‹ Le Château de la PommeraieChapitre 6 sur 8 · U LE CHATEAU · texte numérisé non relu

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sèment, et renfermait dans son cœur, comme un mal dévorant, le secret de son infamie...

Urbain ne rentra chez lui que le lendemain, vers le milieu de la journée. Il était plus sombre encore que de coutume, et paraissait contraint et embarrassé. II allait et venait, en proie à ce besoin de déplacement qui décèle ou une agitation intérieure, ou une arrièrepensée. Ses yeux évitaient ceux de Charlotte, dont il ne remarqua ni la pâleur, ni l'abattement extrême. De son côté, Charlotte ne pouvait détacher de lui ses regards où se peignaient tour a tour la surprise, le doute, les regrets amers, un découragement et une pitié profonde... La vue de cet îiomme, quelle avait tant aimé, quelle aimait encore dans son avilissement, jetait son âme dans d'incommensurables tristesses. De souvenir en souvenir, de déception en déception, elle remontait le cours de sa vie déjà Gnie, jusqu'à ses plus jeunes années... Là, son âme s'arrêtait haletante, comme dans une fraîche oasis... Là, limage d'Urbain lui apparaissait, de nouveau, couronnée de cette poétique et sainte auréole que le ciel attache quelquefois au front pur des jeunes hommes. Elle se rappelait ces grâces simples, cette aimable austérité de la démarche et du langage que trahissait souvent un regard ardent ou plein d une langueur passionnée... Elle reprenait sa place auprès d UrJjain. Elle écoutait ses leçons; elle recueillait ses paroles dans un respectueux enthousiasme... Elle suivait encore dans les prés, au bord des ruisseaux, au penchant des collines, ce noble et beau jeune homme... Puis, vers le soir, sous les charmilles, au bord de l'eau, elle s'asseyait rêveuse à son côté...

Tout à coup une voix de l'enfer lui criait, avec

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(1 iiffn'ux ricanements : Urbain menteur, fourbe, perfiJe! Urbain infâme et voleur!...

— Urbain! Urbain! murmura Charlotto entraînée, à ?on insu, par la vivacité de ses émotions...

Urbain tressaillit et se retourna.

— Eh bien, qu'est ce encore? demanda-t-il avec une brusquerie affectée, pour se donner à lui-même de l'assurance. Rêvez-vous tout éveillée ou devenezvous visionnaire?

Charlotte ne répondit pas.

Vers le soir, comme Urbain était sorti, M. de Geyran vint de nouveau visiter Charlotte. Il avait eu auparavantune longue conférence avec Irma. Surquelqui'S paroles écliappées à Charlotte, de graves soupçons s'étaient élevés dans son esprit. La vue d Urbain devait les confirmer ou les détruire, et c'était dans ce but qu'il s'était hâté de revenir auprès do Charlotte. xMais les nouveaux renseignements qu'il recueillit préalablement de la bouche d Irma rendaient superflue la démarche qu'il méditait... il avait acquis la certitude qu'Urbain n'était autre que l'ex-professcur du fils de madame de Rieux. Cette certitude changea tout à coup sa résolution, et il se décida h ai:ir sans relard et à inlc-rvenir vigoureusement eu laveur de Charlotte. 11 se rendit donc près délie avec Irma et, après lui avoir exposé ses intentions et les e-pérances qu'il avait conçues, il finit par la détermint-r à quitter momentanément sa demeure, et à so réfugier, en compagnie d'Irma, dans une terre qu'il possédait aux environs de Paris. Il se chargea d'inhtruire lui-même Urbain de ce départ et des cause.s qui l'avaient nécessité, en ayant soin, pourtant, d'omettre le lieu où Charlotte s'était retirée, su portant

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bailleurs garant d une démarrlic dont il so reconnaissait seui l'auteur...

Cette lettre achevée, M. de Ceyran la fit remeilre au concierge avec la clé de rapp;irlement et partit aussitôt avec Charlotte et Irma.

A in nouvelle du départ û^' Ciiarlolte, Urbain resta un instant comme anéanti. De toute? les supj)o-ilion«î auxquelles il avait pu se livrer depuis quelque temps sur les secrètes résolulions de Cliarlotte, celle-là était peut-être la seule qui ne se fût point présenlée à son esprit. Ce résultat inattendu de son injuste conduite envers elle, en même temps qu'il déjouait toutes ses prévisions, dérangeait tous ses calculs. Il éîait liien préparé à ce qu'il appelait une représaille. Il avait sollirilé par tons les moyens le découragement de Charlotte et une chute qui devait être pour lui une amnistie; mais cet te soudaine disparition le jetait dan^ de nouvelles perplexités. Comment Charlotte avaitelle éléamenéeà une pareille résolution? Assurément, un parti aussi contraire b sa résignation habituelle et à la passion quelle nourrissait encore pour Urbain, mali^ré ses torts envers elle, n était point l'efTet de sa seule volonté. Nul doute qu'elle n'y eût été contrainte ou violemment excitée. Dans ce dernier cas. elle avait donc proféré des plaintes et fait di'S confidences ;> une autre persorme qu'Irma, ou celle-ci, tout au moms. avait abusé de ses secrets. L'intervention de M. do

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Ceyran ne pouvait même s'expliquer que de celle manière. 11 était éviilent que, pour osiT agir avec u\w lelle autorité, il possédait non-seulement le secret de l'incognito d'Urbain et de sa véritable position vis-t«vis de Charlotte, mais encore de la honteuse conduite à l'égard de la fille du général Dumesnil. Qui sait m<^me si le liasard n'avait pas révélé h M. de Ceyran un ancien ami dans la personne du père de Charlotte? La lettre de M, Ceyran n'entrait dans aucun détail; m;iis son laconisme et sa précision même indiquaient suflisammcnl, en même temps que la cortilude du bon droit, la ferme volonté de ue rien céder. L'abandon même de Charlotte entre les mains de M, de Ceyran pouvait amener des poursuites contre Urbain. Outre les embarras que devait lui susciter cet événement et les humiliations de toutes sortes, dont il pouvait être la source, il avait porté dans le cœur d'Urbain un trouble extraordinaire. Ses anciens doutes renaissaient avec plus de force que jamais. Maintenant qu'il entrevoyait la possibilité d'une séparation éternclh, maintenant que Charlotte n'était plus là près de lui, il sentait, pour la première fois, que l'alïï'Ction qu'il avait conçue pour cette jeune fille tenait, pour ainsi dire, au plus profond de ses entrailles. Cet amour si pur, si ardent, qu'il avait dédaigné, il lo comprenait à présent et le regrel-tait comme un besoin de son existence. C'était sa joie, sa consolation, son seul bien. Cet amour embellissait son foyer et rassérénai', son âme... 11 l'eût sanctifiée, si elle eût pu en Atre pénétrée... Charlotte étaitl'ange qui priait pour lui. Sa présence éloignait de lui les mauvaises pen- .«lées et semblait le disputer à la fatalité qui l'onlralnait . \i{ puis, Urbain comparait, dans son âme, celto

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naïve eufant qui s'était un jour donnée à lui, dans sa confiante innocence, avec cette femme coquette qu'il lui avait préférée, cet inaltérable dévouement, celto admiration exclusive, cette résignation touchante, celte chaste et inaltérable passion, avec cet amour suspect, incertain, plein d'amertume et de piéiies...

D'ailleurs, Charlotte n'était-elle pas, depuis longtemps, l'enfant qu'il avait élevée, adoptée en quelque sorte et aimée de la plus profonde affection?... Pour payer son amour, il avait ouvert son âme a toutes les turpitudes... Qui pourrait, maintenant, lui disputer le droit de veiller sur cette jeune fille et de la rtclamor comme sienne, puisque aussi bien elle avait été pour lui reniée par son père? Un seul obstacle pouvait s'opposer a ses prétentions, c'était la volonté personnelle de Charlotte, et Urbain l'avait toujours respectée. Il résolut donc de la connaître, dût cette connaissance lui être funeste!

Au milieu de ces émotions et de ces appréhensior.s diverses, Urbain se rappela tout à coup le secret qu'il avait dérobé chez madame de Rieux. S'il avait repoussé longtemps l'idée de trafiquer de ce secret, il se promit bien, cette fois, de se servir de cette arme redoutable pour intimider, h son tour, M. de Ceyran, le forcer au besoin, a lui rendre Charlotte et à garder sur tout ce qui le concernait, un silence prudent. Rassuré par cette pensée, mais encore plein de trouble et da colère, il courut chez M. de Ceyran.

Cependant la vue de ce dernier lui rendit un peu de sa fermeté habituelle. Il se rappela qu'il touchait peut-être à un moment décisif dans son existence, et que son sang- froid, son audace même pouvaient seul» le sauver et imposer a celui qui s'était fait son juge.

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Alors, entrant résolûmonl dans son rôle, il répondit avec unH froide dignité au salut de M. deCeyran, qui, sans se lever, lui avait indiqué de la main un siège a quelque distance.

— Je vous attendais, monsieur, dit M. de Ceyran.

— C'était pourtant à vous, monsieur, de venir à moi, répondit Urbain avec hauteur, pour me rendre compte de votre étrange conduite à mon égard... Mais c'est en vain que vous essayeriez de changer ici les rôles...

— Je devais m'attendre a plus de soumission de votre part, monsieur... — De la soumission! Auriez-vous donc espéré que la différence de rang et de po>ilion vous mettrait à labri de mon juste ressentiment? — Il n'y a ici de ditTérence entre vous et moi, répondit M. de Ceyran avec fermeté, que celles qu'établissent naturellement la pureté de mes intentions et une existence honorable.

A ce dernier mot prononcé avec affectation, Urbain se sentit pàlir de colère et de honte.

— Qu'est-ce a dire? s'écria-t-il en Oxant sur M. de Ceyran un regard inquiet. Prétendriez-vous m'iusul- 1er? — J'ai mieux à faire en ce moment, monsieur, et je vais vous expliquer sans détour la pensée qui m'a dirigé dans cette affaire, et mes intentions à votre égard... Et d'abord, pour répondre h tout soupçon do de violence et de perlidie, vous comprenez que mon â"e et mon caractère me défendent suffisamment contre une pareille accusation,.. Mademoiselle Charlotte est sous ma protection par le seul fait de sa volonté...

M. de Ceyran, en disant cela, avait appuyé sur la

qualité qu'il donnait à Charlotte. 11 ajouta aussitôt :

— Vous voyez, monsieur, que je n ignore rien de

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la position de celte jeune fille auprès de vous, cl do sa complète indépendance à votre égard — Mais c'est un affreux abus de confiance, s'écria Urbain, de quelque part que vous ayez reçu ces renseignements... Quoi qu'il en soit, je ne souffrirai pas une pareille oppression, et je saurai vous contraindre a m^e rendre Charlotte... — Et à quel titre et dans quel but oseriez-vous la réclamer, quand je vous aurai prouvé qu'elle s'est volontairement séparée de vous? Après l'avoir flétrie dans son honneur et ruinée dans le présent, prélendriez-vous latlacher à jamais à vous, comme une victime dévouée a toutes les misères, sans lui offrir même la compensation d'une union légitime et dune position honorable? — Vous ignorez, monsieur, que je n'ai ni séduit, ni enlevé Charlotte, et que l'injuste ress-mliment de son père ne m'aurait pas permis, d'ailleurs, de réparer un tort involontaire... — Je sais tout, monsieur, tout absolument... entendez-vous bien! Je n'ignore ni vos bons antécédents, ni votre conduite irréprochable pendant les prenniers t'^mps de votre séjour à Paris, ni vos torts récents... Voilà pourquoi, je vous l'avoue, je n'ai pas désespéré de votre loyauté... Je savais que, malgré d'injustes procédés, vous conserviez un sincère attachement pour Charlotte...

Il ne sait pas tout, pensa Urbain.

— Et voilà, ajoula-t-il tout haut, ce qui vous a déterminé à vous introduire chez moi, pendant mon absence, pour en emmener une jeune fille sur laquelle vous n'avez aucun droit? — Écoutez, reprit M. de Ceyran sans s'émouvoir; j'ai assumé sur moi une grave responsabilité, et j'ai résolu d'accomplir, auprès de vous, ce que me commandent l'humanité et l'inlérêt

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que vous m avez inspiré... J'ai foi en vous, malgré les apparences qui vous accusent... Je vous crois égaré, mais non enlièremenl perdu, et si vous consentez à me donner voire parole que vous changerez de conduite à l'égard de Charlotte... — Alors vous consentirez à me la rendre? Merci, monsieur, de vos généreuses intentions. Mais avant de dicter des conditions, il fallait, croyez-moi, vous enquérir si j'étais homme à en recevoir. — Un faux orgueil vous égare, prenez garde; ne m'obligez pas k user de l'avantage que j'ai sur vous. Songez a ce que je vous ai dit tout à riieure. Je sais tout, je connais vos nouvelles relations et vos habitudes dans une société suspecte. J'ai du crédit et je puis vous perdre. — C'en est trop! s'écria Urbain tremblant de colère. Ah! vous me menacez de me dénoncer à la juslice! Eh bien! je vous menace, moi, de vous dénoncer à l'opinion publique. Ah! M. le moraliste, qui, non content d'enlever une femme k son amant, cherchez a écraser ce dernier sous l'autorité de votre nom et de votre fausse sagesse, etesvous bien sûr, dites-moi, de cette réputation de vertu dont vous me menacez? Vous osez parler de conduite blâmable et de coupable oubli envers une jeune fille qui s'est obslinéinent livrée k celui dont elle repoussait les sages conseils! Et que pensez- vaus, je vous le demande, de l'homme qui séduit une jeune fille et cherche ensuite k introduire dans une union légitime, au mépris des saintes lois de lamitiéet de l'honneur, l'enfant ignoré, fruit d'une première faute?... Ah! vous vous troublez, austère censeur! IMais répondez donc, M. le juge, que pensez- Vous d un pareil homme? N'est-ce pas que plus cet homme sera élevé au-dessus des autres, plus cetle jeune fille sera noble

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