‹ Le Chateau de MontbrunChapitre 6 sur 9 · LES DEUX TOURS · texte numérisé non relu

LES DEUX TOURS

u TOUR mm {m).

LES DEIJl^ TOURS.

Les ruines imposantes du château de Monlbrun ne sont pas seules dignes aujourd'hui d'attirer l'attention du voyageur qui parcourt les campagnes pittoresques du Limousin. Dans cette vieille

province, où la féodalité nobiliaire et monacale, avait jeté autrefois de si profondes racines , il y a bien des édifices en ruines , bien des abbayes , des manoirs gothiques dont les souvenirs, enfermés dans un cercle étroit, sont destinés peut-être à finir avec eux. Un jour, bientôt, sans doute, des chemins de fer industriels, sillonnant victorieusement le sol français dans tous les sens, en effaceront ces nobles débris. Alors, chaque province perdra les monuments de son histoire ; les vieilles légendes, les naïves traditions locales disparaîtront sans retour; la chaîne qui lie le présent sceptique et calculateur au passé crédule et supersiitieux, sera rompue à tout jamais. 0 Les dieux s'en vont ! » se sont déjà

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écriés les prêtres de toutes les religions. « La poésie s'en va ! » s'écrient les portes. L'artiste et l'antiquaire ne peuvent-ils s'écrier à leur tour avec autant de vérité : a Les monuments s'en vont! »

Parmi ces vénérables restes du passé qui semblent, dans le Limousin, destinés à périr, il en est deux du moins qui, à couvert sous de grands noms historiques, survivront à leur propre chute dans la mémoire des hommes. Deux tours jetéesà chaque extrémité delà province, n'ont rien à craindre du vandalisme moderne ; on pourra les effacer de la surface du sol, mais leur souvenir sur- *sira au-dessus des terrassements et des constructions nouvelles. L'une, située

non loin de Montbrun , toute lézardée et rongée de lierre , est cette antique Toiœ de ChâUis, au pied de laquelle vint mourir Richard-Gœur-de-Lion, le champion redouté des croisades, le héros de tant de légendes populaires en Europe et en Asie. L'autre, perdue dans les collines vertes de la Marche, au seuil de l'Auversfne, encore fière et debout malgré les siècles , est la Tou?^ de Zizlm, à Bourganeuf , cette somptueuse prirson, où les chevaliers de Rhodes gardèrent si longtemps le frère proscrit de Bajazet.

L'histoire de la Tour de Zizim et celle de la Tour de Châlus , compléteront avec la légende du château de

Montbrun , notre humble trilogie ; nous essaierons ainsi de renfermer dans un même cadre trois époques , trois monuments, trois poésies.

L'UlVmÈLE.

Ce fut une étrange destinée que celle du prince ottoman si célèbre dans nos annales sous le nom de sultan Zizim ou Gem. Fils du grand Mahomet II, le fléau de la chrétienté, il entendit à .-^a

naissance les monstrueux canons qui tonnèrent sur Gonstantinople et pulvérisèrent ce rempart du monde européen; il vit partir la flotte redoutable envoyée contre l'île de Rhodes ; il parcourut en maître les pays conquis par le sabre de son père ; aussi était-il tout gonflé d'ambition et d'orgueil à ce moment attendu où Mahomet passa au royaume éternel.

Alors il engagea contre son frère Bajazet cette terrible lutte dont l'empire d'Orient devait être le prix. Zizim vaincu traversa précipitamment l'Arabie, la Palestine, la Cilicie, la Grèce, l'Egypte, improvisant des armées avec son nom, menaçant et menacé tour-à-

tour, admirable de ruse , d'audace et de constance, mais toujours malheureux. Zizim avait hérité l'esprit conquérant de son père, Bajazet sa fortune. Enfin, réduit i^u désespoir, poursuivi par ses ennemis, il se jeta dans les bras des chevaliers de Rhodes, ces vaillants défenseurs de ia Croix que Mahomet n'avait pu dompter. En quittant les rivages du Taurus, il lança aux. spahis, qui allaient l'atteindre, une lettre , une malédiction au bout d'une ,|j^èche. Tout cruel qu'il était, Bajazet pleura, dit-on, en lisant cette lettre : mais Zizim ne devait plus revoir sa patrie.

Puis le voilà, le pauvre prince bar-

bare, si fier, si intolérant dans sa foi, transporté au centre de la France chrétienne par la politique du grand-maître Pierre d'Aubusson. Il quitte Rhodes, où il n'est pas à l'abri du poignard et du poison de son frère ; il lui faut aller chercher un nouveau ciel, un nouveau climat. Au lieu de ces brillants palais de l'Egypte et de Stamboul, avec leurs vastes galeries de marbre, leurs jardins délicieux, leurs sphynx et leurs lions de granit rose, endormis sous les fleurs autour des bassins de porphyre, on lui bâtit à Bourganeuf une tour étroite et sans air pour lui servir de prison. Là on l'entoure en apparence de respects et d'honneurs, mais sa chaîne n'en est pas moins

lourde pour être dorée. Le chevalier de Blanchefort, neveu du grand-maître, qu'on a préposé à sa garde, fait tous ses efforts pour adoucir sa captivité; ce ne sont que tournois et fêtes à la commanderie. Chaque jour les chants, les danses, les sérénades se succèdent pour divertir l'infidèle ; chaque jour ce sont de brillantes chevauchées dans les belles campagnes de la Creuse, des chasses à courre et au faucon ; pourtant Zizim est toujours triste. Quand il galope à travers monts et vallées sur son cheval arabe, quand son damas recourbé résonne contre ses larges étriers d'or, n'y a-t-il pas toujours derrière lui quelques-uns de ces chevaliers chrétiens avec leurs longues

robes noires et leurs croix blanches, galopant comme lui, et ne perdant pas de vue l'émeraude de son turban ?

D'ailleurs ces chasses aux cerfs et aux hérons ne valent pas les chasses dans le désert contre la lionne et les lionceaux, dont on a suivi toute la journée la trace sur le sable; ces tournois sont de* jeux d'enfants auprès des batailles sanglantes où l'on gagne un empire. Que lui importe, au sultan d'Asie, ces montagnes boisées de la Marche, ces éghses gothiques perdues dans des masssifs de verdure, ces croix de pierre moussues, ces eaux fraîches, ces prairies riantes ? Dans ses rêves, à lui, il y a toujours des plaines sabloneuses

terminées à leur immense horizon par un dattier ou un sycomore ; le croissant du prophète étincèle au haut des minarets; des voix de Muezzums appellent à la prière; partout des turbans de janissaires et des yatagans de mamelucks... par moment il croit entendre deux armées barbares se ruant l'une sur l'autre au bruit des canons !

Quand les vassaux de la commanderie traversaient le matin pour aller au labourage la vallée située au pied du château , ils apercevaient à une fenêtre de la tour la sombre et grave figure de Zizim, dans une immobilité de mort. Le soir, quand ils revenaient du travail, le prisonnier, morne et silencieux, était à la même place.

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D'autres fois une femme, en allant laver son linge à la rivière, se trouvait toul-à-coup face à face avec un esclave noir qui venait faire ses ablutions dans les eaux étrangères ; elle poussait des cris de terreur et s'enfuyait : l'exilé de l'Orient lui jetait des regards étonnés en regagnant tristement la tour.

On contait dans les chaumières du voisinage des histoires étranges sur ces malheureux, dont la vue inspirait tant d'effroi à une population ignorante et grossière. Leurs robes flottantes, leurs amulettes d'argent, leurs riches ceintures étaient la livrée du démon; leur langue sonore et musicale était la langue mystérieuse des sortilèges. Ce ma-

gnifique cheval noir, aux yeux de feu, qu'on promenait parfois dans l'avenue, quand le sultan refusait de sortir, avait aussi sa part dans les récits autour du foyer; on l'avait vu la nuit fendre l'air avec des ailes d'hippogriffe, et laisser après lui un sillon de lumière.

Une seule foisZizim secoua l'affreuse apathie où il était plongé : ce fut lorsqu'on lui fit connaître le traité conclu entre le grand-maître de Rhodes et Bajazet. D'Aubusson s'était engagé à ne remettre son prisonnier entre les mains d'aucun prince chrétien ou musulman, à condition que Bajazet paierait annuellement à l'Ordre un tribu de quarantecinq axille ducats. A cette nouvelle.

qui le menaçait d'une captivité éternelle, le sultan entra dans une fureur indicible. La tour, jusque-là silencieuse, retentissait jour et nuit d'exclamations frénétiques. Il tenta de s'enfuir avec ses esclaves, de massacrer les gardes; et ce projet, conduit habilement par Hussein-Bey, son esclave favori, eût réussi peut-être sans un traître qui révéla tout aux chevaliers. Souvent il refusait de manger de peur d'être empoisonné; il tremblait sans cesse qu'on ne voulût le livrer à son frère. Dans son langage pittoresque, chargé de métaphores et d'images, il maudissait ceux qui l'avaient accueilli pour le tenir en servage; il regrettait de n'être pas mort de la main d'un musulman sur le

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sol de la patrie. Il pleurait, il priait le prophète, invoquait Allah ; puis, épuisé, vaincu par sa propre énergie, il s'affaissait dans sa douleur, et se voilant la tête avec un pan de sa robe, il disait comme l'Abencerrage : C était écrit !

Voilà où en étaient les choses quand un nouvel événement vint encore changer le sort de ce malheureux prince.

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