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LE BÉARN SOUS LA DOMINATION ROMAINE

Les Romains connaissaient les eaux des Pyrénées et en appréciaient les qualités ; ils ont laissé des traces de leur séjour à Capvern, à Cauterets; si rien ne rappelle leur passage aux Eaux-Bonnes, ce n’est pas une raison pour en conclure qu’ils ne les ont pas fréquentées: Jurançon et Bielle sont trop près des Eaux-Bonnes, et celles-ci trop anciennes, pour qu’ils les aient ignorées.

Les restes des thermes de Jurançon, dont nous donnons le plan (fig, *2), permettent déjuger de leur importance; il existait également des thermes à Bielle, qui fut une ville romaine assez considérable pour posséder un temple dont les colonnes ont servi à décorer les piliers de l’église. Ces colonnes sont légendaires. Henri IV, devenu roi de France, les aurait fait demander à la Vallée pour en orner le Louvre ; les Ossalois lui auraient répondu : « Dites au roi que nos cœurs sont à lui, qu’il peut en disposer; mais que les colonnes sont à Dieu, qu’il s’arrange avec lui. »

Nous avons vu ces colonnes, et, malgré tout l’intérêt qu’elles présentent, nous comprenons qu’Henri n’ait pas hésité à les laisser au Béarn pour conserver l’amour de ses anciens sujets.

Ces riantes vallées, couvertes d’élégantes villas, de temples enrichis de marbres, de mosaïques et de matières précieuses, devaient tenter la convoitise des barbares; aussi, pendant que les Goths à l’est, les Francs au nord, envahissaient l’empire romain, les Wisigoths s’emparaient de l’Aquitaine, de la Septimanie, de la Novempopulanie et du Béarn en même temps.

Les Wisigoths, après avoir soumis le pays, eurent à défendre leur conquête contre le retour des Romains ; à peine rassurés de ce côté, ils furent attaqués à leur tour par les Francs; les Gascons prirent une part active à la bataille de Roncevaux (778), à lajsuite de laquelle Charlemagne, pour venger la défaite et la mort de son neveu Roland, fit périr leur duc Lupus qu’il avait fait prisonnier.

Après les Francs, vinrent les Normands; les premières tentatives d’invasion furent repoussées; mais, en 843, les Normands, après avoir pris Bordeaux, pénétrèrent en force dans la Vallée, pillant, brûlant, détruisant et tuant tout sur leur passage; les églises furent renversées, les villes rasées, et l’effroi fut tel que les habitants échappés au massacre abandonnèrent les vallées et se réfugièrent dans les montagnes.

C’est dans cette invasion que Beneharnum (au pied de Lescar) fut si complètement détruite qu’on ne peut en retrouver la place.

Les historiens et les archéologues sont d’accord pour faire remonter à cette époque (850 à 900) les tours à signaux que l’on rencontre encore dans les vallées des Pyrénées ; ces tours, construites sur les extrémités des promontoires et sur les mamelons isolés dans les vallées, correspondaient entre elles au moyen de feux que l’on allumait la nuit.

Ces postes se composaient d’une enceinte, généralement restreinte, et d’une tour carrée, de plusieurs étages, couronnée par une plate-forme.

Ils ne pouvaient contenir qu’un petit nombre d’hommes, et, aussitôt la présence de

l’ennemi signalée, la garnison allait dans la montagne rejoindre le gros des défenseurs du pays.

Il est facile d’établir que le coteau sur lequel a été construit le château de Pau était parfaitement placé pour recevoir un de ces postes ; il est fort possible que ce soit ce poste dont la tradition a conservé le souvenir sous le nom de a Castet menou » ; mais, dans ce cas, il faudrait donner à Castet menou la signification de Petit château, plutôt que celle de Château mignon. La première signification nous semblerait plus exacte, attendu qu’une habitation de plaisance, légèrement construite, n’aurait pu traverser les époques tourmentées que nous venons de rappeler, et son nom n’aurait pu nous parvenir.

Du sixième au neuvième siècle, les habitants des Pyrénées eurent à souffrir toutes les horreurs des invasions. Celles des Normands furent les plus terribles; c’est seulement au onzième siècle que les Gascons et les Béarnais parvinrent à les repousser au delà de la Garonne.

Déjà les peuples étaient descendus des montagnes pour habiter les vallées. A la voix des évêques, la foi se réveille, les églises renversées sont relevées; et bientôt, avec la paix, l’abondance reparaît dans ces riches et fécondes contrées.

A la fin du onzième siècle, sous l’influence du clergé alors dans sa toute-puissance, ou voit les ducs de Gascogne et de Béarn remplacer par de riches basiliques les églises ruinées par les Normands. Guillaume Sanche fait bâtir l’abbaye de Sorde en 960, celle de Notre-Dame-de-Lescar en 980; c’est en i080 que Centulle IV édifie Sainte-Croix-d’Oloron et en 1089 qu’il fait construire Sainte-Foy de Morlaas (1).

C’est également vers celte époque que les vicomtes de Béarn apparaissent dans l’iiistoire et figurent dans le tableau chronologique des souverains de cette province.

Ces vicomtes ont formé la dynastie des Centulles, fondateurs du château de Pau.

(1) Ces monuments sont encore les plus remarquables du Béarn.

Fig. 4. — Monnaies Morlanes, du temps des Centulles.

DYNASTIE DES CENTULLES

’est dans un château fort, appelé la Fourquie, près de Morlaas, alors capitale du comté, qu’habitaient les vicomtes de Béarn. C’est là qu’on frappait une monnaie ayant pour légende ; « Fax et Onor, Forças », ou bien encore : « Forquie Morlacis » ; elle avait cours dans toute la Gascogne.

Au onzième siècle, en même temps qu’ils élèvent des cathédrales, ils s’occupent de fortifier leurs Etats; et, soit en raison de leurs relations avec l’Espagne et pour mieux surveiller la plaine et la vallée d’Ossau qui en était le chemin, soit pour mettre Morlaas à l’abri d’une surprise, les vicomtes traitèrent avec la Vallée la cession d’un terrain pour construire un château qui fut plutôt, à son origine, un camp fortifié, ainsi que nous le verrons.

D’après la tradition, la cession du terrain fut payée d’un prix purement honorifique; les fors d’Ossau de l’année i'2^1 rapportent l’article concernant cette cession; il est conçu en ces termes : « Les Ossalois ont la propriété en la salle du château, qui est de tenir le haut bout dans ladite salle, si on est trois ou plus en cour; de quoi ils sont en possession sans aucune contradiction. »

L’existence de ce traité, les conventions qu’il contient et, d’autre part, l’architecture des parties les plus anciennes du château prouvent, jusqu’à l’évidence, que sa construction ne peut remonter au delà de la fin du onzième siècle; nous sommes en cela complètement de l’avis de M. Le Cœur.

Eu nous reportant aux conditions dans lesquelles on élevait les châteaux forts à cette époque, en nous rappelant qu’ils étaient entourés de murs épais, souvent sans ouvertures extérieures, nous pouvons soutenir que la vue admirable que l’oii découvre aujourd’hui des terrasses du château n’eut alors aucune influence sur le choix de l’emplacement. A cette époque, on ne recherchait pas les beautés de la nature; le but était de voir l’ennemi le plus vite et le plus loin possible.

LE CHATEAU DE l'AU.

Sous ce rapport, remplacement sur lequel le château a été construit se pi'ôtait admirablement à cet objet. Bâti à l’extrémité d’un promontoire, s élevant a pic au-dessus du Gave qui coule h ses pieds et le protège au midi, il était défendu, à l’ouest et au nord, par le Hédas, alors un gros ruisseau ; il a donc suffi de creuser une forte tranchée en arrière, pour l’isoler complètement et en faire un poste stratégique facile à défendre (pl. I, V).

Dans le plan du château, tel qu’il était au temps de Henri IV, on peut aisément distinguer le périmètre du château des Centulles et suivre le large mur d’enceinte qui relie les tours.

Fig. 5. — Château de Pau : première époque, camp fortifié. 1. Tour Mazères. — 2. Tour Monlaüzcl.

Si l’on examine les couronnements de ces tours, on voit que ceux des tours Mazères, Montaiizet, delà Monnaie, du Donjou (pl.II, XI, XII) sont semblables; malgré cette similitude, nous pouvons dire que les tours Montaiizet et Mazères sont les seules dont on puisse faire remonter l’origine à l’époque des Centulles. La tour de la Monnaie, d’après les documents historiques, a été élevée par Gaston Phéhus, et, pour nous, la construction du Donjon appartient à la même époque ; attendu qu’il est impossible d’admettre que cette tour, commencée sous les Centulles, n’ait été achevée que sous les Gastons, soit plus de deux cents ans après sa fondation (pl. II, III, IV, V).

Si l’on considère les parements du donjon, il semble évident qu’il a été construit d’un seul jet; il est flanqué de contreforts, et les tours du château qui remontent au onzième siècle en sont dépourvues, comme l’étaient généralement celles de cette époque. Les

DYNASTIE DES CENTULLES.

contre forts de la tour Mazères (onzième siècle), indiqués au plan (fig. 5), n’appartiennent pas à sa construction primitive; ils ont été élevés sous les Gastons, en même temps que les talus, pour donner plus de force aux angles à l’ouest de cette tour.

Les parements du donjon sont les seuls qui soient en tuiles, et, s’il avait été achevé ou même surélevé, après deux cents ans, on verrait les sutures que les constructeurs de cette époque n’avfiient pas l’habitude de dissimuler.

On pourrait tout au plus admettre que Gaston Plié bus ait augmenté l’épaisseur des murs d’une tour, construite en cet emplacement au onzième siècle, et refait les parements en tuiles; mais la parfaite conformité du donjon de Pau avec celui du château de Montaner, construit par Gaston, au quatorzième siècle, ne laisse aucun doute à cet égard.

M. Paul Raymond, ancien archiviste du département, a fait une communication à la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau, imprimée dans le Bulle lin de 1874, qui donne in extenso le texte de deux marchés passés en 1375 entre le vicomte Gaston et des maîtres tuiliers (1) ; dans le marché relatif à la construction de la tour de Montaner, il est dit que les tuiliers devaient fournir cent milliers de briques semblables à celles de la tour de Pau.

Les deux donjons ont à peu près les mêmes dimensions ;

Donjon de Montaner Donjon de Pau. . .

A Montaner, comme à Pau, les fenêtres étaient petites, de forme ogivale; les couronnements semblables. A Pau, l’escalier de la tour Gaston, seul, descend jusqu’au rez-dechaussée couvert en voûte plein cintre : or il y a bien une voûte dans la tour Montaüzet, mais elle est en quart de cercle et se rapproche manifestement, par ce caractère essentiel, des voûtes romanes des dixième et onzième siècles (pl. Y).

Le château des Gentulles nous apparaît donc comme un camp fortifié, soit pour servir de refuge à un parti poursuivi, soit pour y rassembler des troupes et des provisions. Il ne faut pas oublier que la forteresse importante du Béarn était à la Fourquie, c’est-à-dire à huit kilomètres seulement (lîg. 5).

Les escaliers à vis que l’on voit dans le plan (pl. I) près de la tour Mazères et de la tour Montaüzet, n’existaient pas au onzième siècle ; on montait aux plates-formes des murs d’enceinte par des escaliers extérieurs, appuyés contre les murs comme à Montaner, à Garcassonne ; et on accédait aux étages des tours par les plates-formes qui couronnaient les murs d’enceinte : la tour Montaüzet, en patois Monte-oiseau, doit même son nom à cette particularité.

Le rez-de-chaussée de la tour Montaüzet était complètement muré, on l’a considéré pendant longtemps comme ayant servi d’oubliettes; lorsqu’on y a pénétré, vers 1838, on n’y a rien trouvé qui pût justifier pleinement cette assertion.

(1) Voyez plus loin : Documents et pièces justificatives, p. 46, le texie d’un de ces deux marchés.

Le principal étage de celte tour est voûté en quart de cercle: c’est le seul exemple que nous connaissions de ce genre de voûte appliqué a une salle (i) ; de cet etage, une vis d un faible diamètre, ménagée dans la muraille, conduisait aux créneaux ; on voit encore, a l’extérieur du mur, la porte qui mettait la tour en communication avec les défenses extérieures (pl. V).

Quels étaient alors les bfitiments intérieurs? Oû était la grande salle dont il est parlé dans le traité de concession mentionné ci-dessus? Nous ne pouvons dire qu’une chose, c’est que tout porte à croire qu’elle était dans le bâtiment faisant face au midi. Ce batiment devait avoir peu d’importance : peut-être un rez-de-cbaussée seulement, qui ne dépassait pas la bauteur des murs d’enceinte; attendu qu’il nous sera facile d’établir, — ce que nous ferons au fur et à mesure des époques des constructions, — - que les bâtiments qui entouraient encore la cour du château en 1828, à l’ouest, au nord et à l’est, étaient très postérieurs au onzième siècle.

D’après les restes des constructions que l’on peut attribuer au premier des Centulles, on peut dire que ses successeurs ne les augmentèrent pas sensiblement. L’histoire nous montre qu’ils n’en eurent pas le loisir; les premiers Centulles eurent d’abord à défendre leur duché contre les ducs de Gascogne. Gaston IV, dit le Grand, fds de Centulle IV, après avoir étendu et confirmé les libertés de ses États (1096 à 1100), prit la croix et suivit Godefroy de Bouillon à Jérusalem (1099). Un des principaux chefs de la croisade, il avait été chargé de la construction des machines de guerre qui décidèrent de la prise d’Antioche (1098).

Gaston IV aida Alphonse d’Aragon à chasser les Maures de l’Espagne; investi du titre de liicombro, après de hauts faits d’armes, il périt dans une embuscade. Son tombeau est à Saragosse, à Notre-Dame del Pilar.

Gaston V, le dernier des Centulles, étant mort sans enfants, ce fut sa sœur qui lui succéda. Alphonse II d’Aragon ayant marié cette princesse au comte de Moncade, ricombro d’une des plus nobles familles d’Aragon, le Béarn resta quelques années sans vicomte.

Les Béarnais appelèrent alors pour les gouverner un seigneur de Bigorre, qu’ils tuèrent parce qu’il refusa de reconnaître les fors du pays. Ils prirent ensuite le parti de demanderai! comte de i\Ioncade de leur donner pour seigneur l’un des deux jumeaux que la comtesse venait de mettre au monde. Les deux prud’hommes qu’ils avaient envoyés en ambassade trouvèrent les enfants endormis : l’un avait les mains fermées, l’autre les avait ouvertes; le père leur ayant laissé le choix, ils choisirent celui qui avait les mains ouvertes et qui fut Gaston V de Béarn.

Nous ne retrouvons plus aujourd’hui de traces des constructions du tempsdes Moncades. Cette dynastie ne comprend que quatre princes, qui régnèrent de 1173 à 1290. Parmi eux, nous mentionnerons Gaston VI, qui combattit avec les Albigeois et se défendit contre Simon

(1) Les tias-côlés des églises romanes construites à la fin du onzième et au douzième siècle, dans la Provence et le Lyonnais, sont généralement couverts par une voûte en quart de cercle. On en voit un e.xemplc à Sainte-Croix d’Oloron (1080).

DYNASTIE DES CENTULLES.

de Monlfort (1209 à 1215). Vaincu et exconimiinié, il ne recouvra ses Étals qu’après avoir, selon l’ordre d’innocent 111, fait sa soumission à l’Eglise entre les mains de Morlane, évêque d’Oloron.

Gaston Vil, le dernier des vicomtes de la branche des Moncades, eut la gloire de fonder le château d’Orthez, que la grandeur des constructions, l’importance du donjon ont fait en son temps nommer le Noble.

Après avoir combattu avec les Anglais à Taillehourg (1242), où ils furent défaits par saint Louis, il se ligua contre eux avec le duc de Gascogne et, après des fortunes diverses, assiégé dans son château, il réclama l’arbitrage du roi de France, qui régla les conditions de la paix.

Gaston Vil n’eut que des fdles, dont l’une, Marguerite, fut mariée au comte de Bigorre, et une autre au comte d’Armagnac. Ne voulant pas que son comté pût tomber entre les mains du comte d’Armagnac qui avait refusé de l’aider dans sa guerre contre les Anglais, et sa fdle aînée. Constance, étant restée veuve sans enfants, il assembla sa cour au château d’Orthez, qui, depuis, fut la résidence des vicomtes de Béarn, et, devant les barons de Foix et de Béarn, prenant la main du comte de Foix, il lui dit : « Beau fils, vous ôtes mon fds, bon, certain et loyal, ayant regardé à honneur du pays. Je vous hérite de toute la terre de Béarn, vous et vos hoirs, et à toujours et par ainsi ordonne et recommande à tous mes sujets qu’ils scellent et accordent cette hérédité. »

Les assistants répondirent; « Monseigneur, nous le ferons volontiers, d

Le nouveau comte de Foix jura solennellement, en 1298, de respecter les fors et coutumes du Béarn; d’après la tradition, il prêta ce serment au château de Pau ce en plena cort en lo caslet de Pan d.

Nous pouvons regretter que la tradition n’aitpas conservé les détails do cette cérémonie : nous aurions eu ainsi des renseignements précieux sur la disposition des logements du château des Centulles, que les Gaston de Foix allaient transformer de fond en comble pour en faire un château féodal.

ASTON III de Foix, qui fut Gaston IX de Béarn, le prince le plus remarquable de cette dynastie, personnifie l’époque la plus brillante du Béarn au moyen à^e.

Ce prince naquit, en 1331, de l’union de Gaston VIII et d’Éléonore de Comminges ; sa mère, une des princesses les plus illustres de son temps, fut chargée de sa tutelle à la mort de Gaston VIII, tué, en 1343, au siège d’xVlgésiras en Espagne (I).

Gaston joignait aux plus heureuses qualités de l’esprit une beauté physique si remarquable, que les historiens sont tentés d’attribuer son nom de Phébus à cette circonstance plutôt qu’au soleil qu’il avait pris pour emblème.

Il fit ses premières armes en Espagne, et, à son retour, se rendant au désir de sa mère et à l’avis du conseil, il épousa, à peine Agé de dix-huit ans, Agnès de Navarre, sœur de Charles II le Mauvais.

Le mariage se fit à Paris en 1349. Le roi Jean de France ayant fait enfermer Charles II, convaincu de trahison, Gaston se rendit à Paris pour obtenir la grâce de son beau-frère; mais, ayant refusé au roi l’hommage de ses États, € (lont Ü ne devait compte quWBicu seul et à nul autre », il fut enfermé lui-même au Châtelet. Délivré en même temps que Charles, il revenait en Languedoc avec le Captai de Buch (général au service de Charles le Mauvais), quand éclata la formidable révolte des paysans, appelée la Jacquerie. Alors il rejoignit à Meaux le duc d’Orléans pour écraser les séditieux (1358). De retour en Béarn, il eut à défendre ses États menacés par les Anglais ; il parvint à les repousser.

Quelque temps après, Duguesclin, conduisant les bandes au secours de Henri de Transtamare, traversa la Gascogne. Gaston le reçut dans son beau château d’Orthez et

(1) Algésiras ne tomba au pouvoir d’.AIphonse XI de Castille qu’en I3i4.

DYNASTIE DES COMTES DE FOIX ET DE RÉAliX. donna en son honneur des fêtes splendides (1367). Bientôt la mésintelligence, qui n’avait cessé de régner entre les comtes de Foix et d’Armagnac, devint plus vive; ils se livrèrent différents combats. Enfin Gaston de Foix resta vainqueur dans la plaine de Launac; il poursuivit et força le comte d’Armagnac, qui s’était emparé de Cazères, à sortir do la ville, non par la porte, mais par une brèche et l’épée basse (1362).

Après cette victoire qui assurait la paix et la tranquillité au Béarn, Gaston s’occupa de mettre ses vastes domaines dans un état de défense qui les préservât d’une surprise ou d’un coup de main. Dans ce but, il fit construire des châteaux forts sur les points importants; de son temps, on n’en comptait pas moins de dix-huit : il ne nous reste plus que les ruines des châteaux de Belloc, Ortlioz, Montaner, Moncade, Sauveterre et Navarrenx.

En 1375, le 29 octobre, étant à Pau, il passa avec les entrepreneurs un traité dans lequel nous remarquons que toutes les tuileries du pays devaient fournir les tuiles nécessaires poulies constructions du château (1), et il chargea Sicard de Lordat de diriger les travaux.

Les Cagots, nombreux à cette époque dans les Pyrénées, furent employés pour les travaux de charpente et pour les transports des matériaux.

B suffit de comparer les deux plans que nous mettons sous les yeux du lecteur (fig. 5 et 8) pour comprendre comment Gaston Phébus a pu passer pour le fondateur du château, sui’tout après avoir lu la chronique de Froissart qui, à propos du voyage du prince de Galles en Aquitaine, dit: « Dans le temps que le prince et la princesse étaient à Tarbes, était le comte en la ville de Paü; car il y faisait édifier un moult bel chastel, tenant à la ville, au dehors sur la rivière du Gave. »

Gaston était réputé l’un des grands capitaines de son temps, connaissant le mieux les choses de la guerre ; il augmenta les moyens de défense de son château et les mit à la hauteur des connaissances de l’époque.

Ainsi qu’on peut le voir sur ce plan (fig. 8), une seule entrée donnait accès au château; le chemin qui y conduisait fut fortifié et muni de portes et de herses, et relié par un mur crénelé à la tour du moulin que Gaston faisait construire en môme temps, pour commander à la fois le pont jeté sur le Gave (2) et la porte qui conduisait à la ville et au château. Cette tour, par surcroît de précaution, fut mise en communication avec l’esplanade ou basse-cour par un escalier supporté par un arc (de i™, 20 de large) qui franchissait la distance entre la tour et le mur de soutènement.

Les marches, de plain-pied avec l’esplanade, aboutissaient au dernier étage de la tour; cette disposition permettait aux défenseurs de se réfugier dans le cliâteau, après la prise de la poterne d’entrée.

Les talus de la butte sur laquelle s’élevait le château furent recouverts de pierre, et un chemin de ronde crénelé et percé de meurtrières fut construit autour des bâtiments; c’est également Gaston Phébus qui fit construire le chemin couvert qui, descendant le long

(1) Voyez plus loin : Documents et pièces justificatives, p. /i6.

(5) On voit encore émerger deux des culées de ce pont dans le Gave, lorsque les eaux sont basses.

des talus de l’ouest, aboutissait à une petite poterne construite sur le bord du Ilédas. Cette poterne, qui était reliée à la tour du moulin, commandait nn pont facile à couper, ce qui facilitait les reconnaissances et les sorties et donnait le moyen de recevoir des vivres et des secours sans avoir à passer par la porte du château. Les murs, qui entourent et soutiennent encore aujourd’hui l’esplanade, furent crénelés etpercés de meurtrières : on en voyait encore quelques restesà l’ouest, en 1850 (pl. II).

Klcviitioii.

Coupe en travers.

Fig. 7. — Inscription et armoiries que Gaston Phébus fit sceller ilans une face du Donjon.

Les eaux des toits furent recueillies et conduites dans une citerne établie au midi sur l’esplanade; on y descendait par des degrés extérieurs dont l’accès se trouvait près de la jn'emière poterne. De grands jardins, que devait embellir plus tard Marguerite de Valois, furent créés dans les emplacements occupés aujourd’hui par le parc, la basse et la haute plante; nn pont les faisait communiquer avec l’esplanade. C’est ce pont qui fut plus tard apjielé le pont Corisandre. Gaston, pour perpétuer le souvenir de travaux aussi importants, lit placer, au-dessus de la dernière herse, une inscription en lettres gothiques (fig. 7) ainsi conçue: «. Phébus me fé, » et, au-dessous, ses armoiries sculptées représentant trois pals

lichés et deux vaches aiïrontées en pointes. Cette inscription est placée aujourd’hui à l’intérieur, au-dessus de la porte qui conduit de la tribune de la chapelle au premier élage de la tour Gaston.

En suivant le plan général (fig. 8), on se rend facilement compte de ce qu’était le château au temps de Gaston.

Au pied du château, au midi, se trouvait le camp Datailhé, ainsi nommé parce (ju’il

Fig. 8. — Château féodal de Pau. Époque des Gastons.

.V. Tour Montauzet. — B. Tour Mazères. — C. Tour Billières (Gaston X). — D. Donjon. — E. Grande salle. — F. Chemin do ronde. — G. Chemin fortifie. — H. Poterne. — K. Tour de la Monnaie. — L. Entrée du château et de la ville sur le champ Batailhé. — M. Ville basse.

N. Chemin du château. — 0. Poterne exte'rieure. — P. Chemin souterrain. — Q. Dépendances. — Pi, Citerne.

servait de champ de bataille pour les combats judiciaires qui étaient prescrits par la coutume du pays. « Le combat judiciaire éUait admis dans un seul cas. — Si la demande du créancier excédait 40 sols, les gentilshommes [se battaient à cheval, les vilains combattaient à pied avec le bâton ; cette distinction est indiquée dans le for. » (h'aget de Baure.)

Dans les archives, on retrouve le récit de plusieurs duels entre de grands personmages : un des plus célèbres fut celui que soutinrent les champions des évêques de Dax et de Lescar, au sujet d’une dîme à laquelle chacun prétendait avoir des droits.

C’est à l’extrémité droite de cette place et en face du vieux pont que se trouvait l’entrée du château et de la ville; on suivait le chemin pratiqué sur le liane du coteau, et, à mi-côte, ce chemin était coupé en face par une porte, à gauche par une poterne; par la porte on

18 l-E CHATEAU HE PAU.

montait à la ville, par la poterne on franchissait la première enceinte du château, où, après avoir suivi le chemin fortifié, on arrivait à la dernière porte pratiquée dans le mur d’enceinte, et défendue par une herse ; c’est près de cette porte que se trouvait probablement 1 inscription de Phéhus. (Cénac-Moncaut.)

On pénétrait ensuite dans la cour du château. Cette cour avait la forme d un long

Coupe sur l’axe d’un mâchicoulis. Élévation de l’angle d’une tour.

Fig. 9. — Màcliicoulis des Tours Mazères, Montaüzet, de la Monnaie, construits par Gaston Phebus (xiv' s.).

It. Uigole servant à diriger les eaux à l’extérieur avant rétablissement du mâchicoulis. — C. Corbeau recevant l’ancienne charpente du comble.

triangle dont on aurait coupé obliquement l’extrémité. Près de la tour Montaüzet, se trouvait un puits de 60 mètres de profondeur datant des Centulles ; un fort treuil faisait monter et descendre deux tonneaux qui servaient alors de seaux : l’ouverture de ce puits a été bouchée sous Louis-Philippe.

Le château était défendu par quatre tours, les tours Mazères et Montaüzet, construites par les Centulles, la tour Bilhères et le Donjon, construits par les Gastons.

Des marches, placées à l’extérieur près de la porte, donnaient accès au rez-de-chaussée du Donjon, qui se composait d’une grande salle en communication avec le chemin de ronde

extérieur; dans l’angle nord se trouvait un escalier à vis qui faisait communiquer les étages entre eux.

L’entrée dn chemin souterrain était au nord entre la tour Bilhôres et la tour Mazères, et, pour empêcher que l’ennemi ne put s’emparer du chemin de ronde s’il venait à forcer ce passage, la tour Mazères barrait le chemin à l’ouest, la tour Montaüzet et sa défense au nord, et le Donjon à l’est; il fallait traverser la tour Mazères pour s’engager dans le chemin de

ronde placé an midi, le seul qui fût couvert.

A la suite des travaux de toute sorte dont le château a été l’objet depuis sa fondation, il ne nous reste absolument rien d’authentique de l’architecture des Centulles; toutes les portes et les fenêtres des tours ont été refaites depuis 1828.

Au onzième siècle, les tours étaient terminées par des plates-formes crénelées et percées de meurtrières, et plus tard probablement par des honrds en bois. Les mâchicoulis en pierre ne peuvent dater que du quatorzième siècle : ils ne furent introduits en France qu’à la fin du treizième siècle, à la suite des croisades (1).

(1) Viollet-Leduc, Dictionnaire raisonné de l'Architecture française du onzième au seizième siècle, i. VJ, mot .Mâchicoulis.

Coupe sur l’axe d'un mâchicoulis. Élévation d'un angle de la tour.

Fig. 10. — Mâchicoulis de la tour Bilhères, construite par Gaston X (.\v“ siècle).

Nous pouvons supposer que ce fut Gaston Phébiis qui fit construire les créneaux et les inàehicoulis en pierre et briques des tours Mazères, Montaüzet, en même temps qu’il élevait la tour de la Monnaie et celle dn Donjon, et qu’il les fit couvrir des grands toits que l’on voit encore, toits qui appartiennent au quatorzième siècle par leur forme et par leur construction (1).

La tour Bilbères, par ses créneaux et surtout par le style des nervures et des culs-delampe sculptés de cboux frisés qui décorent la voûte du rez-de-cbaiissée, est notoirement du quinzième siècle. En examinant la coupe des créneaux des tours Mazères et Montaüzet dont le mode de construction est le môme, on voit (fig. 9) que, entre le dernier corbeau G et la rigole ménagée dans l’assise R, il ne pouvait y avoir place que pour la cbarpente du plancber portant elle-même, selon toute apparence, celle de la couverture; nous pouvons supposer qu’elle était basse, eu pierres plates ou en tuiles. Les eaux tombant sur cette couverture coulaient dans la rigole R qui les conduisait à l’extérieur; on voit encore dans la cour du cbàteau, entre les corbeaux des mâcbicoulis de la tour Montaüzet, des gueulards en pierre qui servaient à rejeter ces eaux au dehors ; c’est dans l’espace laissé entre les (U'éneaux et cette couverture, qui était plutôt une terrasse, que se tenaient les défenseurs.

R nous a paru intéressant de dégager ce point archéologique qui permet de se représenter la silhouette du château de Pau sous les Gentulles; ainsi, nous nous figurons aisément un mamelon verdoyant, taillé à pic, couronné par un mur crénelé percé de meurtrières, reliant et renfermant deux tours également crénelées. Aussi, dans les chroniques, le château des Gentulles est-il quelquefois appelé Castet, Castellum ou bien ’Castrum, ce que l’on peut traduire : le camp fortifié de Pau.

Si l’on regarde la coupe des tours (fig. 9 et 10), on voit que les dispositions sont à peu près semblables; toutefois, les mâcbicoulis sont d’une architecture très différente ([ui indique des époques de construction distinctes.

Les mâcbicoulis des tours des Gentulles et de Gaston Pbébus sont composés de corbeaux découpés suivant des arcs de cercle, couronnés par des arcatures demi-circulaires, ils ne peuvent être antérieurs au treizième siècle ; tandis que les mâcbicoulis construits par Gaston X, composés de corbeaux à pans coupés finement taillés et moulurés, couronnés par des arcatures de forme elliptique, bordées d’un chanfrein terminé en accolade, appartiennent incontestablement à l’architecture du quinzième siècle.

L’archéologie vient donc confirmer les documents historiques. Nous insistons beaucoup sur ce point, parce que la plupart des auteurs attribuent aux Gentulles la construction des tours du château de Foix.

Nous pouvons donc dire aujourd’hui, avec certitude, que les tours Mazères et Montaüzet, engagées dans le mur d’enceinte, ont été construites par les Gentulles, au onzième siècle; que la tour de la Monnaie et le Donjon ont été élevés par Gaston Pbébus lorsqu’il en fit un

(1) Dans les planclies H, DI et \, on voit la tour delà Monnaie couverte par le grand toit qu’elle avait encore «1 18“20; on ne peut assigner aucune date au toit qui couronnait la tour du Donjon, détruit en 1829.

chiileaii fort au quatorzième siècle, et que la tour Bilhères ne date que du règne de Gaston X (quinzième siècle).

Sous Gaston Phébus, la tour Montaüzet ne communiquait qu’avec les courtines; nous pensons, avec M. Le Cœur, que la défense qui la soutenait au nord a été construite sous les Gastons, mais le caractère des mâchicoulis de son couronnement lui assigne une époque antérieure à celle de Gaston X à qui M.- Le Cœur l’attribue : elle doit remonter à Gaston IX (quatorzième siècle).

La construction du Donjon ayant un caractère particulier, avant d’en parler, nous croyons nécessaire de donner quelques explications sur la construction générale du château.

Les murs sont construits en cailloux roulés provenant du Gave, hourdés en mortier. On tes disposait généralement ainsi : deux rangs de cailloux posés obliquement, celui de dessous en sens contraire de celui de dessus, de manière à former l’arête de poisson (fjg. i l); ces

I iiiwiitiiiiiitMWgl /mimiimiiiiin»'l fiwaiimüiiiimiiiil liitBtiMMlM»

Fig. 11. — Parement d’un mur construit en cailloux, dit Aréle de poisson.

rangées étaient séparées par un rang de cailloux posés à plat, ou par un cordon de tuiles ; on prenait le soin de monter la maçonnerie par assises de 50 à 60 centimètres de hauteur, on lui laissait le temps de s’affermir pour que le mortier fût bien pris avant de remonter une nouvelle assise : on a élevé ainsi des murs de plus de 2'", 50 d’épaisseur, les plus minces ayant toujours au moins un mètre.

Les encadrements des baies, les mâchicoulis et les corniches sont en pierre provenant des vallées de Gand et d’Arros; ces pierres, dont la dureté en sortant de la carrière est presque égale à celle du marbre, résistent mal aux intempéries ; avec le temps, des fds, d’abord imperceptibles, se dessinent et les assises finissent par se diviser en de nombreux fragments ; de plus, cette pierre est gélive : aussi n’en reste-t-il qu’un petit nombre provenant des constructions primitives.

Les pierres, taillées et sculptées sur le chantier, étaient posées à mesure qu’on montait les maçonneries; elles étaient généralement de petite dimension, de 30 à 33 centimètres de hauteur, sur même épaisseur ; la longueur variait, selon les cas, de 30 jusqu’à 80 centimètres. Le montage des pierres se faisait et se fait encore au moyen de palans, le mortier était monté à l’échelle dans des augettes par des garçons et, le plus souvent, par les femmes qui servaient leurs maris : on voit encore, dans quelques vallées retirées, des femmes servir les maçons.

Le Donjon est la seule partie du château qui soit construite entièrement en tuiles, ce qui fait qu’elle a été souvent désignée sous le nom de tour de Tuiles. Nous avons déjà examiné l’hypothèse peu probable que Gaston aurait augmenté d’un parement en tuiles l’épaisseur d’une tour construite à ce même endroit par les Centulles; nous pensons au contraire qu’il a fait élever ce donjon dans les mêmes conditions et en même temps que celui deMontaner (i). Les briques employées dans ces deux constructions, assez éloignées l’une de l’autre, sont carrées et de même dimension; elles ont été posées sur des couches de mortier de trois à quatre centimètres d’épaisseur; la solidité de cette construction est remarquable. Le Donjon, couronné par des mâchicoulis et des créneaux, était couvert en ardoises; un chemin couvert, ménagé entre les parements intérieurs des mâchicoulis et le mur supportant la couverture, permettait le service delà défense. Cette toiture a été enlevée en 1829pai‘un terrible ouragan ; elle a été malheureusement remplacée en 1854, ainsi que les anciens mâchicoulis, par une terrasse et de nouveaux créneaux qui n’ont ni la forme ni l’architecture des anciens : la pierre a été substituée à la brique et les moulures qui les dessinent ne sont pas d’époque. La tour décoiffée a perdu ainsi une grande partie de son caractère. Des éperons, établis au milieu des faces de l’est et de l’ouest du Donjon, augmentaient considérablement la résistance de sa construction, surtout en cas de siège, car les assiégeants n’auraient pas manqué de s’attaquer aux flancs de la tour, moins résistants que les petits côtés et les angles. Ces contreforts s’élevaient à peu près à la hauteur des mâchicoulis.

La hauteur de la tour était divisée en cinq étages: chacun, d’une ou deux pièces, était éclairé au nord et au midi (2). Le rez-de-chaussée seul était voûté; au quatrième étage, l’escalier à vis se rétrécissait et montait au-dessus des mâchicoulis, renfermé dans une petite tourelle carrée. Les étages étaient éclairés par d’étroites ouvertures déformé ogivale. D ne reste plus, des anciennes baies, que celles qui donnent du jour à l’escalier à vis sur la cour, et la porte qui mettait en communication le Donjon avec la plate-forme des murs d’enceinte ou courtines. Cette porte se voit encore à droite du passage. Les autres ouvertures ont disparu lors de la restauration du Donjon, en 1846.

Les bâtiments en façade au midi, avant d'être restaurés par Henri II de Navarre, ont été transformés par Gaston IX. Les bâtiments élevés par les Centulles, au onzième siècle, n’étaient probablement éclairés que sur la cour : les dispositions intérieures devaient avoir gardé le caractère d’une forteresse faite pour loger des soldats et non le seigneur, puisque les Centulles avaient leur résidence à la Fourquie.

Gaston, après avoir relevé les fortifications du château, fut conduit à construire des logements assez importants pour le recevoir lui et sa suite. Nous établissons cette opinion sur ce que l’architecture des fenêtres du premier et du deuxième étage, au midi, est beaucoup

(1) Cénac-Moncaut dit, dans son ouvrage sur la Vicomté de Béarn, que le Donjon de Pau et celui de Montaner offrent des caractères de similitude qui permettent d’établir qu’ils sont de la même époque. Seulement il les fait à tort remonter au douzième siècle.

(2) Le contrefort, que l’on voit actuellement au nord, dissimule des tuyaux de cheminées; il a été monté en 18(51.

plus simple que celle des lenèlres du bâtiment du nord ; et sur ce

Élévation.

Fig. 12. — Ancienne lucarne de la façade du midi et de l’oue: Époque de Gaston Pliobus (xiv' siècle).

que la disposition de la

Coupe.

charpente qui couvre ce bâtiment est celle que l’on employait au quatorzième siècle. Mais

nous pensons, au contraire, que les fenêtres de la façade sur la cour, qui n’appartiennent pas à la Renaissance, ont été faites par Gaston X; que ce prince acheva ce batiment en môme temps qu’il construisait la tour Bilhères, et que le bâtiment du nord ne fut reconstruit que plusieurs années plus tard.

Les moulures des linteaux des fenêtres à meneau (1) du midi, qui se retournent sur des culots ornés de têtes et de feuillages sculptés, semblables à ceux de la tour Bilhères, les mâchicoulis à la hauteur de l’ancienne courtine, les lucarnes dont les rampants sont décorés de feuilles d’eau et qui offrent encore les caractères de la fin du quatorzième siècle, ne laissent aucun doute à cet égard; tandis que, dans les bâtiments du nord, si les moulures des fenêtres sont sensiblement les mêmes, les couronnements des linteaux forment une double équerre et se retournent horizontalement, les crochets des lucarnes (fig. 12 et 14) composés de feuillages détaillés et frisés, le caractère de la sculpture des animaux qui forment les amortissements des rampants portent bien la date de la seconde moitié du quinzième siècle.

Tout porterait à croire que l’escalier du fond de la cour, dont la porte est décorée de culots sculptés, a été construit au seizième siècle par Henri II de Navarre, on môme temps que le fond de la cour; toute cette partie seule est construite entièrement en pierre, les assises régnent de hauteur dans toute la largeur. Dans ce cas, on pourrait supposer qu’à la place de l’escalier d’honneur il existait déjà un escalier qui desservait le bâtiment du midi.

Si le château laissé par Gaston Phébus était construit dans d’excellentes conditions pour soutenir un siège, il ne pouvait encore servir de résidence à des princes aussi riches et aussi puissants qu’étaient alors les vicomtes de Foix et de Béarn. Lorsque Gaston Phébus se rendit à Toulouse, pour voir Charles VI, il se fit précéder de cent chevaliers et écuyers et il entra dans la ville à la tête de six cents chevaux.

Aussi, il faut nous transporter au château d’Orthez et suivre la description de l’emploi du temps de Gaston Phébus pour avoir une idée des mœurs et de la puissance des souverains du Béarn (2).

(1) Les fenêtres à meneau ne datent que du commencement du treizième siècle, et les lucarnes n’apparaissent qu’avec les grands toits; or les grands toits, plus particuliers au nord, n’ont pu être introduits en Béarn qu’au quatorzième siècle.

(2) Voici l’emploi de sa journée. Il se lève vers l’heure de midi; après avoir ouï la messe, il dîne. Les maîtres d’hôtel font signe à deux écuyers de présenter la toile et le bassin d’argent. Le comte se lave : les convives suivent son exemple. 11 y a ordinairement grand foison de mets et d’entremets. Le nombre s’en est élevé jusqu’à deux cent cinquante dans un grand festin donné par Phébus à Toulouse, et que le roi de France lui-même eut la curiosité d’aller voir. Nos princes béarnais aimèrent presque tous la bonne chère, et si l’antique usage de surcharger les tables de plats innombrables venait à se perdre, on le retrouverait encore dans nos campagnes.

Derrière le comte se tiennent deux chevaliers remarquablement beaux, Yvain et Gratian, ses deux bâtards; et, jilus près de lui, essayant les mets qu’il devait goûter, son fils unique, le jeune Gaston, à la douce et mélancolique ligure.

Le dîner terminé, le comte passe à la salle du parlement, où l’on parle de toutes choses. Parmi les chevaliers les plus souvent cités par Froissartà la cour de Phébus, nous nommerons Roger d’Épaigne, Menant de Navailles, le sire de Coarraze, Dascles, Ganpène, Ernaulton, Sainte-Colombe et Arnault de Béarn. Dans cette salle de parlement se débattaient plusieurs traités et appointements d’amour. Il y était conté grands faits d’amour, prises et assauts de châteaux et de villes, batailles adressées et durs rencontres. {Lagrèze.)

DYNASTIE DES COMTES DE FOIX ET DE BÉARN. i.'

Gaston occupait les loisirs que lui laissaient les affaires à cultiver les belles-lettres ; on lui attribue plusieurs poésies, entre autres la romance populaire que chantent les pastours des montagnes :

Aquéres montagnes qui ta liaütes soun, M’empêcher dé bédé mas amous oun soun.

Si sabi las bédé ou las rencountra,

Passary l’ayguete cbens poü de m’néga.

Aquéres mountagnes que s’abacharan.

Et mas amourettes que parécbéran (1).

11 fit un ouvrage sur la chasse intitulé : Miroir des dcduicts de la chasce, des lestes sattvaifjes et desoyseaux de proye. Grand administrateur, il s’occupa aussi de jurisprudence, et

SIGILLUM. GASTONIS. GOMITIS, FUCXI.

Fig. 13. — Sceau armorial de Gaston Phébus.

L'Écu écartelé de Foix et de Béarn penché, timbré d’un heaume à cimier.

M. deBarante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, s’exprime ainsi : « Il passait pour le prince le plus sage, le plus courtois, le plus riche, le plus économe à la fois, et le plus magnifique de son temps. »

Tout en regrettant de Jeter une ombre sur ce brillant tableau, nous ne pouvons nous taire sur les deux meurtres que la postérité doit justement reprocher à ce prince.

Dans un moment de colère, il tua son beau-frère, qu’il avait appelé auprès de lui, sur le refus que fit celui-ci de lui livrer le château de Lourdes qu’il défendait pour les Anglais. Quant au sombre drame delà mort de son fils, on sait en quels termes Jean Froissait le raconte (2).

(!) Ces montagnes qui sont si hautes, — M’empêchent de voir où sont mes amours. — Si je savais les voir ou les rencontrer, — Je passerais l’eau sans peur de me noyer. — Mais ces montagnes s’abaisseront, — Et mes amours reparaîtront.

(2) « Cette chose demeura ainsi; Gaston, le fds de monseigneur, Gaston de Foix, crut et devint très bel enfès et fut marié à la fille du comte d’Ermignac, une jeune dame, sœur au comte, qui est à présent, et à messire Bernard d’Ermignac et par la jonction du mariage devoit être bonne paix entre Foix et Ermignac. L’enfès pouvoit avoir environ 15 ou 16 ans. Trop bel écuyer étoit, et si pourtraioit de tous membres grandement au père. Si lui prit volonté et plaisance d’aller au royaume de Navarre voir sa mère et son oncle ; ce fut bien à la male heure pour lui et pour ce pays...

î> Le roi lui fit très bonne chère, et le tint avec lui plus de dix jours, et lui donna de beaux dons et à ses gens

Gaston mourut à Sauveterre, en 1391, des suites d’une chasse à l’ours, après laquelle il but imprudemment de l’eau glacée.

aussi. Le derrain don que le roi de Navarre lui donna, fut la mort de l’enfant; je vous dirai comment et pourquoi,

> Quand ce vint sur le point que l’enfès dut partir, le roi le trait à part en la chambre secrètement et lui donna une moult belle boursette pleine de poudre, de telle condition, que il n’éloit chose vivante qui, si de la poudre touchoit ou mangeoit, que tantôt ne le convenist mourir sans nul remède, c Gaston, dit le roi, beau neveu, vous ferez ce que je vous dirai. Vous veez comment le comte de Foix votre père, a, à son tort, en grand haine votre mère, ma sœur ; et ce me déplaît grandement, et aussi doit-il faire à vous. Toutefois pour ces choses réformer en bon point, et que votre mère fut bien de votre père, quand il viendra à point, vous prendrez un petit de cette poudre et en mettrez sur la viande de votre père, et gardez bien que nul ne vous voie. Et sitôt comme il en aura mangé, il ne finira jamais, ni n’entendra à autre chose, fors que il puisse r’avoir sa femme votre mère avecques lui, et s’entr’aimeront à toujours, mais si entièrement que jamais ne se voudront départir l’un de l’autre ; et tout ce devez vous grandement convoiter qu’il advienne. Et gardez-vous bien que, de ce que je vous dis, vous ne vous découvrez à homme qui soit, qui le dise à votre père, car vous perdriez votre fait. » L’enfès, qui tournoit en voir tout ce que le roi de Navarre son oncle lui disoit, répondit et dit ; « Volontiers. »

» Sur ce point il se partit de Pampelun de son oncle et s’en retourna à Ortais. Le comte de Foix son père lui fit bonne chère; ce fut raison, et lui demanda des nouvelles de Navarre, et quels dons ni joyaux on lui avait donnés par delà; et tous les montra, excepté la boursette où étoit la poudre, mais de ce se sut-il bien couvrir et taire. Or toit-ilé d’ordonnance, en l’hôtel de Foix, que moult souvent Gaston, et Yvain son frère bâtard, gissoient ensemble en une chambre, et s’entr’aimoient ainsi que enfants frères font, et se vêtoient de cottes et d’babits ensemble, car ils étoient ancques d’un grand et d’un âge. Avint que une fois, ainsi que enfants jouent et s’ébattent en leurs lits, ils s’entrechangèrent leur cotte, et tant que la cotte de Gaston où la poudre et la bourse étoient, alla sur la place du lit d’Yvain, frère de Gaston. Yvain qui était assez malicieux, sentit la poudre en la bourse, et demanda à Gaston son frère ; « Gaston, quelle chose est ici que vous portez tous les jours à votre poitrine? » De cette parole n’ot Gaston point de joie, et dit : « Rendez-moi ma cotte, Yvain, vous n’en avez que faire.» Yvain lui rejeta sa cotte. Gaston la vêtit. Si fut ce jour trop plus pensif que il n’avoit été au-devant. Si avint que dans trois jours après, si comme Dieu voult sauver et garder le comte de Foix, que Gaston se courrouça à son frère Yvain, pour le jeu de paume, et lui donna unejouée. L’enfès s’en courrouça et enfélonna, et entra tout pleurant en la chambre de son père, et le trouva à telle heure que il venoit de ouïr sa messe. Quand le comte le vit plorersilui demandait — Yvain que vous faut? — En nom de Dieu, dit-il, monseigneur, Gaston m’a battu, mais il y a autant et plus à battre en lui qu’en moi. — Pourquoi? dit le comte, qui tantôt entra en soupçon et qui est moult imaginatif. — Par ma foi, monseigneur, depuis que il est retourné de Navarre, il porte à sa poitrine une boursette toute pleine de poudre; mais je ne sais à quoi elle sert, ni que il en veut faire, fors tant que il m’a dit une fois ou deux que Madame sa mère sera temprement et bien bref mieux en votre grâce 'que oncques ne fut. — Ho! dit le comte, tais-toi et garde bien que tu ne descueuvres à nul homme du monde de ce que tu m’as dit.

» — Monseigneur, dit l’enfès, volontiers. »

» Le comte de Foix entra lors en grand’imagination et se couvrit jusques à l’heure du dîner, et lava et s’assit comme les autres jours à table en sa salle. Gaston, son fils, avoit d’usage que il le servoit de tous ses mets et faisoit essai de ses viandes. Sitôt que il ot assis devant le comte son premier méts et fait ce qu’il devoit faire, le comte jette ses yeux, qui étot tout informé de son fait, et voit les pendants de la boursette au gipon de son lils. Le sang lui mua et dit : « Gaston, viens avant, je veuil parler à toi en l’oreille. » L’enfant s’avança de la table. Le comte ouvrit alors son sein et desnoulla lors son gipon et prit un coutel et coupa les pendants de la boursette et lui demeura en la main, et puis dit à son fils : « Quelle chose est-ce en cette boursette? » L’enfès, qui fut tout surpris et ébabi, ne sonna mot, mais devint tout blanc de paour et tout éperdu, et commença fort à trembler, car il se sentoit forfait. Lecomte de Foix ouvrit la bourse et prit de la poudre, et en mit sur un tailloir de pain, et puis siflla un lévrier que il avoit de-lez-lui et lui donnaà manger. Sitôt que le chien ot mangé le premier morsel, il tourna les pieds dessus et mourut.

» Quand le comte de Foix en vit la manière, si il fut courroucé, il y ot bien cause, et se leva de table et prit son coutel, et voult lancer après son fils, et l’eut lâ occis sans remède, mais chevaliers et écuyers saillirent au-devant et dirent : « Monseigneur, pour Dieu merci ! ne vous hâtez pas, mais [vous informez de la besogne avant que vous fassiez à votre fils nul mal. d Et le premier mot que le comte dit, ce fut en son gascon : « O Gaston, traitour, pour toi et pour accroître l'héritage qui te devoit retourner, j’ai eu guerre et haine au roi de France, au roi d’Angleterre, au roi d’Espagne, au roi de Navarre et au roi d’Aragon, et contre eux me suis-je bien tenu et porté et tu me veux maintenant meurdrir. 11 te vient de mauvaise nature. Saches que tu en mourras à ce coup. » Lors saillit outre la table, le coutel en la main, et le vouloit là occir. Mais chevaliers et écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui et lui direni : « Ah! monseigneur, pour Dieu merci! n’occiez pas Gaston; vous n’avez plus d’enfants. Faites-le garder

Ap rès lui vint Jean de Béarn auquel succéda Gaston X, qui fut aussi un des princes remarquables du Béarn ; nous le voyons, à la tête d’une armée composée de Français et de Béarnais, faire avec Dunois le siège de Bayonne, et aider Charles VII à délivrer le royaume de France de l’occupation anglaise (1450). L’alliance des vicomtes du Béarn, riches et puissants comme ils l’étaient, fut recherchée des rois mêmes : Gaston épousa Eléonore de Navarre, fille du roi d’Aragon; c’est cette alliance qui donna aux vicomtes de Foix les droits qu’ils firent valoir à la couronne de Navarre.

En 1471, Gaston X venait d’être reconnu héritier des États de Navarre, qui comprenaient la Navarre espagnole et française, lorsqu’il mourut à Boncevaux.

Le château de Pau dut beaucoup à ce prince : il compléta les bâtiments du midi, ainsi que nous l’avons dit, et sans doute, en raison de ce que la position de Pau était plus au centre

et informez-vous de la matière; espoir ne savoit-il qui il portoit et n’a nulle coulpe à ce mesfait. — Or tôt, dit le comte, metlez-le en la tour et soit tellement gardé, que ou m’en rende compte. »

x Lors fut mis l’enfès en la tour de Ortais. Le comte fit adonc prendre grand foison de ceux qui servoient son fils, et tous ne les ot pas ; car moult s’en partirent et encore en est l’évêque de l’Escale, d’encoste Pau, hors du pays, qui en fut soupçonné, et aussi sont plusieurs autres ; mais il en fit mourir jusques à quinze très horriblement. El la raison que il y met et mettoit étoit telle, que il ne pouvoit être que ils ne sçussent de ses secrets, et lui eussent signifié et dit : « Monseigneur Gaston porte une bourse à sa poitrine telle et telle. » Rien n’en firent et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers; car il n’y avoit eu toute Gascogne si jolis, si acesmés comme ils étoient, car toujours a été le comte de Foix servi de frisque mesnée. . ..

» Le comte de Foix le faisoit tenir en une chambre en la tour de Ortais, où petit avoit de la lumière, et fut là dix jours. Petit y but et mangea, combien que on lui apportoit tous les jours assez à boire et à manger. Mais quand il avoit la viande, il la détournoit d’une part et n’en tenoit compte, et veulent aucuns dire que on trouva les viandes toutes entières qu’on lui avoit portées, ni rien ne les avoit amenries au jour de sa mort. Et merveilles fut comment il put tant vivre. Par plusieurs raisons, le comte le faisoit la tenir, sans nulle garde qui fut en la chambre avecques lui ni qui le conseillât, ni confortât; et fut l’enfès toujours en ses draps ainsi comme il y entra. Et si se mélencolia grandement, car il n’avait pas cela appris, et maudissait l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.

ï Le jour de son trépas ceux qui le servoient de manger lui apportèrent de la viande et lui dirent : « Gaston, vez-ci de la viande pour vous. » Gaston n’en fit compte et dit : « .Mettez-la là. » Cil que le servait de ce que je vous dis regarde et voit en la prison toutes les viandes que les jours passés il avoit apportées. Adonc referma-t-il la chambre et vint au comte de Foix, et lui dit : « Monseigneur, pour Dieu merci! prenez garde dessus votre fils, car il s’atfame la en la prison où il git, et crois qu’il ne mangea oncques puisqu’il y entra, car j’ai vu tous les mets entiers tournés d’un lez dont on l’a servi. » De cette parole le comte s’enfélona et, sans mot dire, il se partit de sa chambre et s’en vint vers la prison où son fils étoit, et tenoit à la male heure un petit long coutel dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l’huis de la prison et vint à son fils, et tenoit l’alemellede son coutel par la pointe, et si près de la pointe qu’il n’y en avoit pas hors de ses doigts la longueur de l’épaisseur d’un gros tournois. Par mautalent, en boutant ce tant de pointe en la gorge de son fils, il l’assena, ne sait en quelle veine et lui dit : « Ah ! traitour, pourquoi ne manges-tu point? » Et tantôt s’en partit le comte sans plus rien dire ni faire. L’enfès fut sang mué et effrayé de la venue de son père avec ce que il étoit faible de jeûner, et que il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge, comme petit fut, mais ce fut en une veine, il se tourna d’autre part, et là mourut.

» A peine étoit le comte rentré en sa chambre quand nouvelles lui vinrent de celui qui administroit à l’enfant sa viande qui lui dit ; « Monseigneur Gaston est mort. — Mort? dit le comte. — M’ait Dieu, monseigneur, voire Le comte ne vouloit pas croire que ce fût la vérité. Il y envoya un sien chevalier qui là étoit de côté lui. Le chevalier y alla et rapporta que voiremenl il étoit mort. Adonc fut le comte de Foix courroucé outre mesure, et regretta son fils trop grandement et dit : « Ah! Gaston, comme pauvre aventure ci a ! A male heure pour toi. et pour moi allas oncques en Navarre voir ta mère. Jamais je n’aurai si parfaite joie que je avois devant. » Lors il fit venir son herbier, et se fit raser tout jus, et se mit moult bas, et se vêtit de noir, et tous ceux de son hôtel. Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris aux frères mineurs à Ortais, et là fut ensépulturé.

» Ainsi en alla que je vous conte de la mort de Gaston de Foix ; son père l’occit voirement, mais le roi de Navarre lui donna le coup de la mort. » (Froissard, livre 111, chap. xiu.)

de ses Etats, que le château commandait la vallée d’Oloron qui était le chemin 'de la Na-

Élévation.

Fig. li. — Lucarne de la cour d'honneur. Époque de Gaston X (xiv® siècle).

varre, il résolut d’en faire sa résidence ; il fit reconstruire les bâtiments du nord, une partie des bâtiments de l’est, il éleva la tour Bilhères qui commandait le chemin couvert descen-

dant au Hedas, augmenta encore les fortifications, et, vers 1455, il venait s’y fixer avec sa cour (pl. I).

C’est seulement sous son règne que la ville de Pau commence à prendre une certaine importance. Jusqu’alors elle n’avait guère compté que 160 feux. Pour faciliter son développement, il créa des jurats, accorda aux habitants des marchés, des foires et divers autres privilèges définitivement réglés en 1464, dans une charte par laquelle il donne aux jurats le droit de faire des levées, à la condition que la ville sera close de murs, et que l’on y construira une église paroissiale qui fut Saint-Martin, aujourd’hui le gymnase de la ville.

On peut dire que l’origine de la ville de Pau ne date que du règne de Gaston X, elle ne fut reconnue, du reste, comme cité que sous Jeanne d’Albret. En 1468, la ville s’étendait jusqu’à la halle neuve actuelle; elle était limitée à l’ouest par le domaine des vicomtes et, à l’est, par les talus que couronne aujourd’hui le boulevard du Midi.

Gaston conféra à la Ville des armes parlantes, ces armoiries sont : d'azur à trois pals, fichés et alaises d'argent, réunis par une face de même, le pal du, milieu surmonté d'un paon faisant la roue en ehef, et deux vaches affrontées en pointes.

Des historiens font dériver Pau du mot pieu, en Béarnais paü ; la présence des trois pieux que l’on voit dans les armes parlantes rappellerait les pieux qui servirent dans l’origine à délimiter le domaine concédé aux vicomtes ; la présence des vaches serait l’emblème des nombreux troupeaux que les habitants de la vallée élevaient dans les vastes prairies comprises entre le Gave et les collines de Morlaas. Ces troupeaux étaient une source de richesse pour les Béarnais, qui firent jusqu’à la Révolution un grand commerce de bétail avec l’Espagne.

C’est au château de Pau que Gaston X reçut l’ambassadeur du roi de Hongrie. Voici, d’après la chronique, la description d’un de ces festins qui touchent au merveilleux par le nombre des services, la splendeur des décorations et la mise en scène des divertissements qui les accompagnaient ; les rois et les grands princes seuls pouvaient faire les frais de telles fêtes :

Le prince Gaston fit le plus triomphant banquet qui fut vu auparavant. Dans la grande salle furent dressées douze tables, chacune ayant sept aulnes de long et deux et demie de large.

A la première, fut assis le roy et les premiers princes du sang, la royne et les filles de France. Aux autres ' estoient les autres princes tant du sang que des étranges provinces, et les principaux seigneurs de France, selon leur rang et dignité, et les princesses et grandes de mesme.

Les maistres d’hôtel furent les comtes de Foix, de Dunois, de la Marche et le grand sénéchal de Normandie.

1“ Le premier service fut d’hypocras et de rosties.

2" I.e deuxième service fut de grands pastez de chapons à haute graisse, avec jambons de sangliers, accompagnez de sept sortes de potages. Tous les services estoient en plats d’argent, et falloit audict service, pour chacune table, cent (juarante plats d’argent.

3" Le tiers service fut rosti où il n’y avoit sinon faisans, perdrix, conins, paons, butors, hérons, outardes, oisons, bécasses, cygnes et toutes sortes d’oiseaux de rivière que l’on sauroit penser. Audict service, il y avoit pareillement des chevreaux sauvages, cerfs et plusieurs autres venaisons; il falloit audict service, pour chacune table, cent quarante plats d’argent.

Après ledict service, douze hommes portoient pour entremets un chasteau à quatre belles tours aux quatre coins, hasti sur un rocher; au milieu du chasteau, il y avoit quatre fenêtres, et, à chacune d’elles, une belle damoiselle richement accoustrée; aux (juatre tours estoient quatre jeunes enfants chantant devant la seigneurie. Et, à parler la vérité, ledict entremets ressemhloit au paradis terrestre; èsfaistes et pinacles desdictes tours et donjons estoient les écussons et bannières de France, richement peintes et blazonnées.

i,'' Le quatrième service fut d’oyseaux, tant grands que petits, et tout le service fut doré. En chacune table fallut cent quarante plats, comme en tous les autres services.

Après cetui service fut porté un entremets en forme d’une beste, que l’on appelle tigre, et jetoit ladicte beste, par un subtil engin, le feu par la gorge. Elle portoit à son col un bien riche collier, où estoient pendues les armes et devises du roi richement faictes. Ledict entremets estoit porté par six hommes, chacun ayant un mandillot et cape faite à la sorte de Béarn; et dansoient devant les seigneurs et dames à la mode dudict pays; et croyez que ce ne

fut pas sans rire, et fut cet entremets plus prisé que tous les autres, à cause de la dancerie nouvelle.

5“ Le cinquième fut de tartres, davioles, plats de crème, oranges et citrons confits, et, à chaque table, yavoit, comme dessus, cent quarante plats.

Après ledict service fut porté un entremets; c’estoit une grande montagne que portaient vingt-quatre hommes. En ceste montagne y avoit deux fontaines : de l’une sortait eau rose, et, de l’autre, eau musquée, donnant merveilleusement bonne odeur à toute la salle. Par autres quartiers de la montagne sortaient de petits oiseaux. Dans le creux de ladicte montagne estoient quatre petits garçons et une fille habillez en sauvages, et sortaient par un trou du rocher, dançant par belle ordonnance une moresque devant la seigneurie.

Après cel'a, le comte de Foix fit donner aux hérauts et trompettes, qui sonnoient tout au long du dîner, deux

cents escus au soleil et dix aulnes de velours au roi d’armes de l’Estoile pour lui faire une robe.

6“ Le sixième service fut d’hypocras rouge avec des oublies de plusieurs sortes.

Après fut porté un entremets d’un homme monté sur un cheval fait proprement et couvert de satin cramoisi ouvré d’orfèvrerie. En dessus était un chantre qui portoit un jardinet fait de cire où il y avoit toutes sortes de fleurettes et roses, et fut bien prisé par les dames là présentes.

7" Le septième service fut d’épicerieset de confitures faitesen façons de lions, cygnes, cerfs et autres sortes; et en chacune pièce estoient les armes et devises du roi. Après fut porté un paon vif dedans un grand navire. Le paon portoit à son col les armes de la royne de France, fille du roi de Sicile, duc d’Anjou. Tout à l’entour du vaisseau estoient des banderolles pendues, aux armes de toutes les princesses et dames de la cour, qui furent fières de ce que le comte leur avoit fait tant d’honneur.

Au milieu de la salle étoit un échafaud où il y avoit un concert de bons chantres, de toutes sortes d’instruments, qui rendoient une mélodieuse harmonie.

Après le banquet, le comte Gaston fit crier une jouste à tous venants, au dix-huitième jour prochain, venant aux articles et conditions accoustumées aux joustes et tournois. (Favyn, Théâtre d'honneur, p. 571; traduction d’Arnaud Squerrer.)

Pour ceux qui trouveraient la citation trop longue, nous répéterons, avecM. Lagrèze, la remarque si juste deM. E. Pelletan : « Le récit d’un festin est plus curieux que le récit d’une bataille, car nous savons de reste comment nos aïeux se battaient et nous ne savons pas assez comment ils se traitaient. »

François Phébus,fils de Gaston, le premier roi de Navarre, mourut subitement en 1483 ; sa sœur Catherine de Navarre lui succéda.

Fig. 15. — Monnaies Morlanes, du temps des Gastons.

DYNASTIE D’ALBRET

ES vicomtes de Béarn ne jouirent pas longtemps en paix de la couronne qu’ils avaient tant convoitée. Jean de Foix, oncle et tuteur de la jeune Catherine, voulut invoquer la loi salique (1) et enlever la souveraineté du royaume à sa pupille. Compromis dans un complot avec les seigneurs de Gramont et de Gerderest, Jean ne dut sa grâce et celle du seigneur de Gramont qu’à l’intervention de Louis XI; seul, Gerderest fut exécuté.

Catherine épousa Jean d’Albret en 1494; la perte de leur royaume suivit de près les fêtes de leur couronnement, qui eut lieu à Pampelune, capitale de la Haute-Navarre.

Ferdinand d’Aragon, sous prétexte de réprimer des troubles, envahit la Navarre et, malgré les protestations et les efforts de Jean d’Albret, il conserva cette province qui fut pour toujours réunie à l’Espagne. Jean mourut à Monein, le 15 mai 1516.

Henri II de Navarre n’avait que treize ans lorsqu’il lui succéda ; après avoir essayé de reconquérir la Navarre et après un premier succès à la suite duquel il rentra dans sa capitale, il fut brusquement forcé de l’abandonner pour revenir défendre sa vicomté envahie par les Espagnols. •

Il suivit François P^dans sa première campagne contre Charles-Quint ; fait prisonnier àPavie (1525), il partagea la captivité du roi de France. Jean Gassion leva dans sa province 31 000 écus d’or pour la rançon de Henri II (l’écu d’or valait 1 fr. 25), ce qui faisait environ 40000 livres. Il parvint à le faire évader, au moyen d’une échelle de corde, avec le baron d’Arros, fait prisonnier avec Henri II.

(1) En Béarn, le mâle exclut les filles; la fille aînée exclut les cadettes. Cet usage s’est perpétué malgré la Révolution, et encore aujourd’hui, dans beaucoup de familles, l’aîné des enfants mâles est avantagé aux dépens des autres enfants.

De retour à Paris, François P'', voulant témoigner à Henri toute son estime et son amitié, lui donna pour femme sa propre sœur, Marguerite de Valois, veuve alors du duc d’Alençon (1527). On connaît le vif amour de François I"pour sa sœur, qu’il n’appelait que sa chère mignonne; on sait aussi que cette princesse, douée des plus heureuses qualités, est restée célèbre autant par son esprit que par son amour pour les lettres. Elle attira près d’elle Marot (1535) qui, suspect d’hérésie, avait intérêt à fuir la cour de France. Elle fut célébrée par cet aimable poète qui nous en a laissé le portrait :

Une doulceur assise en belle face,

Qui la baulté des plus belles efface;

D’un regard chaste où n’habite nul vice;

D’un franc parler, sans fard, sans artifice.

Si beau, si bon, que, qui cent ans Pourrait,

Jà de cent ans fascher ne s’en pourrait;

Ung vif esprit, ung scavoir qui estonne,

Et par sus tout, une grâce tant bonne,

Soit à se taire ou soit en devisant,

Qne je voudrais estre assez souffisant Pour eu papier escripre son mérite,

Ainsy qu’elle est dedans mon cœur escripte.

Tous ces beaux dons et mille davantaige Sont en ung corps né de bault parentaige Et de grandeur tant droicte et bien formée.

Que faite semble exprès pour être aimée D’hommes et Dieux ! .

Le château de Pau dut paraître bien fermé et bien triste à Marguerite qui venait de quitter le doux pays de France, la cour réputée la plus jolie et la plus élégante de l’époque ; elle pouvait aussi regretter son château d’Alençon, asile des savants et des lettrés, où Clément Marot, Desperriers, Antoine le Maçon, traducteur de Boccace, faisaient les délices.et l’ornement de cette cour, de cette académie plutôt, présidée par une belle, savante et spirituelle princesse, qui fut appelée en son temps la dixième muse ; enfin, penser à ses riants jardins dans lesquels les ombrages et les eaux étaient si délicieusement distribués que l’on pouvait se croire dans les merveilleux parterres qu’elle a décrits plus tard dans V lleptaméron (1).

C’est ici que l’on peut dire que la situation du château fut pour lui la cause d’une nouvelle fortune. Henri d'Albret et Marguerite, séduits parla beauté du site, résolurent d’en faire une résidence royale.

La forteresse des Centulles, transformée en château féodal par les vicomtes de Foix, allait, avec les rois de Navarre, devenir demeure royale, aussi célèbre par son architecture gracieuse et élégante que l’avait été le château des Gastons par son aspect fier et imposant.

Sous la direction d’architectes et de sculpteurs habiles (2), venus de la Touraine et même de rAngoumois, dont l’histoire n’a malheureusement conservé que quelques noms, les bâtiments du midi et de l’ouest furent complètement transformés.

(t) Marguerite composa VHeptaméron au château de Cazères (Landes).

(2) Voyez plus loin: Documents et pièces jusii/icatives, p. 46.

DYNASTIE Ü’ALBRET

Au rez-de-chaussée, au midi, le mur extérieur fut percé de fenêtres dont les ébrasements prolongés jusque dans la grande salle permirent à la lumière d’y pénétrer des deux côtés. Au premier étage, le chemin de ronde couvert fut converti en terrasse; cette disposition permettait de jouir de la vue qui, embrassant toute la chaîne- des Pyrénées, est un des plus beaux panoramas du monde (pl. I, II, XI, XII, XVIII).

A l’intérieur, de nouvelles fenêtres furent percées dans la grande salle et au fond de la cour d’honneur; un grand motif de fenêtres superposées, accompagnées de médaillons délicatement sculptés, fut construit pour relier l’aile du nord à l’aile du midi (pl. XXIII, XXIV, XXV).

l'iG. 16. — Pavement en cailioiix de la cour du château.

Époque Henri II de Navarre.

Les nouvelles fenêtres, richement décorées d’arabesques, de rinceaux, de courants de feuilles et d’oves, enrichies de médaillons renfermant des portraits de seigneurs et de dames en costume du temps, sont de vraies merveilles que l’on peut comparer à ce que l’Italie a produit de plus élégant et de plus pur (pl. XXV). Malheureusement, ces sculptures qui occupent une place importante dans l’histoire de la Renaissance, qui ont un caractère particulier d’abondance, de grâce et de finesse, se détériorent tous les jours ; on a déjà été obligé de remplacer un grand nombre d’assises, et bientôt l’œuvre originale disparue sera remplacée par des copies plus ou moins adroitement exécutées.

Les bâtiments du midi furent couronnés des deux côtés par de riches lucarnes (1), et l’escalier d’honneur, un des bijoux de la Renaissance, fut construit à l’extrémité est de cette façade. L’escalier du château de Pau offre les mômes dispositions que les escaliers des châteaux du Louvre, de Saint-Germain, de Villers-Cotteret. Les emmarchements forment deux révolutions séparées par un mur d’échiffre; les révolutions sont couvertes par des voûtes divisées en compartiments, en losanges, en carrés décorés de feuillages et de rosaces;

(1) A l’exception des deux lucarnes à gauche (pl. II et IV).

de riches culs-de-lampe soutiennent les retombées des arcs des voûtes qui décorent les paliers. Dans la première révolution on remarque dans la frise des entre-lacs formés des chiffres de Marguerite et de Henri d’Albret (pl. XVIII> XIX, XX, XXI).

An fond de la cour, les salles du rez-de-chaussée furent couvertes de voûtes dont les arcs aux fines moulures retombent sur des culs-de-lampe délicatement sculptés.

Les appartements du premier étage étaient aménagés pour l’habitation des châtelains ; les pièces furent décorées avec la plus grande magnificence, si l’on en juge par quelques descriptions et surtout par les inventaires des œuvres d’art qu’elles contenaient et dont nous donnons plus loin un aperçu (i). Malheureusement, de toutes ces décorations il ne restait presque plus rien lorsque, vers 1838, on a commencé les travaux de restauration. Les décorations extérieures pouvaient seules donner une idée de ce qu’avait été l’intérieur ; ou sait toutefois que les murs étaient recouverts de riches tentures, que les solives des plafonds restées apparentes étaient peintes et ornées d’arabesques (2). On voit encore ({uelques traces de peintures murales dans les bâtiments inhabités de l’ouest, mais il serait impossible de reconstituer soit l’architecture, soit l’ameublement d’une seule pièce (pl. XVIII).

Le deuxième étage était divisé en appartements; c’est dans la grande chambre, située près de la tour Mazères, au-dessus du salon de famille, que Jeanne d’Albret mit au monde Henri IV (1553).

Les cuisines étaient aménagées dans les bâtiments à l’est ; dans la basse-cour du coté du nord se trouvaient des logements, des celliers et des magasins (fig. 8).

Les écuries du roi et leurs vastes dépendances étaient installées dans la basse ville, près du pont actuel. Ce service très important comprenait : la grande écurie, la petite écurie et la fauconnerie. Chaque écurie avait ses écuyers et ses pages.

Les rois de Navarre, Henri II et Antoine de Bourbon, avaient, en outre, attachés souvent à leur personne, à titre de valets de chambre, des musiciens, organistes, joueurs de violon, de luth, de cornet, des chanteurs ; sans compter les compagnies qui venaient jouer des comédies et des farces pour égayer la cour (3).

Marguerite aimait les fleurs: aussi sa première pensée fut-elle d’embellir et de compléter les jardins que Gaston avait créés autour du château. François F’’ lui envoya des jardiniers, et bientôt les jardins du château d’Alençon justement vantés, que Marguerite avait créés lorsqu’elle était duchesse, furent éclipsés par ceux de Pau, qui eurent pendant longtemps la réputation d’ètre « les plus beaux jardinages qui fussent en Europe ». H s’y trouvait, dit Favyn, « les plus belles allées et palissades qu’il y eût ailleurs ». Leur entretien coûtait 5000 écus tous les ans, et Henri IV, ({ui tenait beaucoup à ses jardins, ne manquait jamais d’en demander des nouvelles, « s’ils sont beaux et bien entretenus », dans toutes les lettres qu’il écrivait à ses intendants.

(1) Voyez plus loin : Documents et pièces justificatives, p. 53 et suiv.

(“2) l.e plafond du preniier étage, divisé en comparlimeiUs, est donné (pl. XVIII) comme ayant été refait d’après l’ancien état (1845).

(3) Voyez plus loin : Documents et pièces justificatives, p. 51 et 52.

DYNASTIE D’ALBRET

Henri II, grand administrateur, désireux d’augmenter les richesses du pays, ouvrit des écoles d’agriculture, et fonda à Nay une manufacture de draps; il codifia les fors de Béarn et créa une nouvelle magistrature.

Les Fors (Fors, fueros, forum), confirmés par Gaston III, comprenaient le For général, loi de l’État, et les Fors particuliers des différentes vallées : d’Oloron, d’Ossau, d’Aspe et de Morlaas (i).

La Cour Majour s’occupait des affaires générales du pays et jugeait les causes en dernier

HENRICUS. DEl. GRACIA. REX. NAVARRE. COMES. FUXI. ET. DOMINUS. BEARNIl Fig. 17. — Sceau armorial d’Henri II de Navarre (2).

Écu tiercé : ait 1 de Navarre coupé de Béarn : au 2 de Foix coupé d’Évreux et sur le tout de ce deux, écu à deux lions passants, l’un sur Vautre : au 3 écartelé en sautoir, en chef et en pointe d'Aragon, au flanc dextre de Castille, au flanc senestre de Léon.

Vécu timbré d'une couronne.

ressort. Cette cour siégea longtemps à Morlaas : c’est sous Gaston V qu’elle fonctionna pour la première fois au château de Pau.

En 1546, Henri H de Navarre ordonna que le for général et les fors particuliers fussent rédigés en un seul corps (3), et que les règlements des seigneurs, les arrêts de cours et les usages du pays fussent consignés dans le même volume. En 1527, il établit un conseil souverain et une chambre des comptes; ces cours siégèrent au château. Elles avaient dans leur ressort la Basse-Navarre, le Béarn, les comtés de Foix et de Bigorre.

Louis XIII forma le Parlement de la Navarre en réunissant à ces deux cours la cour de Nérac.

Le Parlement fut installé à Pau (1620), dans l’ancien palais de justice, derrière l’église Saint-Martin.

(1) Le for d’Oloron date de 1080 et le for général est antérieur à cette date. Ces fors furent publiés à Pau, en 1551, par .Jean de Vingles et Henry Poyvre.

(2) C’est le meme écu que celui de sa mère Catherine de Navarre.

(3) Un vieil auteur dit à ce sujet : « Le roi les lit passer par l’étamine des meilleures caboches du pays; » — et Cujas : « Qu’aucune coutume en France n’était jilus conforme au droit que celle de Béarn. »

Henri II de Navarre mourul en 1555, six ans après Marguerite de Valois ; on peut dire qu’après Gaston Phébus, c’est le prince qui a fait le plus pour le château : aussi son nom est-il lié intimement â l’iiistoire de ce charmant édifice.

Jeanne d’Albret, mariée à Antoine de Bourbon, lui succéda; cette princesse, douée d’une intelligence supérieure, ardente jusqu’à la violence, était plutôt portée par la nature de son esprit aux choses politiques qu’aux arts d’agrément. Elle participa très activement au développement de la religion réformée (I) et se jeta résolument dans la lutte, soutenant le parti protestant de son armée et de son argent ; elle fut un instant la seule espérance des calvinistes.

On comprend que, dans cet état de choses, le château, oublié, n’ait été l’objet d’aucune amélioration sous son règne. L’avènement de Henri IV au trône de France, qui aurait pu continuer l’ère de prospérité inaugurée pour le château de Pau par Henri H, mit fin au contraire à sa fortune.

Le château fut abandonné par Henri, qui commença à le démeubler et fit transporter les objets les plus précieux dans plusieurs résidences, à Nérac, à Navarrenx et à Paris. Louis XHI continua l’œuvre de spoliation que son père avait commencée.

C’est, toutefois, du temps de Henri IV, mais sous la régence de sa sœur Catherine de Navarre, qu’un pont-levis fut jeté en face du donjon, pour mettre le château en communication plus facile avec la ville; cet ouvrage se composait d’une enceinte crénelée ayant accès avec le rez-de-chaussée de la tour, et, par le chemin de ronde, avec la cour d’honneur (fig. 1 8) .

Le chevet sur la place est décoré de deux étages d’ordres d’une grande élégance et d’un style très pur. La partie inférieure est composée d’une arcade entre deux pilastres doriques à bossages de peu de relief; au-dessus, deux pilastres d’ordre ionique servent d’encadrement à une inscription latine gravée sur un marbre noir. Cette inscription nous donne la date à laquelle fut élevé cet intéressant monument :

HENillCVS DEl GRATIA CHRISTIANISSIMVS REX FRANCIÆ . NAVARRÆ TERTIUS DOMINES

SUPREMES REARNI

Catherine, dans les derniers temps de sa régence, n’habitait plus le château; elle lui préférait une petite maison de plaisance située dans le parc du château et appelée Caste t Besiat; on en retrouve à peine les traces aujourd’hui. Ce petit palais avait été construit du temps d’Antoine de Bourbon.

On n’a pas do date bien précise à assigner à la construction dite des galeries de bois, qui

(1) Elle fonda nne université protestante à Orthez.

DYNASTIE ü’ALBIîEr.

couronnait le chemin de ronde du côte de la ville, entre la tour Montaüzet et le Donjon. Ces galeries en pans de bois ont porté aussi le nom de chancellerie : c’est là qu’étaient installés les bureaux où l’on centralisait les comptes du royaume. On peut croire cependant que ces

Fig. 18. — Plan du château de Pau, sous Henri IV.

a. Donjon on tour Gaston. — b, b'. Tour Montaüzet et sa défense. — c. Tour Mazères, — d. Tour Bilhères. — e. Tour du Moulin ou de la Monnaie.

— f f\ Chemin de ronde. — g. Entrée du château et chemin fortifie'. — h. Poterne. — i. Première porte du chaleau. — j. Porte de la ville.

— k. Première porte du domaine et de la ville. — /. Pont-levis. — m. Chemin souterrain et poterne. — îi. Pont. — o. Puits. — p. Poterne et pont-levis (Corysandre). — q. Parc et jardins (occupaient une grande étendue}. — v. Place Saint-Martin. — s. Citerne. — t. Cour. —

îc. Ancien pont. — v. Batiments de la Monnaie. — x. Moulin. — y. Abreuvoir.

biitiments ont été élevés sous Henri II de Navarre, à l’époque où celui-ci retira de Morlaas les ateliers monétaires, primitivement installés à la Fourquie de Morlaas, ou encore lorsqu’il créa la cour des comptes et le conseil souverain de la Navarre.

Les nouveaux ateliers furent établis dans les bâtiments qu’Heiiri II lit construire au pied du mur extérieur du château, entre la tour du Moulin (qui à partir de ce temps fut appelée tour de la Monnaie) et la première poterne (fig. 18).

La monnaie de Pau portait une petite vache et un P; les pièces frappées par les vicomtes de Béarn portaient en exergue leur devise : Graliû Dci snm id quod sum. Les pièces frappées

du temps de Henri II portaient une H (fig. 19) et, sur certaines pièces de Jeanne d’Albret (fig. 23, p. 66), on trouve, à côté de l’initiale, une S fermée (1).

La visite que Louis XIII fit en 1620 cà Pau, pour rétablir le culte catholique, fut fatale au château ; il en fit enlever tous les meubles, toutes les tapisseries et tentures qu’y avait laissés Henri IV.

Le nombre de ces objets était considérable ; les archives de Pau contiennent plusieurs inventaires qui ont été faits du temps d’Henri IV (2).

Le dépouillement achevé, l’œuvre de destruction allait commencer. Henri IV, à la fin de son règne, avait déjà autorisé le gouverneur du château à enfermer les prisonniers d’État dans le Donjon. Sous Louis XHI, on augmenta les locaux affectés aux prisonniers ; en même temps, pour faciliter l’accès des voitures, on construisit le pont qui relie encore aujourd’hui la place du Château avec le portique.

Louis XIV et Louis XV délaissèrent complètement le château de Pau ; nous ne citons du reste leurs noms que pour rapporter un trait qui témoigne autant de l’esprit des Béarnais que de leur profond attachement pour leur roi Henri.

Vers la fin du règne de Louis XV, les Béarnais témoignèrent le désir d’avoir dans leur ville une statue de Henri IV ; on leur envoya une statue de Louis XIV. Cette statue fut érigée en 1692 sur la place Boyale, et ils firent graver sur le piédestal une inscription en vers béarnais dont voici la traduction :

Voici l’arrière-fils de notre grand Henri;

Accordé par le ciel aux besoins de la terre,

11 fut père des bons, des inécbants l’enuemi.

Un Salomon en paix, un vrai César en guerre.

Plaise à Dieu qu’à jamais le marbre et le mélaü(3)

Fasse vivre partout sa gloire comme à Paü.

Depuis lors, le château de Pau, devenu prison d’État, fut administré par des gouverneurs, plus préoccupés de l’aménager à leur goût et selon leurs besoins que de l’entretenir en bon état.

En 1829, le château n’était qu’une ruine; il n’en restait plus que les murs extérieurs et les planchers, et même, dans le bâtiment au midi du rez-de-chaussée, on pouvait apercevoir la toiture.

Une des causes qui accélérèrent encore la mutilation des bâtiments fut que la République, en 1793, après avoir aliéné unepartie du parc etdes jardins, mitlechâteauàla disposition du ministre de la guerre, qui en fit une caserne. Aussi, lorsqu’on 1808, l’empereur Napoléon 1“ passa à Pau, il ne put trouver un abri au château et fut obligé de s’arrêter à Gélos.

C’est à la suite de ce séjour que le domaine de Gélos fut acquis par l’État et converti en dépôt d’étalons.

(1) s fermée signifie fermesse, garantie.

(2) i\I. Paul Paymond en fait mention dans son Inventaire des archives départementales.

(3) Métal, en béarnais.

DYNASTIE D’ALBRET

Sous la Restauration, les Bourbons, remontés sur le trône, eurent la pensée de remettre en état le chateau de Pau qui avait vu naître le chef de la famille.

Divers projets furent dressés, mais les événements de 1830 en arrêtèrent l’exécution. Ces projets furent repris par Louis-Philippe en 1838 : dans l’im d’eux, le Donjon et les bâtiments de la chancellerie étaient démolis et remplacés par des constructions d’un style emprunté à l’architecture florentine, que l’on aurait également appliqué à la restauration des autres parties conservées. On doit s’applaudir que ce projet ait été rejeté au moment d’être exécuté, et que l’on se soit arrêté à démolir seulement les bâtiments faisant face à la ville depuis la tour Gaston jusqu’à la tour Montaüzet.

Fig. l'J. — Monnaie d’Henri II, roi de Navarre.

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