LA PRISE
En effet la poix brûlante jetée par ordre de la châtelaine sur ces poutres et ces branchages amoncelés avait d'abord produit une grande flamme d'un aspect effrayant ; mais après avoir con-
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sumé les fascines au-dessus du niveau d'eau, l'incendie avait fini par s'éteindre, sans grandes avaries pour la digue. Aussitôt Bonne-Lance instruit par l'expérience, avait eu soin de faire garnir la partie de la chaussée avoisinant la muraille de mottes de gazon humides; ce travail allait s'achever au moment où les Français débouchaient à l'angle du rempart.
En apercevant ces hardis champions, tout prêts à lui disputer une portion de sa gloire, le brave Bonne-Lance ne voulut pas se laisser prévenir; il saisit une échelle et une bannière aux armes de France, prit son épée entre ses dents, et se lança sur le sol tremblant de la chaussée , en ordonnant à ses gens de
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le suivre. Les plus hardis obéirent; l'échelle plantée le long de la muraille se couvrit de routiers qui, leur capitaine en tête, montaient à l'assaut.
Mais, malgré la rapidité de cette manœuvre, une seconde échelle avait été appliquée en même temps à la muraille ; Duguesclin , avec la chevalerie française, tentait de son côté cette ascension périlleuse. Une foule d'archers et de routiers se pressaient sur l'étroit passage de la digue en poussant leurs cris de guerre avec ardeur.
Les assiégés se défendirent en désespérés. On les entendait s'encourager les uns les autres, appeler au secours leurs camarades. Les pierres, la chaux tive, l'eau et l'huile bouillantes, tom-
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baient autour des assaillants. IMais rien ne pouvait arrêter la fougue indomptable de Duguesclin et de Bonne-Lance ; ils montaient toujours sur deux lignes parallèles en faisant flotter leurs bannières.
Cependant l'issue du combat était encore incertaine ; si les défenseurs de Montbrun se trouvaient en force de ce côté du rempart, les assiégeants allaient être en grand péril lorsqu'ils atteindraient le sommet de la muraille. Dans ce moment décisif, des cris tumultueux se firent entendre dans l'intérieur du manoir; les créneaux se dégarnirent tout-à-coup de soldats, sans que rien expliquât cette étrange panique.
Mais Duguesclin et Bonne-Lance ne
s'arrêtèrent pas à réfléchir sur cette circonstance; ils aimèrent mieux en profiter. Le chef des routiers, plus leste, atteignit le premier le couronnement de la muraille, et plantant sa bannière sur un créneau, il s'écria d'une voix forte:
— Le château est à nous! vive le roi notre sire!
En ce moment Duguesclin le rejoi-
gnit.
— Vrai Dieu! camarade, lui dit-il d'un ton de bonne humeur, vous avez quatre jambes pour monter à un assaut, mais ne soyez pas si furieux, je vous prie, et ne vous éloignez pas.... certainement le sire de Montbrun nous tend quelque piège, car il est incroyable qu'il nous ait laissés parvenir jusqu'ici
sans frapper un bon coup pour son honneur et sa défense!
L'avis était sage et venait à propos, car Bonne-Lance, obéissant à sa bouillante valeur, allait s'aventurer presque seul dans ce vaste manoir. Il s'arrêta avec déférence et attendit que les seigneurs français et plusieurs de ses plus vaillants soldats eussent pris pied sur le rempart. Bientôt, une petite troupe d'élite s'ébranla sous la conduite de Duguesclin, pour chercher les défenseurs de Montbrun et achever leur défaite; mais la partie du fort où elle venait de pénétrer était abandonnée. Quand elle arriva à la grande cour qui servait de place d'armes, un spectacle inattendu frappa ses regards.
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Les soudoyers et vassaux de la baronne s'étaient réunis dans cette cour, après avoir simultanément déserté les murailles. Ils s'agitaient dans le plus grand désordre, poussant des vociférations horribles; ils se mutinaient contre ^ leur seigneur. Bientôt on reconnut le baron de Montbrun lui-même au railieu de ce tumulte. 11 avait la tête nue; ses traits pâles, bouleversés, exprimaient la plus grande terreur. Il se débattait cependant pour échapper aux forcenés dont les mains brutales s'étaient posées sur lui , et il cherchait vainement à se faire entendre, sans doute pour implorer leur pitié. A quelque distance, la dame de Montbrun, les vêtements en désordre, les cheveux épars, le visage
enflammé, accablait d'injures ces indociles et grossiers soudards; elle essayait de s'approcher de son mari, mais toujours repoussée , elle se répandait en menaces et en plaintes inutiles.
D guesclin et ses compagnons s'étaiei t arrêtés sur le rempart; ne sabir t pas précisément de quoi il s'agissait ils attendaient les renforts qui î' irrivaient par la muraille : lesclawrv s les plus menaçantes s'élevaient j la cour contre le malheureux ba-
j de Montbrun.
— Jetons-le dans le fossé, disait l'un ; à cause de lui nous avons commis une méchante action en attaquant ce bon chevalier Bertrand.
— Livrons-le pieds et poings liés à
ces Français, criait un autre ; c'est un lâche... pour se sauver d'un danger, il nous ferait égorger tous !
— Il a refusé un combat loyal avec le capitaine Duguesclin , qui vaut cent fois mieux que lui!
— Il a cherché à assassiner par derrière ce brave Breton au combat du Val-du-Faucon !
Au milieu de ces récriminations, le sire de Montbrun essayait vainement de se justifier. Tiraillé dans tous les sens, il était à son tour le jouet de cette soldatesque sur laquelle il avait exercé tant de fois son insolence. Nul ne pouvait prévoir de quelle manière allait se terminer cette rébellion, lorsque tout-àcoup sortitd'une tour voisine un homme III. 10
de taille colossale , aux traits féroces ; il était sans armure, comme s'il n'eût encore pris aucune part à la défense du château , mais il tenait à la main une dague : c'était Jacques Barbe-^oire.
11 resta un instant immobile sur le seuil de la porte et promena autour de lui son regard torve. Dès qu'il eut aperçu le châtelain, il marcha droit à lui en brandissant sa dague et en s' écriant d'un ton rauqae :
— Sang-dieu! que personne ne le touche ! 11 est à moi...
En reconnaissant cet homme redouté, lesire de Montbrun se sentit perdu.
— Secourez-moi! dit-il avecterreurà ses vassaux, ne me lai.^^sez pas exposé à la fureur de ce mécréant. Il vam'assassinerî
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Personne ne parut disposé à le défendre contre le terrible Jacques Barbe-Noire. ]l voulut fuir, on ne le lui permit pas. Quand l'homme d'armes fut à trois pas de lui, il dit de sa voix caverneuse et puissante :
— Je n'étais ni ton serf ni ton vassal, j'étais homme Hbre et tu m'as fait jeter dans un cachot par ruse et trahison... Cornebœuf ! j'aurai ta vie.
Et il leva sa dague sur le baron.
Bien que Duguesclin et ses gens ne pussent entendre cette conversation au milieu du tumulte , la pantomime des acteurs de cette scène était assez significative.
— Arrêtez, s'écria Duguesclin en s'élançant vers le baron, arrêtez... mal-
heur à qui osera porter la main sur son seigneur !
Cet ordre Tint trop tard; la foule s'écarta respectueusement sur le passage du chevalier ; mais lorsqu'il arriva au sire de Montbrun, il le vit renversé aux pieds de Barbe-Noire, le gosier traversé de la dasfue.
Sans doute le châtelain avait mérité son sort; cependant Duguesclin fut ému par ce sanglant spectacle. La baronne, se faisant jour à travers les hommes d'armes, vint se jeter à ses pieds et s'écria d'une voix déchirante :
— Vengeance! monseigneur, vengeance pour mon malheureux époux indignement égorgé sous mes yeux !
— Vous l'aurez, dame, répliqua
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Duguesclin, nous sommes des guerriers et non pas des assassins. . . Saisissez cet homme, ajouta-t-il en désignant du doigt le féroce Barbe-Noire; pendez-le sur-le-champ pour avoir violé son serment et traîtreusement donné la mort à son maître.
Les soldats s'approchèrent avec hésitation de cet homme dont ils connais- .,saient la vigueur athlétique et la sau-. vage énergie. Cependant, à leur grande surprise, Jacques se laissa prendre sans résistance; il regardait Bertrand d'un air d'étonnement stupide , quand on l'amena pour exécuter sa sentence, il dit avec calme :
— Eh bien ! sur ma foi, tu as tort, brave capitaine. Ce que j'ai fait c'était
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pour toi et non pour me venger; ne t'ai-je pas dit que j'étais tien? Sans cela , au lieu de frapper d'abord le baron, j'aurais occis ce méchant ivrogne de Pierre-le-Chantre , qui m'a
trahi Enfin, soit j'ai mérité la
corde, puisque tu le crois.., adieu.
Et il marcha au supplice d'un pas ferme.
— Ce réprouvé saura mourir, murmura Duguesclin en hochant la tête ; c'est dommage !
Puis regardant la châtelaine qui se roulait à ses pieds et couvrait de baisers le cadavre de son mari :
— Relevez-vous, dame, lui dit-il avec bonté ; le sire de Montbrun a été bien coupablei mais sa fin tragique ex-
pie ses fautes. Il recevra une sépulture honorable dans le caveau de ses ancêtres , son blason ne sera pas déshonoré— Quant à vous, retirez-vous dans votre appartement ; je donnerai des ordres et vous ne serez aucunement insultée, car vous êtes encore la maîtresse de ce manoir. Bien que le service du roiCharles m'oblige d'y tenir garnison, je n'entends pas néanmoins vous priver de votre domaine.
Dona Marguerite voulut le remercier de sa générosité, mais elle n'en eut pas la force; ses femmes l'entraînèrent, tandis que deux soudojers emportaient d'un autre côté le corps du baron massacré.
— Je déclare, reprit Duguesclin en
élevant la voix, le château de Montbrun conquis au nom de mon très-redouté sire le roi de France. . . Hommes d'armes, vassaux et serviteurs de tout état qui apparteniez au défunt sire de Montbrun, vous êtes prisonniers de mon
dit seigneur Cousin Mauny, faites
sonner les trompettes et baisser le pont. . . frère Olivier, je vous charge de vous emparer des postes et de les garder soigneusement; désarmez aussi ces méchants vassaux et soudoyers afin de leur ôter la tentation de résister plus longtemps...
— Dieu nous garde d'y penser, monseigneur ! dit l'écuyer Eustache-le-Blond; nous sommes vôtres, et hier pendant le souper, nous avons été bien près d'en-
trer en révolte ouverte contre notre maître à cause de vous. .. Fort à contrecœur nous avons pris part à des entreprises contre votre illustre seigneurie !
Duguesclin sourit avec satisfaction, mais ne répondit pas, de crainte de laisser voir trop tôt combien il était disposé à la clémence. Il appela Jean Bigot, et il lui donna un ordre à voix basse; le fidèle écuyer s'inclina et sortit du château par le pont-levis, qu'on venait enfin d'abaisser pour laisser entrer le reste de l'armée assiégeante.
Débarrassé de ces soins importants, le chevalier parut chercher quelqu'un autour de lui. La cour était remplie déjà de gens d'armes français et de routiers; cependant il aperçut Bonne-
Lance se dirigeant seul et d'un air furtif vers la tour ( ù se trouvait l'appartement de \alérie. Il le rappela et lui dit d'un air triste :
— Ne me quittez pas, sire capitaine; par Notre-Dame î vous feriez une promenade inutile dans le jnanoir ; la damoiselle de Laslours n'est pas ici.
— Mais où donc est-elle, monseigneur?
— Je l'ai envoyé prévenir par mon écuyer. . ce pauvre blessé tfouvera ici un asile plus convenable qu'une hutte de feuillage Mais croyez-moi, compagnon, le moment n'est pas favorable pour parler de vos intérêts à celle belle affligée.
Par le ciel, que voulez- vous dire ,
monseigneur?
Avant que Duguesclin eut pu donner l'explication de ses paroles, Mauny, Olivier, le comte d'Armagnac et Galeran vinrent prendre ses ordres au sujet des troupes dont le manoir se remplissait de moment en moment. Le héraut d'armes Saint-Denis, par le privilège que lui donnait son labard fleurdelysé, se glissa au milieu des chevaliers; se plaçant devant Duguesclin, il lui dit avec hardiesse :
— Eh bien! monseigneur le connétable, les affaires de votre vaillance sont-elles faites?... vous souvenez-vous enfin que votre roi vous appelle, que la France vous attend f
Une vive rougeur colora le visage de Diiguesclin.
— Vos paroles sont dures, sire héraut, répondit-il; mais je ne les imputerai pas à mauvaise part Nous allons partir.
li prit Bonne-Lance par la main, et s'adressant aux seigneurs qui formaient le cercle autour de lui, il dit d'un ton majestueux :
— Nobles chevaliers, le succès presque entier de cette journée est dû à ce vaillant jeune homme; il m'a délivré des mains du baron de Montbrun, avec l'aide de ses excellents soldats, et il vient encore de rendre un grand service à notre cause, en détruisant la puissance de ce châtelain pillard Je veux lui
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exprimer en votre présence, à vous, qui êtes la fleur de la chevalerie française , combien j'estime ses hauts faits et sa loyauté... en même temps je le requiers de médire comment je pourrais le récompenser, tant en mon nom qu'au nom du roi de France, qu'il a servi dignement aujourd'hui.
Un murmure approbateur accueillit cette distinction si honorable pour le jeune capitaine des routiers; quant à lui, son cœur semblait se gonfler d'orgueil et de joie dans sa poitrine. On ne pouvait voir ses traits, toujours cachés par sa visière, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé.
— Monseigneur, répondit-il d'une voix distincte quoique oppressée, si les
services dont vous parlez méritent quelque récompense, il en est une que j'ambitionne sur toutes choses. .. ce serait de recevoir de vous l'ordre de la chevalerie.
— Y pensez-vous, messire? suis-je prince souverain pour faire des chevaliers?
— Vous êtes connétable de France.
— Eh bien! reprit Bertrand, évidemment flatté de cette demande, si je me prêtais à votre fantaisie, pourriez-vous jurer fidélité au roi Charles pour vous et pour vos gens?
— Je jurerai, messire, et je réponds de mes hommes d'armes comme de moi-même.
Dugue^clin sourit.
— Par saint Yves , dit-il , je ne puis vous refuser cette grâce ; mais du moins, êtes-vous gentilhomme?
— Je le suis, monseigneur, bien que la barre d'illégitimité traverse les armoiries de mon illustre père.
Le sire d'Armagnac fit un mouvement.
— Allons, reprit Bertrand, qui prenez-vous pour parrain etpour garant de votre noble origine?
Bonne-Lance hésita un moment.
— Le comte d'Armagnac ici présent, dit-il enfin d'une voix étouffée.
Le comte saisissant la main du capitaine des routiers, lui dit avec une agitation exti^ordinaire :
— Parle, vailianl jcuiie honme,
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qui es-tu ? que me veux-tu ? Pourquoi réveiller des souvenirs qui font mon tourment? Autrefois j'avais un fils et j'aurais voulu le voir semblable à toi ; mais loin de là. . .
— Brave Duguesclin , nobles chevaliers , dit Bonne-Lance d'une voix animée et sans répondre directement aux questions du sire d'Armagnac, avant de recevoir un si grand honneur , je prétends vous faire connaître qui je suis. .. Dans ma jeunesse , je ne manifestais aucun goût pour la guerre et pour les rudes exercices de ceux qui se destinent aux armes. Un jour, mon père, grand et sage guerrier que vous connaissez tous, s'indigna de ma conduite et me traita de lâche... Ce mot me retomba sur
le cœur... .ïe quittai aussitôt le manoir où je suis né; je fis vœu de ne pas y revenir et de ne pas porter le nom de mes ancêtres avant d'avoir prouvé à mon përe par une action d'éclat queje n'étais pas indigne de lui. Depuis bien des années, j'attendais une occasion de me distinguer ; mais au moment où je suis comblé d'honneurs, au moment où l'illustre Duguesclin m'appelle son libérateur et va me conférer l'ordre vénéré de la chevalerie , je puis enfin révéler mon véritable nom... Je suis Henry d'Armagnac, et je prie mon noble père de me pardonner les chagrins que je lui ai causés,
11 fléchit un genou devant le comte,
et, relevant sa visière, il montra son lît. 11
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visage mâle et régulier inondé de larmes.
Le comte chancela comme s'il eût été pris d'un vertige subit; puis, saisissant son fils dans ses bras, il le pressa sur son cœur avec frénésie.
— Henry, Henry, est-ce toi? murmurait-il d'une voix entrecoupée , toi que j'ai tant pleuré , malgré ton cruel abandon? Je te retrouve couvert de sloire. . . Tu honores encore le nom de
nos illustres aïeux!... Mon fils bien-
aimé , tu ne quitteras plus ton vieux père, tu oublieras sa dureté d'autrefois... tu m'as cruellement puni de ma précipitation I...
Et leurs armures s'entrechoquaient dans une étreinte convulsive.
DE MOKTBRUN, , 167
Cette réconciliation touchante arracha des larmes à la plupart des assistants; Duguesclinlui-mêmesemblait vivement ému. Le bruit s'était répandu prrmi les routiers que leur capitaine allait recevoir la récompense de sa belle conduite ; ils s'étaient approchés du groupe des seigneurs autant que le leur permettait le respect, et ils suivaient avec un grand intérêt les phases de cet te scène attendrissante. Cependant le temps pressait; Duguesclin voyait, à l'extrémité de la cour, son cheval de voyage piaffer d'impatience.
— Comte d'Armagnac, et vous, brave Henry, rcprit-il, loué soit Dieu de votre heureuse réunion ; mais sou-
Ycnez-vous que mes instants sont comptés. . .
lienry s'empressa d'ôter son casque et s'asfenouilla devant Diisfuesclin. Gelui-ci récita la formule consacrée, lui frappa trois fois l'épaule du plat de son épée, puis le relevant, il lui donna l'accolade avec cordialité.
Des acclamations, des vivats saluèrent le nouveau chevalier. Les routiers, flattés de l'honneur qu'ils recevaient dans la personne de leur chef, ne pouvaient modérer leur enthousiasme ; les vassaux de Monthrun se joignaient à ces transports, en criant, suivant l'usage : Largesse , largesse, bon chevalier.
' DE MOISTI3JRUN. 169
' Diiguesclin fit un signe ; le silence se rétablit tout-à-coup.
— Voulez-vous savoir, gens de Montbrun, dit-il en souriant, quelle largesse vous fait Henry d'Armagnac?
il vous rend votre liberté. . . Vous n'êtes plus prisonniers, à la condition, toutefois, que vous jurerez d'être fidèles au roi de France.
— Oui, oui, nous le jurons! s'écrièrent mille voix joyeuses; vive le roi de France ! vive Bertrand Duguesclin! vive le bon chevalier d'Armagnac!
L'ivresse du jeune guerrier était à son comble; des bras de son père il passait dans ceux des seigneurs français, qui le complimentaient avec ei-
fusion. Le manoir retentissait de cris de joie.
Dans ce moment de triomphe si beau pour Henry d'Armagnac, un petit groupe se glissa inaperçu dans la cour, à travers les rangs pressés des spectateurs. Jean Bigot marchait le premier, morne et consterné ; puis venaient deux hommes portant une litière découverte sur laquelle était étendu le pauvre Gérald, ou plutôt Guillaume de Lastours pâle et privé de vie. A quelques pas en arrière, Valérie, toujours revêtue de son costume de page, l'œil fixe et hagard, s'avançait soutenue par le vieux moine de Solignac.
Le cortège sinistre se dirigea vers le
centre de la cour, afin de gagner la porte de la chapelle, située en face du pont-levis. Les clameurs cessèrent ; les assistants se découvrirent avec respect.
La litière passa lentement. Quand Valérie fut près de Bonne-Lance, elle dit avec mélancolie :
— La vaillance triomphe et le dévoûment meurt!... Nobles et vilains, priez pour l'âme de Guillaume de Lastours !
Tout le monde s'agenouilla ; la litière disparut sous le porche de la chapelle.
Au moment où Valérie s'éloignait elle-même, Duguesclin la rejoignit et lui demanda à demi-voix :
— Damoiselle, aucune pensée amère
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n'est-elle venue troubler les derniers instants de ce malheureux jeune homme?
— Aucune, messire : il ne regrettait pas son sacrifice, quoiqu'il lui coûtât bien cher.
— Dieu veuille recevoir cette belle âme dans le paradis !... Mais vous, damoiselle , où désirez-vous chercher un asile, maintenant que vous êtes libre?
— A l'abbaye de Bonbon, où j'ai été élevée, monseigneur ; ce révérend père m'y conduira demain.
— C'est bien, ma noble damoiselle.
Mais ce pauvre Henry ne peut-il pas espérer que plus tard, vos regrets étant adoucis...
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— Monseigneur, répondit la jeune fille avec une dignité mélancolique, je suis la veuve de Guillaume de Lastours.
Duguesclin rejoignit les seigneurs qui l'attendaient pour prendre congé de lui, mais il glissa à l'oreille d'Henry d'Armagnac :
— Rien n'est perdu encore, espérez
tout du temps et de la réflexion
Adieu.
Il l'embrassa aôectueusernent ainsi que les nobles chevaliers ses parents et ses amis. Après leur avoir donné ses instructions dernières, il monta à cheval, et franchit le pont-levis suivi de ses écuyers et du héraut d'armes, au
milieu des acclamations bruyantes des vassaux.
Sur l'esplanade qui s'étendait devant le château de Montbrun, il se retourna :1a bannière de France déroulait ses longs plis au sommet du donjon, étalant au soleil ses fleurs-de-lys d'or !
11 salua d*un dernier signe les chevaliers et hommes d'armes qui se pressaient en foule sur les remparts, et il s'éloigna pour aller accomplir ses hautes et brillantes destinées.