delà roule, ni les hautes branches des liaies qui secouai; nt
sur lui leurs rameaux humides ne purent larrétcr un moment ou lui faire retourner la tête...
Près d'atteindre le sommet, il ferma les yeux. Il voulait embrasser l'espace du premier coup dœil.
Puis, il regarda devant lui...
Pareil à un géant qui s'éveille, Paris commençait à se dégager de ses voiles de brume. Çà et la apparaissaient les sommets de ses édifices et les flèches de ses clochers, comme les mais d'une flotte à l'ancre. Déchiré en certains endroits par la brise du matin, le brouillard pendait en lambeaux à l'ang le des rues, ou s'amassait en vaguesénormes vers le centre de la ville, tandis que, à l'orient, le soleil perçait ces masses flottantes de ses flèches dorées...
Tout à coup,unvent rapide passa surla montagne... Les herbes des gazons frémirent, les branches dépouillées des arbres desjardins s'inclinèrent profondément... En un instant, une main invisible roula au loin l'immense rideau des vapeurs amassées sur la ville...
Paris apparut tout entier aux regards ardents d'Urbain. Les toits humides des palais, le faite des édifices, les tours, les colonnes de bronze et les dômes dorés resplendissaient au soleil... On eût dit une cité de marbre et d'or, Urbain étonné clierchait en vain ces quartiers obscurs et ces habitations misérables qui avaient tant affligé ses regards quand il les vit pour la première lois. Paris semblait les avoir cachés dans son sein, comme une honte ou comme un remords; ou plutôt l'éloignement avait confondu, dans une fraternité d'un moment, le séjour du pauvre et la demeure du riche. Pour saisir la vérité, l'imagination d'Urbain eut besoin de pénétrer dans l'intérieur de toutes ces habitations et d'en comparer l'aspect et
les habitudes... Mensonge!... dérision!... Ici, la misère et la souffrance... Là, le luxe et Topulence... Et, entre ces deux extrêmes, l'infamie pour transition!
— Quoi! murmura Urbain, pas un seul point intermédiaire dans ce cercle fatal! Quoi! nul rapprochement possible, nulle concession réciproque entre la vertu qui gémit et le vice qui triomphe! Ah! la médiocrité, du moins, a des asiles sûrs et un bonheur tranquille! Oui, la médiocrité qui vit, faute de mieux, de petites bassesses et de misérables calculs, qui chemine ignorée et tremblante par les sentiers perdus et qui glane furtivement dans le champ du vice! Mais le travail persévérant? Oui, la goutte d'eau qui prolonge l'agonie. Mais le talent qui éclate, le génie?.,, qui s'étiole et languit, s'il n'est soutenu par iintrigue ou poussé par Taudace!
Aigle ou serpent, dominer ou ramper, vaincre au soleil ou déchirer dans l'ombre, voila toute la vie!
Et moi aussi, je sens là, sous mon front, ma pensée qui bouillonne, et, dans ma poitnne, je ne sais quoi qui voudrait s'ébattre et se dilater au soleil. Mais doù vient, quand je pourrais déployer mes ailes et planer à mon tour, cette lâcheté de cœur qui m'attache à l'a terre? Pourquoi, a côté des instincts sublimes et des hautes pensées que la nature avait déposés dans mon âme, la société a-t-elle placé le doute qui, paralyse et la défiance de soi-même? Pourtant, j'aime tout ce qui brille et rayonne, la fortune aussi bien que la renommée qui la donne, l'or aussi bien que le talent qu'il rehausse ! De l'or, oh! qui me donnera de l'or?
Tandis qu'il parlait, Urbain plongeait ses regards avides à travers ce vaste labyrinthe de pierres étalé
lu Lt eu A il. AU
à ses pieds, comme pour lui demander sa part de richesses et de bonheur. Tout à coup son front se rembrunit. Un sourire amer passa sur ses lèvres. Au milieu d'une de ces bourgades populeuses que Paris semble avoir poussées hors de son enceinte trop étroite, comme les extrémités de ses longs bras, les yeux d'Urbain avaient cru reconnaître Ti ndroit où se cachait la pauvre maison qu il habitait. Charlotte s offrit alors a sa pensée, Charlotte si pure, si aimante, si fière de lui! Douce et frêle créature qui s'était naïvement conûée à son dévouement, et à qui il n'avait pu donner ni l'amour, ni la fortune.
— Ah! misérable! s'écria Urbain en versant des larmes de colère et de honte. Si tu ne sais pas aimer cette enfant, sache, du moins, la protéger! Fais-la riche et enviée, si tu ne sais pas la rendre heureuse obscurément! Sauve-la de la pauvreté qui l'attend!... La pauvreté qui soufflesur le visage des jeunes femmes, et qui éteint les douces pensées dans leur sein! Oh! la richesse, le luxe, les parures pour orner son beau corps! La soie et le velours pour ses membres délicats! Des couronnes pour cacher les soucis de son jeune front! Les sourires et les admirations de la foule pour arrêter les pleurs dans ses yeux! Mais non, rien. .. rien que le remords pour moi, le désespoir pour elle!...
Oh! ville heureuse et maudite entre toutes les villes! Ville pleine d'or, de boue et de sang!... Je fouillerai jusqu'au plus profond de tes entrailles, pour en arracher de quoi apaiser la soif de les enfants!...
Qu'ai-je dit? Pardonnez-moi, mon Dieu, qui m'entendez, ou inspirez-moi une salutaire pensée qui me guide entre ces écucils... Wais quoi! mon csprilest-il
- donc muet comme mon cœur? Ne pourrai-je donc faire jaillir de mon cerveau quelque honnête expédient, quelque lueur bienfaisante qui me découvre, entre le crime et la pauvreté, cet obscur sentier qui aboutit a la fortune?
En disant cela, Urbain pressait avec force sa tête entre ses mains et frappait en vain son front brûlant.
Cependant le ciel s'était obscurci. D'énormes nuages amoncelés sur Paris interceptaient la lumière du soleil et répandaient sur la ville une teinte grisâtre. Déjà même la pluie, une de ces pluies fines et glacées des derniers jours d'automne, rayait les airs de minces filets. L'eau avait pénétré sous les vêtements d'Urbain et tombait sur sa tête découverte; mais son sang bouillonnait dans ses veines et battait ses tempes a coups précipités. Absorbé dans une ardente investigation, il ne voyait et ne sentait rien en dehors de lui et de la pensée rebelle qu'il poursuivait. Il y avait longtemps qu'il était la, immobile et insensible, en apparence, comme si le temps n'existait pas pour lui ou qu'il eût perdu la faculté de percevoir les impressions physiques...
Tout a coup l'horloge du hameau sonna la dixième heure... Urbain releva la tête et écouta... C'était le rappel aux nécessités inexorables du présent, aux devoirs journaliers de sa profession. Quelques minutes à pL'ine le séparaient de 1 heure désignée pour la leçon qu'il donnait chaque matin, a l'héritier dune noble maison. A cette pensée, Urbain tressaillit... Un éclat de rire sortit de sa poitrine.
— Holà! s'écria-t-il, pauvre ambitieux!... Avant que de rêver pour ta maîtresse le luxe et l'opulence.
va-t'en, crois-moi, lui gagner le morceau de pain du lendemain!...
A ces mots, Urbain se précipita sur le chemin glissant qu'il avait gravi quelques heures auparavant. En peu d'instants il eut franchi l'espace qui le séparait du but de sa course folle. Arrivé à la porte de Thôtel de Rieux, il s'arrêta pour respirer... Il était haletant et pâle deiatigue... La pluie avait cessé. Sa propre chaleur et celle du soleil avaient, en partie, séché ses vêtements; mais la boue couvrait sa chaussure. La sueur ruisselait le long de ses joues, et ses cheveux en désordre voilaient son front...
Au moment de franchir le seuil de cette opulente demeure, Urbain hésita. Un mouvement de honte, le respect de lui-même et le sentiment de la bienséance l'arrêtaient. Mais il était trop tard pour reculer, et le souvenir de Charlotte l'enhardit. 11 essuya son front, passa la main dans les boucles humides de sa noire chevelure el fit résonner le lourd marteau de la porte armoriée.
Comme il traversait un des salons, un homme qui le précédait était introduit par uneporte donnant dans la chambre à coucher de la marquise de Rieux. L'étranger qui, à en juger par sa démarche précipitée, devait être fort préoccupé, n'avait point aperçu Urbain. Riais celui-ci l'avait reconnu d'abord, bien qu'il n'eût pas vu sa figure. C'était le comte de Geyran, un
des familiers de Ihôtel deRieux. II avait plusieurs fois assisté aux leçons du jeune professeur dont il estimait le savoir, et il paraissait s'intéresser à son élève d'une façon toute particulière. Cette circonstance, jointe à ses assiduités auprès de la marquise, avait éveillé l'attention d'Urbain, quoique l'âge du comte, aussi bien que celui de madame de Rieux, ne permît pas de supposer entre eux d'autres relations que celles d'une ancienne amitié.
Urbain ne trouva point son élève dans la salle où il avait l'habitude de donner sa leçon. L'heure désignée étant passée depuis longtemps, le jeune homme n'avait pas compté sur la visite de son professeur, et venait de sortir secrètement avec un valet de pied, sous le prétexte de quelque emplette dans le voisinage. En attendant son retour, Urbain entra dans le salon dont la porte était restée entr'ouverte, et se mit à examiner, en manière de passe-temps, les tableaux dont il était décoré.
Un magnifique Murillo, placé près de la porte de la chambre a coucher de la marquise, captivait ses regards, lorsqu'il fut arraché à sa muette contemplation par un bruit de voix sortant de la chambre voisine. Il reconnut la voix de M. de Ceyran dominant celle de madame de Rieux avec l'accent du reproche et de la colère. Entraîné par la curiosité, Urbain appliqua son oreille contre la porte.
— Au nom du ciel, monsieur, disait la marquise, parlez plus bas... Mes gens, mon fils lui-même pourraient vous entendre. — Eh! madame, répondit M. de Ceyran avec encore plus d'emportement, il n'est pas question ici de vos gens et de votre fils, mais bien de votre fille que vous abandonnez sans pitié, comme si
elle n'avait pas, elle aussi, des droits sur votre affection. — 3Iais enfin, vous le savez, ma protection et ma sollicitude ne lui ontjamais manqué. — Pensez- vous donc avoir rempli tous vos devoirs envers elle en payant exacte* ment la moitié de sa pension; et voire cœur, si tendre a l'endroit de votre fils, ne vous dit-il p^is que votre fille doit avoir sa part dans les témoignages de votre tendresse? Quoi! jamais une caresse, jamais un sourire, un regard maternel pour la pauvre enfant! Oh! vous ne l'avez jamais aimée, ne cherchez pas à vous en défendre? Vous avez renié cet amour-là, comme vous avez étouffé Tautre, quand l'orgueil et l'égoïsme vous Tont commandé... — La colère vous rend injuste, Armand... — Non, non, madame; il y a longtemps que j'ai ouvert les yeux.. .Mais ce que j'ai toléré j)endant quinze ans, par respect pour votre mari, par dévouement pour vous-même, je ne puis ni ne veux le souffrir plus longtemps.. . Vous êtes veuve et maîtresse de vos affections, comme de votre personne...
— Que prétendez-vous? — Que vous soyez mère de cette enfant, comme de l'autre; qu'elle ait la même part dans votre fortune et dans vos soins maternels...
— Jamais, monsieur... — Écoulez, je n'exige pas que vous vous proclamiez sa mère par acte authentique aux yeux du monde et de la loi; mais je prétends que vous assuriez son avenir par vos libéralités présentes ou par des dispositions testamentaires... Quant à un nom, elle en portera un qui, je le pense, n'aura rien à envier même au vôtre, madame... — Vous la mariez? — Non, madame, je l'adopte... — Il se pourrait? Que va-t-on penser? Et ne craignez-vous pas d'éveiller les soupçons? — J'y suis décidé. Le monde en pensera ce qu'il lui plaira. Mais je mets mon bonheur et celui
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de mon enfant au-dessus des jugements du monde... J'ai quarante-cinq ans; je suis libre, et il est trop tard pour que je puisse faire l'abandon de ma liberté avec quelque avantage... Ma famille na nul besoin de ma fortune. Aussi bien, j'aime cette enfant... Elle est tout pour moi, comme je dois être tout pour elle... Irma a quinze ans... Elle est jolie, bonne... Une lui manque, pour devenir une jeune fille charmante et digne d'être recherchée, que lédiication que j'ai négligé par vos conseils de lui faire donner... D'aillt^urs, la femme que nous avons placée près d'elle pour veiller sur son enfance ne peut plus suffire par son âge et sa position à diriger la jeunesse d'Irma. Quant à vous, madame, vous savez ce que je désire... Votre fortune est considérable... En détachant seulement une partie de ce qui vous est personnel dans la succession de votre mari, vous concourrez à donner a notre enfant une position convenable. — JMais c'est la spoliation de mon fils que vous me demandez, monsieur! dit la marquise avec désespoir; n'espérez pas m'y faire consentir. — Je l'exige, madame, je le veux, entendez-vous? reprit TM. de Ceyran avec force. Faut-il élever la voix encore plus haut, pour vous le faire comprendre? — Silenceî par pitié! s'écria madame de Rieux. Ne me déshonorez pas, monsieur... J'obéirai...
Ému par l'accent déchirant avec lequel ces derniers mots avaient été prononcés, Urbain plongea un regard avide à travers la serrure...
La marquise, assise près de M. de Ceyran, avait saisi son bras d'un air suppliant, tandis que son autre main cherchait à retenir sur les lèvres du comte les paroles menaçante prèles U s'en échapper...
— Ce n'est pas tout, poursuivit M. de Ceyran. Il y
aurait, comme je vous l'ai dit, autant d injustice que de cruauté à priver votre enfant des soins, des caresses maternelles dont votre prudence égoïste lasevrée jusqu'à présent. En attendant qu'elle devienne ma fille adoptive et que vous puissiez, à ce titre, la recevoir chez vous, sans vous compromettre, vous la traiterez comme votre pupille, ou plutôt vous serez sa mère par les témoi2:na2;es extérieurs d'une tendre affection, comme si vous l'étiez, en effet, au fond de votre cœur. Je veux que la pauvre orpheline puisse au moins se faire illusion, et tromper sa sensibilité naturelle.. Elle ne demande qu'à aimer : elle vous aimera. C'est une source de joie pure que je lui ménage... Vous la visiterez souvent... Vos conseils lui seront désormais plus utiles que les miens. Elle me parle incessamment do vous, de cette marraine quelle ne connaît pas, et qu'elle n'a jamais vue... Allez donc la voir aujourd'hui même, par exemple... Ce sera pour elle une douce surprise, et pour moi une marque de déférence dont je vous saurai gré, Marie.
M. de Ceyran avait prononcé ces derniers mois avec une émotion si vraie que madame de Rieux en fut touchée à son tour. Elle répondit en baissant la tête, comme entraînée à une concession qu'elle faisait à regret :
— J'irai, Armand, puisque vous le désirez. — C'est bien, Marie, ce que vous venez de me dire, reprit M. de Ceyran en lui pressant la main avec effusion.
En ce nrwment la voix du fils de la marquise se fit entendre dans l'antichambre. Urbain regagna la salle d'étude en étouffant le bruit de ses pas sur le tapis, et repoussa doucement la porte derrière lui. Son élève entra presque aussitôt.
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La leçon fut courte et languissante. Urbain, malgré ses efforts pour dissimuler son trouble, était distrait, agité. Les paroles qu'il avait recueillies bourdonnaient dans son cerveau. Ses idées s'enfre-clioquaienl; ses phrases inachevées s'enchevêtraient comme les jambes d'un iiomme ivre.
Il se retira précipitamment. Il avait hâte de retourner chez lui et d'interroger Irma. Un doute, une espérance vague venait de surgir dans son âme. Le hasard, secondé d'un mouvement de curiosité indiscrète, l'avait rendu maître dun secret important. 1) avait pénétré au cœur dun de ces mystères qui recèlent une faute grave; mais une sorte de pressentiment l'avertissait, en môme temps, que ce mystère cachait la naissance d'Irma, et que de celte faute allaient sortir bientôt son bonheur et sa fortune. Ce riant avenir ouvert tout à coup devant les pas de la jeune amie de Charlotte éloigna un instant lus sombres pensées qui assiégeaient l'esprit d'Urbain. Il se réjouissait de cette découverte, comme d'un bonheur personnel; il oubliait ses propres ennuis en présence de la félicité qui attendait Irma.
Et puis, sa pensée se reportïiit tout entière sur Charlotte... Qui sait ce que cet événement pouvait amener de changements heureux dans sa position? Sans doute Irma, devenue riche, voudrait améliorer le sort de son amie. Charlotte ne serait donc plus uniquement livrée au dévouement d'un homme qui ne pouvait rien pour la rendre heureuse.
Peut-être aussi, et presque sans s'en apercevoir, Urbain pensait-il à lui-même et à l'avantage qu'il pourrait retirer, par l'intermédiaire d'Irma, de la protection de M. de Coyran. Le crédit du comte pour-
rait lui procurer facilement un emploi avantageux... Ce serait un premier échelon pour arriver à la fortune. Dans ce cas, du moins, le repos et le bien-être de Charlotte seraient assurés pour toujours...
Comme il rentrait chez lui, limagination en feu, l'esprit fasciné par mille visions fantastiques et changeantes, il heurta légèrement en passant une personne qui franchissait, en même temps que lui, le seuil de la porte d'entrée, Urbain releva vivement la tét- et balbutia quelques mots d'excuse, mais il ne put achever... Il avait reconnu la marquise de Rieux. Bien que le visage de la noble dame fût enveloppédes plis d'un long voile rassemblés avec précaution, Urbain n'hésita pas un instant a en croire le témoignage de ses yeux. Préoccupée elle-même du soin de son incognito et des chances fâcheuses de sa démarche imprudente, la marquise n'avait pas paru remarquer 1 homme qu'elle venait de rencontrer dans une maison où elle ne pouvait être connue de personne.
Celte rencontre chansrea subitement en certitude les soupçons conçus par Urbain au sujet de l'enfant anonyme de la marquise de Rieux et du comte de Ceyran. La bienséance cependant lui commandait le silence 'a l'égard dirma, et, quant à Charlotte, il ne se croyait pas le droit de l'initier à un secret de cette nature et qui ne lui appartenait pas.
11 trouva Charlotte livrée aux plus vives inquiétudes sur la cause de sa disparition matinale et de son absence prolongée. A la vue d Urbain, la joie reparut tout à coup sursa physionomie attristée, et ce fut avec des caresses qu elle se plaignit du tourment qu'il lui avait causé. En recevant ces témoignages d'une tendresse dont il se reconnaissait indigne, Urbain sentait
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le remords s'enfoncer plus avant dans son cœur. Fatigué des émotions de cette journée, troublé par les démonstrations touchantes dont il était l'objet et par le secret murmure de sa conscience, il s'assit, regardant silencieusement Charlotte qui allait et venait dans la chambre, faisant les préparatifs d'un repas plus que modeste. Ses yeux ne pouvaient se détacher d'elle. Jamais elle ne lui avait semblé si jolie...
— Ah! misérable que je suis! s'écria-t-il. Il ajouta intérieurement : Pourquoi faut-il que je ne puisse pas l'aimer?...
Et il s'arrêta, regardant Charlotte avec défiance, comme sil craignait d'avoir achevé tout haut sa pensée.
— Quoi donc? demanda naïvement Charlotte. Urbain se rassura et poursuivit en souriant :
— Pourquoi faut-il... que je ne sois pas riche autant que tu es bonne et charmante? — Qu'importe, si je suis heureuse ainsi? dit Charlotte en l'embrassant.
Urbain était tombé dans une rêverie profonde. Le généreux élan qui venait de l'emporter vers Charlotte fut le dernier effort de sa reconnaissance et d'une affection toute fraternelle. Cette surexcitation morale ne servit qu'à constater définitivement, à ses propres yeux, 1 impuissance absolue de sa volonté et linulililé d'une plus longue lutte. Il retomba, dès lors, dans un découragement plus profond et des perplexités plus cruelles.
Ces incertitudes, ces combats perpétuels le fatiguaient et donnaient a son caractère une certaine irritabilité maladive. La tristesse et la préoccupation qu'il montrait auparavant se changèrent peu a peu en
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une humeur chagriue et querelleuse. Il devint fantasque et colère, et Cliarlolte eut souvent à supporter des emporlements dont elle ne pouvait soupçonner la véritable cause. Un pareil changement l'affligea sans affaiblir son amour pour Urbain Elle dévora ses larmes, opposant constamment la résignation à l'injustice, la douceur à la violence. Ce fut en vain. Sa patience inaltérable devint pour elle une nouvelle source de chagrins, parce qu elle était un reproche perpétuel pour la conscience d Urbain. Bien loin de toucher son cœur, la vue de Charlotte souffrante et malheureuse le blessait. Il aurait désiré avoir, lui aussi, quelque chose a pardonner, et il lui en voulait de le forcer à rougir devant elle. Il en vint à lui reprocher tout haut ce qu'il admirait secrètement, et à lui donner des torts imaginaires. Il eut le courage de l'accuser de son propre malheur. Sa tristesse fut taxée d exagération, et les larmes mêmes qu'elle retenait sous ses paupières furent soupçonnées d'hypocrisie et d'intentions perfides.
L'opiniâtre aveuglement de Charlotte céda enfin à l'évidence. En vain essayait-elle encore de rejeter sur les soucis dune position précaire les injustt^s procédés d Urbain à son égard. Les faits parlaientplus haut que des préventions qui lui étaient chères, et renversaient sans espoir tous les raisonnements de la passion... Charlotte n'était pas aiméel... Cette fatale lueur, si elle s'était présentée tout à coup à son esprit, eût infailliblement troublé sa raison ou brisé son organisation délicate. La crainte d'éloigner Urbain sans retour, je ne sais quel vague espoir quelle ne pouvait étouffer, lui donnèrent la force de dissimuler la profonde blessure qui venait de lui être faite.
Urbain, de son côté, feignit du ne pas s'apercevoir du coup quil avait porté, pour n'avoir point à se disculper ou à solliciter un pardon qu'il était trop certain d obtenir. Mais en même temps, peur échapper autant que possible au supplice de se trouver en face de celle qui était pour lui comme un remords vivant, il eut soin de multiplier et de prolonger ses absences, sous les moindres prétextes. Bientôt il ne fit plus chez lui que de rares apparitions, sortant dès le matin, et rentrant quelquefois à une heure fort avancée dans la nuit. 11 semblait qu'il se considérât lui-même comme un étranger dans sa maison, et Charlotte dut dè3 ce moment se croire à jamais abandonnée par lui.
Ce n'était pas pourtant le soin de ses affaires qui aurait pu, même aux yeux de Charlotte, justifier l'abandon d'Urbain, car il avait renoncé peu à peu aux occupations qui avaient seules assuré jusqu'alors leur commune existence. Déjà même de cruelles privations avaient été la conséquence de cette négligence. Charlotte accoutumée à toutes les jouissances du luxe et de la fortune, Charlotte, a qui 1 éducation avait fait un besoin du superflu, s'était vue plus d'une fois privée du nécessaire. La médiocrité laborieuse, cet ajournement delà pauvreté jusqu'au lendemain, n'avait point lassé son courage, ni refroidi son cœur, parce que son bonheur était en elle-même. Mais aujourd'hui la misère commençait à montrer, au seuil de la demeure abandonnée, sa figure livide et son regard éteint Charlotte eut peur... Mais la hideuse apparition s'évanouit presque aussitôt pour faire place à une situation meilleure, qui, dans d'autres circonstances, aurait suffi à combler les vœux de Charlotte.
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Les fréquentes absences d'Urbain ne furent pas toujours stériles pour le bonheur de Charlotte. Ces longues nuits, pendant lesquelles Charlotte attendit plus d'une fois en vain son retour, Urbain les consacrait habituellement à poursuivre la fortune dans ses voies les plus mystérieuses et ses plus capricieuses évolutions: Urbain jouait. Le salon de madame de Saint- Venant était le théâtre journalier de cette lutte incessante et acharnée. Là se réunissait, chaque soir, une de ces sociétéséquivoques dont le plaisir et lamour du gain sont fâme et le seul lien. Cette société se composait, quant au personnel, de trois éléments trèshostiles en réalité, quoique parfaitement unis en apparence : les hommes qui faisaient volontiers leshonneurs de leurs portefeuilles; ceux qui n'apportaient que leur industrie; et les femmes qui tendaient scrupuleusement au-dessous du tapis vert les mailles serrées de leur coquetterie , où se résolvait , d'ordinaire , sous la forme de pièces d'or ou de bank-notes, la générosité des uns ou l'industrie des autres.
Urbain, placé d'abord à titre de spectateur désintéressé dans ce centre d action où un seul parti servait souvent de point de mire aux deux autres, avait fini, soit entraînement, soit ignorance, par se ranger parmi ceux que le sort semblait protéger de préférence. Aussi, la fortune lui fut-elle presque constamment fidèle. Charlotte, après avoir fait à Urbain quelques faibles remontrances sur les nouveaux moyens
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d'existence qu'il avait choisis, n'avait pas lo couragu de repousser le bien-être qui en résultait pour elle et pour lui. Mais la pensée ne lui vint jamais de suspecter la moralité de ces gains presque continuels. Elle pouvait bien blâmer en elle-même la conduite d'Urbain à son égard; mais la loyauté de son caractère lui paraissait au-dessus de tout soupçon.
Cependant, le jeu n'était pas le seul attrait qui attirait Urbain chez madame de Saint- Venant. Le goût qu'il avait eu d'abord pour elle s'était développé rapidement sous Tinfluence de l'habitude, et les artifices de Léonie lui avaient donné insensiblement tous les caractères de la passion. Stimulée par des rivalités redoutables, cette passion éclata bientôt sans scrupules. Léonie elle-même, qui, dans le principe, s'était fait un jeu de l'admiration d'Urbain, s'en montrait maintenant fière et jalouse. La conquête d'Urbain, depuis qu'elle le connaissait mieux, avait pris à ses yeux une grande importance.
Urbain, en effet, dans un moment d'expansion, lui avait révélé le secretqu'il avait surpris chez madame de Rieux. La curiosité et l'ambition de Léonie prirent feu au premier mot de cette découverte. Assurée du dévouement et de la générosité naturelle d'Urbain, elle se regardait comme personnellement intéressée dans cette affaire. Elle savait, par expérience, que sa position, quelque brillante qu'elle fût, reposait presque tout entière sur un caprice de la fortune. Uibain lui-même avait été forcé de rabattre considérablement de la haute opinion, qu'il avait conçue de son crédit. Dans cette situation et sous l'influence des habitudes peu scrupuleuses de toute sa vie , Léonie n'hésita point a lui insinuer l'idée de profiler da
secret important dont il était maître. Bien qu'il fût depuis quelque temps suffisamment éclairé sur la moralité de madame de Saint-Yenant, Urbain ne put dissimuler le dégoût que lui inspirait un tel conseil, tout en le repoussant avec force. Cette résistance n étonna point Léonie;mais elle résolut d'en triompher. Son esprit subtil et rusé lui fournissait plus d'un moyen de tourner Tobstacle, si elle ne réussissait pointa l'abattre, et de rendre au moins excusable, a force d'artifices, une faute devenue nécessaire.
— Mon anii, dit-elle à Urbain en prenant avec effusion une de ses mains dans les siennes, croyez-moi, il y a des fautes qui portent leur excuse avec elles. Ce sont c<:;lles que la nécessité ou que le dévouement inspire. Lequel vaut le mieux, à votre avis, de l'homme resté pur par égoïsme ou par froideur, ou de celui que la bonté de son cœur a fait tomber? Je ne vous parle pas de moi... Que suis-je dans votre vie? Un épisode, un accident peut-être, et bientôt uii souvenir, sans doute... — Léonie! s'écria Urbain portant à ses lèvres une main qu'elle relira faiblement, — Non, reprit-elle, ce n'est pas de moi qu'il s'agit en ce moment; ce n'est pas de vous non plus, Urbain, car je sais qu'au milieu des tracas et des préoccupations de votre existence laborieuse, il n'y a pas dans votre cœur une seule pensée qui soit pour vous...
Léonie ajouta, en baissant les yeux et comme faisant sur elle-même un effort pénible :
— C'est pour l'infortunée qu'une imprudence fatale a liée à votre sort; c'est pour cette jeune fille... que je iiai pas le courage de haïr... Songez, mon ami, que vous avez un grjnd devoir à remplir envers elle... Croyez-moi, il y a dans îa vie de tout homme, qui n'a
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que son esprit pour vivre et pour se défendre, une occasion presque unique, mais décisive... La fortune est une grande coquette qui pardonne rarement à celui qui l'a dédaignée une fois. Vos ressources sor/ épuisées, je le sais... la misère vous attend... Vous n'avez qu'un moyen de lui échapper... Si, par une exagération de délicatesse, que je respecte en la blâmant, vous repoussez ce moyen de salut, que deviendrezvous?. . .
Léonie avait frappé juste. Elle connaissait l'intérêt vif et profond d'Urbain pour Charlotte, et la pensée fixe qu'il nourrissait d'assurer au moins son bonheur matériel... Urbain, touché du mouvement généreux de Léonie en faveur de celle qu elle regardait comme sa rivale, fécoulait avec surprise.
— Léonie! s écria-t-il, vous êtes bonne autant que belle, et c'est pour vous, aussi, que je voudrais être riche...
A ces mots, un éclair de joie passa sur la flgure de Léonie.
— Et s'il me plaisait de mettre à l'épreuve ce dévouement si flatteur? demanda -t-elle en souriant. Elle ajoula avec un feint embarras : — Si le malheur de ma position voulait qu'il me fût nécessaire, indispensable... hésiteriez-vous à m'en donner une marque certaine, 'a l'instant même?... — Mon âme vous appartient, Léonie... — Prenez garde, je suis ambitieuse, et je veux que le sacrifice soit complet, parce qu'il sera réciproque... C'est votre âme tout entière qu'il me faut, avec toutes ses facultés, tous ses instincts
-les plus beaux, les plus nobles... Je veux plus que votre existence, plus que votre amour... Je veux que vous fassiez pour moi ce que vous m'avez refusé tout
à l'heure défaire pour une autre... — Oh! Léonie, dites-moi que vous ne parlez pas sérieusement, que ceci n'est qu'un jeu cruel de votre esprit. — Ou un caprice de mon imagination?.,. Eh bien, mes caprices ne sont-ils plus des lois pour vous?... Quest devenu ce sublime dévouement que vous m'offriez? — Non, non, Léonie... Ne cherchez pas à m'abuser plus longtemps... Mon amour vaut plus dans votre cœur que la satisfaction d un caprice... — Eh bien, si ce quejo vous demande m'était inspiré par une inexorable nécessité... si ce moyen seul pouvait me sauver d'une ruine prochaine... si tout ce luxe qui m'environne et qui vous a ébloui n'était qu'un mensonge... Si cela allait disparaître demain pour faire place à la pauvreté... dites, hésiteriez-vous encore à me sacrifier de vains scrupules... si mon amour était à ce prix?...
Urbain ne répondit pas... Une pâleur affreuse couvrait son visage... En vain il voulait parler, ses lèvres tremblaient, ses traits bouleversés exprimaient les combats violents qui déchiraient son âme... 11 baissa la tête et cacha son visage dans ses mains.
Léonie se leva par un brusque mouvement. Une ironie amère plissait les coins de sa jolie bouche.
— Adieu donc, homme de bien, dit-elle en attachant sur Urbain un regard de mépris; j'admire votre verlu; mais je n'ai que faire de votre amour...
Urbain s'était levé à son tour pour la retenir; mais elle se relira dans une chambre voisine, après avoir sonné pour appeler sa femme de chambre...
Urbain revint le lendemain et les jours suivants. Léonie le reçut froidement, mais sans faire la moindre allusion ci la circonstance qui avait si complète-
ment changé ses manières et ses dispositions à son égard. Lorsqu'il essayait de ramener la conversation sur ce sujet, elle Tinterrompaii brusquement. A mesure qu'il ge montrait plus pressant, elle devenait, tout en évitant de lui répondre directement, plus exigeante et plus capricieuse. C'étaient chaque jour de nouvelles fantaisies qu'Urbain ne pouvait satisfaire. Et puis, de la part d'un autre, des hommages indiscrets, ardents, des dévouements admirables et des offres séduisantes... Si tout cela n'était pas rigoureusement vrai, la beauté, l'esprit et l'excessive coquetterie de Léonie le rendaient du moins très-vraisemblable.
Urbain sollicité, tiraillé à la fois par l'ambition, le doute, le remords, l'amour et la crainte, perdait chaque jour du terrain. La raison et l'honneur l'abandonnaient peu à peu. Ce n'était plus une lutte, c'était une retraite désespérée devant un ennemi implacable... Encore un échec, encore un pas en arrière, et il était désarmé...
Un jour, madame de Saint-Venant était seule dans son boudoir. C'était un de ces délicieux réduits, tels qu'on n'en trouve plus guère que chez les femmes de sa condition, et tels qu'on aime à se représenter ces galants sanctuaires dont les divinités mondaines dictèrent des lois à leurs amants couronnés. Son seul aspect portait le trouble dans les sens. Tout, en effet, semblait avoir été combiné avec un art merveilleux pour atteindre ce but et pour faire ressortir dans ses moindres traits la beauté de celle qui l'habitait. Tout s'harmoniait, se fondait, pour ainsi dire, avec elle dans un ensemble rempli de grâces, tandis que chaque détail lui donnait comme un reflet et lui envoyait un -rayon. On eût dit l'encadrement, ou plutôt le médail-
Ion précieux destiné à recevoir et à faire briller, dans le naïf orgueil de sa beauté, la charmante figure d'une courtisane. Les dangereuses senteurs des tubéreuses exhalaient la volupté dans une liède atmosphère. Sur les meubles, sur les tentures, de riantes images, des peintures lascives répétées de toutes parts dans de îiautes glacés, enivraient à la fois 1 ame et les yeux. Le demi-jour qui régnait dans la chambre, en répandant sur tous les objets comme un voile transparent, leur prêtait des formes plus arrondies et plus douces. La chambre elle-même affectait légèrement la courbe gracieuse de 1 ellipse, tandis que le plafond, orné de peintures à la fresque et creusé en voûte; semblait s'enfoncer dans h vague lointain d'un ciel vaporeux. Tout alentour flottaient de gros nuages qu'un joyeux essaim de jeunes Amours roulaient avec effort sur les bords de la perspective aérienne. Les tentures et les portières, d'un rose tendre, étaient festonnées de guirlandes de fleurs aux nuances délicates. De délicieuses arabesques couraient sur le riche tapis à fond blanc qui recouvrait le parquet. D'invisibles conduits soufflaient continuellement dans la chambre une chaleur douce et parfumée. Une lampe en cristal, suspendue au plafond comme une étoile détachée du ciel, perçait seule l'obscurité de sa lumière tranquille... Les meubles étaient rares, mais les sièges nombreux,commodes et de formes variées.
Du reste, le bruit avait été banni deçet^e mystérieuse retraite avec plus de soin encore que l'écîat du jour. Le silence y était profond, et sans les frôlements répétés d'une robe de soie, et les soupirs fr équenls qui s'échappaient dune extrémité de la chambre, on eût pu, ce semble, entendre tomber un à un les grains
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d'un sablier d'ivoire placé entre deux vases précieux sur la cheminée de marbre blanc.
En face d'une fenêtre aux vitraux coloriés, s'élevait un lit de repos en damas frangé d'or. Des rideaux bleus 1 enveloppaient a demi de leurs plis transparents et lui donnaient presque l'air d'une tente. C'est là qu'étendue nonchalamment, la tête appuyée sur sa main, tandis qu'elle tenait, de l'autre, un billet satiné qu'elle lisait d'un air distrait et indifférent, madame de Saint- Venant soupirait et s'agitait avec une certaine violence. De temps en temps, comme pour charmer son ennui, ou faire trêve à sa douleur, elle tournait les yeux vers une glace placée au fond de sa jolie cachette, dans un panneau de la boiserie taillé exprès. Elle essayait alors un sourire, un regard, dérangeait une boucle de ses cheveux, ou étudiait savamment l'eff^et d'un geste ou d'une pose. Après quoi elle reprenait sa lecture avec une attention forcée. Le plus souvent, les longs cils bruns qui voilaient ses yeux se soulevaient tout à coup, et ses regards, habituellement doux et rêveurs, se dirigeaient vers la porte de la chambre avec une singulière expression d'impatience et de colère.
Madame de Saint-Venant attendait Urbain, quoiqu'elle ne lui eût point donné rendez-vous. Mais c'était Theure où il venait habituellement la voir, et elle avait ce jour Ik un motif tout particulier de désirer sa venue. Elle avait conçu un projet d'où dépendait la réalisation d'une espérance ardemment caressée, et sa coquetterie devait livrer enfin à la vertu chancelante d'Urbain un rude et dernier combat. Il s'agissait de le pousser, par un effort désespéré, à profiter de la cîjance de fortune qui lui avait été offerte rccem-
ment par le hasard. Le plan et les moyens d attaque avaient été mûrement combinés. L'amour et la jalousie d'Urbain allaient être mis à une épreuve définitive. Une lettre supposée, celle-là même que Léonie tenait dans sa main, devait décider du succès de Taction.
Enfin, des pas se firent entendre dans la chambre voisine; madame de Saint- Venant cacha à moitié sa lettre sous le coussin de velours qui soutenait son bras, et affecta l'air embarrassé et légèrement contrarié d une personne prise en flagrant délit de rêverie sentimentale. La portière se souleva; Urbain entra.
— Ah! fit madame de Saint-Venant avec un petit cri de surprise affectée, en regardant Urbain. — Suisje importun? demanda Urbain, s'arrêlant sur le seuil de la porte d'un air de dépit.
Pour toute réponse, madame de Saint-Venant lui tendit la main en souriant.
Urbain s'approcha, baisa avec vivacité la main qu'on lui présentait, et s'assit tout près de madame de Saint- Venant, sur un siège beaucoup plus bas, de manière que sa tête se trouvait ainsi précisément à la hauteur et à une très-faible distance de celle de la jolie rêveuse.
— Souffrez-vous, Léonie? reprit Urbain avec une certaine inquiétude. — Pourquoi cette question? moi, souffrante! mais non, vraiment; je vous l'assure... Je ne sais ce qui peut vous faire croire...
En disant cela, madame de Saint-Venant, feignant un trouble et un embarras accusateurs, interrogeait, avec une sollicitude mignarde, la glace placée derrière elle. Son teint, en effet, était légèrement pâli. -Soit par suite d'une indisposition réelle ou d'une trop
vWe préoccupation, la nuance rosée qui perçait habituellement la finesse transparente doses joues avait fait place à une blancheur mate et uniforme.
— Mon Dieu, dit-elle d'un air effrayé, je suis affreusement laide aujourd'hui. J'aurais bien fait vraiment, dans mon intérêt, de rester invisible pour tout le monde.
Urbain était trop clairvoyant pour ne pas s'aperc&voir que madame de Saint-Venant cherchait a lui donner le change sur la véritable situation de son esprit, bien qu'il ne pût deviner le motif réel du petit manège auquel elle se hvrait en ce moment.
— Léonie, lui dit-il, vous me cachez quelque chose. Tous avez un secret pour moi. — Un seéret entre vous et moi? Gela serait mal, n'est-ce pas, quand vous me donnez vous-même l'exemple d'une entière confiance? Est-ce que je ne suis pas de moitié dans toutes vos pensées?
Cela fut dit avec une intention de reproclie et d'ironie, qui n'échappa point à Urbain.
— Parlez donc, Léonie, je vous en supplie! s'écria Urbain avec vivacité. — Moi!... mais je n'ai rien autre à vous dire, en vérité... Je vous le répète, je n'ai pas de secret pour vous, vous le savez bien...
A cette déclaration, faite avec un air dingénuité parfait, Urbain rougit de dépit.
Léonie reprit avec indifférence :
— Vous avez été hier chez m.adame d'Ortès; comment va-t-elle? — Fort bien!... EUeavait une toilette ravissante. ..voussavez?... cette parure en turquoise...
— Que lui a donnée le chevalier de Moranges... Charmante! en effet... 11 est fâcheux que le bleu lui aille si mal...
96 LE CniTEAU
Urbain sourit de ce trait de méchanceté suscité par un sentiment de jalousie qui lui était connu : il venait de se venger.
— Heureuse femme! poursuivit madame de Saint- Venant avec un soupir : courtisée, parée comme une divinité!... Il ne lui manque qu une chose... c'est d"é- Ire aimée par un homme beaucoup plus jeune... Voilà pourtant notre condition, pour la plupart, a nous autTvS femmes : l'amour sans là fortune ou la fortune sans 1 amour... Cependant, le bonheur peut-il exister pour une femme sans la réunion de ces deux choses?Qu est-ce que la richesse sans l'amour qui apprend a en doubler lesjouissances?Et quest-ce que famour sans le luxe qui le fait vivre en rembellissant?... A propos, vous ai-je montré la parure que j'ai achetée dernièrement?
— Non, et je serais très-désireux de la voir. — Je vais vous la montrer... aussi bien, je ne suis pas décidée a la garder... vous me direz ce que je dois faire.
En disant cela, madame de Saint-'Venant se leva et alla chercher, dans un élégant petit bureau en bois de rose, un coffret où pendait une clef en or. Ayant repris sa place sur le lit de repos, elle ouvrit le coffret et en tira une couronne de pierreries quelle posa coquettement sur sa tête... Elle était ravissante ainsi : son front avait une grâce souveraine, et ses grands yeux noirs semblaient emprunter au feu des pierreries un éclat plus vif.
Urbain était muet d'admiration; jamais elle ne lui avait paru si attrayante... Elle souriait naïvement d'orgueil et de plaisir; son sein nu se gonflait; ses lèvres vermeilles appelaient le baiser... On eût dit la reine de la volupté. Urbain saisit une de ses mains et
la porta à ses lèvres avec une ardeur fiévreuse... il était ivre... Léonie le repoussa doucement... la portière do la chambre venait de se soulever.
— Un étranger demande a parler à madame, dit une femme de chambre.
Madame de Saint-Venant quitta sa couronne et pria Urbain de l'attendre un instant et de lui dire.ensuile, si elle devait garder cette parure, ne voulant se déterminer à cet égard que sur le conseil qu'il lui donnerait.
Dans le mouvementqu'elle fit pour se lever, le coussin sur lequel son coude était appuyé se dérangea, et la lettre qu'il cachait glissa sur le bord du lit. Dès que Léonie fut sortie, Urbain, dont la curiosité et la jalousie étaient vivement excitées, s'empara du pli parfumé et l'ouvrit avidement. Il ne contenait que ces mots :
« Voici la parure que je vous ai vue admirer... Vous aimez les diamants, et vous avez raison; ils sont ce qu'il y a de plus précieux, comme vous êtes ce qu'il y a de plus beau. Acceptez ceux-ci comme un témoignage d'une passion que vous agréez. )x
A mesure qu'il parcourait ces lignes, un frissonnement général courait de l'extrémité des pieds d'Urbain jusqu'à la pointe de ses cheveux; il froissa avec colère le billet dans ses mains. Un éclair de ragé brilla dans ses yeux à la vue de la fatale parure, et il fit un geste comme pour s'en emparer et la briser sous ses pieds...
En ce moment, madame de Saint-Venant rentra. Urbain, surpris, laissa échapper la lettre de scsmains; il était pâle, et s'efforçait en vain de paraître calme.
— Imprudent! s'écria Léonie affectant la plus grande surprise, qu'avez- vous fait? J'avais espéré dé-,
rober celte lettre a VOS regards... mais, puisqu'une indiscrétion, que je vous pardonne, vous a porté à la lire, je serai franche avec vous et ne vous cacherai point le trouble où elle ma jetée... Vous savez si je vous aime, Urbain, puisque, malgré le refus qu3 vous avez opposé dernièrement au premier appel que j aie osé faire à votre dévouement, je n'ai pas eu la force de renoncera votre présence... Oui, aujourdhui encore, mon cœur vous choisirait entre tous les autres; mais, je l'avouerai, je suis femme avant tout : j aime tout ce qui peut m'embellir aux yeux de mon amant et me faire briller parmi la foule; j'aime le luxe, et surtout les pierreries, qui donnent tant d'éclat à la beauté!... ce sont de si charmantes fleurs que des pierreries dans Jes cheveux dune femme!
En disant cela, Léonie faisait scintiller avec une joie d'enfant la parure laissée sur le lit, et en rapprochait coquettement les mille facettes de son beau front, qui s'illumina alorsd'une grâce persque divine... Puis, attirant doucement Urbain, et, prenant ses deux mains dans les siennes, elle lui dit avec un sourire qui acheva de l'enivrer :
— Tu ne me trouves donc pas belle ainsi? Tu ne m'aimes donc plus?... — Ne dis pas cela, balbutia Urbain égaré; ne me regarde pas ainsi... tu me rendrais fou... ou, si tu veux que je te réponde, quitte cette parure odieuse dont l'éclat m'éblouit, en même temps que sa vue me perce le cœur...
Par un geste rapide, Léonie rejeta loin d'elle sa parure.
— Eh bien, dit-elle, dis un mot, et je la renvoiea celui qui me Ta donnée... Jure de m'en donner une semblable... Tu le peux, si lu m'aimes assez pour me
DE Li POMMERAIE. 19
préférer a tout. . .même à un scrupule de ta conscience. . • Demain si tu veux suivre mon conseil et tirer hardi" ment parti du secret que le hasard t'a livré, tu peux acquérir les moyens de satisfaire le premier et le plusviolent de mes désirs... Mon bonheur, mon amour sont à ce prix. — Démon! s'écria Urbain imprimant avec une ardeur frénétique ses lèvres brûlantes sur l'épaule nue de Léonie... Prends donc mon âme avec ce baiser... Demain, tu seras à moi, car demain lu seras satisfaite...
Léonie agita vivement le cordon d'une sonnette suspendu au-dessus du lit et s'échappa en glissant, comme un serpent, d'entre les bras d'Urbain...
— Demain, je vous attendrai ici à pareille heure, ditelle... et nous irons ensemble au bal de madame d'Ortes... — Demain!... répéta Urbain.
La femme de chambre venait d'entrer.
Urbain se retira.
— Fanny, dit Léonie se tournant vers, sa femme de chambre, dès qu'elle eut entendu la porte de la rue se refermer sur Urbain, courez reporter cette parure de strass au joaillier qui me l'avait confiée... Je n'en ai plus besoin... Demain, j'en aurai en pierres fines, pour peu que le diable vienne en aide a l'amour...
Il était encore de bonne heure, quand Urbain se trouva dans la rue sans bien savoir où il allait ni ce qu'il voulait. Il n'avait qu'une seule idée : c'est qu'il venait de faire une promesse, et qu'à tout prix il lui fallait tenir sa parole. Slais par quel moyen? Voilà ce qu'il se demandait en vain... Tout en tourmentant son cerveau pour sortir d'une pareille impasse, il arriva machinalement chez lui.
Charlotte l'attendait, comme elle en avait depuis
ICO LE CHITEAU
longtemps contracté l'habitude, malgré la défense expresse d'Urbain, que cette patience infatigable gênait, sans résultat avantageux pour elle et pour lui. Aussi, la pauvre jeune femme qui craignait bien plus de fâcher Urbain que de ruiner sa propre santé, avait-elle bien soin, dès qu'elle entendait le l.ruit de ses pas dans Tescalier, de se jeter tout habillée sur son lit et de feindre un sommeil qu'elle aurait appelé vainement. Mais ce jour-là, par malheur, soit préoccupation, soit parce qu'elle ne l'attendait pas sitôt, Charlotte ne l'entendit pas rentrer, et il était déjà dans la chambre, quand elle se retourna au bruit qui se faisait derrière elle. La vue d'Urbain, à une pareille heure, dissipa instantanément la tristesse qui couvrait ses traits, et elle s'avança vers lui avec un empressement qui témoignait de la joie qu elle éprouvait. Mais elle ne put effacer assez promptement la trace qu'une larme toute récente avait lai.-sée sur sa joue, Urbain, mécontent, fronça le sourcil et alla s'asseoir en silence, promenant autour de lui un regard inquiet, il cherchait une occasion ou un motif apparent pour se mettre en colère.
Au bout de quelques instants :
— Pourquoi n'êtes-vous point encore couchée ? demanda-t-il à Charlotte. Je vous avais priée de ne plus m'attendre. Vous savez que je neveux de sujétion ni pour vous ni pour moi. Je n'aime point, s'il faut vous le dire, vos airs de victime et votre éternelle tristesse. — Je ne suis jamais triste, quand vous êtes près de moi, Urbain. — C'est fort bien; mais comm.e je n'y suis que rarement, je ne veux point que vous jouiez en mon absence le rôle d'Andromaque, afin qu'à mon retour je vous retrouve pâle, les traits
fatigués et les paupières rougies par l'insomnie.
Charlotte, habituée à subir la mauvaise humeur d'Urbain, les jours où ia fortune l'avait trahi au jeu, crut que cette fois il avait été encore plus maltraité» et respectant sa douleur, elle accepta sans réplique les reproches injustes qu'il lui adressait.
Urbain, cependant, s'exalta par le sentiment môme de ses torts, et poursuivi par le souvenir de la promesse imprudente qu'il avait faite, s'était levé et se promenait par la chambre en proie à une agitation visible.
Charlotte le suivit des yeux avec inquiétude.
— Mon Dieu, que je suis malheureux! s écria Urbain en se laissant tomber sur une chaise et cachant sa figure dans ses mains.
Charlotte courut à lui, et s'agenouillant à ses pieds :
— Urbain, mon ami, lui dit-elle, qu'avez-vous? Si vous êtes malheureux, pourquoi ne suis-je plus admise à partager vos chagrins?
Cette voix caressante et ces douces paroles pénétrèrent jusqu'au cœur d'Urbain. Il releva la tête, et attirant à lui Charlotte par un élan spontané de tendresse er de reconnaissance :
— Je te retrouve donc toujours, lui dit-il, mon bon ange, toujours prête à me pardonner et a me plaindre? Oh! tu as raison, car je suis plus malheureux encore que toi. — Pauvre ami! tu as donc beaucoup perdu aujourd hui? lui demanda naïvement Charlotte. — Perdu? dit Urbain, heureux d'échapper ainsi h un aveu plus pénible; oui... c'est vrai... j'ai beaucoup perdu... — Sur parole peut-être? — Oui, répondit machinalement Urbain.
Charlotte réfléchit quelques instants, puis, faisant
LE CHATEAU DK Lk POMMEn.\IF, T. 1. 7
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un eifort sur. elle-même, et prenant tendrement les mains d Urbeiin dans les siennes :
— Mon ami, lui dit-elle, si je te donnais les moyens^ de payer ta dette dès demain, aujourdhui peutêtre, ne ferais-tu rien pour moi en retour? — Chère enfant! répondit Urbain, crois-tu donc qu'il suffirait pour cela de quelques écus que tu as sans doute économisés h giand'peine?
Charlotte se leva sans répondre, et alla chercher dans une armoire un magnifique diadème composé dune riche collection de pierreries de la plus belle eau.
— Quoi! s'écria Urbain dont les yeux s'étaient animés d'un éclat surnatuitl, tu consentirais?... Mais non, je ne veux pas... ce serait un crime!... Non, je ne dois rien... j'ai menti. — Écoule, mon Urbain, dit froidement Charlotte qui ne croyait pas à la sincérité de cette dernière assertion, ceci est une chose sacrée, tu lésais... C'est le dernier souvenir de ma mère... Nous l'avons respecté dans nos plus mauvais jours... rien au monde ne pourrait me déterminer à m'en séparer pour toujours... Mais cette parure est d'une grande valeur, et offerte en garantie, elle pourrait servir à te procurer la somme dont tu as besoin pour sauver ton honneur compromis... Prends-la donc; mais jure-moi de ne la céder à aucun* prix, et de la dégager le plus promptement possible. — Ohl mon Dieu! monDieuI ayez pitié de moi, s'écria Urbain repoussant faiblement la parure que Charlotte lui présentait. — Encore un mot, dit Charlotte, une prière, la seule que je veuille t'adresser 'a cette occasion... Je n'ose te défendre le jeu, Urbain, puisqu'il est aujourd'hui notre seule ressource... Mais, mon ami, sou-
viens-toi plus souvent, je t'en conjure, de la pauvre Charlotte qui t'aime et se consume dans l'attente et dans les larmes.
Urbain la regardait sans l'entendre; ses yeux hagards, sa figure bouleversée, tour à tour sombre ou dilatée par une joie indicible, témoignaient de la lutte suprême qu'il livrait en son âme. On eût dit que ses regards étaient fascinés par une image invisible, et qu'une voix mystérieuse lui soufflait à l'oreille de funestes paroles.
— Tu ne me réponds pas, mon ami, dit timidement Charlotte; crains-tu de t'engager envers moi, et de me jurer?... — Non, non! s'écria tout à coup Urbain saisissant la parure éblouissante dans les mains de Charlotte. Tu le veux? eh bien! donc... je jure que tu es un ange... et que je suis un démon...
A ces mots, Urbain s'élança avec un éclat de rire insensé hors de la chambre avant que Charlotte interdite eût eu le temps d'ajouter un seul mot.
Charlotte, craignant que la raison d'Urbain, assaillie sans cesse par des émotions extrêmes, n'eût cédé enfin à cette dernière épreuve, pria Dieu, en attendant son retour, de toucher à la fois son esprit et son cœur. Mais ce fut vainementqu'elle pria jusqu'au jour : Urbain ne rentra poinl.
Le lendemain, Charlotte l'attendit encore en vain.
Ce jour-là, cependant, vers dix heures du soir, madame de Saint-Venant, appuyée sur le bras d'Urbain, entrait dans le salon de madame d'OrtèS, où déjà le bal annoncé avait réuni une foule brillante. Urbain paraissait rêveur et distrait; mais madame de Saint-Venant sourit de joie et d'orgueil, car sa vue avait excité un murmure d'admiration, et son beau
front rayonnait sous un magnifique diadème de pier-
reries.
YIII
Quelque coupable qu elle fût en réalité, la conduite d*Urbain envers Charlotte était cependant, sous un certain rapport, moins odieuse qu'elle ne le paraissait. 11 avait pu tromper Charlotte par un mensonge, ou plutôt profiter, dans l'intérêt de la passion qui le dominait, de l'erreur où elle était tombée d'elle-même sur la véritable cause de sa tristesse; mais il n'avait pas eu un seul instant la pensée de la priver pour toujours de l'objet doubl ment précieux qu'elle lui avait confié. Il avait offert, à la vérité, la parure de Charlotte à madame de Saint-Venant; mais il était bien décidé à la lui rendre, assuré que Léonie ne ferait pas difficulté, dans l'occasion, de l'échanger con* tre une toute semblable, ou même, au besoin, d'une plus grande valeur. Il comptait, pour réaliser ce projet, sur les chances favorables du jeu, et peut-être aussi, mais comme dernière ressource, sur le prix probable de sa discrétion à l'égard de M. de Ceyran et de madame de Rieux.
Ses répugnances, relativement a l'immoralité de cette dernière transaction, avaient considérablement diminué sous les séduisantes inspirations de la facile morale de Léonie.
Quant à Charlotte, il n'essaya point d'atténuer ses torts envers elle, se contentant de rejeter sur l'en-
traînement du jeu ses absences de plus en plus fréquentes et prolongées, et affirmant d'ailleurs que la parure était en mains sûres et sa dette de jeu intégralement acquittée. Charlotte accepta ces explications, sans les approfondir. Trop certaine de n'être plus aimée, elle redoutait néanmoins toute investigation à cet égard, préférant, dans son aveuglement volontaire, l'indifférence d'Urbain aune preuve irrécusable de son infidélité.
Urbain, cependant, emporté par sa nouvelle passion, avait banni toute contrainte et transporté, en quelque sorte, son domicile chez madame de Saint-Venant. On eût dit que les rôles avaient changé entre la jeune femme qu'il abandonnait et celle qui le captivait entièrement, et que Charlotte fût tout à coup descendue au rang de maîtresse déchue ou d'amie à toute épreuve. Ce n'est pas qu'Urbain ne fît en lui-même aucune différence entre elles. L'espèce de fascination qu'il subissait ne l'empêchait de voir ni les défautsetles vices de l'une, ni les vertus touchantes de l'autre. Si son imagination et ses sens fortement impressionnés l'entraînaient vers madame de Saint-Venant, un secret penchant, une douce sympathie l'attiraient sans cesse vers Charlotte. Lorsque, rendu pour ainsi dire à luimême par l'éloignement de Léonie, il contemplait silencieusement la pâle figure de Charlotte, il sentait je ne saisquoi de tendre et de rêveur se glisser au fond de son cœur. La vue de cette jeune tête courbée sous une douleur précoce le jetait dans un trouble inexprimable. Une voix secrète, douce comme une prière et puissante comme le remords, sollicitait son âme. Près de fléchir le genou et d'implorer son pardon, il retombait dans ces doutes et ces combats cruels où déjh
il avait succombé. Il s'accusait intérieurement et se reprochait à lui-même sa bassesse et sa lâcheté.
Un jour, dans un de ces retours subits et de ces attendrissements muets, il saisit tout à coup Charlotte entre ses bras et lui prodigua, avec les noms les plus doux, les caresses les plus passionnées.
— Oui, s'écria-t-il, je t'aime, je n'aime que toi; je le sens... Je m'étais trompé... pardonne-moi...
En parlant ainsi, il pleurait, et Charlotte, rendue à toute l'ardeur de sa foi première, effaçait ces précieuses larmes sous ses baisers... C'était la première fois qu'elle voyait pleurer Urbain, et il y avait si longtemps que son cœur était sevré de ces témoignages touchants d'un amour partagé!
Le soir môme, Urbain était aux pieds de madame de Saint-Venant, frissonnant sous ses longs regards lascifs, et buvant sur ses lèvres l'oubli de ses serments et du chaste amour de Charlotte.
Ces cruelles épreuves avaient altéré insensiblement la santé de Charlotte. Le chagrin dévorait lentement la fleur délicate de sa beauté. Ses yeux avaient perdu leur limpidité, ses joues, leur fraîcheur; et à ksvoir légèrement creusées, on eût dit que le doigt du malheur s'était déj'a posé sur son jeune visage. Et, comme si cette circonstance physique légitimât en quelque sorte son abandon, Urbain ne pouvait s'empêcher de comparer cette jeune fille triste et languissante à cette autre femme toute brillante d'attraits, sans cesse paréo des séductions de la volupté et des grâces piquantes d'un esprit libre et enjoué.
A l'exception d'Irma, qui ne la quittait presque plus, Charlotte vivait dans une solitude absolue. Elle avait
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cessé brusquement ses relations avec madame d'Ortès. Madame Morel elle même, dans ses rares entrevues avec Charlotte, ne la pressait que faiblement de venir chez madame d'Ortès; depuis quelque temps, elle avait même cessé toute instance à ce sujet, comme si elle fîiU compris le véritable motif des répugnances deCharlotte, et qu elle l'approuvât intérieurement. Mais tout à coup elle parut avoir complètement changé d'opinion, blâma l'obstination de Charlotte à vivre dans la solitude, et prétextant l'intérêt de sa santé compromise par un« retraite absolue et des chagrins nourris avec une funeste opiniâtreté, elle lui insinua que les plaisirs étaient le seul remède efficace contre le mal qui la consumait, et finit par l'engager vivement à paraître le plus souvent possible chez madame d'Ortès.
Ce brusque changement de langage n'échappa point à Charlotte et elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il coïncidait avec le moment où Urbain avait paru vouloir renoncer à la retenue qu'il avait apportée jusque-là dans sa conduite, et aux ménagements dont il avait usé du moins envers elle.
— En vérité, ma chère enfant, disait madame Morel, il faut bien que je vous en avertisse. Je crois que vous comprenez mal vos intérêts et que vous vous perdez ainsi vous-même dans l'esprit d'Urbain. II y a une énorme différence dans la nature de l'affection qu'un homme et une femme sont susceptibles d'éprouver l'un pour l'autre. Nous aimons avec notre cœur, et les hommes se captivent surtout par les yeux et par les gens. Vous vous laissez flétrir dans les ennuis de l'abandon, et vous espérez peut-être que les traces visibles de vos chagrins vous rendront plus intéressante aox yeux d'Urbain... C'est- à-diro que, pour le ramener
lOS I,F. CHATEAU
cl VOUS faire aimer de lui, vous vous efforcez de ne plus lui plaire... C'est pitié vraiment, que le mépris que vous faites de votre propre bonheur et des plus précieux dons de la nature... C'est un véritable sacrilège de laisser périr tout cela par négligence et par faux calcul... Vous étiez si jolie, naguère, avec votre air de printemps, comme disait votre i>ère; vos joues pareilles à la fleur de l'églantier, et vos lèvres rouges comme ses baiesl Qu avez-vous fait de tout cela, méchante enfant?... Voyez!... vos lèvres ont pâli, votre peau a perdu sa blancheur légèrement rosée...
Cet étrange discours ramena un instant la rougeur sur le visage attristé de Charlotte.
Madame Morel continua sans paraître remarquer l'embarras de son élève :
— Certainement, vous êtes charmante encore malgré cela, et ce petit air malheureux ne vous messied pas. Mais il ne faut abuser de rien, surtout de sa figure... Tout peut se réparer avec des soins... Croyez-moi, changez de système... — Mais, dit Charlotte, je n'ai pas de système, je vous l'assure. — Soit, mais vous avez tort... Une femme a toujours besoin d'un plan de conduite pour entretenir et conserver l'amour qu'elle a inspiré. . C'est la naïveté qui, dans ces circonstances, perd les jeunes femmes... Quoi qu'il en soit, vous avez un but, une pensée fixe, n'est-ce pas? C'est de ranimer le cœur d'Urbain... Eh bien, voulez-vous que je vous en indique le moyen infaillible? — Oh! parlez! s'écria Charlotte,fallût-il donner ma vie pour cela!.. — Eh! pour Dieu, mon enfant, laissez la pour toujours vos idées romanesques. Il ne s'agit pas de rien donner... il s'agit de conserver, au contraire, et de recouvrer le , plus promptement possible... Reprenez, croyez-moi.
voire insouciance et votre gaieté, ou du moins faites voir que vous les avez retrouvées. L'habitude vous en reviendra peu à peu. Ce qui était une feinte deviendra une vérité. Vous serez heureuse, à la longue, en vous efforçant de le paraître... Bannissez les airs moroses qui glacent la gaieté dans le cœur des autres... Commandez à votre bouche mignonne de sourirecomme autrefois, à vos yeux de briller d'un éclat caressant... Soignez votre santé, sans laquelle la beauté se flétrit... donnez surtout un soin vigilant à votre toilette... C'est là le point capital... Redevenez, en un mot, aux yeux d'Urbain, telle que vous étiez, et je vous réponds, moi, qu'il redeviendra ce qu'il était pour vous...
Cette ^!onclusion fit briller un éclair de joie sur le front de Charlotte. L'espérance, réveillée dans son cœur par cette perspective de bonheur, s'était comme réfléchie sur son visage... Son teint s'était animé, et sa bouche souriait d'elle-même.
— Bravo! s'écria madame More! en frappant des mains. Voilà le charme qui opère déjà, et le miracle des roses qui se renouvelle en votre faveur!... Voyez plutôt...
En disant cela, elle prit Charlotte par la main et la conduisit en riant devant la glace placée sur la cheminée.
— Et maintenant, ajouta-t-elle en embrassant Charlotte avec la joie orgueilleuse d'une mère, niez, si vous l'osez, l'efficacité démon remèdel... Mais je m'oublie à vous contempler... Adieu, ma charmante .. Mon Dieu! comme ces bandeaux sont mal faits!... Des anglaises iraient merveilleusement à ce visage si jeune encore et si frais, en dépit de vos tristesses «laladroites!... Adieu, petite folle... Soyez plus sage,
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si vous voulez être plus heureuse, et suivez incs prescriptions...
Charlotte connaissait trop la coquetterie naturelle et la légèreté des principes de son ex-gouvernante, pour s'étonner des conseils qu elle venait de lui donner. Elle avait acquis à ses dépens des preuves de son peu de moralité, et ce n'était pas la première fois qu'elle entendait une pareille leçon sortir de la bouche de madame Morel. Cependant, malgré toutes ses préventions, elle ne pouvait se dissimuler qu'il y eût une certaine sagesse au fond de ces paroles étranges. En réfléchissant au caractère d'Urbain et à sa conduite à son égard, elle se dit qu'il se pourrait bien, en effet, qu'elle se fût trompée jusqu'à présent, et que ce qu'elle supposait pouvoir le ramener avbR peut-être contribué à son éloignement.
Urbain, en effet, sous une apparence sérieuse, cachait une âme passionnée et une imagination ardente. Il aimait le luxe et l'éclat, et l'on ne pouvait le captiver qu'à la condition de l'émouvoir sans cosse, en charmant son âme ou ses yeux. Il portait inné un sentiment exquis du beau, soit moral, soit physique, et g"on organisation essentiellement impressionnable l'exposait malgré sa gravité apparente, à tous les écarts d'un esprit futile et d"un naturel changeant...
Tout en faisant ces réflexions, Charlotte, placée devant sa glace, avait dérangé peu à peu la disposition et la forme de sa coiffure. Les mèches soyeuses de ses cheveux s'étaient roulées en spirales autour de ses doigts;leurs boucles abondantes et serrées pendaient en grappes brillantes le long de ses joues, et projetaient comme une ombre légère sur son visage. Son profil avait ainsi plus de grâce et de fraîcheur, et la li^ne pure qui
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descendait de son front blanc jusqu'à l'exlrémité do son nez fin et droit se dessinait avec plus de netteté et de précision. Elle parfuma ensuite ses mains, ses bras et son col, mit un collier de corail qui en faisait ressortir la blancheur sans tache et les contours élégants, et jeta sur ses épaules une gaze qui les voilait sans les cacher... Charlotte était ravissante ainsi, et elle ne put s'empêcher de sourire à son image réfléchie dans la glace.
Ce jour-là, Urbain se montra galant, empressé, loua le bon goût de sa coiffure, et lui adressa à elle-mêmo les compliments les plus flatteurs et les mieux sentis. . . Charlotte triomphait. Elle redoubla de soins minutieux pour elle-même et de coquetteries à l'adresse d'Urbain qui se montrait de plus en plus touché de ces attentions. Charlotte avait retrouvé sa gaieté; son teint avait repris sa fraîcheur veloutée, et ses yeux brillaient d'une ardeur pudique.
Un jour, elle était plus occupée que jamais du soin de sa toilette; car Urbain lui avait recommandé, en riant, de se faire bien belle, et il devait rentrer de bonne heure- Jamais Charlotte ne s'était parée avec tant de plaisir et de recherche. Pour la première fois, elle aurait voulu posséder un instant ce luxe qui rend les femmes plus attrayantes, et pour la première fois aussi, depuis quelle s'en était volontairement séparée, elle regretta la parure qui lui avait été léguée par sa mère... Celte pensée et ce pieux souvenir, surgissant tout à coup au milieu de ses joyeux préparatifs, l'attristèrent. Son cœur se serra comme sous un pressentiment funeste, et ce fut en vain qu'elle s'efforça do surmonter cet accès de tristesse, en se rappelant qu'Urbain allait bientôt venir.
Soit par suite de celte préoccupation importune, soit que le retour d'Urbain eût lieu plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, Charlotte n'avait pas encore entièrement achevé sa toilette, lorsqu'elle entendit crier dans la serrure de la porte d'entrée la clé qu'Urbain portait habituellement avec lui. Une petite pièce servant de salle à manger précédait seule la chambre où se trouvait Charlotte, et dont la porte était entr'ouverte... A ce bruit bien connu, la joie la plus vive parut d« nouveau sur son visage, et elle se hâtait de donner a sa glace un dernier coup d'œil, lorsque déjà les pas se firent entendre dans la pièce voisine... Charlotte poussa un cri... Elle n'avait pas reconnu le pas d'Urbain... Mais, avant qu'elle eût le temps de se jeter contre elle pour la fermer, la porte de sa chambre céda doucement à une force plus grande et livra passage d un jeune homme.
C'était M. de Vibrac.
Charlotte le reconnut pour l'avoir rencontré chez madame d'Orlès, avec qui il paraissait être dans les termes d'une certaine intimité. Dans la situation où elle se trouvait, cette circonstance ajoutait encore à l'épouvante de Charlotte.
— Que me voulez-vous, monsieur? s'écria-t-elle, dès qu'elle put parler, que venez-vous faire ici? De qui tenez-vous cette clé? Où est mon mari? — Remettez-vous, madame, et ne craignez rien, répondit Vibrac avec une fatuité merveilleuse. Je ne puis répondre à toutes vos questions à la fois et jai besoin, moi-même, pour vous satisfaire, de revenir de l'émotion que votre vue m'a causée...
En parlant ainsi, Vibrac se laissa tomber, plutôt qu'û ne s'assit, sur une chaise qui se trouvait près de
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lui. Il était pâle, en effet, et plus ému sans doute qu'il ne raurait voulu. Mais celte circonstance môme, contre ses prévisions, le servit plus dans l'esprit de Charlotte que n'aurait pu le faire son assurance habituelle. Il s'en aperçut et profita habilement de cet avantage.
— Vous le voyez, [madame, dit-il à Charlotte qui commençait à se remettre de l'effroi qu'elle avait éprouvé d'abord, je ne suis point un ennemi et je suis venu à vous avec les intentions les plus pures... malgré les apparences. — Mais cette clé, monsieur? — Il m'est impossible de répondre immédiatement l\ cette question... Je vous le répète, madame, le motif qui m'amène vers vous, d'une manière au moins fort extraordinaire, j'en conviens, n'a rien, au fond, que d'honorable pour vous et pour moi... J ai à vous entretenir de choses d'une telle gravité que si je me retirais maintenant, sans vous les avoir fait connaître, vous ne me pardonneriez pas d'avoir gardé le silence...
A ces mots, Vibrac se leva, et offrant un siège à Charlotte :
— Ayez la bonté de vous asseoir, madame, et de m'accorder aussi cette permission, car je serai peutêtre forcé d'occuper longtemps votre attention...
Charlotte s'assit, cédant évidemment à une curiosité impatiente.
— D'abord, reprit Vibrac. je dois vous déclarer que, bien que j'aie rarement l'honneur de vous rencontrer chez madame d'Orlès, aucune des circonstances de votre vie ne m'est inconnue...
Cette brusque déclaration déconcerta Charlotte,
— Non-seulement, poursuivit Vibrac, je connais
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tous VOS antécédents, mais encore je suis initié aux moindres détails de votre vie intime... Ne rougissez pas, madame, d'une pareille révélation... Cette connaissance ne peut avoir d'autre résultat que de vous concilier l'estime et le respect les plus mérités... Ce serait à moi de rougir d'un pareil aveu, si mon indiscrétion ne trouvait son excuse dans l'intérêt profond que vous m'avez inspiré... Après cela , me permettrez-vous d'ajouter que mon cœur n'a pu se défendre contre tant de vertus unies à tant de charmes?... — Monsieur, dit Charlotte en se levant, je ne puis écouter plus longtemps de tels discours... — Oh! vous m'écoulerez, s "écria Vibrac en la retenant, vous m'écouterez... car ce que j'ai a vous dire n'a rien qui puisse vous offenser... Je mourrais mille fois avant qu'il sortît de ma bouche un mot qui dût vous attrister... iMais vous éles malheureuse, je le sais, et je n'ai pas eu un seul instant l'orgueilleuse et insolente pensée de vous offrir des consolations.. .Non, je n'ai voulu que venir mettre à vos pieds un dévouement désintéressé et sans bor^ies... A peine entrée dans la vie, vous n'en connaissez que l'amertume; laissez-moi répandre quelques douceurs sur une existence injustement flétrie... Vous êtes pauvre, votre jeunesse se consume dans les privations et les ennuis; partagez .une fortune qui vous donnera le bien-être et peutêtre le bonheur dont vous êtes digne... Oh! rassurez-vous; je suis l'ami d'Urbain et je n'aspire qu'à devenir votre fcère... Cette amitié sainte que j'ose réclamer pour prix de la plus tendre affection, dites, me l'accorderez-vous? Est-ce donc une injure de vous aimer ainsi? — C'en est une, du moins, dans la situation où je me trouve, et je vous prie, monsieur,
de ne pas abuser plus longtemps de l'avantage que vous avez sur moi. — Au nom de votre propre bonheur, par pitié pour vous-même, pour votre beauté qui s'étiole dans la soutfrance, pour votre âme qui s'éteint dans la langueur et le désespoir, au nom de votre avenir qui s'assombrit chaque joui' et vous épouvante^ malgré votre courage et votre admirable résignation. — C'en est trop, monsieur; vous faites injure à celui que vous appeliez tout à l'heure votre ami... — Eh! madame, ne voyez -vous pas qu'il ne peut rien pour votre bonheur? Sans fortune, sans appui, son dévouement est impuissant... — IMon bonheur, monsieur, est tout en lui; je n'en demande pas d'autre... — Enfantillage, madame! pure illusion de la passion!... Cet amour qui constitue, dites-vous, toute votre félicité, ne peut durer toujours... Que vous restera-t-il alors?... Un jour viendra où il vous manquera aussi... Déjà il vous a manqué... Il ne vous appartient plus... une autre... — Infamie! s'écria Charlotte; mensonge et calomnie! — Eh bien! s'écria à son tour Vibrac, avec égarement, puisque vous m'y forcez, je parlerai, je dirai tout... Mais, non; qu'ai-je besoin de trahir un pareil secret?.. Cette clé, qui m'a introduit ici, ne vous en dit-elle pas assez? Garderez-vous encore vos illusions devant un pareil témoignage? Rappelez votre raison et vos souvenirs... Etes-vous donc si sûre d'un amour que vous n'avez jamais possédé, puisqu'il faut vous le dire? Et seriez-vous aveuglée au point de ne vous être pas aperçue que votre affection elle-même est devenue pour Urbain un insupportable fardeau? que votre fidélité le gêne?... Comprenez-vous, maintenant, comment cette clé se trouve entre mes mains, et quel est celui qui me l'a abandonnée?... Ouvrez les
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yeux... Dites, me prenez-vous pour un voleur ou un assassin?... — 0 mon Dieu! dit Charlotte en se laissant tomber sur un fauteuil, comme accablée paruiio iumière soudaine...
Une pâleur mortelle s'était répandue sur ses traits, et ses yeux erraient autour délie dans un trouble inexprimable.
Vibrac saisit une de ses mains, qu elle lui abandonna sans s'en apercevoir.
— Revenez à vous, dit-il, pauvre infortunée! oubliez un homme indigne d'occuper votre pensée; fermez votre âme à un passé qui ne peut renaître, à des souvenirs cruels... Regardez devant vous un avenir embelli par la fortune et un amour digne de vous... 0 Charlotte! je vous aime... Dites-moi que vous ne me haïssez pas, et que vous me permettrez de consacrer ma vie à vous admirer et 'a vous défendre... — Urbain!... s'écria tout a coup Charlotte en se levant, comme réveillée en sursaut; Urbain! sauve-moi!sauvemoi du perfide qui t'a calomnié et qui veut nous séparer!... — Il n'y a plus d'Urbain pour vous, fit Vibrac en jetant ses bras autour d'elle pour la retenir; il n'y a qu'un infortuné qui vous aime et que vous désespérez...
Charlotte se dégagea par un effort violent et se précipita vers la fenêtre qu'elle ouvrit.
— Sortez, dit-elle, sortez d'ici, misérable... ou j'appelle du secours...
La violence de son désespoir, l'énergique résolution qui se lisait sur sa figure arrêtèrent Vibrac. Pâle et tremblant de honte et de colère, il se mordait les lèvres sans oser faire un pas en avant. A la fin, il se décida à céder une victoire sur laquelle il ne complaît
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plus. — Adieu donc, madame, dit-il en s'efforcent de sourire; vous reviendrez, je l'espère, sur une détermination insensée, et vous me rendrez plus de justice... En attendant, je vais remettre cette clé à l'amant adoré et fort peu jaloux qui me l'avait confiée...
Urbain ne rentra que fort lard. Charlotte, malgré le froid piquant de la nuit, avait passé k la fenêtre plusieurs heures d'angoisses et dedésespoir, en épiant son retour. Elle l'aperçut venir dans la rue, mais il n'était point seul. Un homme l'accompagnait en longeant les maisons. Ils marchaient lentement et gesticulaient avec vivacité. L'ombre projetée par une maison voisine permettait à Charlotte d'observer sans être vue. A une certaine distance, Urbain et son compagnon s'arrêtèrent, avant de se séparer.
En ce moment, un rayon de la lune tombant sur l'inconnu, Charlotte crut reconnaître la taille et le costume de Vibrac. Elle ne distinguait point ce qu'ils disaient, mais ils parlaient avec feu et s'interrompaient souvent lun l autre. Charlotte craignit que le hasard ou une indiscrétion n'eût révélé à Urbain la perfidie de Vibrac et provoqué une explication qui pouvait avoir les suites les plus funestes. Mais elle se rassura en les voyant se séparer tranquillement en se disant adieu, et elle se persuada qu'elle avait clé heureusement trompée par une fausse ressemblance et par la douteuse clarté de la lune.
Elle courut au-devant d Urbain, oubliant déjà ses vaines frayeurs, ses doutes et l'affreux guet-apens où elle avait failli succomber. Mais la figure sombre et mécontente d'Urbain arrêta sur ses lèvres les reproches affectueux qu'elle se disposait à lui adresser. Il s'assit en silence au coin de la cheminée, et se mit à
tisonner le feu k demi éteint avec des mouvement? saccadés. Ses traits altérés attestaient, d'ailleurs, une profonde agitation intérieure. De temps en temps ses yeux, obstinément baissés, se levaient furtivement sur Charlotte avec un singulier mélange de défiance et de tendre sollicitude. On eût dit qu'il voulait parler, mais que la vue de Charlotte lui imposait. Les regards inquiets qu elle attachait sur lui semblaient le fatiguer. A la fin il se leva, comme pour se soustraire à cette sorte de fascination, et se mit à parcourir la chambre dans divers sens. C'était chez lui la marque habituelle d'une trop vive préoccupation, et souvent même le présage d'un orage violent. Charlotte, accoutumée à lire dans son extérieur les pensées et les peines de son âme, attendait, dans un trouble inexprimable, une explication qu'elle désirait en la redoutant instinctivement. Tout à coup Urbain parut avoir pris enfin une résolution, et, s'arrêtant en face de Charlotte, il lui dit d'une voix qu'il essayait de rendre calme :
— Il se fait tard, Charlotte, et vous paraissez fatiguée; que n'allez-vous prendre le repos dont vous avez besoin? Pour moi, je serai forcé de passer une partie de la nuit à écrire... j'ai plusieurs lettres k expédier, pour une afïaire importante...
Un secret pressentiment, l'instinct du danger avertissaient Charlotte qu'Urbain cherchait un prétexte pour l'éloigner. Son imagination, fortement ébranlée, entrevoyait d'affreux malheurs. Elle se leva brusquement , et saisissant Urbain entre ses bras :
— Non, s'écria-t-elle, non, je ne te quitterai pas dans le trouble où je te vois... Oh! ne crois pas me tromper plus longtemps... Tu es malheureux... Je Fai deviné... et c'est moi peut-être qui cause tous les
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ennuis! 0 mon Urbain! quai-je donc fait pour perdre ta confiance''... Parle... dis-moi pourquoi tu souffres... Se pourraiL-il que je fusse devenue un obstacle a ton bonheur?... Oh! s'il en était ainsi, j'aimerais mieux mourir..,
Charlotte venait de toucher du doigt la plaie cachée d'Urbain. Il répondit avec embarras :
— Vous savez bien que le soin de mon propre bonheur m'occupe peu... C'est le vôtre qui m'inquiète uniquement... J'ai fait jusqu'à présent de vains efforts pour vous procurer un sort digne de vous. L'espérance dans l'avenir et la foi en moi-même me soutenaient... Aujourd'hui, je n'espère plus rien, parce que mon cœur est épuisé... Écoutez, poursuivit-il en voyant Charlotte qui pâlissait affreusement, le ciel m'est témoin que rien ne m'eût coûté pour assurer votre bonheur... Pour vous, Charlotte, j'ai tenté la fortune par tous les moyens... Pour vous, je suis devenu joueur... Pour vous, la plus pure de toutes les femmes, j'ai rompu violemment avec les habitudes et les sentiments honorables de toute ma vie... Je suis entré en relations journalières avec des hommes que je méprise... Et, néanmoins, la fortune m'a trahi... Mes forces se sont épuisées dans les combats mortels que je lui livre chaque jour... Mon âme y a laissé toute son énergie et la vertu quelle possédait... Je ne puis plus rien pour vous, Charlotte, et mon cœur n'est plus à la hauteur du vôtre... Cependant je ne saurais vous voir malheureuse avec moi et k cause de moi... — Voilà donc, s'écria Charlotte fondant en larmes, le secret de la préoccupation que vous n'avez pu me dissimuler! Voilà pourquoi vous avez désiré rester seul ici... C'était peut-être pour m'écrire ce que votre bouche n'au-
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rait osé m'apprcndre, la fin de votre amour et mon abandon!.,. — Jamais! s'écria Urbain avec une véritable émotion, jamais je ne t'abandonnerai, pauvre enfant, qui t'es perdue pour moi!... 3Iais, ma Charlotte, je t'en ronju'^e, dans ton propre intérêt, abandonne un malheureux qui n'est plus digne de toi... Tu es si jeune encore; ta vie peut refleurir, et ton cœur peut s'ouvrir a de nouvelles espérances, à d'autres sentiments... Ta beauté suave peut toucher plus d'un noble cœur et inspirer un dévouement plus utile...
A ces mots, Charlotte, frappée d'une lueur sinistre, se rappela tout à coup l'audacieuse apparition de Vibrac, et les éiranges assertions dont il s'était servi pour la justifier...
— Malheureux! s'écria-t-elle dans une angoisse mortelle, cet homme qui sort d'ici... cette clé qu'il prétendait tenir de toi-même... — Pardonne-moi, s'écria Urbain se précipitant a ses genoux... elle m a été arrachée dans un moment d'égarement... J'étais fou... oh! pardonne-moi!... — Il est donc vrai, mon Dieu! murmura Charlotte dont les lèvres étaient devenues semblables h la pâle fleur de la mauve, et qui tomba roidc et glacée comme une statue de marbre blanc entre les bras d'Urbain.
L'odieuse tentative de séduction dont Charlotte a\ait failli être la victime était le résultat d'une sorte
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de conspiration à laquelle, comme nous l'avons vu, Urbain n était pas resté étranger. Madame Morel, madame d'Orlès et madame de Saint- Venant l'avaient conçue dans un but commun, mais par des motifs différents. Elles voulaient faire descendre Charlotte à leur niveau, et délivrer ainsi Urbain d'un contrôle incommode.En même temps, madame Morel recouvrait, parce moyen, un ascendant dont elle comptait faire son profit; madame d'Ortès acquérait un précieux ornement pour son salon, ou, comme disait un des habitués, une nouvelle fleur pour ses serres; madame de Saint-Venant avait un intérêt encore plus direct el plus passionné dans ce complot. M. de Vibrac en avait été désigné comme le héros, d'une commune voix. Urbain y avait lâchement donné les mains, et son repentir n'avait pu l'absoudre complètement aux yeux de Charlotte.
Les instigations de madame de Saint-Venant, un secret désir de justifier ses désordres par l'exemple de Charlotte, une certaine crainte de ne pouvoir lui donner ce bien-être, ces jouissances de la fortune qu'il avait rêvées pour elle, surtout l'influence pernicieuse d'unesociétécorrompue l'avaient poussé insensiblement à cette honteuse détermination. Ce premier pas le conduisit à une démoralisation rapide. Il venait d'élever un mur derrière lui.
Contre l'attente d'Urbain, Charlotte, à peine remise de la secousse terrible qu'elle venait d'éprouver, ne se livra point à un désespoir insensé. Sa douleur prit un caractère de tristesse et de résignation en harmonie avec sa douceur habituelle. Urbain crut facilement que celle crise avait opéré dans son ûmeune salutaire révolution, et, qu'éclairée enfin sur les véritables sen-
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timenls de celui qu elle aimait, elle allait passer successivement de l'amour à lindifférence et de Tindifférence au mépris, ouque, mieux conseillée par la nécessité sur ses propres intérêts, elle opterait pour le part de la raison et du bonheur.
En effet, Charlotte ne proféra pas une plainte. Ses yeux semblaient n'avoir plus de larmes et ses regards erraient autour d'elle sans trouble et sans colère. Une fois même, elle sourit tristement en regardant Urbain. Le calme reparaissait dans ses mouvements et dans toute sa personne, et son visage, d'abord bouleversé par les déchirements de son cœur, avait revêtu peu à peu celle pâleur tranquille qui présage et accompagne les longues convalescences.
Urbain, rassuré désormais sur l'état de sa santé, reprit le cours de sa vie habituelle, se contentant de recommander Charlotte aux soins bienveillants de sa jeune voisine.
Cette recommandation était superflue. Irma avait reçu les confidences de Charlotte, et son amitié pour elle s'était augmentée de lout l'intérêt qu'inspirait naturellement son malheur. Charlotte avait trouvé dans celte jeune fille une noblesse de sentiments et une délicatesse de procédés qui se dissimulaient sous une apparence de légèreté et d'insouciance. Ces qualités comblaient la distance que l'éducation avait mise entre les deux amies. Non contente de prodiguer à Charlotte les soins les plus tendres, Irma s'efforçait de dissiper ses chagrins par tous les moyens que lui suggérait son naturel aimable et enjoué, et veillait elle-même à tousses besoins; car Urbain, entraîné de nouveau et en dépit de ses remords, dans le même courant de séductions et de vices, avait cessé, depuis quelque
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temps, de se préoccuper de ce soin. A cet effet, Irma avait exposé à son parrain la situation de son amie, et lui avait raconté, pour mieux l'intéresser en sa faveur, toutes les particularités qu'elle avait recueillies de la bouche même de Charlotte. M. de Ceyran avait aperçu plusieurs fois Charlotte chez sa pupille, et sa figure et ses manières avaient attiré son attention. Le récit d'Irma acheva de le disposer à la bienveillance. Il ne la connaissait que sous le nom de Charlotte, et ignorait que le prénom d'Urbain cachât le jeune professeur du fils de madame de Rieux. Urbain avait, de son côté, évité, avec le plus grand soin, la rencontre de M. de Ceyran dans ses visites à Irma, et Charlotte elle-même n'avait entendu nommer que très-rarement les diverses personnes auxquelles Urbain donnait régulièrement des leçons. Depuis longtemps, d'ailleurs, il avait rompu ces sortes de relations, et abandonné les modestes et honorables ressources de l'enseignement pour les chances du jeu. M. de Ceyran se prêta donc.sans autre information, aux généreuses intentions d'Irma et lui fournit, avec la libéralité qui lui était ordinaire, les moyens de les mettre à exécution.
Irma était ainsi devenue la providence de Charlotte et sa compagne inséparable ou plutôt sa sœur. Si quelque cliose eût pu consoler Charlotte et l'attacher encore à la vie, c'eût été, sans doute, une amitié si touchante. Mais, malgré ses efforts pour dissimuler son mal, il n'était que trop évident qu'elle avait reçu une blessure mortelle. Lengourdissement physique où elle était plongée et l'insensibilité qu'elle affectait ne trompèrent point la sollicitude clairvoyante d'Irma. En dépit de l'apparente énergie qu'elle déployait extérieurement, Charlotte sentait que le seul lien qui la retenait
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à la vie venait de se rompre. Et c'est co sentiment môme qui donnait à son désespoir je ne sais quel calme trompeur.
Elle n'avait plus d'illusion ni sur Urbain, ni sur ellemême. Son amour ne pouvait sortir de son cœur qu'avec la vie, et si elle persistait à justifier linfame complaisance d'Urbain par le désir smcère et désintéressé de la sauver de l'indigence, il lui était impossible de se dissimuler qu'il n'avait plus pour elle d autre sentiment que celui d'une amitié dévouée. Charlotte jeta alors les yeux autour d'elle,commepours'éclairer complètement sur sa position. Elle pensa à son père qui lavait reniée, à ses frères qui l'avaient oubliée, a madame Morel qui l'avait perdue, à Irma dont l'amitié était impuissante pour la guérir... Elle regarda en arrière, et elle vit son passé fermé sans retour; elle osa sonder l'avenir, et elle entrevit un abîme... Alors, elle tourna ses regards en haut, et pria.
Un jour, elle était seule : Irma l'avait quittée pour quelques heures... Charlotte prit une plume et écrivit trois lettres... Il y en avait une 'a l'adresse de son père, une autre à celle d'Irma... la troisième était pour Urbain... elle était plus longue que les autres... Charlotte avait beaucoup pleuré en l'écrivant, bien qu elle crût avoir pour toujours perdu cette faculté... Quand elle eut achevé d'écrire, il était nuit... Charlotte s'habilla à la hâte, et ayant misdans son sein un petit médaillon renfermant le portrait d'Urbain, elle sortit, oubliant, dans sa préoccupation, de fermer derrière elle la porte de son appartement.
Une voiture venait de s'arrêter à la porte de la maison. Charlotte baissa son voile, de crainte d'être reconnue, et jeta autour d'elle des regards timides. Le
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bruit de la rue s'était calmé; les passants devenaient rares... Rassurée par ce rapide examen, Charlotte s'avança d'un pas furtif en longeant les maisons. Arrivée au détour d'une rue étroite et peu fréquentée de la Chaussée-d'Antin, elle sarrôla devant une maison dont la porte cochère, ouverte à deux battants, était illuminée... Celait la maison de madamede Saint- Venant. Des vases et des caisses de fleurs étaient rangés do chaque côté du perron, et des tapis en couvraient les escaliers. Des voitures entraient à chaque instant dans la cour, déposant sous le péristyle des hommes et des femmes élégamment parés... Dans un moment où Charlotte, perdue dans la foule des curieux amassés devant la porte, plongeait avidement ses regards au fond d'une voilure qui entrait rapidement, un homme qui s'y trouvait assis à côté d'une femme avança machinalement la têle à la portière... Charlotte poussa un cri étouffé... Elle avait cru reconnaître Urbain près de madame d'Ortès... Les curieux se retournèrent au cri de Charlotte, et, en voyant la pâleur qui venait d'envahir son visage, s'empressèrent charitablement autour d'elle et la firent asseoir sur un banc de pierre creusé dans Tépaisseur du mur... Charlotte, suffoquée par la violence de ses émotions, perdit entièrement connaissance... Des domestiques de la maison, attirés parla rumeur, la Iransporlèrent dans la loge du concierge, où elle ne tarda pas à revenir de son évanouissement. On cessa de s'occuper d'elle, et Charlotte, profitant d'un moment où on l'avait laissée seule, sortit furtivement de la loge à la faveur de l'agitation occasionnée parmi les gens de la maison, par l'arrivée imullanée de plusieurs voitures, ouvrit une petite porte donnant sur la cour d'entrée, et pénétra dansle jar-
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din... Une curiosité poignante la poussait. .. Jusque-là, elle avait obstinément résisté a ce secret mouvement qui nous porte à vouloir regarder au fond du précipice où nous devons tomber; mais la vue de madame d Or* tés, à côté d'Urbain, avait subitement changé ces dispositions. Elle entrevoyait pour la première fois une rivale dans l'amie de madame Morel, et elle brûlait du désir d'éclaircir ce soupçon. Un sentiment nouveau venait de s éveiller en elle : la jalousie enfonçait dans son âme ses mille aiguillons et en avait banni, pour un instant, le morne désespoir et la timidité qui accompagnent d'ordinaire les douleurs vagues...
La fête était dans tout son éclat : les salons resplendissaient de lumières... L'orchestre soutenait incessamment ou ranimait la danse... Charlotte, cachée derrière un massif, cherchait à distinguer quelqu'une des figures qui apparaissaient de temps en temps derrière les glaces des fenêtres, ou qui passaient et repa.^saient dans les divers mouvements de la danse.
Dans un petit salon du rez-de-chaussée, décoré avec une recherche toute féminine, plusieurs personnes étaient réunies autour dune table couverte de pièces d'or. Quelques dames, parmi lesquelles Charlotte reconnut madame d'Ortès, se tenaient penchées au-dessus desjoueurs, et suivaient, avec des émotions visibles, les chances diverses du jeu... On était au commencement du printemps. La fenêtre avait été ouverte, et Charlotte, placée tout auprès et favorisée par une nuit obscure, pouvait voir sans être vue.
Urbain, assis les cartes à la main, en face d'un homme qui, à en juger par les soins particuliers dont il était l'objet, devait être un étranger, tournait le dos à une haute glace incrustée dans un des panneaux de
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la boiserie. Au-dessus de son adversaire, se tenait debout un homme qui, bien qu'intéressé dans le jeu de celui-ci, paraissait cependant échanger avec Urbain des signes d'intelligence. Toutes les personnes présentes étaient évidemment dans le secret de cette trahison, excepté celle qui en était la victime. Urbain, malgré un succès constant et des gains considérables, était pâle et de plus en plus troublé... Son agitation même commençait à inquiéter sérieusement les témoins de cette scène.
Deux dames se levèrent ensemble, en échangeant un coup d œil rapide, et s'approchèrent de la fenêtre dont la partie inférieure présentait une saillie en forme de balcon : c'étaient madame dOrtès et madame de Saint-Venant. Charlotte se ghssa doucement sous la fenêtre, de peur d'être aperçue.
— Le maladroit!... dit madame d'Ortès avec un mouvement de colère mal dissimulée; il va se perdre et nous compromettre avec ses scrupules absurdes et ses retours de vertu!... — Je vous l'avais prédit, répliqua madame de Saint-Venant; vous avez eu tort de le pousser dans cette atîaire, 11 n'est pas encore suffisamment préparé, et, vraiment, je doute qu'il le soit jamais... Je le connais, moi... je l'éludie tous les jours... C'est un terrain où certaines semences ne germent pas... Et, vous l'avouerai-je? je crois que c'est là précisément ce qui fait que je m'attache a lui chaque jour davantage... Et puis, il est si dévoué... — Et si amoureux!... interrompit madame d'Orlès. A propos, et ce cher Vibrac, où en est-il? — L'amour Ta rendu méconnaissable... C'est à qui, de lui ou d'Urbain, fera le plus de soKiscs en l'honneur de madame Charlotte. Timlôt c'est Urbain qui a des remords; tantôt c'est de
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Vibrac qui perd la têle et se décourage sur un premier échec... Enfin, ma chère, c'est un affreux statu quo, a'aulant plus affreux, que je me vois chaque jour sur le point de perdre les vingt mille francs que de Vibrac m'a promis pour mon intervention auprès d'Urbain, dans le cas d'un succès complet... Heureusement pour moi que j'ai quelques espérances sur une autre affaire dont Urbain m'a confié certaines particularités...
La conversation fut interrompue, en cet endroit, par des éclats de voix et d'énergiques apostrophes échangés des deux bords de la table où Urbain était assis... Sur un mot de son adversaire, Urbain s'était levé plus pâle encore qu'auparavant, et riant dun riro forcé... Son adversaire se relira en proférant contre lui et son infâme complice les plus sanglantes injures. Urbain avait à peine balbutié quelques mots pour sa défense et s'était approché vivement de madame de Saint-Venant, oubliant, dans son égarement, de ramasser l'or amoncelé sur la table, à la place qu'il venait de quitter...
Aux premiers mots qu'elle avait entendus, Charlutte, comprenant la scène qui se passait au salon, était tombée à genoux les mains jointes, en priant Dieu pour Urbain.
Cependant, maname de Saint-Venant, sur un geste dUrbain, s'était élancée vers la table et, après avoir payé le hideux service du perfide associé de l'étranger, setait hâtée d'emporter l'or dédaigné par Urbain...
Celui-ci se pencha en dehors de la fenêtre, comme pour respirer un air plus pur. Sa poitrine était oppressée... Une sueur froide coulait le long de se.s doues... II appuya sa tôte sur la balustrade de fer,
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comme pour rafraîchir son front... Charlotte cnleiidaiL le bruit de sa respiration entrecoupée... Elle eut, un instant, la pensée de s'élancer de sa retraite, de l'appeler et de lui tendre les bras... Mais le senlimcnt même de sa position et de celle d'Urbain, h crainto d'exciter sa colère au lieu de son repentir, la retinrent immobile et tremblante. Si près de lui, elle ccm()renait quil était à jamais perdu pour elle... Elle voulait fuir et la force lui manquait. Une main invisible semblait la retenir à celte place pour lui faire subir îi la fois toutis les tortures, dans le spcctade de la dégradation d'Urbain...
Des pas se firent entendre près de lui... Urbain so retourna...
— Je vous cherchais, mon cher, fit le nouveau venu.
Charlotte avait reconnu la voix de JM. de Vibrac.
— Que me voulez-vous? demanda Urbain avec l'accent d'une colère comprimée. — La, là, mon cher, ne vous fâchez pas! Ce n'est pas le moment, quand le sort vous favorise ouvertenient... Ce st rail u moi de vous en vouloir... — (jue voulez-vous dire? demanda Urbain avec un redoublement de colère. — Je veux dire que vous gardez mal les traités, mon cher allié, et que je vous soupçonne de me desservir auprès de mon inhumaine, au lieu d'observer la neutralité que vous m'aviez promise. ,, — Laissez-moi, mterrompit Urbain de plus en plus troublé, vos paroles me font mal... — \'ous êtes terriblement romanesque aujourd'hui, mon digne ami...
Après un instant de réflixion, Vibrac ajouta : — U me vient une idée. ..Un enlèven)cnt pourrait tout terminer a la satisfaction générale... --Infamie! s'éi.i; i:ii\i!.Ai' m la roiiMi u.\if , t. i. tj