PREMIERE PARTIE
Non loin de la petite viUe de Sauve, dans le diocèse de Nimes, en Languedoc, en aval et sur la rive opposée de la rivière du Yidourle, qui baigne de ses limpides eaux ce qui reste encore de ses remparts démantelés, s'élève, en face de Tinaccessible forêt de Goutha, un rocher qui domine la vaste plaine parsemée de collines boisées, qui s'étend à Test vers le grand fleuve Rhodanien.
Au sommet de ce rocher dénudé, se dressent encore quelques pans de murs lézardés, rongés par le temps, derniers vestiges d'un orgueilleux château féodal.
C'est le château de Roque-Haulte, connu dans le pays sous le nom légendaire de Château de la Reine Blanche.
C'est tout ce qu'on sait de son histoire, et Tobscurité la plus complète règne autour de ces ruines muettes.
On dit bien, dans le pays, que la mère de saint Louis est venue l'habiter, mais aucune chronique ne relate les événements qui ont pu motiver ce séjour^ lequel doit être cependant intimement lié à Thistoire de l'illustre maison de Sauve, si puissante à cette époque.
Par suite de consciencieuses recherches, j'espère avoir réussi à projeter un peu de lumière dans cette obscurité.
Pendant le cours de ce récit, je me suis efforcé, tout en groupant les événements historiques et en mettant en scène les grandes figures de cette époque, de rechercher la cause de ces événements, en y ajoutant l'intérêt dramatique pour en atténuer l'aridité, sans néanmoins altérer la vérité des faits.
PIERBE BBHMOND
Adossé aux premiers contreforts des montagnes des Gévennes, le château de Roque-Haulte était, comme l'indique son nom, solidement bâti sur un rocher qui dominait tout le pays compris dans un quadrilatère, dont les quatre sommets étaient les importantes cités de Sauve, d'Anduze, d'Alais et de Sommières, qui dépendaient de la baronnie de Sauve, c^était la sentinelle avancée et vigilante qui défendait ces quatre seigneuries, dont Pierre Bermond, septième du nom, était, en Tan 1226, le haut et puissant seigneur.
n était baron satrape de Sauve, marquis d'Anduze, seigneur de Lucques, Saint-Bonnet, Montpezat, Madières, Pouzins, Argentières, co-seigneur d'Alais et de Sommières ; petit-fils par son père, de Bernard YII, d'Anduze, et
par sa mère de Raymond VI, comte de Toulouse ; parent des rois de France par sa grand'mère, qui était fille de Louis YI, dit le Grojt.
La Maison de Sauve était, à cette époque, par ses alliances et ses seigneuries, l'une des plus anciennes et des plus illustres du Languedoc^ et Pierre Bermond, un des plus hauts seigneurs, ne relevant que du roi de France, son suzerain, ayant droit d'alberge et ^e régale dans ses quatre cités, faisant battre monnaie à Anduze et à Sauve, portant pour légende, d*un côté un B avec le mot Salviensis^ et de l'autre Andusiensis, valant sept sols melgoriens, soit environ cinquante livres tournois.
Les plus hauts seigneurs, ainsi que les nobles et une quinzaine de châtelains dans l'enclave de la viguerie de Sauve, étaient tenus de faire à leur baron hommage et serment de fidélité, et de le suivre avec quatre gens d'armes bien équipés, lorsque nécessité de guerre en la dite viguerie le requerrait.
Sauve était chef de Baronnie, portant d'argent à deux tours crénelées d'or, maçonnées de même, soutenant un rocher de sable, d'où sortait une plante de sauge de Sinople, accostée de ces mots : SaL SaL, qui signifiaient : SaU via, Salviatrix, qu'on peut traduire par « sauge sauveuse », « sauge bienfaisante », car, d'après une ancienne chronique, une terrible épidémie qui sévissait dans cette ville, ne put être arrêtée que par l'emploi de cette plante aromatique, et c'est en souvenir de ceux qui eurent la vie sauve que ce nom lui estTesté. ,
Le château de Roque-Haulte était la véritable place de guerre de la baronnie; par sa position, il passait pour être imprenable, et d'abondants approvisionnements lui permettaient de soutenir un long siège ; on le désignait par le nom de Castelas, grand château.
Du côté de la plaine, qu'il dominait à pic de plus de trois cents pieds, il était inabordable ; du côté des monta-
PIERRE BERMOND tl
gnes, 11 était défendu par elies^ aucune armée n^aurait osé s'y aventurer, et d'ailleurs il était gardé par la ville de' Sauve, la rivière du Vidourle et par une double enceinte qui s'avançait sur le contrefort étroit de la montagne, seul point praticable.
La porte principale de cette double enceinte crénelée, qui existe encore en partie, était surmontée d'une herse et séparée du col étroit et pentueux qui seul pouvait y conduire, par un large fossé qu'on ne pouvait franchir qu'au moyen d'un pont-levis* flanqué de deux tours garnies de créneaux et de meurtrières.
Ce pont-levis ne s'abaissait que sur l'ordre du maître, et une garde nombreuse et fidèle veillait nuit et jour, car en ce^ temps de troubles et de surprises, on avait d'autant plus de peine à reconnaître un ami d'un ennemi, que l'ami de la veille était souvent l'ennemi du lendemain.
Le donjon s'élevait au milieu du château, et du haut de sa plate-forme on pouvait apercevoir les signaux des quatre cités, qui étaient ainsi en communication directe et constante avec lui.
Comme des sentinelles avancées, formant un demi-cercle du côté de la plaine, étaient : la cité de Sauve, l'abbaye de Tornac de l'ordre de Gluny, les châteaux de Durfort, delà Rouvière, de Vibrac, de Florian, de Puechredon, qui formaient une seconde ligne de défense qui s'appuyait d'un côté surlacité d'Anduze, de l'autre sur celle deSommières; au nord la rivière du Gardon, au sud le Vidourle, derrière lui la chaîne des montagnes des Cévennes, rempart infranchissable ; aussi pendant la croisade contre les Albigeois, nul n'avait songé à s'engager dans cette contrée qui, sans être précisément sur la route des armées, n'en aurait cependant pas été suffisamment éloignée pour ne pas en ressentir le contre-coup.
Les seigneurs de ces pays accidentés, montagneux, d'un accès souvent difficile, avaient pris une part plus ou moins
active à cette guerre d'extermination, et tantôt dépossédés * ou réintégrés, selon les revers ou les succès des croisés et du comte de Toulouse^ ils restaient en définitive possesseurs de leurs fiefs qu^on n'osait pas venir leur enlever.
Les routiers eux-mêmes qui dévastaient la plus grande partie du Languedoc, à cette époque, n'osaient s'y aventurer.
Mais avant d'entrer dans le cœur même du récit que nous allons faire des événements qui vont se dérouler devant nous, et pour lui apporter une plus grande clarté, il est nécessaire de faire un rapide retour vers le passé et d'examiner quelle était la situation du pays du Languedoc au commencement du mois de juin de l'année 1226.
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La bataille de Muret qui eut lieu en 1213, dans laquelle périt le roi d'Aragon, dernier défenseur de Raymond VI, assura au chef de la Croisade contre les Albigeois, Simon de Montfort, tous les domaines du comte de Toulouse avec le titre de prince et monarque de tout le pays compris entre le Rhône et les limites du diocèse de Toulouse^ qui prit dès lors le nom de Languedoc.
La paix semblait enfin renaître dans ce malheureux pays ravagé de fond en comble par une guerre religieuse qui durait depuis cinq années, guerre d'extermination, qui avait eu pour chefs, le pape Innocent III et Simon de Monfort.
La croisade contre les Albigeois était terminée, les croisés s'étaient retirés, mais cette paix devait être de courte durée et la guerre reprit bientôt et de guerre religieuse se
transforma en guerre de conquête ; les événements les plus dramatiques se succédèrent sans interruption dans ce mal* heureux pays jusqu'à la victoire de Taillebourg, remportée en 1242 par saint Louis, qui amena une pacification générale.
Ce n'était donc que le premier acte de ce long drame sanglant qui allait se terminer par la mort des principaux acteurs : le pape Innocent III, Simon de Montfort, Raymond YI et Philippe Auguste. Leurs successeurs, le pape Honorius, Amaury, Raymond VII, Louis VIII, moins cruels et moin^ acharnés peut-être, allaient donc entrer en scène et ne devaient figurer dans l'histoire que comme leurs pâles doublures.
En 1215, le quatrième concile de Latran se réunit à Rome, Raymond VI et son fils s'y présentèrent, ainsi que Pierre Bermond, baron de Sauve, son gendre.
Le comte de Toulouse, vaincu, dépouillé de ses états, venait implorer la clémence du pape pour obtenir sa réintégration, mais Pierre Bermond, qui avait abandonné la cause de son beau-pêre en refusant de signer la honteuse repentance que le comte avait lâchement acceptée après la bataille de Muret, demandait au Saint-Père sa déchéance, comme hérétique, en s'appuyant sur la décision des conciles et faisait valoir ses droits au comté de Toulouse, qu'il tenait de sa femme Constance, issue du premier mariage de Raymond, lequel n'avait jamais été cassé par le pape et était, par conséquent, le seul valable.
Le fils de Raymond était donc, par suite, illégitime et, comme tel, devait être frappé de déshérence.
Voici un extrait de, la supplique qu'il avait adressée au pape Innocent III :
« Moi et mes ancêtres étant spécialement vassaux de l'Eglise Romaine, de laquelle nous tenons une partie de nos domaines, sous un certain cens, et lui ayant été obéis-
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saats et dévoués, je ne doute nullement que votre sainteté ne me conserve tous mes droits.
» J'ai épousé une fille du comte de Toulouse laquelleestle seul enfant légitime qu'il a ; ainsi les domaines de ce prince m'appartiennent à plus juste titre qu'à tout autre.
» Je prie donc Votre Sainteté de nepas instituer Raymond, fils du comte de Toulouse, supposé qu'il vous en prie ou quelqu'autre pour lui et de ne pas le regarder comme légitime, car il ne Test pas, étant né d'une femme qui était parente du comte son père au 3« degré, et que ce comte a épousé durant la vie de sa femme légitime, qui est la mère de mon épouse.
»Si le jeune comte de Toulouse était institué héritier, non seulement notre droit serait anéanti, mais tous les soins que les croisés se sont donnés pour rétablir la foi dans la province deNarbonne deviendraient inutiles. »
Pierre Bermond ajoutait qu'il se soumettait à tout ce que lé pape jugerait à propos d'ordonner et qu'il était prêt à lui obéir de toutes façons.
L'attitude de Pierre Bermond ne pouvait que lui attirer la haine du comte et provoquer sa vengeance. En effet, alors que le pape Innocent III paraissait disposé à reconnaître ses droits, Pierre Bermond mourut subitement.
Cette mort si prompte fit grand bruit h Rome et en Languedoc et ne pût être attribuée qu'à ses ennemis.
Le Saint-Père maintint néanmoins l'excommunication et ladéchéancede Raymond,mais par unedécision souveraine il donna à son jeune fils, Raymond Vil, la partie du haut Languedoc, située sur la rive gauche du Rhône, qui reçut le nom de Provence, avec le titre de comte et marquis de Provence.
La France proprement dite, restait donc au nord, séparée par la Loire et le Rhône de l'Aquitaine, du Languedoc et de la Provence.
Mais le jeune Raymond ne voulut rien accepter en de-
hors de Théritage paternel, et voyant son père dépouillé de tout, il refusa le Gomtat Yenaissîn en disant au Saint-Père : « Je ne demande rien que la permission de conquérir ma terre. » Et Innocent III touché de cette mâle fierté dans un enfant âgé seulement de treize ans, lui répondit : «Hé bien! quoique tu fasses, que Dieu te permette de bien commencer et de mieux finir. »
Sept mois après, en 1216, Innocent III mourait laissant le trône pontifical à Honorius, moins habile et moins influent que lui et la guerre recommença prenant de plus en plus le caractère d'une guerre de conquête, tout aussi acharnée, car la question se posait entre le nord et le niidi c'est-àdire entre deux races, deux civilisations et deux langues différentes.
Raymond VI et son fils retrouvèrent dès lors de nouvelles forces et des chances plus grandes, leurs anciens alliés reprirent courage, Toulouse tomba alternativement entre diverses mains jusqu'à la mort de Simon de Montfort, qui fut tué en 1218 sous les murs de cette ville.
La lutte dura encore cinq années, pendant lesquelles Raymond put reconquérir presque toutes ses anciennes possessions, et, à sa mort, en 1222, mort subite et mystérieuse, son fils lui succéda âgé de vingt ans, entouré de la faveur populaire, qui acclamait en lui le chevalier le plus accompli de son temps.
Philippe Auguste qui n'avait jamais voulu intervenir dans ces luttes sanglantes et qui, pendant son règne glorieux, avait toujours conservé son indépendance vis-à-vis de la papauté, mourait la même année que Raymond et clôturait ainsi un règne qui occupe une grande place dans l'histoire.
Raymond VII conclut avec Amaury de Monfort, un traité signé le 14 janvier 1224, d'après lequel ce dernier devait sortir de Garcassonne avec tous les Français et quitter le pays.
Il sortit en effet ce même jour et abandonna à tout jamais
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cette contrée que sa maison avait possédée pendant près de quatorze années.
Mais à peine arrivé à la cour de Louis YIII, qui venait de succéder à son père Philippe Auguste, il céda à ce monarque ses droits sur les domaines conquis par les croisés, par un acte authentique dont la teneur suit : « Sachez que nous quittons à notre seigneur Louis^ illustre roi de France et à ses héritiers à perpétuité, pour en disposer à sa volonté, tous les privilèges et dons que l'Eglise Romaine a accordés à Simon, notre père, de pieuse mémoire, au sujet du comté de Toulouse et des autres pays d'Albigeois. »
Louis YIII, cédant à la sollicitation du pape Honorius, accepta la session d'Amaury et commit la faute prévue par son père qui avait dit à son lit de mort : « Les clercs feront tous les efforts pour que mon fils Ijouis se mêle de l'affaire des Albigeois ; mais il est faible et débile de santé, il ne pourra supporter cette fatigue ; il mourra bientôt et alors le royaume restera aux mains d'une femme et d'enfants, si bien qu'il ne chômera pas de dangers. »
Ces paroles furent une véritable prophétie qui devait s'accomplir de point en point.
Par une belle journée du mois de juin de Tannée 1226, deux hommes étaient dans la^grande salle du château de Roque-Haulte, un radieux et vivifiant soleil de printemps pénétrait dans cette pièce par une fenêtre à croisière toute grande ouverte, de laquelle on voyait un vaste et grandiose panorama.
A l'horizon lointain on apercevait la chaîne des Alpes avec ses pics neigeux, les montagnes du Dauphiné, le mont Ventoux, la chaîne des Gévennes et du Gévaudan ; au-dessous la vaste plaine parsemée de mamelons couverts de bois de yeuse, traversée par le Gardon, et serpentant au bas du château, la rivière du Vidourle aux rives ombragées et verdo5^antes, dont les eaux transparentes s'en allaient en murmurant se perdre dans les étangs vaseux de la cité d'Aigues-Mortes,
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L'un des deux personnages était assis dans un massif fauteuil de chêne armorié, devant une table chargée de parchemins épars ; ses cheveux et sa barbe grisonnaient, son regard était vif et pénétrant ; sa parole ét^it claire, nette, sobre et précise ; il portait une longue robe brune serrée à la taille par un large ceinturon de cuir auquel était appendu une lourde épée, en un mot c'était le type accompli du gentilhomme et de Thomme de guerre.
Cet homme était le comte de Brassac^ l!ami, le conseiller de Pierre Bermond, le tuteur de son jeune fils.
Compagnon d'armes du baron de Sauve, il avait avec lui suivi la fortune du comte de Toulouse jusqu'à sa lâche défection et accompagné à Rome son ami*
A la mort de Pierre Bermond, il recueillit sep dernières recommandations, lui promit de veiller sur son fils, d'être un second père pour lui et il revint au château de Roque- Haulteen qualité de tuteur du jeune Pierre Bermond, alors âgé de dix ans avec deux pensées dans le cœur : venger son ami et grandir la maison de Sauve ; il rêvait pour son fils d'adoption les plus larges horizons, il le voyait dans Tavenir sur le trône comtal de Toulouse, le plus puissant seigneur de France, après le roi.
L'autre personnage se tenait respectueusement debout devant lui, il était armé de pied en cap, couvert de poussière et ses traits hâlés et fatigués indiquaient qu'il revenait d'un long voyage.
Il s'appelait Richard et était Técuyer du comte ; le même lait les avait nourris et c'était non seulement un loyal serviteur, mais un fidèle ami, qui avait nombre de fois exposé sa vie pour protéger celle du sire de Bi:assac, dans les nombreux combats de cette sanglante croisade albigeoise.
L'intérêt avec lequel son maître l'interrogeait et l'écoutait, prouvait qu'il était porteur d'importantes nouvelles.
— Te voilà enfin de retour, mon cher Richard^ disait le
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comte, tuas donc pu accomplir l'importante et difficile mis^ sion que je t^avais donnée ?
-— J'ai fait de mon mieux, messire ccnnte, j'ai pénétré dans le camp des croisés à Avignon, je me suis présenté au roi Louis VllI, et, mettant un genou en terre, je lui ai donné votre message.
— Et que f a-t-il répondu ?
— Il l'a remis à l'un des seigneurs qui l'accompagnaient» en m'enjoignant de me présenter devant la tente royale, une heure avant la tombée de la nuit.
— Et pendant ces quelques heures, qu'(i8-tu fait ? qu'as-tu vu?
— J'ai pu circuler librement dans le camp, et je me suis assuré que les préparatifs du siège d'Avignon étaient ter* minés.
— Continue, ajouta le comte, en se rapprochant de lui.
— Je n'ai pas tardé à rencontrer d'anciens compagnons d'armes et le hasard m'a bien servi, par euxj'ai pu bientôt recueillir les renseignements les plus précis et pénétrer partout pour m'assurer par moi-même de leur exactitude ; aussi puis-je vous assurer, messire comte, que les récita qui vous avaient été faits des forces dont dispose le roi de France, ne sont nullement exagérés.
— Ainsi, dit le comte, c'est bien cinquante mille chevaliers qui se sont croisés, à la voix du Saint^Père, pour mériter les indulgences de l'Eglise !
— Pas un seul n'a manqué au rendez-vous.
— Et cela sur la seule accusation portée contre Raymond VII de laisser revivre la secte des hérétiques ?
— Oui, sire comte, mais comme il fallait des preuves pour justifier cette prise d'armes...
— Hé bien !
— On en a trouvé.
— Gomment cela ?
— Pour prouver qu'il restait encore, dans les domaines
du comte, des hérétiques, on a découvert à force de recherches, dans le diocèse de Narbonne, un de leurs anciens prédicants,un vieillard nommé Pierre Isarn,qui vivait dans une obscure retraite, et après l'avoir promené la corde au cou pour le montrer au peuple, on l'a brûlé solennellement sur un bûcher.
— Et cet exemple a suffi pour trapquilliser la conscience des croisés?
— Mais, sire comte, ce n'est un mystère pour personne dans l'armée, que la croisade n'est qu'un prétexte, et que le but est la conquête du Languedoc.
— Je comprends^ en effet, que chacun espère emporter un lambeau de ce malheureux pays. Mais dis-moi vite,- le nom des principaux seigneurs qui accompagnent le roi.
" — D'abord, le frère du roi Philippe comte de Boulogne; le comte de Bretagne ; Robert, comte de Dreux ; les comtes de Chartres, de Saint-Paul, de Vendôme ; le connétable de Montmorency ; Robert de Courtenay ; Thomas, Robert et Enguerrand de Gouci ; le maréchal d'Anjou ; Jean de Nesle ; les vicomtes de Sainte-Suzanne et de Ghâteaudun ; Savari de Mauleon ; le sire de Beaujeu ; Thibaut comte de Champagne.
•— Assez, assez, mon cher Richard, la reine accompagne donc le roi, puisque le comte Thibaut est au nombre des croisés.
— La reyne Blanche, dit-on, n'approuve pas cette croisade dont elle redoute les conséquences et c'est pour contrebalancer certaines influences qu'elle a voulu accompagner le roi.
— Maintenant, cite-moi les principaux prélats, car, certainement, comme dans la dernière croisade, le premier rôle doit leur être réservé.
— D'abord le légat du pape, cardinal de Saint-Ânge ; les archevêques de Bourges et de Sens ; les évoques de Beaune> de Noyon et de Chartres.
— Gela me suffit, passe les autres. Depuis quand l'armée est-elle réunie ? Quelle direction a-t-elle suivie ?
— Le rendez-vous a été donné à Bourges le quatrième dimancher d'après Pâques, l'armée a traversé le Nivernais et le jour de TAscension elle arrivait à Lyon, de là elle a suivi le Rhône^ mais Avignon ayant refusé d'ouvrir ses portes, sauf au roi seul, on a mis le siège devant cette ville.
— Quelles sont les forces dont peut disposer le comte de Toulouse, pour résister à une pareille invasion ; on doit être fixé sur ce point au camp des croisés?
— On est certain que rien ne pourra résister au roi de France ainsi accompagné; et que peuvent faire malgré leur vaillance, Raymond Béranger, Rastoing, Sabran, Raymond Gaucelih, Héracle de Montlaur, Bernard VI comte de Gomminge, contre tous les grands vassaux de France ?
— Mon cher Richard, il ne faut rien préjuger, en tout ceci voilà quel est mon avis. Le comte de Toulouse est irrévoblement perdu, si cette armée arrive jusqu'à lui, mais il peut y avoir des retards imprévus, et qui gagne temps, dit un proverbe, gagne tout. Le salut de Raymond dépend des obstacles qui peuvent arrêter l'armée ; ainsi, le siège d'Avignon, malgré toutes les forces dont dispose le roi peut être plus long qu'on ne pense, la chaleur de notre climat peut être fatale à des soldats venus du Nord ; la désunion se mettra ^infailliblement parmi les chefs qui ont tous des ambitions diverses à satisfaire ; la faiblesse et l'irrésolution du pape Honorius ne peut d'ailleurs inspirer aux croisés la foi ardente et fanatique qui animait les armées de Simon de Montfort.
— En effet, sire comte, et chacun le dit tout bas, la guerre religieuse pompeusement annoncée sous le nom de croisade n'est, en réalité, qu'une guerre de conquête.
— Et c'est là précisément, interrompit le comte, ce qui sauvera Raymond, car on oublie la part du roi, qui sera certainement la part du lion, et qui n'a pas d'autre but que
l'annexion du comté de Toulouse à la couronne de France. Ce sera la première cause de découragement et de désunion, mais la seconde, qui n'est pas moins certaine : l'immixtion des dignitaires de l'Eglise, car les hauts et puissants seigneurs ne voudront pas se courber devant eux et reconnaître leur autorité et leur infaillibilité en tactique militaire.
— Que Dieu vous entende, messire comte, car après le comte de Toulouse, ils viendraient certainement jusqu'à nous. Et devant le roi, notre suzerain, notre position deviendrait difficile.
• — Mais arrivons à ta réception par Louis VIII.
— A l'heure indiquée, je lus introduit dans la tente du roi, qui me reçut avec bienveillance. « Relevez-vous, sire écuyer, » me dit-il, « j'aime les hommes fidèles et dévoués, et ils sont rares au temps où nous vivons ; dites à votre maître qu'il sera le bienvenu auprès de nous et qu'il recevra à ma cour bon accueil et les honneurs dus à son rang, mais qu'il se hâte, car malgré sa résistance imprévue, la cité d'Avignon tombera bientôt en mon pouvoir, et nous reprendrons notre marche victorieuse sur Toulouse. »
— Après quelques questions peu importantes auxquelles je répondis de mon mieux, le roi me congédia. Et je vous assure, messire comte, que je n'ai pas perdu une seule minute en route, sachant combien vous aviez hâte de connaître la réponse du roi à votre message et les renseignements sur l'armée des croisés.
— Merci, mon vaillant compagnon, grâce à ton zèle et à ton intelligence, me voilà fixé sur la ligne de conduite que nous devons tenir, et maintenant va te reposer, car dans peu de temps' Itious aurons une autre mission à accomplir et de grands événements se préparent peut-être pour la maison de Sauve.
— Sire comte, mon épée est toujours prête, et le jour où
elle pourra contribuera défendre la cause que vous embrasserez^ sera un jour de fête pour moi.
— La guerre a sa gloire, mais elle a ses horreurs aussi, et avant de l'entreprendre^ il faut épuiser tous les autres moyens, mais ce qu'il faut surtout éviter, c'est qu'elle envahisse notre territoire, il faut détourner l'orage qui gronde encore dans le lointain, de nos chères cités, et pour qu'on ne vienne pas à nous, allons à eux, rappelons-nous les horribles massacres de cette impitoyable guerre religieuse, regorgement de ces populations inotfensives; ces monceaux de cadavres d'enfants, de femmes et de vieillards entassés dans cette malheureuse cité de Béziers; ces champs ravagés, ces maisons brûlées, c'est une calamité que nous devons nous efforcer de conjurer et j'espère que nous y réussirons.
Richard était à peine sorti, que le comte, calmant son excitation par la force de sa puissante volonté, frappa sur un timbre avec le pommeau de son poignard. Aussitôt une tapisserie se souleva et un esclave noir parut.
C'était un homme de petite taille, musculeux et souple comme un serpent, au teint bronzé, aux pommettes saillantes, à la barbe noire et peu fournie. Ses yeux petits et ronds enfoncés dans leur orbite, brillaient parfois d'une lueur étrange, mais son regard qui semblait fuir les regards, devenait aussitôt terne, indifférent ; il restait dans une immobilité contemplative, à demi-couché sur sa natte, étranger, en apparence du moins, à tout ce qui était ou se passait autour de lui, mais prêt à obéir sur le moindre signe et à exécuter les ordres qu'il recevait, avec une intelligence véritablement extraordinaire. Pierre Bermond l'avait recueilli sur un champ de bataille, alors qu'il guerroyait en Terre-Sainte, blessé et presque mourant, et depuis lors, il était resté comme un chien fidèle attaché à la maison.
A cette époque, la plupart des seigneurs étaient servis par des esclaves ainsi ramenés de la Palestine, auxquels
ils avaient sauvé la vie et qui, reconnaissants, les servaient avec un dévouement sans borne et un courage à toute épveuve.
— Hussan, dit le comte, votre seigneur Pierre Bermond est-il au château ?
— Maître, il vient d'y rentrer à Tinstant.
— Va Tavertir que je désire lui parler et que je l'attends
— Il suffit, maftre. Et il sortit^
Quelques instants après, Pierre entra, souriant et gai; c'était un beau jeune homme de vingt-un ans, grand, bien découplé, plein de noblesse et de distinction, sa physionomie était douce et sympathique, son front sur lequel rayonnait l'intelligence, était large et découvert, une blonde chevelure tombait sur son cou, une fine moustache ombrageait sa lèvre, la franchise, le courage et la résolution se peignaient sur ses traits. Ajoutons à ce portrait qu'il était robuste et fort, adroit à manier une épée, une lance et un cheval, il rappelait en tout son malheureux cousin Roger, vicomte de Béziers.
— Bonjour père, dit-il en embrassant le comte, qui le serra tendrement dans ses bras, Hussan vient de me dire,
.comme je rentrais d'une promenade à cheval dans la plaiiie, que vous me demandiez^ et j'accours.
— Oui, mon fils, je dois avoir avec vous aujourd'hui un important et sérieux entretien, asseyez-vous là^ près de moi et causons.
. — Je vous écoute^ mon père.
— Vous ne pouvez avoir oublié, Pierre, que le jour de votre majorité est arrivé et que c'est demain que vous aurez atteint votre vingt-et-unième année.
— Déjà, fit Pierre, me voilà donc un homme, mais alors je pourrai vous aider et partager avec vous vos travaux et vos dangers, s'il s'en présentait.
— Demain» en présence des seigneurs de la baronnie do Sauve et des consuls de vos quatre cités, je déposerai mes pouvoirs et rendrai compte de ma tutelle, vous y recevrez l'investiture et le serment de fidélité de vos vassaux, comme seigneur suzerain de vos quatre comtés.
— Mais vous ne m'abandonnerez pas au moins, j'ai besoin des conseils de votre expérience, de votre affection, de votre amour de père et d'ami.
— Soyez tranquille, mon fils, ma vie est à vous, je n'ai d'autre désir et d'autre ambition que votre bonheur et la grandeur de votre maison. J'ai travaillé jusqu'ici à faire de vous un homme accompli et je crois avoir réussi; dans ces temps de guerres et d'intrigues, nous avons besoin d'un chef vaillant et respecté et nul plus que vous n'est capable de marcher à notre tête.
Mais les événements se précipitent, les nouvelles que je reçois exigent que, sans plus de retard, nous soyons prêts à y prendre part, afin d'en tirer profit pour la sûreté de vos comtés et pour ajouter un plus grand éclat à la maison dont vous êtes le chef. Je dois vous mettre au courant de la situation qui nous est faite par ces événements et vous faire entrevoir les vastes horizons qui s'ouvrent devant ^vous. Mais pour vous faire comprendre l'importance du
rôle qui peut vous être réservé, je dois faire un retour Ters le passé. Vous étiez bien jeune, Pierre, quand vous avM perdu votre père.
— Mon père, mon pauvre père, s'écria Pierre la poitrine gonflée, qui fut si rapidement enlevé à mon affection, je n'avais que dix ans alors, mais ses traits sont toujours restés gravés dans ma mémoire et son souvenir est religieusèment conservé dans mon cœur.
— Hé bien ! votre père, il est nécessaire que vous le sachiez aujourd'hui, est mort empoisonné.
— Serait-ir vrai ? oh ! mon Dieu ! mon Dieu l mais quel était le coupable ? a-t-il était puni au moins ?
Et Pierre se dressa, en proie à une violente émotion, attendant la réponse de son tuteur.
— Calmez- vous, mon fils, soyez fort et courageux, car je dois vous dire que j'avais toujours pensé que l'instigateur du crime était le comte de Toulouse, Raymond VI, votre aïeul.
— Mon grand-père, mais ce n'est pas possible.
— Tout est possible, mon fils, quand l'ambition s'est emparée du cœur d'un homme. Quant à la main qui a versé le poison, je l'ai jusqu'ici vainement cherchée. Ecoutez-moi^ Pierre, et rappelez-vous que ce n'est plus à Tenfant, mais à l'homme auquel je m'adresse, qui doit tout entendre et tout savoir aujourd'hui, il est donc nécessaire de remonter aux causes des événements qui sont venus se mettre au travers de votre route.
Vous connaissez les droits de votre père à la succession de votre aïeul, votre mère était issue du premier mariage du comte de Toulouse, lequel n'a jamais été cassé, ces droits venaient d'être reconnus par le pape Innocent III, votre grand-père avait été déclaré déchu comme hérétique après sa défaite à Muret, et au'moment où Pierre Bermond, votre père, allait monter sur le trône comtal de Toulouse, il est mort subitement. J'étais près de lui quand il a ressenti les premières atteintes du mal, aucun doute n'était
possible, je l'ai reçu dans mes bras, j'ai recueilli ses dernières volontés sur ses lèvres blèmies, sa seule préoccupation, sa seule pensée, étaient pour vous, Pierre, qu'il laissait «î jeune, entouré de dangers, au milieu de ceux qui avaient intérêt à votre mort. C'est alors que voyant sa fin approcher je lui ai dit dans un dernier adieu : « Dors en paix, noble et malheureux ami, car ton fils sera mon fils et ta mort sera vengée. »
Pierre sanglottait et serrait fiévreusement les mains du comte, puis faisant un suprême effort sur lui-même, il se releva, le front calme et résolu, la transformation était complète, Tenfant avait disparu, Thomme énergique et fort restait seul. Le comte fut étonné lui-môme de ce changement.
•— Et maintenant, dit-il, qu'avez-vous fait? Non-seulement vous m'avez aimé comme votre fils, vous avez écarté de moi le fer ou le poison de mes ennemis, mais encore vous avez administré mes'comtésavecla pensée constante de me les remettre agrandis et fortifiés,eh ! bien, merci encore une fois, mais promettez-moi de ne plus me quitter, car j'ai besoin plus que jamais maintenant de votre amitié, de vos conseils, de votre expérience.
— Mon fils, bras, tête et cœur tout est à vous, et c'est ma joie et ma consolation, d'avoir pu remplir jusqu'au bout la première partie du serment que j'ai fait à votre père à son lit de mort.
— Mais la seconde, ajouta Pierre avec résolution ?
— Le résultat de mes recherches dirigées par ce dicton : Is feqH cm prodest, fut que c'était Raymond VI qui devait être l'instigateur du crime, mais il n'en était certainement pas l'exécuteur ; l'ambition chez le comte dominait tout, pour lui la fm justifiait les moyens, mais il était prudent, timide et tortueux, il devait y avoir d'autres intérêts en jeu et mes soupçons m'ont fait suivre une voie qui m'a donné à penser que le coup venait de plus haut.
J'en étais là, lorsque la mort subito de Raymond est venue fortifier mes nouveaux soupçons. Oui, mon fils, il y a quelque part une main puissante et cachée qui pèse sur nos destinées, qui va droit à l'obstacle, quel qu'il soit qui barre son chemin et le supprime par le fer ou le poison, pour l'accomplissement de ses projets mystérieux^ malheur à qui se trouve sur sa voie, quelle que soit sa puissance, rien ne peut le sauver.
Après votre père, le comte de Toulouse, après eux,... Dieu seul le sait encore, et, soyez en certain, d'autres victimes sont désignées.
— Mais ce que vous dites là est effrayant, quel est donc le but qu'on poursuit par de pareils moyens?
— C'est là qu'est encore le mystère, mais ce but me paraît être d'empêcher le calme et la paix de revenir en France. Et quand nous aurons trouvé quel est l'intérêt qu'on a de maintenir ainsi le désordre et le trouble, que nous saurons à qui il profite, nous connaîtrons la tête qui ordonne et la main qui exécute, mais il faut procéder lentement, avec la plus grande prudence, dans cette voie pleine de dangers.
— Quels que soient les dangers, s'écria Pierre,j'ai le droit de réclamer ma part dans votre entreprise, car je veux aussi pouvoir venger la mort de mon père.
— Vous pouvez y compter, mon fils, quand l'heure sera venue je vous appellerai, mais viendra-t-elle cette heure que j'attends encore depuis des années, car nous avons à faire, j'en ai la presque certitude, à un adversaire redoutable et si haut placé qu'il sera bien difficile à atteindre.
Mais continuons, car il me reste bien des choses à vous dire encore. Après une courte pose le comte continua :
— Ainsi demain, devant les seigneurs et consuls de vos quatre comtés, je pourrai déposer mes pouvoirs avec la conscience de les avoir bien remplis et ce sera avec une grande satisfaction et un légitime orgueil que je vous ver-
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rai acclamer par eux comme leur suzerain et le chef d'un domaine qui, dans mes mains, ne s'est pas amoindri.
— Vous aviez promis à mon père de m'aimer comme un fils et vous n'avez cessé de m'entourer de la plus tendre affection, vous m'avez rendu l'âme forte, le cœur vaillant, la main adroite à manier un cheval et une épée.
— Vous aimer était facile, mon cher enfant, mais plus difficile était d'atteindre le but que je m'étais proposé, de faire de vous le plus puissant seigneur après votre oncle de Toulouse. C'est bien en effet ce que vous êtes aujourd'hui, mais mon ambition est plus grande encore, car, l'heure de la reconnaissance de vos droits au comté de Toulouse par le roi de France, comme elle l'a été par le pape, est proche, si j'en crois mes pressentiments.
— Mais la prudence ne commande-t-elle pas de borner notre ambition à conserver intact ce que vous avez si péniblement relevé?
— C'est parler sagement, Pierre, il faut consolider la maison avant de l'agrandir, mais elle est forte et solide cette maison, et il faut savoir profiter des événements qui s'accomplissent ; la bonne politique consiste à prévoir ces événements, à les diriger pour les faire tourner à notre avantage. Rappelez-vous que lorsque votre grand-père, non par intérêt pour vous, mais dans un but politique,vous donna,en 1218, la souveraineté et la domination sur les terres de Raymond-Pelet, co-seigneur d'Alais, et sur celles de votre aïeul paternel, Bernard d'Anduze, sous le prétexte qu'ils avaient été tous deux au siège de Toulouse contre lui, il vous fit promettre par acte authentique de le servir envers et contre tous ; mais comme vous étiez mineur, il vous fallait un répondant et je ne consentis à apposer mon sceau sur cet acte, qu'à la condition qu'il y serait ajouté ; sauf le pape et le roi de France, à moins qu'ils ne refusassent de vous faire justice, afin qu'il ne put comme c'était
son but, vous eniraikier dans une nouvelio rébellion contre eux.
— Ce qui cependant n'empêcha pas, deux ans après, Amaury, de m'enlever ces fiefs et de les donner à mon grand-père, Bernard d'Ânduze*
— Ce qui était injustifiable, vu que vous n'aviez pris aucune part à cette dernière levée de boucliers contre lui, mais la mort de Raymond Vl, qui arriva en 1722, ne permit pas de les reprendre. Heureusement que votre grand-père, Bernard, le suivit de près dans la tombe et qu'il laissa soA héritage à son fils qui se retira dans un couvent et vous désigna pour son légitime successeur, au détriment de ses frères, vos oncles^
— Et c'est grâce à vous, qu'une guerre entre nous fut évitée et que sur vos conseils et votre inffluence, une sentence arbitrale fut rendue en ma faveur par les évêques de Trimes et Lodève, auxquels s'étaient adjoints mes oncles paternels : Bernard, évêque de Viviers, et Bernard, moine de l'abbaye de Mazan.
C'est donc, grâce à vous que, depuis trois ans, je suis le chef incontesté des quatre comtés de Sauve, d'Anduzeet de partie d'Alais et de Sommières.
— Ecoutez-moi, Pierre, avec la plus grande attention, car de la conclusion de ce long entretien dépendra peutêtre la réalisation de notre légitime ambition. Le roi de France est à la tête d'une nouvelle croisade, Raymond VII, votre oncle, est excommunié, toute la France est debout et réunie aux nombreux ennemis du comte de Toulouse ; l'Eglise marche en tête, avec la croix, contre l'hérésie, c'est une nouvelle et terrible invasion qui se prépare, car tous les intérêts sont en jeu, tous les appétits sont éveillés, toutes les vengeances préparées.
— Raymond est donc perdu ?
— Oui, le comte de Toulouse ne peut résister à un si terrible choc, à moins 4'iïn retard imprévu qui désorganise
l'â^mée^ en jetant la désunion dans ses rangiB. Mais dans tous les cas notre ligne de conduite est toute tracée. Il faut sfcHer au fili» tôt à Avig^ion faire hommage-lige de vos-seigneuries au roi de France votre ffuzemin) comme vous le âevez, pour recevoir du roi Louis YIII Tinvestiture de vos comtés, à l'occasion de votre majorité.
— Pierre comprit que c*étaiten effet son devoir, et il s'inclina silencieusement devant cette décision de son tuteur.
— Nous partirons donc, dans deux jours, pour Avignon, et d'après l'accueil que nous recevrons du roi, nous ver- -rons ce que nous devons espérer. Si le roi est vainqueur,
nul doute qu'il ne veuille annexer le Languedoc à la couronne de France, c'est le but qu'il poursuit, mais il ne prévoit pas les résistances qui se produiront autour de lui> car chacun de ses grands vassaux compte emporter un lambeau de ce riche comté et aucun d'eux ne voudra re* noncer au droit qu'il croit avoir acquis, et d'ailleurs, les vaincus eux-mêmes n'accepteraient pas pour maître un étranger, ils se souviennent trop de Simon de Montfort.
Il faudra donc choisir un nouveau comte de Toulouse, car la restauration de Raymond VII n'est plus possible, en vertu de ce qui a été admis par le concile de Latran, que tant que cette dynastie serait maîtresse du Languedoc, la foi catholique ne pourrait subsister; or, depuis la première croisade la paix n'a pu s'établir, et l'hérésie est toujours protégée. Vous seul, entendez-vous bien, vous seul, pouvez accomplir cette pacijScation ; vos droits incontestés, votre nationalité, votre parenté et votre haute situation réuniront toutes les conditions et tous les suffrages. Mais si, par cas^ cette solution trouvait de sérieux empêchements, si on recevait Raymond à repentance, si on faisait un traité avec lui, la paix pourrait etkr core renaître par votre union avec la fille du comte, qui serait un gage suffisant pour éteindre ces rivalités.
A cette conclusion inattendue, Pierre pâlit, et sans bien
B*en pendre compte, il sentit.comme une îristinctive répulsion dans son âme et il ne put s'empêcher de répondre : . — Mon père, n^allons pas si vite et si loin, je ne suis pas de ceux qui mettent leur cœur comme enjeu dans la balance politique, pour la faire pencher du côté de leurs intérêts.
— Vous oubliez Pierre, que dans votre situation élevée vous avez avant tout des devoirs à remplir, devant lesquels votre personnalité doit s'effacer. Quand il s'agit du bonheur d'un peuple, de la grandeur d'un Etat, les sacrifices sont doux à accomplir, et vous devez avoir la noble ambition de travailler au bien-être de vos sujets, de rendre à ce malheureux pays du Languedoc la prospérité qu'il a perdue, de panser ses blessures, de raviver ses forces épuisées, et de mériter enfin les bénédictions des populations et le renom d'un haut et puissant seigneur, qui aura trouvé sa gloire dans la paix, dans la reconstitution des forces vives de son pays et non dans le sang, comme l'ont fait bien d'autres hauts barons. Etmaintenant,monfils, je vous laisse à vos réflexions, je vous embrasse une dernière lois comme mon enfant, demain je retrouverai en vous un homme, mon souverain, et je m'inclinerai devant lui.
Et Pierre se jeta dans ses bras avec la plus vive émotion.
— Mon père, mon père, m'aimerezrvous toujours ainsi?
— Pouvez- vous en douter, Pierre, car j'en suis certain, vous suivrez toujours le chemin de l'honneur et resterez digne, au faîte des grandeurs qui vous attendent, de votre père et de votre tuteur. Et maintenant allez, mon fils, et à demain les affaires- sérieuses.
— A demain, père, mais laissez-moi encore cette journée de liberté, car ma tête est en feu, mon cœur bouillonne, et j'ai besoin du grand air, pour me préparer à cette nouvelle vie qui va commencer pour moi.
' Et,* sur l'assentiment du comte, il sortit.
Dans une autre salle du château dépendante de l'appartement de la comtesse de Brassac, Etiennette et sa mère causaient en travaillant à des ouvrages de tapisserie.
La comtesse était encore jeune, elle avait à peine trentecinq ans et paraissait être dans toute la plénitude dé sa beauté ; sa fille lui ressemblait, et son angélique visage sur lequel se peignaient son cœur, son esprit et son intelligence, la faisaient aimer de tous ceux qui rapprochaient.
Elle réunissait à la beauté de sa mère les qualités solides de son père ; nature frêle et délicate, en apparence, elle était néanmoins douée d'une énergie peu commune et d'un courage à toute épreuve ; douce, affable, affectueuse, elle savait à l'occasion montrer une sûreté de jugement, une fermeté et une volonté d'exécution qui ne laissaient pas que d'étonner : et, vive, alerte, enjouéej'aimante, elle était bien la
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jeune fille la plus accomplie de cette époque pleine d'alarmes et de réels dangers. Etiennette avait seize ans.
~ Que cette matinée est belle, chère mère, et qu'il serait bon de faire une longue chevauchée dans la plaine, voilà bien des jours que ma pauvre haquenée Galipso languit dans son écurie.
7- Ma chère enfant, tu sais combien ton père paraît depuis quelque temps préoccupé et aoucieux^ liélas ! je ne prévois que trop la venue de tristes événements.
— La guerre encore, s'écria Etiennette^ mon Dieu que les hommes sont méchants^ on dirait qu'ils n'ont de plaisir qu'a s'entregorger> alors qu'on devrait être si heureux de jouir paisiblement de ce bonheur, auquel tout nous cpnvLe autour de nous. Mais voyez*-donc, mère chérie, quel radieux soleil, quel ciel pur et sans nuages, comme tes bords de la rivière sont ombreux et verdoyants, et les rayons de lumière qui se jouent au travers du feuillage des arbres et vont argenter l'azur de ses limpides eaux ; allons un petit effort, méchante petite mère, et votre fille vous embrassera. Et gracieusement, avec une calînerie toute enfantine^ elle entourait le cou de sa mère avec ses deux jolis bras.
— Ton père est en affaires ce matin ; Richard lui rend compte de sa mission et je ne puis aller le déranger.
— Eh bien! mère, priez Pierre de nous accompagner, il n'a rien à vous refuser, il vous aime tant.
•— Pierre, tu le sais ma fille, est tout absorbé depuis quelques jours^ par les soins et l'éducation de ces beaux faucons qu'il a reçu de Hollande et qu'il est fort désireux d'essayer en plaine.
Mais la porte s'ouvrit et Pierre entra sans être annoncé ; il avait repris sa physionomie ordinaire, sa gBl^ et son entrain, il tenait à faire bonne contenance pour la dernière journée.
— Bonjour, mère, fit-il en embrassant la comtesse, bonjour
petite sœur, et il lui serra la main aiTectueusement avec U familiarité d'un enfant. Je viens vous demander cette bonne journée à. toutes deux, car demain, vous ne vous en doutez pas peut-être en me voyant si gai, demain je serai vraiment un homm^ji et; un Jiomme sérieux ; aujourd'hui, encore la joie, la douce gaieté, demain, les réceptions officielles, les préoccupations, les responsabilités...
— Mais pourquoi ce changement? dit la comtesse.
— Vous voyez bien, mère, que Pierre plaisante.
— Plût au ciel qu'il en fût ainsi, mais tout a une fin et mon enfance est finie, et comme moi, je vois que vous l'aviez oublié, demain, j'ai vingt-un ans, et je suis majeur.
— Tiens, c'est vrai, dit Etiennette, mais ce n'est pas une raison pour motiver un changement si radical. .
— Malheureusement, et c'est ce que nous ignorions, c'est que de graves événements se préparent, une nouvelle croisade est dirigée contre mon oncle de Toulouse, et le comte, en toute hâte, a convoqué pour demain les seigneurs et consuls des comtés pour déposer sa tutelle et me donner l'investiture.
— Ah ! mon Dieu, dit Etiennette en pâlissant, et vous partirez ?
-" Très prochainement, petite sœur, ma's n'assombrissons pas ce beau jour, qui est encore à nous, car mes fonctions et les devoirs que j'ai à remplir ne commenceront que demain, et je viens vous demander de profiter de cette belle journée pour aller voler un héron dans la plaine et essayer mes magnifiques faucons hollandais.
— Mon Dieu, Pierre, vous ne pouviez plus à propos offrir un plus grand plaisir à Etiennette qui désirait faire une chevauchée.
Pendant ce temps, Etiennette s était remise, et rappelant à elle toute sa force de volonté, elle répondit souriante à Pierre :
— Vous avez raison, frère, le jour qui précédera -une
prochaine séparation, ne doit pas être un jour de tristesse, et nous aurons le temps après ce départ de pleurer ma mère et moi, et de prier pour vous, afin que Dieu vous préserve de tout danger.
— Gomme vous venez de le dire, Pierre, ajouta la comtesse^ vous avez des obligations à remplir, et dans les temps que nous traversons, le premier devoir d'un noble chevalier est de servir son pays et de faire ses preuves dans les combats.
— Merci de ces affectueuses paroles, elles seront pour moi un précieux encouragement et je reviendrai digne de vous.
— Dieu est bon, il vous bénira, et ma mère et moi le prierons soir et matin pour vous.
En prononçant ces paroles, elle tendit la main à Pierre qui la serra affectueusement dans les siennes ; un triste sourire effleura ses lèvres, sa résolution était prise, et la femme courageuse et forte venait de remplacer la jeune fille insouciante et rieuse.
—A bientôt, dit Pierre en sortant, à trois heures nous serons à cheval, et je vais donner les ordres et faire les préparatifs nécessaires pour le vol au faucon.
Etiennette avait besoin d'être seule et elle se retira dans sa chambre pour laisser couler ses dernières larmes et se raffermir dans ses viriles résolutions.
PIERRB BERMOND ^9
L'art noble de la fauconnerie^ si répandu dans les états du Nord et principalement dans les plaines marécageuses de la Hollande était en grand honneur dans certaines parties des provinces méridionales, mais il était seulement réservé aux plus hauts et puissants seigneurs, car il nécessitait des dépenses considérables. Ainsi, en outre de rétablissement d'une héronnière dans une plaine traversée par un cours d'eau, suffisamment humide et marécageuse, il fallait pour pouvoir voler tous les jours, pendant les deux mois que durait la chasse, deux compagnies de quatre fauconniers chacune, bien montées, ce qui nécessitait huit chevaux et cinquante faucons dressés. Les fauconniers étaient des hommes spéciaux, difficiles à trouver, et la conservation des faucons et leur dressage nécessitaient de grands soins et de fortes dépenses.
Comme trois heures sonnaient à Thorloge du château, Pierre fit prévenir, par Hussan, la comtesse et sa fille. La comtesse revêtue d'un élégant costume d'amazone parut suivie d*Etiennette qui était charmante sous sa toque de velours surmontée d'uhe plume flottante, ses cheveux étaient retenus par une résille de perles, son corsage collant faisait ressortir la richesse de sa taille, et s'approchant de sa blanche cavaie: «Hé bien! Galipso, lui dit-elle en passant la main sous sa crinière argentée, voici pour nous un beau jour de fête, n*est-ce pas ? » bien triste hélas! ajoutât-elle tout bas, car c'est la fête des adieux. La cavale hennit, joyeuse et impatiente, répondant ainsi à ses caresses. Pendant ce temps, Pierre fléchissait le genou, et faisait ainsi, un marchepied à la comtesse qui s'élança sur sa belle haquenée; elle semblait la sœur aînée de sa fille, puis, vint le tour d'Etiennette, qui, effleurant à peine le genou de Pierre, se mit en selle avec une aisance et une grâce charmante, elle paraissait heureuse et enjouée, mais Pierre ne s'y laissa pas prendre et son coup d'œil pénétrant lui apporta la conviction que cette joie apparente cachait la profonde tristesse de son âme. Pierre, monté sur son beau cheval noir, donna le signal du départ et le cortège se mit en marche et sortit du château dans Tordre voulu par les règles de la fauconnerie.
Le maître fauconnier ouvrait la marche suivi de ses trois aides fauconniers, puis, venaient à la suite les piqueurs et les porte-cages où étaient les précieux faucons.
Puis la comtesse et sa fille, escortées par Pierre suivi d'Hussan et de plusieurs domestiques, tous admirablement montés et équipés.
Des piqueurs fermaient le cortège, tenant en laisse les
chiens de quête.
Une heure après, on entrait en chasse, avançant sous le vent, dans la plaine couverte de bruyères, en suivant le cours de la rivière du Vidourle.
L^un des aides fauconniers se porta rapidement en avant et fut se placer sur une éminence d*où il pouvait voir au loin le départ du héron, deux autres s'avancèrent en même temps le faucon au poing, à deux cents mètres des chasseurs, qui firent halte près du bois.
Alorâ les piqueurs lâchèrent les chiens, fouillèrent les bruyères et les parties humides ou marécageuses du, bord de Teau.
— Quelle admirable journée, dit Etiennette, jusques-là silencieuse, si, comme vous venez de nous le dire, Pierre, il faut pour cette chasse un temps calme et un ciel pur, sans le moindre vent, nous aurons certainement un beau vol, et regardant avec intérêt les faucons de réserve qui étaient dans leur cage, comme ils sont beaux et fiers ces nouveaux venus, il y a là une variété d'espèce que je n'avais pas encore vue dans les volières du château.
— En effet, dit Pierre, il y a là trois espèces nouvelles; voici un couple de faucons nobles, c'est le faucon originaire d'Islande, il ^e distingue des autres par sa couleur blanche ; à côté le faucon pèlerin très estimé en Hollande, et celui-ci plus répandu peut-être, mais non moins vaillant
- est rémerillon. Parmi les huit espèces de faucons nobles pour la chasse de haut- vol, ce sont les mieux réputés, nous allons aujourd'hui les déchaperonner pour la première fois depuis leur arrivée, et voir s'ils justifient leur haute réputation.
Les autres espèces, comme l'épervier et l'autour, sont dressés seulement, afïaités devrai-je dire, pour me servir du mot technique, pour la chasse du bas-vol.
— Mais comment les distinguez- vous entre eux, dit la comtesse, car il me spmble que la plupart de ceux que vous avez dans les volières se ressemblent beaucoup.
— Rien n'est plus facile, répondit Pierre, car les premiers ont les ailes longues et les yeux de couleur foncée, ceux-là
' seuls sont chaperonnés, ces nobles oiseaux peu vent-être af-
faites à toute sorte de gibier depuis le lièvre jusqu'à la pie; les autres ont les ailes courtes et les yeux jaunes, ils ne s'emploient que pour le petit gibier.
Mais attention, mesdames, la quête ne peut tarder à faire ^ lever quelque béron, car les piqueurs approchent delà meilleure héronnière^ et nous continuerons plus tard ces explications, si toutefois elle vous intéressent.
— Oh ! oui, beaucoup, dit Etiennette.
Les trois chevaux partirent au galop et se rapprochèrent un instant des quêteurs, il était temps, en effet, car un magnifique héron s'éleva lourdement du milieu des bruyèr-es et aussijtôt le cri : à la vol, à la vol, sortit de toutes les poitrines et chacun se dirigea vers le point qui lui paraissait devoir se trouver le plus rapproché de la prise du héron.
Alors les. fauconniers enlevèrent le chaperon à leurs deux faucons, qui secouèrent leur tête> un moment éblouis par la clarté du jour, mais leur œil perçant ne tarda pas à voir le héron qui s'élevait en allongeant le cou et qui dégorgeant les poissons qu'il avait dans son estomac pour s'alléger, piqua le vent et chercha à gagner le bois afin de se dérober à ses ennemis.
Les faucons lancés, volèrent d'abord en rasant le sol, semblèrent s'éloigner du héron et prirent leur esspr en tournoyant.
Le héron au centre de ces cercles concentriques, s'élevait toujours pour leur échapper, car il savait par instinct que les faucons ne pouvaient le saisir qu'en fondant sur lui de haut en bas.
Mais se sentant bientôt comme emprisonné dans ce double cercle qui se resserrait et se rapprochait de plus en plus de lui, il monta encore pour prendre le vent, et bientôt il ne parut plus qu'un point perdu dans la nue.
L'émotion grandissait de plus en plus, dans le camp des chasseurs, la comtesse et sa fille si impressionnables toutes deux, regardaient palpitantes ce pauvre oiseau affolé,
qui défendait si bien sa vie contre deux adversaires implacables, et tantôt, ô mobilité humaine ! faisaient des vœux pour lui, et tantôt, voyant ses chances de salut augmente r excitaient les faucons au combat.
Mais pendant ce temps Tun des faucons avait pris le dessus et, ployant ses ailes, se laissa tomber comme un plomb sur le héron, qui fut assez heureux pour l'éviter par un habile crochet ; le second se lança à son tour et plus adroit sans doute lia le héron à Taile^ l'autre venait sur lui, et les trois oiseaux ne faisant qu'un seul et môme corps, descendirent avec une vitesse vertigineuse, mais avant de toucher le sol, les faucons lâchèrent leur proie pour éviter le choc et mieux la reprendre sur le terrain.
Ce drame palpitant d'émotion était fini, alors les fauconniers, accourus à fond de train, leurèrent les faucons, et pour les récompenser, leur donnèrent un pigeon sur le héron même.
Pendantce temps, nos trois chasseurs arrivaientde points différents de toute la vitesse de leurs chevaux, car c'est là le point d'honneur et le stimulant de cette chasse, d'arriver premier pour mériter la récompense suprême : le droit d'arracher les belles plumes noires qui pendent au cou du héron, pour en orner son chapeau comme un trophée.
Etiennette, la plus éloignée, franchissait avec une hardiesse étonnante tous les obstacles qu'elle rencontrait sa jument Calipso s'en faisait un véritable jeu et semblait voler en traversant avec une effrayante rapidité la lande couverte de bruyère, de joncs, de flaques d'eau et de larges fossés. Tout à coup à cent mètres du but la haquenée se déroba sous elle et s'affaissa dans une fondrière. La comtesse qui se rapprochait poussa un cri terrible, mais Pierre, promptjcomme l'éclair, s'élança et sautantbas de son cheval, saisit la jeune tille qui se débattait dans l'eau vaseuse et s'enfonçait de plus en plus. Mais Pierre ne pouvait trouver un point d'appui solide et il s'enfonçait également dans cette
mare sans fond, qu'on désigne dans le Midi sous le nom de leuron et dans .le Nord sous celui de morte.
Le danger augmentait de seconde en seconde, la comtesse se tordait les bras de désespoir, lorsqu'un des saules du rivage, à demi-coupé par Hussan, vint s'abattre sur l'eau à côté de Pierre, qui put saisir ses branches flexibles et qui bientôt, avec Taidé du sarrasin, parvint à retirer Etiennette évanouie.
Les soins les plus actifs lui furent donnés ; couchée sur un lit de mousse recouvert d'un manteau, devant un feu ardent, réchauffée à l'intérieur par un puissant cordial, Etiennette reprit bientôt l'usage de ses sens. En ouvrant les yeux, elle vit près d'elle sa mère éplorée et Pierre agenouillé près de sa couche.
— Oh ! mon Dieu, fît-elle, où suis-je donc ?
Sa mère folle de joie en la voyant renaître à la vie, la serra dans ses bras avec effusion.
— Sauvée, sauvée, ma fille, oh !,mon Dieu ! sois béni. Pierre s'était éloigné de quelques pas pour ne pas troubler l'effusion de la comtesse.
— Mais qu'est-il donc arrivé, ma mère ? je me sens si bien, une douce chaleur pénètre mon corps glacé tout à l'heure. Ah ! je me souviens maintenant, la chasse, une course effrénée et puis plus rien.
En quelques mots la comtesse fit comprendre à sa fille le danger qu'elle avait couru, et comment elle avait été sauvée. Pierre qui s'était tenu à l'écart, s'approcha alors et présentant à Etiennette une de ces belles plumes noires du héron lui dit avec une émotion mal contenue :
— Etiennette, voici votre récompense, elle a été chèrement conquise, elle sera un souvenir ineffaçable de cette chasse et de cette journée.
Etiennette l'accepta avec joie et reconnaissance.
— Merci, frère, dit-elle, je la garderai religieusement, elle me rappellera, si jamais j'étais tentée de l'oublier.
ce dont Dieu me garde, que je vous dois la vie, et elle tendit sa main à Pierre qui la couvrit de baisers.
Là lumière venait de se faire dans leurs cœurs, ils s'aimaient, et ces deux enfants qui, jusque-là, n'avaient rien soupçonné au-delà de cette affection fraternelle qu'ils ressentaient l'un pour Tautre, virent en un instant s'entr'ouvrir - le ciel devant eux.
La plume fut placée sur la toque d'Etiennette qui était à son côté sur le bi'ancard sur lequel on allait la transporter au château, et comme on se mettait en marche, promenant autour d'elle son regard flottant sur cet océan de bonheur qui venait de se révéler à elle, ses yeux s'arrêtèrent sur la plume du héron : « C'est ma plume de fiancée », pensat-elle en souriant, mais tout à coup elle pâlit : « Mon Dieu, fit-elle avec terreur, elle est noire, serait-ce un présage?» Et portant la main à son cœur : « Oui^ je le sens là, le symbole de mes fiançailles est un symbole de deuil, et c'est peut-être ma plume de veuve. » Puis joignant les mains avec un sentiment de ferveur, elle s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu ! s'il te faut une victime, prends ma vie en échange de la sienne ! ! ! »
Le lendemain, le comte de Brassac ayant à ses côtés Pierre Bermond suivi de toute sa maison, chevauchait vers la cité de Sauve.
L'antique cité de Sauve, était déjà importante pendant Toccupation romaine, sous Tonance Féréol, préfet des Gaules, pendant le règne de l'empereur Valentinien. i
Depuis plusieurs siècles elle appartenait à l'illustre maison d'Anduze, qui descendait des anciens rois d'Oviedo, ville considérable d'Espagne, capitale de l'ancien royaume d'Asturie. Certains seigneurs de cette famille avaient pris les titres de princes et de satrapes, pour montrer qu'ils ne reconnaissaient d'autres suzerains que le roi. Le titre de marquis d'Anduze était motivé par la situation de cette cité qui se trouvait sur les limites ou marches
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du comté de Melgueil ; quant à celui de satraqe de Sauve, il eât difficile d'en connaître l'origine, tout ce que l'on en sait; c'est. qu'il donnait une grande importance au seigneur ainsi qu'à la ville où il fixait sa résidence.
Sauve comptait, comme toutes les villes du moyen-âge, un grand nombre de couvents et d'abbayes^ entre autres le monastère de l'ordre de Saint-Benoit et l'abbaye des Bénédictins, dont on retrouve encore les traces.
Le château qui couronnait la ville était très vaste et bien défendu par sa position élevée et ses fortications; la ville dont le bas touchait à la rivière du Yidourle, était bien close> Ton retrouve encore aujourd'hui quelques traces des vieux remparts et une des deux tours qui existaient alors se voit encore aujourd'hui au centre de la ville, on la nom, me : la Tour du Môle.
La ville était administrée, par des Consuls et un Conseil politique. Les consuls portaient dans toutes les cérémonies un chaperon municipal, c'est-à-dire un manteau de laineaux armes de la ville.
Un viguier rendait la justice, percevait les impôts, assistait et contrôlait les délibérations municipales au nom du seigneur et sa juridiction s'étendait sur quarantehuit bourgs, villages et châteaux ; c'était donc un personnage très important.
A la porte du château qui dominait la ville, le comte fu| reçu par le viguier et les consuls revêtus de leurs chaperons et conduit avec son cortège dans la grande salle des états où l'attendaient les chevaliers et seigneurs des quatre comtés dépendant de la baronnie de Sauve.
Les seigneurs se levèrent avec respect, le comte leur présenta Pierre, qui eut une parole obligeante ou flatteuse pour la plupart d'entre eux. C'est qu'en effet Pierre Bermond était un des chevaliers les plus accomplis de son temps, il était aimable, gracieux, enjoué et très sympathique, il fut acclamé par eux et ce fut avec un légitime orgueil
qu'ils se rangèrent derrière lui, selon Tordre des préséances, pour former le cortège qui devait l'accompagner à Téglise.
Le cortège se mit donc en marche, au son des cloches qui allaient à toute volée, la cité était pavoisée, et le populaire endimanché, grossi d'un grand nombre de serfs ou tenanciers des environs, se pressait sur son passage, encombrant les places et les rues étroites et pentueuses de la bonne ville de Sauve, pour acclamer par ses vivats leur jeune baron.
Le comte et son pupile furent harangués sous le porche de réglise par le clergé de la cité auquel s'étaient joints les dignitaires des autres villes de la seigneurie.
Chacun prit place dans l'église, les nobles chevaliers selon leurs rangs et leurs prérogatives, autour du banc seigneurial qu'occupait le comte et sa famille; derrière étaient le viguier, les consuls et le Conseil politique.
Le populaire était entassé dans l'église. Aussitôt la cérémonie religieuse terminée, le comte se leva, et un grand silence se fît dans l'assemblée.
« Messires, dit-il d'une voix pleine, forte et sonore» je viens au milieu de vous déposer respectueusement les pouvoirs que j'ai reçus il y a onze années, de votre noble seigneur suzerain, Pierre Bermond, baron de Sauve, marquis d'Anduze, co-seigneur d'Alais et de Sommières. Il m'avait en mourant confié son fils et je vous le rends aujourd'hui, jour de sa majorité, digne de son père, digne de vous. »
Des applaudissements partis de tous les côtés de l'église, interrompirent le comte, qui reprit bientôt :
« J'ai la conscience, messires, d'en avoir fait un homme accompli, capable de marcher à votre tète dans la paix comme dans la guerre, et je dois ajouter que pendant mon administration je n'ai pas laissé dépérir le domaine seigneurial qui m'avait été confié. J'ai dû, alors que la guerre ruinait et ensanglantait la plus grande partie du Langue*
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doc, préserver nos comtés de ses horreurs et de ses dévastations. La politique que nous avons suivie et qui a mérité votre assentiment, a certainement contribué à amener ce résultat, et si nous avons la plupart d'entre nous payé de nos personnes, nous avons su éviter les maux de la guerre à nos féaux sujets.
« C'est avec la certitude que cette politique de sagesse et de prudence sera suivie que je remets mes pouvoirs entre les mains de votre jeune seigneur, au moment où une nouvelle croisade envahit encore les états du comte de Toulouse.
>v Vous allez donc, messires, prêter le serment de fidélité selon l'usage, entre les mains de votre suzerain et soyez certains qu'il saura tout en sauvegardant vos seigneuries, vous conduire si le cas échéait dans le chemin de l'honneur. Je remets donc à Pierre Bermond, septième du nom , seigneur suzerain de Sauve et d'Anduze, co-seigneur d'Alais et de Sommières et autres seigneuries, les pouvoirs qu'il tient de ses aïeux, dont j'ai été le fidèle dépositaire pendant sa minorité, et sur ce je prie Dieu de le tenir en sa bonne et sainte garde. »
De nombreuses acclamations s'élevèrent de tous les rangs des seigneurs, le comte présentant Pierre Bermond à l'assemblée debout et enthousiaste lui donna l'accolade au nom de tous, et chacun défila devant lui en prononçant devant Tautel et le clergé rangé autour, la formule du serment. Quand chacun eut repris sa place, le jeune baron, surmontant son émotion, leur dit :
« Maintenant messires, vous qui m'avez été fidèles, recevez mon remerciement. J'étais encore un enfant lorsque vous me rendîtes foi et hommage, jurant de me protéger de votre autorité ; aujourd'hui que je suis un homme, je vous rends serment pour serment.
» Sur mon âme et N.-S. Jésus-Christ, je vous jure qu'il ne sera fait aucun tort à aucun de vous que ce tort ne de-
vienne mien ; aucune offense qui ne devienne mon offense, et je vous jure que, tant qu'il me restera un champ au soleil, un sou en mon trésor, une épée au poing, une goutte de sang dans mes veines, vous pourrez les demander pour réparer vos torts ou venger vos offenses. Par ainsi me tenezvous pour votre ami et votre suzerain ?
— Pour notre suzerain et notre ami, s'écrièrent tous les chevaliers.
Le cortège seigneurial, sortit de l'église dans le même ordre et se dirigea vers le château, où une magnifique collation les attendait. Avant de se séparer^ Pierre annonça aux seigneurs que son intention était de partir pour Avignon où était le roi de France, afin de lui faire hommage lige de ses comtés,comme le devoir Vy obligeait, et fixa un rendez- vous à ceux qui voudraient se joindre à son escorte.
Les seigneurs furent traités et hébergés royalement à Sauve et chacun s'en revint heureux d'avoir assisté à une aussi belle cérémonie.
Quant au peuple^ largesse lui fut faite et pendant trois jours, le vin coula dans les fontaines de la cité.
FIBRRE RiaifOND 51
Le jour qui suivit fut employé aux préparatiCs^ du départ pour Avignon.
Pierre Bermond et le comte deBrassac consacrèrent toute la matinée aux affaires du comté, il fallait pendant leur absence assurer la marche régulière de son administration et pourvoir à sa sûreté.
Le repas de famille fut triste, quoique cette séparation dut être de courte durée, on ne pouvait prévoir quelle en serait Tissue, et un vague pressentiment étreignait le cœur d'Etiennette.
Elle était entièrement remise de son accident de l'avant-veille, mais elle avait toujours devant les yeux cette plume noire du héron qu'elle regardait comme un
présage de malheur, et que^ malgré cela, elle voulait précieusement conserver comme un souvenir et Un gage de Pamour de Pierre.
Etiennette souffrait parce qu'elle aimait ; Pierre de son côté avait senti son cœur bondir dans sa poitrine, lorsque, emportant la jeune fille dans ses bras, froide et inanimée, il l'avait cru morte ; puis, lorsqu'elle était revenue h elle, son premier regard , qu'il épiait avec anxiété, il l'avait recueilli, empreint de reconnaissance et d'amour; enfin ce serrement de main qu'ils avaient échangé, avait scellé l'union de leurs deux cœurs bien plus qu'aucune parole n'eût pu le faire.
Après le repas, la comtesse, Etiennette et Pierre montèrent sur la plate-forme du donjon ; cet air frais et pur qui régnait à cette hauteur, cette vue si grandiose et si riante à la fois, rien ne pouvait ramener la joie sur ces visages assombris, dans ces cœurs gonflés par cette prochaine séparation.
Mais peu d'instants après, le comte de Brassac fit prier la comtesse de se rendre auprès de lui, pour recevoir ses instructions et l'aider à faire ses derniers préparatifs.
Les deux jeunes gens restèrent seuls.
Leur embarras fut grand tout d'abord, ils ne trouvaient rien à se dire^ et cependant ils allaient se séparer, et se quitter ainsi était impossible. Pierre s'approcha. — Vousêtes triste et silencieuse, Etiennette, lui dit-il enlui prenant une main qu'elle ne chercha pas à retirer, est-ce le départ de votre père qui vous préoccupe à ce point?
— Mon père, oh! oui, répondit-elle. . . . l'absence est bien cruelle et les dangers du voyage bien grands dans les temps où nous sommes.
— Mais son absence sera de courte durée, et dans quelques jours il sera de retour auprès de vous.
— Mais la vôtre^ Pierre ? reviendrez-vous avec lui ? A la cour de France on voudra certainement vous retenir, et
PIERRE BBRifONO 53
VOUS serez obligé d'y rester pour guerroyer aussi, et dans cette nouvelle existence pleine d^aventures et de dangers, vous oublierez vite, peut-être,le château de Roque-Haulte et ceux que vous y avez laissés.
— Oublier, Etiennette ! oh ! vous ne le pensez pas ?
— Non, mon ami> je sais bien que vous ne pouvez oublier ceux que vous aimez, mon père, ma mère, votre petite sœur.
— Ma sœur répéta Pierre, et pour la première fois
ce nom familier, malgré Thabitude qu'il avait de le prononcer, s'arrêta sur ses lèvres, il ne répondait plus à l'état présent de son cœur.
— Vous hésitez à me donner ce nom, depuis que vous êtes un homme, ajouta Etiennette, en essayant de sourire ?
— Hé bien, oui, répondit Pierre, j'hésite, il est vrai, car c'est d'un autre nom que je voudrais vous appeler, et le doux nom de sœur qui faisait mon bonheur ne suffit plus aujourd'hui pour exprimer les nouveaux sentimehts que j'éprouve pour vous.
Le pâle visage d'Etiennette se colora d'une vive rougeur et elle regretta un instant d'avoir provoqué cette explication, cependant elle sentait bien qu'une séparation né uouvait arriver ainsi, après les graves événements de l'avantveille, sans une explication quelle redoutait et désirait en même temps.
Pierre continua avec sa voix caressante et douce qui s'animait de plus en plus à mesure qu'il parlait.
— La lumière s'est faite dans mon âme et cette affection fraternelle que je ressentais pour vous, Etiennette, que je prenais pour de l'amitié, n'était autre qu'un amour naissant, et aujourd'hui, je le sens aux battements de mon cœur, au sang qui bout dans mes veines, c'est d'un amour profond que je vous aime.
Etiennette Técoutait ravie et palpitante.
— A l'heure du départ, continua Pierre, d'une séparation dont je ne puis fixer le terme, je dois vous ouvrir mon âme, car avant-hier, Etiennette,au moment où vous repreniez vos sens, j'ai senti votre main trembler dans la mienne, votre regard pénétrer le mien et tout mon sang refluer à mon cœur, ce n'était pas seulement de la reconnaissance, mais bien un sentiment plus doux, n'est-ce pas ?
— Je ne sais comment vous répondre, Pierre, car je m'ignore encore moi-même, mais ce que je puis vous dire, c'est que je vous aime, est-ce de l'amitié ? est-ce de Tamour ? il me semble seulementque je vous aime plus qu'on ne doit aimer un frère' et qu'au trouble de mes sens, quelque chose de nouveau a surgi en moi, qui me rend bien heureuse et pourtant je me sens pleurer.
— Oh! c'est bien de l'amour cela, chère Etiennette, je le vois, je le sens ! Oui, nous nous aimions de toute la fopoe de notre être, notre amour était comme imprégné et sanctifié par l'habitude de nous aimer comme frère et sœur, mais aujourd'hui des horizons nouveaux s'ouvrent devant nous. N'est-ce pas que nos deux cœurs battent à l'unisson et que comme moi vous vous sentez heureuse ?
— Oh! ouï, Pierre, bien heureuse, surtout en voyant votre bonheur.
— Et maintenant, Etiennette, je partirai la joie au cœur.
— Mais vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas ? ajouta la douce jeune fille en laissant tomber sa tête sur l'épaule de Pierre.
— Mon retour, ma chère fiancée, sera le plus ardent de mes vœux, mais votre amour m'a transfiguré et je sens que pour vous appartenir il faut être digne de vous, je sens naître en moi une légitime ambition, j'ai des devoirs à remplir, et en cela je suis certain d'avoir votre assentiment, je dois faire avant tout ce que commandera mon honneur.
La comtesse remontait Tescalier tournant du donjon, elle appela Etiennette en la grondant amicalement de l'avoir si longtemps laissé travailler seule aux préparatifs du départ, mais au trouble qui se manifestait sur le visage des deux jeunes gens, elle tressaillit car elle venait de pénétrer leur secret.
Le lendemain, au point du jour, après de tendres adieux, Pierre Bermond et le comte de Brassac suivis d^un grand nombre de seigneurs formant avec leur suite un brillant et magnifique cortège sortirert du château et se dirigèrent vers la cité d'Avignon.
Le voyage s'accomplit sans incidents dignes d'être racontés et,le troisième jour,ils arrivaient au camp des Croisés, où les attendait un officier du roi qui les conduisit et les installa dans les logis qui leur avaient été préparés.
Le siège continuait lentement, la résistance imprévue de la cité d'Avignon commençait à décourager les croisés, la chaleur devenait insupportable et des germes de maladie étaient déjà dans Tarmée.
Le lendemain de l'arrivée du comte une trêve avait été convenue, et le roi profita de ce répit pour recevoir en grande cérémonie, devant tous les grands vassaux de la couronne, Thommage du baron de Sauve.
A rtieure fixée, les tamt)ours et trompettes sonnèrent au camp, une enceinte avait été préparée au-devant de la tente du roi, des places avaient été réservées aux grands dignitaires de VEglise et aux seigneurs,qui prirent bientôt séance au premier rang, sous leurs bannières flottantes. Le roi, accompagné de la reine parut recouvert d'une riche armure, et vint s'asseoir sur le trône élevé qui dominait l'assemblée, la reine Blanche de Gastille, toujours charmante, gracieuse et majestueuse, s'assit à ses côtés.
Les trompettes sonnèrent et les massiers entrèrent dans l'enceinte suivis de Pierre Bermond, du comte de Brassac et des seigneurs de sa suite.
A sa vue, un murmure flatteur parcourut l'assemblée, car Pierre, nous l'avons déjà dit, était fort bien de sa personne.
Pierre s'avança et s'agenouillant devant le roi, nue tête, sans ceinture, épée, ni éperons, mit ses mains jointes dans celles de son souverain et lui dit : « Sire, je deviens votre homme de bouche et de mains et vous jure et vous promets féauté, dorénavant comme à mon seigneur, envers tous hommes qui puissent vivre ni mourir, en telle redevance comme le fief la porte et promets de vous servir envers et contre tous, et d'après les lois féodales à remettre entre vos mains, moi vassal, mes châteaux et forteresses, si j'en étais requis», et se levant, il déposa un baiser sur la joue du roi, qui le lui rendit sur la bouche (l), selon les règles et coutu-
(1) Ce baiser, qui ne se donnait qu'aux nobles, était nommé osculum fidei. On dit la bouche et les mains pour exprimer la foi et hommage — au roi seul on prêtait ainsi le serment de fidélité .
mes qu'exigent la cérémonie de Thommage lige, en lui oc* troyant l'investiture, c'est-à-dire en remettant comme suzerain, son vassal en possession de son fief.
Alors le roi le prit par la main et le présenta à la reine, puis aux chevaliers, après quoi il le retint à sa table pour la collation du soir.
La reine, qui connaissait l'importance de cet homma* ge d'un des plus puissants seigneurs du Languedoc, comprit tout le parti qu'elle en pouvait tirer pour le triomphe de sa politique, aussi lui fit-elle l'accueil le plus aimable.
Quoique âgée de 40 ans, Blanche de Ga&tille était belle, élégante, attrayante, pleine de ressources etdegrâce dans la conversation comme dans sa conduite; elle était non seulement douée de tous les moyen» de plaire, mais encore habile à s'en servir, et quand il le fallait, sa coquetterie devenait quelquefois plus active que prudente.
Pierre avait, quoique jeune, un grand sens, une intelligence supérieure, sa conversation était intéressante, semée de fines réparties, et la reine en fut charmée, aussi à la fin du repas, avant de se retirer, elle dit au roi :
— Sire, pour bien terminer cette heureuse journée, qui nous a donné un noble et galant chevalier de plus, et pour qu'il soit un seigneur accompli, je réclame de vous, sirç, une faveur pour lui, en échange de son hommage.
— Quelle qu'elle soit, madame, demandée par vous, elle est accordée d'avance.
— Sire Je vous demande l'honneur de l'armer chevalier^ c'est le don que les hauts et puissants seigneurs reçoivent à leur majorité et le seigneur des quatre comtés qui appar* tient à la maison de France doit marcher de pair avec la plus haute noblesse de votre royaume.
Un murmure d'assentiment s'éleva tout au toui? de la table.
Et le roi vida son hannap à la santé, à l'avènement et.
à la réception prochaine dans Tordre de la Chevalerie du jeune baron de Sauve.
La reine se retira satisfaite, car elle venait de conquérir un puissant seigneur, qui devait entrer dans le jeu compliqué de sa politique.
La reine Blanche était une femme d'une intelligence supérieure, tous les historiens s'accordent pour en faire la personne la plus accomplie des temps passés ; fille du roi Alphonse de Gastille, elle était fort appréciée de son beaupère Philippe-Auguste, qui l'admettait dans ses conseils; Louis VIII, esprit étroit, homme médiocre, imprévoyant, léger dans ses résolutions, faible et mobile dans leur exécution, avait grande confiance en elle, et quoiqu'elle ne quitta jamais son mari, elle n'avait pas sur lui une influence directe suffisante pour le plier à sa volonté, aussi était-elle forcée d'agir avec finesse et prudence pour le faire entrer dans la voie qu'elle avait tracée et souvent péniblement préparée.
L'un était un soldat, qui voulait tout dénouer par Tépée ; l'autre douée d'un grand sens politique, préférait remporter les grands succès par d'habiles négociations que par la force brutale.
La reine Blanche, au dire des historiens les plus accrédités, avait un bon sens admirable, quoique fîère et ambitieuse, elle savait s'effacer devant son mari comme plus tard devant son fils. Croyante et pieuse, froide et mai tresse d'ellemême, sans enthousiasme, prudente et politique, quand elle marchait vers un but, elle l'atteignait sûrement.
Pierre Bermond, par sa haute position et ses droits au comté de Toulouse, pouvait aider à l'accomplissement de ses projets, et elle déployait tous ses moyens de séduction, pour lui faire jouer le rôle qu'elle lui réservait.
Le jour de la cérémonie avait été fixé et, en temps de guerre, les nombreuses formalités exigées étaient ordinairement fort simplifiées, ainsi la préparation, les jeûnes austères, les nuits passées en prières dans les églises avec un prêtre et des parrains, les confessions étaient supprimées, il suffisait quand on était de haute noblesse d'avoir vingt-un ans.
Les trompettes du camp sonnèrent, le clergé en grande pompe attendait devant le vaste autel du Camp, où Ton célébrait la messe du St-Esprit. Le roi et la reine vinrent s'asseoir sur le trône qui leur avait été dressé dans le chœur, et tous les grands vassaux se rangèrent selon leur rang de préséance.
Pierre fît son entrée dans l'enceinte accompagné de ses deux parrains, le sire de Beaujeu et le comte de Brassac, habillé de blanc, son épée passée en écharpe à son cou, et s'approchant du prêtre ofïïciant, il la lui remit, celui-ci la bénit et la lui rendit puis les mains jointes, il fut s'agenouiller devant la reine qui devait l'armer et fit le serment de n'épargner ni vie, ni biens^ à défendre la religion, à faire
la guerre aux infidèles, à protéger Torphelin, les veuves et les indéfendus.
Alors la reine le relevant lui donna un coup de la paume de la main sur la joue et passa à son doigt Tanneau armorié qui devait lui servir de sceau ; le roi devant lequel il venait de mettre un genou à terre, lui donna trois coups du plat de son épée nue sur l'épaule en disant : « De par Dieu, Notre-Dame et monseigneur St-Denis, je te fais chevalier », puis il lui donna l'accolade.
On apporta alors le heaume et Pécu qui lui furent remis par le roi et la reine, aussitôt les seigneurs les plus qualifiés lui attachèrent les éperons dorés en commençant par la gauche, le hautbert ou la cotte de maille, la cuirasse, les brassards, les gantelets; pendant ce temps les chants sacrés se faisaient entendre^ et quand il fut complètement armé, on lui amena un cheval richement caparaçonné sur lequel il monta sans le secours de Tétrier, il fit alors brandir sa lance, flamboyer sonépée et montra à la cour et à la foule assemblée son adresse pour manier son cheval, selon la coutume et les règles de la chevalerie.
Pierre eut le plus grand succès, car il était beau cavalier et maniait les armes et les chevaux avec une surprenante dextérité.
Après la cérémonie, la reine retint le comte de Brassac et le pria de l'accompagner dans ses appartements, ayant à causer avec lui.
— Comte, dit-elle, je dois d'abord vous adresser de sincères félicitations sur votre pupille, c'est bien certainement le plus accompli de nos chevaliers^ et c'est à vous qu'il le doit, je connais votre dévouement pour lui, je sais que vous en avez fait votre fils, et je sais encore que vous avez toujours eu la noble ambition d'agrandir sa fortune et d'en faire un haut et puissant seigneur. Je connais votre prudence, la profondeur de vos vues et je veux vous faire part du but que je veux atteindre et des projets que j'ai formés pour lui.
— Votre confiance m'honore, madame, votre bienveillance mç touche et vous trouverez en moi un homme fidèle,
dévoué à la maison de France, prêt à vous servir et à entrer dans la voie qui devra être profitable à Pierre Bcrmond, mon seigneur et maître.
— Vous voyez, comte, qu'elle est notre situation, le roi cédant aux sollicitations du pape Honorius a consenti à faire cette croisade contre le jeune comte Raymond, non pas qu'il fût persuadé qu'il protégeait comme son père les hérétiques, et qu'il eût mérité parce fait l'excommunication sous le coup de laquelle il se trouve, mais parce que cette guerre sainte doit servir son ambition ; vous savez que la cession qu'Amaury lui a consenti des biens dont il avait hérité de son père Simon de Montfort dans le Languedoc, lui donne des droits sur le comté de Toulouse.
Louis VIII est un vaillant guerrier, prompt dans ses décisions., âpre et tenace, prêta résoudre toutes les difficultés parFépéeetil compte vaincre facilement toutes les résistances dans une campagne où il a le droit pour lui et Tappui de TEglise.
— Malgré tout cela, madame, le roi rencontrera des obstacles imprévus, car cette guerre, dont le but apparent est la répression de Thérésie, n'est au fond qu'une guerre de conquête, et les habitants du Languedoc se lèveront avec une énergie que le roi ne soupçonne peut-être pas contre une invasion des races du Nord.
— Vous dites vrai, comte," et c'est là ce qui m'effraie, car le pape Honorius est un esprit faible, mobile, impressionnable, et il abandonnera le roi avant la fin de la croisade. Déjà même les chevaliers croisés sont en mésintelligence, la résistance d'Avignon arrête l'élan de l'armée él fait perdre un temps précieux; les maladies contagieuses, sous l'influence de ces chaleurs torrides, déciment déjà ces guerriers du Nord, les quarante jours d'engagement des, chevaliers croisés expireront bientôt et le roi livré à ses
propres forces, n'ayant plus même le prétexte de l'hérésie ne pourra continuer la conquête du Languedoc.
— Mais Tinfluence que vous avez, madame, sur le roi, peut encore détourner les malheurs qu'avec juste raison vous prévoyez dans un avenir prochain.
— Mon influence ,messire comte, n'est pas aussi grande que vous pouvez le penser, le roi Louis a foi dans son épée et non dans les intrigues politiques, et j'ai été impuissante à l'empêcher d'entreprendre cette folié croisade, dont le pape Honorius a été l'instigateur ; la cession d'Amaury avait éveillé son ambition^ et il a tout quitté au moment où, victorieux, il allait chasser les Anglais de la Guyenne pour venir se mettre à la tête de cette fatale entreprise.
Elevée à l'école politique de Philippe-Auguste, je n'ai jamais oublié ses dernières et prophétiques paroles, que je crains toujours, de voir se réaliser, quoique je fasse pour conjurer les malheurs que je prévois, et j'espère en votre expérience, comte, pour m'aider à accomplir mon œuvre.
- — Je suis à vos ordres, madame.
— Pour que les fruits de cette campagne ne soient pas perdus, ajouta la reine, il faut qu'une paix durable renaisse dans ce malheureux pays ; il faut donc trouver des garàn- :ties sérieuses de sa durée. Les comtes de Toulouse toujours turbulents et entachés d'hérésie, ne peuvent nous donner ces garanties, nous devons donc examiner les deux seules .solutions qui me semblent devoir se détacher des prochains événements.
La reine fît une pause, comme pour se recueillir, et le comte admirant l'esprit politique de cette femme, la profondeur de ses vues, s'applaudissait de la voir entrer résolument dans une voie qui était la sienne, et qui devait amener la réalisation de ses rêves ambitieux pour la maison de Sauve.
La reine continua :
— Si le roi, que Dieu protège, sort victorieux de cette guerre, c'est la déchéance de Raymond VIT, et la solution qu'il croit trouver dans l'annexion du comté de Toulouse à la couronne de France n'est pas actueUement possible, tel n'est-il pas votre avis,comte ?
— Certes^ madame,cette annexion serait, après cettegueri^e, un asservissement, les habitants du Languedoc, comme j^avais l'honneur de vous le dire, sont trop fiers et trop patriotiques pour reconnaître d'autre maître que le comte de Toulouse ou son héritier.
— Je suis heureux, dit la reine, de voir que votre opinion est en tout conforme à la mienne, ainsi donc la déchéance de Raymond, prononcée par le concile de Latran et confir-^ mée par le pape devient force de loi, et le successeur de Raymond ne peut être dans une si grave question de nationalité que Pierre Bermond,et les populations du Languedoc ne refuseront certainement pas obéissance et fidélité à votre pupille, héritier légitime du comte de Toulouse., Raymond VI.
Le comte attendait avec anxiété cette conclusion, et il en exprima sa joie et sa reconnaissance à la reine, mais Blanche lui dit :
— Attendez donc, comte, que nous ayons examiné, la seconde solution et malheureusement celle que je crois devoir être la plus probable. Dans le cas où les armées du roi ne seraient pas victorieuses, les négociations devraient intervenir sans attendre que le résultat des armes fut devenu définitif, un traité de paix pourrait être fait aux conditions suivantes : Le roi s'engagerait à reconnaître les droits de* Raymond VII, se portant fort de l'assentiment du pape Honorius, et comme garantie de cette paix, Jeanne, fille du. comte de Toulouse serait fiancée à Pierre Bermond, qui renoncerait à ses droits légitimes, en faveur de leur? héritiers directs, issus de ce niariage.
■— Je m'incline, madame, devant votre génie politique, et vous comblez mes vœux; la pacification de notre cher pays doit être ainsi assurée, et mes vœux les plus chers seront ainsi exaucés en voyant l'avenir qui est réservé à celui que j'aime comme mon fils.
— Tout cela paraît fort simple et tout naturel, messire comte, mais en politique il faut tout prévoir, et j'entrevois encore bien des obstacles à la réalisation de ces projets, et d'abord le roi ne sera pas facile à convaincre, vous le savez, il a foi plutôt en son épée que dans les combinaisons les plus certaines de la politique, il renoncera difficilement à ses projets d'annexion^ mais ceci me regarde, quanta vous, c'est. sur le jeune comte de Toulouse et sur Pierre Bermond que vous devez agir.
— Madame, je ne prévois pas d'obstacles sérieux du côté de Pierre et j'irai trouver le comte dans sa cité de Toulouse dès que le moment vous paraîtra propice.
— Le siège d'Avignon peut durer encore, nous avons du temps devant nous, et je m'éloignerai de la cour, afin que nous puissions conduire ces négociations plus secrètement ; j*ai comme vous le savez une excellente raison pour motiver mon départ et justifier ma retraite, pendant que je laisserai le roi continuer le siège d'Avignon.
Je vais demander à mon seigneur et maître d'aller, en son nom, remplir la formalité d'usage de la prise de possession des domaines dont Pierre Bermond vient de lui faire hommage lige, et en même temps je prolongerai mon séjour auprès de la comtesse et de votre charmante fille < J'ai besoin de prendre quelque repos, les chaleurs torrides me fatiguent et m'accablent, le calme, le repos et la fraîcheur de vos montagnes hâteront d'ailleurs mon rétablissement, après ma délivrance, dont le moment est proche.
La reine, en eiïet, était enceinte de son onzième enfant^ mais intrépide et vaillante, elle avait conservé la méme.activité et sa robuste santé lui faisait négliger les précautions
que son état aurait certainement exigé de la plupart des autres femmes.
— Madame, dit le comte, je ne m'attendais pas à cet insigne honneur, et n'aurais pas osé vous proposer notre château de Roque-Haulte — mais roua y serez la bienvenue, entourée d'honneurs, de respect et de soins.
— Non, comte, ce que je désire y trouver, c'est un accueil simple, affectueux, je désire y vivre retirée, au sein de votre famille, avec vous pour conseiller intime, car vous me serez de la plus grande utilité pour 'mener à bien nos projets politiques.
— Madame, vous serez chez vous, nous suivrons fidèlement vos ordres et tâcherons de prévenir vos désirs, dans tous les cas vous pouvez compter sur .notre respectueuse affection.
Deux jours après, avec l'assentiment du roi, tout était prêt pour le départ.
Mais depuis le départ de Pierre et du comte, que s*était-îl passé au château de Roque-Haulte?
Avant de faire ses adieux à son époux, la comtesse avait eu le temps de le mettre au courant de la découverte qu'elle venait de faire de Tamour mutuel de leurs enfants, et le comte avait répondu que c'était là un grand malheur, si cet amour avait déjà de profondes racines dans leurs cœurs, car jamais il ne pourrait consentir à leur union.
La raison de son refus absolu était toute simple et détruisait à tout jamais Tespérance de le voir revenir sur sa décision, car son honneur était en jeu, on n'aurait certes pas manqué de croire qu'il avait favorisé cet amour pour satisfaire son ambition, d'ailleurs, comme nous l'avons déjà vu, il rêvait un tout autre avenir de grandeur pour son pu-
pile, et n'avait en réalité qu'une seule préoccupation, celle de voir un jour son jeune seigneur marcher en tête des plus puissants chevaliers du royaume de France.
Mais il n'était pas homme à s'efîrayer outre mesure, de cet amour naissant qui s'ignorait encore la veille^ qui n'était même pour lui qu'un amour fraternel, il4)ensaitque Tabsencei, ou l'occupation des affaires de ses comtés, feraient prendre facilement une autre direction aux sentiments de Pierre, surtout lorsqu'il serait convaincu qu'une pareille union était impossible.
Il chargea donc la comtesse d'avertir Etiennette d'une situation qu'elle comprendrait facilement, et d'arrêter son inclination alors qu'il en était temps encore.
Aussi, dès que les dernières larmes des adieux furent essuyées, la comtesse attirant sa fille auprès d'elle, lui prit la main et lui dit.
— Maintenant que nous sommés seules, après ce départ douloureux, n'as-tu rien à me confier, mon enfant?
— Que voulez-vous dire, ma mère ?
■^ Il me semble, ma chère Etiennette, que depuis lors tes yeux paraissent fatigués par les larmes ou par l'insomnie, tu semblés triste et préoccupée, tes joues si fraîches d'habitude deviennent pâles, et parfois des rougeurs subites remplacent cette pâleur ? Le départ de ton père ne peut être la seule cause d'un aussi profond chagrin et Pierre...
Etiennette était de celles dont l'esprit fort ne demande qu'à marcher en pleine lumière et à aborder de front toutes les difficultés pour les résoudre. Cette contrainte lui pesait d'ailleurs, elle n'avait pas l'habitude de rien cacher à sa mère. Mais à peine ce nom était-il prononcé qu'elle se jeta dans ses bras en sanglottant.
— Eh bien ! oui, mère, je l'aime !...
— Gomme un frère, oui, n'est-ce pas ?
— Non, ma mère, bien plus qu'un frère.
— Et lui, t'aime-t-il aussi de cette même afïection ?
— C'est un trop noble cœur pour mentir, il m'a dit qu'il m'aimait et je le crois, comment m'aime-t-il ? Je l'ignore, mais j'ai foi en lui. .
— Alors tu es heureuse ?
— Heureuse ! Non, car je le* prévois, cette union, qui nous donnerait tant de joie, ne se fera pas, le présage ne peut mentir.
— Quel présage ?
— La plume noire du héron, qu'il ma présentée comme un gage d'amour.
— Ehbienj ma fille, il en est temps encore, étouffe cet amour dans ton cœur, n'attends pas qu'il y ait fait de plus grands progrès, car fille chérie, et elle la serra tendrement dans ses bras mêlant ses larmes aux siennes, car cette union ne peut avoir lieu. Ton père, malgré tout son amour pour toi, ne saurait y consentir et laisser croire que c'est le résultat d'un calcul ambitieux, son honneur en «erait gravement atteint. D'ailleurs tu sais que la véritable ambition de ton père, le but qu'il poursuit avec ardeur et persévérance est d'agrandir toujours la puissance de la maison de Sauve par une haute alliance, qu'il a toujours rêvé pour Pierre.
— Oh ! ma mère, dès qu'il s'agit de l'honneur de mon père, de Tavenir de Pierre, puisque je pourrais être un obstacle à cet avenir de grandeur^ je vous le jure, ma mère, l'amour que j'ai pour lui, restera enseveli au fond de mon cœur, dussé-je en mourir, et le bonheur que j'aurai en me dévouant pour lui adoucira la grandeur de mon sacrifice. Je l'aime assez, ma mère, pour puiser dans cet amour la force et le courage non pas d'éteindre, mais de renfermer en moi cette flamme qui me consumera.
— Ma pauvre enfant, espère, il faut chercher à étouffer la passion et non chercher à la faire vivre en toi, car là est le danger.
— Oublier, ma mère, oh ! non, mon sacrifice ne peut aller jusque-là.
Et maintenant que je vois clairement le chemin du devoir, ma résolution est prise, permettez-moi, ma mère, de me recueillir et d'aller prier Dieu qu'il me donne la force de l'accomplir.
— Va, mon enfant, que Dieu te fortifie et te console, et elle pressa la pauvre et courageuse Etiennette sur son cœur.
La reine se mit en route dans une litière, escortée par Pierre Bermond et le comte de Brassac. Des courriers avaient été envoyés sur tout le parcours pour préparer les relais, les haltes et les couchées, car, par suite de Pétat de la reine et les chaleurs du mois de juillet, le cortège royal devait aller lentement et à petites journées.
Le voyage ainsi organisé fut charmant, sans aucune fatigue, on causait, on riait ; Pierre avec son esprit vif et enjoué, enchantait de plus en plus la reine, qui semblait avoir laissé au camp du roi ses préoccupations politiques.
Enfin le soir du troisième jour on arriva au château de Roque-Haulte, le site était grandiose et sévère, le soleil s'abaissait vers les montagnes des Gévennes, en projetant ses dernières lueurs sur les hautes tours du manoir, qui
paraissait, lui aussi radieux, de voir entrer sa noble sou ve« raine dans ses murs.
Pierre et le comte de Brassac avaient rapidement pris les devants^ et quand la litière de la reine parut sur le seuil, le pont-levis s'abaissa, la garnison du château était sous les armes, et les trompettes sonnèrent, aussitôt Tétendard royal fleurdelysé fut hissé au sommet des tours.
Dans la cour d'honneur, Pierre, le comte, ]a comtesse et Ëtiennette, attendaient leur souveraine, Pierre lui offrit la main pour l'aider à descendre de sa litière et humblement, genou en terre, il lui remit les clefs du château ; alors les trompettes sonnèrent, les étendards^ les oriflammes s'agitèrent et les écuyers crièrent à diverses reprises : « Montjoie et Saint-Denis, pour Messsire le Roi Louis VIII. » Telles étaient les formalités de la prise de possession de toutes seigneuries, qui devaient avoir lieu à la suite de Thommage~lige du fief. Dès lors la reine était chez elle, pouvant user de tous lés droits qui y étaient attachés, et maîtresse absolue elle devait même y exercer tous actes de justice.
Mais Blanche n'était nullement jalouse de réclamer ses privilèges seigneuriaux, elle comptait passer le temps de sa délivrance auprès d'amis fidèles et dévoués, pour jouir du repos dans le calme de la retraite, et elle répondit à Pierre Bermond :
— Relevez- vous cher et féal sujet, reprenez ces clefs, je ne veux être ici ni reine ni maîtresse^ je veux vivre au milieu de vous comme un hôte et vous rendre amitié pour amitié, et s'avançant vers la comtesse :
— Embrassez-moi, madame, j'ose espérer que vous partagerez avec le comte les sentiments d'affection qu'il m'a déjà vouée et dont je lui suis bien reconnaissante.
Et vous, ma chère enfant, ne m'embrasserez-vous pas aussi^ et se tournant vers le comte : Mais elle est charmante votre fille, savez-vous ?
Etiennette confuse n'osait répondre à la reine, qui
s'adressant à Pierre ajouta : Et maintenant, seigneur baron de Sauve : Vous êtes chez vous comme devant, la reine de France n'est plus que votre hôte et se confie à votre loyauté ; les formalités de prise de possession de vos comtés ^ont terminées, faites ouvrir les portes et hisser votre oriflamme sur votre donjon.
Getlecérémonie,quoique relativement courte,avait fatigué la reine, et après une légère collation elle se retira dans ses appartements.
Le lendemain elle ne put se dispenser de recevoir les principaux seigneurs vassaux du baron de Sauve ; c'étaient les sires de Vibrac, de Puech-Reddon, de TOgrian, de Florian, de Fressac, de Mirabel, Raymond Bernard comte de Durfort, le prieur de TAbbaye de Tornac, et tant d'autres venus des cités d'Anduze, d'Alais et de Sommicres.
La reine Blanche était belle, aimable, séduisante, elle eut un mot charmant pour chacun d'eux, et ils s'en retour nèrent enchantés de l'accueil qu'ils venaient de recevoir do leur gracieuse souveraine.
Pierre Bermond saisit cette occasion pour recevoir magnifiquement les nombreux et fidèles seigneurs de ses comtés, et les traita pendant deux jours royalement. Une grande chasse eut lieu en leur honneur, et la reine reposée des fatigues de la route, malgré son état, voulut y assister, on fut voler un héron dans la plaine, la pauvre Etiennette toute à ses souvenirs ne quitta pas sa mère et sa souveraine, elle rentra tristement et fit ce soir-là, de plus grands efforts encore pour paraître gaie et enjouée.
La comtesse était pleine d'attention pour la reine, Etiennette, simple et charmante, avait su tout d'abord conquérir son amitié 'î les journées se passaient dans une douce inti-mité, Pierre et le comte étaient empressés à prévoir et à satisfaire les moindres désirs de leur souveraine, ils organisaient des promenades dans les environs, souvent pleines d'agréables surprises, on allait collationner sur les rives boisées de la rivière du Vidourle ; le plus souvent on s'enfonçait dans les bois, on suivait le petit ruisseau de Grieulon, on remontait son cours jusqu'à une fontaine qui sortait des grands rochers de la montagne, dont les abords recouverts d'un épais tapis de mousse et de gazon formaient une véritable oasis, on l'appelait la fontaine de la Verrerie, à cause delà limpidité et la transparence de ses eaux, on
s'asseyait simplement sur Therbe sans plus de façon, on causait, on riait, on collationnait, et la reine y paraissait contente et heureuse.
Le ruisseau était difficile à franchir, surtout pour la reine qui s'alourdissait chaque jour, Pierre y fit construire un petit pont et ce fut une surprise et une attention dont elle lui sut gré. Ce petit pont, qui existe encore aujourd'hui, a gardé jusqu'à ce jour le nom de Pont-de-la-Reine.
D'autres fois^ c'étaient des courses lointaines^que les longues journées de la saison permettaient de faire.
. Malgré sa grossesse avancée^ la reine était infatigable, elle aimait à visiter cett^ belle contrée des Gévennes et ne cessait d'admirer cette pittoresque nature, ces verdoyantes prairies qui encadraient de hautes montagnes couvertes de yeuses et surtout de châtaigners , ces limpides eaux qui tombaient en cascades du haut des rochers de granit et animaient par leur murmure ces grandioses solitudes.
Aussi plus d'une fois s'arrêtait-elle dans quelque château pour laisser tomber la chaleur du jour et captivée par l'accueil qu'elle y recevait, elle s'y attardait et rentrait à Roque- Haulte par une belle nuit éclairée par un ciel pur, radieux, couvert d'étoiles scintillantes, distançant souvent son escorte, pour s'entretenir avec le comte de Brassac des affaires politiques, dont elle ne se désintéressait jamais, même au milieu de ses plaisirs.
Un jour, où l'air était plus embrasé que de coutume, dans une excursion lointaine, le cortège royal fut surpris par un de ces terribles orages, assez fréquents-dans cettre contrée montagneuse, le château de Fressac, non loin de Durfort, était heureusement à petite distance, et la reine put y trouver un abri.
Le sire de Fressac fut heureux de l'honneur que lui faisait la reine en lui demandant l'hospitalité, et en consentant à passer la nuit sous son toit seigneurial.
Cette visite, dont le châtelain se trouva si grandenaent
honoré, fut un souvenir précieux qu'il voulut' perpétuer, et ' aujourd'hui mémo, après la destruction du dit château, la • légende a survécu et, augmentée et dramatisée,plane encore sur ses ruines solitaires.
Le sire de Mirabel, beau-frère de Pierre Bermond, avait été des premiers parmi les seigneurs qui étaient venus présenter leurs hommages à la reine pendant son séjour à Roque-IIaulte, et la reine qui tenait à explorer la partie des Gévennes où se trouvait le châtpau de Mirabel, admirablement placé sur un monticule qui s*élcve au-dessus du village de Pompignan, et porte le nom de Mont Saint- Jean, lui avait manisfesté le désir de le visiter.
Le terroir de Pompignan sépare les Gévennes des plateaux calcaires qu'on appelle Gausses, sur lesquels se trouvent des pâturages où Ton pratique Télevage des bestiaux, c'est un pays pauvre, où, par suite de son élévation, le climat est excessivement rigoureux; la reine qui aimait à voir et à s'instruire, voulut faire une excursion dans cette contrée, et le comte de Mirabel eut l'honneur de la recevoir dans son château.
La venue de la reine de France dans ces diverses localités, causait un grand émoi, la curiosité de ces rustiques populations était surexcitée au plus haut point. Ghacun voulait la voir, mais comme elle s'arrêtait rarement dans ses excursions, quand leô curieux arrivaient, elle était le plus souvent repartie, laissant par ses libéralités des traces certaines de son passage; ces apparitions si rapides, son arrivée si inattendue, son départ si prompt, souvent nuitamment accompli, frappaient l'imagination de ces populations ignorantes et superstitieuses et on comprend combien CCS souvenirs ont pu donner lieu à nombre de légendes, qui sont encore racontées sous le manteau de la cheminée cévenole, pendant les longues veillées d'hiver.
Le temps, ainsi partagé entre le travail du matin avec le comte de Brassac, les promenades de l'après-midi et les
excursions lointaines, s'écoulait rapidement, la reine s'intéresaaît à tout ce qu'elle voyait, elle aimait à s'instruire des mœurs du pays, de la situation des vassaux et des cerfs ; quand elle rencontrait un pauvre bûcheron, elle le faisait causer, s'amusait de ses reparties naïves et Je bonhomme était loin de reconnaître dans cette simplicité, cette affabilité, la reine de France, mais en le quittant elle lui laissait toujours un témoignage de sa bonté et le bûcheron, d'abord ébahi de la générosité de cette belle dame, reconnaissait alors la reine et s'en retournait chez lui troublé et confus, mais le cœur plein de reconnaissance et d'amour pour elle. Pendant que Blanche se laissait aller à cette vie nouvelle et pleine de charmes, elle ne négligeait pas les affaires sérieuses, et son esprit, toujours en éveil, suivait les événements qui s'accomplissaient et auxquels, quoique éloignée, elle ne restait pas étrangère.
Toujours calme et souriante en apparence, heureuse en réalité, elle ne pouvait se rassasier de contempler cette belle nature, de respirer à pleins poumons cet air pur et vivifiant des Gévennes, de jouir de cette liberté qu'elle n'avait pas connue jusque-là, et quoiqu'elle ne fut point portée à la poésie, par tempérament, la partie délicate et passionnée de son âme trouvait un bien-être et un contentement infinis dans cette émanation de la nature, dont ellenese rendait pas compte.
L'époque de la délivrance approchait, les nouvelles qu'elle recevait du roi étaient loin d'être satisfaisantes, le siège n'avançait pas, on se préparait à tenter un dernier assaut, pour mettre un terme à un retard qui compremettait le succès de la croisade.
Le comte de Brassac recevait les messagers qui se succédaient sans cesse et les introduisait chez la reine, il rompait sous son ordre les sceaux, liii donnait lecture des dépêches et écrivait sous sa dictée les réponses.
Mais nous devons faire un retour en arrière et revenir à Tarrivée de Pierre au château de Roque-Haulte.
Son cœur bondissait dans sa poitrine d'amour et d'impatience de revoir Etiennette. Après avoir embrassé affectueusement sa mère adoptive, il prit la main de sa bienaimée, mais cette main resta glacée dans la sienne, son regard qui plongea dans le sien n'y rencontra que celui d'nue sœur, l'amante n'existait plus, et au froid qui lui naontait au cœur, il pressentit un malheur.
Une explication était nécessaire et l'intention de la jeune fille n'était pas de s'y dérober, c'était une triste épreuve qui l'attendait, elle l'aborda avec un grand courage, et dès qu'ils furent seuls elle lui dit sans hésitation;
— Mon accueil, Pierre, vous a paru froid et réservé, mais je dois être franche avec vous, depuis notre séparation, j'ai beaucoup réfléchi, mon plus doux espoir eût été de devenir vptre femme, vous n'en doutez pas^ n'est-ce pas? Votre amour eût été pour moi le suprême bonheur de ma vie !
— Eh! bien, dit Pierre tremblant, qu'est-il donc survenu, quel obstacle imprévu a pu en si peu de temps renverser nos rêves d'espérance?
— Vous venez de le dire, ce céleste bonheur ne pouvait être en effet qu'un rêve, car j'avais oublié que vous devez avoir une plus haute ambition.
--^ Gomment! Et vous avez pu croire un seul instant Etîennette, qu'une pensée ambitieuse pourrait altérer mon amour; ma seule, mon unique ambition est de vous rendre heureuse, de vous aimer, de vous chérir, que m'importe le reste.
— Pierre, vous ne parlez pas en homme qui, dans la position élevée où il se trouve,a de graves obligations à remplir, non pas pour satisfaire une personnelle et mesquine ambition, mais parce qu'il est le seigneur de plusieurs comtés, et qu'en augmentant sa puissance, il travaille au bien-être, à la prospérité des peuples qu'il a reQU la mission de gouverner.
— Mais pour vous, j'abandonnerais tout.
— Et voilà précisément ce que je dois empêcher, c'est à moi, à vous montrer le chemin du devoir et je ne puis être un obstacle dans l'avenir qui vous est réservé.
— Mais vous ne m'aimez donc plus, vous qui pouvez ainsi raisonner froidement les conséquences de notre amour.
— C'est parce que je vous aime, Pierre, que je vous parle ainsi, prête à me sacrifier pour vous, car la mort serait la bi^ivenue, si elle pouvait ajouter encore à votre grandeur* Pierre, mon ami, rendez-moi votre amour d'autrefois, aimons-nous conime frère et sœur,
82 LA BEINE BLANCHE
— Est-ce que cela est possible, Etiennette ? Cet amour fraternel ne peut pas nous suffire aujourd'hui ; comme moi vous avez senti battre votre cœur comme il ne battait pas alors; votre pensée a pris une autre direction, notre horizon s'est agrandi, et aux sentiments d'une amitié calme et douce, a succédé une fièvre qui brûle, une tempête qui gronde, et vous perdre en ce moment serait pire que le désespoir, ce serait la mort.
— Mon ami, mon frère, écoutez-moi, par pitié, n'affaiblissez pas mon courage, car, croyez-le bien, pour vous parler ainsi, il faut que ma résolution soit irrévocablement prise, et pour qu'il en soit ainsi, il faut de puissantes raisons.
— Et quelles sont donc ces raisons ?
— Avez-vous pu espérer, Pierre, que mon père put jamais donner son consentement à une union qui ferait obstacle à l'avenir de grandeur qu'il a toujours rêvé pour vous ? Mais ne comprenez-vous pas qu'il serait accusé d'avoir voulu jeter sa fille dans vos bras pour satisfaire son ambition personnelle, et que cette accusation ainsi justifiée par notre union, serait une tâche à son honneur.
— Mon Dieu, mon Dieu, dit Pierre, tout est donc perdu, puisque Thonneur de votre père se dresse entre nous deux.
— Vous voyez bien, mon ami, qu'un obstacle infranchissable nous sépare à jamais, et que ne pouvant pas m'élever jusqu'à vous, je ne dois pas vous faire descendre jusqu'à moi.
— Mais que faire, mon Dieu! que faire, s'écria Pierre, en proie au plus profond désespoir, car le gouffre qui s'ouvrait devant lui lui paraissait insondable.
— Notre conduite, mon ami, est toute tracée, et si je vous parle avec calme, c'est que depuis que j'ai compris notre situation je n'ai pendant mes longues nuits sans sommeil, pu trouver qu'une solution.
— Oh! parlez, et quelque terrible qu'elle soit, je m'y confôr-
merai, car mon courage ne peut être moindre que le vôtre, et je dois agir en homme, et en homme loyal et reconnaissant, votre père est mon père et je ne Toublierai jamais.
— Eh! bien, Pierre, c'est là qu'est peut-être le salut pour nous, mais en tous cas, c'est là qu'est le devoir. Nous devons étouffer notre passion réciproque et ne nous rappeler que de notre affection de frère et de sœur.
— Mais ce sacrifice est au-dessus de mes forces !
— Je vous en donnerai l'exemple mon ami, et si je me sentais faillir, si je voyais que vous ne pouvez aussi maîtriser cette fatale passion, eh! bien, j'irais m'ensevelir au *ond d'un cloître, et je l'eusse fait déjà, si ce n'était ma pauvre mère qui ne survivrait pas à cette séparation. Ainsi Pierre, ajouta-t-elle en essayant de sourire, donnezmoi votre main, voyez, la mienne ne tremble pas, c'est celle d'une sœur, et promettez-moi de m'aimer comme un frère.
-T- Eh! bien, dit Pierre avec un grand effort, je vous promets, Etiennette, de ne voir en vous qu'une sœur — et j'attendrai !...
— Attendre quoi ?
— Que nous soyons libres tous deux.
— Et il sortit, le désespoir dans le cœur.
Etiennette tomba sur un siège, ses forces l'abandonnaient.
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle en sanglottant, soutiens-moi dans ma douleur, et si cet amour doit rester dans mon cœur et le brûler, si je dois en mourir, au moins qu'il ignore ma souffrance.
A partir de ce moment tous ses efforts tendirent à cacher sa désespérance, à paraître gaie et enjouée, au point que la comtesse en parut toute heureuse et que la reine, si perspicace, ne se douta de rien.
Le comte de Brassac devançant Pheure où il avait l'habitude d'entrer chez la reine pour travailler avec elle, «e fit annoncer ; il était radieux.
— Bonne nouvelle, madame, s*écria-t-il, bonne nouvelle; Avignon est pris et voici la dépêche qu'un courrier vous apporte du camp des croisés^
La reine enleva rapidement le sceau royal, la lettre affirmait, en effet, le succès, elle était écrite de la main du roi, et voici quels en étaient les termes :
« Madame,
» Ce message est daté d'Avignon où nous sommes enfin entré. Nous avons pressé si vivement les attaques, que les assiégés réduits aux dernières extrémités, se sont enfin rendus à composition, les fossés ont été comblés.
EOERHB BERMOND 85
les murailles démolies et nous avons abattu les nombreux hôtels de la noblesse qui étaient autant de forteresses intérieures.
» Ce siège nous a coûté plus de vingt mille français, dont deux cents chevaliers portant bannières. Ainsi Guy, comte de Saint-Pol et Tévêque de Limoges ; mais par sa longueur il a découragé une partie des croisés qui parlent de se retirer et de quitter Tarmée dès que le quarantième jour de
leur engagement sera expiré Le feront-ils? Je Tignore
encore, mais dussé-je rester seul, je ne reculerai pas d'un pouce et cette défection ne me découragera pas davantage que la résistance d'Avignon que j'ai surmontée et que les chaleurs excessives d'un climat brûlant que j'ai supportées jusqu'ici.
» Ces nouvelles réjouiront votre cœur de reine, madame, et espère bientôt vous revoir bien portante et remise de vos couches. Que Dieu vous garde^ madame^ de toute crainte, maladie ou malifice. »
» Louis » .
■ — Eh ! bien ! comte, que vous dirais-je : rien n'arrêtera le roi, il marche et marclie toujours, sans savoir ce qu'il veut et où il va. Sa politique est toujours à la pointe de son épée. Le siège d'Avignon avait coûté, en effet plus de vingt mille soldats, et fait perdre un temps précieux qui devait arrêter les succès de la croisade. La chaleur exceptionnelle au plus fort de l'été engendra des maladies contagieuses, les munitions et les engins de siège manquaient, la discorde était «tu camp, le roi et le légat de pape étaient impatients d'en finir. Les assiégés se défendaient héroïquement, ils surprirent un jour les français à table, envahirent le camp et leur tuèrent deux mille hommes ; une autre fois ce fut un pont qui s'écroula et trois mille soldats trouvèrent la mort dans le Rhône.
— Voici^ madame, une seconde dépêche, elle est du pape Honorius.
— Ouvrez-la vous-même, comte, voyons ce quMl dit enfin.
« Très chère reine en Jésus-Christ,
» Les raisons que vous me mandez mWt profondément touché et éclairé, la croisade doit durer quarante jours, mais les croisés sont découragés, la maladie décime les troupes sous l'empire d'une chaleur torride et aucun chevalier ne voudra prendre un autre engagement. J'exhorte donc le roi, votre auguste époux, à recevoir Raymond à repentance, comme je suis disposé à le faire, et à prendre ses garanties selon les moyens que vous m'indiquez et que j'approuve fort, afin d'assurer à cette province du Languedoc une paix solide et durable. Que Dieu vous ait en sa sainte garde, madame, et recevez ma bénédiction apostolique.
» Honorius. »
— Très bien, mais je connais trop le roi, pour espérer qu'il consente à revenir sur ses pas. Est-ce là tout ?
— Non, madame, voici un dernier message^ il est aux armes du comte de Toulouse.
— La journée est bonne, comte, voyons ce que dit notre beau cousin Raymond ?
« Madame la reine,
» Votre très humble et très dévoué serviteur et féal accepte vos conditions et se tient prêt à les ratifier dans leur ensemble et détails. Prions donc votre majesté d'être auprès du sire roi, l'interprète de mes dispositions à une pacification, consentant à lui donner les gages de sa durée et de ma sincère soumission, par le mariage de mon neveu Pierre Bermond avec ma fille bien-aimée. »
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-^ Très bien, s'écria la reine joyeuse, vous voyez messire comte que nous approchons du terme de nos négociations. — Veuillez donc, je vous prie, écrire au roi mon époux la réponse que je vais vous dicter.
Le comte prit la plunie et attendit :
« Sire roi et tendre époux,
» Je veux avant tout vous exprimer la joie que mMnspire votre nouveau et grand succès de la prise d'Avignon, et en même temps vous faire part des dispositions dans lesquelles sont vos alliés et vos adversaires.
» Le Saint-Père, le pape Honorius, me fait savoir que la croisade touche à. son terme, que l'engagement de quarante jours pris par les chevaliers ne sera pas renouvelé, qu'ils ^e préparent même à quitter le camp et que vous allez être abandonné à vos propres forces.
» D'un autre côté j'apprends de source certaine que Raymond VII ne demande qu'à être reçu à repentance et à signer une paix pour la durée de laquelle il offre de donner des gages.
Par l'union de sa fille à Pierre Bermond, il anéantit cette menace, toujours suspendue sur sa tête, d'une dé- ' chéance en faveur de l'héritier légitime du comté de Toulouse.
» Et la paix renaîtra dans le Languedoc où vous aurez un vassal soumis et fidèle.
» Vous me dîtes que rien ne vous découragera, et que vous continuerez cette guerre seul et contre tous, s'il le faut ; mais veuillez en examiner les conséquences, dont la principale est que, dès que Raymond n'aura plus devant lui et contre lui, l'Eglise, lorsque, lassé de cette accusation d'hérésie, il aura à lutter contre vous pour une cause de nationalité et de conquête, tout le Languedoc sera avec lui, la guerre reprendra plus acharnée que jamaisentreleNord et le Midi, c'est-à-dire entre deux races, deux eivilisations
et deux langues différentes, Raymond retrouvera donc des forces et des chances plus grandes^ ses alliés reprendront courage et leur nombre s'accroîtra. Mais si, malgré cela, par votre courage vous étiez vainqueur, il faudrait de bien longues années pour soumettre ces fières populations à une domination qu'elles considéreraient comme étrangère.
» Et d'un autre côté, vous avez une noble mission à accomplir. Mieux vaut chasser les Anglais du royaume de France que de faire la guerre à ceux qui ne demandent qu'à être vos sujets, sous le comte Raymond, votre vassal.
» Sur ce, que Dieu garde et éclaire mon Seigneur et
maître..
» Blanche de Gastille^
» Reine de France. »
Dès que le comte fut sorti, la reine fit prier Pierre de passer chez elle, et quelques minutes après il entrait et baisait la main que lui tendait sa gracieuse souveraine.
— Bonjour, Pierre, lui dit-elle amicalement j'ai à vous entretenir aujourd'hui d'affaires graves, mais rassurezvous, et ne prenez pas d'abord cet air sérieux qui sied mai à votre jeune et beau visage, car il s'agit de vous marier.
— Me marier, madame !
Et le sourire qui effleurait ses lèvres s'évanouit à cette conclusion inattendue.
— Ce mot de mariage vous effrayerait-il ?
— Je vous l'avoue, madame, j'étais si loin de penser qu'il put être question de mariage et que votre Majesté eût
la bonté de s'en préoccuper pour moi, que je n'ai pu réprimer un mouvement. . .
— D'étonnement, ajouta la reine, voyant Pierre embarrassé de trouver une expression qui rendit fidèlement sa pensée. Allons, écoutez-moi, mon ami, et puisque ce mot éveille en vous quelque surprise, n'y étant pas préparé et vous trouvant peut-être bien jeune encore, nous allons causer sérieusement.
— Je vous écoute respectueusement, madame, répondit Pierre, qui devenait de plus en plus préoccupé de l'ouverture que la reine allait lui faire.
— Le mariage est souvent, continua la reine, une affaire politique, son but peut être un agrandissement de patrimoine, de puissance et d'honneur.
— Mais, madame, je ne suis pas ambitieux et, satisfait du rang que j'occupe, je n'aspire pas à m'élever davantage.
— Vous vous trompez, Pierre, vous êtes jeune, de haute lignée, vous devez monter encore et devenir par une grande alliance, le gage de paix qui assurera la prospérité du Languedoc.
Le pape Honorius va mettre fin à la croisade et Raymond sera relevé du crime d'hérésie ; le roi de France acceptera les conditions de paix déjà offertes par Raymond et par la signature de votre contrat avec Jeanne sa fille, la paix et une paix durable, sera proclamée.
Ce sera un grand titre de gloire pour vous, mon jeune chevalier, d'avoir joué un rôle si important.
— Mais, madame, la fille du comte est encore trop jeune pour pouvoir être mariée.
— Gomment, trop jeune^ et vous oubliez qu'il n'est point d'âge, quand il s'agit d'un mariage politique qui doit surtout amener un si grand résultat, vous oubliez que je n'avais que quatorze ans lorsque je fus mariée au roi de France qui n'en avait que treize ; et si d'autres exemples^
PIERRB BEBMOND 91
étaient nécessaires pour vous décider, ils ne me manque^ raient pas.
— Madame, dit Pierre, là n'est pas la raison que je pourrais ypus opposer, mais je dois vous le dire avec tout le respect qui est dû à ma souveraine et avec le profond regret de ne pouvoir seconder ses vues et reconnaître sa bienveillance et son affection pour moi, fai fait un serment et ce serment est de ne pas me marier.
— Serment de jeune homme, dit la reine en souriant, qui ne peut être sérieux.
— Serment solennel, madame, et que je tiendrai.
— Vous oubliez que vous devez à vos comtés, un héritier.
— Dieu y pourvoira, madame.
— Allons Pierre, vous y réfléchirez, car, si pour vous ce mariage est un sacrifice, il n'est rien, je le sais, que vous ne fassiez pour accomplir un devoir.
. — Aucune puissance, madame, ne pourrait actuellement nie faire manquer à ma parole de chevalier.
— Actuellement, avez-vous dit; mais plus tard?
— Je ne sais madame, car Tavenir n'est pas à nous.
— Vous êtes jeune, mon enfant, et tout passe à votre âge. Nous tâcherons d'attendre... ajouta-t-elle en contenant un vif mouvement de dépit, car la reine n'aimait pas à être contrariée dans ses combinaisons politiques.
Le comte fut annoncé, c'était l'heure à laquelle il venait travailler avec la reine et Pierre sortit.
— Vous ne savez pas, comte, l'obstacle imprévu qui vient retarder nos projets ; Pierre refuse de se marier.
— Môme avec sa cousine Jeanne de Toulouse ?
— Même avec elle, il est trop jeune encore paraît-il, pour avoir de l'ambition et pour consentir à une alliance politique, etpuis, dit-il: J'ai fait un serment! Quelqueamourette, sans doute^ qui passera certainement, mais ce retard peut tout compromettre.
— Le comte avait pâli à ce mot de serment, depuis son retour, il avait observé les deux jeunes gens et il avait été rassuré, il était resté convaincu que devant Timpossibilité de cette union, la raison avait pris le dessus sur un amour qui ne pouvait encore avoir de profondes racines.
— Mais vous devez savoir, comte, ce qu'il peut y avoir de sérieux dans cette violente passion, et si celle qui a su la lui inspirer, a de tels attraits qu'elle puisse être durable.
— Madame, cette passion que je croyais éteinte, je le vois bien par la réponse que Pierre vient de faire à votre Majesté, vit encore dans toute sa force, dans son cœur, et cet amour est d'autant plus dangereux qu'il est sans espoir.
— Mais alors ceci devient plus grave que je ne l'avais d'abord pensé. Quel est donc l'objet de cet amour ?
— Celle qu'il aime, madame, c'est ma fille!
— Etiennette, mais en êtes-vous bien sûr ? Je n'ai rien vu en eux qui put me donner le moindre soupçon, et cependant je les ai beaucoup observés^ ils sont vos enfants et se considèrent comme frère et sœur.
— Hélaslmadame, c'est là ce qui a été la cause de mon fatal aveuglement, ils ont grandi ensemble, j'aurais dû prévoir qu'un jour viendrait où cet amour fraternel qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre^ se transformerait fatalement en une violente passion, et vous m'en voyez cruellement puni, car je ne puis à cet égard conserver aucune illusion^ je connais assez Etiennette, un tel amour renfermé dans son cœur, la conduira sûrement au tombeau, car elle aime assez Pierre pour ne pas vouloir être un obstacle au brillant avenir qui lui est réservé, et d'ailleurs, elle a compris que l'honneur de son père s'y trouvait engagé.
— Et vous croyez que rien ne pourra faire revenir Pierre sur sa résolution , pas même le refus absolu d'Etiennette ?
— Madame, il est encore un moyen, que mieux que personne vous pouvez faire réussir.
— Lequel, parlez, comte.
— Pierre est jeune, l'absence affaiblirait peut-être le sentiment qu'il éprouve, et vous pourriez l'emmener à la cour de France, d'ailleurs sa présence ici n'est plus pos. sible.
— Voua avez raison, comte, et dans quelques mois, au milieu des distractions qu'il y trouvera et des occupations que nous lui donnerons, nous réussirons certainement à détourner le cours de ses pensées, d'ailleurs on oublie vite à la Cour.
— Merci, madame, car pendant que vous le retiendrez, loin de celle qu'il aime, nous veillerons ici sur notre pauvre enfant et tâcherons de guérir son pauvre cœur ulcéré. Et maintenant, madame, je vais avoir avec Pierre un dernier entretien sur ce pénible sujet, afin de sonder la profondeur de sa blessure et de savoir si nous devons espérer une facile et prochaine guérison.
— Il salua profondément la reine et sortit.
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— Mon cher enfant, dit le comte do Brassac à Pierre, dès qu*il l'eût rejoint, la reine vient de me faire part de votre refus d'entrer dans les projets qu'elle avait conçus par amitié pour vous, et dans lesquels elle vous réservait le rôle glorieux de pacificateur de ce pauvre Languedoc, que nous aimons tant.
— La reine est trop bonne pour moi, mon père, et je lui en suis profondément reconnaissant, mais je suis indigne de ses bontés.
— Vous lui avez répondu que vous ne pouviez accepter cette union, parce que vous aviez fait un serment?
— Oh i ne m^nterrogez pas, mon père, car je ne pourrais vous répondre, mon cœur n'est pas libre et je ne me marierai pas.
PIERRE BERMOND tiS
— Mon fils, j'ai pénétré votre secret, vous aimez Etiennette et Etiennette vous aime!... Malheureux enfant, malheureux père!... j'aurais dû savoir qu'un jour, vos deux cœurs unis par l'amitié fraternelle, exigeraient un sentiment plus tendre^ que Tamour serait d'autant plus violent qu'il se serait infiltré dans vos âmes goutte à goutte, lentement, sûrement, a votre insu, et j'avais oublié en vous confondant dans un même amour que le même sang ne coulait pas dans vos veines.
— Oh! pardonnez-moi, mon père, de vous avoir causé cette douleur, car Etiennette et moi ignorions de quel nom il fallait appeler l'amitié qui nous unissait.
— Je ne vous accuse pas, Pierre^ je vous sais trop loyale pour avoir cherché à faire naître dans le cœur de votre chère sœur une passion qui la tuera, car vous le savez comme elle, cette union est impossible, et je viens vous demander de chercher d'étouffer cette fatale flamme et de faire de votre côté ce que, j'en ai la certitude, fera la fille du comte de Brassac, ce sacrifice dût-il la conduire au tombeau.
— Oh oui, mon père, je le sais, c'est un mal dont on meurt;
mais vous promettre d'oublier je ne le puis, ce que vous
me demandez est au-dessus de mes forces... je puis mourir, mais non oublier... Et ses sanglots étouffèrent sa voix.
— Cher et malheureux enfant, vous ne pouvez douter que cet amour réciproque eût fait ma joie, votre union, le bonheur de mes dernières années, mais quand l'honneur commande, il faut obéir, et votre père lui-même qui nous voit et nous entend, m'accuserait aussi d'avoir voulu abuser de votre jeunesse pour satisfaire mon ambition personnelle.
— Vous avez eu toujours pour moi la plus vive affection, celle d'un tendre père, vous en êtes aujourd'hui bien mal récompensé, et c'est là ce gui cause mon désespoir.
s'il ne fallait que mourir pour vous prouver ma reconnaissance et racheter tout ce que je vous dois, ma mort me paraitraît douce et serait la bienvenue, mais oublier comme vous me le demandez, je ne le puis, me faire oublier est plus facile peut-être, et j'emploierai toutes mes forces à atteindre ce résultat, je partirai, j*irai aussi loin que possible, en Terre-Sainte combattre les infidèles et je tâcherai d'y trouver une mort glorieuse, mais vous, mon père, veillez sur elle... obtenez mon pardon de la reine, s'il est possible, et dites-lui que je ne
demande qu'à la servir de loin ou de près et à mourir pour elle.
PIERRE BERBIOND 97
Enfin par un beau jour d'été, alors qu'après une longue promenade dans la plaine il fallait remonter au château, la reine se sentit fatiguée.
On la transporta dans une petite maison de bûcheron, la seule qui fut loin à la ronde, située dans un lieu nommé Paparel et là elle mit au monde son onzième enfant, c'était une fille qui reçut le nom d'Isabelle et qui mourut à Tâge de 30 ans, comme une sainte.
Quelques jours après, on put transporter la reine au château et en souvenir du bon accueil qu'elle avait reçu elle fit largesse au pauvre bûcheron, qui se trouva ennobli par le seul fait d'avoir donné l'hospitalité à une reine de France ; malheureusement les événements qui suivirent le laissèrent dans Toubli et aucun fief ne lui fut attribué. Ses
98 LA HEINB BLANCHE
descendants qui habitent encore cette maison agrandie, où ils vivent dans une modeste aisance .du travail de leurs bras.
La reine fut bientôt remise, elle suivait pas à pas les événements qui se produisaient à la suite du siège d'Avignon, les nouvelles faisaient prévoir l'orage qui allait bientôt éclater. Et malgré la soumission de Nimes, d'Arles, de Tarascon, de St-Gilles, Orange et Garcassonne, l'armée ne pouvait arriver à temps devant Toulouse pour en faire le siège avant l'hiver qui approchait.
Enfin un messager arriva, et, selon son habitude, le comte apporta les dépêches à la reine. Voici quel était le résumé des différentes lettres qui venaient d'Avignon où le roi était encore.
Le pape Honorius, comme il en avait écrit à la reine, en présence de la désunion qui régnait parmi les croisés, avait averti le roi de la fin prochaine de la croisade, et le roi lui avait fièrement répondu que, puisqu'il en était ainsi, il saurait bien faire ses affaires lui-même. En présence de cette déclaration, le but de la guerre était nettement défini et la foi qui avait animé les acteurs de la croisade ne pouvait être lamême en présence d'une guerre qui, en réalité, n'était plus qu'une guerre de conquête.
Thibaut, comte de Champagne, avait donné le premier l'exemple do la défection et quitté Tarmée malgré les ordres du roi. D'un caractère léger, turbulent et frondeur, il était allé se joindre à un groupe de seigneurs qui venaient d'organiser une ligue contro la royauté.
Le roi en recevant cette nouvelle, fortement irrité de cctt3 rébellion du comte de Champagne, livré à lui-même, privé des conseils de la reine, malade et dégoûté, s'était mis en route pour aller faire face à cette ligue, laissant à Humbert de Beaulieu, le commandement de l'armée considérablement affaiblie, avec l'ordre de marcher sur Toulouse.
. Par ce même courrier, la reine était prévenue de la formation de cette ligue, dont le comte de Champagne devait être le chef, mais connaissant son caractère mobile et l'influence qu'elle avait toujours eue sur lui, elle ne vit là rien de dangereux et même elle pensa que ce pouvait être une heureuse diversion qui arrêterait le roi dans cette fatale et inutile campagne qui avait pour but inavoué, mais réel, la conquête du Languedoc.
Ce ne fut donc pas sans une secrète joie, qu'elle vit le roi quitter l'armée, mais ces événements devaient nécessairement retarder le traité qu'elle comptait faire accepter au comte de Toulouse, et il fallait attendre un succès d'Hum^ bert de Beaulieu pour reprendre les négociations.
Ce retard dans l'exécution de ce projet, lui donnait d'ailleurs le temps de vaincre la résistance de Pierre, qu'elle comptait emmener à Paris pour l'éloigner d'Etionnette, espérant bien qu'au milieu des distractions de la cour il oublierait vite un amour qui ne pouvait avoir encore laissé de profondes traces dans son cœur.
Quelques jours se passèrent dans une fiévreuse attente, les messagers étaient plus rares, mais néanmoins le roi ne pouvait tarder à arriver à Paris.
Au milieu d'une nuit obscure un grand tumulte se produisit dans le château, une troupe de cavaliers sonnant du cor^ demandaient à entrer au nom, du roi.
La garnison fut bientôt sur pied, et le comte, réveillé en sursaut, fît reconnaître les arrivants, avec toutes les précautions usitées à cette époque.
Un chevalier fut introduit, c'était le sire de Sancère qui apportait en toute hâte un message pour la reine^ et ce message anno nçait la mort du roi ! Il avait mission d'escorter la reine dont le retour était urgent en présence de
la ligue qui s'organisait et à laquelle cet événement aussi tragique qu'imprévu, allait donner une grande force.
Le comte de Brassac ne savait comment réveiller Sa Majesté pour lui apprendre un si grand malheur, cependant il fallait agirpromptement; il se présenta donc à l'appartement de sa souveraine et la fit réveiller par une de ses femmes.
La reine reçut la fatale nouvelle avec un grand courage, mais pensant à son fils qui était à Paris, aux dangers qu'il pouvait courir, elle ordonna le départ immédiat.
Dès que le sire de Sancère fut introduit, elle descella le message, qu'il lui remit et le parcourant rapidement :
— La volonté de Dieu soit faite ! s'écria-t-elle, en levant les yeux au ciel, et qu'il protège mon fils !
Et maintenant messire, la femme n'existe plus, c'est la reine forte et courageuse qui est devant vous, la reine qui connaît ses devoirs et sa responsabilité, la reine qui veut et doit tout savoir, .parlez donc et ne me cachez rien de cette mort subite, imprévue.
-~ Le roi. madame, était souffrant lors de son départ d'Avignon, mais il avait hâte de dissoudre cette ligue avant qu'elle ne fût complètement organisée, et malgré cela il voulut se mettre immédiatement en route.
Mais à son arrivée à Mon tpensier, en Auvergne, tremblant la fièvre, il ne pût aller plus loin, et malgré tous les secours qui lui furent donnés, il expira dans nos bras.
— Et quels étaient les seigneurs qui l'accompagnaient?
— Messeignéurs les archevêques de Bourges et de Sens, les évèquôs de Noyon et de Chartres, le comte de Boulogne son frère, Gauthier d'Avène comte deBlois, Enguerand et Robert de Coucy, Archambaud de Bourbon, Jean de Nesle et votre humble serviteur.
Et voici, madame, l'acte authentique des dernières volontés du roi qu'ils ont recucillies,et consigné sur ce parchemin revêtu de leur sceau, et mettant un genou en terre, il remit
à la reine un pli scellé de noir, contenant les dernières recommandations du feu roi Louis VIII.
La reine en prit immédiatement connaissance^ et ce ne fut pas sans une secrète joie, qu'elle lut la première phrase qui lui laissait la direction du royaume, non comme régente il est vrai, mais en sa qualité de tutrice de son fils Louis IX, alors âgéde douze ans, qu'ilconfîaitàlagarde du vaillant connétable de Montmorency. Il ne donnait aucun pouvoir au comte de Boulogne, son frère, dont la régence aurait pu être contestée, car il était fils d'Agnès deMéranie dont le mariage avec son père Philippe Auguste n'avait jamais été validé par la cour de Rome.
— Une dernière question,sire de Sancère, à quoi attribuet-on la mort si prompte et si imprévue du roi ?
— Vous le dirai-je, madame, on parle de poison.
— Un crime, alors! et sur qui peuvent se porter leà soupçons?
— Je n'oserai jamais vous nommer celui qu'on accuse !
— Parlez, messire, je vous l'ordonne, car je vous l'ai dit : la reine doit tout savoir.
— Les soupçons se sont immédiatement portés sur le comte de Champagne, le chef de la ligue qui s'organise contre la royauté.
— Sur le comte Thibaut!... Oh! cela ne peut être, il est léger, d'un caractère mobile, inconstant, niais il est honnête et loyal, en somme incapable d'un si grand crime.
— Ce qui donne prise à cette accusation, madame, ce n'est pas seulement le seul fait de sa rébellion, ce n'est pas non plus Tamour respectueux qu'il afïiche pour votre majesté, mais la jalousie^ qu'il ne dissimulait même pas, envers le roi, votre époux.
— Oh ! je connaîtrai le vrai coupable, moi, car ce ne peut
être le comte de Champagne, il peut être jaloux et rebelle^ mais je me porte garant de son honneur.
Le comte de Brassac entra pour prévenir la reine que tout était prêt pour le départ, il avait entendu la dernière phrase de la reine, il connaissait déjà les accusations portées contre Thibaut, il pressentait aussi que les ennemis de Blanche ne manqueraient pas de la signaler comme complice, et il ajouta à demi-voix, en conduisant la reine à la litière qui l'attendait: Rassurez-vous, madame, car je vous le jure, nous connaîtrons la main puissante et mystérieuse de celui qui arme des assassins pour diriger à son gré les destinées du royaume et si Dieu vient en aide, nous vengerons ceux qui, comme Bermond VI, Raymond VI et notre roi bien-aimé Louis VIII faisaient obstacle à sa ténébreuse politique.
104 LA REIKE BLANCHE
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Il n'y avait pas un instant à perdre, les préparatifs du départ avaient été faits en toute hâte, des courriers étaient déjà partis à franc étrier, pour organiser les relais, et le cortège royal se mit en marche, comme Taube blanchissait les premières montagnes des Cévennes.
— Le comte de Brassac et Pierre Bermond accompagnaient la reine. Malgré, ses préoccupations, ce ne fut pas sans un sentiment de regret, une vive émotion, un serrement de cœur, que Blanche de Gastille quitta le château de Roque-Haulto ; elle qui n'avait pas versé une larme en apprenant la mort du roi, son époux, fut attendrie par les embrassements respectueux, mais pleins d'une vive affection, de la comtesse de Brassac et de sa fille Etiennette.
Il lui semblait qu'elle laissait dans ce château une partie de son cœur, elle y avait trouvé l'amitié, les soins, le calme et le repos ; loin du tumulte des ^amps, de Tétiquette de
la cour, des affaires de PEtat, elle emportait le souvenir des plus belles journées de sa vie ; mais Blanche de Gastille était avant tout ambitieuse, elle avait une grand mission à accomplir, elle allait diriger les destinées du royaume, elle ne se dissimulait pas que la tâche qu'elle allait entreprendre était pleine de difficultés, mais elle avait confiance dans son courage et son énergie pour surmonter tous les obstacles.
Son front s^assombrissait parfois en voyant tous ces nuages qui s'amoncelaient menaçants pour l'avenir de la royauté. La prophétie de Philippe-Auguste mourant lui revenait sans cesse à Tesprit :
« Les clercs feront tous leurs efforts pour que mon fils » Louis se mêlede l'affaire des Albigeois ; mais il est faible et » débile de santé, il ne pourra supporter cette fatigue; il » mourra bien tôt etalors le royaume restera aux mains d'une » femme et d'enfants, si bien qu'il ne chômera pas de dangers. »
Gomme tout cela est vrai, disait-elle, mais je me sens la force et le courage de dominer les événements, quels qu'ils soient, qui se préparent contre la royauté. Oui, je saurai défendre le jeune roi, mon fils, envers et contre tous. J'ai foi dans l'avenir de son règne, et j'aurai raison de tous ces grands vassaux de la couronne, orgueilleux et turbulents, je relèverai le prestige de la royauté et assurerai les bienfaits de la paix à ce pauvre royaume de France, toujours si tourmenté. En disant cela, son œil brillait et son front rayonnait déjà de l'auréole de génie qui devait l'éclairer plus tard.
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Le départ de la reine fut un véritable deuil publie, le pays qu'elle quittait était plein d'elle, ses bienfaits, son amabilité l'avaient fait aimer de tous ceux qui l'avaient approchée et aujourd'hui encore, après tantde siècles écoulés, le souvenir confus de ce séjour est resté gravé sur les rochers des environsdeRoque-Haulte;toutparle d'elle dans cette localité: la maisondubûcheron,alôrsque ressentant les premières douleurs de l'enfantement, elle fut recueillie et où elle accoucha de la princesse Isabelle, existe encore à Paparel, agrandie et rajeunie, il est vrai, m ais le souvenir de Blanche de Gastille y est resté vivant, de génération en génération,et on y conservait religieusementil ya quelques années encore, une vieille épée oubliée là par quelque seigneur de sa suite.
Le ruisseau de Crieulon,la Fontaine de la Verrerie où elle venait collationner, le passage pittoresque du Saut-du-Loup, le petit pont qui y conduisait, qui porte encore le nom do Pont de la Reine, enfin les ruines amoncelées du château de Roque-Haulte, qu*on appelait aussi pour constater son importance ; Loil Castelas (le grand château), mais qui a conservé à travers les siècles celui de : Château de la Reine Blanche.