JEANNE D'ALBRET ET ANTOINE DE BOURBON
Jeanne d'Albret succéda à Henri II, comme reine de Navarre et dame souveraine de Béarn. L'éclat de son nom n'est, éclipsé ni par la célébrité de sa mère Marguerite de Valois, ni par la gloire de son fils le grand Henri. Elle est née le 7 janvier 1528. Sa mère , privée d'un fils qu'elle avait perdu au berceau, avait concentré toutes ses affections et toutes ses espérances sur sa fille unique. Henri II et François Ier la chérissaient à l'envi; aussi, l'avait-on surnommée la Mignonne des rois. Elle n'avait que deux ans lorsque le roi de France , craignant déjà que cette riche héritière ne fût promise au fils de Charles-Quint, se chargea lui-même de la faire élever au Plessis-lez-Tours.
Jeanne , dès son enfance , annonça un esprit supérieur et une extrême énergie de caractère. Le roi de France lui avait permis de tout dire en sa présence ; elle abusa
souvent de cette liberté en disant à son oncle des vérités qui faisaient trembler sa respectable gouvernante. Elle n'avait d'obéissance absolue que pour sa mère , qu'elle aimait autant qu'elle en était aimée. C'était un grave sujet de peine pour elle de ne pouvoir l'accompagner en Béarn.
Un jour que sa mère la quittait pour retourner à Pau, les dames de la reine de Navarre , Mme de Clermont , Mme d'Artiguelouve, Claire de Gramont, Catherine d'Asté, Françoise de Rohan, etc., lui firent en vers leurs adieux. Chacune composa son couplet.
Celui de Françoise de Rohan semblerait indiquer que Jeanne montrait déjà cette violence de caractère qui plus tard n'éclata que trop souvent dans les questions religieuses :
« Plus j'ay de toy souvent esté battue, » Plus mon amour s'esforce et s'évertue » De regretter cette main qui me bat : » Car ce mal-là m'estoit plaisant esbat. » Or, adieu donc la main dont la rigueur » Je préférois à tout bien et honneur ! »
Jeanne , n'oublia point son ancienne amie. Lorsque Françoise de Rohan, victime de la séduction du duc de Nemours, ne put obtenir de ce prince la réparation de son honneur, c'est au château de Pau qu'elle se retira pour cacher sa douleur et sa honte , et élever son fils , le prince de Genevois.
Lorsque Jeanne eut passé les jours de la première enfance , le château de Plessis-les-Tours lui parut une prison. Elle avait recueilli les plus lugubres légendes du passé ; son imagination ne rêvait que des sombres histoires de Louis XI et de Tristan l'Ermite ; les murmures de la Loire lui semblaient les gémissements des malheureux engloutis dans ses abîmes. Elle ne cessait de redemander sa mère et le Béarn ! Elle refusa tout travail , si on ne lui rendait sa famille et la liberté* Cette
énergie d'une petite fille embarassa souvent le roi de France.
Avant de l'autoriser à rentrer dans le château de ses ancêtres , et afin de s'assurer que son riche héritage ne passerait pas à un ennemi , il résolut de la marier, quoiquelle eût à peine atteint sa onzième année. Un jour, François Ier lui même se rend à Plessis-lez-Tours et annonce à Jeanne qu'elle va épouser le duc de Clèves , jeune et brillant cavalier, dont la sœur avait été reine d'Angleterre. Jeanne fut indignée qu'on eût ainsi disposé de sa main sans consulter son cœur. Ses larmes ne purent faire changer la résolution du roi, bien décidé à unir le duc de Clèves à sa maison , pour le détacher complètement de l'Empereur. Il écrivit à sa sœur Marguerite pour lui annoncer ses intentions et lui promettre que sa fille irait passer trois ans auprès d'elle pour se perfectionner par ses conseils et ses exemples. Ce mariage politique et précoce ne convenait guère à nos souverains. Les Etats de Béarn s'y opposèrent, et l'énergie de leurs remontrances laisse apercevoir qu'ils étaient sûrs, en désapprouvant cette union , de ne point déplaire à Henri II , qui faisait cette proposition à contre-cœur. Il se rendent au château et remercient le roi de Navarre d'avoir suivi l'usage consacré de temps immémorial par ses prédécesseurs , de ne pas disposer de la main de leurs enfants sans avoir consulté les représentants du pays.
<l Sans doute , disaient-ils dans une requête en béarnais conservée aux archives, le duc de Clèves offre de grands avantages; mais, dès qu'il sera marié il emmènera sa femme en Allemagne. S'il devient empereur, le Béarn n'en sera que plus à plaindre ; les intérêts de cette petite souveraineté seront sacrifiés à des intérêts plus grands. Le prince ne sera plus là , toujours présent , pour réparer les torts et faire droit aux plaintes légitimes. Sire, ajoutaient-ils en finissant, le peuple vous supplie, par ses trois Etats, de n'être pas mécontent
s'il vient protester contre ledit mariage de notre princesse avec le duc de Clèves , mariage contraire à leur volonté et aux fors et coutumes à jamais par vous et vos prédécesseurs observés, et qui défendent au prince et seigneur de marier aucun de ses enfants sans le consentement desdits Etats. Ainsi, à plus forte raison , vous ne pouvez marier notre princesse, qui est votre fille unique , sans notre consentement. »
M. Àuguis, dans ses commentaires sur Marot, prétend que le roi et la reine de Navarre avaient négocié le mariage de leur fille avec Philippe, fils de Charles-Quint. Il est certain que Charles-Quint désirait cette union. Dans son testament, il recommande à son fils d'épouser l'héritière d'Àlbret, « princesse d'une robuste santé, d'un admirable caractère, vertueuse et d'un cœur digne de sa naissance. » François Ier avait trop d'empire sur l'esprit de son beau-frère et de sa sœur pour craindre un refus de leur part. Il exigeait que le marige projeté eût lieu ; sa volonté fut faite. Jeanne ne cacha pas au jeune prince lui-même toute sa répugnance; elle fit une protestation, conservée dans les papiers du cardinal Granvelle, où elle déclare devant Dieu que son consentement a été contraint et forcé. François Ier eut l'air de regarder toutes ses protestations comme des enfantillages, et pressa le jour de la cérémonie. Quand il fallut aller à l'église, la princesse refusa de marcher, disant qu'elle était trop chargée de pierreries, et que sa robe d'or et d'argent était trop lourde; alors, dit Brantôme, leroy commanda à Monsieur le connestable de prendre sa petite niepceau cou et de la porter. Les noces furent célébrées le 15 juillet 1540, avec une magnificence qui coûta, dit Sponde, plus cher que le couronnement de Charles-Quint. Ce mariage, contraire au vœu de Jeanne et de sa famille, fut bientôt après déclaré nul, et la jeune princesse épousa, au mois d'octobre 1548, Antoine de Bourbon, duc de Vendôme.
C'est en 1555, dans le château de Pau, que Jeanne et
Antoine furent proclamés roi et reine de Navarre, souverains de Bearn. Ils prêtèrent serment entre les mains des évoques, en présence du clergé et de la noblesse qui les entouraient. Tous les antiques usages pour le couronnement des rois furent religieusement observés. Dans la tour de la monnaie, les nouveaux princes firent frapper aussitôt des pièces et des médailles d'or et d'argent avec leurs effigies accolées, et leurs chiffres ou leurs armes.
Antoine était d'une belle taille ; il avait de la majesté dans les manières. Il se montra toujours brave et vaillant; car de cette race de Bourbons, dit Brantôme, il n'y en a point d'autres. « Il était foncièrement bon, généreux, affable, plein de modération, vrai citoyen enfin, dit Velly, s'il n'avait suivi que ses penchants, ou si les intérêts de ses favoris s'étaient toujours accordés avec ceux de l'Etat. » Sa parole était quelquefois éloquente et toujours agréable; son esprit éclatait souvent dans de joyeux refrains improvisés au milieu de gais convives. (19)
Quelques défauts déparèrent ses bonnes qualités naturelles. L'extrême mobilité de son caractère nuisait à sa conduite publique et le déconsidérait aux yeux de tous les partis. Il mérita le surnom de YEschangeur et s'attira les railleries de tous les partis, en passant de l'église catholique à Calvin , de Calvin à Luther et de Luther à la religion de ses pères. Dans sa vie privée, il manquait de moralité, j'allais presque ajouter de probité. Son goût pour les femmes était porté si loin que sa dignité en souffrait. Catherine de Médicis connaissait ce prince si facile, si Indolent , si voluptueux , dit l'Etoile , qu'une intrigue d'amour lui faisait abandonner les plus grandes affaires dit royaume. Elle favorisa et excita sa passion pour une de ses filles d'honneur , Mlle du Rouet de la Bérandière qui prit sur Antoine un empire funeste. L'éclat de ses relations scandaleuses blessa profondément le cœur de Jeanne d'Albret , qui , selon les expressions de Brantôme, était une jeune, belle et très vertueuse princesse.
Dç viles intrigues politiques excitaient de plus en plus chaque jour Antoine de Bourbon à s'éloigner de sa femme , aussi ferme , aussi énergique qu'il était faible et irrésolu. Ce prince même avait eu sérieusement l'idée de changer de femme, et d'épouser Jlarie Stuart. Sans insister sur de déplorables querelles de ménage , que les deux partis cherchaient à envenimer, afin de retenir à la tête des huguenots Jeanne d'Albret, tandis que le roi de Navarre devenait le chef des catholiques, nous citerons cependant une lettre curieuse et inédite , trouvée dans nos archives ; elle est datée de 1561 et écrite de Strasbourg. L'auteur anonyme, mais connu peut-être de de la reine, lui dépeint dans un langage violent les dissolutions de son mari, ses mœurs impudiques et ses manières papistiques , afin d'obtenir du pape la restitution de la Navarre. Après avoir donné certains détails que je ne répéterai pas. l'auteur, qui a dit beaucoup de choses, a l'air de ne pas vouloir tout dire, parce que le taire est trop plus séant que d'en ouvrir la bouche.
J'ai parlé du peu de probité d'Antoine. Pourquoi cacher ce défaut honteux ? Il avait la monomanie du vol. C'était pour lui une passion irrésistible. Il prenait tout ce qui lui convenait avec une adresse fort digne d'éloges à Sparte, mais fort dégradante à Pau. Chaque soir, ses valets de chambre , en le déshabillant, vérifiaient ses poches , et allaient le lendemain à la recherche des perdants pour restituer les objets dérobés par leur maître. Velly (t. 15, p. 370 ) essaie d'expliquer cette habitude de filouterie par l'éducation peu soignée du roi de Navarre. L'éducation la plus élémentaire ne suffît-elle pas pour enseigner à l'esprit le plus simple et le plus inculte ce principe sacré : Fur- * tum kon faciès , le bien à3 autrui lu ne prendras ? J'aime mieux donner une autre explication de ce fait bizarre. Dans cette triste époque , il était de principe que tout appartenait au roi ; par conséquent, le roi ne pouvait pas voler. Charles IX prenait des leçons de filouterie des
compagnons de la Mathe , d'où vient le mot fin matois. L'exemple du prince était suivi par les jeunes seigneurs de la Cour, qui se plaisaient à dérober dans les maisons où ils étaient reçus ; mais, faisaient-il comme le roi, qui rendait le lendemain le décuple de ce qu'il avait pris la veille ?
On connaît la mort d'Antoine de Bourbon au siège de Rouen , où , selon Brantôme , il ri espar gna ses pas ni sa peau non plus que le moindre soldat du monde ; il reçut un coup d'arquebusade. Malheureus3ment, ce n'était pas au milieu de l'assaut, mais au moment où il faisait certain préparatif avant de le tenter; ce qui donna lieu à une épitaphe , plus propre à le couvrir de ridicule qu'à célébrer son courage.
D'abord, le roi de Navarre eut l'espoir que sa blessure n'aurait pas de gravité. Dès que la ville fut prise, il s'y fit porter au bruit des timbales et des fanfares. Toujours livré à l'amour du plaisir et aux illusions de la vanité, il avait auprès de lui Mlle de la Bérandière, et fatiguait ses visiteurs par ses rêves sur la Navarre qu'il espérait reconquérir, ou sur la Sardaigne qui lui était promise en échange. Le mal fit des progrès inattendus; la balle ne put être ressaisie. Antoine reconnut bientôt qu'il devait mourir; il fit alors son testament: il donne ses chevaux au duc de Guise, fait différents legs et institue son fils Henri pour son héritier. Tout entier à de pieuses pensées, il reçoit d'un prêtre catholique les consolations de la religion. Un de ses gentilshommes, Raphaël de Mezières, en lui faisant une lecture de l'écriture sainte , l'exhortait à se repentir de ses graves désordres et de ses nombreuses fautes. « Ah! Raphaël, lui répondit Antoine , je vois maintenant que je suis réellement perdu ; car il y a vingt-deux ans que tu me sers , et c'est aujourd'hui seulement que tu aperçois et que tu me reproches les fautes de ma vie. » Le premier roi de la maison de Bourbon conserva tout son courage
en présence d'une mort lente et inévitable , et, ses passions se dissipant aux approches de l'éternité, il ressentit des remords d'avoir affligé sa noble épouse ; il lui écrivit une lettre touchante, et la mère de Henri, qu'il avait tant outragée , fut la seule peut-être qui versa des larmes sur sa tombe (20).
Des biographes modernes de la Reine Jeanne ont voulu mettre ses vertus évangéliques en contraste avec les crimes des catholiques du temps. Il faudrait en histoire comme en toute chose, dire toute la vérité et rien que la vérité. Si nous voulions répondre à ces attaques violentes par des faits hasardés , les mémoires contemporains ne manqueraient pas de nous fournir d'étranges renseignements sur les mœurs de cette rigide calviniste et sur ses amours avec le ministre Merlin. Nous serons justes même envers ceux qui n'ont pas su l'être. L'intolérance de la Reine la poussa jusqu'au fanatisme $ mais sa conduite privée fut toujours noble et digne.
Elle se consolait du peu de bonheur qu'elle avait eu comme épouse , en accomplissant avec zèle ses devoirs de mère. Tout le temps que l'administration de ses Etats lui laissait, elle était heureuse de le consacrer à l'éducation de ses enfants, Henri et Catherine. Elle leur rendait les leçons de savoir, de fermeté et de vertu qu'elle avait reçues de sa mère , Marguerite de Valois 5 c'est d'elle aussi qu'elle avait appris l'art de plaire; elle le transmit, comme on le sait, admirablement à son fils. « Elle était » dit Favyn, d'une humeur si joviale que l'on ne pouvait j> s'ennuyer auprès d'elle ; éloquente entre les personnes » de son siècle, selon les erres de la reine Marguerite, » elle pouvait, par les moyens de ses discours, charmer » les ennuis et passions de l'âme. »
C'était la femme la plus instruite de son temps : elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes ; elle surveillait elle-même les études de ses enfants. Initiée par xMarot à l'art de faire des vers, elle enseignait à ses
élèves la poésie qui ennoblit le langage et donne à la prose plus de charme et d'harmonie. L'éducation littéraire de son fils et de sa fille ne lui faisait pas oublier leur éducation physique et morale.
Un de ses contemporains dit que cette roine d'un bel esprit a laissé une défloration en vers et en prose. Tout le monde connaît le quatrain qu'elle improvisa, en 1563, pendant qu'elle visitait l'imprimerie de Robert-Etienne * Art singulier, d'ici aux derniers ans Représentez aux enfants de ma race Que j'ai suivi des craignants Dieu la trace , Afin qu'ils soient les mêmes pas suivants.
On n'a pas recueilli les poésies de cette reine : elles sont éparses parmi celles de Joachim du Bellay. Ce poète, dit M. Brisard, l'ayant félicitée sur la naissance du jeune prince, qui fut depuis Henri IV, Jeanne d'Albret lui répondit en vers.
Elle jouissait d'une santé florissante, disent les anciens auteurs. Elle ne négligea rien pour fortifier celle de ses enfants; elle s'étudia beaucoup aussi , suivant un écrivain , à leur donner une belle forme , c'est-à-dire de nobles et affables manières. Elle travailla surtout à les habituer de bonne heure à être bienveillants pour les pauvres comme pour les riches, à être justes et charitables; elle tenait beaucoup à les rendre populaires. « La popularité , dit un auteur , est une vertu propre à la maison d'Albret , vertu à laquelle Marguerite de Valois avait donné un grand éclat. »
Bonne et familière avec le peuple, elle était fière et digne avec les princes et les rois. Au mois de décembre 1559, le roi de Navarre fut chargé de conduire Elizabeth de France à son époux Philippe II, roi d'Espagne. Jeanne d'Albret, accompagnée du jeune Henri alla jusqu'à Bordeaux au devant de la reine sa filleule. Pendant tout leur voyage en Guyenne , Jeanne céda la préséance à Elizabeth , comme princesse royale de France;
mais , dès qu'elle fut entrée en Béarn , elle prit le premier rang, comme dame souveraine d'un pays indépendant , sans crainte de blesser la Cour d'Espagne et celle de France.
Interrogeons le château de Pau sur la manière dont la reine de Navarre y vivait. Elle consacrait toute la matinée au travail; elle répondait de sa propre main aux gouverneurs et aux principaux magistrats , lorsqu'ils s'adressaient directement à elle. Les affaires qu'elle ne pouvait traiter , elle les confiait à des conseillers fidèles, mais ce qu'elle ne confiait à personne, c'était le soin de prendre des mesures pour le soulagement du peuple.
Après son dîner , soit dans son palais , soit dans son parc, elle donnait audience à tout le monde pendant deux heures ; ensuite, les seigneurs et les dames étaient admis à lui faire leur cour jusqu'à son souper. Ses plus doux moments étaient ceux qu'elle passait à s'entretenir avec des savants et des hommes de lettres, attirés et retenus auprès d'elle par son esprit supérieur autant que par ses royales libéralités. Elle était naturellement portée à la tristesse et à la rêverie. Quelquefois elle paraissait complètement étrangère à ce qui se passait autour d'elle, et restait plongée dans une méditation mélancolique. Si on la rappelait à elle-même ; ses beaux yeux s'animaient d'un vif rayon d'intelligence, elle reprenait sa part dans la conversation comme si elle y portait un vif intérêt, et, bientôt après, elle retombait dans ses rêveries et se laissait absorber par elles.
Si les vertus privées de la reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux , le Béarn aurait continué à jouir , sous son règne, de la prospérité qui avait signalé l'administration de Henri et de Marguerite. Mais son prosélytisme ardent pour le calvinisme fit du château de Pau le théâtre d'assassinats juridiques , de massacres populaires et de tragiques aventures, déplorables et ordinaires résultats des guerres civiles, des guerres de religion.
Chose remarquable! dans les premiers temps de leur mariage, Antoine de Bourbon penchait pour les protestants dont il fut plus tard le persécuteur, tandis que Jeanne favorisait les catholiques, dont elle devint ensuite la cruelle ennemie. Quelles furent les véritables causes de ce double changement? Quel motif détermina la reine de Navarre, après la mort de son mari, à arborer ouvertement le drapeau du protestantisme, si odieux à la France, la fidèle alliée de sa Couronne?
On a dû le remarquer, presque tous nos princes furent d'illustres chevaliers; presque tous ils aimèrent la guerre ; mais ils avaient soin d'aller combattre hors du Béarn , où ils ne revenaient que pour y développer les arts bienfaisants de la paix. Jamais le château de Pau n'avait eu . pendant tout le moyen-âge , d'assaut à essuyer. C'est sous le règne d'une femme et par ses provocations qu'il fut exposé à tous les outrages des batailles.
Jeanne d'Albret, en prenant le titre de reine fidèlissime, porté par le roi de Navarre , comme celui de très chrétien Tétait par les rois de France, avait juré, lors de son couronnement, de servir la religion catholique. Elle était sincère alors , et montrait peu de goût pour ces nouveautés religieuses ; elle aimait bien autant, dit Brantôme, une danse quun sermon. Deux ans à peine s'étaient écoulés, qu'Antoine et elle firent venir de Genève un ministre nommé Boisnormand , auquel leur Cour et tous leurs domestiques prêtèrent l'oreille. Le roi de France les menaça de leur faire la guerre , s'ils donnaient liberté à ceux de la religion de prêcher en Béarn publiquement à vue d'œil.
Boisnormand fut prié fort honnêtement de quitter le château ; il ne se retira pas très loin. « Il continua quelque temps après à prêcher , dit Olhagaray , poussé par les prières des courtisans , à Mazères-lèz-Pau , maison des plus anciennes de Béarn , et des plus fidèles au parti de la religion. »
Les archives du château conservent des lettres de Mélanchton, d'Hotoman et des apôtres du protestantisme qui ne cessaient d'exciter le zèle du roi et de la reine de Navarre.
Chaque mécontentement qu'Antoine éprouvait de la Cour de France le poussait vers le calvinisme , comme chaque faveur le ramenait à la religion catholique ; de telle sorte que son esprit irrésolu et flottant ne savait pas encore se fixer à l'heure de la mort. Jeanne , au contraire , après avoir abandonné la foi de ses aïeux , la combattit sans cesse avec énergie. Aussitôt qu'elle eut pris possession de la souveraineté tout entière et que son autorité ne fut plus partagée par son mari , elle ne cacha plus ses sentiments et sa ferme volonté de répandre partout ce qu'elle appelaitla liberté êvangêlique. Sa haine contre le catholicisme se manifestait jusque dans ses plaisirs et ses occupations d'intérieur. Ses comédies favorites étaient celles qui tournaient en dérision les sacrements et les moines.
Après avoir rempli ses devoirs de reine, elle s'occupait d'ouvrages de femme. Elle travaillait, comme sa mère, à décorer ses appartements de tapisseries brodées de ses mains habiles; à cette époque de la renaissance, comme le dit le comte de Laborde, la broderie était un art qui avait des aiguilles pour pinceaux et des soies de toute nuance pour palettes. Jeanne avait composé au château une tente de plusieurs pièces qu'elle nommait les Prisons rompues : c'était l'emblème des liens et du joug du pape qu'elle prétendait avoir brisés. Elle y avait retracé diverses scènes de Thistoire sacrée, comme la délivrance de Suzanne, celle du peuple d'Israël opprimé par Pharaon, l'élargissement de Joseph, etc. Elle se plaisait à figurer des chaînes rompues, des menottes, des estrapades, des gibets mis en pièces, et au-dessus elle inscrivait, en grosses lettres, ces paroles de Saint-Paul: Ubispiritus, ibilibertas. Son animosité contre la religion catholique se montrait partout; elle avait une
très belle tapisserie, faite de la main de Marguerite sa mère, et représentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie où le prêtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard qui, se tournant vers rassemblée, semblait dire en faisant d'horribles grimaces : Dominus vobiscum.
Malgré son zèle pour les prédications de ses ministres, Jeanne ne pouvait les écouter sans dormir. Le P. Mathieu nous apprend que, pour remédier à cet inconvénient, elle demanda et obtint la permission de faire de la tapisserie en plein prêche. Telle était alors la force de son attention qu'en sortant du temple elle répétait en entier, mot pour mot, le sermon du ministre. Du reste, elle avait une mémoire si prodigieuse qu'elle récitait par cœur tous les psaumes, et ne se trompait même pas pour les numéros des versets.
Fatiguée de conserver encore quelques apparences extérieures d'un culte qu'elle cherchait à détruire, la reine de Navarre, le jour de Pâques de l'an 1563, fit son abjuration solennelle dans une cérémonie publique qui avait attiré une foule immense. Elle reçut la cène selon le rit calviniste. Pour montrer sans doute comment elle entendait la liberté êvangélique, elle commença par défendre aux catholiques la procession de la Fête-Dieu, sous peine de mort. Cette cruelle atteinte portée aux pieux usages des catholiques béarnais produisit dans leurs consciences une irritation profonde. Ils ne craignirent pas de faife une manifestation publique de leurs sentiments. Du haut de son château, Jeanne put les voir, un jour, malgré sa terrible défense , faire la procession dans la ville de Pau. Les huguenots leur jetèrent des pierres : une mêlée s'en suivit; le sang coula.
Les conseils les plus énergiques ne manquèrent pas à la reine pour l'inviter à cesser les persécutions religieuses. Un béarnais , nommé Lamothe-Gondrin , lui reprochait ses rigueurs contre les catholiques et le danger d'établir
deux religions dans ses Etats, lorsque le roi de France n'en voulait reconnaître qu'une seule. Jeanne impatientée, lui dit: « Quant au roi de France, il fait ce qu'il veut; mais, moi , je suis reine aussi. — Quelle comparaison faitesvous là, Madame, répliqua Gondrin; je franchirais votre royaume en un cloche-pied. — Eh bien ! lui dit la reine, sortez-en tout de suite. » Ce fut la seule punition d'une réponse dont la franchise dépassait les bornes des convenances. Le conseil souverain de Béarn avait tenté de concilier sa soumission envers la reine avec son respect pour le culte catholique. Lorsque Jeanne d'Albret donnait un ordre, elle entendait qu'il fut exécuté. Le conseil de Pau s'était opposé aux prédications d'un ministre nommé Lataulade. La reine écrivit de Peyrehite une lettre aux magistrats, non-seulement pour qu'ils permissent le prêche, mais encore pour qu'ils fussent obligés d'y assister.
Les protestations des Etats assemblés, les lettres éloquentes de plusieurs princes de l'Eglise, et, par dessus tout, la crainte de se mettre en hostilité ouverte contre la France, n'arrêtèrent pas l'intrépide haine de Jeanne d'Albret pour les catholiques. Au mois de juillet 1566, elle abolit la messe sous peine de mort; elle ordonna la confiscation de tous les biens des ecclésiastiques, et envoya ensuite des commissaires pour détruire partout les images et les autels.
Qua de pages ensanglantées par des désordres déplorables, par des guerres impies, l'histoire locale nous offrirait ici ! Le protestantisme, en réformant l'Eglise voulait surtout réformer l'Etat. Il ne se piquait point de pratiquer la tolérance, et ceux qui auraient osé prêcher ces idées philosophiques si répandues de nos jours auraient été mal accueillis de Jeanne d'Albret en Béarn, de Henri VIII en Angleterre et de Calvin à Genève. C'est par le fer et le feu que les deux partis cherchaient, Tun à renverser l'antique religion, l'autre à faire disparaître les fauteurs d'un culte nouveau.
La lutte dans nos contrées fut violente. Les calvinistes étaient les plus forts , ils furent les plus cruels. Les catholiques, disent les écrivains protestants, étaient frappés non comme catholiques mais comme factieux. Mais pouvaient-ils, sans cesser d'être catholiques, subir les ordonnances de Jeanne et peut on faire un crime aux victimes, d'une injuste tyrannie, d'avoir invoqué l'appui de la France pour secouer le joug de la plus odieuse oppression , celle de la conscience ?
Le comte de Montgommery, chargé par la reine de réduire les rebelles , commit dans nos contrées des actes de cruauté que les fureurs du temps peuvent expliquer, mais qu'il ne faut pas de nos jours chercher à justifier. Il semblait se plaire à massacrer les prêtres et les religieux inoffensifs; tantôt il les laissait égorger par les baïonnettes de ses soldats; tantôt il ordonnait de les précipiter dans le Gave; tantôt enfin, il les faisait sauter par les fenêtres : on montre encore dans certains endroits la finestre cleas capêras (la fenêtre des prêtres). Ce n'est pas tout, il brûlait les églises et les monastères , après avoir eu soin de les piller. Ce qui blessait le plus vivement les catholiques, ce n'étaient pas les dangers qui menaçaient leur vie , ou la cupidité de leurs ennemis qui se jetaient sur les biens ecclésiastiques comme sur une proie livrée au pillage (*); c'était de voir livrer à la dérision publique tous les objets de leur vénération. Ainsi, dans les archives de notre ville, se trouvait une délibération, portant que le prix des vases sacrés de l'église Saint-Martin serait employé à l'achat de remèdes destinés au cheval de Montgommery !
Les huguenots poussèrent leur fureur sacrilège jusqu'à outrager ce qui avait été toujours respecté, les cendres des morts. Ils n'entraient dans les églises, consacrées depuis tant de générations à l'adoration du saint nom de
(*) Il est resté parmi nous en proverbe : « Il se jette sur un bien comme sur le bien dons capéras. »
Dieu, que pour les détruire et pour violer les sépulcres où reposaient leurs pères. Ils fouillaient la terre comme des bêtes féroces, pour en retirer des ossements vénérés qu'ils se faisaient un plaisir impie de disperser. Les reliques des grands saints, qui avaient été presque toujours des grands hommes, étaient surtout l'objet des plus odieuses profanations. Le corps du pape Clément V , conservé dans une contrée voisine du Béarn, fut publiquement brûlé après avoir subi d'infâmes injures. Les prélats du pays, endormis dans leur antique sépulture, furent arrachés de leurs tombes brisées , pour être dépouillés de leur anneau épiscopal. La reine Jeanne d'Àlbret laissa violer les tombeaux des anciens souverains, ses propres ancêtres. Les statues de nos princes furent renversées ; leurs cercueils mis en pièces; la tombe même d'Henri II, père de la reine, fut ouverte, afin d'enlever un carcan d'or qui avait été enseveli avec le prince. Duplessis-Mornay contredit ce fait, mais il est attesté par Louis d'Orléans. Ce qui ne peut être nié, c'est qu'en 1567 les Huguenots se ruèrent, dit Sponde, sur les sépulcres des princes et du cardinal d'Albret, les mirent en pièces, en arrachèrent les corps de ces princes et leur firent mille outrages et indignités. Le même auteur (dans les Cimetières sacrez, 1598, p. 82 v°) s'exprime ainsi : « Et il me souvient à moy-mesme qui escris cecy, qu'il y a environ vingt et deux ans, lorsqu'ayant à peine atteint la huitiesme de mon âge, je commençais d'estudier les premiers rudiments en la ville d'Orthez en Béarn, je vis en l'église à demi desmolie des Jacobins de la dicte ville (au couvent desquels, après qu'on les eut chassez avec les autres ecclésiastiques, on avoit dressé les escholes),tout vis à vis du lieu où soûlait estre le grand autel, un tombeau haut eslevé, et entr'ouvert, qu'on disoit être de ce grand Gaston Phébus, prince de Béarn et comte de Foix, qui avoit esté en son temps la terreur de la Guyenne et l'amitié duquel les roys de France, d'Espaigne, de Navarre et d'Angleterre recherchoyent avec un si grand
soing. Le quel tombeau servit en partie à moy-mesme, mais principalement à mes compaignons , plus advancés d'âge, d'objet de leurs exercices puérils, par lesquels ils achevèrent quasi de le ruyner au veu et sceu de toute la ville, qui ne fit jamais aucun semblant de les reprendre. Ils en tiroientles ossements l'un après l'autre, et après s'en estre bien jouez, les semoyent deçà et delà parmi les ruynes de l'église. Et firent de mesme de ses armes qu'ils avoient trouvées quasi entières et me souvient entr'autres d'une grande espée qui y estoit, avec la quelle ils essayoient leurs forces sur les autres armes et sur les pièces des autels et des tombeaux; et bien souvent deschargeoient sur ses reliques insensibles la cholère des coups de fouet qu'ils avoient reçeus de leur régent, »
La ville de Pau avait été prise par les catholiques; elle fut reprise par Montgomméry. Son premier soin, après s'être rendu au temple , fut de faire pendre sur la place deux chanoines , Bertrand de la Torte et Jacques du Puy; voilà ce qu'une femme, panégyriste protestante de Jeanne d'Albret , appelle des actes de piété et de justice !
Nous ne raconterons pas toutes les affreuses tragédies dont le château fut le témoin à cette déplorable époque. Voici un sanglant épisode de nos guerres civiles ; il est raconté avec indignation par les écrivains catholiques , et les protestants qui ne peuvent en contester l'authenticité, chercheraient vainement à en diminuer l'horreur.
Le brave Terride , à la tête des catholiques soutenus par Charles IX, avait remporté dans nos contrées d'éclatants succès sur les huguenots , qui prirent une effrayante revanche , lorsque Montgomméry vint les secourir et les commander. Terride fut forcé de se retirer avec les débris de son armée et les principaux officiers de son parti dans le château d'Orthez. Après une vive résistance , voyant l'incendie gagner la cour du château,
il se décide à capituler. La capitulation est faite sous la condition que Terride sera échangé contre un frère de Montgommery , que les barons béarnais conserveront leurs bagages , qu'ils naîtront nul desplaisir , mais la vie sauve. Les officiers qui rendirent les armes étaient les seigneurs de Gerderest, d'Aydie, de Ste-Colombe, de Goas , de Sus , d'Abidos , de Candau , de Salies , de Pardies et de Favas. Ils sont conduits à Pau. Ils étaient sans méfiance ; ils comptaient sur la parole donnée et sur la sainteté des traités qui garantissaient leurs vies.
Les prisonniers sont réunis un soir, à l'heure du souper, dans une salle du château. Pendant que tous ensemble cherchaient à oublier dans les plaisirs d'un repas commun les douleurs d'une défaite récente , tout-à-coup les bourreaux de Montgommery s'élancent traîtreusement sur ces nobles sans défense , les égorgent sans pitié et les font passer , selon un vieil auteur , de la table au trépas. Le bruit de ce massacre , flagrante violation des principes les plus sacrés du droit des gens , eut au loin un grand retentissement. « Cette cruelle exécution, dit Favyn (Hist. de Nav., p. 859) , eut lieu le 24e d'août fête de St-Barthèlemy Ces nouvelles fâchèrent extrêmement le roy Charles qui dès lors résolut en son esprit de faire une seconde St-Barthèlemy , en expiation de la première. i> Cette résolution peu connue est cependant rapportée par d'anciens historiens dignes de foi. Ces menaces ne furent que trop terriblement réalisées ! Le second anniversaire de l'assassinat de nos catholiques béarnais fut le jour à jamais funeste où le roi de France, voulant anéantir les huguenots, commanda le meurtre immense, dont le souvenir après des siècles, épouvante encore tous les cœurs.
Les apologistes de Jeanne d'Albret cherchent à prouver qu'elle fut étrangère à tous ces massacres. Il est difficile de ne pas lui laisser une part de responsabilité dans les horreurs commises en son nom. Les auteurs contemporains
disent formellement que la St-Barthélemy de Pau eut lieu par ordre de la reine jussu reginœ Johannœ (Sponde p. 707). Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle n'a jamais manifesté la moindre désapprobation des actes barbares commis par ses terribles lieutenants. La tradition vient confirmer l'histoire. En Béarn , les scènes de désolation et de carnage de cette malheureuse époque ont fait une si profonde impression sur le peuple , qu'on prête à la reine Jeanne les plus horribles excès.
11 faut convenir qu'il y a une certaine analogie entre les ordonnances de la reine de Navarre, si vantées par les écrivains protestants et les violences que les catholiques imputent à sa mémoire.
On admire l'ordre qu'elle donna de marquer toutes les tombes, celle du pauvre comme celle du riche, d'un signe uniforme; mais les catholiques lui reprochent la violation des sépulcres où reposaient ses pères et la destruction des monuments des arts les plus vénérés. On admire sa fermeté dans sa foi ; mais les catholiques lui reprochent de n'avoir pas toléré leurs antiques croyances; d'avoir aboli leur culte ; d'avoir défendu la messe sous peine de mort ; d'avoir fermé, détruit et pillé les monastères et les églises; d'avoir dépouillé le clergé de ses biens et d'avoir condamné en masse tous les prêtres et tous les religieux sans jugement à l'exil et à la proscription. On admire son courage à proclamer la liberté évangêliqueeth secouer le joug du pape ; mais pour éviter tout schisme elle force les consciences à se soumettre aux décisions d'un synode réuni tous les ans; elle oblige sous des peines graves à se faire instruire dans le calvinisme ; elle ordonne de faire la cène sous peine d'être enfermé jusqu'à ce que le repentir arrive ; elle prononce des excommunications et punit les excommuniés qui passent un an sans se faire absoudre. On admire les mesures qu'elle a prises pour moraliser le peuple en défendant les danses qui sont des appâts de volupté; en ordonnant à tout béarnais de se marier s'il n'a
reçu le don de continence ; en condamnant les libertins au pain et à l'eau , et en cas de seconde récidive au bannissement à perpétuité; mais elle autorise le divorce, et lorsqu'un des époux est atteint de maladie contagieuse ou incurable, l'autre époux au lieu de le soigner peut se remarier.
Il est évident pour tout homme impartial que Jeanne d'Albret poussa l'intolérance au-delà de toutes les bornes. Dans une lettre écrite à Calvin , la duchesse de Ferrare reproche à la Reine de Navarre d'avoir soutenu devant elle « qu'il était permis de mentir pour maintenir la religion, qu'il se fallait défendre en toutes les sortes qu'on pouvait et que le mensonge était bon et saint en cet endroit. » N'est-ce pas à Jeanne calviniste austère qu'on pourrait attribuer ces fraudes pieuses dont les protestans ont si souvent fait l'objet de leurs railleries !
Charles IX avait depuis longtemps manifesté l'intention de donner la main de Marguerite de Valois à Henri de Navarre. Jeanne d'Albret éprouvait quelque répugnance à donner à son fils, cette femme, qui était plus fine qu'on ne pensait. L'amiral de Coligny, la pressait d'accepter cette alliance avec la maison de France; Sully, au contraire, désirait une alliance avec Elisabeth, reine d'Angleterre, disant : voire même pourrait arriver tel succès d'affaires que cette alliance unirait pour toujours en la maison des Bourbons les couronnes de France, de Navarre et d'Angleterre. Au mois de janvier 1572, une ambassade arriva de Paris à Pau pour terminer des négociations prolongées. Biron apportait à Jeanne d'Albret une lettre des plus affectueuses de Catherine de Médicis. La reine de Navarre soumit les propositions qui lui étaient faites à son conseil; elle désirait les voir rejetées, le conseil les approuva. Aussi, ne put-elle s'empêcher de dire avec un soupir : Hélas! je compte peu d'amis.
Elle nomma son fils lieutenant-général de ses Etats, et lui recommanda de ne pas quitter le Béarn sans son
ordre formel. Elle se décida à se rendre elle-même à la Cour de France. Sa fille Catherine, et plusieurs grands personnages, notamment son ami fidèle le comte Louis de Nassau, raccompagnèrent dans son voyage. Jamais départ n'avait causé tant de regrets. Les habitants de Pau suivirent en foule le royal cortège jusqu'aux portes de la ville; plusieurs allèrent encore plus loin et ne pouvaient se séparer de leur souveraine, comme s'ils avaient prévu qu'ils ne devaient plus la revoir. La reine elle-même semblait avoir un secret pressentiment qu'elle quittait pour toujours des lieux qu'elle avait tant aimés. Son âme, si fortement trempée, éprouvait un trouble involontaire en faisant au Béarn des adieux qui devaient être éternels.
Je ne raconterai pas tous les incidents de la route, toutes les phases des négociations qui eurent lieu pour le mariage, tous les détails des intrigues qui tourmentèrent la reine de Navarre eu France. Son cœur de mère fut cruellement affecté par une dangereuse maladie de sa fille Catherine. Dans une de ses lettres , elle disait : a Au milieu de la joie que me faisait ressentir la conclusion du mariage de mon fils , Dieu a voulu m'éprouver et m'afïliger d'une vive peine par la maladie de ma fille qui, pendant quatre jours, a été dans le plus grand danger. » Ses veilles prolongées auprès du lit de Catherine, qu'elle idolâtrait, achevèrent d'épuiser ses forces, déjà affaiblies par tant de fatigues et d'ennuis.
Le 4 juin 1572, un mercredi soir, elle fut tout-à-coup saisie d'une fièvre qui fit d'effrayants progrès. Elle comprit qu'elle allait, suivant son expression , entrer du tout dans Vautre vie. Son courage et son génie semblèrent grandir en présence de la mort. Elle légua à son fils et à sa fille qu'elle aimait des conseils pleins de sagesse et des témoignages de vive affection, Après avoir accompli tous les préparatifs de sa mort , elle expira le lundi suivant, dans la quarante-quatrième année de son âge, après avoir régné dix-sept ans.
La fin si prompte de la Reine Jeanne répandit dans le public de sinistres soupçons. Les Huguenots accusèrent Catherine de Médicis de l'avoir fait empoisonner par René le florentin. Palma Cayet, écrivain non suspect, et Voltaire après lui, ont fait ressortir l'impossibilité d'un pareil attentat que rien ne justifiait. Ils se sont fondés, sur l'autopsie faite par les médecins calvinistes du corps de Jeanne d'Albret. Le chirurgien qui ouvrit le cerveau et qui examina tout, est connu par de violents libelles contre la cour ; s'il avait trouvé des traces de poison , il se serait bien gardé de soutenir le contraire. Cette question semblait être aujourd'hui parfaitement tranchée par M. Henri Martin et par nos grands historiens. Les protestants du jour ne peuvent renoncer aux insinuations des anciens huguenots contre la reine de France. M. Théodore Muret après avoir cherché des preuves d'empoisonnement sans pouvoir en découvrir, ajoute p. 413. « Catherine de Médicis , René le florentin , et ses gants parfumés , ce souvenir est demeuré attaché dans la mémoire publique à la mort de Jeanne d'Albret, avec une persistance qui dépasse la valeur d'une rumeur contemporaine. z> Ces insinuations de crime ne furent pas accueillies par Henri de Navarre. Il avait reçu depuis peu une lettre de sa mère qui lui écrivait qu'elle craignait de tomber malade car elle ne se trouvait guère bien. Voici la dépêche inédite qu'il adressa lui-même à son lieutenant en Béarn pour lui annoncer son avènement au trône. Elle nous a été communiquée par l'honorable M. Hallez-d'Àrros qui l'a conservée dans ses archives de famille :
« Monsieur Darros, j'ai resceu en ce lieu la plus triste nouvelle qui m'eust sceu advenir en ce monde , quy est la perte de îa Roine ma mère, que Dieu à appelée à lui ces jours passés, étant morte d'im mal de pleurésie qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je ne vous saurais dire, Monsieur Darros, en quel deuil et angoisse je suis réduit , quy est si extrême quil m'est bien mal aizé de le supporter. Toutefois je loue Dieu de tout ; or , puis
qu'après ladicte Royne ma mère je succède en son lieu et plasse , puis il m'est doncq de besoing que je prenne le soing de tout ce qui estoit de sa charge et domination , qui me fait vous prier bien fort monsieur Darros , de continuer comme vous avez fait en son vivant la charge qu'elle vous a baillée en son absence en ses pays au deçà de la même fidélité et affection que vous y avez toujours monstrée, et tenir principalement la main à ce que les édits et ordonnances faites par Sa Majesté soient à l'advenir , comme je le désire , gèz et observez inviolablement , de sorte qu'il ne soit rien attenté ni innové, au contraire, à quoy je m'assure que vous vous employerez de tout votre pouvoir, et vous , croyez qu'en récompense je n'oublierai jamais tous vos bons offices pour vous les recognoistre là où j'en auroy le moyen, d'aussi bon cœur que je prie Dieu, Monsieur Darros, vous tenir en sa saincte garde. De Chaumay le traize jour de juin mil cinq cent septante deux. Votre bon maistre , HENRY.
t> Je vous prie thenir la main surtout à l'observation des ordonnances ecclésiastiques car la dicte feu Royne ma mère m'en a chargé particulièrement par testament. »
Jeanne d'Albret fut ensevelie dans le même sépulcre que son mari.
Parmi les nombreuses épitaphes que les poètes du temps firent sur cette princesse, qui avait tant protégé les lettres, je ne citerai que celle-ci :
S'ébahit-on pourquoi la royne de Navarre En sagesse, en bonté, en piété si rare, N'a languy que cinq jours à s'envoler au ciel? C'est le peu qu'elle avait en elle de mortel.
Jeanne d'Albret a été diversement jugée. C'est avec raison qu'Henri Martin, historien aussi éclairé qu'impartial, lui reproche un zèle calviniste poussé jusqu'au fanatisme et qui l'entraîna, non-seulement à des actes de violente intolérance, mais à d'étranges aberrations morales. C'est avec raison que les apologistes protestants ont vanté l'autorité de sa vie, la supériorité de son intelligence, la
vigueur de son caractère , le dévouement de sa tendresse maternelle.
C'est bien à elle qu'on peut appliquer ce mot de Quinte-Curce : nihil prœter vullum fœmineum gerens, elle n'avait de la femme que le visage. Ses qualités viriles contrastaient avec la mollesse d'Antoine de Bourbon , qui ne partagea avec elle d'autre gloire que celle d'avoir eu pour fils le grand , le bon Henri I