II. — Portrait du président de Maisons
Gravure de Morin, d’après Ph. de Champaigne.
Nous rappellerons d’abord sommairement iei l’histoire et les fortunes diverses de cette demeure qui a conservé extérieurement son unité parfaite, mais qui, cependant, a gardé la trace, à l’intérieur, des aménagements réalisés par plusieurs de ses possesseurs successifs.
Elle fut bâtie de 16i2 à 1651 pour René de Longueil, président à mortier au Parlement de Paris, dont la famille siégeait au Parlement depuis 1399. Protégé par Richelieu, puis parMazarin, ambitieux d’ailleurs, riche et de goûts fastueux, le Président devint surintendant des finances en 1650 et fut créé marquis de Maisons en 1658.
Il choisit comme architecte François Mansart qui avait déjà fait ses preuves à Blois, dans les bâtiments de Gaston d’Orléans, à Paris, dans l’hôtel de La Vrillière (la Banqug^ilê,^ France actuelle), qui devait encore construire l’hôtel Mazarin pour le premier ministre, et commencer le Val-de-Grâce pour la reine elle-même. Maisons, cependant, fut toujours considéré comme son chef-d’œuvre. Perrault
déclare1 dans son Eloge académique que ce château est « d’une beauté si singulière qu’il n’est point d’étrangers curieux qui ne l’aillent voir comme une des plus belles choses que nous ayons en France » -et, au xy[Ue siècle, le grand théoricien de l’architecture, Blondel, témoignera encore de toute son admiration pour ce chef-d’œuvre qu’il importe de « conserver intact à la postérité » . De fait, sur son conseil, dit-on, Louis XV renoncera à l’acheter pour le transformer au goût du jour comme il faisait sans façon de Versailles, et le comte d’Artois, tout en cherchant à l’embellir, respectera les grandes lignes du bâtiment et même des appartements.
Nous retrouverons encore intacts tels que Mansart les a voulus et réalisés vers le milieu du xvne siècle3les deux façades avec leurs pavillons, le grand vestibule, l’escalier d’honneur, la galerie monumentale, la chambre d’apparat dite chambre du roi et les chambres voisines.
En 1651, grande réception du jeune roi et de la reine mère. Ce ne fut pas, du reste, la seule fois que Louis XIV vint à Maisons : il y est encore en 1671 au moment où son fils, le duc d’Anjou, meurt à Saint-Germain.
Le fils et le petit-fils du fondateur mort en 1677, Jean et Claude de Longueil, occupèrent successivement le château, mais ne paraissent pas y avoir fait faire autre chose que quelques travaux de détail. Son arrière-petit-fils, Jean-René de Longueil, qui fut président de l'Académie des Sciences, y fit des
Le château de Maisons et les jardins au xvne siècle. Gravure de Pérelle.
expériences de laboratoire et y reçut Voltaire. On sait que celui-ci y eut la petite vérole et faillit y être brûlé daus un incendie qui détruisit la chambre dont il venait de sortir, à peine convalescent.
En 1731 , à lamort du dernier marquis de Maisons, le domaine passe à la marquise de Belleforière, puis à son petit-fils le marquis de Soyecourt. C’est une période de décadence pour le château presque abandonné, mais où l’on reçoit cependant encore la cour à diverses reprises. Louis XV songe à l’acheter pour la Dubarry, mais y renonce. Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, le futur Charles X, en fait l’acquisition en 1777.
Des projets s’élaborent pour la transformation intérieure du château dont Bellanger, le célèbre architecte de Bagatelle, est l’auteur. On retouche la chambre du roi, devenue la chambre du comte d’Artois dans l’aile gauche. Mais c’est surtout le rez-de-chaussée de l’aile droite que l’on transforme pour y installer une salle à manger avec décor de pierre d’une qualité tout à fait rare. L’argent manque malheureusement, et en 1782, le comte d’Artois est obligé d’interrompre les travaux. Ils n’étaient pas encore terminés à la Révolution, puisque, lorsque le frère de Louis XVI eut pris et montré à la noblesse française le chemin de l’émigration, les commissaires qui dressèrent l’inventaire de ses biens trouvèrent les planchers non posés et des échafaudages dans tous les appartements.
Le château fut vendu comme bien national, le 6 pluviôse an VI, au citoyen Lanchère, entrepreneur de transports militaires. Les œuvres d’art qui le garnissaient avaient été pour partie transportées â Saint-Germain, puis à Paris, pour partie dispersées dans des ventes. C’est à ce moment, sans doute, que les fameuses grilles du vestibule furent transportées au Louvre où elles sont encore.
Au lendemain de la proclamation de l’Empire, le 26 vendémiaire an XIII, le domaine fut acheté par le maréchal Lannes qui devait bientôt devenir duc de Montebello. Certains dessins, exécutés d’après les planches de Blondel, portent la date de 1804 et montrent au frontispice de l’édifice, à la place des armes de Longueil martelées à la Révolution, les bâtons croisés du Maréchal, qui, du reste, ne paraissent jamais y avoir été sculptés.
Le Maréchal se plut beaucoup à Maisons et y reçut l'Empereur. Il fit, sans doute, par un architecte dont nous ne connaissons pas le nom, achever les travaux du comte d’Artois, dans la première salle à manger et la salle de jeux attenante. Il fit surtout renouveler complètement le décor de la chambre située au-dessus, dans l’ancien appartement de la reine.
Après la mort du Maréchal, sa veuve conserva le château jusqu’en 1818, elle le vendit alors au banquier Jacques Laffitte qui y résida et y reçut ses amis, orateurs et hommes politiques de l’opposition libérale : Lafavette, Benjamin Constant, le
général Foy, Manuel qui y mourut en I827,Mignet, Thiers, Arago, Béranger qui s’y ennuyait et déclarait « n’avoir jamais pu y faire un seul couplet », Les embellissements de ce temps furent médiocres ; de tristes peintures de Bidault avaient remplacé les tapisseries de la galerie et il est peut-être préférable qu’aucune autre trace ne soit restée de ces aménagements de la Restauration.
Hélas ! depuis la révolution de 1830, que Laffitte avec ses amis avait préparée, mais qui l’avait ruiné, les mutilations commencèrent : les admirables écuries, édifiées par Mansart à droite de la cour d’honneur, furent détruites et le domaine qui était jusque là resté intact commença de se morceler. Laffitte aliéna le grand parc et y fonda la colonie où sont édifiées aujourd’hui près de quatre cents villas . Il restait encore toutefois les 33 hectares du petit parc, qui fut acheté en 1850, avec le château, par M. Thomas. Une nouvelle vente fit malheureusement passer le tout, en 1877, entre les mains d'un spéculateur russe nommé Grommé qui dépeça et lotit maladroitement ce qui restait d’espace autour du chef-d’œuvre de Mansart. Une société immobilière, qui lui succéda en 1904, allait raser le château lui-même, lorsque l’opinion publique s’émut, la presse protesta, et M. Henry Marcel, directeur des Beaux-Arts, prit l’initiative d’acheter le château sur les crédits des Monuments Historiques. Depuis, en dehors des sommes affectées à la remise en état du château, l’administration des Beaux-
Arts a acheté aux alentours un certain nombre de terrains destinés à ménager les perspectives et à arrêter l 'envahissement déjà commencé des constructions sans caractère.