‹ Le château de mon oncle; ou, Le mari par hasardChapitre 2 sur 31 · SCÈNE IL ' LEFRANC, SAINT-ERNEST, entrent par le fond · texte numérisé non relu

SCÈNE IL ' LEFRANC, SAINT-ERNEST, entrent par le fond

(Saint-Ernest doit avoir une redingote bleue, croisée de manière que sa décoration ne paraisse pas. )

LEFRANC

Le diable m'emporte si je sais où nous sommes ; mais ma foi , entrons toujours.

SAINT-ERNEST

La peste soit des chemins ! Verser si près du terme de notre ^voyage!

LEFRANC

Eh bien ! personne à qui parler î

SAINT-ERNEST

Et cependant toutes les portes sont ouvertes.

LEFRANC

Ce vieux château m'a tout l'air de dater du tems des Croisades.

SAINT-ERNEST

Mais comment se trouve-t-il ainsi livré à notre discrétion ?

Qui sait, Monsieur? c'est peut-être le prélude de quelque aventure galante. Peut-être notre renommée nous a-t-elle devancés ici , et vous savez qu'un jeune cœur n'a jamais été insensible aux promesses d'un enfant de Mars.

SAINT- ERNEST

Fais-moi grâce de ton bavardage , et dis-moi où tu veux en venir.

LEFRANC

Eh bien ! Monsieur , mon avis est qu'une jeune et tendre châtelaine , séduite par le bruit de nos hauts-faits , et n'ayant pu décemment venir au-devant de nous , malgré l'envie qu'elle en avait , a jugé à propos de profiter de l'accident de notre chaise , pour nous faire ouvrir les portes de son château, et se procurer par cette adroite hospitalité, le bonheur de nous posséder sans se compromettre.

SAINT-ERNEST

Quel roman me fais-tu là ?

LEFRANC

Ce roman sera notre histoire, et la dame votre conquête.

SAINT-ERNEST

Ma foi! le ciel me devait bien cet aimable dédommagement pour toutes les tribulations qu'il m'a fait éprouver depuis dix ans.

LEFRANC

Il est vrai que je suis étonné de n'être pas mort vingt fois des dangers que j'ai courus pour votre compte et pour le mien.

SAINT-ERNEST

Mais quelle fatalité ! échapper à tant de périls.. .

Six sièges , dix assauts, douze blocus....

SAINT -ERNEST

Et je ne sais combien de blessures , dont la dernière n'est pas encore guérie....

LEFRANC

Pour venir échouer à quelques lieues de Paris , où toutes les belles nous réclament.

SAINT-ERNEST

Et nous trouver dans l'impossibilité de continuer notre route.

LEFRANC

Heureusement que le retard eue va causer notre accident ne jettera pas l'alarme dans la capitale, car personne ne vousy attend , grâce au bruit de votre mort que vous n'avez pas voulu démentir.

SAINT -ERNEST

Non , parbleu \ j'aime à surprendre mon monde.

Air : Vers le temple de l'hymen.

Rien que d'y penser je ris De la surprise où vont être , '

En voyant le mort renaître, Tous mes amis de Paris.

LEFRANC

Il est parfois téméraire D'arriver avec mystère ; Le plaisir qu'on voulait faire !N'est pas toujours bien payé.

SAINT-ERNEST

Oui , mais moi de quelle crainte Pourrais-je avoir l'ame atteinte ?

Je ne suis pas marié.

LEFRANC

Et vous ne le serez sans doute pas de sitôt.

SATNT-ERNEST.

Ne jurons de rien , mon cher Lefranc ; car si certaine cousine , dont les lettres de mon oncle m'ont tant de fois vanté l'esprit et les grâces , a tenu tout ce qu'elle paraissait promettre....

LEFRANC

Ce doit être un vrai morceau de roi.

SAINT-ERNEST

Sans doute y mais elle doit avoir dix-huit ans , et à dix-huit ans....

LEFRANC

Le coeur parie.

SAINT-ERNEST

Et souvent a parlé!... au reste ? qu'elle soit heureuse , que mon cousin Belcour ait fait son chemin et que mon oncle me revoie avec autant de plaisir que j'en aurai à l'embrasser ? et je n'aurai rien à demander -au ciel.... si ce n'est la guérison de mon bras , qui commence à se lasser d'un repos auquel la guerre ne l'avait pas accoutumé.

LEFRANC

Eh ! mon capitaine.

Air du Vaudeville de l'Avare.

Laissez faire à votre patrie ,

Et de cette blessure-là

Bientôt sa présence chérie

Mieux qu'un docteur vous guérira ;

Comme une maîtresse fidèle

Pour qui l'on répandit son sang ,

Sait guérir en nous caressant

Tous les maux qu'on souffrit pour elle.

SAINT-ERNEST

Que le ciel t'entende.... Mais personne ne paraît.

LEFRANC

Et nous mourons de faim ! Quelle si grande affaire peut donc les occuper tous et les tenir loin d'ici ?

SAINT-ERNEST?;

Je ne sais ; mais en attendant que l'on vienne , je vais sur ce gothique fauteuil prendre quelques instans de repos ; pendant ee temps , va presser les ouvriers qui travaillent à ma chaise , paie-les largement, et viens me dire à quelle heure nous pourrons nous remettre en route.

LEFRANC

A quelle heure ? Eh ! Monsieur, quelque diligence qu'on fasse, je prévois qu'il nous faudra passer la nuit dans ce château.

Nous y serons toujours mieux qu'à la belle étoile; mais n'importe , fais ce que je te dis, et s'il le faut , mets toi-même la main à l'œuvre , car je brûle d'être à Paris.

lefranc.

Et moi , d'être à table*.

( Il sort par la porte de gauche , emportant avec lui son sabre , une paire de pistolets et le porte-manteau de son maître. )

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